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dimanche 28 mai 2023

Rester sage ★★★★☆ d'Arnaud Dudek

Très belle lecture. De celles qui sont comme une étreinte. 
Des mots justes, des mots beaux, des mots tendres, fluides, teintés d'humour et d'ironie, de mélancolie aussi, qui font réfléchir sur la vie, l'amitié, la société.
Des mots qui illustrent les égratignures et les grincements de la vie. Entrecoupés de digressions géniales sur les cigarettes ou encore sur les Escalators, l'auteur dresse le portrait d'un trentenaire, Martin, que l'on suit sur une journée un peu dingue ; lui qui imaginait le fait de rester sage comme une garantie de réussite dans la vie. Il menait jusque là une vie aseptisée, réglée comme du papier à musique, où l'improvisation n'avait pas sa place. Une bien belle désillusion car il vient de tout perdre et se demande, très justement, à quoi bon rester sage ? 
« Hélas la réalité court plus vite que les rêves. Vieillir, c'est élever les désillusions au carré. »
La nostalgie berce aussi ces pages d'une confortable illusion, celle de la douceur des souvenirs d'enfance. 
Une bien belle balade empreinte de cocasseries et d'émotions que je vous recommande !
Le premier roman d'Arnaud Dudek était très prometteur Pas étonnant, qu'il ait été atteint le carré finale du Prix Goncourt du premier roman en 2012.
Et en prime, en fin d'ouvrage, un autoportrait très sympa à lire !
« On le sait, L’Escalator souffre d’un déficit d’image dans le cinéma comme dans en littérature. Au rayon ressorts narratifs, les artistes lui préfèrent l’escalier, ou bien l’échelle. Assez rare qu’un personnage de roman franchisse une étape importante de sa vie sur un Escalator. Roméo ne déclare pas sa flamme à Juliette depuis un escalier mécanique. »

« À sept heures trente, au bureau de tabac Le Pacha, tu as acheté des Camel bleues. Tu as payé avec un billet de vingt euros retiré la veille, à deux cents mètres de ton bureau, à un distributeur qui s'est montré dans l'impossibilité de délivrer des tickets. Ces cigarettes ont été vendues par une Sophie, vingt-quatre ans, chat tatoué sur la nuque. Une Sophie hypocondriaque qui souffre de douleurs musculaires depuis un footing de trois minutes onze secondes, une Sophie qui se demande si elle n'a pas un cancer du système lymphatique, une Sophie persuadée que ses organes vitaux vont un à un faire sécession, lui causer mille tourments. Une Sophie qui ne fume pas mais qui devrait songer à commencer (enfin une bonne raison de ne pas oublier qu'on va mourir). »

« Peut-être que ce cauchemar a été l'élément déclencheur. La goutte d'eau. N'empêche, partir ainsi, foncer sans plan ni méthode, cela ressemble si peu à Martin. Ses comptes sont parfaitement tenus dans un cahier de brouillon, lignes tirées à la règle, colonne recettes, colonne dépenses. Dans le troisième tiroir de son bureau, un classeur contient tous ses bulletins de salaire. Lessive hypoallergénique, gel douche sans parabène, déodorant sans aluminium, nettoyant multi-usage taches tenaces, son quotidien est net, aseptisé. Difficile d'y improviser quoi que ce soit.
Martin prend une gorgée de nectar de poire. Trop épais, trop sucré, écœurant. Décidément cette matinée est une erreur, un non-sens, un horloger en retard, un labyrinthe sans entrée.
Un peu comme les vacances que sa mère lui a offertes en mille neuf cent quatre-vingt-douze. »

« Martin a treize ans, des tas d'amis imaginaires, un appareil dentaire. Il aime s'entraîner à marcher les yeux fermés au cas où, un jour, il deviendrait aveugle. Sa collection de pin's vient tout juste de s'enrichir des nattes de la Belle des champs. Au-dessus de son lit, Jean-Pierre Papin réussit un retourné acrobatique. Rien de violent dans son quotidien: on ne mange pas de cocaïne à la petite cuiller, des femmes mal rasées ne vendent pas leur corps sous ses fenêtres.
En revanche, il ne sait pas qui est son père.
Sa propre mère n'a pas bien connu le géniteur; une demi-heure, tout au plus. Elle pense l'avoir croisé deux fois depuis la conception: dans la salle d'attente d'un dentiste, puis, l'année suivante, dans un ascenseur, sans certitude. Elle n'a jamais cherché à mythifier ce père inconnu, en faire un légionnaire couvert de cicatrices, l'inventeur du vaccin contre la variole ou un nouveau Hemingway: très tôt, Martin a compris qu'il était le fruit d'une erreur de jeunesse, le produit d'une banquette arrière et d'une soirée disco trop arrosée. Voilà bien le genre de révélation qui n'aide pas à se construire, ni à avoir confiance en soi. »

« Tu la regardes, ses joues creuses, le noir de ses yeux qui étincellent un peu. Folle. Ça te glace le sang. Comment bascule-t-on ? On naît fou? On le devient ? Te voilà face à un précipice d'angoisse et de questions sans réponses. Le regard de cette femme ne peut rien pour toi. »

« Une dizaine d'années plus tard, quand Martin analysera à froid sa haine des touristes et ses choix professionnels incongrus, quand, vissé à une copie de fauteuil Louis XV, dans une pièce qui empeste l'encens et les remords, sous le regard bienveillant d'une autre thérapeute d'âge indéterminé, il tentera de comprendre pourquoi son licenciement l'a anéanti, pourquoi il a eu le sentiment qu'on tuait une seconde fois sa mère en le mettant sur la touche (rien que ça), il comprendra que, même si tous les monsieur Démonté du monde ne deviennent pas kinés, même si tous les voyagistes de la planète ne jouent pas à Œdipe et Jocaste en signant leur contrat de travail, nos choix ne sont jamais totalement anodins. »

« La vie se termine souvent là où commencent les statistiques.

Avant d'être une série de données, Laurent étudiait le droit. Jouait au mot de cinq lettres en cours de constit'. Arpentait les couloirs de la fac à la recherche du sosie de Kate Winslet. S'endormait sur les dépêches du JurisClasseur. Avec Martin, avec toi, avec d'autres, Laurent se rendait à des soirées où l'on refaisait le monde autour d'un plat de pâtes. Les lendemains de Laurent démarraient rarement avant midi... Sauf ce mardi, où la Ford blanche du chauffard a percuté sa voiture.
On ne devrait jamais rien changer à ses habitudes, songes-tu, et tu lâches la main courante. Après la mort de Laurent, quelque chose s'est cassé. Tu as voulu prendre l'air, te sauver, t'éloigner. Tu as passé une année à l'étranger à contempler, rêveur, les jupes des petites Anglaises insensibles au froid. Elles se baladent en soutien-gorge par moins dix degrés, crispées sur leurs talons, la lèvre supérieure tartinée de mousse de Guinness. De retour en France pour ton troisième cycle en ingénierie informatique, tu as subi les humiliations comico-sexuelles de tes aînés, avant de te venger sur la promotion suivante. Lors d'une soirée organisée par plusieurs associations d'étudiants, une soirée pleine d'alcools forts et de déguisements improbables, tu t'es pris pour Lucky Luke et tu as flashé sur le Petit Chaperon rouge. Elle a refusé de se laisser attraper par ton lasso. Tu as eu envie de la revoir. Pour lui offrir des fleurs (des gueules-de-loup, forcément), lui donner un double des clés, choisir un lave-linge commun, entendre tes parents lui dire Marie, appelez-nous Nicole et Robert. La vie était lancée. Plus le temps de rappeler les vieux copains, pas même Martin. Le temps a commencé à se compter en années.

