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mercredi 13 août 2025

Malheur aux vaincus ★★★★☆ de Gwenaël Bulteau

« […] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre. »
Gwenaël Bulteau met en lumière, dans cette enquête dans l'Algérie française des années 1900, quelques sinistres et tragiques pages de l'Histoire de la Troisième République. Antisémitisme et colonialisme règnent en maître dans les pages de ce roman extrêmement bien ficelé. Il faut avoir le coeur accroché car l'immersion est garantie dans cette féroce leçon d'Histoire. Gwenaël Bulteau a su me tenir en haleine et je n'ai aucune doute sur le fait que je lirai les 2 premiers romans de cette trilogie. 

« Pour commencer, Josse se coltine quinze jours de marche dans le désert d’Afrique. Malgré leur képi à bec de pélican, le soleil assomme les prisonniers. Le soleil, c’est la foudre au ralenti qui fend les chairs, c’est l’incendie qui racornit les corps dont il ne reste au matin qu’un bloc suintant et charbonneux. Le bidon d’eau tiède à l’abri sous sa vareuse devient son bien le plus précieux. De loin, il aperçoit le camp établi dans l’étendue de sable. Des petits groupes de tirailleurs montent la garde autour des tentes. Nul besoin de clôture en plein désert. Celui qui s’enfuirait serait fusillé par le soleil.
Un sergent énonce les règles aux nouveaux venus. Pendant l’insupportable leçon, Josse regarde ailleurs. Le sergent le frappe, lui crache dessus et l’envoie chez le coiffeur. La règle à Biribi : crâne rasé à blanc, port de la moustache interdit. Quand il voit le résultat dans le miroir, Josse sent monter les larmes. L’homme qu’il était a disparu. »

« Les gamins sautaient dans tous les sens. Ils allaient faire la fête dans les grands hangars abritant les vagabonds et ils boiraient de la gnôle et du vin à en vomir. Plus tard, ils feraient d'excellents soldats ou de redoutables criminels. Entre les deux, la nuance était infime, comme le confessaient les généraux de l'armée française. »

« L'idée était intéressante, pensa Koestler. Après la balle de .45, l'expédition militaire renforçait le lien entre les meurtres de la villa et les agressions d'encaisseurs. Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L'idée était à creuser, surtout que les gradés blancs concernés ne devaient pas être nombreux. En général, les expéditions militaires n'en comportaient qu'une poignée, le gros de la troupe étant composé de militaires locaux. Les pertes françaises s'en trouvaient limitées et l'opinion publique restait indifférente.
- En épluchant L'Écho d'Alger, ajouta le tirailleur, j'ai lu la liste des passagers du paquebot qui arrivent au port demain. Parmi eux se trouve le docteur Henric. Il vient assister aux obsèques d'Arthur Wandell et de sa femme. C'était le médecin de la colonne Voulet-Chanoine, un habitué des expéditions militaires. Cet homme se trouvait aux premières loges.
- Je vais finir par te prendre comme assistant, lui dit Koestler, impressionné.
- Je n'ai aucun mérite, chef. Les récits des milliers d'hommes se battant chaque jour pour imposer la civilisation aux sauvages me fascinent. »

« À force d'écouter les conversations, il avait saisi la situation. À première vue, les Arabes ne s'intéressaient pas aux Français, préférant vivre entre eux, pour eux, tournés autour de la religion et de leurs coutumes, s'en remettant à leur Dieu. Le Code de l'indigénat séparait hermétiquement le monde des Arabes de celui des Français. Officiellement, les indigènes courbaient l'échine et tremblaient devant la civilisation dont ils finiraient par comprendre les bienfaits.
Sauf qu'il s'agissait d'un mensonge. Sous l'indifférence couvait une haine absolue. Les brimades subies par les amis, les voisins disparus, les cousins assassinés, l'administration qui les humiliait jusqu'au supplice. Mohamed Beni avait reçu une amende parce qu'il avait omis de déclarer aux autorités françaises la mort de son père sous huit jours. Sidi Toufik avait quitté Alger sans permis de voyage, un mois de prison. Bien qu'ayant gagné son procès, Sharif Seykou avait été expulsé de son logement parce que les frais de justice restaient à sa charge. Les habitants d'une rue entière avaient dû accomplir des jours de travail forcé à cause d'une fête religieuse non déclarée. Les Français n'étaient pas condamnés pour ces actes-là. Ils ne subissaient pas les mêmes peines. C'était ça la justice de la République ? Les Français des citoyens et les Arabes des sujets ?
Leurs parents s'étaient fait déposséder de leurs terres, mises sous séquestre. Ils avaient été déplacés, exterminés. On parlait encore des enfumades, des villages entiers repoussés dans des grottes aux entrées desquelles les Français allumaient des feux, tirant sur ceux qui sortaient, les autres mourant asphyxiés par la fumée. N'était-ce pas la méthode qu'on utilisait pour exterminer des animaux nuisibles ?
Alors, à l'évocation des vengeances quotidiennes, des vols, des rapines, de la résistance passive qui rendait les Blancs fous, Nourredine hochait la tête et mâchait ces petites graines de violence, amères et fertiles. Les Blancs se faisaient égorger aux alentours d'Alger ? Un militaire avait cassé sa pipe sur les hauteurs de Mustapha ? Les Français s'entretuaient et brûlaient leurs propres commerces ? Que ces nouvelles étaient douces à ses oreilles !
Pendant qu'ils longeaient la Méditerranée constellée de barques, à l'abri des citronniers et des eucalyptus, Nourredine pensait à Moul-Saal, l'envoyé de Dieu, qui avait jeté les occupants à la mer. Un peu plus loin, au bord de la Casbah, il demanda à ses camarades de lire le nom des rues. Ils n'en étaient pas capables.
Ça, c'est la rue de la Girafe, expliqua-t-il. Le nom est écrit en français. Vous vous rendez compte ? Ce pays nous appartient mais ce n'est même pas notre langue qu'on utilise. Vous trouvez normal d'être à la botte des Français dans notre propre pays ?
Les gamins ne s'étaient jamais interrogés à ce propos. Ils détestaient Max Régis, comme tout le monde. Mais ils se moquaient des Arabes autant que des Blancs ou des nègres sauvages. Toubabs et bougnoules, tous dans le même sac, tous des adultes à qui jouer des bons tours. Une seule boussole les guidait, l'argent qui seul apportait la belle vie : devenir un prince d'Algérie guidait leurs rêves. Nourredine laissa tomber. Il prétexta des affaires à régler. »

« - Qu'est-ce qu'on dit de l'Alsace-Lorraine, là-bas, en France ?
- Qu'elle nous reviendra, tôt ou tard. La haine à l'égard de l'Allemagne reste viscérale.
- Je ne sais plus ce qui est souhaitable, maintenant, soupira-t-elle. Retourner en guerre ? L'idée me fait froid dans le dos. Vous savez, ce qu'il se passe à Alger ressemble à une guerre qui ne dit pas son nom, celle des Français contre les étrangers. Moi, je ne demande qu'à vivre en paix, de mon travail. Vos parents ont eu de la chance de prospérer. »

