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vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

jeudi 29 décembre 2022

Trois sœurs ★★★★☆ de Laura Poggioli

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime », affirme un proverbe russe. 

IMPENSABLE.

Laura Poggioli revient sur un drame familial qui s'est déroulé à Moscou, il y a quelques années : trois soeurs violentées psychologiquement et physiquement par leur père. Une relation criminel-victimes dans tous les aspects de la vie quotidienne.
« Mikhail Sergueïevitch Khatchatourian était grand, large, imposant, les yeux noirs perçants, le ventre débordant. Il était terrifiant, et les clichés de lui abondamment partagés en ligne entretenaient son image d'ogre. »
Le 28 juillet 2018, elles l'assassinent. 

Si vous êtes, en ce moment, plutôt lecture récréative, passez votre chemin. Revenez-y plus tard, si le coeur vous en dit ; car l'écriture vaut le détour. Et le sujet forcément, fait de cette lecture une lecture nécessaire.
Elle est difficile, certains passages sont glaçants. Le système judiciaire russe est accablant, cruel, lamentable envers les femmes. Je suis passée par une multitude d'émotions, de la colère à la tristesse, de l'incompréhension à l'effroi. 
« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »
Laura Poggioli parsème et enrichit le récit de ce fait divers de sa propre expérience. J'ai trouvé son témoignage très à propos, courageux, il apporte, mon avis, à de la puissance à cette bouleversante lecture.  
« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« Des voix s'étaient élevées, et leur histoire était devenue un symbole de l'indifférence des autorités et de nombreux citoyens face aux violences domestiques. Un an plus tôt, elles avaient été largement dépénalisées dans le pays. Les peines encourues étaient déjà minimes, mais il n'arrivait désormais plus rien à un mari violent. Les actes qui entraînaient auparavant une condamnation pour coups et blessures n'étaient plus passibles que d'une simple amende, placés au même niveau qu'un excès de vitesse. Une limite avait quand même été mise aux cas de récidive et de blessures graves, mais pour que récidive il y ait, encore fallait-il un dépôt de plainte.
Ce qui se passait au sein des foyers devait y rester, de nombreux Russes le pensaient, pas tous bien sûr: il y avait quelques associations, des activistes, des avocats qui se battaient pour dénoncer cet état de fait et réclamer une nouvelle législation. Mais beaucoup voyaient d'un mauvais œil tout ce qui ressemblait de près ou de loin à ce qui se pratiquait à l'Ouest. La libération de la parole autour des violences faites aux femmes, le mouvement #MeToo, c'était le symbole de la faillite de l'autorité morale qui menait à leur perte les sociétés En Russie, il avait ce proverbe qui disait « Biot - znatchit lioubit - s'il te bat, c'est qu'il t'aime », et les proverbes, c'est comme le passé: quand on ne sait plus où on va, on s'y agrippe pour se persuader qu'on est du bon côté. »

« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« En cherchant des informations sur les violences intrafamiliales, j'étais tombée sur le reportage « Russie: SOS femmes en danger», diffusé sur Arte en octobre 2017, neuf mois après la dépénalisation des violences domestiques dans le pays. On y voyait une jeune femme appeler la police à plusieurs reprises pour dire que son mari la battait. Elle était en danger. Une policière lui répondait qu'elle ne pouvait rien faire mais qu'elle enverrait quelqu'un sur place si elle était assassinée. On entendait exactement cela. Et la jeune femme mourait quelques heures après cet appel. On entendait son père raconter cette histoire dans ce court reportage, traînant sa douleur d'un banc à l'autre, d'un parc à l'autre d'une petite ville périphérique sans couleur. Une voix anonyme racontait une histoire anonyme, une histoire qui ressemblait à des dizaines d'autres, à des centaines d'autres. Je m'en rendais compte avec stupeur en poursuivant mes recherches. »

« « Il n'était pas vraiment mauvais, tu sais, il buvait parce que la vie était compliquée, et puis après il n'arrivait plus à se contrôler. » Combien de fois avais-je entendu cela quand on évoquait ces temps passés ? Pourtant, moi, quand je bois, je ne roue personne de coups. Je fais du mal à moi, rien qu'à moi. »

« Fondée par l'activiste Aliona Popova, l'organisation Ti Ne Odna (Tu n'es pas seule) a rendu publiques sur les réseaux sociaux les affaires de meurtre, de tentatives de meurtre et de lésions corporelles auxquelles elle avait accès. Je ressentais le même écœurement à chaque affaire qu'elle partageait. S'il te bat, c'est qu'il t'aime.

