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dimanche 13 avril 2025

Prenez moi pour une conne ★★★★☆ de Guillaume Clicquot

Alors qu'ils viennent de marier la dernière, Xavier, le mari d'Orane, lui adresse un mail pour lui dire qu'il est temps de tourner la page, qu'il a rencontré quelqu'un, qu'il ne peut malheureusement pas faire autrement que de la quitter, en lui intimant, bien entendu, le conseil de ne pas s'inquiéter, qu'il lui assurera un confort financier...
Ben voyons !
Xavier : le mal alpha dans toute sa splendeur ! Narcissique à souhait, autocentré, l'autocritique bannie de ses habitudes, misogyne. Allez corsons le trait en ajoutons la vulgarité en présence de ses amis mals alphas tout comme lui, lâcheté et la manipulation. Un patriarche magnanime ... beau portrait, non ?
En ouvrant "Prenez-moi pour une conne ?", nous plongeons dans la tête d'Orane de Lavallière, "une petite bourgeoise soucieuse de son confort et de sa sécurité", une femme blessée au plus profond de son être par la trahison de ce mari, elle qui a tout sacrifié pour sa famille.
Il s'en passe des choses dans ses méninges et dans son corps après cette rupture. De la honte à la culpabilité, de l'hyperactivité à l'épuisement psychologique et à la dépression en passant par le sentiment d'impuissance... Pour remonter la pente, obsédée par son mari, un seul défi à relever : le supprimer !
Ça tombe bien, tout le monde la prend pour une conne 😅 ( le trait est un peu forcé même !) Mais in fine, "il faut beaucoup de patience , d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne".

Écrit par le scénariste du film "Maman ou papa", pas de doute que cette histoire puisse être aisément adaptée au cinéma !

Un roman noir à l'humour caustique qui fait réfléchir sur la condition des femmes, hautemenent diplômées qui ont dû renoncer à la vie professionnelle après leur mariage, par tradition, pour se dévouer corps et âme à leur mari et leurs progénitures. Et qui dénonce plutôt bien le patriarcat.

N.B : Quelques erreurs d'orthographe et de frappe qui me surprennent toujours !

« Message de l'auteur

En étudiant la quatrième de couverture de ce roman, certains de mes fidèles lecteurs diront que je suis obsédé par le thème de la séparation. Ils n'ont pas totalement tort, c'est ce que je crains le plus. Cela étant dit, ce récit porte plus spécifiquement sur la violence de la trahison. Plus l'amour, l'amitié, la confiance et la complicité sont grands, plus l'être trahi est atteint. Or, je crois que les traîtres n'ont aucune idée des dégâts qu'ils font ou, pire encore, s'en moquent, pensant que leurs victimes se remettront. Depuis que je vis de mon écriture, j'ai eu à surmonter à plusieurs reprises la cruauté de ces désillusions humaines. Pour quelqu'un qui offre sa confiance, ses souvenirs, ses sentiments et ses émotions, son humour et son autodérision, ses forces et ses faiblesses, les ravages sont colossaux, les cicatrices profondes et la résilience incertaine. Récemment, une de ces injustices destructrices est arrivée à l'une de mes proches, faisant écho à ma propre expérience. Mon empathie fut donc totale. J'étais sous l'emprise de cette pulsion colérique et néanmoins velléitaire qui nous fait fantasmer un acte chevaleresque. J'avais envie de réagir à sa place, de punir son bourreau, avant de m'avouer, comme elle, impuissant. Alors, je me suis interrogé sur cette impunité : qu'est-ce qui est le plus cruel en définitive ? La violence physique ou la violence psychologique ? 
Maintenant que je vous ai avoué tout cela, je vous demande de m'oublier, d'oublier que je suis un homme. Je vous place désormais entre les mains d'Orane de Lavallière, 58 ans. Laissez-vous porter par sa voix de femme: elle a tant de choses à raconter... »

« J'apprécie de plus en plus ces documentaires animaliers. Le monde est si simple pour ces créatures. La nature ne se pose pas de questions, l'instinct de survie est la loi et l'équilibre des espèces n'entraîne aucun jugement. J'envie cette existence psychologiquement paisible. Toute ma vie, je me suis posé des questions, toute ma vie je me suis sacrifiée pour les autres, toute ma vie je me suis préoccupée du « qu'en dira-t-on ? ». Tu sais, Xavier, combien je suis un être civilisé, en contrôle permanent et en angoisse perpétuelle. Suis-je plus heureuse que ce scarabée qui n'a pour seule peur que celle de mourir ? »