« Sur le pont, Catherine voyait s'éloigner les immeubles haussmanniens du front de mer et la blancheur lumineuse de la Casbah sur la colline. Le ciel méditerranéen éclatait d'une pureté absolue. De loin, Alger donnait l'impression d'une ville envoûtante et paisible. L'illusion était parfaite. N'importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu'en cet endroit il faisait bon vivre. »

Quatrième de couverture

1900. Sur les hauteurs d'Alger la blanche, la demeure de la famille Wandell vient d'être le théâtre d'un massacre.
Six meurtres: maîtres et domestiques ont été assassinés. Tout porte à croire que deux forçats détachés du bagne et travaillant là auraient cherché ainsi un moyen de s'évader. Le lieutenant Julien Koestler, chargé de l'affaire, entreprend de partir à leur recherche à travers la foule grouillante d'Alger. Mais l'enquêteur doit naviguer dans une ville qui, en écho à l'affaire Dreyfus, tremble sous la pression d'un antisémitisme divisant la population des colons français. Sans compter cette série de vols dont sont victimes les employés de plusieurs banques pendant leur service. Et ne faut-il pas aussi essayer d'en savoir plus sur cette effroyable expédition coloniale en Afrique noire qui impliqua la famille Wandell, quelques mois auparavant ?

Dans ce nouveau roman policier, Gwenaël Bulteau nous entraîne une fois de plus dans une enquête pleine de suspense et de rebondissements. Avec son talent habituel à saisir les hommes et les époques, il nous projette sous le soleil d'Afrique au cœur de ces heures de troubles et de fureur.

GWENAËL BULTEAU
Né en 1973, est professeur des écoles. En 2017, il est lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar puis recevra pour son premier roman le Prix Landerneau Polar, le Prix Sang d'encre et le Prix des écrivains de Vendée. Après La République des faibles et Le Grand soir, publiés à la Manufacture de livres, Malheur aux vaincus est son troisième roman. 

La Manufacture de livres, éditeur indépendant, regroupe des auteurs français contemporains. Héritiers du roman noir ou du roman social, parfois inspirés par le roman d'aventures ou la fiction américaine, ils incarnent une voix littéraire moderne et vivante. Ils se font les témoins de leur époque et, à travers leurs histoires, éclairent notre réalité.

Éditions La manufacture des livres,  mai 2024
318 pages

dimanche 30 juin 2024

Les Bordes ★★★★☆ d'Aurélie Jeannin

Une lecture troublante, addictive d'une grande férocité sur la maternité, la parentalité, la famille, qui explore les fragilités du corps - de l'âme ici surtout, - quand on devient mère, quand on est mère. 

Ce qui m'a frappée : l'absence du père dans sa présence pourtant. Une ou deux interventions pour rétablir, de son autorité naturelle, en toute sérénité, naturellement, l'ordre, le calme...et plonger subrepticement la mère dans un désarroi encore plus profond.

Ce qui m'a happée : l'écriture vive ; par la scancion, l'autrice dit l'atmosphère étouffante, nous donne à voir l'étau qui se resserre, - s'est resserré depuis un événement dont je vais bien me garder de vous parler ;-) - sur cette mère aimante, continuellement en panique pour ses enfants, à s'en rendre malade, qui lutte contre la barbarie des éléments, les aigreurs, les rancœurs des gens autour pour trouver sa place, investir son rôle de mère. 
Quand on sait ce que la vie peut faire, se construire, avec une chape noire sur la tête, est un défi de chaque instant. 

Ce que je retiendrai :
- la détresse d'une mère, le manque cruel de compassion d'une belle famille
- un récit habile, une écriture travaillée qui a attisé la curiosité de la lectrice que je suis.
- l'atmosphère de tension, d'instabilité de ce huis-clos étourdissant.
- les silences.

"Les Bordes" dérange dans sa violence à donner du relief à l'indicible vérité d'une mère condamnée au mutisme. Bousculée, je l'ai été en me retrouvant parfois dans les propos d'Aurélie Jeannin. Il est enrichissant et salvateur d'être bousculée parfois ;-) non ?

INCIPIT 
« Alors que certains idéalisent l'instant, l'auscultent à la loupe, y cherchent la bascule, parce que l'irréversible, fascinant de radicalité, possède un grand pouvoir d'attraction, elle pensait au contraire que les pires instants n'étaient que des trous noirs, des passages entre l'avant et l'après, rien de plus. Une chute, un virage, un coup de poing, un coup de couteau étaient toujours rapides. Pour autant, elle refusait, bornée, l'idée que les drames soient inopinés et fortuits, des écorchures ou des rayures brisant la linéarité, la vie qui trébuche, simplement. Elle s'évertuait à croire qu'ils étaient, si ce n'est motivés, au moins le fruit de raisons viables. Les résultats de processus, comme des conclusions tricotées au fil du temps. Elle s'acharnait à défendre l'idée que les histoires passées portent en elles, en leur sein, ce qui a mené au moment. Ainsi, elle fouillait l'avant, elle y quêtait sans relâche ce qui nourrissait les minutes fatidiques.
Elle n'avait pas choisi d'être médecin ou cher- cheuse. Elle était devenue juge d'instruction parce qu'elle avait besoin de coupables et que ces coupables soient jugés. Elle n'aurait pas su gérer le hasard de la maladie, la vacuité de la génétique, l'injustice de la combinatoire chimique. Dans son bureau, les gens assis face à elle racontaient des existences qu'elle pouvait investir. Ils vivaient dans des maisons, dans des villes. Ils étaient faits de chair, d'os et d'histoires, comme elle. Ils avaient des parents, des goûts, des colères. Elle sondait cela, méthodiquement, jusqu'à dégager un chemin. Elle tirait sur les fils, dénouait par ses questions les enchaînements et les liens de cause à effet. Elle découvrait alors, presque toujours, que la pulsion n'est pas un élan inconscient et vide, mais qu'elle est nourrie. Que l'acmé ne s'atteint qu'après une ascension.
Quant à l'après, que dire ? Elle ne voyait pas toujours l'intérêt de raconter les suites. Du côté des bourreaux, il pouvait y avoir un sens à explorer au-delà du moment. Ce qu'ils avaient fait après pouvait situer le curseur de l'horreur. Positionner l'existence, l'absence ou la puissance du regret. Mais sinon, sinon que dire de l'après ? L'épouvante des chairs ouvertes ? Les cris, l'incompréhension, le monde qui court, la douleur ? Le silence dans la chambre blanche ? Après, les blessés doivent être soignés, les morts doivent être enterrés. La sidération, l'hébétement ne durent qu'un temps ; il faut vite des gestes que l'on n'a encore jamais faits, car dans les drames tout est nouveau. Il faut réconforter les peinés, les convaincre que le temps apaise toutes les souffrances. Après, on commente l'avant. Après, on ne voit rien devant. Pas encore. L'après, ce sont d'autres peurs. C'est une autre histoire.
Brune était une enfant, une femme et une mère mêlées. Elle était lucide, prévoyante, consciencieuse. Mais elle était impuissante. Le temps confus cognant dans ses tempes, elle s'en voulait d'avoir oublié un instant que la vie ne donne jamais de garantie. Encore plus d'avoir pensé, plus d'une fois, au pire qui guet- tait, craignant de l'avoir ainsi provoqué et peut-être même, invité chez elle. »