C'est sûrement parce qu'il l'aimait que, le 22 septembre 2020, un habitant de Voronej, après une dispute, a incendié la voiture dans laquelle étaient assises sa fille de un an et sa femme. Il a aspergé la carrosserie avec de l'essence et y a mis le feu de l'intérieur avec des briquets. La mère a réussi à ouvrir la portière du véhicule en flammes et à faire sortir sa fille, brûlée au premier degré.

C'est sûrement aussi parce qu'il l'aimait que Sergueï Koukouchkine a violé sa fille d'un an et demi. Et c'est sûrement parce qu'il était le cet amour filial que le tribunal du Tatarstan l'avait acquitté deux fois en 2020, estimant que garant de «l'accusé n'avait aucune envie de satisfaire ses besoins sexuels», faisant fi de l'expertise du médecin ayant examiné l'enfant à l'hôpital et informé la police de la présence de blessures révélatrices d'abus sexuels, et du fait que l'homme ait regardé le jour même une vidéo dans laquelle un homme enfonce son index dans un vagin artificiel.

C'est sûrement enfin parce qu'il les aimait que Mikhail Khatchatourian s'en est pris à ses trois filles. « Les douleurs physiques et psychiques infligées par le père à ses filles pendant des années sont considérées comme des circonstances atténuantes mais on ne peut pas affirmer qu'elles constituent le mobile de l'attaque. Elles ne suffisent donc pas à justifier la prise en compte de la légitime défense. » Les conclusions de l'enquête ont été rendues le 14 juin 2019, près d'un an après le crime: Krestina et Angelina, majeures au moment des faits, devraient être jugées pour « meurtre commis en groupe avec préméditation », un crime passible de huit à vingt ans de prison. »

« Krestina s'égosille en repoussant sa grand-mère qui ne cesse de la pincer avec ses doigts rugueux. Pour qui elle se prend cette vieille mégère avec son poil au menton, ses cheveux filandreux, sa peau décatie et son cœur desséché ? Krestina ne peut plus la supporter, comme elle ne supporte plus les amis de son père, les Artiom, les Smbat, les Mihran, qui toujours se taisent, qui ne les défendent jamais, ou qui les salissent de leurs rires gras. Nom de Dieu, qu'est-ce qu'elle fout là, qu'est-ce que sa mère, son frère, ses sœurs et elle foutent là, qu'ont-ils fait pour mériter ça? Ce tyran de père, cette vieille folle de grand-mère, ces insultes, ces coups, cette violence, partout, tout le temps ? Qu'est-ce qu'elle a fait, sa mère, pour se retrouver la joue à moitié calcinée par la pomme de terre encore brûlante sur laquelle son père a collé son visage, empoignant ses cheveux, insultant, humiliant ? »