Pas trop tard pour se rattraper. »

« Dix années, cela ne se rattrape pas facilement. Il faut bien commencer par quelque chose. On a davantage à dire à des gens que l'on voit tous les jours (un nouveau canapé en cuir, un cheval de Troie dans le PC de Berthier, un excellent chinois boulevard Foch, oh et puis je t'ai pas raconté, les locataires du dessus déménagent) qu'à un camarade perdu de vue depuis dix ans (j'ai rencontré une femme, on vit ensemble, je travaille, voilà voilà voilà). C'est qu'en dix ans, il s'en passe. »

« Martin raconte tout, son idée de vengeance ce matin, le coup de sonnette dans le vide, le marteau dans son sac (c'était donc ça !), tu te mets à souhaiter une pause dans le récit. Tu espères une rupture de ton, un éclat de rire avec une claque sur l'épaule, un je plaisantais prononcé avec force mimiques, une grande bouffée de rire bruyant, oh oh, tu m'as cru, ce que tu peux être naïf. Un temps d'arrêt, une parenthèse florale, une respiration bucolique, la description d'un paysage argentin empreint de sérénité, une plaine pampéenne reposante où il existe d'importantes variations de reliefs, où des paysans fendent la brume fraîche qui recouvre les champs. Oui, à ce stade, l'histoire de Martin manque singulièrement d'un moment argentin.
Martin a fini son monologue désespéré et désespérant. Manifestement, c'est à toi de parler. Tu hésites entre un mon Dieu hystérique et un je passe plus doux. Tu mesures la gravité de la situation. Le raisonner, lui faire la leçon ?
- C'est pas une solution... Non, franchement... Ta voix s'effiloche avant de se dissoudre. Tes arguments: aussi convaincants que la photo d'un poumon cancéreux posée sous le nez d'un ado rebelle. Martin fait mine d'être d'accord et tu es trop content de changer l'orientation de la conversation. Tu exhumes des histoires, ressuscites des anecdotes. Des placards sortent de doux souvenirs, des doudous rassurants qui prouvent que vous avez été vivants, et que vous pouvez l'être encore. Les événements les plus banals se changent en formidables épopées.
- Eh, tu te souviens des boîtes aux lettres qu'on remplissait de soda, avec Laurent ? Et les dix-huit ans de Lolo ? La tête des gendarmes quand il a baissé la vitre de la Panda !
Vous étiez mignons à l'époque. La vie était facile. Même si vous teniez à peine debout, l'avenir qui vous attendait forcément était droit comme un i. 
- On était cons.
Déjà treize heures trente. Au même moment, à deux rues de là, le libraire Dupont se fait livrer un pack d'eau minérale et des sous-vêtements propres. En direct d'un balcon, un journaliste décrit l'action à la manière d'un commentateur de football italien. Martin te quitte après le tiramisu maison.
- Ça va mieux ? lui lances-tu sur le trottoir.
- Disons que ça pourrait aller plus mal, dit-il en s'éloignant. »

« Hélas la réalité court plus vite que les rêves. Vieillir, c'est élever les désillusions au carré. »

« On connaît la mélancolie des fast-foods, on devrait également s'attarder sur celle des voyagistes. Derrière les catalogues colorés et les billets d'avion, des problèmes assez terre à terre, trésorerie, TVA, charges sociales, gestion des ressources humaines, stratégie commerciale. Des clients, aussi. Ceux qui veulent partir en plein mois d'août pour moins de cinq cents balles (tente canadienne et camping en Ardèche ? Non: les Antilles ou rien). Ceux qui déclinent une promotion pour le Népal (hors de question de partir en Afrique). Qui veulent découvrir la Septicémie, Malte (capitale de la Grèce), ou Melbourne (en Floride). Qui souhaitent réserver dans un hôtel de Las Vegas, chambre avec vue sur la mer. »

« Au bout d'un moment, la colère. Contre l'unique coupable, celle qui l'a conçu dans un moment d'égarement, à l'arrière d'une voiture aux pare-chocs enfoncés. Cet automate, qui a fui une bonne fois pour toutes ses responsabilités, a lâchement gagné une sorte de no man's land où tout est plus simple, où les loyers ne se paient plus, où l'on part en vacances quand ça nous chante, à coups de neuroleptiques.
- Sois pas si dur, glisse la grand-mère sur le chemin du retour.
Désormais, les bougies se souffleront sans elle. Sa signature énorme ne zébrera plus les pages du carnet de liaison. Son joli minois n'éclairera plus les photos de famille. Il va falloir s'y faire.
- Tu veux qu'on sorte quelques albums après souper ? Ça te dit ? Il hoche la tête, pour lui faire plaisir. »

« Les photos de l'enfance, c'est toujours un peu pareil. Un bébé couperosé, donnant l'impression d'avoir mangé un plat trop pimenté, un bébé à élever volets fermés et rideaux tirés, un bébé que tout le monde ose trouver mignon. Puis les enfantillages, les poses en anorak orange devant un bonhomme de neige raté, les poses en slip de bain kaki devant un château de sable raté, les poses en sous-pull bordeaux devant un fraisier penché (le cliché ne raconte pas l'océan de larmes, dix secondes avant le flash: un gâteau aux trois chocolats avait été commandé). Ensuite ? Le corps commence à pousser, à nous cerner, à nous enfermer dans un bocal. La vie angoisse, la mort angoisse, l'amour angoisse et les bagues grises d'un appareil dentaire voilent le sourire. Il n'y a rien de moins photogénique qu'un adolescent complexé. Un poulpe, à la rigueur. 

Martin n'a pas échappé aux heures de sourire figé, aux « ouistitis » et aux « cheeses » prononcés avec conviction. Martin n'a pas échappé aux recule, aux encore un peu à gauche, aux bah on la double t'as fermé les yeux d'une mère rarement aussi directive que dans ces moments-là. 
Là où Cathy se démarquait, c'était dans la phase suivante. 
Elle ne développait jamais les photos. »

« Dans les tiroirs de Cathy, pas d'albums numérotés, juste des rouleaux de pellicule. Des souvenirs sagement enfermés, à l'abri, protégés : le soleil les aurait abîmés, la poussière les aurait salis, les yeux les auraient déformés. Dedans tout est bien calibré, tout resplendit, tout brille. Conservés dans les rouleaux, les clichés font la part belle à l'imagination. Regarde un peu cette pellicule, Martin. Ce qu'on a l'air heureux. En ne développant rien, Cathy avait l'impression de porter un peu moins le lourd fardeau des souvenirs. »

« AUTOPORTRAIT

Je m'appelle Arnaud à cause d'un film dans lequel jouaient Bourvil et Adamo. Je m'appelle Arnaud et j'aurai bientôt trente-trois ans. Je n'appartiens plus à la génération des débutants, des minots, des espoirs : à présent j'ai un âge de retraite sportive.
Oh je sais, ça arrive à des gens très bien, de vieillir. Mais doit-on pour autant l'accepter comme tout le monde ? Sermonner les gamins qui ont fait tomber leur ballon dans mon jardin ? Carafer le vin ? Faire des confitures, mouliner des soupes, éplucher le classement annuel des meilleurs hôpitaux de France ?
Moi je consens à vieillir mais j'essaie de lutter. À ma manière.
L'émerveillement est ma bouffée d'oxygène. Vieillir oui, mais en laissant fondre des bonbons sous ma langue. Demain, après-demain, l'année prochaine, je toucherai peut-être à des buts sans intérêt (et n'atteindrai pas forcément l'essentiel). Demain, après-demain, l'année prochaine, la vie me proposera peut-être une partie de roulette russe (une roulette qui sera belge, au final; le barillet rempli de balles). Demain, après-demain, l'année prochaine, la sénescence remplira ses poches de petits-fours en piratant le code de ma Visa. Mais cela n'aura aucune importance.
Parce que mes yeux pétilleront sous un ciel zébré de feux d'artifice. Parce que mes papilles danseront avec un bœuf bourguignon cuisiné à la perfection. Parce qu'une phrase sonnera tellement juste, page quatre-vingt-deux. Parce que dix mille petites choses m'enchanteront encore.  
Et ça me suffira.
Tant pis pour les confitures.

ARNAUD DUDEK »

Quatrième de couverture

Enfant, il imaginait que, s'il restait sage, il réussirait sa vie. Grossière erreur. À 32 ans, Martin Leroy a tout perdu, sa petite amie et son emploi. Mais pas son énergie. Il décide donc un beau matin de consacrer toute la journée à son ancien patron et de se présenter chez lui. Pour lui faire rendre gorge certainement. Mais la journée va s'avérer plus riche et variée. Le jeune homme va croiser une buraliste, un collégien, des amoureux, un pigeon, un homme séquestré - et surtout son ami d'enfance qui lui rappelle des faits saignants. D'un commun accord, à la tombée du jour, ils concluront que l leur vie n'est pas vraiment fabuleuse et qu'il faudrait faire quelque chose... Mais quoi ?

ARNAUD DUDEK est né en 1979 à Besançon. Rester sage est son premier roman.

Éditions Alma éditeur,  décembre 2011
118 pages 
Sélection finale Goncourt 2012

mardi 23 février 2021

Pour la beauté du geste ★★★★☆ de Marie Maher

Une lecture émouvante, à la tension sous-jacente, ponctuée de situations cocasses décrites avec un intelligent recul et avec humour, et puis des situations moins drôles et une atmosphère qui s'intensifie au fur et à mesure

L'autrice revient sur les lieux de son enfance, pour l'enterrement du père. Un soulagement. On le comprend dès le début.
Sa mère est morte, la première, il y a un moment déjà. Elle, celle qu'elle aimait tant. Alors que l'autre, le père, elle l'aime moins, voir pas vraiment. Lui, elle l'appelle Pa, parce que les deux syllabes, elle n'a jamais pu. Il est un père malveillant. Il est celui qui a laissé la mère trimer, s'occuper du foyer ... Lui, il était bien trop occupé à s'en jeter quelques uns dans le gosier. Ça aurait dû être l'inverse. Elle n' aurait pas dû partir la première. 
« Le plus dur, c'est de ne pas regarder la pierre en face du trou, le marbre vieux rose et d'un cruel mauvais goût. Un autre nom y est gravé, en doré. Celui de ma mère morte. La vue de ce nom me ferait me fendiller de la tête aux pieds comme un vase chinois. Non seulement tu ne lui as pas donné la chance de connaître la vie sans toi mais en plus, tu vas la rejoindre pour l'éternité. La pauvre, c'est long l'éternité. Depuis combien d'années tu avais payé pour avoir ce trou ? C'est toi qui as tout organisé, bien sûr. Le seul voyage que tu lui auras offert. »
Lui, il est celui qui aboie, qui grogne plutôt qu'il ne parle. Les mots qui sortent de sa bouche ne sont qu'insultes; autant d'égratignures qui marquent à jamais un enfant. 

