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jeudi 14 janvier 2021

Arène ★★★★★ de Négar Djavadi

🎶 
Sometimes I feel like I don't have a partner
Sometimes I feel like my only friend
Is the city I live in, the city of angels
Lonely as I am, together we cry
I drive on her streets 'cause she's my companion
I walk through her hills 'cause she knows who I am
She sees my good deeds and she kisses me windy
Well, I never worry, now that is a lie
                                      🎶
Canal Saint Martin, les quartiers Est de Paris...des migrants délogés, et il aura suffi d'une vidéo, une seule vidéo, pour que le quartier s'embrase à feu et à sang. Une vidéo déformée, sortie de son contexte, ajustée, truquée pour se transformer en une véritable bombe à charge. La puissance de l'image. Celle que l'on tweete, retweete, diffuse sur tous les réseaux, celle qui est, en un millième de seconde, déjà vue, commentée, rebalancée par un doigté vertigineux. Elle ne détient aucune once de vérité, pourtant. Mais à elle seule, elle est capable de déverser un torrent de violences et d'embraser fatalement tout un quartier, dont certains lieux stratégiques deviennent le théâtre d'une guerre délirante. 
« Le même désir agite ces milliards de doigts impatients qui en une pression partagent, commentent, archivent, répondent, likent, retweetent. La facilité du geste et la vitesse des ondes ont simplement effacé la conscience de l'acte. »
Une réalité très bien analysée par Négar Djavadi qui livre ici un roman noir sur notre civilisation en déliquescence. « Au seuil d'un monde sans frontière et sans limites. » Pléthore de personnages entre en scène, mais rassurez-vous, Négar Djavadi, jamais ne nous perd. 
Un roman qui ravive le souvenir de la flambée dans les quartiers de Paris en 2015 suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, mis à part qu'à cette époque les réseaux n'étaient pas encore aussi présents et dévastateurs.
Aucun cliché. L'autrice dissémine, dans son talentueux récit, les onces d'humanité, de sincérité, de justesse, de complexité et de suspense que le lecteur attend, et témoigne de tristes réalités : nous vivons dans une société où la raison n'est plus, dans laquelle les politiques se préoccupent davantage de leur ego que de leur peuple, et ce dernier est bien moutonnier ... et comme disait Agatha Christie : « Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de loup ».

Une lecture intéressante et nécessaire. Une prise de conscience (si ce n'est pas déjà fait). Et inévitablement amène à la réflexion  : Quelle solution ? Une révolution organisée ? Un nouveau système politique ? Un nouveau système électoral et surtout une nouvelle façon de produire nos "élites" ? Comment réduire à néant leur shoot de pouvoir ? Et pour le peuple, comment s'affranchir de toute manipulation de masse ? Comment repenser notre vie par nous-mêmes ?... 
Tâche ubuesque. Et vous l'aurez compris, Arène dérange, interroge, percute. N'hésitez pas, ce livre est une véritable claque ! 
« Elle ne se plaçait pas du côté des victimes, ne cherchait pas à attendrir, à s'installer à la surface des émotions et à les remuer pendant des heures. Elle interrogeait l'émergence de la tragédie dans la banalité de notre quotidien et notre responsabilité face à elle. »
Sauf si vous recherchez une lecture plaisir, dans ce cas-là, il vaut mieux la remettre à plus tard ;-)
« C'est la fin qui est le pire, non, c'est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c'est la fin qui le pire [...]. » - en exergue - Samuel Beckett, L'Innommable 

« Son quartier, à cheval sur quatre arrondissements de Paris : Xe, XIe, XIXe,XXe,. 70% de cités. 43% de foyers non imposables. 25% de la population sous le seuil de pauvreté. Et aucune communauté n'est épargnée, Blancs, Noirs, Juifs, Arabes, Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Caribéens, tous ont leur misère à gérer. Et c'était censé expliquer les tunnels de contrariétés et de violences qu'ils traversaient tous les jours. L'odeur de pisse dans la cour. Les ascenseurs en panne pendant des mois. Les cafards qui couinent dans les murs. Les ivrognes échoués sur le trottoir. Les seringues près des poubelles. La castagne. La peur. La solitude. »

« Et maintenant c'était le tour de l'ado afghan, installé dans SA chambre ! Que cherche-t-elle à lui dire avec son rire équivoque ? Qu'il y a des problèmes plus importants que lui sur cette Terre ? Que les gens souffrent tandis que lui se la coule douce sous le soleil du capitalisme ? Comme s'il ne le savait pas. Comme s'il ne passait pas ses journées à chercher, avec un espoir prométhéen, des histoires fortes, denses, émouvantes, puissantes, susceptibles de traduire les tragédies de ce monde. »

