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vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

mercredi 13 août 2025

Malheur aux vaincus ★★★★☆ de Gwenaël Bulteau

« […] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre. »
Gwenaël Bulteau met en lumière, dans cette enquête dans l'Algérie française des années 1900, quelques sinistres et tragiques pages de l'Histoire de la Troisième République. Antisémitisme et colonialisme règnent en maître dans les pages de ce roman extrêmement bien ficelé. Il faut avoir le coeur accroché car l'immersion est garantie dans cette féroce leçon d'Histoire. Gwenaël Bulteau a su me tenir en haleine et je n'ai aucune doute sur le fait que je lirai les 2 premiers romans de cette trilogie. 

« Pour commencer, Josse se coltine quinze jours de marche dans le désert d’Afrique. Malgré leur képi à bec de pélican, le soleil assomme les prisonniers. Le soleil, c’est la foudre au ralenti qui fend les chairs, c’est l’incendie qui racornit les corps dont il ne reste au matin qu’un bloc suintant et charbonneux. Le bidon d’eau tiède à l’abri sous sa vareuse devient son bien le plus précieux. De loin, il aperçoit le camp établi dans l’étendue de sable. Des petits groupes de tirailleurs montent la garde autour des tentes. Nul besoin de clôture en plein désert. Celui qui s’enfuirait serait fusillé par le soleil.
Un sergent énonce les règles aux nouveaux venus. Pendant l’insupportable leçon, Josse regarde ailleurs. Le sergent le frappe, lui crache dessus et l’envoie chez le coiffeur. La règle à Biribi : crâne rasé à blanc, port de la moustache interdit. Quand il voit le résultat dans le miroir, Josse sent monter les larmes. L’homme qu’il était a disparu. »

« Les gamins sautaient dans tous les sens. Ils allaient faire la fête dans les grands hangars abritant les vagabonds et ils boiraient de la gnôle et du vin à en vomir. Plus tard, ils feraient d'excellents soldats ou de redoutables criminels. Entre les deux, la nuance était infime, comme le confessaient les généraux de l'armée française. »

« L'idée était intéressante, pensa Koestler. Après la balle de .45, l'expédition militaire renforçait le lien entre les meurtres de la villa et les agressions d'encaisseurs. Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L'idée était à creuser, surtout que les gradés blancs concernés ne devaient pas être nombreux. En général, les expéditions militaires n'en comportaient qu'une poignée, le gros de la troupe étant composé de militaires locaux. Les pertes françaises s'en trouvaient limitées et l'opinion publique restait indifférente.
- En épluchant L'Écho d'Alger, ajouta le tirailleur, j'ai lu la liste des passagers du paquebot qui arrivent au port demain. Parmi eux se trouve le docteur Henric. Il vient assister aux obsèques d'Arthur Wandell et de sa femme. C'était le médecin de la colonne Voulet-Chanoine, un habitué des expéditions militaires. Cet homme se trouvait aux premières loges.
- Je vais finir par te prendre comme assistant, lui dit Koestler, impressionné.
- Je n'ai aucun mérite, chef. Les récits des milliers d'hommes se battant chaque jour pour imposer la civilisation aux sauvages me fascinent. »

« À force d'écouter les conversations, il avait saisi la situation. À première vue, les Arabes ne s'intéressaient pas aux Français, préférant vivre entre eux, pour eux, tournés autour de la religion et de leurs coutumes, s'en remettant à leur Dieu. Le Code de l'indigénat séparait hermétiquement le monde des Arabes de celui des Français. Officiellement, les indigènes courbaient l'échine et tremblaient devant la civilisation dont ils finiraient par comprendre les bienfaits.
Sauf qu'il s'agissait d'un mensonge. Sous l'indifférence couvait une haine absolue. Les brimades subies par les amis, les voisins disparus, les cousins assassinés, l'administration qui les humiliait jusqu'au supplice. Mohamed Beni avait reçu une amende parce qu'il avait omis de déclarer aux autorités françaises la mort de son père sous huit jours. Sidi Toufik avait quitté Alger sans permis de voyage, un mois de prison. Bien qu'ayant gagné son procès, Sharif Seykou avait été expulsé de son logement parce que les frais de justice restaient à sa charge. Les habitants d'une rue entière avaient dû accomplir des jours de travail forcé à cause d'une fête religieuse non déclarée. Les Français n'étaient pas condamnés pour ces actes-là. Ils ne subissaient pas les mêmes peines. C'était ça la justice de la République ? Les Français des citoyens et les Arabes des sujets ?
Leurs parents s'étaient fait déposséder de leurs terres, mises sous séquestre. Ils avaient été déplacés, exterminés. On parlait encore des enfumades, des villages entiers repoussés dans des grottes aux entrées desquelles les Français allumaient des feux, tirant sur ceux qui sortaient, les autres mourant asphyxiés par la fumée. N'était-ce pas la méthode qu'on utilisait pour exterminer des animaux nuisibles ?
Alors, à l'évocation des vengeances quotidiennes, des vols, des rapines, de la résistance passive qui rendait les Blancs fous, Nourredine hochait la tête et mâchait ces petites graines de violence, amères et fertiles. Les Blancs se faisaient égorger aux alentours d'Alger ? Un militaire avait cassé sa pipe sur les hauteurs de Mustapha ? Les Français s'entretuaient et brûlaient leurs propres commerces ? Que ces nouvelles étaient douces à ses oreilles !
Pendant qu'ils longeaient la Méditerranée constellée de barques, à l'abri des citronniers et des eucalyptus, Nourredine pensait à Moul-Saal, l'envoyé de Dieu, qui avait jeté les occupants à la mer. Un peu plus loin, au bord de la Casbah, il demanda à ses camarades de lire le nom des rues. Ils n'en étaient pas capables.
Ça, c'est la rue de la Girafe, expliqua-t-il. Le nom est écrit en français. Vous vous rendez compte ? Ce pays nous appartient mais ce n'est même pas notre langue qu'on utilise. Vous trouvez normal d'être à la botte des Français dans notre propre pays ?
Les gamins ne s'étaient jamais interrogés à ce propos. Ils détestaient Max Régis, comme tout le monde. Mais ils se moquaient des Arabes autant que des Blancs ou des nègres sauvages. Toubabs et bougnoules, tous dans le même sac, tous des adultes à qui jouer des bons tours. Une seule boussole les guidait, l'argent qui seul apportait la belle vie : devenir un prince d'Algérie guidait leurs rêves. Nourredine laissa tomber. Il prétexta des affaires à régler. »