« Aurelia et Mikhaïl étaient nés en URSS, dans les Républiques soviétiques socialistes de Moldavie et d'Arménie, et il fallait se représenter la brutalité des changements qui avaient suivi l'effondrement du système pour imaginer le Moscou dans lequel la jeune femme avait atterri. Quand la grande écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, évoque dans La Fin de l'homme rouge la vitesse avec laquelle le communisme a été balayé du jour au lendemain, on peut toucher du doigt le tsunami émotionnel qui a pris tout le monde à la gorge pendant ces années-là. Parce que en Russie, en 1991, quand l'Union soviétique s'est effondrée, « les gens se débarrassaient de leur carte du Parti comme d'un objet inutile. On n'arrivait pas à y croire... Mais en quelques jours, tout avait changé. On lit dans des Mémoires que la Russie tsariste a changé de peau en trois jours. Eh bien, le communisme aussi. En quelques jours. Cela dépassait l'entendement...».
Après leur avoir inculqué l'horreur du capitalisme pendant soixante-quatorze ans, on a gentiment invité les anciens Soviétiques à acheter et à vendre tout ce qu'ils pouvaient, et n'importe qui s'est mis à récupérer des outils, de l'électroménager, de la vaisselle, des vêtements, tout ce qu'il était possible de trouver, pour le revendre, faire du commerce et créer son business. C'est ce que la mère de Marina a fait. Des abords de l'usine Severstal où son mari travaillait, elle s'est mise à courir en Turquie, en Allemagne, pour aller acheter tout un tas de fringues, et les stocker, les écouler. Une douzaine d'années après, elle avait pris son rythme de croisière et je la verrais débarquer à l'obchtchejitie, les bras chargés de sacs plastique remplis de ses dernières trouvailles. Elle s'était adaptée. Pour d'autres, c'était beaucoup plus compliqué. »

« [...] la place Loubianka, le quartier général de toutes les polices politiques soviétiques, où tant de gens avaient été torturés. En m'en approchant, je sentais un peu de leur humanité, comme si quelque chose d'eux à cet endroit-là avait subsisté. J'aimais visiter le musée Maïakovski construit sur cette place, ressentant toujours la même émotion devant la reconstitution de la petite pièce où le poète s'était suicidé et ses derniers vers inscrits sur les murs: « Lioubovnaïa lodka razbilas' o byt - La barge de l'amour s'est brisée contre le quotidien. » Dans la pudeur du mot «quotidien », il y avait la violence d'un régime qui avait dépossédé son peuple de la pensée, de l'intégrité, de la liberté. Depuis, je n'ai plus jamais été tentée par les idées de révolution, par le « soleil trompeur » de la pensée pure, qui apparaît de façon si limpide dans le film des années quatre-vingt-dix auquel le réalisateur Nikita Mikhalkov a donné ce titre, ni par ceux qui se sentent investis d'une mission et qui vantent les mérites d'une quelconque forme de « rééducation ».»

« Quand les violences domestiques ont explosé en France pendant le premier confinement, j'ai vu un reportage sur le sujet. Les voisins s'inquiétaient du bruit dans l'appartement d'à côté, la police arrivait, on entendait la femme pleurer, l'homme hurler, les coups tomber, mais la femme disait aux policiers que son compagnon n'avait rien fait, qu'ils avaient mal compris, que ce n'était pas ce qu'ils croyaient. On ne les balayait pas facilement la honte de soi, la peur des représailles, la culpabilité.
En Russie aussi les violences faites aux femmes ont augmenté durant le confinement, mais aucune étude n'a été faite à ce sujet. La journaliste Nastia Krasilnikova l'évoque dans la série documentaire Khvatit! (Assez!). Dans chacun des six épisodes de cette enquête, l'une des premières du en Russie, elle décortique le sexisme qui imprègne genre réalisées la société, le rôle joué par Internet, les maltraitances sur les enfants, les violences obstétricales, le poids de la religion, les mécanismes de la violence conjugale et de l'emprise psychologique. On n'a pas l'habitude de parler de ces sujets en Russie, ils font partie de ce qui est supposé rester dans l'intimité des foyers. »

« On sait aujourd'hui combien les traumatismes vécus par un peuple, une communauté, une famille, peuvent avoir un impact sur les descendants, sur ceux qui portent d'une façon ou d'une autre cette histoire, même éparpillés sur d'autres continents. Les origines arméniennes de Krestina, Angelina et Maria avaient certainement pesé sur la construction de leurs personnalités. Que revivaient-elles de ce passé collectif quand leur père leur enlevait leur innocence, leur intégrité physique, leur liberté ? Qu'avaient-elles purgé un soir de juillet 2018 en l'assassinant sur le sol de l'entrée de l'appartement de la chaussée Altoufievo ? »