« Elle s'était inquiétée. Peut-être qu'elle ne serait jamais une mère. Au mieux parviendrait-elle à être une gardienne, une éducatrice. Mais une mère ? Elle s'était sentie accablée par le poids du devoir et de la responsabilité. Être mère lui incombait, et elle n'était pas du genre à fuir ses obligations. C'était venu avec le temps. Pas avec les sourires, pas avec les moments de complicité. Avec le temps. Elle s'était glissée dans son rôle, ou son rôle l'avait envahie, impossible à dire. Elle était devenue cette fonction que l'on n'apprend pas. Par la force des choses. »

« On ne peut rien contre la maladie, contre ces virus, ces tumeurs, ces maux qui grignotent nos enfants de l'intérieur. Contre ces chiens qui sautent au visage. Contre ces gens qui secouent, battent, enferment. Elle a tenté de tout border, dès leur naissance. Elle les a vaccinés, n'a manqué aucun rendez-vous chez le pédiatre. Elle a suivi leur courbe de croissance, fait mesurer la longueur de leurs os, le périmètre de leur boîte crânienne. Elle a posé des questions, vu les meilleurs spécialistes. Elle a demandé à rencontrer la directrice de la crèche, a acheté des chaussures chez des chausseurs, des chaussures qui tiennent fermement les pieds encore mous. Elle a mouliné les purées, fait des détours pour récupérer le panier de légumes bio. Elle a lu. A observé. A supprimé le bisphénol A. Plus de manches de casseroles d'eau bouillante qui dépassent. Les bouteilles de produits ménagers rangées tout en haut. Des caches aux prises électriques. Et déjà, pour la sortie au zoo, le pique-nique dans le parc, elle a abordé le sujet. Elle a parlé de ces hommes qui rôdent et qu'il ne faut pas suivre. Ces hommes seuls qui ne font rien que cacher leurs yeux derrière des lunettes. Déjà, autour de la piscine, sur les bords des grandes routes et des sentiers montagneux, elle a parlé de ces pierres qui glissent, des trous et du vide. Pour tout, partout, elle a parlé des risques. Elle a tenté de prévenir. Mais elle savait. Dans son bureau comme dans sa vie privée, elle ne connaissait personne à qui il n'était jamais rien arrivé. Pas de vague, pas de drame, pas de création, pas de découverte. Rien qui dépasse. Pas de bosses, pas de creux. Une ligne de vie neutre. Cela existait peut-être. Mais elle n'avait jamais rien vu d'autre que des centaines de personnes, toutes victimes ou coupables, tortionnaires, dommages collatéraux ou témoins a minima. Et puis, de toute façon, elle ne leur souhaitait pas une vie vide. Elle les voulait heureux et épanouis. Elle voulait que la joie domine leur vie. Qu'ils soient audacieux, grands, flamboyants, rayonnants. Elle espérait pour eux des rencontres, des espoirs, des projets, des exceptions. Même s'ils s'accompagnaient de désillusions, de refus, de douleurs. Elle leur voulait une vie pleine et riche, qu'ils termineraient tous les deux vieux, repus de bonheur, exemptés des blessures trop rudes, apaisés, reconnaissants et sereins. Il ne lui restait dès lors qu'à prier pour cela: pas de mort avant la vieillesse. Pas de mort par accident. Par maladie. Par hasard. Juste de la vieillesse qui cueille quand on a déjà beaucoup vécu, que l'on est satisfait et fatigué. Elle ne pouvait pas les protéger de la vie mais elle voulait, tant qu'elle était leur mère, vivante à leurs côtés, les sauver de la mort. Des spasmes ont parcouru ses jambes, comme lorsque l'on sombre dans le sommeil ou que l'on s'apprête à en sortir. Elle n'osait pas remuer, le corps léger et lourd de sa fille sur le sien. Sa petite main posée sur son ventre, qui lui intimait fermement de ne pas bouger. »

« Son petit courait, sans cesse, derrière eux tous. Il devait jouer des coudes pour faire sa place, se satisfaire des restes d'emploi du temps, des jouets récupérés. On l'aimait autant, on l'adorait, mais il y avait toujours de moins en moins de temps. On ne pouvait pas enlever au précédent ce qu'il avait déjà, alors on donnait moins à celui qui n'avait encore rien. Voilà comment on accueillait les seconds. Peut-être était-il né là, son sentiment de devoir le protéger encore et encore. Cette impression qu'il fallait en faire plus pour lui. Elle voulait lui dire : « Cours, Garnier, cours ! Dépasse ta sœur, fais sans elle, vois grand, sauve-toi, vole. » Elle se sentait empêtrée, comme obligée d'en aimer moins un pour bien aimer l'autre. Pouvait-elle vraiment les aimer à l'identique ? Ne rien rogner à l'un pour donner à l'autre ? Elle voyait bien qu'elle n'avait que deux mains, que concrètement, lorsqu'elle était occupée avec l'un, elle ne pouvait pas être disponible pour l'autre. C'était mathématique et désolant. C'était sans issue, quoi qu'on en dise sur le cœur sans limites, l'amour incommensurable, égal, certain. Elle ne pouvait pas; elle était seule et ils étaient deux. Elle était seule comme elle l'avait toujours été, fille unique qui avait cherché toute sa vie à être deux. En voyant son petit quitter la pièce, le bruit de la vaisselle qu'on empile dans les oreilles, elle l'a rattrapé, l'a gauchement enlacé. A réprimé, en serrant fort son cœur à l'intérieur d'elle, l'envie de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime, Garnier, je te préfère. » »

« Elle savait que l'on peut juger, bien juger, sans voir vraiment. Sans voir, mais pas aveuglément. Sa maladie avait développé chez elle une acuité puissante. Elle décelait les signes, entendait les mots plus forts. Débarrassée de cette connexion qui associe un faciès à un nom, un état, un chef d'accusation, un statut, une origine, elle avait accès à des visages qui racontaient autre chose. Elle en était devenue meilleure, payant cette singularité d'une fatigue supérieure, et quasi permanente. »