« - Qu'est-ce qu'on dit de l'Alsace-Lorraine, là-bas, en France ?
- Qu'elle nous reviendra, tôt ou tard. La haine à l'égard de l'Allemagne reste viscérale.
- Je ne sais plus ce qui est souhaitable, maintenant, soupira-t-elle. Retourner en guerre ? L'idée me fait froid dans le dos. Vous savez, ce qu'il se passe à Alger ressemble à une guerre qui ne dit pas son nom, celle des Français contre les étrangers. Moi, je ne demande qu'à vivre en paix, de mon travail. Vos parents ont eu de la chance de prospérer. »

« Sur le pont, Catherine voyait s'éloigner les immeubles haussmanniens du front de mer et la blancheur lumineuse de la Casbah sur la colline. Le ciel méditerranéen éclatait d'une pureté absolue. De loin, Alger donnait l'impression d'une ville envoûtante et paisible. L'illusion était parfaite. N'importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu'en cet endroit il faisait bon vivre. »

Quatrième de couverture

1900. Sur les hauteurs d'Alger la blanche, la demeure de la famille Wandell vient d'être le théâtre d'un massacre.
Six meurtres: maîtres et domestiques ont été assassinés. Tout porte à croire que deux forçats détachés du bagne et travaillant là auraient cherché ainsi un moyen de s'évader. Le lieutenant Julien Koestler, chargé de l'affaire, entreprend de partir à leur recherche à travers la foule grouillante d'Alger. Mais l'enquêteur doit naviguer dans une ville qui, en écho à l'affaire Dreyfus, tremble sous la pression d'un antisémitisme divisant la population des colons français. Sans compter cette série de vols dont sont victimes les employés de plusieurs banques pendant leur service. Et ne faut-il pas aussi essayer d'en savoir plus sur cette effroyable expédition coloniale en Afrique noire qui impliqua la famille Wandell, quelques mois auparavant ?

Dans ce nouveau roman policier, Gwenaël Bulteau nous entraîne une fois de plus dans une enquête pleine de suspense et de rebondissements. Avec son talent habituel à saisir les hommes et les époques, il nous projette sous le soleil d'Afrique au cœur de ces heures de troubles et de fureur.

GWENAËL BULTEAU
Né en 1973, est professeur des écoles. En 2017, il est lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar puis recevra pour son premier roman le Prix Landerneau Polar, le Prix Sang d'encre et le Prix des écrivains de Vendée. Après La République des faibles et Le Grand soir, publiés à la Manufacture de livres, Malheur aux vaincus est son troisième roman. 

La Manufacture de livres, éditeur indépendant, regroupe des auteurs français contemporains. Héritiers du roman noir ou du roman social, parfois inspirés par le roman d'aventures ou la fiction américaine, ils incarnent une voix littéraire moderne et vivante. Ils se font les témoins de leur époque et, à travers leurs histoires, éclairent notre réalité.

Éditions La manufacture des livres,  mai 2024
318 pages

mercredi 20 novembre 2024

Azucre : une épopée ★★★★★ de Bibiana Candia

De jeunes galiciens, au XIXeme siècle, à Cuba deviennent des galériens du sucre.

Bibiana Candia retrace le récit tragique d'une poignée de jeunes gaillards partis de La Corogne, des rêves et espoirs plein la tête. À quai, spectateurs de ce départ, ceux qui restent y voient aussi une lueur d'espoir, prie une réussite, la clé pour sortir de la misère, s'élever un peu.

Et que vogue la galère.
Vers une nouvelle vie.
Et fasse que tout se passe bien.
Que cette nouvelle vie soit belle. 
Meilleure.
Tienne ses promesses.
Que l'éden soit au bout de la traversée. 

Un récit vibrant sur cette période de l'Histoire que je ne connaissais pas : la vente d'esclaves espagnols aux propriétaires de champs de canne à sucre cubains.
D'une grande justesse.
J'ai littéralement plongé dans ce récit après quelques pages, et vibré tout du long, d'un grand panel d'émotions. 
J'aime les romans d'aventure - parce que j'aime l'aventure, certainement, j'ai ça dans les gènes ✨️-, souvent des pavés. Ici le roman est court mais il tape juste et je suis ressortie de cette lecture complètement abasourdie. 
Et cette couverture, on en parle ?
Cette lumière rayonnante au troisième plan, opposée à celle beaucoup plus sombre, sur le devant, vers laquelle semble se diriger cette majestueuse embarcation, laissant présager de tous les dangers.
Incroyable lecture.
D'un côté l'abus de son prochain, de l'autre viser haut, très haut, trop haut ... à juste titre... peut-être, ou pas.

Une lecture pour vibrer, grandir, réfléchir. 

Superbe moment. 

« Galicia está prove i a Habana me vou. Adiós, adiós prendas Do meu corazón*. » Rosalia De Castro
*En galicien : Pauvre est la Galice/à La Havane je m'en vais/Adieu, adieu aux délices/de mon cœur! 
« Le sucre se travaille au sang. » Proverbe Cubain »

« PLEURER, C'EST UNE HONTE, les femmes et les enfants pleurent, mais un petit qui va prendre la place de son frère aîné doit retenir ses larmes. Peu importe si tu n'as pas encore l'âge d'un homme, plus personne ne va se pencher sur toi, voilà qui t'arrache à l'enfance. C'est certain. »

« OÙ C'EST, CUBA ? LOIN. Loin est un endroit, une sorte d'endroit qui n'est pas d'ici. Les endroits qui sont loin sont au-delà de ceux qui ne sont pas d'ici. Les Castillans et les Portugais ne sont pas d'ici. Ensuite, il y a ceux qui sont loin, dans une zone de l'autre côté de la mer, d'où peu de gens reviennent, où il n'y a rien d'autre, une sorte de ligne imaginaire de non-retour. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas revenir, simplement personne ne peut revenir en restant le même. Voilà pourquoi les gars sont impatients de partir, parce qu'ils veulent savoir ce qu'ils pourront être de l'autre côté, ce qui les attend là-bas, qu'ils n'ont pas encore connu dans cet endroit de la terre.