« Qui ne connaît pas Paris, qui n'a en tête que les cartes postales ou les panoramiques démonstratifs des films français destinés à l'exportation, ne peut imaginer que ce quartier, à cheval sur quatre arrondissements, à l'est de la ville, est situé à seulement une trentaine de minutes à pied du très chic Marais. Contrairement à ces images édulcorées, ici se déploie le degré zéro de l'harmonie architecturale. Depuis les années 1950 jusqu'à aujourd'hui, les rénovations anarchiques, les démolitions successives et les constructions aléatoires sont la cause de frayeurs esthétiques et de soubresauts rétiniens chez qui ose lever le nez au ciel. »

« [...] les immeubles modernes de grande taille, à loyer modéré, probablement sortis d'esprits vengeurs n'ayant pas gagné l'appel d'offres pour la pyramide du Louvre, sont d'une laideur baroque à couper le souffle. Au manque d'esthétisme s'ajoute leur aspect étonnamment décati. Construits avec du matériel bon marché, ils paraissent déjà centenaires. Les boutiques et les magasins d'alimentation subissent le même sort : à peine rénovés, ils tombent déjà en ruine. À croire que plus un quartier est populaire, moins il mérite d'attention et de considération. Et en termes de popularité, avec son ancrage ouvrier à gauche remontant à la Commune et au-delà, et des vagues successives d'immigration, Polonais, Arméniens, Grecs, Belges, Italiens, Juifs ashkénazes, Marocains, Algériens, Portugais, Tunisiens, Juifs séfarades, Chinois, le triangle Belleville/Ménilmontant/Jaurès tient le haut du pavé. Après, c'est l'éternel engrenage. L'ajustement naturel du comportement humain à son environnement. La saleté, la crasse, les meubles défoncés abandonnés sur le trottoir, les bouteilles cassées, les filets de pisses séchés, les crachats...
[...] Terre promise des Damnés de la terre, au coeur de l'utopie ratée du Cosmopolitisme... »

« À cette hauteur, le boulevard s’étale à perte de vue, avec ses arbres maigrichons et nus. Elle aurait aimé - ça aussi c’était nouveau - que les fenêtres de son salon donnent de ce côté-là, au lieu de la cour intérieure, histoire de pouvoir se raccrocher parfois à son spectacle, fût-il pitoyable. C’est l’heure des couche-tard, des buveurs, des jeunes à la lisière des responsabilités. Et ces pauvres Chinoises frigorifiées, emmenées jusque-là pour trimer gratuitement dans les ateliers clandestins, les restaurants et rembourser les milliers d’euros qu’avait coûté leur voyage. Pas plus tard qu’il y a quelques mois, l’une d’elles avait été violée et laissée pour morte dans l’immeuble à trois numéros du sien. À cause de leur présence, personne n’avait acheté le trois-pièces des Mariani au premier, même bradé.
Qu’ont-ils en commun, eux tous qui partagent ce quartier ? Aucun événement fédérateur, aucune fête, et même plus l’indifférence. Parfois, Cathie a l’impression de voir la ruine se construire autour d’elle sans pouvoir agir. L’air lui-même sent de plus en plus la misère et la violence. Maintenant, il y a des soldats devant la synagogue de la rue de Belleville, des bandes de dealers à la Grange-aux-Belles et des prostituées assassinées. Quand elle dit qu’elle habite sur le boulevard de la Villette, on lui rétorque avec un accent complaisant « Ah, mais c’est un quartier de bobos ! ». Comme si une poignée d’intermittents du spectacle et de professions libérales, eux-mêmes bien souvent précaires, pouvaient quelque chose contre la pauvreté, le chômage ou la drogue ! Toutes ces phrases à l’emporte-pièce, entendues ici ou là, à la radio, à la télévision, sur les réseaux sociaux, que les gens vous balancent comme des vérités incontestables, la fatiguent. Elles lui donnent le sentiment d’évoluer dans un monde réduit aux dimensions d’une classe de primaire, avec des équivalences faciles à comprendre et des équations simples à résoudre. Pas besoin de déployer trop de neurones ni de secouer sa matière grise, il suffit de mémoriser quelques croyances et préjugés et de les recracher à l’identique. Il n’y a pas que notre vie qui est robotisée, pense-t-elle, notre pensée l’est aussi. Comment pourrait-il en être autrement dans un monde où des multinationales et leurs applications gèrent notre temps libre, nos loisirs, nos déplacements, nos relations, le contenu de notre assiette, de notre placard, notre sexualité ; où des objets exigent de nous des codes de reconnaissances, où des puces sont implantées sous notre peau ? Nous ne pourrions nous adapter à ce nouveau monde si nos attentes ne changeaient pas, si nous continuions à vouloir discerner les nuances et à chercher des explications au-delà des apparences. » 