« Nathalie était pour moi ce que Lili des Bellons était à Marcel Pagnol, une bouffée de liberté. 
Ses parents tenaient un petit restaurant de fruits de mer à Luc-sur-Mer, une ville voisine. Les miens appréciaient leur cuisine, leur accueil chaleureux, et admiraient leur courage. Et ils étaient sincères. Leur génération, qui, lorsqu'ils étaient enfants, avait connu la guerre, la faim puis la reconstruction, avait encore le sens du mérite et de l'effort ; leurs valeurs ne se limitaient pas à la seule réussite financière. »

« Ne le prenez pas pour vous, mais vous savez, le suicide est la forme extrême de la communication. Consciemment ou inconsciemment, mettre en péril sa vie est l'ultime moyen que les humains utilisent pour envoyer un message aux vivants. Que ce soit juste une tentative ou un acte imparable, que ce soit en silence ou de façon spectaculaire, le suicide est porteur de sens, même si celui-ci est ensuite interprété comme une fuite, une décision irrémédiable.
C'est toujours plus acceptable pour ceux qui restent de se dire que le désespoir est incurable et qu'ils ne pouvaient rien y faire. L'impuissance est plus facile à avouer que la culpabilité. »

« - Il n'empêche que, quand je vois toute la misère du monde, je me fais honte de vous ennuyer avec mes états d'âme.
Françoise sourit.
- Vous êtes amusante. Vous minimisez déjà votre état. Vous parlez de déprime au lieu de dépression et vous trouvez toujours quelque chose qui vous est supérieur pour vous effacer.
- Je suis catholique, c'est dans ma culture.
- Moi je dirais que c'est parce que vous êtes une femme. Vous vous autocensurez avant même d'essayer. Beaucoup de sociologues estiment que, si on a peu de femmes à la tête des grandes entreprises ou de l'État, c'est à cause de cela.
- Oui, c'est toujours de notre faute...
- Un peu quand même!
- Oui, mais on part avec un handicap : « La femme doit sans cesse conquérir une confiance qui ne lui est pas d'abord accordée. »
La psy fut surprise par cette citation et moi aussi d'ailleurs. J'ai rarement la mémoire des mots d'auteur. Celle-ci avait donc dû me marquer.
- Vous avez lu Simone de Beauvoir? Vous m'étonnez! ironisa Françoise.
- J'ai l'air si coincée que ça ?
- Franchement ?... Oui ! 
Je sentais qu'il y avait plus de provocation que de franchise dans cet aveu. J'en souriais donc. Et elle poursuivit sur ce registre.
- Mais si vous avez lu cette bonne vieille Simone, vous avez dû prévoir ce qui vous est arrivé. Donc vous avez fait l'autruche. 
Là, je le pris comme une agression. Cette nouvelle vérité m'irritait.
- Oui ! Parce que je ne sais pas me battre! On n'apprend pas aux petites filles à se bagarrer, on ne les encourage pas non plus, contrairement aux garçons, dixit Simone. J'ai fait de la danse, pas du rugby ! Curieusement, mes parents préféraient que je me foule la cheville plutôt que je revienne du sport avec le nez cassé, l'arcade sourcilière ouverte et deux dents cassées. Alors, oui, je suis prudente, oui, je n'aime pas le risque et les conflits : j'aime mon confort ! C'est cela que vous vouliez m'entendre dire ?
Françoise semblait contente de son effet et de ma réaction. 
- Tout à fait. Et ce n'est pas une honte. Il faut juste l'assumer puisque c'est un choix conscient. C'est même votre droit, quoi qu'en dise « Simone », qui, soit dit en passant, n'avait pas d'enfants et donc pas les mêmes responsabilités que vous. Maintenant, quels outils, quelles armes avez-vous utilisés pour conserver cette paix, ce confort ?
Je m'arrêtai, repensant à tous mes renoncements silencieux, toutes les fois où j'avais joué les aveugles, les naïves, toutes ces occasions de me mettre en colère que j'aurais évitées en feignant de ne rien comprendre.
- Vous voyez, Orane, il faut beaucoup de patience, d'abnégation et d'intelligence pour passer pour une conne. »

« - [...] continuez de passer pour une conne ! C'est une bonne méthode : les gens se dévoilent plus facilement quand ils ne se sentent pas en danger. »

« - Il avait dû le sentir. Comme disait notre « copine Simone » : « Personne n'est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu'un homme inquiet pour sa virilité. » Vous deveniez son « semblable » et il vous a plaquée pour se protéger.
- Oui. Et il a trouvé une autre idiote pour l'aduler aveuglément. Pour lui, les femmes sont des animaux de compagnie qu'on pique ou qu'on abandonne quand ils sont trop vieux. »