Mamamaria sait qu'elle ne vivra pas assez longtemps pour le voir revenir, elle ne peut regarder Oreste sans se mettre à pleurer, et le père ne peut la regarder, elle, il est de ces hommes qui réagissent aux larmes comme si celles-ci les accusaient. Le petit gars a bien de la chance de partir gagner de l'argent, moi aussi j'irais m'occuper de l'azucre si mes deux jambes pouvaient me porter, mais ce n'est pas le cas et je reste ici tel un arbre pourri. Le père crache par terre avec l'air de signer ce qu'il vient d'affirmer, et il répète sur le ton de la prière: je suis un arbre pourri, un arbre pourri. »

« COMBIEN DE TEMPS MET-ON pour arriver à Cuba ? Je ne sais pas, gars, mais ça doit faire un bout, parce qu'il faut traverser la mer. Vous avez déjà vu la mer ? Bien sûr, les gars, à Vigo, à La Corogne, à Muxía... Et elle est grande, la mer ? 
Vous voyez cette vallée ? Vous voyez la brume au-dessus des arbres ? Vous voyez qu'on ne peut rien voir d'autre ? Eh bien la mer, c'est pareil. On ne peut rien voir d'autre. C'est la mer partout.
Oreste ne comprend pas très bien l'explication, mais il ouvre la bouche avec les autres, pendant que le commis de la Compagnie leur explique ce qu'est la mer et ce qu'est La Corogne, en se raclant la gorge entre chaque phrase. Nous allons passer par Saint-Jacques, vous allez voir la foire, qui est la plus grande, et des Castillans, du bétail, des muletiers, qui apportent de tout et remportent aussi des lettres pour Madrid.
Madrid, c'est loin ? Très, bien plus loin que Cuba, parce qu'à Madrid, on y va à pas de mule. »

« LA CARAVANE DE MULES bâtées avance à la cadence d'un mille. pattes, gravit et dévale les chemins boueux et caillouteux. Ces gars si jeunes et si hardis, où les emmenez-vous ? Je dois les conduire à La Corogne pour embarquer, on passera par Saint-Jacques, et là je ne sais pas encore si on prendra la diligence ou si on continuera à pied. Ah, fort bien, ils vont à Lisbonne ? Non, monsieur, ils vont à Cuba, pour travailler. À Cuba ? Oui monsieur, ils vont travailler au sucre pour la Compagnie de Feijóo Sotomayor. En Castille on ne gagne plus rien, il faut aller où on gagne son pain. Vous avez raison, j'aimerais bien partir avec eux, mais je suis trop vieux. Ils ont de la chance, ils sont jeunes et ils ont encore le cuir tendre. Moi je ne peux plus me baisser, mais eux... Ils vont devenir des hommes, peut-être même des hommes riches, parce qu'il y en a beaucoup, là-bas. Il y a toujours des riches, quand des pauvres travaillent pour eux. Ah, ils vont donc là-bas, où le travail ne manque pas et où personne ne sait s'y prendre comme il faut. Il faudra être prudent à La Corogne. À Astorga, j'ai rencontré un muletier de mes amis qui en venait, et il m'a raconté qu'il y a la peste. Les malheureux tombent malades du jour au lendemain et meurent par paquets. Il paraît que le mal est arrivé par un bateau, mais je n'y crois pas. C'est sûrement un châtiment. Comment le mal peut-il venir d'un bateau ? Pardi ! Ils ont sûrement fauté. C'est effrayant à voir. Ils jettent les défunts dehors et y mettent le feu, personne ne veut les toucher, les rues sentent la chair grillée et la fumée. On dirait l'enfer, pareil! Encore un coup du démon ! 
Il rapplique même si on ne l'a pas sonné, et il n'a pas besoin de bateau.
Quelques pas en arrière, les gars écoutent, incrédules. On ne sait que croire quand tout est possible, quand on va quelque part sans savoir où, en prenant un chemin qu'on n'a jamais emprunté. Alors, on peut tout envisager. Et si le démon s'en mêle, c'est pire. »

« Vous êtes sur le point de traverser la mer qui vaut plus que mille fleuves, n'oubliez rien de ce que je vous dis, car seul celui qui sait d'où il vient peut arriver quelque part. Et prenez garde de ne pas contracter le mal qui contamine tout le monde, ce mal dont on dit qu'il vient des bateaux, qu'il ronge les gens jusqu'au fond des entrailles et les consume entièrement. Prenez garde, vous qui quittez les confins pour une terre inconnue, à l'instar des Romains, parce que vous n'êtes pas des légionnaires et que personne ne racontera votre histoire, vous n'êtes que des gamins. »

« SUR LE QUAI, DES FEMMES tirent des carrioles chargées de vivres et de sacs destinés au Villa de Neda, et les gars les regardent travailler comme plusieurs jours auparavant ils avaient regardé les mules. Elles soulèvent des cabas, des havresacs, des caisses et des malles avec la précision et la force des soldats quand ils partent en manœuvre. Il faudra attendre encore longtemps avant qu'elles se rebellent et pillent les marchandises au lieu d'embrasser la main qui leur donne une aumône au lieu de les payer ; mais c'est normal, tout le monde finit par se réveiller un jour. Même les bêtes. »

« LES MARMITONS QUI AIDENT le maître coq s'appliquent plus à chasser les rats qu'à cuisiner. Celui-ci passe son temps à leur interdire de manger, on comprend certains mots et d'autres pas, comme si le langage n'était pas son fort, ou que sa bouche ne lui appartenait pas. Il ne s'adresse jamais à quelqu'un en particulier, il lâche des mots entre deux râles, vit et dort à côté de la caisse de sable où se trouvent les marmites, comme si c'était son poste de garde. Les marmitons n'ont même pas douze ans et ne semblent pas regretter de ne plus jouer au soleil ; on dirait qu'ils sont nés sur ce bateau, leur peau est dure comme le bois de la coque et leur expression est celle d'une personne qui a vécu plus d'un naufrage. Ils transportent la marchandise, surveillent les marmites, préparent le café pour le capitaine et le maître d'équipage, et distribuent les portions comme des hommes aguerris. Ils découpent la viande en salaison à coups de machette ; si ta tête leur revient, si tu attends ton tour, si tu ne bouscules personne et si tu as de la chance, tu pourras peut-être bénéficier d'un beau morceau de lard, c'est ainsi qu'on nous mène tous, avec cette discipline qui laisse miroiter une récompense sous la forme d'une bouchée de rab, comme les chiens sous la table. »