« L'enfant vient vers sa mère naturellement. Aussi loin soit-il, il sait trouver le regard de sa mère. Il sait tisser entre lui et elle ce fil invisible qui s'affranchit de la réalité. L'enfant n'est pas un visage, il est un regard. Lorsqu'elle ne savait pas, eux savaient. Eux la reconnaissaient, sans détour. Elle n'avait qu'à se laisser aller, se laisser guider, attirée par leur force magnétique réciproque. C'était ça, souvent, le plus souvent. Mais s'il y a bien une chose que sa maladie lui avait apprise, c'est qu'il n'existe aucune permanence. »

« Ici, d'aussi loin que l'on s'en souvienne, les enfants vivaient dehors. Ils étaient sales, collants, abasourdis par le vent, la chaleur ou le froid selon la saison. Ils ne jouaient pas dans des chambres, jamais. D'ailleurs, il n'y avait presque aucun jouet ici. Pas de plastique, pas de couleurs, pas de musique électronique répétitive. Il n'y avait, dehors, que des cordes et des trous, des morceaux d'outils rouillés, des trouvailles, de la paille, des monticules et des épaves à escalader, des chemins et des fossés à traverser. Il y avait des courses à faire, des vélos à enfourcher. S'asseoir dans la poussière, se poursuivre avec des bâtons. Échapper à la surveillance, être libres. Dehors, les enfants étaient vivants, grisés par les grands espaces, l'absence de règles. Il n'y avait rien à casser; tout était vieux et sale, ou trop robuste pour être abîmé par un enfant. Ce qui risquait ici, c'était leur corps, leur vie. Ils ne casseraient aucune machine, aucun outil. Ils se feraient transpercer, trancher la main, crever un œil, cisailler un membre. Ils se feraient enlever, là-bas, au bout des champs, là où l'on ne peut plus les voir, là où sont tapis les tordus. Comment pouvait-elle être la seule à avoir conscience de tout cela? Comment pouvaient-ils tous laisser leurs petits jouer ainsi dehors sans surveillance ? Ils savaient pourtant, ils savaient comme tout est fragile. »

« Le désir de vivre, la joie de découvrir. Le sens du travail, l'autonomie, La curiosité, l'écriture, la lecture, le goût de l'effort. L'application. La passion. L'envie des autres, l'empathie, la confiance, la gentillesse, la solidarité. Elle voulait qu'ils sachent ce qu'il faut faire, qu'ils ne redoutent pas ce qu'ils ignorent. Elle voulait leur apprendre à être imaginatifs, confiants, volontaires. Elle voulait leur transmettre de quoi se débrouiller. Les tutorer sans craindre de les lâcher. Elle voulait être une mère formidable, présente et fantomatique. Là quand il faut. Elle pouvait. Peut-être qu'elle pouvait. C'était sa mission après tout. Une grande, une très grande responsabilité. Elle sentait sa capacité. Elle la sentait couler dans ses veines. C'était bon. Ce soir, demain, tout le temps désormais, elle serait bonne pour eux. La meilleure. Légère, patiente, pédagogue.
Mais elle n'était pas cette mère. Pas toujours. Pas aujourd'hui. Pas aux Bordes. Pas le soir tard. Pas la nuit. Pas le matin tôt. Quand alors ? Quand ? Elle se demandait s'il existait un seul métier qui ne soit pas régi par le jugement. Existait-il une seule action qui ne soit pas soumise à sanction ? Le maraîcher dont on évalue la qualité des légumes. La santé, la vie, la survie, la guérison dont sont responsables les médecins, les infirmiers, les chirurgiens. Ces enseignants, ces avocats, ces conseillers, ces coiffeurs, ces arbitres dont nous sommes satisfaits ou pas. Le goût des lecteurs, des visiteurs, des publics. Ce banquier chez qui on ne retournera pas, ce chauffeur dont on juge la ponctualité, la conduite et l'amabilité. La pervenche qui n'a pas assez sanctionné. Le vendeur qui n'a pas assez vendu. Le serveur que l'on aime, ou pas. Elle détestait son notaire, elle détestait son fromager, elle détestait la nana qui faisait le ménage dans son bureau. Elle recommandait volontiers son coiffeur, son conseiller fiscal, la boîte de pompes funèbres qui s'était chargée de l'enterrement de ses parents, le pédiatre qui avait suivi sa grande, le chausseur dans leur rue. Elle adorait le courtier qui avait négocié le prêt pour l'achat de leur appartement, le dernier. Elle adorait aussi son assistante, le fleuriste près du tribunal, et sa factrice. Elle brûlerait son remplaçant si c'était possible, qui n'acceptait jamais qu'elle prenne les recommandés de son mari. Rien. Pas une fonction n'échappait à l'avis. Il y avait les bons et les mauvais. Il y avait des actes et des conséquences. Beaucoup de responsabilités. Plein d'engagements à tenir. Elle se sentait accablée. Dépassée par ce que l'on attendait d'elle. 
[...] Elle n'avait pas d'autre choix que d'être excellente. Elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas que l'on accuse à tort, que l'on juge vite, que l'on condamne mal. Elle devait être parfaite, inattaquable. Elle ne craignait pas que l'on ne l'aime pas. Elle n'était pas tributaire d'un carnet de commandes à remplir. Elle se moquait de l'avis de ses collègues à son égard. Elle n'avait pas à plaire. Elle n'avait pas à satisfaire un patron. Elle tenait entre ses mains des avenirs. Elle détenait des vérités, des acceptations, des pardons, des résiliences. Par ses verdicts, elle scellait le Bien et le Mal. Après cela, il lui arrivait de penser qu'elle avait le droit de marcher un peu toute seule, de respirer le meilleur air qui soit, de manger les plats les plus succulents. Elle trouvait qu'elle méritait que l'on caresse longuement ses cheveux, qu'on la laisse avoir raison même lorsqu'elle avait tort, qu'on la laisse se tromper en paix. »