« Nathalie et Françoise, chacune à leur manière, m'avaient fait prendre conscience de mes fantasmes mortifères. Je n'ai jamais souhaité le décès de personne, ce n'est pas dans ma nature. Le malheur ou la malchance, même des gens les plus odieux, ne m'ont jamais réjouie. J'ai toujours été contre la peine de mort, je n'admettais pas qu'on réponde à la violence par la violence. Pourtant mon vœu le plus cher était maintenant que Xavier crève dans un accident de voiture, dans un crash d'avion ou d'une crise cardiaque.
Le constat était évident : j'avais changé et je détestais ce que Xavier avait fait de moi, cet être haineux, gangrené par l'injustice. Il me fallait vivre à présent avec ces macabres prières en moi, que seule une intervention divine pouvait exaucer. »

« 3 heures 36... C'est drôle quand j'y pense, Xavier : si tu ne t'étais pas obstiné à vouloir remplacer les radiateurs des chambres, jamais je n'aurais trouvé le moyen de te tuer. Oui, quelle ironie! C'est toi qui m'as refilé le tuyau. Mais pourquoi je te parle? À l'heure qu'il est, soit tu dors, soit tu es mort. Dans les deux cas, tu ne m'écoutes pas, tout au plus tu m'entends. Ça ne change pas trop, finalement. Tu n'as jamais réellement pris en considération mes avis. Tu les suivais certes pour les problèmes quotidiens, matériels, mais pour le reste tu t'en foutais. Tu m'as délégué tout ce qui t'emmerdait et m'imposais ta loi lorsque j'empiétais sur ta liberté ou que je te demandais des petits sacrifices. Notre relation était à sens unique. Ma psy, que tu ne rencontreras jamais, m'a énormément aidée à décrypter ta personnalité. Tu la détesterais comme tu détestes Nathalie. Les hommes de ton genre ne supportent pas les confidences entre femmes, ces discussions secrètes qui échappent à tout contrôle patriarcal et rendent parano celui qui en est le sujet.
L'horloge du four m'indique l'heure et je soupire. Je pars m'allonger sur le canapé du salon, ici peut-être vais-je trouver enfin le sommeil ? J'essaie de me raccrocher à des idées plus douces. Je repense à l'amitié qui était née entre Françoise et moi. »

« 4 h 30... Ce que je te raconte, Xavier, est récent. Eh ouais! Ce n'est que fin janvier que j'ai eu cet éclair de génie. Je me suis vraiment sentie légère à ce moment-là et pourtant je n'avais ni le courage ni l'envie de passer à l'acte. Comme l'avait diagnostiqué Françoise, j'étais trop attachée à mon confort bourgeois pour risquer de finir mes jours en prison. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que les pauvres, eux, n'hésitent pas : ils n'ont rien à perdre. Non, moi, ce qui m'a traversé l'esprit, c'est de publier un bouquin. J'avais suffisamment de matière pour écrire un roman policier, mettre sur le papier ce crime fantasmé qui prenait forme. J'aurais pu me venger de toi à coups de clavier, mon bon Xavier, t'humilier avec mon livre en tête de gondole. Je me voyais déjà interviewée par Augustin Trapenard à « La Grande Librairie » : j'y aurais détruit ton honneur, ta réputation, ton image, peut-être même ta relation avec Annabelle. Certes, ma dénonciation n'aurait pas été autant cataclysmique que les révélations de La Familia grande de Camille Kouchner, mais ta déchéance m'aurait suffi. Hélas pour toi, je ne l'ai pas fait. En revanche, je comprends à présent l'impudeur de tous ces gens qui écrivent. C'est une vraie thérapie que de poser sur le papier ses névroses traumatiques. J'imagine que, après ce défouloir, les auteurs ont l'esprit libéré, que leurs souffrances enfermées dans ces pages n'en ressortent jamais. Quel écrivain n'a d'ailleurs pas débuté son œuvre par un récit autobiographique et combien d'entre eux se sont arrêtés là ? J'aurais voulu débrancher mon cerveau et le séquestrer dans un coffre, être inconsciente, insouciante pour enfin t'oublier. Mais cela, c'est l'apanage des enfants. Moi, mon obsession de te voir mort ne me quitta plus. Cela dit, à cette époque, la virtualité de mon meurtre me suffisait pour me défouler, et Françoise Vantalon me servait de livre sur lequel je déposai mes maux. J'aurais pu en rester là. Tu te rends compte, Xavier, qu'il y a encore cinq mois tu ne risquais rien ? Et puis ça a été le déclic. »

« L'éclectisme des affaires me permit aussi de mesurer l'amplitude des dérives humaines et des horreurs auxquelles sont confrontés les enquêteurs. Dans ce métier-là, on ne pouvait pas rester naïf bien longtemps face aux comportements des suspects et manipuler tous ces gens n'était pas évident. »