« ON NE PEUT PAS NON PLUS SE COUPER les cheveux en mer. Non plus ? Non. Pourquoi? Parce que celui qui se coupe les cheveux décourage le vent, et quand il n'y a pas de vent le bateau n'avance plus, cela veut dire qu'on est immobiles, enfermés dans la mer. Bordenface somnole à force d'écouter les histoires de Gonzalo, et il se répète tout bas: enfermés dans la mer. Vous avez déjà été enfermé dans la mer ? Moi oui, souvent, et les gens deviennent fous, surtout quand il fait très chaud, parce que si le calme s'éternise l'eau vient à manquer et les têtes arrêtent de réfléchir. On croirait que Gonzalo parle pour qu'on l'écoute, mais en réalité il parle tout seul, il ménage des temps de réponse comme autant de petits silences éparpillés pour que nous puissions y mettre les pieds et le suivre de près, c'est un conteur d'histoires, sauf que ce sont des histoires d'un autre monde; il est bien meilleur que l'aumônier, qui ne raconte que la Bible. Mais un jour, quand nous serons devenus autres, pas ces gars qu'on transporte comme de la marchandise, quand nous pourrons décider de notre destin, Bordenface racontera cet épisode où, quand nous étions en route pour Cuba, le vent nous abandonna et nous enferma dans la mer ; il racontera la tragédie de l'équipage devenu fou, les plus désespérés buvant de l'eau salée et mourant peu après. Les gens l'écouteront, émerveillés, comme ils écoutent maintenant les histoires de la Compaña. »

« CETTE LIGNE QU'ON VOIT au fond, c'est Cuba, on y arrivera demain.
Monter enfin sur le pont et sentir la brise fraîche, voilà qui pendant quelques instants nous fait oublier que les parasites nous dévorent. Le spectacle des nuages qui s'étirent ressemble presque à la scène de l'Annonciation qu'on voit sur les retables.
Oreste n'en croit pas ses yeux. Il pense toujours, comme le lui disait Mamamaria, que n'importe qui peut infliger de la souffrance aux gars, trouver amusant de martyriser les pauvres, ceux qui ne savent pas. Il ne dit rien, mais au fond il se réjouit et veut qu'enfin ce soit Cuba, et qu'au moins toute cette histoire continue sur la terre ferme. Il va bientôt être vrai que Cuba existe, qu'on n'est pas sur les confins, ou en enfer. Il met sa main en visière pour se faire de l'ombre et voir, ou essayer de voir, au-delà de l'île, au-delà de la ligne vert sombre qui flotte dans le lointain.
En fin de compte, comprendre est aussi une façon de regarder. »

« LE SOLEIL CARESSE LES façades des maisons multicolores au milieu desquelles les palmiers agitent leurs cimes comme des foulards verts qui saluent calmement les arrivants.
Nous n'avions jamais vu de maisons multicolores, et cette image le long de la côte, sur la droite quand on franchit l'embouchure du port, nous accompagnera toujours comme la vision d'un rêve. La ville de La Havane est une ligne colorée de maisons basses, vertes, bleues, jaunes, roses... Un récif de corail posé sur la terre. En la regardant, Bordenface se rappelle le jour où sa mère l'avait emmené au pazo pour aider au grand ménage de printemps. On lui mit deux chiffons autour des pieds et il passa l'après-midi à sillonner les couloirs, patinant et faisant briller les planchers. Sa mère et les filles en uniforme sortaient les pièces en porcelaine des vitrines et les nettoyaient une par une, Bordenface les regardait, fasciné, quand il passait devant elles, comme on regarde ce qu'on ne comprend pas. C'était l'effet que lui faisait La Havane, une ville en porcelaine fragile, une ville peinte. Qui pourrait croire qu'une ville doit se parer de toutes les couleurs? Ma foi, une personne persuadée qu'il ne faut pas seulement y vivre, mais aussi s'asseoir devant elle pour l'admirer. »

« LES GARS, TOUS VÊTUS de blanc, chaussures neuves et chapeaux de paille, tous semblables, munis de houes et de piochons neufs, aspirent l'air nouveau le plus profondément possible et se mettent en rang sur la place, devant le capitaine général et les autorités. On dirait une troupe aguerrie. Ils regardent autour d'eux comme si leurs yeux ne parvenaient pas à tout voir, et c'est vrai qu'ils n'y parviennent pas. Ce lieu doit être bon, il ne peut y avoir que du bon sous cette lumière, un lieu inondé d'une telle lumière ne peut pas attirer le malheur, le malheur se cache, il ne pourrait pas survivre ici; comme le disait le père Arsenio, nous sommes dans la maison de Dieu, c'est ici qu'a dû se fabriquer le paradis. Nous autres venons d'un lieu très éloigné, je comprends maintenant pourquoi il est sans lumière, toute la lumière est ici. C'était donc vrai notre terre est très loin, et Cuba est juste à côté du soleil.
Les femmes ont les épaules nues et portent des rubans, les cochers sont des mulâtres vêtus de redingotes multicolores et de chemises à volants, les calèches sont découvertes. Sous les arcades des maisons basses, on voit les hamacs où sont allongés des messieurs bien habillés, qui fument en regardant la rue. 
Que peuvent bien manger ces gens ? »

« ICI, LES BOEUFS SONT une force motrice, à la fois bêtes de trait et nourriture. Les gars ne s'en doutent pas encore mais ils découvrent leurs compagnons de travail. Les animaux, eux, sont conscients de leur propre importance. Passer tant de temps à observer et à marcher lentement, ça incite forcément à la réflexion, raison pour laquelle ces bêtes prennent rarement une décision hâtive. Mais personne ne s'est jamais donné la peine de demander leur avis aux vaches et aux bœufs; on serait surpris de leur bon sens si on leur accordait de l'importance. On commet souvent l'erreur, à cause de leur aspect, de ne voir en eux que des êtres dociles, les gens prennent souvent le calme pour de la stupidité.
Dans les familles des bœufs cubains on se souvient encore de ces bêtes martyres auxquelles, lors d'une rébellion, les esclaves avaient coupé les tendons des pattes arrière à la machette, et qu'il avait fallu ensuite sacrifier d'une balle entre les deux yeux. Les malheureux avaient attaqué les bœufs, parce qu'ils n'osaient pas s'en prendre au chef mais ils n'avaient réussi qu'à retarder la livraison de la marchandise. Quand on n'a rien, on se contente d'un petit méfait. N'importe quoi, pourvu de se sentir vivant. »