« Lorsqu'elle fermait la porte de son bureau, elle avait envie qu'on la nourrisse, bouchée par bouchée, qu'on la conduise, la déshabille, la lave. Elle voulait que l'on suspende tout jugement. Que puissent exister sans conséquence les poils sur ses jambes, sa fatigue, ses envies et toutes ses failles. Mais elle devait rentrer vite pour vite s'occuper des bains, du repas, des solutions à tout, devenir une mère. Chaque soir, elle déplorait qu'il n'y ait aucune légèreté dans le fait de rejoindre ses enfants. Lorsqu'elle garait sa voiture dans le parking au sous-sol, elle pleurait de se sentir si lourde. Elle pleurait sur tout ce qu'elle anticipait et qui se passerait sans aucun doute. Les caprices, les répétitions, quinze fois, de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Enlève tes chaussures, range ton cartable, accroche ton manteau, va prendre ta douche, lave bien derrière les oreilles, sèche-toi bien l'entrejambe, va mettre ton pyjama, attache tes cheveux. Ne crie pas, ne tape pas, ne rentre pas avec tes chaussures, ne laisse pas ton cartable au milieu de l'entrée, ne laisse pas ton manteau par terre, ne reste pas trop longtemps sous la douche, ne reste pas toute nue. Habille-toi. Mange. Arrête. Calme-toi. Ne crie pas. Laisse-le. Viens. Endors-toi. Dépêche-toi. Ne parle pas sur ce ton. Reviens. Brosse-toi les dents. Va te laver les mains. Répète. Ne me coupe pas la parole. Laisse. Ne dis pas ça. Arrête. Arrête. Arrête. Elle leur parlait à l'impératif. C'était sa façon de s'adresser à ses enfants. L'impératif pressé. L'impératif impatient. L'impératif exigeant. L'impératif puant. Elle paniquait. Littéralement. Pourquoi avait-elle enfanté ? Mais pourquoi ? Comment allait-elle pouvoir tenir ce rôle si longtemps ? Sans mourir elle-même de tant redouter le pire. »

« - Oui, mais moi, il y a personne que j'aimerai plus que toi un jour. Je suis sûre.
- D'accord, ma puce. D'accord.
- Tu me crois pas.
- Je te crois. C'est juste qu'on ne peut pas dire des phrases définitives comme ça.
- Il y a personne qui t'aime plus que moi. Personne, personne!
- D'accord. Merci, Hilde. Merci de ton amour.
- Et je les déteste, ceux qui t'aiment.
Sa grande, si petite dans son pyjama, les yeux qui voulaient pleurer. Elle l'a vue serrer les poings, rager de voir sa mère prendre à la légère sa déclaration. Sa grande, le cœur entier, pas encore craquelé, qui lui racontait comment l'amour peut être radical. Son aveu se heurtait à celui de l'adulte qui doute, qui sait trop bien, qui croit moins. »

« Elle avait besoin de longueur, de silence. Il lui fallait de franches suspensions de ses responsabilités, sans plus aucune analyse, sans possibilité de réquisition. Des plages sans traits pour marquer le temps, un rouleau sans échéances. Elle avait une trêve. Une fois par an. Lorsqu'ils partaient en vacances chez des amis. Une semaine où elle s'appartenait à nouveau. Ses journées redevenaient fluides. Le temps était de nouveau ininterrompu. Un liquide toujours aussi fuyant mais qui filait de façon homogène, souple, sans accrocs. Elle jouissait de tout. Pas de questions quant au fait de savoir si on en veut, quand on en aura, comment ils seront. Elle redevenait cette jeune célibataire qu'elle avait été, qui ne pensait qu'à elle. Qui avait le temps, qui n'avait pas ce poids permanent sur le cœur, qui se muait en brûlure lorsque l'inquiétude était trop grande. Quand un des deux tombait ou avait de la peine. Elle n'était responsable que de son devenir à elle. Avec en prime, la fameuse case cochée. Mère de deux enfants. Mais qui n'étaient pas là. Pas disparus, pas partis, pas morts. Juste, pas là. Elle avait besoin de cela. Pas d'une pause. Mais d'un nouveau statut. Être mère sans l'être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d'une angoisse qui l'empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer. »

« Elles s'aimaient comme on s'aime enfants, sans chercher à changer l'autre. »

« Nul n'est à l'abri, jamais. Nul ne peut compter sur le fait que les tragédies se construisent tranquillement, ont des fondements qui les nourrissent jusqu'à leur éclosion. Il est impossible de se préparer. Le pire n'a besoin de rien d'autre que d'advenir. »

« Mais le « maman ! » était un cri. Il était violent et sûr de lui. Il était tranchant comme une impatience. Il ne déchirait pas le matin de façon romanesque et romantique. Il le tranchait comme un boucher. Sa mère, il la saisissait. Le bras enfoncé dans le corps de la génisse, il empoignait le corps de sa mère et il tirait. De toutes ses forces, le pied sur l'arrière-train de l'animal pour faire levier, il tirait sur le corps harponné. Il la sortait, l'exposait à l'air vif, bruyant et sale. Elle s'est levée. A couru sur la pointe des pieds. Elle a ouvert la porte de leur chambre, fébrile comme avant un assaut. Sans adrénaline. Avec juste dans son corps, la crainte. »

« La tradition avait cette vertu de créer de la certitude, une forme de sécurité. »

« Il y a des coins reculés, si loin du monde que tout y semble possible. Une vie meilleure, plus de quiétude. Des grands espaces qui font prendre la mesure d'une échelle qui échappe d'habitude. Les montagnes y sont des plis de la terre. Les lacs et les étangs, des poches d'eau, comme des écuelles posées à la surface de la planète. Il y en a d'autres, des coins esseulés. Des petits coins de ferme, des villages délaissés où la solitude est plus sombre qu'ailleurs. L'espace y est une vaste nappe aride dont les frontières reculent à mesure que l'on court pour s'en échapper. Le reste du monde n'y a pas sa place. Ce sont des coins dont il n'y a rien à apprendre et rien à comprendre.
Elle a fermé les yeux un instant puis a fixé la route droit devant, refusant d'accepter, les mains jointes et serrées, les limites de son pouvoir. »

Quatrième de couverture

Les Bordes, c'est un lieu et c'est une famille. En l'occurrence, sa belle-famille qui ne l'aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable, tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur le rétroviseur ou l'entrebäillement de la porte, qui guette, anticipe, tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel familial.
Pour celle qui craint chaque seconde l'accident domestique, Les Bordes ressemblent à l'enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins, de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs.
Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour une mère de protéger ses enfants ?
Derrière la mécanique du drame hasardeux et l'absence de bourreaux, Les Bordes dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu'humaine.
Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée en identité de marque. Elle est l'autrice d'un premier roman remarqué, Préférer l'hiver (HarperCollins, 2020; HarperCollins Poche, 2021). Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

Éditions Harper Collins/Traversée,  janvier 2021
218 pages 

vendredi 30 avril 2021

La Porte des Enfers ★★★★★ de Laurent Gaudé

La Porte des Enfers, c'est un récit épique cousu de déchirures, une tragédie shakespearienne, une lecture qui porte la douleur immense de la perte, une lecture comme un pont entre les vivants et les morts, des pages qui se tournent, avec nos disparus, immanquablement. L'amour filial, et l'amour maternel, chamboulés jusqu'au plus profond des entrailles, jusqu'à se donner entièrement aux Enfers, jusqu'à se meurtrir les chairs. Crier. Implorer. Parce que la détresse quand on perd un enfant est immense. 