Quatrième de couverture

« Je m'appelle Orane de Lavallière, j'ai 58 ans. J'ai sacrifié tous mes diplômes pour me dévouer à ma famille et à la réussite de mon mari, Xavier. Ma mission de mère au foyer accomplie, ce salopard m'a quittée pour une jeunette. Une histoire banale. Il m'a prise pour une conne, et il n'avait pas tort. Endormie par mon confort de vie et aveuglée par mes certitudes de petite bourgeoise naïve et coincée, je n'ai rien vu venir. Xavier m'a détruite. Je me suis relevée. Pourtant son souvenir m'obsède, son existence me ronge. Je me sens impuissante. À moins que... »

Grand Prix du Polar 2023 de Forges-Les-Eaux, Prenez-moi pour une conne... est un roman qui brise les codes du genre. Avec un humour corrosif et une plume acérée, Guillaume Clicquot se glisse dans la peau d'une femme meurtrie qui découvre peu à peu que l'image qu'elle renvoie d'elle-même est un atout fabuleux pour éliminer son mari.

Scénariste original des films « Papa ou maman » et « Joyeuse retraite », véritables succès au box-office, Guillaume Clicquot fait de cette histoire machiavélique, un récit jubilatoire. 

Éditions Fayard,  juillet 2023
322 pages 

samedi 4 juillet 2020

Les Refuges ★★★★★ de Jérôme Loubry

Essayer de taire cette envie d'en dire beaucoup sur ce livre pour ne pas déflorer le scénario, l'intrigue. 
Un Roi des Aulnes, diable cornu au rire malfaisant, une île fantôme mystérieuse, un chocolat Meunier comme Bien-être de l'Univers, chocolat chaud à la saveur âcre, des suicidés, des enfants noyés disparus à jamais, un passé déchiré, un chaton par enfant, une énigme échouée sur le rivage imprégnée du souffle du diable... un cocktail assourdissant, savamment dosé, qui nous embarque , nous entraîne, nous saisit page après page. 
Des pages que l'on tourne à une allure folle tant l'histoire est prenante, intrigante. Impossible d'abandonner Sandrine, personnage centrale de ce thriller psychologique. Impossible. Entamez ce livre, oui faites-le si ce n'est déjà fait, et prévoyez quelques heures devant vous. 
Jérôme Loubry malmène ses lecteurs, nous donne froid dans le dos, nous emmène chasser le diable, nous invite dans une danse macabre, dans les refuges de Sandrine ; mais comment lui en tenir rigueur ? 
Cette histoire est incroyable, remarquablement construite. Les refuges de Sandrine sont-ils réellement les siens ? Et attention, quand il sonnera 20h37, il sera trop tard !
Saisissant, troublant, étourdissant, vertigineux à vous glacer le sang !

« Mais les ruptures se nourrissent du temps et du silence.
Elles dévorent nos remords et les digèrent jusqu'à les rendre inaudibles. »

« ... le temps est une notion instable. »

« Il y a des règles dans notre métier. Une pendule indiquant une heure erronée peut avoir sa place dans mon bureau, mais une cliente démontrant un souci "balancier" ne le pourrait nullement. »

« La folie serait la finalité de son isolement.Aussi inévitable que l'orage qui gronde au loin et qui s'approche avec détermination.
Aussi imperturbable et décidée que les bombardiers allemands dans le ciel couleur d'encre des nuits parisiennes. »

« Son souvenir s'évanouit, aussi fugace et solitaire qu'un feu follet dans un cimetière berrichon. »

« ... la folie se pare bien souvent d'un voile de normalité. »

« Il avait rêvé d'une île noyée dans la brume ; il en foulait l'herbe humide jusqu'à s'imprégner de l'odeur de chlorophylle, touchait les rochers recouverts de lichen poisseux et entendait le feulement d'un animal invisible s'élever par-delà les roulements marins. Une large forêt s'était présentée devant lui puis s'était effacée comme une mauvaise pensée. Et là, seule et immobile dans ce décor de pierres et d'herbes folles, telle Niobé transformée en rocher, une femme habillée de sang l'avait fixé sans esquisser le moindre mouvement. Sa robe pourpre dansait au gré des bourrasques marines comme le pavillon d'un bateau fantôme. »

« - Un refuge ?- Voyez-vous, hier, je vous ai parlé de troubles post-traumatiques. Savez-vous que lorsqu'un individu est sujet à un stress intense, son cerveau érige un bouclier naturel afin de le protéger ?
- Quel genre de stress ?
- Les plus élevés. Viol, violences physiques ou psychologiques, peur, isolement... Dans ces cas là, le cerveau déconnecte le circuit émotionnel afin de préserver la victime. C'est un processus complexe et je vous passe les détails techniques, mais le cerveau est capable de produire des drogues dures dans le but d'anesthésier les émotions. »