« Ici, on apporte nos histoires, mais on ne peut pas toujours les raconter, parce qu'on n'est plus vraiment capabable de parler, même si certains les racontent quand même. De plus, il se passe un truc bizarre : soudain, dans un lieu éloigné, différent, sa propre histoire semble infiniment loin, on dirait celle d'un autre. On n'est plus tout à fait sûr, au fin fond de cette terre, après tout ce voyage, d'être encore ces gars qui se saluaient en se tapant presque dessus, tellement leurs corps débordaient d'énergie.
Oreste, par exemple, qui là-bas était le fils de sa mère, morte devant lui sous les sabots d'un cheval quelques jours avant le départ, est maintenant membre d'une brigade et entre dans un baraquement avec quarante-neuf autres. Il ne parle qu'avec trois ou quatre gars, et tout ce qui lui reste d'avant son départ est la peur que Bigorne finisse par lui écraser le nez. C'est étrange, mais nous sommes comme ça. Oreste ne pense plus à Pedro depuis des jours ; pourtant, il plonge la main dans sa poche où il conserve la terre ramassée devant sa maison, il sent qu'il s'accroche à un fil invisible, même si ce n'est pas vrai, tout est plus loin qu'il ne l'imagine. Le monde est petit, et à la fois grand, la distance parcourue n'est pas une longue ligne droite. Parfois, ou plutôt souvent, c'est un abîme dont on ne revient pas, même si on retourne au point de départ. »

« VOUS ÊTES ARRIVÉS AU TEMPS DE LA SÈCHE. C'est quoi, la sèche ? La saison sans pluie, quand on ramasse la canne, et qu'on dort à peine quatre heures. Quatre heures ? La canne n'attend personne, gamin. Mais, comment se peut-il qu'il ne pleuve pas pendant si longtemps ? Agustina sourit en remuant la marmite où elle prépare le déjeuner ; c'est une des premières esclaves arrivées dans cette plantation, et on dirait qu'elle parle toute seule. Debout, Le Tubard attend sa pitance et celle d'Oreste. Comment peut-on vivre en ne dormant que quatre heures ? Agustina éclate de rire, la bouche grande ouverte. On peut, gamin, oui, on peut tout faire quand on sait que les autres sont capables de nous tuer à coups de fouet si on refuse. On verra comment tiennent tes compagnons. Tu es d'où, Agustina ? Je suis créole. C'est quoi, créole ? Créole, c'est d'ici.
Agustina a neuf enfants, et elle sait qu'elle doit encore en donner six au patron pour gagner sa liberté : c'est l'avantage des femmes. Mais elle ne sait pas encore si elle veut être libre, car ce n'est pas facile de gagner sa vie à l'extérieur. Elle achèterait la liberté de ses enfants si elle le pouvait; les femmes sont ainsi : blanches ou noires, elles ont toutes cette manie de se détruire de l'intérieur, cette angoisse de voir le sol les dévorer dès qu'elles baisseront la garde, c'est pourquoi elles ne se préoccupent que de la vie des autres. »

« LA FIÈVRE DISPARAÎT, MAIS Oreste a depuis quelques jours une douleur vive à l'épaule, comme si le démon le tirait par le bras, comme si dans cette île le démon en personne essayait de l'entraîner vers un lieu indésirable. Le démon peut donc venir jusqu'ici ? Pardi, bien sûr, le démon est partout, comme Dieu.
Le Tubard a perdu sa pâleur, car le soleil colore tout ce qu'il touche; il a pourtant l'air plus mort que jamais, en effet, l'homme conscient d'être une proie se comporte comme un mort imminent. Tu entends ? Pourquoi nous enferme-t-on ? Pour nous empêcher de nous sauver ? Je ne sais pas, Oreste. Nous sommes des travailleurs, nous ne voulons pas nous enfuir, alors pourquoi nous enferme-t-on ? Je n'ai jamais refusé un travail. Moi non plus. Personne ne fuit le lieu où on le paie.
Le baraquement est plongé dans l'obscurité et on entend les gars respirer fort, mais Le Tubard et Oreste sont réveillés, la lumière de la lune se faufile à travers les barreaux du lucarnon et donne l'impression que nous sommes dans une gigantesque souricière. »

« Les cannes fraîchement coupées portent le sang des mains novices qui les récoltent. La douleur va de la pointe des doigts jusqu'à la colonne vertébrale, comme si un fer chauffé à blanc traversait les muscles.
Quelle main souffre le plus ? Celle qui attrape la canne à la base ou celle qui la coupe ? Celle qui tient la canne: car elle encaisse le choc de ta machette. »

« Les gars les plus proches s'interposent entre Bigorne et le fouet. Jérémie, du haut de sa stature de géant, continue de cingler dans le tas, de frapper tout le monde, n'importe qui, et il crie à ses acolytes de venir l'aider. Cet homme grand comme une montagne réclame de l'aide, face à quelques gars qui protegent un mort et ne se défendent pas. Il les attaque avec un fouet qui a goûté le sang de tous les esclaves. »

« Oreste cherche autour de lui une bonne pierre. Bigorne s'appuie sur son épaule et tout à coup ils ne font plus qu'un, parce qu'il ne faut pas oublier que survivre nous rend égaux. »

« LES ENFANTS, CEUX-LÀ MÊME QUI se baladent tout nus comme des petits animaux, attrapent des lucioles et les mettent dans des bocaux pour s'éclairer, où ils les laissent mourir, asphyxiées. Comme tout est différent quand on traverse l'océan, ici les lucioles s'appellent des « lampyres » et ressemblent à des scarabées. Les enfants vous les montrent et vous proposent de les échanger contre une bouchée de riz. Au bout de quelques jours, ils n'ont même plus peur de vous aborder.
Ici, la lumière est écrasante ; quand le soleil disparaît, persiste cette obsession de s'éclairer. D'après Agustina, la vieille esclave qui donne à manger, cette terre est maudite à cause de toute la cruauté qui la hante. Le sol que l'on foule aux pieds a été arrosé de larmes, ce qu'on plante pousse à grand renfort de sueur et de sang.
Voilà peut-être la raison de cette obsession pour la lumière, peut-être est-elle plus ténébreuse dans l'obscurité : la beauté disparaît et le monde devient un lieu hostile où toutes les atrocités sont possibles. Une fois qu'on a perdu la beauté, il ne reste nulle part où poser le regard. »