Laurent Gaudé nous raconte une émouvante tragédie fantastique, une belle histoire de morts et de vivants, d'amour et de vengeance, de folie et de tendresse, les récits d'une époque à l'autre s'imbriquent, des indices sont distillés tout au long de la lecture et dans le dernier quart, tout fait sens. 
Quel talent !

« Quelques secondes, chaque fois, auraient suffi, pour qu'ils soient ailleurs de quelques centimètres. Quelques secondes d'avance ou de retard et la trajectoire de la balle était évitée. Des événements dérisoires : une voix que l'on croit reconnaître et qui lui aurait  fait marquer un temps d'arrêt. Une vespa qui déboule et qui les aurait obligés à faire un pas en arrière. Mais non. Tout avait concouru à la rencontre terrible du corps et de la balle. Quelle volonté avait voulu cela ? Quelle horrible précision du hasard pour que tout convergeât ainsi. Était-ce cela que l'on appelait le mauvais oeil ? Et, si oui, pourquoi les avait-il choisis, eux, ce jour-là ? Par ennui ou par désir de jouer un peu ? »

« Je te maudis, Matteo. Comme les autres. Car tu ne vaux pas mieux. Le monde est lâche qui laisse les enfants mourir et les pères trembler. Je te maudis parce que tu n’as pas tiré. Qu’est-ce qui t’a fait hésiter ? Un bruit inattendu ? La silhouette d’un passant au loin ? Le regard suppliant de Cullaccio ? Tu as dû réfléchir alors qu’il fallait te faire sourd à tout ce qui t’entourait. Les balles ne pensent pas, Matteo. Tu avais accepté d’être ma balle. Je te maudis car durant toutes ces années tu t’es tenu à mes côtés avec discrétion et constance – mais tu n’as rien pu empêcher, ni rien réparé. A quoi sers-tu, Matteo ? Je comptais sur ta force. Le jour de l’enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu’il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m’était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j’en arrache les planches avec mes doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l’eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m’as empêchée de faire cela parce qu’il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante.
Je te maudis, Matteo, car tu n’es capable de rien.»

« Je suis pliée en deux sur cette dalle de marbre et je bave de rage. Maudite soit-elle cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais pour l’éternité mon enfant. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. Pippo n’est pas là. Je maudis tous ceux qui ont pleuré autour de moi croyant que c’est ce qu’il fallait faire en pareille occasion. Je sais, moi, et je le redis : Pippo n’est pas là. »

« Il savait de quelle tristesse étaient ridés les yeux de sa femme. »

« Ils nous ont tués, Matteo, ajouta-t-elle. La mort est là. En nous. Elle contamine tout. Nous l'avons au fond du ventre et elle n'en sortira plus. »

« Cela le laissa sans voix. Il devait être quatre heures du matin. Ils étaient tous les deux au milieu d'un quartier laid comme un cadavre de chien sur le bord d'une route et elle parlait d'église et de confession avec un air de petit garçon pressé d'aller faire pipi, comme si les mots s'étaient agglutinés sur le bord de ses lèvres et menaçaient, à tout moment, de jaillir. »

« Ils ne pouvaient plus rien l'un pour l'autre, que s'écorcher de leur présence commune, de leurs souvenirs douloureux et de leurs pleurs secrets. »

« Ils avaient été renversés par la vie et rien ne pourrait plus les relever. »

« Giuliana venait de le quitter avec le geste inachevé d'une femme qui regrette de ne plus pouvoir aimer. »

« Je comptais sur ta force. Le jour de l'enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu'il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m'était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j'en arrache les planches avec les doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l'eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m'as empêchée de faire cela parce qu'il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante. »

« Nous avons le même âge, cette ville et moi. Elle est née en 1980, avec le tremblement de terre. C'est d'ici qu'est partie la secousse qui a ravagé Naples et tout le Mezzogiorno. C'est ici que tout est mort en quelques secondes. Je passe à l'endroit précis de l'épicentre de la grande déflagration qui a mis à terre les maisons sur des kilomètres. Ici, tout a été reconstruit, sans nuances ni caractère, avec la seule nécessité d'être fonctionnel et rapide. Plus rien n'est beau, plus rien n'est patiné. L'histoire a disparu dans les gravats. Et finalement, cette modernité sans charme est la trace la plus horrible de la dévastation. »

« Parce que c'est vrai… La société d'aujourd'hui, rationaliste et sèche, ne jure que par l'imperméabilité de toute frontière mais il n'y a rien de plus faux… On n'est pas mort ou vivant. En aucune manière… C'est infiniment plus compliqué. Tout se confond et se superpose… Les Anciens le savaient… Le monde des vivants et celui des morts se chevauchent. Il existe des ponts, des intersections, des zones troubles… Nous avons simplement désappris à le voir et à le sentir. »

« Vous n'avez jamais l'impression que ces êtres-là vivent en vous ?... Vraiment… Qu'ils ont déposé en quelque chose qui ne disparaîtra que lorsque vous mourrez vous-mêmes ?... Des gestes… Une façon de parler ou de penser… Une fidélité à certaines choses et à certains lieux… Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Nous façonnent. »

« S'il y a trop de vies en nous, la porte ne s'ouvrira pas. Il faut avoir en soi suffisamment de mort pour passer. »

« Les moments de beauté étaient entachés de petitesse. Tout devenait gris. Le fleuve les torturait. Il n'inventait rien mais accentuait ce qui avait été. Celui qui, au moment de se battre, avait eu une seconde d'hésitation devenait un lâche. Celui qui, par pure rêverie, avait pensé à la femme d'un ami se voyait comme un pourceau lubrique. Le fleuve enlaidissait la vie pour que les âmes la laissent derrière elles sans regret. Ce qu'elles avaient aimé devenait méprisable. Ce dont elles se souvenaient avec bonheur leur faisait honte. Les moments lumineux de leur existence devenaient poisseux. Au sortir du fleuve, battues et rebattues par les eaux, les âmes étaient prêtes à ne plus jamais retourner à la vie. Elles allaient désormais où les portait la mort d'un pas lent, tête basse. »

« Il pleura sur la cruauté de la mort qui se joue ainsi des âmes pour asseoir son pouvoir et pour que ne règne sur son royaume sans fin, comme cela a toujours été, que le silence résigné de ceux qui ne savent plus ce que furent le désir, les larmes, la rage et la lumière, et qui marchent sans savoir où ils vont, creux comme des arbres morts dans lesquels siffle le vent. »

« La seule arme dont disposent les ombres pour ralentir leur aspiration vers le néant, ce sont les pensées des vivants. Chaque pensée, même fugace, même légère, leur donne un peu de force. »

« Le téléphone et la désolation qui vous appuie dessus de tout son poids comme si elle avait décidé de vous faire entrer sous terre. »

« Mes hommes ont été terrassés et je n'ai rien fait. Je ne les ai pas aidés. Je ne les ai pas accompagnés. Je les ai bannis de mon esprit. Je suis Giuliana la lâche qui a voulu se préserver de la douleur. Alors je prends ce couteau, et je me coupe les tétons. »

Quatrième de couverture

Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville. Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre… Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. C’est dans la conscience de tous les deuils – les siens, les nôtres) que Laurent Gaudé oppose à la mort un des mythes les plus forts de l’histoire de l’humanité. Solaire et ténébreux, captivant et haletant, son nouveau roman nous emporte dans un « voyage » où le temps et le destin sont détournés par la volonté d’arracher un être au néant.