Elle a dû y retourner dans la maison de son enfance, avant l'issue funeste, pour faire le tri des affaires de la maman. Il l'a exigé. Parce que lui, ne sait pas, ne veut pas, trouve ça normal que ce soit elle qui le fasse.

Et comme on regarderait passer un train, les pages défilent vite. Sous nos yeux, par bribes, la vie de cette femme se dessine, une vie qu'on devine plutôt qu'on ne la lit. Au bout du chemin, la lumière, la possibilité d'un après ... heureux, les doigts perdus dans le long manteau de poils gris de ce nouveau compagnon à quatre pattes. La mort du père. Une délivrance. Il est temps de tourner la page.

Des phrases courtes, minimalistes et des silences pour suggérer, à pas feutrés, la douleur, la colère, la rage. Les blessures de l'enfance.

Un premier roman, court, fort, intense sur un sujet délicat. Abordé avec beaucoup de pudeur, de retenue, avec la beauté d'un geste délicat. Un roman qui m'a bouleversée. « Tu es une reine maman. » Ma reine.
« Écrire. Revenir sur les plaies pour donner à voir les merveilles sur lesquelles elles ouvrent. Écrire pour ouvrir le champ, élargir les définitions et révéler les différences de terrain, refuser le nivellement. » 

INCIPIT
« Vous êtes arrivés en gare de. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train. Veuillez emprunter le passage souterrain s’il vous plaît. 12 h 05. Je vais prendre un café en terrasse dans le bar en face de la gare. Malgré la pluie. Je me mettrai sous l’auvent. J’ai froid. Je me sens bien.

Je regarde les gouttes d’eau accrochées à la bordure de la toile. Chaque goutte suspendue le long de la bande de tissu qui une fois tombée laissera la place à la suivante. La suivante qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée. Un allongé s’il vous plaît.

Deux taxis sont garés sur le parking en face de la gare. Aucun n’a bougé depuis que je suis arrivée. Ce sont les taxis de la gare. Ils acceptent leur condition.

C’est le moment d’y aller.

Le trou me semble très grand, beaucoup plus grand que lui ne l’était.
Je regarde mes pieds, j’ai eu raison de mettre mes bottes de motard, avec ma jupe à volants, ça a de l’allure. Je me suis toujours sentie prête à affronter le monde avec ces bottes, même si aujourd’hui je n’ai plus grand-chose à craindre puisque je n’ai plus rien à craindre de toi. Je suis au premier rang, c’est normal. Au bord du trou. Autour, les gens sont rassemblés en grappes. De temps en temps un grain s’échappe d’une grappe pour s’introduire dans celle d’à côté. Des chuchotements, des raclements de gorge. Dans mon dos, les grappes n’ont d’yeux que pour moi, les têtes se tournent, les mains accrochent le bras du voisin. Est-ce qu’ils pleurent ? J’ai envie de regarder. Mes lunettes de soleil n’ont pas quitté le haut de mon nez. Personne ne voit que mes yeux ne sont pas gonflés. Pas même humides. Un homme avec une casquette noire s’avance au bord du trou, face aux gens. Il tend le bras dans leur direction, paume face au ciel, les invite à se rassembler. Les grappes se resserrent, les chuchotements s’interrompent, seuls les raclements de gorge persistent à participer.

Tu en as mis du temps pour te décider à faire ce voyage, et maintenant voilà que tu lambines pour sortir de la voiture. Tu n’as pas encore ouvert les portières. Tu arrives enfin dans ta boîte en roulant sur deux rails en métal. Ils ont l’air bien huilés, le bruit est sourd quand tu avances. Tu n’avances pas bien vite, je ne comprends pas pourquoi tu traînes comme ça. Maintenant tu fais des pauses. Tu t’arrêtes. Tu repars. Tu t’arrêtes. Tu repars. Il est trop tard pour réfléchir. Il faut y aller.

Deux grandes cordes entourent la boîte. Quatre hommes en costume noir veillent à ce que la boîte prenne la bonne direction. Tu ne vas pas encore te défiler. La boîte est maintenant tout au bord du trou. Tu n’as jamais été si près du but. Les hommes prennent les cordes dans leurs mains. On entend des nez qui reniflent un peu fort, des bouches qui laissent échapper des souffles, des doigts qui froissent des mouchoirs en papier. C’est l’heure du départ. Les quatre hommes accompagnent la boîte dans sa lente descente au fond de la terre. Tu fais un gros « ploc » quand tu arrives en bas. La discrétion n’a jamais été ton fort. Je me demande comment ils vont remonter les cordes qui sont maintenant sous la boîte, au fond du trou. Apparemment c’était prévu, les quatre hommes s’accroupissent et jettent les bouts de corde le long de la boîte. Elles resteront avec toi. Ce n’est pas très esthétique, et ça risque de te gêner, je te connais. J’ai oublié le bouquet de roses rouges que je devais distribuer aux gens pour qu’ils t’en jettent une sur la boîte. Ta sœur l’a dans la main. Elle pense toujours aux choses essentielles. Elle a le teint jaune et les lèvres serrées comme si on lui avait collé un bout de sparadrap dessus. Avec sa coloration auburn et sa mise en plis surlaquée on dirait qu’elle porte un casque orange. Elle tire une rose du bouquet et me la donne. C’est moi qui dois ouvrir le bal. Tu me fais trop d’honneur. J’avance tout au bord du trou, je l’aurais imaginé plus profond. Mon regard tombe sur le couvercle de ta boîte. Moins de deux mètres te séparent du sol. Je suis déçue, inquiète surtout. J’ai peur que tu remontes. Le groupe des grappes derrière moi s’impatiente. J’ai envie de prendre mon temps. Comme toi. Je sais que tout le monde attend mon geste. J’ai envie de les faire languir, qu’ils aient un peu pitié. Ils pourraient, ils n’ont jamais rien compris. Aujourd’hui, c’est une chance. Je balance très lentement le bras au bout duquel pend la rose rouge, comme pour prendre mon élan. Les yeux plantés dans la boîte, j’entends des pieds qui commencent à gratter la terre, des soupirs qui m’invitent à être courageuse. Je me retourne avant de le faire ou je ne me retourne pas ? Je ne me retourne pas, ce n’est pas mon genre. Allez, mon prochain mouvement de bras vers l’avant lâchera la rose. Et puis non, le suivant. Voilà. Le « ploc » de ma rose a été plus discret que le tien, un « plic » plutôt. Plic Ploc. »

« Regarde celui-là, c'était ton préféré. Il est là, il est venu dire au revoir à tonton. Il pose la main sur mon épaule en signe de réconfort et s'essuie les yeux qui ont l'air vraiment humides. Il a toujours été parfait. A débuté sa carrière de saint dès sa naissance. A tout de suite affiché la couleur. Né le jour de la fête des mères, dimanche 28 mai. Même le jeté de sa robe est superbe, un mouvement ample et délicat. On dirait qu'il a répété. Je pense que les autres se retiennent d'applaudir. Et celui-là, regarde, tu ne l'as jamais aimé. Il faut dire que s'il n'y avait eu que des gens que tu avais aimés, vous n'auriez pas été nombreux. Ça m'aurait évité un aller-retour an train. »

« Le plus dur, c'est de ne pas regarder la pierre en face du trou, le marbre vieux rose et d'un cruel mauvais goût. Un autre nom y est gravé, en doré. Celui de ma mère morte. La vue de ce nom me ferait me fendiller de la tête aux pieds comme un vase chinois. Non seulement tu ne lui as pas donné la chance de connaître la vie sans toi mais en plus, tu vas la rejoindre pour l'éternité. La pauvre, c'est long l'éternité. Depuis combien d'années tu avais payé pour avoir ce trou ? C'est toi qui as tout organisé, bien sûr. Le seul voyage que tu lui auras offert. »

« La maison était entourée d'une voie ferrée. On entendait les trains qui souvent ne marquaient pas l'arrêt dans la ville. Pas d'arrêt, rien que la vitesse, et le bruit de la vitesse. Le bruit de la vitesse des trains qui me secouait et m'empêchait de dormir. Les parents pensaient que la nuisance sonore allait être un problème pour vendre la maison un jour. Moi, je pensais que ces passages dans un fracas de bruit métallique étaient un plus, il fallait juste trouver où ils se prenaient ces trains qui ne s'arrêtaient pas chez nous. Ils passaient plusieurs fois par jour, parfois trois, parfois quatre, sans jamais s'arrêter. »