« Après tout, que devient un cauchemar quand vous le videz de son potentiel effrayant ? Un rêve, tout simplement. »

« Tu sais, mamie, je suis persuadée que le temps use tout.
L'amour, la vie, les sourires comme la colère. Et c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai croisé le regard de cette petite fille. L'usure. De mon humanité, de ma raison, de mon âme. »

« L'enfant se cache dans le mensonge pour ne pas avoir à affronter la justice de ses parents. La colère, la joie... Lire un livre en est un autre. S'évader de son quotidien pour vivre des aventures par procuration... Mais écrire ce livre en est un également. Derrière ce déluge de mots, l'auteur projette bien souvent ses craintes les plus profondes et les enferme en espérant s'en débarrasser à jamais. Il se réfugie dans la narration de ses pires démons pour ne plus les croiser dans les reflets de son miroir. »

Quatrième de couverture

Installée en Normandie depuis peu, Sandrine est priée d’aller vider la maison de sa grand-mère, une originale qui vivait seule sur une île minuscule, pas très loin de la côte.
Lorsqu’elle débarque sur cette île grise et froide, Sandrine découvre une poignée d’habitants âgés organisés en quasi autarcie. Tous décrivent sa grand-mère comme une personne charmante, loin de l’image que Sandrine en a.
Pourtant, l’atmosphère est étrange ici. En quelques heures, Sandrine se rend compte que les habitants cachent un secret. Quelque chose ou quelqu’un les terrifie. Mais alors pourquoi aucun d’entre eux ne quitte-t-il jamais l’île ?
Qu’est-il arrivé aux enfants du camp de vacances précipitamment fermé en 1949 ?
Qui était vraiment sa grand-mère ?
Sandrine sera retrouvée quelques jours plus tard, errant sur une plage du continent, ses vêtements couverts d’un sang qui n’est pas le sien…

« Aussi effroyable qu’émouvante, une histoire redoutable à lire d’une traite jusqu’au dénouement détonnant. »
Pépita Sonatine, Librairie Lacoste, Mont-de-Marsan

« Encore une intrique surprenante et maîtrisée, à lire aveuglément »
Stéphanie et Maelle, Librairie Thuard, Le Mans

Né en 1976, Jérôme Loubry a publié chez Calmann-Lévy Les Chiens de Détroit, lauréat du Prix Plume libre d'Argent 2018, suivi du Douzième Chapitre, « un polar complètement dingue, angoissant, terriblement prenant », selon Le Parisien.

Éditions Calmann Levy, septembre 2019
395 pages
Prix Cognac du meilleur roman francophone 2019

dimanche 5 avril 2020

Juste après la vague ★★★★☆ de Sandrine Collette

Extraordinaire force de l'écriture de Sandrine Collette qui nous entraîne au coeur de cette course incroyable, impitoyable, acharnée vers la survie. La lectrice que j'ai été a été prise au piège de cette puissante vague. Cette dernière a déferlé sur les pages que je tournais à une cadence effrénée, et c'est hors d'haleine, le souffle coupé que j'ai regagné la terre ferme.
« Bref les vieux avaient eu raison, parce que le ciel et les saisons s'étaient déréglés, et qu'une ère de tempêtes et de petits ouragans avait commencé. [...] Mais ce que les vieux n'avaient pas vu, c'est que la catastrophe, la vraie, la grande, celle qui avait fait des milliers ou des millions de morts - impossible de savoir aujourd'hui -, était venue d'une tout autre chose : sur l'île perdue dans la mer en face d'eux, le volcan s'était effondré, provoquant un raz-de-marée géant qui avait englouti la moitié de la terre. » 
Excellent moment de lecture, mais pas de tout repos ;-) et dont la déshumanisation qui se révèle au fil des pages fait froid dans le dos. J'ai ressenti tout au long de ma lecture le cri effroyable de la douleur et de l'amour : celui de cette mère, écartelée, qui a dû faire le terrible choix d'abandonner une partie de sa progéniture. Elle portera sa peine à en devenir un courant d'air, une ombre, une poussière de mère.
« Et la mère avait tout compris , comme s'il s'en doutait, parce qu'à ce moment-là elle posa sur lui un regard de feu, haine et désespoir mêlés, un regard qui l'accusait définitivement - et elle murmura comme si c'était lui, rien que lui, comme si tout était sa faute, la mer, la tempête et le malheur :
- Qui vas-tu laisser ? »
Effrayant, subjuguant, alarmiste ! 
Un contexte post-apocalyptique si lourd de vérités et d'horreurs. Un cauchemar. 
Il s'en dégage pourtant beaucoup de poésie et d'amour ; l'amour qui tisse les liens familiaux est au coeur de ce récit. 
La plume de Sandrine Collette me plaît décidément beaucoup !