« Après tout, qui parmi les gens qu'ils fréquentaient était authentiquement authentique ? Qui ? Qui ne s'était pas créé une version embellie de lui-même, un avatar séduisant à balancer dans les déjeuners entre collègues, les soirées entre amis, consolidé par des posts sur Facebook, LinkedIn ou Instagram, et protégé par le vernis rassurant de l'uniformisation à tout-va ? Combien de gens s'inscrivent-ils sur les réseaux sociaux sous pseudo pour enfin dire tout ce qu'ils pensent, en roue libre, affranchis des filtres de la bienséance ? »

« Depuis plus d'un an et demi, la dernière portion du canal, celle qui commence au niveau du pont de la rue Louis-Blanc, prolongeant le bassin des Morts, est envahie par une myriade de tentes où s'entassent des bandes de migrants, en majorité originaires d'Afghanistan. Pas loin de sept cents hommes et adolescents, peut-être neuf cents. À errer dans le quartier comme des âmes en peine. À attendre que le jour se fonde dans la nuit et la nuit dans le jour, que le temps passe et fasse tourner la roue d'un destin poisseux. [...] L'indifférence des riverains à leur égard peut s'interpréter comme l'acceptation silencieuse et fataliste d'une situation inextricable. Ou bien comme la négation volontaire de leur existence. Quoi qu'il en soit, une ambiance étrange enveloppe le quartier. D'un côté les habitants historiques, pressés, urbanisés ; de l'autre, ces fantômes, ces rôdeurs, ces zombies. Les walking dead d'une fiction grandeur nature déployée sur les rives champêtres du canal Saint-Martin. »

« Pourquoi ? Pourquoi est-ce vous que l'Existence choisit ? Pourquoi se précipite-t-elle soudain pour vous sauver, vous détruire, vous transformer, vous punir, vous récompenser, ou juste vous frôler, vous rappelant votre petitesse au cas où vous auriez l'orgueil de l'oublier ? »

« 13 novembre 2015 [...] son quartier, ravagé de part en part, figé dans la terreur, scruté, analysé, no-go-zonisé, était pourtant traversé par des histoires incroyables racontées en boucle dans les cafés, les cages d'escalier, les cours d'école, les supermarchés. Des récits de vie qui vous décalent à jamais de quelques pas et vous placent face à une nouvelle fenêtre à travers laquelle regarder le monde. »

« Lui rêvait de sortir de son immeuble sans risquer de croiser un candidat au martyre, de marcher sur un crachat, une seringue ou un rat mort, sans être obligé de contourner des poubelles éventrées, des meubles largués sur le trottoir, et bien sûr Pacha, le clochard historique de la rue Sambre et Meuse, édenté, malade, assis près d'une bouche d'aération, entouré de saletés en tout genre, le pantalon systématiquement sur les genoux et le cul à l'air. »
« L'histoire du gibet de Montfaucon, avec ses fourches monumentales, symbole de la peine de mort et de la cruauté judiciaire. Il imagine les corps pendus, exposés jusqu'au pourrissement, et le bruit incessant des chaînes dans le vent. « Dans ce profond charnier où tant de poussières humaines et tant de crimes ont pourri ensemble, bien des grands du monde, bien des innocents, sont venus successivement apporter leurs os », écrivait Victor Hugo à son propos dans Notre-Dame de Paris. Six siècles d'horreur en spectacle ! Sultanik n'est pas certain que ces maudits réseaux sociaux, chargés d'images de violence, de corps mutilés, de cadavres, qui tournent en boucle sous nos yeux déconcertés, sans aucune distance, ni aucun respect pour les morts, ne soient pas en fait nos gibets contemporains. »