« Quand il y avait encore le passage à niveau, les trains à grande vitesse s'arrêtaient plusieurs fois par jour. C'est pour ça que je savais où ils allaient. C'était normal qu'ils s'arrêtent. Et puis j'ai grandi. Au rythme de la démolition du passage à niveau et de la construction du passage souterrain qui allait le remplacer. Et ils ne se sont plus arrêtés. Un passage souterrain uniquement pour les piétons, les voitures devraient descendre dans le tunnel qui sent toujours l'urine pour rejoindre la gare ou le centre. Il fallait que je trouve comment on monte dans ces trains qui ne s'arrêtent pas. Je me suis renseignée. J'ai pensé qu'on se moquait de moi. On m'a fait un croquis. Pour prendre les trains qui ne s'arrêtent pas : prendre un train qui s'arrête. Faire le trajet de quarante-cinq minutes. Arriver vingt-cinq kilomètres en arrière. Descendre. Ne pas sortir de la gare. Passer sur le quai d'en face. Monter dans le train qui ne s'arrête pas. Conclusion, revenir en arrière pour repasser par mon point de départ sans m'y arrêter. J'essaierai.
La dernière fois que j'ai pris un train qui s'arrête, c'était le jour des grappes. »

« Je suis toujours une locomotive lancée à grande vitesse qui traverse une petite ville désertée mais qui ne s'arrête pas, avec au-dessus de la tête une maison démodée dont personne ne voudra et dans le bas du dos, un passage à niveau démoli, remplacé par un souterrain qui sent la pisse. Mon autoportrait. »

« La dernière fois que je me suis trouvée devant cette stèle, il n’y avait qu’un nom, le mauvais. Ce n’est pas ce qui était prévu. J’aurais dû lui faire promettre de ne pas me laisser seule avec toi. Je n’aurais jamais imaginé te balancer une rose sur la tête avec deux noms gravés sur le bout de marbre, trente ans que tu nous disais que tu n’en avais plus pour longtemps. Et ce jour-là, tu étais encore là. Bien droit sur tes bottines à talonnettes. Tes bottines à talonnettes que j’entends encore résonner sur le carrelage parce que j’ai grandi avec elles, du moins j’ai essayé. Ce jour-là, c’est toi qui étais au bord du trou, moi je n’ai pas pu. J’étais ivre et mon amoureux me tenait à bout de bras, j’étais rentrée dans le bar à côté de l’église. Un dernier et j’y vais. Encore un dernier et j’y vais. Allez, le dernier et j’y vais. Ce jour-là, je n’avais pas de lunettes, je n’ai pas regardé la boîte descendre dans le trou, je n’ai pas pu. Je n’ai pas distribué de roses non plus, chacun est venu avec la sienne. Il y avait beaucoup de monde, la tête me tournait et mon ventre était en train de se déchirer. Je plaquais mes mains dessus. J’ai vomi. Après, plus aucun souvenir. Je crois que je me suis évanouie. Les pompiers sont venus me chercher et je me suis réveillée à l’hôpital.
Je n’ai plus de roses. Ce n’est pas grave, il n’y a plus personne. Ou encore quelques curieux que tu ne connaissais même pas et qui ont fait de ton voyage leur promenade de l’après-midi. J’ai prévenu tout le monde que je ne resterai pas après. Ta sœur a commandé quelques bouteilles de vin, de jus d’orange pour les enfants et quelques quiches en guise de pot de départ. J’ai payé. Il paraît que le champagne, ça ne se fait pas dans ce genre d’occasion, dommage je serais peut-être restée. Ils attendent tous à l’entrée du cimetière, c’est sûr. Je veux juste qu’il y en ait un qui me conduise à la gare. »

« Ça va aller, je ne pense pas à ce que je fais, j'avance le plus méthodiquement possible, je fais des listes. Deux trois formalités à régler et je rentre. Il faut que je m'habitue à faire des allers-retours. Tout laisser pour le moment, au moins pour les visites. Je ne comprends pas ce qui a de la valeur ici ou ce qui n'en a pas. Tu sais que dans la région, les maisons qui sont loin du centre-ville sont plus chères que les maisons qui sont en ville ? Mieux vaut être éloigné de la ville qui n'en est pas vraiment une. Par contre, dans une ville plus grande à vingt-cinq kilomètres, c'est plus cher en ville. Plus la ville est petite, plus c'est cher quand on s'en éloigne mais quand la ville est un peu plus grande, mieux vaut s'en approcher. Je préfère faire appel à une agence, je n'ai pas les arguments. »

« Je t'avais appelé parce que j'avais l'impression de ne pas faire autrement. Que j'étais obligée. Que de ne pas le faire, ce serait pire. Tous les jours je disais je le ferai demain. J'ai dû décrocher le combiné une bonne dizaine de fois, je savais que c'était toi qui allais le faire. Allô. Pa. Les deux syllabes, je n'ai jamais pu. Une seule c'était déjà difficile, je la collais au mot d'avant pour n'en faire qu'un seul. C'était difficile mais je l'avais fait, je t'avais appelé. Tu ne pouvais pas dire le contraire. AllôPa. T'aurais pu le faire aussi mais c'est moi qui l'ai fait. Allô, allôPa, c'est moi. Alors ? Alors rien. Et toi ? Qu'est-ce que tu veux ? Rien, je voulais savoir comment. Pour tenir un peu plus longtemps j'ai pris un crayon de papier dans l'autre main. J'ai pris une feuille et je faisais des ronds les uns après les autres, des ronds de plus en plus petits, de plus en plus rapprochés, jusqu'à ce qu'ils deviennent tous un seul et même point. Alors ? Alors rien. Et puis tu n'as pas pu t'en empêcher, tu as allumé la télévision. J'appuyais tellement fort sur la pointe de mon crayon de papier que de la poudre noire se déposait sur la feuille. C'était l'heure des infos, je le savais, c'est même un peu pour ça que je t'avais appelé à cette heure-là. [...]Tu m'avais demandé de venir te voir. Je ne voulais pas. Je n'étais jamais revenue dans la maison depuis qu'elle était morte. [...] Je t'avais demandé pourquoi . Me voir, il fallait une raison. Pourquoi. Pourquoi. Pour trier ses affaires, pardi ! Ranger un peu tout son bordel. Ça braillait toujours derrière toi. Que j'en prenne un peu et que j'en donne, il y en avait plein les placards. Qu'est-ce qu'elle avait besoin de tout ça ? Ça t'arrangeait que ce soit moi qui le fasse. Si je ne le faisais pas, tu allais tout brûler et on n'en parlerait plus. Et après, faudrait pas que je vienne chialer. Parce que qu'est-ce que je croyais ? Que tu me demandais de venir pour profiter du bon air, pour me reposer, reprendre des forces ? »

« Je me gare devant la maison, baisse un peu le son de l'autoradio, pose le menton sur le volant et regarde le ruisseau qu'a formé la pluie sur la route en pente. J'ai pris l'habitude ces derniers jours de marquer des temps d'arrêt dans mes journées, pas la force de les vivre d'une traite. La pluie rend ici le paysage encore plus misérable qu'il ne l'est. Ici, la pluie n'a aucune poésie. »

« Quand j'étais adolescente, il avait été question de déplacer le Poilu pour construire un parking. Ça avait fait, dans la ville, l'effet d'une Troisième Guerre mondiale. La même année que la catastrophe de Tchernobyl, que le bombardement de la Libye par les États-Unis, que le passage de la comète Halley, des émeutes de la faim en Zambie, de la guerre du Liban et de la mort de Coluche. Mais rien n'a égalé l'effroi face au projet de déplacer le Poilu. Mobilisation générale des anciens combattants, mobilisation des deux tiers de la population. Le parking allait être construit dans le plus grand respect du Poilu, en ne lui demandant pas d'élire domicile ailleurs mais en lui offrant un ballet de voitures à ses pieds. Le parking entourerait le Poilu. Il n'était pas peu fier. Je n'ai pas eu tant d'honneurs. Pourtant. »

Quatrième de couverture

Retourner dans le village pour vendre la maison.
Ça devrait être facile, elle ne l’a jamais aimée cette maison plantée au bord d’une voie ferrée.
C’est la dernière chose à faire, les parents sont morts. L’un après l’autre. Se sont suivis de peu, mais dans le désordre. C’est parti de là. Ou de la télé qui hurlait dans le salon.
Elle n’y est jamais retournée depuis l’accident du père. L’accident qu’on avait classé sans suite, elle ne savait pas qu’on classait les accidents. Elle ne savait pas non plus qu’à dix ans, on ne redessine pas le monde avec du café sur une toile cirée.
Ça devrait être facile, elle a une vie maintenant.
Revenir, vendre, accueillir tout ce qui pourra la faire tenir debout.
Et garder près d’elle le grand chien gris.