« La vague avait déferlé sur le monde et avait tout emporté, maisons, voitures, bêtes, humains par milliers, attrapant les chairs et les murs en béton pour les enfouir sous les lames et le courants effrayants, les écraser, les gober sans retenue - si elles s'étaient retirées , les eaux auraient laissé derrière elles des champs lessivés, jonchés de corps morts et de débris d'os, de métal et de verre, mais elles n'étaient pas redescendues, elles s'étaient installées là, envahissantes et meurtrières, et depuis six jours elles charriaient des arbres arrachés, des poutres brisées, des cadavres au ventre gonflé que les petiots regardaient passer en essayant de les reconnaître.
Les larmes, bien sûr.
Noé s'agenouille le premier. Il appelle leur mère. Perrine s'assied à côté de lui, le prend dans ses bras. Louie s'ajoute. Tous les trois ils se tiennent ensemble, mains serrées, blanchies par l'énergie qu'ils mettent à se promettre en silence de ne pas se quitter. Trois petits êtres qui pleurent joue contre joue, avec des mots en sanglots que le vent emporte.

Ont peur.
Ils ne savent pas qui le dira le premier : pourquoi les parents les ont-ils laissés ? [...] Pourquoi pas les autres.C'est Noé qui demande.
- Je sais pas, murmure Louie d'abord.

Perrine renifle sans quitter l'horizon du regard, comme si elle pouvait manquer les parents sur la barque, là-bas sur l'eau. Sa petite voix claire, pareil. Je sais pas.

- Parce qu'on fait des bêtises ?

Silence. Peut-être qu'ils réfléchissent. Noé reprend.

- Parce que je suis trop petit, que Louie a une jambe malade et Perrine un seul œil, c'est pour ça qu'ils nous ont laissés ? Parce qu'ils ne nous aimaient pas ?
Au même instant, ils répondent dans un souffle.
- Non, dit Perrine.

- Oui, dit Louie.
Madie a répété : Plus d'amour. Plus d'honneur. Nous sommes comme des bêtes. Et elle s'est tue, parce qu'elle a croisé le regard de Pata, pas besoin de mots pour entailler l'âme et la chair n'est-ce pas, le silence suffit, quand il se charge de tant de choses, et c'est le père qui avait repris le souffle et la parole en premier après ce silence-là, le mal était fait. Rien n'effacerait jamais le mutisme de la mère, rien n'empêcherait les mots qu'elle n'avait pas prononcés de tourner dans la tête de Pata, qui se demanderait chaque jour s'il n'y avait pas quelque chose là-dedans, et pourtant non, Dieu, il le jurait, quand il avait choisi la mort dans l'âme les noms des trois petiots qui resteraient, pas une fois cela ne lui était venu à l'esprit, c'est Madie qui croyait ça, Madie qui avait fini par cracher, parce que c'était trop lourd :
- Le boiteux, la borgne et le nain. Alors, nous laissons ceux-là, les plus abîmés. Nous finissons ce que la nature a commencé.
Qu'ils sont cruels, ils n'y pensent pas. Quand des parents vous abandonnent, vous avez droit à tout. Et vraiment cela les ragaillardit, et ils courent jusqu'à la maison en riant parce que la faim leur est revenue - pas la faim qui tord le ventre parce qu'il manque trop de choses, mais la belle faim, vorace et joyeuse, qui leur fait attraper les crêpes une à une dans le plat, badigeonnées de miel et de confiture, et engloutir le tout avec cette sensation de puissance, ils sont vivants, eux, les seuls sans doute, et ils le fêtent, à la fin ils ouvrent une bouteille de soda dont les bulles piquent le nez.
Elle ne devine pas que son coeur lentement se répare, jouant des allers-retours sur le chemin d'une guérison qui n'en sera jamais une, un pansement peut-être, une compresse, pour appuyer bien fort là où cela saigne, juste de quoi continuer, se lever le matin, une pommade pour l'enfant disparue.
Penchée sur le côté, elle voit son reflet dans l'océan. Mouvement de recul. Même dans l'eau grise, elle devine la pâleur de son visage, ses traits tirés et bleuis par le malheur. Cette marque-là, elle la gardera jusqu’au bout. Elle le sait : dorénavant, elle est la mère d'un petit fantôme.
La petite baisse le nez, sonde en silence la surface de l'eau à la recherche d'une ombre connue, ne sait pas que c'est impossible, fait des clapotis avec la main pour attirer quoi, pense Pata, des cadavres, des fantasmes - des miracles. Son innocence l'atterre et le ravit en même temps : si seulement eux aussi, la mère et le père, pouvaient se contenter de l'absence. Prendre acte.
 [...] Il n'y a rien de plus vivant que ses petiotes, rien qui ait davantage raison qu'elles, ancrées dans chaque instant, oublieuses du passé, inconscientes de l'avenir quand il dépasse la prochaine heure ou le prochain repas. Il envie leur spontanéité animale, l'élan irréfléchi qui les porte vers le lendemain quoi qu'il arrive, égoïste et superbe, des âmes ignorantes du bien et du mal, ses marmottes, ses petites filles. Il s'assoupit une heure ou deux en les couvant du regard. Si elles n'étaient pas là, il serait déjà mort.
Il y a l'absence, il y a la douleur ; mais quelque chose d'autre aussi, d'encore plus puissant, qui transcende la peine.
La joie d'être sauvé. 
»