« Ce qui importe chez eux : toutes les habitudes comportementales susceptibles d'être analysées, chiffrées, calculées, structurées par des machines d'une complexité inimaginable, puis stockées dans des rangées de serveurs, sur lesquels veillent des centaines d'ingénieurs. Chacune de ces personnes est un spécimen dont les goûts, les désirs, les attentes, les centres d'intérêts sont pris en compte à chaque instant pour aboutir à des propositions fictionnelles de masse et au chiffre tout à fait fabuleux de 97 345 heures de contenu visionnées sur BeCurrent à chaque minute qui passe sur cette Terre. »

« Voilà ce que ça donne quand la rue circule dans ton sang. La came, le goût du fric facile, les règlements de comptes. Ce n'est même plus leur quotidien à ces mômes, c'est leur héritage ...La machine est si bien rodée qu'elle les avale tout crus avant même qu'ils sachent écrire leur nom. Ils sont incapables d'imaginer la vie plus loin que le périmètre de la cité, à tourner en rond sur le scooter collectif pour protéger leur point de vente. Tant que tu macères dans ta boîte de conserve, collé à tes potes, à alimenter la bête et ramasser du flouze, à céder aux envies de vengeance qui dansent devant tes yeux, qu'est-ce que tu veux de plus ? Jusqu'à 20 000 euros par jour dans les bonnes périodes, tu m'étonnes que leur seule préoccupation c'est de veiller sur leur territoire, quitte à laisser quelques cadavres derrière eux. »

« Les responsables politiques, quel que soit leur bord ou le passé de leur parti, non seulement ne sont plus une solution, mais sont devenus, à cause de leur perméabilité au pouvoir ou leur cupidité, une grande partie du problème. »

Quatrième de couverture

Benjamin Grossman veut croire qu’il a réussi, qu’il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver, lui qui compte parmi les dirigeants de BeCurrent, une de ces fameuses plateformes américaines qui diffusent des séries à des millions d’abonnés. L’imprévu fait pourtant irruption un soir, banalement: son téléphone disparaît dans un bar-tabac de Belleville, au moment où un gamin en survêt le bouscule. Une poursuite s’engage jusqu’au bord du canal Saint-Martin, suivie d’une altercation inutile. Tout pourrait s’arrêter là, mais, le lendemain, une vidéo prise à la dérobée par une lycéenne fait le tour des réseaux sociaux. Sur le quai, les images du corps sans vie de l’adolescent, bousculé par une policière en intervention, sont l’élément déclencheur d’une spirale de violences. Personne n’en sortira indemne, ni Benjamin Grossmann, en prise avec une incertitude grandissante, ni la jeune flic à la discipline exemplaire, ni la voleuse d’images solitaire, ni les jeunes des cités voisines, ni les flics, ni les mères de famille, ni les travailleurs au noir chinois, ni le prédicateur médiatique, ni même la candidate en campagne pour la mairie. Tous captifs de l’arène: Paris, quartiers Est.
Négar Djavadi déploie une fiction fascinante, ancrée dans une ville déchirée par des logiques fatales.
Négar Djavadi est romancière et scénariste. Elle a publié un premier roman Désorientale (2016), succès de librairie unanimement salué, traduit en une dizaine de langues. Avec Arène, elle donne un roman qui surpasse le meilleur des scénarios.

Éditions Liana Levi, août 2020
426 pages

dimanche 19 février 2017

Désorientale***** de Négar Djavadi


Éditions Liana Levi, août 2016
347 pages
Prix du Style - 2016

Quatrième de couverture


Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses dix ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations: les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, le sourire voyou d’une bassiste blonde…
Une fresque flamboyante sur la mémoire et l’identité; un grand roman sur l’Iran d’hier et la France d’aujourd’hui.

Négar Djadadi naît en Iran en 1969 dans une famille d'intellectuels, opposants au régime du Shah puis de Khomeiny. Elle arrive en France à l'âge de onze ans après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval avec sa mère et sa soeur. Diplômée de l'INSAS, une école de cinéma bruxelloise, elle travaille quelques années derrière la caméra. Elle est aujourd’hui scénariste, aussi bien de documentaires que de séries, et vit à Paris. 
Désorientale est son premier roman.