Alma Éditeur, mars 2020
117 pages

samedi 27 octobre 2018

Tant bien que mal ★★★★★♥ de Arnaud Dudek

C'est une belle ivresse, la littérature, oui, une belle ivresse. J'ai tangué, oui, j'ai tangué, Arnaud Dudek.
Tangué sous le sujet : délicat.
Tangué sous le sujet délicat, abordé avec beaucoup de délicatesse.
Merci.
Quelques pages, pour évoquer le trou noir d'un enfant violé.
Temps suspendu. Souffle coupé. 
Quelques mots pour suggérer l’innommable, pour parler du fait de se sentir tout petit, d'avoir peur.
Quelques mots pour parler de la planche de salut. Quelques mots émouvants. J'ai aimé ces mots, j'ai aimé la pudeur de ce texte. 
Une fois encore, merci.

« Je lui dois le petit peuple de mes cauchemars. Je luis dois une myriade de troubles obsessionnels. Je luis dois mon inaptitude chronique à la décision. Je luis dois des litres de sueur. Je lui dois des idées noires et quelques crises de nerfs.Certains silences sont des libellules enfermées dans des sous-sols immenses.
J'écris un poème, le monde manque de lamantins de lézards du val d'Aran de caribous le monde manque de nous.
Pourquoi écrivez-vous ? me demande-t-on de temps en temps. C'est une question que je ne me pose jamais. Il n'y a pas de raisons, pas de réponse définitive, simplement un fait, c'est ma façon d'être là, d'occuper l'espace, d'y laisser quelques traces. Je peuple ma tête de curieux personnages. Je raconte leurs aventures. Je n'ai aucun message à délivrer. Je pense à l'enfant que j'étais à dix ans, j'éteins sa lampe de chevet, je me blottis contre lui, je lui raconte une histoire. J'écris pour cet enfant.
Choisir c'est renoncer, choisir me pétrifie.Je crois que je n'aime pas le changement.Je crois que je n'aime pas renoncer et cela n'est pas prêt de changer.
[...] je suis mort à sept ans, rue du Bout-du-Val. Mort, et puis ressuscité, avec un coeur en morceaux et des mains tremblantes.
J'aime quand elle me raconte des histoires du temps d'avant, l'époque de tous ses possibles, du vélo sans les mains et des pommes volées dans le verger des voisins. Je sais qu'elle tait beaucoup de choses, la guerre, les horreurs, elle ne raconte que ce qui fait sourire. Faire taire le monstre innommable qui nous ronge : nous avons cela en commun, à présent.
Un jour elle m'a fait comprendre qu'elle désirait un enfant. J'éprouve les pires difficultés, chaque matin, à choisir une paire de chaussettes. Alors un enfant... Une telle décision. J'ai éludé la conversation, elle est revenue à la charge. J'ai dit que je ne me sentais pas prêt, elle a baissé les yeux. J'ai cru que l'orage était passé, elle m'adit Il faut qu'on parle sérieusement - sous-entendu, de nous. Elle m'a fait cadeau de sa chaîne hi-fi et d'une poignée de livres de poche. 
Avec le temps, nous ne sommes plus les mêmes. Lorsque nous regardons en arrière nous nous reconnaissons à moitié, tandis que l'autre moitié nous laisse généralement perplexes. 
...il y a dans sa voix l'insouciance d'une main qui goûte le vent par la fenêtre d'une voiture lancée à cent trente sur l'autoroute.
À côté de moi, un enfant d'une dizaine d'années explique à sa mère que les fourmis tisserandes peuvent porter jusqu'à cent fois leur masse. Cent fois, fichtre ! Accidents de voiture, chats perdus, et puis tout, tout le reste : pour nous, les humains, c'est déjà une prouesse de nous porter tout seuls, et de nous porter bien. »

Quatrième de couverture

Un petit garçon rentre de l’école. Un homme portant une boucle d’oreille lui demande s’il peut l’aider à retrouver son chat. Il conduit une Ford Mondeo. La forêt est toute proche.
Le petit garçon de sept ans est mort en partie ce soir-là et n’en dira rien à personne.
Délicatement, Arnaud Dudek monte sur le ring. Il raconte comment vit et grandit un enfant violé. Comment il devient adulte, père. Et ce qu’il fait lorsque, vingt-trois ans après les faits, il reconnaît l’homme à sa voix.

Éditions Alma éditeur, avril 2018
86 pages

À PROPOS DE L'AUTEUR

@ Molly Benn
Arnaud Dudek déménage souvent (en ce moment, il vit et travaille à Paris). Selon des sources concordantes, ce garçon discret serait né à Nancy, en 1979. Dans ses nouvelles (pour la revue littéraire Les Refusés ou pour Décapage) et dans ses romans (tous publiés chez Alma), il raconte les gens ordinaires avec humour et tendresse. Son premier roman, Rester sage (2012) a fait partie de la sélection finale du Goncourt du premier roman et a été adapté au théâtre par la Compagnie Oculus. Le second, Les fuyants (2013), a été sélectionné pour le prix des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le troisième, Une plage au pôle Nord (2015) est traduit en allemand. Les vérités provisoires (2017) est son quatrième roman. Tant bien que mal (2018), son dernier ouvrage est un texte épuré, un concentré brut des thèmes qui lui sont chers : l’enfance, l’identité, la fuite.
Il est par ailleurs co-organisateur des rencontres littéraires AlternaLivres, dont la dernière édition s’est tenue en octobre 2015 à Messey-sur- Grosne en Saône-et- Loire.

lundi 8 octobre 2018

Ici ça va ★★★★★♥ de Thomas Vinau

« La joie est belle. La joie est simple. [...] Une discipline. 
Une acuité du coeur et de l'oeil. 
Il y a des ressources considérables à puiser là-dedans. 
De la force. De la beauté. De la vérité. [...] 
Aujourd'hui je veux faire attention à ce que je vois. 
À ce que je touche. À ce que je goûte. 
Aux variations de la lumière. Aux odeurs. Aux mots. »


Superbe ! 

Prenez le temps de savourer ce petit bijou de poésie et d'amour. À petits pas. À tout petits pas.  

[...] pour choisir quelque chose d'humain et de décent. 
Agrandir la fenêtre ... apprendre chaque saison, chaque moment, par le bout abîmé de mes doigts. [...] Les cycles de la terre et du ciel. Les mouvements du corps, simples, entiers, qui accompagnent chaque étape. Les odeurs. La bonne fatigue. La vraie. Pas celle des nerfs.

Un retour aux sources.
Un trou dans l'espace temps. 
Une reconnexion à la nature, à l'essentiel, à la vie simplement.
Un bon bol d'air dans lequel il fait bon s'y ressourcer.
Des lignes entre lesquelles se reposer.
Une belle leçon de vie. 
Une sorte de dérogation exceptionnelle aux piétinements du temps. 

MERCI. 
Parfaitement émerveillée ! 
« Il lui arrive si souvent de donner la becquée à mes rêves. »
« Il y a toute une vie à construire.

Tous ses jalons à y entreposer.

Tout ce que l'on ne finira pas mais dont on a gardé le goût en bouche. »

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« Je déteste les supermarchés. C'est un labyrinthe plein de sauvagerie et polyuréthane coloré.
Elle m'a dit qu'elle était heureuse d'être ici. Qu'elle était pleine d'espoir pour l'avenir. Je lui ai répondu que moi aussi. Nous nous sommes endormis comme ça. Bien au chaud dans nos projets. Avec demain comme couverture.
J'ai pensé que c'était parfois tout ce qu'il restait d'une vie d'amour et de sueur. D'une histoire entière d'homme. Une date gravée dans le ciment. Comme dans les cimetières.
Nous sommes particulièrement complices en ce moment. Nous en étions réduits à devenir des voisins avec ses horaires compliquées, ses cours de peinture le soir. Mon travail de la journée. [...] Quand elle arrivait, j'étais déjà fermé, vide. Je n'avais rien à partager. Ici nous pouvons ne pas échanger un seul mot de l'après-midi, et pourtant nous partageons. Nous sommes reliés par un regard, un bruit, un sourire. Nous sommes ensemble. Nous pouvons dès lors savourer nos silences.
Il fallait cesser de croire que c'était suffisant. Que j'étais heureux. Que je m'en contenterais. C'est arrivé au moment où tout allait bien. Ça a sûrement tué des choses en moi. En nous deux. Ça en a sauvé aussi. Ça en a fait naître. 
Les radis ont besoin de beaucoup d'eau. Les tomates aussi. Sans parler des salades. Les choses poussent, germent, grandissent. Il faut suivre leur rythme. C'est comme une danse. On ne mène pas. On suit, on se laisse porter. 
Mon frère est un morceau de mon coeur. Il le sait. Nous sommes le même air joué par deux instruments différents.
C'est comme s'enfoncer dans une forêt ébouriffée. Ou marcher au bord de la rivière. On arpente sa vie. On choisit un chemin. On s'y habitue. On tente de retenir la route. L'itinéraire. C'est normal, il faut un biais pour découvrir. Un plan. Le chemin devient familier. Rassurant. On élabore nos propres repères. À partir de ce que l'on connaît. Mais on ne connaît rien. Les vrais ignorants ignorent leur ignorance. C'est un peu comme voir le paysage par une petite, petite, toute petite fenêtre. Au lieu d'essayer d'élargir la fenêtre. De casser les murs. On préfère réduire ce paysage. Penser qu'il n'est que ce que l'on voit. S'en contenter. C'est plus confortable. Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige.  
La confiance ne se déclame pas. Il faut l'apprendre. Tout doucement. Il faut que quelqu'un d'autre vous l'apprenne. À grands coups de demains et de câlins. 
Tous les enfants ont droit à une certaine dose de merveilleux. C'est la moindre des choses dans cette crevasse éternelle.
Savez-vous à quel point il est dur de sauver quoique ce soit ? Ema s'y applique avec dévotion. Elle fait ça très bien. Dans une vraie harmonie entre ce qu'elle est au fond d'elle-même et ce qu'elle construit. Certains humains sont plus doués que d'autres dans ce domaine. Certains sont faits pour accomplir. D'autres pour détruire. D'autres pour sauver. Mais la plupart des hommes ne sont pas faits pour quoi que ce soit. Ils sont là, beaux et inutiles comme des anachronismes. Comme des cheveux sur la tête d'un caillou. Heureusement, certains d'entre nous sont des anomalies capables de tendresse et de curiosité. C'est ce qui fait que rien n'est écrit. Et qu'un rongeur rose et aveugle peut prétendre à la vie. Malgré les chiens. Malgré l'hiver.
Nous tissons des liens secrets et minuscules avec ce qui est vivant et sauvage. Nous essayons de tout coeur. Avec cette petite tendance, légèrement grotesque, à forcer le mouvement. Comme ces orphelins qui tiennent absolument à faire partie d'une famille. »
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Quatrième de couverture