« Mais ce qui se passait dans l'intimité de la pensée était particulièrement difficile à appréhender en Russie, parce qu'on parlait d'un peuple qui avait vu ce territoire sacré violé pendant plus de sept décennies - le totalitarisme étant une violence que nous, qui ne l'avons pas vécue, ne pouvons pas nous représenter. En Union soviétique, l'État était entré dans la tête des hommes et des femmes, niant à l'individu le droit d'exister pour lui seul. On avait fusillé les aristocrates, les bourgeois, les propriétaires, les religieux. Ensuite, il avait fallu rééduquer tous les autres, leur apprendre ce qu'on attendait d'eux désormais, enlever de leurs crânes ce qui pouvait résister, détruire des livres, empêcher les poètes et les romanciers d'écrire et les artistes de créer librement, parce qu'il n'y avait plus qu'une vérité. »

« L'esprit humain trouve toujours une façon de contourner l'adversité. De très nombreux Russes avaient commencé à recopier des textes à la main dans des petits cahiers qu'on se passait de foyer en foyer. Les proches des poètes apprenaient leurs vers par cœur, pour que, si ces petits cahiers venaient à disparaître, les vers restent imprimés dans la mémoire d'au moins un être humain, voire de plusieurs, car n'importe qui alors pouvait se retrouver condamné, envoyé au goulag, pour dix ans, vingt ans.

Dans la violence totalitaire, l'intime n'existait plus. On avait d'abord décidé de nationaliser toutes les propriétés et de réattribuer les logements en fonction du nombre de personnes qui y vivaient. On avait appelé cela des appartements communautaires, des komounalki. On collait une famille par chambre, on se partageait la cuisine, la salle de bains, il n'y avait plus aucune intimité, et pour avoir des rapports sexuels hors du regard des enfants et des voisins, on pouvait toujours s'enfermer dans les toilettes. Et puis, évidemment, tout le monde s'espionnait. Le plus vil ressortait: ton voisin t'embêtait ? Un petit courrier et c'était réglé. Tu l'avais entendu critiquer le camarade Lénine ou plus tard le camarade Staline ? Alors le goulag, il le méritait. Ou peut-être n'avait-il jamais critiqué le premier secrétaire du Parti ailleurs que dans le secret de son crâne auquel tu ne pouvais pas accéder, mais tant pis pour lui, il n'avait qu'à pas t'ennuyer. »

« Dès le début de la médiatisation de l'affaire, l'usage régulier du titre « Trois soeurs » a fait écho, dans l'imaginaire collectif, à la pièce d'Anton Tchekhov. Quand il l'a écrite, en 1901, cela faisait des années qu'il fréquentait les jeunes écrivains révolutionnaires, et déjà six ans que Lénine était entré activement en politique. Au début de la pièce, Irina, Maria et Olga Prozorov partagent avec leur frère Andreï et sa femme Natalia la maison familiale située dans un chef-lieu de province dont on ne connaît pas le nom. Les trois sœurs rêvent de retourner vivre leur vie de jeunes bourgeoises éduquées à Moscou où elles sont nées et où leur frère se voit faire carrière comme professeur d'université, loin de cette ville de garni- son où elles ne fréquentent que des militaires. Mais peu à peu, de désœuvrements en amours contrariées, leurs rêves vont être enterrés. Personne n'ira vivre à Moscou. Natalia dépouillera ses belles-sœurs de leurs biens, et deviendra la maîtresse incontestée de la maison des Prozorov.