Éditions Actes Sud, août 2008
267 pages
Prix du Magazine Gaël (Belgique) 2009 

samedi 3 octobre 2020

Cris ★★★★★ de Laurent Gaudé

En 2001, avec "Cris", Laurent Gaudé n'a finalement pas tout à fait troqué le théâtre pour le roman. Dans "Cris" et comme d'ailleurs dans la majorité de ses livres suivants, on retrouve une très grande part de théâtralité. Laurent Gaudé, romancier, garde sa casquette d'écrivain dramatique et j'aime beaucoup !

"Cris" c'est la Première Guerre à "bras-les-mots" ; cette "grande fresque de fureur et de poudre". 
Nous connaissions l’inhumanité de cette guerre. Ici, cette inhumanité nous saute franchement à la figure, elle gueule sur nos têtes à pleines dents comme ces cris infinis des hommes que la guerre fait exploser dans un paysage sonore assourdissant. Comme ces voix narratives des soldats, du Médecin, du lieutenant, qui se coupent, s’entremêlent, qui s'élèvent tout à tour pour raconter l'effroi, la terreur, la stupeur, la peur, l'horreur, la souffrance, des voix qui résonnent, qui nous font perdre le fil, et nous plongent dans le chaos qui règnent dans les tranchées, ce grand lit froid dans lequel les soldats sont confinés dans des conditions abominables.  

Une guerre assassine. Les soldats jouaient leur vie aux dés. Ils étaient devenus des soldats "termites", des  « hommes de la terre. Invisibles. Meurtriers tapis au ras du sol. Aux aguets...» , des ombres d'eux-mêmes, des pauvres hommes qui même vivants semblaient avoir perdu « ... plus de regard, plus de force dans le corps...», laissés seuls « dans ce siècle béant qui happe des hommes et vomit de la terre. »
« Je vois le grand-siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce rand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. » 
Une guerre qui ne ressemble pas aux précédentes. Une guerre "moderne". Une guerre violente et cruelle. Une guerre traumatisante.
« Tes ancêtres, lieutenant Rénier, ont eu plus de chance que toi. Nous sommes la relève. Et nous ne connaissons rien de ce front, rien de cette guerre, rien des règles qui régissent le combat. Nous sommes les fils de l'ogre. Ce grand siècle moutarde qui naît a commencé par tuer les hommes qui n'étaient pas siens, et maintenant il nous regarde tous. Ses fils. »  
Une tragédie criante d'angoisses. Une narration efficace, étourdissante.
À ne pas bouder ! 

« Ils crèvent là, d'un coup. Ils crèvent et on le sait parce qu'on les tient bien serrés contre soi et que, le dernier sursaut, on le sent partir des pieds et ébranler tout le corps, et il n'est pas besoin de médecin pour savoir que c'est la fin. Un tel sursaut de tous les muscles, c'est forcément la reddition de la chair. C'est comme une dernière éruption de vie et puis plus rien. Plus rien. La mort. C'est ce qu'on sait. C'est ce qu'on croit et c'est alors que vient la bave. Elle coule tout doucement le long du menton. Comme si l'âme sortait par la bouche doucement. Un dernier signe de vie. Lent. Régulier. Je l'ai vu ça. » 

« LE MÉDECIN
Je mets des pansements sur les morts et j'ampute les vivants. Il y a trop de cris autour de moi. Je n'entends plus les voix. Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts. Je mets des garrots sur les membres et des bouts de bois entre les dents. Mais les mains informes de Dieu, avec leurs milliers de doigts, ont encore envie de compter. »

« C'est cela la vieille garde. Une toute petite poignées d'hommes exsangues, sans souffle, sans regard, avec la force juste de s'éloigner le plus possible de ce front. La vieille garde défilé sous nos yeux. Je ne vois pas leurs visages mais je peux les compter. Ils sont si peu. Je comprends maintenant que Dermoncourt a tort de dire qu'ils ne sont pas beaux à voir. Il a tort de penser qu'il n'aimerait pas leur ressembler. Je comprends maintenant que ce qu'il faut vouloir, de tout son cœur, c'est être un jour comme eux. Pouvoir comme eux, même épuisés et sales, même vagabonds et blessés, quitter ce front. C'est tout ce qu'il reste de la vieille garde et nous aurons de la chance si nous aussi, un jour, on vient nous relever et si nous avons encore assez de vie dans nos muscles pour nous lever et marcher jusqu'à la gare. » 

« Trois obus pour déniaiser la relève. [...] C'est l'averse du soir. Trois gouttes de métal pour se rappeler à notre bon souvenir. Trois grosses gouttes d'acier qui brûlent la chair et retournent la terre. Je suis heureux. Il pleut ici mais Jules est à l'abri. »

« Pour la première fois, dans la poussière et la panique, pour la première fois au milieu de la douleur aiguë des hommes, j'ai pris à bras-le-corps la guerre et elle a dessiné sur mon uniforme son visage convulsé. » 

« Tout autour de nous, la terre est aussi retournée qu'un visage creusé par la petite vérole. »

« De la guerre, il connaît comme nous, les longues nuits d'insomnie passées à attendre l'ordre de l'assaut. De la guerre, comme nous, il connaît le crépitement des fusils et les explosions de soufre. Mais de la guerre aussi, il sait l'infinité de cris que l'homme peut pousser lorsqu'il a mal. Plus qu'aucun d'entre nous, il sait les plaies, le sang, et la mort aveugle. » 

« On ne peut pas tuer un mort. Et cette nuit-là, cette première nuit d'accalmie après la boucherie, ce sont les morts qui ont pris la parole et nous avons dû écouter leur chant démembré. »

« Je suis le vieillard de la guerre. J'ai le même âge qu'eux mais je suis sourd et voûté. Je suis le vieillard des tranchées, je marche la tête baissée et monte dans le train sans me retourner sur la foule des condamnés. » 

« Je voulais faire la guerre et je le veux encore. Mais je regarde mes hommes s'affairer dans cette tranchée et je vois des soldats termites. Et creuser la terre, s'enfoncer le plus profond possible sous le niveau de la surface du sol n'est pas une manière de faire la guerre. Mais juste, peut-être, une façon de ne pas la perdre. [...] Est-ce celui qui aura creusé le plus profond qui gagnera la guerre ? Ce n'est pas cette guerre-là que j'ai apprise. »

« Je vois le gaz qui rampe dans les campagnes. Je vois le grand siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce grand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. Le raz de marée qui m'emporte n'était qu'une vaguelette. Je meurs maintenant et cela me fait sourire car il m'est donné de voir, dans ces dernières hallucinations convulsées, les millions de souffrances auxquelles j'échappe. »

« Ce n'est qu'une succession terreuse de trous et d'amas. Un pays barbelé. » 

« Il n'y a plus rien. Du sang éparpillé sur la terre. Ta tête hirsute a explosé dans un dernier rire de métal. »

Quatrième de couverture

Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : "l’homme-cochon". A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.