« Combien de mots faut-il pour raconter le malheur ? Lesquels choisir, pour qu'ils parlent à notre place ? Assurément, aucun de ceux qui ont un sens de ce côté-ci de l'océan écrire à ceux qui sont restés derrière nous, c'est écrire au monde que nous avons quitté. En supposant que reste encore debout un peu de tout ce qui nous a précédés. »

« Le genou se brisera peut-être contre le sol, mais à quoi me servent mes genoux si je ne peux pas danser, je préfère les briser moi-même, ça ne regarde pas les autres. La musique est une sorte de prière ou de chant qui jamais ne s'arrête, qui se répète en disant et contredisant, dans une langue qui n'existe pas, ou qui existe pour d'autres. De ce côté-ci, tout change, tout a changé, les mots ont changé, celui qu'on est change aussi, et, tout à coup, danser, c'est peut-être revenir.
Quand Bigorne tombe enfin par terre, nauséeux, épuisé, brisé, les pieds continuent de répéter pointe, talon ; pointe, talon ; comme si le corps ne lui appartenait plus, comme s'il appartenait soudain à un autre qui lui imposait de gesticuler même s'il était presque mort, même si ses pieds saignaient, même si son corps lui faisait aussi mal que celui d'un mort-vivant. »

« POINTE, TALON.
Pointe, talon.
Drôle d'idée, de danser avec un corps en morceaux ! D'où vient cette force qui me fait sauter encore et encore, comme si je ne pesais rien ?
Pointe, talon ; pointe, talon et balancé ; virevolte et pointe, talon.

Danser pieds nus et soulever la poussière du sol, c'est tout ce que demande le sol, qu'on soulève sa poussière, quelqu'un, un cheval ou une danse, danser comme si le sol prenait feu.
Pointe, talon ; pointe, talon. Le soleil me brûle les yeux, je vois des taches noires mais je ne peux m'empêcher de danser, comme si le vent me maintenait au-dessus du sol. 
Pointe, talon ; pointe, talon.

Les tambours résonnent à la base de la colonne vertébrale, me portant au-dessus de mon centre de gravité; je suis léger comme un moineau, comme ces petits oiseaux qui s'abreuvent d'une goutte d'eau.
Pointe, talon ; pointe, talon.

Virevolte. »

Quatrième de couverture

En 1853, Oreste, Bigorne et José, comme d'autres jeunes Galiciens, sont prêts à tout pour sortir leur famille de la misère. Quand un ancien compatriote les invite à partir travailler dans des plantations de canne à sucre à Cuba, s'ouvre l'espoir d'une vie enfin meilleure. Mais dès le premier pas sur le bateau, ils sentent qu'un piège s'est refermé sur eux. Arriveront-ils à reprendre en main leur destin ?

S'inspirant d'un terrible fait historique méconnu, Azucre est un roman d'aventure qui délivre à ses lecteurs une leçon de courage face à l'injustice.

Bouleversée par la lutte de ces jeunes gens pour retrouver leur liberté, Bibiana Candia s'est lancée dans l'écriture de cette épopée aux ambiances immersives. Depuis sa parution en 2021 en Espagne, ce premier roman a reçu de nombreux prix dont celui des libraires de la ville de Madrid.

Les Éditions dy Typhon,  mars 2024
157 pages
Traduit de l'espagnol (Espagne) par Claude Bleton et Émilie Fernandez 

lundi 27 mai 2024

Les frères Lehman ★★★★★ de Stefano Massini

Quel livre, quel pavé !
Quel souffle !
Immense moment de lecture, immense bouquin. Grandiose ! Le travail de l'écrivain est remarquable. Il fallait oser cette écriture en vers libres, non dénuée d'humour sur un sujet plutôt ardu - c'est mon.avis ;-) - qu'est la finance.

Une rencontre hors norme avec cette famille qui a baigné dans les chiffres - l'auteur en relate les débuts, les choix, les doutes, l'ascension, les difficultés qui ont parsemés les chemins empruntés par les Lehman se succédant les uns les autres à la tête de leur empire au fil des décennies.

Ravie de ce moment de lecture, j'en suis sortie instruite, avisée, amusée, abasourdie... Il y a comme un sentiment de satisfaction à avoir tourné la dernière page de cet opus, clairement accessible malgré cette structure en vers libre mais néanmoins, dense et volubile.

Un livre qui rejoint la pile des gros gros pavés qui sonnent un peu comme des défis - Confiteor en occupe la première place pour le moment ;-)

Je recommande vivement !

« Vue de près
en ce froid matin de septembre
observée sans bouger
tel un poteau télégraphique
sur le quai number four du port de New York
l'Amérique avait surtout des airs de carillon :
une fenêtre s'ouvrait ?
une autre se refermait
une charrette virait à un coin de rue ?
une autre apparaissait plus loin
un client quittait une table ?
un autre s'asseyait,
« comme si tout était préparé », pensa-t-il 
et, un instant,
- dans cette tête qui brûlait de la voir depuis des mois - 
l'Amérique
la vraie Amérique
ne fut ni plus ni moins qu'un cirque de puces
en rien imposante
plutôt drôle.
Amusante.»

« À droite, en bas et à l'intérieur du comptoir
étoffes enroulées
étoffes brutes
étoffes enveloppées
étoffes repliées
tissus
linge
chiffons
laine
jute
chanvre
coton.
Coton.
Surtout du coton
ici
dans cette rue ensoleillée de Montgomery, Alabama,
où tout - c'est connu - tient
repose,
sur le coton.
Coton
coton
de toutes sortes et qualités : 
le seersucker 
le chintz
la toile à drapeaux
le beaverteen
le doeskin qui ressemble au daim
et pour terminer 
le dénommé denim 
cette futaine robuste, 
tissu de travail, 
- « il ne se déchire pas ! » -
est arrivée d'Italie en Amérique
- « il ne se déchire pas ! » -
ce bleu à chaîne blanche
que les marins de Gênes emploient pour emballer les voiles
le dénommé blu di Genova
en français bleu de Gênes
déformé et devenu en anglais blue-jeans:
il faut le voir pour le croire :
il ne se déchire pas.
Baroukh HaShem! pour le coton blue-jeans des Italiens.
»

«  Dommage qu'il n'y ait rien de plus dérangeant
pour un Cerveau
que le sort ingrat de tomber amoureux :
il est bien connu en effet
que de tout ce qui se meut au monde l'amour
est ce qu'il y a de moins cérébral. »