Un jeune couple s’installe dans une maison apparemment abandonnée. L’idée ? Se reconstruire en la rénovant. Tandis qu’elle chantonne et jardine, lui – à pas prudents – essaie de retrouver ses souvenirs dans ce lieu qu’il habita enfant. Ses parents y vécurent heureux, avant que la mort soudaine du père coupe le temps en deux. Dans ce paysage d’herbes folles et d’eau qui ruisselle, ce sont les gestes les plus simples, les événements les plus ordinaires qui vont réenchanter la vie : la canne à pêche, la petite voisine, les ragondins, la tarte aux fruits, l’harmonica. Petit à petit, il reprend des forces et se souvient tandis qu’elle lui fait le plus beau des cadeaux en ne lui demandant rien : « Elle n’a pas besoin d’être confortée sur ma virilité. Ma capacité à être un bonhomme. À construire. À la protéger. Elle n’aime pas ma perfection. Ça tombe bien. J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes. J’apprends à rire plus fort. J’apprends à recommencer. »

Éditions Alma éditeur, août 2012
136 pages

Retrouvez l'auteur sur son blog par ici.

Du même auteur sur ce blog :


La part des nuages ★★★★☆ de Thomas Vinau

« Quand on s'intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L'eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d'un cœur humain. Ça, ç'a de la gueule. Mais pour ce qui est parfois d'atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s'endormir un peu. Juste s'endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là, y a plus personne. » 
Waouh, quel roman ! quel titre ! Quelle belle découverte !
Une vie banale, celle d'un homme à la dérive. Joseph 37 ans. Sa femme l'a quitté. Un fils, Noé, parti vivre chez sa mère. Mais l'écriture de Thomas Vinau, elle, n'a rien de banale. De ce sujet commun, il nous livre un texte poétique empreint de grâce, de tendresse et d'humanité. Un roman qui donne envie de lever les yeux aux ciels, de chercher sa part des nuages et de prendre du recul.
Très beau. Tellement saisie par la plume de Thomas Vinau que j'ai enchaîné avec "Ici là-bas"... que j'ai A DO RÉ.
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« Un cornichon de la taille d’un immeuble… Une femme à six pattes… Les traces de pieds d’un ogre… Un crocodile qui se mouche… Et un tracteur en train de fonde comme du beurre… Une citrouille avec des cornes… Un cow-boy qui rugit et se transforme en zèbre… Une patate avec une moustache… Une paire de seins… Le visage de Merlin l’Enchanteur… Ils sont tous les deux couchés dans l’herbe. La semaine a fini par finir. Noé a posé sa tête sur le ventre de son père. Le soleil leur mordille la peau. Il a essayé plusieurs fois d’enchanter la stratosphère depuis qu’il a eu cette étrange révélation. Sans succès. Et tout d’un coup, ce matin, il a eu peur que Noé ait perdu cela aussi. Qu’il soit comme contaminé par ce virus de vide. Il l’a entraîné dans le jardin, et après avoir suffisamment couru derrière le ballon, ils se sont retrouvés là, couchés dans l’herbe, à regarder le ciel. Alors il lui a demandé avec une appréhension contenue ce qu’il voyait se dessiner dans les nuages. Et Noé n’en finissait plus. Renard… Dragon… Chevalier… Château… Indien… Navire… Montagnes russes… Sous-marin… Baobab… Hippocampe… Sorcière… Éléphant… Rat géant… Pirate pouilleux… Vaisseau spatial… Une carotte avec des lunettes de soleil…
Le matin il faut faire très vite. Le matin est une maison qui s'effrite. Tout est précis. Réglé. Tendu. Le réveil. La douche. Le petit-déjeuner de Noé. Le café. Passage de relais des informations de la radio aux dessins animés de la télé. Toilette de Noé. Habits de Noé. Manteau, cartable, voiture. Chanson de Noé. École de Noé. Bise rapide et baveuse de Noé. Retour à la radio. Voie rapide. Mouettes dans le rétroviseur. Parking de la bibliothèque. Moteur coupé. La trace sèche et invisible du bisou de Noé. Portière claquée. Collègues. Faux sourires. C'est parti jusqu'au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu'au crépuscule qui recommence dans l'autre sens. Faux sourires. Parking. Voiture. Autoroute. Radio. École de Noé. Voix de Noé. Là, les choses se défont. Se libèrent. Se dissolvent dans la langue de l'enfant. Dans le chemin du retour aussi. Petit à petit, le corps se détend. Et on commence à fondre.
La peur et la joie. Pile ou face. On vit toute une vie avec ça. La peur ou la joie. Être une pièce. On tombe d'un côté ou de l'autre. On choisit, plus ou moins de quel côté on tombe. La joie est le dos de la peur. Quand l'une s'éloigne, on distingue le sourire sur le visage de l'autre. On est les deux. Une pièce. Qui vole en l'air. Qui tourne. Qui tombe. S'il n'y a rien ou personne pour nous lancer une nouvelle fois. On reste en bas. Le visage couché dans la poussière. L'idéal serait de rouler sur la tranche. C'est un idéal. Ou de rester en l'air. A voltiger. Éternellement. Jusqu'à ne plus avoir besoin de distinguer le sol du ciel. Comme un martinet. Un nuage. Un yo-yo. Un enfant.
Le grand paon de nuit reste sur son pied de chaise. Au ralenti. Comme Joseph sur la sienne. Au ralenti. Pas d’ouverture à l’horizon. Pas de respiration de secours. Attendre d’atteindre le printemps. Il faudrait entailler le printemps. Il faudrait entailler les nuages. Tailler une brèche dans le ciel. Une issue de secours. Un endroit par où filer en douce.
Pendant que le bidule mijote grossièrement, il range le plan de travail et d'un geste précipité, sans grâce, fait tomber la barquette de lardons crus entre ses orteils et le carrelage froid. Le temps de maugréer trois insultes et d'éponger, les petits pois sont parfaitement trop cuits, gris et dégonflés, parsemés d'éclats de porc carbonisés. Harmonie quand tu nous tiens ! Il se rabat alors sur un saucisson/biscottes et attrape au passage une bouteille de rosé qui traînait par là. Des fois, la vie n'est pas si chienne.
Il se dit qu'il est seul et qu'il est bien. Il se dit que c'est faux mais qu'il s'en fout. Comme un indien qui danse dans une plaine brûlée. Il se dit que Noé est en train de rêver. Et que sa mère est quand même une sacrée connasse de ne plus avoir été émerveillée et excitée par l'homme normal qu'il est devenu au bout de simplement neuf ans de vie commune. Il se dit qu'il est un coprolithe. Une crotte fossilisée. Il se dit qu'il n'avait pas remarqué que la couleur des nuages s'inversait dans l'obscurité. Les blancs devenaient noirs et cachaient la lumière de la lune. Il se dit qu'il a envie de vomir. Ou de manger. Non. De vomir.
Quand on s'intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L'eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d'un cœur humain. Ça, ç'a de la gueule. Mais pour ce qui est parfois d'atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s'endormir un peu. Juste s'endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là, y a plus personne.
Les livres sont des magiciens qui peuvent faire disparaître les monstres.
Des souvenirs d'enfance lui revenaient à la lecture. Des bouffées chaudes et paisibles. [...] De longues heures belles. Placides. Neigeuses. Intemporelles. Fourrées dans le papier. [...] ces échappées belles, ces voltiges, ces sauts en parachute que permet un ouvrage, le cul bien calé sur sa chaise.
Repousser ce moment où l’instant capitule. Pousser des pieds la nuit. S’étirer tranquillement et prendre de la place. Se donner de la place. Là. Ici et maintenant. Entre chien et loup. Au mitan de la défaite et des rêves. Quel drôle de pli on prend à attendre de vivre. Quelle drôle de manière de courir ainsi après la fatigue et de laisser demain prendre la place d' aujourd’hui.
– Tu veux de la pizza ? Moitié anchois, moitié chorizo.
– Bordel, c’est ambitieux ça !
– Je sais ; c’est parce que ma femme détestait les deux.
– OK, allons-y, et je te paye une binouze.
– OK.
– On m’appelle Robin, dit le bonhomme.
– Moi, on m’appelle pas mais je m’appelle Joseph, répond Joseph. Robin comme le voleur des bois ?
– Non, c’est pour faire court, mon prénom, c’est Robinson.
– Chouette, encore un naufrage, sourit Joseph.
Je suis un peu comme Joseph. Je cherche des refuges, des planques, des chemins de traverse. Moi, je prends souvent la tangente d'un sourire, d'un fil de fumée bleue ou d'un livre. Je fais le mur, je saute par la fenêtre et déguerpis dans la forêt nocturne. Les livres sont des lettres qu'on plante comme des arbres. Et qui poussent dans le coeur des gens. [...]Rencontrer, c'est grandir. Vous faites respirer ma forêt, pousser mes troncs tordus et mes herbes bancales. Vous donnez du souffle à mes pétales et du jus à mes épines. »
***********************
Quatrième de couverture