Un monde disparaît, tandis qu'un autre voit le jour. Il ne restera bientôt plus rien de ces petits bourgeois sympathiques mais désœuvrés. Et, si la pièce de Tchekhov plaît toujours autant aujourd'hui, c'est parce qu'à travers les destins de ses héroïnes, ce sont toutes les faiblesses de la société du début du siècle dernier qui apparaissent, alors que se profilent quelques-unes des failles de la société nouvelle qui lui succédera, à partir d'octobre 1917. La rapidité avec laquelle les médias russes ont repris le titre de la pièce de Tchekhov pour parler des trois soeurs Khatchatourian prouve que leur histoire dépasse de loin le fait divers : elle donne à voir la société russe du début du XXe siècle, les failles de ses lois, de sa police, de son système juridique. L'affaire questionne la place des femmes et contribuera, je l'espère, à la transformer. »

« L'affaire a pris une dimension cathartique : les défenseurs des filles y ont vu l'occasion de purger des siècles de soumission, de tyrannie et de violences faites aux femmes; leurs détracteurs ont craint, quant à eux, de voir se diluer dans un potentiel acquittement des trois sœurs l'essence même des valeurs patriarcales, autoritaires, mais protectrices des affres de la modernité. 
Cette affaire a également été cathartique pour moi, tant elle me guérissait de mon rapport aux hommes.
Mon professeur de collège m'avait rendu insipides les relations qui allaient suivre avec les garçons de mon âge. Et puis j'avais perdu confiance. Il m'avait mise sur un piédestal : j'étais la plus intelligente de ses élèves, il me prêtait tous ses livres, il aimait rester des heures à parler avec moi, il passait son bras autour de mes épaules quand on visitait los Reales Alcazares pendant ce voyage scolaire au cours duquel tout le monde avait vu son comportement, sans réagir toutefois, même quand il m'avait serrée toute la nuit contre lui dans l'autobus qui nous conduisait à Séville.
Après, je me dirais souvent que, même dans une relation fondée sur des échanges intellectuels, les hommes n'en voulaient en fait qu'à mon corps: malgré mes diplômes, mon mariage bourgeois, le luxe matériel auquel j'avais accédé, les hommes sentiraient toujours que je n'étais qu'une fille venant de nulle part et qu'eux, les puissants, étaient en mesure de posséder. Je voyais pourtant la sexualité comme un instrument de pouvoir. Je m'étais souvent dit, plus ou moins consciemment, que je pouvais avoir tous les hommes, puisque même le professeur que toutes les filles adulaient était tombé amoureux de moi, et tous les hommes que j'avais voulus après lui, je les avais eus. Mon manque de confiance en moi y trouverait un peu de réconfort, mais au fond de moi je me disais: je ne suis faite que pour le désir qu'on cache parce qu'on en a honte, pas pour l'amour qui se vit au grand jour. »

« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »

Quatrième de couverture

Quand la police de Moscou est arrivée, les trois sœurs étaient assises le long du mur à côté du cadavre de leur père. Il avait le poil noir, le ventre gras, une croix dorée autour du cou. Depuis des années, il s'en prenait à elles, les insultait, les frappait, la nuit, le jour. Alors elles l'ont tué.
La Russie s'est déchirée à propos de ce crime, parce qu'il lui renvoie son image, celle d'une violence domestique impunie.
À vingt ans, Laura Poggioli a vécu à Moscou. Elle aimait tout: la sonorité de la langue, boire et sortir, chanter du rock. Elle a rencontré Mitia, son grand amour. Parfois il lui donnait des coups, mais elle pensait que c'était sa faute. « S'il te bat, c'est qu'il t'aime », dit un proverbe russe.

Laura Poggioli imagine, scène après scène, la vie des trois sœurs. Elle mêle le récit de sa propre vie à la leur. Elle donne à voir et à sentir l'âme russe d'aujourd'hui et pose la question du désir des hommes et de leur violence. Trois soeurs est son premier roman.