« HANOUKKA

Baroukh ata Adonai 
Elohènou mélekh haolam 
acher kidéchanou bemitsotav 
vetsivanou lehadlick nère 
chèl Hanoukka*

C'est le soir de Hanoukka 
le moment où Henry allume la septième bougie 
debout derrière la table 
avec toute la famille 
Baroukh HaShem ! 
C'est le soir de Hanoukka 
avant d'ouvrir les cadeaux 
quand à la porte des Lehman 
on frappe si fort que tout semble s'écrouler. 
On n'a jamais vu Crâne-rond Deggoo aussi agité 
privé de son chapeau de paille 
il tremble, pleure, crie :
« God bless you, Mister Lehman : le feu ! 
Aux plantations, le feu ! »
* Bénédiction pour l'allumage des bougies (fête de Hanoukka) : Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu. Roi du monde, qui nous a sanctifiés par Tes commandements et nous a ordonné d'allumer la lumière de Hanoukka.  »

« CHERS FILS, S'ENRICHIR N'EST PAS UN COMMERCE, 
C'EST UNE SCIENCE. SOYEZ RUSÉS, MAIS ÉGALEMENT
PRUDENTS,
VOTRE DÉVOUÉ PÈRE. »


« « Si vous ne vendez plus, à quoi vous sert un magasin ? »
« En réalité, nous vendons encore, Mister Newgass. »
« Que vendez-vous ? »
«Nous vendons du coton 
Mister Newgass. »
« Le coton n'est-il pas du tissu ? »
« Quand nous le vendons... il n'en est pas encore 
Mister Newgass. »
« Et si ce n'est pas du tissu, qui vous l'achète ? »
« Ceux qui le transformeront en tissu 
Mister Newgass.
Nous sommes au milieu, voilà.
Nous sommes au milieu, Mister Newgass. »
« Qu'est-ce donc que ce métier, 
être au milieu ? »
« Un métier qui n'existe pas encore,
Mister Newgass :
nous l'avons inventé nous-mêmes. »
« Baroukh Hashem !
Personne ne vit d'un métier qui n'existe pas ! » 
« Nous si, les Lehman Brothers.
Notre métier est celui de... »
« Allez, quoi ? »
« C'est un mot inventé :
nous sommes des intermédiaires, voilà. »
« Ah! Et pourquoi devrais-je donner ma fille à 
"intermédiaire" ? »
« Parce que nous gagnons de l'argent,
Mister Newgass!
Ou mieux nous en gagnerons. 
Je le jure : ayez confiance en moi. » »



« Mayer vit à Montgomery, 
où le coton est chez lui. 
Emanuel habite New York 
où le coton se mue en billets de banque. 
Mayer vit à Montgomery 
au milieu des plantations du Sud. 
Quand il parcourt la grand-rue en voiture 
les Noirs se décoiffent par respect. 
Emanuel vit à New York, 
et quand il traverse Manhattan en voiture personne ne se décoiffe
car New York compte des centaines d'hommes comme lui.
Malgré tout, Emanuel a le sentiment d'être l'unique
le plus grand
et il n'y a rien de plus dangereux qu'un bras 
qui a l'impression d'être grand : 
un cerveau dans le pire des cas pense en grand 
hélas, un bras agit.  »

« Il avait une épouse. 
Un siège à Montgomery.
Un bureau à New York.
Des liasses de billets de banque au coffre
24 fournisseurs de coton au Sud.
51 acheteurs au Nord
le tout saupoudré d'un glaçage sucré.
Bercé par ces pensées
il sombrait avec sérénité
dans le sommeil
quand le temps d'une fraction de seconde
un vent glacial
lui caressa l'oreille : 
une seule chose au monde
risquait de tout détruire,
une guerre
entre le Nord et le Sud.
Mais ce n'était qu'une mauvaise pensée,
une de ces pensées qui vous caressent l'oreille au moment de
vous endormir.
Il l'enferma dans un tiroir
et
s'abandonna tranquillement
au sommeil. »

« Depuis que les Nordistes ont gagné la guerre le sucre est un marché plat.
Plus d'esclaves
plus de travail
plus de marchandises
plus de gains :
plus de douceur
mais de l'amertume.

De fait on ne vend plus de sucre,
on investit dans le café.
Plus lucratif.

Le problème, c'est que le sucre se voyait, comme le coton. 
Pas le café. Il pousse au Mexique, au Nicaragua.
Pour ne pas dire plus loin, au Brésil.
Il se peut qu'il y ait encore là-bas des gens
à qui briser le dos
alors qu'ici une fois les esclaves libérés
tout le monde exige un salaire.

Le café est donc intéressant.
On l'achète, on l'embarque dans des bateaux
on le débarque partout,
prêt à être vendu
par ceux qui savent en augmenter le prix
réduire les coûts du transport
s'occuper des fournisseurs.
Bref, par ceux qui par profession
aiment négocier. »

« Ce n'était pas tout. 
Emanuel Lehman 
ne pouvait qu'estimer enthousiasmant 
le fait que, pour donner du pain au grand repas de l'industrie, 
tous ces gens 
venus de toutes parts 
grattaient l'intestin de la Terre 
et lui volaient rien de moins que de l'énergie. De l'énergie pure. »

«  du matin jusqu'au soir
sans interruption
car ce qu'il y a d'exceptionnel 
- du moins aux yeux de Mayer -
c'est que là, à Wall Street,
il n'y a ni fer
ni tissu
ni pétrole
ni charbon
il n'y a rien
et pourtant
tout est là
jeté
parmi des montagnes
des avalanches
de mots :
bouches ouvertes
qui soufflent soufflent soufflent de l'air
et parlent
et disent
et négocient
et crient
du matin jusqu'au soir
sans interruption
et
dehors
devant ce temple de mots
Solomon Paprinski
à partir d'aujourd'hui
effectuera son exercice
tous les jours
debout sur le fil.»

« Cher Sigmund, dans les affaires
dire "confiance"
équivaut à dire "force"
car
personne au monde
ne confie son argent
à un tiroir
à la serrure cassée.
Le mécanisme est identique
il n'y a pas de différence :
à chaque instant
le système financier
détermine dans quel tiroir
son argent sera le plus en sécurité
et pour ce faire
examine les serrures
la résistance du bois
la forme de la clef surtout 
demande partout 
impitoyablement 
quelle a été au fil du temps 
la réputation de l'écrin. 