Quatrième de couverture

Une petite barque, seule sur l’océan en furie.
Trois enfants isolés sur une île mangée par les flots.
Un combat inouï pour la survie d’une famille.

Il y a six jours, un volcan s’est effondré dans l’océan, soulevant une vague titanesque, et le monde a disparu autour de Louie, de ses parents et de ses huit frères et sœurs. Leur maison, perchée sur un sommet, a tenu bon. Alentour, à perte de vue, il n’y a plus qu’une étendue d’eau argentée. Une eau secouée de tempêtes violentes, comme des soubresauts de rage.
Depuis six jours, ils espèrent voir arriver des secours, car la nourriture se raréfie. Seuls des débris et des corps gonflés approchent de leur île.
Et l’eau recommence à monter. Les parents comprennent qu’il faut partir vers les hautes terres, là où ils trouveront de l’aide.
Mais sur leur barque, il n’y a pas de place pour tous. Il va falloir choisir entre les enfants.

Une histoire terrifiante qui évoque les choix impossibles, 
ceux qui déchirent à jamais. Et aussi un roman bouleversant 
qui raconte la résilience, l’amour, et tous ces liens invisibles 
mais si forts qui soudent une famille.

Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage son temps entre l'écriture et ses chevaux dans le Morvan. Elle est l'auteur de Des nœuds d'acier, Grand Prix de Littérature policière 2013 et best-seller dès sa sortie, Un vent de cendres, Six fourmis blanches, Il reste la poussière, couronné par le prix Landerneau 2016, et Les Larmes noires sur la terre.

Éditions Denoël, février 2018
302 pages

mercredi 26 octobre 2016

Conséquences de Darren Williams ****


Editions Sonatines, octobre 2012
392 pages
Traduit de l'anglais (Australie) Par Fabrice Pointeau
Publication originale Angel Rock, 2002

Quatrième de couverture


« Un thriller aussi remarquable que singulier, d’une profondeur et d’une humanité rare. C’est un livre dont on tombe littéralement amoureux, de ceux qu’il est impossible de ne lire qu’une fois. Williams est un écrivain épatant. »
R. J. Ellory


1969. Angel Rock est une petite localité du sud de l’Australie, austère et abandonnée du monde. Le village a été durement touché par la crise, l’industrie du bois peine à le maintenir en vie. Nature hostile, conditions de vie difficiles, familles isolées, c’est dans ce contexte douloureux qu’un drame s’abat sur la communauté : Tom Ferry, 13 ans, et son petit frère Flynn disparaissent dans le bush, aux abords du village. Une battue est organisée pour les retrouver, en vain.
Sydney, quelques semaines plus tard. Une adolescente en fugue originaire d’Angel Rock est retrouvée morte dans une maison abandonnée. Le suicide ne fait aucun doute pour les autorités. Mais Gibson, un policier sombre et tourmenté, décide de poursuivre ses investigations.
Défiant sa hiérarchie, il gagne Angel Rock où il va mener une enquête qui, bien vite, va tourner à l’obsession. Dans cette petite communauté où rien ne s’oublie mais où rien ne se dit jamais, Gibson devra affronter le poids du passé, le sien et celui du village, pour mettre au jour des secrets enfouis depuis trop longtemps.

Avec ce récit crépusculaire d’une puissance narrative exceptionnelle, Darren Williams nous offre le tableau d’une éclatante noirceur d’un village australien hanté par les non-dits, frappé par la tragédie, où les enfants paient pour les péchés de leurs parents. Avec des personnages d’une complexité peu commune, au premier rang desquels des adolescents en crise, assorti d'un style lyrique et hypnotique, l’auteur envoûte littéralement ses lecteurs jusqu’au coup de théâtre final.


 Darren Williams est né en 1967, il vit à Brisbane. Conséquences est son premier roman traduit en français. Il est aussi l'auteur de Swimming in Silk, non traduit en français, qui a obtenu le prix Australian/Vogel Literary Award en 1994.