Joseph, 37 ans, mène sa barque comme tout le monde. Atteindre le soir, le lendemain. La fin du mois. Les prochains congés. Finalement, rien n’a changé depuis l’enfance. Mais il n’est plus un enfant, il en a un, Noé, et le bateau tangue. La mère de l’enfant s’en va puis l’enfant à son tour –le temps des vacances.
Le baron perché se serait réfugié dans son arbre, Alexandre le Bienheureux dans son lit. Joseph, lui, commence par grimper dans le cerisier du jardin où il a construit sa cabane. Objectif : ranimer ses rêves. Puis il découvre un second refuge : les autres, leurs histoires, leur présence dehors dans la petite ville.
Avec obstination, Joseph traverse la nuit, essuie l’orage, regarde les nuages. Décrotté, victorieux, prêt à tout.

Thomas Vinau est né en 1078 à Toulouse. Il vit au pied du Lubéron à Pertuis. Ses deux premiers romans Nos cheveux blanchiront avec nos yeux et Ici ça va ont été repris en poche chez 10/18.

Éditions Alma éditeur, août 2014
125 pages


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Du même auteur sur ce blog :



mercredi 19 septembre 2018

La baleine Thébaïde ★★★★★ de Pierre Raufast


« Parle-t-on vraiment de baleines ou de la solitude des hommes ? » 

Épatant, Pierre Raufast ! 

Après "La fractale des raviolis" et " La Variante Chilienne", me voici une nouvelle fois conquise par la plume et les talents de Pierre Raufast. 

Un roman gigogne tout aussi réjouissant que les deux premiers. Pierre Raufast raconte merveilleusement bien les histoires, il surprend, il instruit, il fait voyager, il questionne, il perd le lecteur parfois mais pas bien longtemps, car je vous l'ai déjà dit, il raconte merveilleusement bien les histoires ! 

Ici, l'intrigue est une nouvelle fois rondement bien menée, et la solitude, thème de ce roman (davantage que celui des baleines ;-)) bien incarnée par Richeville, le personnage central de ce roman,  jeune homme tout juste diplômé. Un grand solitaire avec qui nous embarquons pour une mission scientifique à la rencontre d'une étrange baleine, esseulée elle aussi. Cette mission prendra une toute autre tournure que celle espérée par Richeville. Arrivera-t-il à trouver sa place dans un monde qui semble être bien éloigné du sien ? 
« Résigné ou désillusionné, il considère le monde comme un état de fait inerte, massif et corrompu par l’argent. N’est-ce point là le mal du siècle ? » 
D'autres personnages font partie de ce roman, de nombreuses histoires (de hacker, de savant fou, d'une start-up de baleines, de sculpteur de Vierges Marie, de sauveur de crabes...), et anecdotes scientifiques (comme le geste salutaire de Paul Berg), s'entremêlent et rendent ce roman extrêmement riche
J'ai beaucoup aimé les clins d’œil sur ces deux premiers romans (les rats-taupes, la femme empoisonnée, le capateros, les cailloux...) .
Quel talent ! 

Merci Mr Pierre Raufast, et vous lecteurs, si vous n'avez pas encore eu la chance de découvrir ses écrits, n'hésitez pas une seconde, laissez vous tenter, vous ne serez pas déçus ! 

Ô mères, coupables absentes, 
Qu'alors vous leur paraissez loin ! 
À ces créatures naissantes
Il manque un indicible soin ;

On leur a donné les chemises, 
Les couvertures qu'il faut : 
D'autres que vous les leur ont mises, 
Elles ne leur tiennent pas chaud. 

Mais, tout ingrates que vous êtes, 
Il ne peuvent vous oublier, 
Et cachent leurs petites têtes, 
En sanglotant, sous l'oreiller. 

Première solitude, René François Sully Prudhomme


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« Cette année-là, moi, Richeville, je décrochais le diplôme de l’ ESSEC……J’obtins le diplôme au bout de trois longues années. Dans ma promotion, un tiers voulait devenir banquier par amour de l’argent. Un autre tiers visait l’ ENA pour la puissance. Le dernier tiers se rêvait consultant dans l’un des big four pour devenir riche et puissant. Je faisais partie du quatrième tiers, le tiers honteux : celui qui n’avait aucune ambition. Le renégat du commerce, l’apostat du management. Autant vous dire que j’étais aussi populaire qu’une reine Bothrimyrmex chez les fourmis Tapinoma.
Cette homme de Dieu avait de la suite dans les idées. Il se disait que le bois durerait plus longtemps que ces putains, que les gens oublieraient, que les statues resteraient là un siècle encore. Qu'à cheval donné, on ne regarde pas les dents. Et donc qu'à vierge donné, on ne regarde par le cul.
La liberté, ça m'angoisse. J'aimerais ne pas avoir le choix, suivre le mouvement.Son beau-père sourit en lui-même. De génération en génération, les mêmes états d'âmes se reproduisent. Quelle grotesque farce , la vie des hommes.
Avec des toutous propres, plus de sortie, plus de liberté conditionnelle : uniquement un monde où les couples fatigués se regardent en chien de faïence toute la sainte journée dans leur deux pièces minable d’une HLM tout aussi minable.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, dans l'économie moderne corrompue.
La rage des impuissants est la pire : elle annonce de grandes conneries.
La mauvaise conscience est le pire ami de la solitude.
Par exemple, il mit au point un moustique génétiquement modifié qui transmettait des vaccins plutôt que des maladies… Malheureusement, le lobbying des géants pharmaceutiques tua dans l’œuf cette brillante idée. 
Le vendredi 26 août de l’an dernier, la diva hollywoodienne Eva S. et le sénateur républicain Saul B. eurent une relation sexuelle épicée dans la piscine d’une superbe villa de Santa Barbara en Californie. Cet ébat aquatique, à dix mille kilomètres de chez moi et dont les protagonistes m’étaient totalement inconnus, dévasta ma vie.
L'uchronie est un genre très contesté parmi les historiens. Il y a trop de futurs possibles dans le conditionnel passé première forme.
Ils se regardent en silence. Il est trop tôt pour un premier baiser. Ne pas gâcher cette folle espérance. Jouir de cette attente, profiter de ces instants de grâce où le cœur et la tête ne sont pas encore d'accord. Laisser le temps les envelopper délicatement et tisser leur histoire à la façon d'un cocon de soie. »

***********************
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher de soleil, tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
[...]
Mais à ces doux tableaux mon âme différente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante :
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

L'isolement, Alphonse de Lamartine

Quatrième de couverture 

Fraîchement diplômé, Richeville, jeune homme timide et idéaliste embarque au nord de l’Alaska, sur un bateau. Objectif : retrouver la fameuse « baleine 52 », qui chante à une fréquence unique au monde. Mais l’équipage affrété par le sinistre Samaritano Institute a d’autres desseins.
Au menu : l’inquiétant Dr Alvarez, un hacker moscovite, une start-up californienne, une jolie libraire et des cétacés solitaires, mutants ou électroniques qui entraînent Richeville dans un tourbillon d’aventures extraordinaires.

Mêlant science, fantaisie et tendresse, PIERRE RAUFAST démontre avec brio dans ce troisième roman sa capacité inépuisable d'imagination et son talent jubilatoire.