Mon avis  ★★★★★

«On a la vie de ses risques mes chatons. Si on ne prend pas de risque, on subit, et si on subit on meurt, ne serait-ce que d'ennui.»
Un voyage transgénérationnel réussi à travers l’Histoire de l'Iran, les légendes familiales, un regard acéré sur la dure réalité des événements iraniens contemporains, sur l'exil, le déracinement, l'homosexualité et quelques notes de douceur insufflées par l'enfance et l'amour. 
Un très beau récit à la construction remarquable. On s'y perd un peu au début quand même, ça part dans tous les sens, on passe d'une génération à l'autre sans bien comprendre les liens qui unissent chacun des protagonistes (n'hésitez pas, rapidement, à lire la généalogie présente à la fin du roman), mais l'auteure manie la plume à la perfection et notre égarement ne dure point. 
Kimiâ, la narratrice, en exil à Paris nous raconte sa famille, les coutumes iraniennes, la condition de la femme iranienne, entremêle la petite histoire dans la Grande, opère de nombreux flashbacks, évoque ses parents révolutionnaires modernistes, son père particulièrement, Darius Sadr, tout à la rébellion, à la Révolution, qui «gardait pour lui l'essentiel de son existenceVouloir tout connaître de lui aurait été l'abîmer», qui lui transmet ce message : «On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. Les oreilles sont des puits creux, bons pour les bavardages. Si tu as quelque chose à dire, écris‑le». Darius Sadr incarne le mouvement protestataire des intellectuels à l'origine de la révolution iranienne de 1979, et nous amène à comprendre que Khomeiny n'était pas seul à l'origine de ce soulèvement. C'est toute une jeunesse qui s'est soulevée.
«Sadr fut le premier intellectuel qui interpella directement le Shah. Dans la lettre ouverte qu'il lui adressa en 1976 et qui circula très vite parmi les étudiants dont beaucoup furent arrêtés pour l'avoir en leur possession, il dénonça ouvertement les incohérences du régime, la répression et l'absence de liberté d'expression, le fossé économique entre l'élite et le peuple tenu à l'écart des profits colossaux engendrés par l'argent du pétrole. Cette lettre peut être considérée comme la première pierre de la révolution iranienne de 1979. (article du Monde, retrouvé par Kimiâ, daté du 2 février 1989)»
Kimiâ nous raconte aussi l'exil, la quête d'identité, l'intégration, la désintégration, car «pour s'intégrer à une culture, il faut ... se désintégrer d'abord, du moins partiellement de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier.» Elle a quitté son pays natal, est devenue une «désorientale». L'exil qu'elle vit comme un drame «Les choses comme les êtres existent, mais il faut faire semblant de vivre comme s'ils étaient morts.», hantée par la nostalgie et la culpabilité «Comme si injecter une dose de bien-être dans le quotidien signifiait à la fois désintérêt et oubli. S'amuser alors que les proches et le peuple, étranglés par la répression et massacrés par les bombes de Sadam Hussein, sombraient.»
«Il paraît qu'un jour l'humoriste américain Jack Benny a demandé à Sammy Davis Jr., rencontré sur un terrain de golf, à combien se montait son handicap. Celui-ci lui aurait répondu : " Je suis borgne, noir et juif, ça ne suffit pas ? " L'exil me rapprocha beaucoup de Sammy Davis Jr.»
Kimiâ court sans cesse après le présent. «Mais le présent n'existe pas. Ce n'est qu'un entracte, un répit éphémère, qui peut à chaque instant être balayé, détruit, pulvérisé, par les djinns échappés du passé.» 