Éditions L'Iconoclaste,  août 2022
251 pages
Prix Envoyé par la Poste 2022

jeudi 25 mars 2021

Vladivostok Circus ★★★☆☆ de Elisa Shua Dusapin

Observatrice au pair, Elisa Shua Dusapin capte l'atmosphère, l'ambiance et avec peu de mots, nous la retranscrit, nous embarque dans un quotidien presque banal, à Vladivostok, dans un cirque, entre deux saisons, où il ne se passe rien de trépidant, où la vie s'écoule lentement, plus ou moins paisiblement. Elle nous ferait presque entendre le « Froissement de taffetas, [le] crissement de tulle, [la] douceur mousseline ».
Le temps s'égrène au rythme ici des répétitions d'un trio d'athlètes à la barre russe, Anton et Nino, les porteurs, et Anna la voltigeuse. Sous le regard du directeur artistique Léon et de la costumière, Nathalie, fraîchement arrivée sur les lieux et narratrice de cette histoire.
Le regard est posé sur les risques d'un métier physiquement éprouvant, qui requière une précision, une concentration de tous les instants et une confiance absolue en ses partenaires. Un numéro dangereux car l'acrobate est sans filet. Et cette phrase qui fait sens : 
« Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise. »
Il m'a fallu, contrairement à son premier roman "Hiver à Sokcho", qui m'avait saisie dès les premières pages, attendre quelques dizaines de pages avant de réellement me retrouver aux côtés d'Anna, Nino, Anton, Léon, ou encore Nathalie. Et de comprendre l'enjeu des répétitions, de cerner les responsabilités, les difficultés de chacun, leurs troubles, leurs angoisses, de réaliser à quel point le trio d'athlètes jouent leur vie en tentant l'exploit d'être les premiers à réaliser le quadruple saut lors d'une compétition à Oulan-Oude, en Sibérie. Nous sommes les témoins des liens qui se tissent entre chacun des protagonistes, des liens évitant pour certains au début, puis l'affection gagne du terrain, et la confiance indéniablement s'installe. Chacun se doit d'être à l'écoute de l'autre. Ils sont une équipe. Une équipe qui tâtonne, se cherche, qui vise les sommets, la réussite à tout prix, ou presque à tout prix. Et des personnages qui se cherchent eux-mêmes aussi d'ailleurs.

Vladivostok Circus est une parenthèse hors du temps. Elisa Shua Dusapin maîtrise l'écriture, il n'y a pas de doute. Concise, précise, poétique, élégante, gracieuse, singulière, saisissante.... Personnellement, j'en redemande. Il me reste d'ailleurs à découvrir son deuxième roman "Les Billes de Pachinko". 

« Le numéro à la barre russe ouvre le second acte. Je reconnais les porteurs que j’ai vus sur mon téléphone. Anton et Nino. Ils entrent en habit de corsaire. Anna dans une robe déchirée. La captive qui cherche à se libérer. Ils alternent entre figures sur la barre et pas chorégraphiés au sol. L’ensemble est en décalage avec l’orchestre. Je ne comprends pas si la musique accélère ou s’ils sont trop lents. Anna semble devoir précipiter ses sauts pour garder le tempo. J’en suis mal à l’aise. »

« Il reste trois jours avant le dernier spectacle. je me donne pour devoir d’assister aux entraînements individuels d’Anton et Nino. Je les regarde depuis les gradins. Travail de musculation, de souplesse. Nino roule sur le dos, soulève le bas-ventre, les pieds tendus. Anton est moins mobile. Il n’a pas le même corps d’athlète, mais une masse de puissance qui déborde, le fait ployer, l’encombre dès lors qu’il n’est pas à la barre. Il fait tourner ses hanches avec lenteur, mains sur la taille. Ensuite ils prennent la barre. Anna se place entre eux. Elle lance au plafond un sac de sable qu’ils doivent rattraper sans se regarder. Elle pose une chaise sur la barre, en équilibre sur deux pieds. Ils la maintiennent le plus longtemps possible. Ils bougent à peine. Parfois Léon me rejoint, m’explique l’importance de ce genre d’exercices, car les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate, qui ne doit surtout pas chercher à s’équilibrer lui-même. Il dit qu’il faut s’imaginer Anna à la place de la chaise, s’en remettre aux porteurs avec autant d’inertie. C’est l’une des grandes difficultés de la barre russe. »

« - Moi je pense que le public vient surtout pour voir si ça fonctionne. Jusqu'où on tient. On peut dire qu'on veut du rêve mais en vrai, c'est la faille qu'on espère. En voir chez les autres, ça rassure. »