À propos du livre par Alma éditeur


Pierre Raufast, le roi de l’ingénierie littéraire, poursuit dans son troisième roman sa veine épique. Mêlant la science et la fantaisie, le roman d’éducation et d’aventures, il démontre avec brio sa capacité inépuisable d’imagination et son talent jubilatoire. Nous sommes ici en présence d’un délire imaginatif qui n’a d’égal qu’une arborescence narrative travaillée au nanomètre près. De sorte que, ahuri, le lecteur ne voit pas qu’il a affaire à un véritable programmeur.


Éditions Alma EDITEUR, janvier 2017  

216 pages

Du même auteur sur ce blog

vendredi 2 septembre 2016

La variante chilienne de Pierre Raufast*****


Editions Alma Editeur, août 2015
257 pages

Quatrième de couverture


Il était une fois un homme qui rangeait ses souvenirs dans des bocaux.

Chaque caillou qu’il y dépose correspond à un événement de sa vie. Deux vacanciers, réfugiés pour l’été au fond d’une vallée, le rencontrent par hasard. Rapidement des liens d’amitiés se tissent au fur et à mesure que Florin puise ses petits cailloux dans les bocaux. À Margaux, l’adolescente éprise de poésie et à Pascal le professeur revenu de tout, il raconte. L’histoire du village noyé de pluie pendant des années, celle du potier qui voulait retrouver la voix de Clovis dans un vase, celle de la piscine transformée en potager ou encore des pieds nickelés qui se servaient d’un cimetière pour trafiquer.

Mon avis ★★★★★


Les si sont des carrefours invisibles dont l’importance se manifeste trop tard.

Oh fan de lune, mais quelle merveille ce livre ! Et quelle imagination !

Vous aimez raconter les histoires Pierre Raufast et vous les racontez à merveille ; j'aime vous lire. C'est un immense plaisir pour moi que de vous retrouver avec La variante chilienne après vous avoir découvert avec La Fractale des raviolis, un de mes coups de coeur de cette année. Merci Pierre Raufast pour ce très bon moment de lecture, jubilatoire ! 

Une lecture touchante, drôle, étonnante, délicieuse, palpitante ...

Partez, vous aussi, à la découverte de tous ces joyeux personnages, aux aventures étonnantes, quasi improbables pour certaines. 

Vous rencontrerez Florin, un épicurien  Désolé, ma cave est très modeste. Le vin, je le bois. C'est dans mes globules qu'il se conserve le mieux  et un immense conteur, qui piège ses souvenirs dans des petits cailloux rangés précieusement dans des petits bocaux, et qui, les saisissant entre ses doigts, ravive ses instants passés et nous embarque dans de fabuleuses histoires pour notre plus grand plaisir. 

Vous découvrirez Pascal, enseignant la littérature. Les idées. Dans mon enfance, j'ai surtout lu des oeuvres du XIXe. [...] Je survis avec des gamins nés au XXIe siècle, du genre à confondre Russel Crowe et Bertrand Russel !,  amoureux du vin et du tabac, et apprendrez à connaître Margaux, férue de poésie; elle traîne derrière elle quelques douloureux et tristes événements qui hantent ses souvenirs, si seulement ... "Les si hypothèquent un passé, Et volent un présent sclérosé." Elle a l'impression que les malheurs passés hypothèquent les bonheurs futurs. Florin, lui peut jeter les cailloux indésirables. Il a de la chance. Mes souvenirs à moi sont des boulets que je traîne. 

Il y aussi les amis de jeux de Florin, l'avocat qui possède un atout "inflexible" pour le plus grand bonheur de ces dames, le colonel et son hélicoptère employé à faire tomber des noix, et puis, Alphonse, l'érudit maîtrisant 14 langues mortes. 

Sans oublier l'histoire de ce village sur lequel la pluie ne cesse de tomber et pour qui, le soleil devient un mythe, de ce diamant volatilisé, de cette piscine potager, de la Hire (le personnage du valet de coeur), et encore celle de ces fossoyeurs aux pratiques carrément douteuses, de ce Cercle des amateurs du "ù" à la cause absurde Les hommes ont le nez dans leurs causes. Ils ne perçoivent plus la vanité de leurs tourments. Les causes idéologiques sont pour moi un grand mystère.... 
Vous assisterez aussi à la plus longue partie de Capateros de tous les temps !

Alors n'hésitez pas, laissez vous happer par ces drôles d'histoires ! C'est un joyeux programme qui vous attend !

Ce magnifique bouquin rayonne de vie, il est une formidable aventure humaine; on s'y attache à ces joyeux lurons ! 

Il est aussi une belle réflexion sur le temps qui passe, sur le poids que prennent les souvenirs dans nos vies, et dont il faut parfois apprendre à se libérer afin de savourer pleinement le présent. "L'homme peut-il devenir heureux quand il a été malheureux toute sa vie ?" Tout est ancrage. Il [nous] faut [s'] en défaire.

A savourer sans modération !

Et si vous voulez en savoir plus sur Pierre Raufast, c'est par ici.

Extraits


- Le beau-frère de Pascal s'appelait Florin...Je veux dire, Pascal, Blaise Pascal, pas moi...Le philosophe.
Un petit rire nerveux trahit ma gêne. Quelque chose chez lui 'intimidait.

Il me regarda quelques secondes, sans indulgence. Puis, dit catégorique :

- Blaise Pascal était un con.
C'était péremptoire. De quoi troubler l'érudit barbu que j'étais.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Blaise Pascal ne fumait pas la pipe, ne buvait pas, ne jouait as, ne baisait pas. C'était un con. Un con de janséniste triste.
Si cet homme pensait vraiment ça, il s'agissait d'un idiot fini. [...]
Je me dis qu'un fumeur de pipe ne pouvait pas être un idiot fini. Je répondis par un calembour.
- Pascal ne buvait pas, certes. Il faut dire que personne ne lui mettait la pression. 

p.27 


- Il y en a deux cent soixante-dix-sept. J'ai conservé deux pipes de maïs, achetées dans le Missouri. De temps en temps, la nostalgie me pousse à les reprendre. Un peu comme des vieilles maîtresses, vous savez ...

Je répondis que oui, même si je n'ai jamais eu de maîtresse. Ni d'épouse. Mais pour avoir lu tout Isaac Bashevis Singer, je le compris parfaitement. 

- Pour l'exemple, vous retrouverez là du classique. Tenez, par exemple : voici des pipes de bruyère de toutes les formes possibles : Apple, Apple Bent, Author, Bee, Billiard, Billiard Bent, Blowfish, Brandy, Bullcap, Bulldog, Bullnose, Calabash, Canadian, Cavalier, Cheerywood, Chimmey, Churchwarden, Cutty, Don et Duke, Dublin, Egg, Foursquare, Hawkbill, Horn, Liverpool, Lovat, Lumberman, Oom Paul, Panelledbilliard, Pear-Acorn, Pickase, Poker, Pot, Prince, Ramses, Rat-Taupe, Rhodesian, Stubby, Ukele, Volcano, Yacht, Zulu. 
 p.30 


- Avec tout ça, le choix devient impossible, non ?

[...]

- Le choix : Vivre, c'est choisir. La seule réponse pertinente est : "Ça dépend." Ça dépend du temps qu'il fait, du tabac que j'ai, de l'humeur dans laquelle je suis, de mes lectures, de mes amours, de ce que je fais. [...] C'est comme ça, il ne faut pas chercher à comprendre. L'alchimie entre le tabac, le bois et les humeurs nous dépasse. C'est subtil, et nous ne visons pas assez haut. 
 p.33


En souvenir de toi :

"Maman, 


Il est une douleur intérieure, 
Qui ronge mon âme damnée,
Et qui me laisse écartelée.

Sans en comprendre la teneur, 
Me voilà seule et dévastée.
Je me sens comme abandonnée.

Mon coeur est un méandre
Et la moindre nervure
Mène à une blessure.

Sans pouvoir te méprendre,
Au fond de mes yeux sombres, 
Tu trouveras ton ombre."
p.60 


Un soir où nous bûmes plus que d'habitude, il nous confia sa lassitude :

- Vous ne pouvez pas imaginer à quel point toutes les femmes se ressemblent.[...] 

- Je te comprends. En voyageant, j'ai découvert que tous les villages se ressemblent. La vie y est la même, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il fasse soleil. 

- Le plaisir du changement est une illusion, c'est dans nos têtes. La réalité, c'est que nous vivons sur une toute petite planète. 
 p.71 


Margaux nous sourit. Elle était belle. Une espérance.
- Moi, j'aimerais un mari qui a la gentillesse de Pascal, le regard de Florin, la culture de Pascal, la façon de raconter les histoires de Florin ... Le physique de Robert Pattinson. Et mon âge ! 
 p.225


Les souvenirs s'accrochent aux choses comme de la poussière électrostatique. 
 p.246


Le temps emporte sur son aile

Et le printemps et l'hirondelle,

Et la vie et les jours perdus;
Tout s'en va comme la fumée,
L'espérance et la renommée,
Et moi qui vous ai tant aimé,
Et toi qui ne t'en souviens plus ! 

(vers d'Alfred de Musset) p.257