« Bien sûr, mon oncle : j'ai compris. 
C'est très clair et je vous en remercie. »

« J'insiste, Sigmund : la confiance est force voilà pourquoi il faut la défendre bec et ongles. »

« Bec et ongles, mon cher oncle, naturellement. »

Oui. Bec et ongles. 
Telle est la raison pour laquelle, 
a ajouté Mayer, 
Wall Street
évoque un marché aux poissons : 
chacun crie les mérites de son étal 
chacun s'égosille pour vendre ses thons 
chacun vante ses rougets 
chacun méprise les dorades d'autrui 
et il suffit d'une caisse de sargues 
placée à moitié prix
pour changer à l'improviste inexplicablement le destin commercial du hareng ou de la perche.

« Je vois très bien tout le tableau, mon cher père :
je suis prêt à accomplir mon devoir. »

« Ton devoir consiste à esquiver les couteaux »
a conclu son cousin Philip 
juste avant de tourner au coin de la rue. 
« Résumons-nous :
il n'y a qu'une seule règle pour survivre à Wall Street et elle consiste à ne pas succomber 
ce qui signifie 
que le financier ne doit pas 
lâcher prise un instant: 
qui s'arrête est perdu 
qui reprend son souffle est mort qui s'installe est piétiné 
qui réfléchit peut le regretter amèrement 
et donc courage, cher Sigmund :

chaque banquier est un guerrier 
et ceci est le champ de bataille.
Je suis sûr que tu seras à la hauteur.
Dans le cas contraire, n'oublie pas :
le rire hystérique
est préférable aux pleurs
et le bavard l'emporte sur le bégayeur.
En gros
on ne se trompe jamais en exagérant.
Si quelque chose tourne mal,
ne dis pas que tu es un Lehman
et vice versa
si tout se passe bien 
martèle-le pour qu'on l'entende. [...] »»

« Jamais au grand jamais
Sigmund n'aurait imaginé 
qu'il existait sur la planète Terre 
un endroit 
où les mathématiques 
se muaient en religion
et où ses rites 
chantés tout haut 
n'étaient que des refrains numériques.

Le première conversation qu'il perçut, 
entre deux énergumènes barbus 
fut en effet la suivante :
« Salut, Charles. »
« Bonjour, Golfaden. »
« Tu appliques le 12,70 ? »
« 14,10 ! »
« Net ? »
« Avec 3 et demi de frais. »
« 11,10 par combien ? »
« 91 ou tout au plus 94. »
« Tu as fait une hausse de 2%. »
« Après que j'avais baissé de 4. »
« Moi je t'applique le 12,45. »
« Si tu y arrives. »
« Avec toi on ne peut pas discuter. »
« Dans ce cas au revoir. »»

« Obligations ?
Inventions modernes. »

« Charles Dow
s'est présenté
pour interviewer
les présidents émérites.
Philip s'est assis
au fond de la salle et a écouté sans broncher.
Mais à la question :
« Si la banque était une boulangerie quelle serait la farine ? »
Emanuel a répondu :
« Les trains ! »
Mayer :
« Le tabac ! »
De nouveau Emanuel:
« Le charbon ! »
Et Mayer :
« Autrefois le coton ! »

Alors
Philip
a pris la parole
et commenté l'Écriture
comme un gamin à sa bar-mitsvah pour être accueilli, au Temple, parmi les adultes : 
« Cher monsieur Dow
la farine de votre question
n'est
ni le commerce
ni le café
ni le charbon
ni le fer des rails :
ni mon père ni mon oncle ici présents
ne craignent de vous dire que nous sommes commerçants
d'argent.
Les gens normaux, voyez-vous, 
n'utilisent l'argent que pour acheter. 
Mais ceux qui - comme nous - possèdent une banque
utilisent l'argent 
pour acheter de l'argent 
pour vendre de l'argent 
pour prêter de l'argent 
pour changer de l'argent 
et c'est avec tout cela 
que 
croyez-moi 
nous pétrissons notre pain. » »

« Le mécanisme est simple :
une banque ayant un débiteur 
vend ce crédit à une autre mettons
qui l'achète à un prix inférieur. 
« En d'autres termes » a expliqué Philip à son père 
« si vous me devez 10 dollars 
et que je crains que vous ne me remboursiez pas 
je peux transmettre cette dette à un autre 
qui, évidemment, ne me versera pas 10, mais 8 dollars : 
pour moi c'est une affaire car j'encaisse au moins 8 sur 10 
pour lui c'est une double affaire 
parce qu'il a certes dépensé 8 tout de suite, 
mais quand vous le paierez vous lui en donnerez 10 
et il en gagnera 2 sans rien faire. 
Multipliez, mon cher père, par cent débiteurs
ce sont 200 dollars que la banque empoche.
Nous pourrions même hasarder 
que la haute finance espère 
que les gens ne paient pas leurs dettes : 
un prêt sans problème est certes une bonne affaire, 
mais une dette cédée à un tiers 
est une occasion exceptionnelle. 
Mon invention vous plaît-elle ? » »

« Le petit connaît les races 
il distingue un barbe d'un écossais
un arabe d'un pur-sang 
il connaît la valeur de l'un
et la valeur de l'autre.
Car ici à New York
depuis que le nouveau siècle a commencé
le mot d'ordre est valeur.
Tout
a un prix
toute chose a une cotation.
Tout à New York
porte une étiquette 
comme les chaussures dans les vitrines
comme les fruits sur les étals
mais le frisson
le vrai frisson
réside dans le fait que
ce prix
peut
doit
toujours
se transformer
changer
changer
changer. »


« Donnez-moi mon argent. 
Quel argent ?
Il n'y a pas d'argent.
L'argent, c'est un fantôme.
L'argent, ce sont des chiffres.
L'argent, c'est de l'air. »


« La peur des autres.
Se répand partout.
Dans la banque en particulier 
songe Harold en regardant l'enseigne : 
les autres sont si présents chez nous 
que nous les portons même dans notre nom 
LEHMAN BROTHERS. »

Quatrième de couverture

11 septembre 1844, apparition. Heyum Lehmann arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kilos en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui.

15 septembre 2008, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans.

Comment passe-t-on du sens du commerce à l'insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu'aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d'exercer ?

Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l'esprit et la lettre ?

Par le récit détaillé de l'épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l'humour toujours.

Par une histoire de l'Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides.

Éditions Globe,  septembre 2018
838 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
Prix Médicis Essai 2018
Prix du meilleur livre étranger 2018