Éditions Actes Sud, mars 2001
285 pages
Prix Atout Lire de la ville de Cherbourg-Octeville 2001

mercredi 3 mai 2017

Quand reviennent les âmes errantes ★★★★☆ de François Cheng

Éditions Albin Michel, avril 2012
155 pages
Prix Littéraire des Rotary Clubs de Langue Française 2013

Quatrième de couverture


Dans une forme éminemment originale, François Cheng signe là un drame épique où le destin humain, avec toute la complexité des désirs qui l’habitent, se dévoile comme dans les tragédies antiques.
Quand reviennent les âmes errantes, un singulier échange se noue, et toute la vie vécue, extrêmes douleurs et extrêmes joies mêlées, se trouve éclairée d’une lumière autre, revécue dans une résonance infinie.

Plus rien ne subsiste à part le désir
Pur désir inaccompli
Mûr désir inassouvi…

Né en 1929 dans la province de Shandong, François Cheng vit en France depuis 1949. Universitaire, poète, calligraphe, traducteur en chinois de Baudelaire, Rimbaud, René Char, des surréalistes, etc., il est l'auteur de nombreux livres dont, aux éditions Albin Michel, Le Dit de Tianyi (prix Femina), L'Éternité n'est pas de trop ou Cinq méditations sur la beauté. Il a également reçu le Grand Prix de la Francophonie pour l'ensemble de son oeuvre en 2001. Il a été élu à l'Académie française le 13 juin 2002.

Mon avis ★★★★☆


Une très belle tragédie, originale, une belle histoire d'amour et d'amitié à trois, trois êtres, une belle jeune fille, un chevalier et un musicien joueur de zhou.
«Deux hommes sont entrés dans le plain-pied de ma vie. Le barde venant de la vallée profonde, qui, ayant engrangé les chants de la terre en son âme, fait entendre la résonance céleste. Et le chevalier qui vient d’ailleurs, engagé dans la bataille des hommes, qui sort de son gouffre de dragon et répand
autour de lui des éclats solaires.»
La violence de l'Histoire va les rattraper. L'auteur situe en effet cette histoire au IIIème siècle avant notre ère, sous le règne des Qin durant la période des "Royaumes combattants"; la tragédie racontée a eu lieu réellement. Pour ce qui est des âmes, en revanche, cela rejoint le domaine du mystère, et pousse à la méditation. 
Et si malgré les épreuves, l'amour et l'amitié permettaient aux âmes de s'élever ? ...et de se retrouver ?
«En cette nuit terrestre, dans l’affreuse solitude, je vois : les âmes perdues seront étoiles filantes. Les âmes aimantes, elles seront étoiles aimantes et aimantes ; elles formeront constellations.»
L'écriture est captivante, simple, plus simple que celle de «Cinq méditations sur la beauté», et poétique. Un vrai plaisir de lecture.
«Ce que j'appris auprès du maître était plus qu'une technique. C'était une compréhension de la vie, l'éveil d'une âme au-dessus de toutes laideurs, toutes bassesses. La musique, chez lui, loin d'être un divertissement, élevait l'homme en lui révélant la beauté cachée de la nature; elle prenait en charge également ses souffrances; ses frayeurs, ses nostalgies, transmuées par elle en une aspiration sans fin.
Les mots, cependant, peuvent-ils tout dire ? Par-delà les murmures, les supplications, les cris, n'y a-t-il pas toujours cette faim-soif insatiable, ce visage-nuage hors de portée ? On croit posséder quelque chose, on n'étreint que le rêve.
Si tout est regret, le plus grand ne serait-il pas de ne pas avoir aimé ?
Et l'automne qui bientôt enflammait la forêt, faisant couler de ses seins résines dorées et jus d'érable couleur d'ambre ! Là, nous engrangions pour longtemps l'odeur de la fumée des viandes grillées parfumées aux aiguilles de pin...
La coexistence de l'amitié et de l'amour est-elle possible ? Encore une fois, la relation à trois est-elle à la portée des humains ? Pourtant cet exaltant moment à trois, nous l'avons connu. Pur morceau de jade, lumineux, transparent, je l'ai gardé au plus intime de moi. Pareillement pour les deux autres. Noble amitié, noble amour. Celui-ci instruit de la passion qui engage corps et âme; celle-là enseigne l'infini respect, l'infini désintéressement. N'y a-t-il pas un ordre supérieur où le vrai trois est réalisable, corps à corps, âme à âme ?
Du fond de ma nuit, dans le silence forcé, je connais, venant de je ne sais quel ailleurs, la raciale illumination : le chant le plus vital né de nous, il se fera entendre des hommes, c'est certain; combien aussi des dieux eux-mêmes. Dieux du Soleil, de la Lune et de tous les astres, dieux de la grande rythmique qui anime l'univers. Mais oui ! Par le chant, par ce seul moyen dont nous disposons, nous pouvons les toucher, de sorte qu'ils acceptent de transmuer nos corps en âmes et de réunir les âmes errantes, celles qui demeurent fidèles à la vie.
L'âme ? C'est bien par elle que la vraie beauté d'un corps rayonne c'est par elle qu'en réalité les corps qui s'aiment communiquent. Cette révélation m'a été faite d'ailleurs Chun-niang elle-même. Quand son corps vibrant me fait entendre sa basse continue, c'est son âme qui m'accueille, et mon âme y entre de plain-pied, y reste à demeure. Nous connaissons alors ces moments d'échange et d'extase aussi ardents que durables. Pour les dépeindre, n'use-t-on pas précisément de l'expression «âmes fondues» ? Oui, un corps qui ne se transmue peu à peu en âme n'est plus à la longue que dépouille séchée au vent.
En cette nuit terrestre, dans l'affreuse solitude, je vois : les âmes perdues seront étoiles filantes. Les âmes aimantes, elles, seront étoiles aimantes et aimantées; elles formeront constellations.
Orgueil, ambition, ivresse du pouvoir absolu, tout cela habite l'homme, le pousse à la folie. L'humain devient inhumain, et l'inhumain monstrueux. La violence engendrant la violence, celui qui vit de la terreur périt par elle.»
Portrait (hypothétique) de Qin Shihuangdi
(source Wikipedia)