Un livre très dense, chargé d'émotions, qui éclaire sur l'Histoire contemporaine de l'Iran et qui remue franchement !
«...la liberté est un leurre, ce qui change c'est la taille de la prison.
Le Shah s'est moqué du monde avec sa Révolution Blanche entreprise à coups de publicité et d'autocongratulation alors que l'argent du pétrole est détourné par millions. Quelle supercherie ! Quelle arnaque ! Vouloir occidentaliser une société sculptée dans la misère et l'oppression est une ânerie de couloirs du Palais, de la poudre de perlimpinpin jetée d'un balcon pour faire spectacle. La justice et l'égalité, la sécurité et la confiance modernisent de fait [...] Pas besoin de Révolution Blanche et de discours solennel. [...] Qui s'accrocherait à la robe des mollahs s'il a une administration pour l'écouter ? Qui se permettrait de voler l'argent du pétrole par tonnes s'il est désigné au suffrage universel ? Seulement voilà, personne ne veut d'une démocratie. 
Pour le moment, ce qui éclate le Shah c'est mener sa politique autoritaire, créer l'armée la plus puissante du Moyen-Orient et se faire chouchouter par les Américains, hilares de voir leurs fabricants d'armes se relever de la dépression post-Vietnam et compter les dollars. À chacun ses courbettes.
Dites-vous qu'à partir du moment où les États-Unis mettent une main autoritaire sur la politique d'un pays, de l'autre ils lui fourguent toute sorte de produits militaires, industriels, culturels ou alimentaires. Ce n'est pas de la rigolade l'impérialisme ! Les Iraniens connaissent non seulement Columbo, Ma Sorcière bien-aimée, La Petite Maison dans la prairie, Peyton Place (inconnu des Français) [...] mais captaient CBS, buvaient du Coca-Cola, mangeaient du KFC, roulaient en Chevrolet et baisaient sur des matelas Simmons.
Raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c'est rester vivant. C'est déjouer la peur, prendre la consolation où elle se trouve, dans la rencontre, la reconnaissance, dans le frottement de son existence contre celle de l'autre. C'est aussi l'amadouer, le désarmer, l'empêcher de nuire. Tandis que le silence, eh bien, c'est fermer les yeux, se coucher dans sa tombe et baisser le couvercle.
[...] je me surprends à penser que ma grand-mère est née dans un andarouni et a été propulsée dans ce monde au-dessus d'une bassine de terre. Je suis la petite fille d'une femme née au harem. Ma vie a commencé là, au milieu de cette ruche d'épouses prêtes à se massacrer pour être celle qui passerait la nuit avec le Khan. Là, au moment où la Mort et la Vie s'étaient violemment cognées l'une contre l'autre, poussées par un vent insensé venu des plaines de Russie, dans les cris et le sang, les entrailles explosées d'une gamine de quinze ans, les corps minuscules des jumelles orphelines de mère, emmaillotés dans un tissu blanc et présentés à Montazemolmolk, tellement habitué à choisir ses femmes qu'il en avait choisi une et détruit d'un coup son enfance.
Quand on a grandi avec la certitude que la France est l'alliée infaillible, toujours à vos côtés pour vous protéger, on a du mal à accepter qu'elle vous plante délibérément un couteau dans le dos et vous observe vous rétamer sur le bitume. Toutes ces belles citations, tous ces beaux personnages, les Hugo, Voltaire, Rousseau, Sartre, autour desquels avaient gravité vos existences, n'étaient qu'une fiction moyen-orientale, une fable naïve pour des individus à l'esprit romantique comme Sara. Nous n'avions ni allié, ni ami, ni refuge. Nous n'avions de place nulle part, telle est la vérité.
Possédez-vous des armes ?Oui, le stylo de mon marie !Ne jouez pas au plus malin avec nous, madame.Je ne joue pas. Si son stylo n'est pas une arme, alors qu'est-ce que je fais là ?
Des millions et des millions d'individus, liés les uns aux autres, ne faisaient qu'un seul corps. Le coeur des uns dans la poitrine des autres, les tripes nouées ensemble, à ressasser les mêmes phrases, les mêmes mots. Démocratie. Liberté d'expression. Droit de vote. Des mots extraordinaires; fragiles comme des nouveau-nés, sanguinolents et nus, intimidants de beauté, avec lesquels il y avait désormais un destin à bâtir.
J'étais certaine que devenir adulte privait plus qu'il n'accordait, empêchait plus qu'il n'autorisait. 
Voilà ce que j'avais appris d'eux [Néerlandais] : chacun est libre d'être ce qu'il est, de désirer ce qu'il désire, de vivre comme il l'entend, à condition de ne pas nuire à la tranquillité d'autrui et à l'équilibre en général. Un principe de vie à l'exact opposé de la culture persane où dresser des barrières, se mêler de la vie des autres et enfreindre les lois est aussi naturel que la respiration.
Je prends de plein fouet le punk et le postpunk. John Lydon, Ari Up, Ian Curtis, Joe Strummer, Peter Murphy, Siouxsie, Martin L.Gore. Leur musique comble chaque trou, affectif, intellectuel, creusé dans ma vie. Elle devient mon pain quotidien, ma bouée de sauvetage. Parce qu'elle remet le monde à sa place et déchiquette la belle apparence. Parce qu'elle sent la colère, la transpiration, les grèves, les quartiers ouvriers, les révoltes, la poudre. Parce qu'elle dénonce l'hypocrisie du pouvoir, détruit les certitudes, les affirmations sociales, les affirmations idéologiques censées nous expliquer comment tourne le monde. Parce qu'elle est faite pour que les gens comme vous regardent les gens comme moi.»