« - Tu sais combien pèse la barre quand j'atterris ? Anton pourra plus le supporter longtemps. Imagine s'il lâche tout, s'il arrive pas à sentir qu'il n'a plus de forces. Comment tu sais que tu dois arrêter de faire ce que t'as fait toute ta vie ? 
- Il saura, tu ne crois pas ? Avec l'expérience qu'il a ...
- On vieillit qu'une seule fois. »

« Le mouvement de leurs mains va très vite. Ils marchent sur la piste les yeux fermés, se frôlent, s'ils se touchent ils s'écartent et partent à l'opposé comme des atomes éclatés. Entretemps, le ballon a rebondi, il est tombé dans les gradins. Personne ne le ramasse puisqu'il n'existe pas. Plus tard, ils recommencent en musique. Ils forcent un sourire, l'expression d'une joie que dirige Léon. J'aime la voir chez Nino et Anna. Sur Anton, ça me rend triste. On dirait un vieil enfant. Et je ne supporte pas cette musique. Elle m'empêche de comprendre. Elle ne ressemble à rien de l'histoire que je m'imagine pour eux. Parfois, Léon cesse de guider, va s’asseoir sur le bord du plateau, le menton dans une main, et fixe un point dans les gradins. Alors j'éteins la caméra. Je regarde cet homme suspendu à une pensée dont je ne sais rien. Interrompre mon propre travail me donne l'impression d'appartenir à sa réflexion. »

« Froissement de taffetas, crissement de tulle, douceur mousseline. »

« En me dirigeant vers le réfectoire, j'entends Anna qui respire à travers le mur. Inspiration, expiration. Vaste amplitude, à peine ébranlée par les secousses au contact de la barre. Ils font des réglage. Le volume s'amplifie. Le souffle monte. Comme s'il voulait sortir de la piste, atteindre le dôme, le gonfler, faire s'envoler le cirque tout entier. »

« Le train s'arrête à des gares aux panneaux recouverts de glace. Des lieux presque sans nom. Anton achète du poisson séché aux femmes sur les quais. Les arrêts sont brefs, la transaction s'effectue par la fenêtre. On se penche avec l'argent, le poisson nous est lancé, on le rattrape au vol en serrant les doigts comme s'il était vivant.
- This is omoul, me dit Anton en effilochant un filet. Of Baïkal. Try !  
Il nous parle d'Irkoutsk, de légendes du Baïkal, de chamanes. Les militaires se joignent à nous avec du chocolat, nous plaisantons. Les odeurs de poisson, de café soluble mêlées à celles des corps alourdissent l'habitacle. Les conversations se raréfient. Bientôt, nous ne parlons plus. Nous restons alignés sur les banquettes.
Deux jours et deux nuits nous séparent d'Oulan-Oude. J'essaie de donner un contour à ce temps. Je regarde Anton mastiquer le poisson. Je revois l'homme paniquer dans la pâtisserie face aux multiples gâteaux. Je n'arrive pas à les associer. Dans une besace à ses pieds, les cabanons d'oiseaux. »

« [...] ce soir, des milliers de pinsons sont arrivés sur la place. Ils tournent autour du public aux ports du chapiteau. C'est la première. Il sont perchés partout, sur les câbles électriques, les arrimages, les guirlandes du cirque comme des lampions sans lumière. Sais-tu qu'il existe une espèce particulière, dont les ailes sont si grandes que les oiseaux ne peuvent pas se propulser tout seuls depuis le sol ? Alors ils restent en vol. Ils arrivent à vivre toute une vie sans se poser. Ils dorment en l'air, à dix kilomètres au-dessus de nos têtes. 
Tu sais quand je pense à tous ces petits corps suspendus entre le ciel et la terre, ça me fait sourire de me dire que parmi eux, il y en a pour qui se mettre à voler, c'est d'abord tomber. »

Quatrième de couverture

A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère. 

Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

Éditions ZOE, août 2020
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