Mon avis  ★★★★☆


Thriller psychologique atypique (pas de violence gratuite, ni de sang ou encore de torture), et pourtant l'atmosphère y est très oppressante, et la chaleur moite du bush australien n'atténue en rien cette impression. 
Une disparition, un suicide et voila le quotidien de la petite ville d'Angel Rock quelque peu bouleversé; des zones d'ombre s'en emparent peu à peu. L'auteur tient son lecteur en haleine jusqu'au bout, jusqu'à ce que la vérité apparaisse, à la toute fin. Le dénouement est intense, en opposition au rythme de l'histoire qui est beaucoup plus lent. Ce rythme allégé agrémenté d'une écriture belle, réaliste et poétique permet une véritable plongée dans le bush australien et de rentrer aisément dans la psychologie des protagonistes.
L'auteur alterne les points de vue et donne ainsi plusieurs angles au lecteur. C'est très intéressant comme procédé, le lecteur s'imprègne de chacune des visions et cerne chacun des acteurs avec l'impression assez étonnante de les avoir devant les yeux. Comme si les mots s'étaient transformés en images.
Au-delà de l'enquête, de la trac orchestrée par un dénommé Gibson, vous l'aurez compris, cette histoire est dense et va beaucoup plus loin, elle nous donne à voir une ville dans laquelle le malaise s'est installé, tourmentée par de sombres souvenirs qui refont surface. Ce livre aborde tant de thèmes : la culpabilité, l'espoir, la reconstruction après le suicide d'un être cher qui vous hante et que vous n'arrivez pas à comprendre, la vengeance, l'amour et sa naissance, la tristesse et l'effondrement psychologique à la perte d'un enfant.
Je regrette de ne pas avoir fait davantage connaissance avec le responsable de tous les événements qui ont entouré Angel Rock, on comprend bien les faits, mais sans point le point de vue du coupable , ça enlève un peu de piment à cette formidable histoire. C'est un peu dommage à mon goût, quand on a eu la chance de partager autant d'intimité avec les autres protagonistes, j'aurais aimé cerner celui-ci davantage.
Je vous conseille la lecture de ce thriller à l'écart des sentiers battus, et profondément humain, une lecture touchante, bluffante et dont on ne ressort pas indemne.

Extrait


Au-delà de la ville, le paysage consistait en de larges plaines arides parsemées d'arbustes mornes jouxtant de vastes étendues de néant. Gibson n'avait jamais été aussi loin de tout ce qu'il connaissait. Des mirages chatoyaient au bout des longues lignes droites comme si le ciel se mêlait à la terre dans une illusion d'optique. Des corbeaux dansaient autour des charognes au milieu de la route, enfonçant leurs becs durs dans la viande jusqu'à presque finir sous les roues de la Holden, comme s'ils se disaient que Gibson s'arrêterait peut-être pour déguster lui aussi un peu de chair en décomposition. [...] Il était au sommet d'une élévation et voyait, à des dizaines de kilomètres à la ronde, le ciel bleu s'étirant sans interruption d'un horizon à l'autre. Vers le Sud-Ouest, se trouvait un plateau long et bas. À part ça, la seule chose visible était une colonne de poussière qui s'élevait en tourbillonnant dans les airs. Il la regarda serpenter à travers le paysage, puis s'évanouir au loin. S'il y avait une ville au loin, il ne la voyait pas. Pas de Damas ni de Jérusalem. Du désert, oui, mais pas de tentations : pas d'étalages de chair dénudée, pas de palais regorgeant d'or, pas de fontaines de parfum, pas de cités à piller. [...] Le village était entouré d'un paysage rocailleux brûlé par le soleil et parsemé de touffes d'herbe épineuses qui montaient à hauteur de genou. Des petites fleurs jaunes dont les tiges tremblaient dans la brise chaude jaillissaient de la terre rouge jonchée de pierre. 


mardi 25 octobre 2016

Robe de marié de Pierre Lemaitre *****


Editions Calmann-Lévy, janvier 2009
271 pages
Prix du polar lycéen d'Aubusson - 2012
Prix Sang d'encre
Prix des lecteurs Goutte de Sang d'encre, Vienne, 2009
Meilleur polar francophone 2009 au Salon de Montigny

Quatrième de couverture


Il n’y a qu’une seule maladie mentale : la famille.

Évidemment, je m’y attendais puisque j’en suis l’auteur mais… à ce point-là ! Quelle vision, c’est à peine croyable…

Son mari n’est plus que l’ombre de lui-même. Les vertèbres ont dû être salement touchées. Il doit maintenant peser dans les quarante-cinq kilos. Il est tassé dans son fauteuil, sa tête est maintenue à peu près droite par une minerve. Son regard est vitreux, son teint jaune comme un coing. Et il est tout à fait conscient. Pour un intellectuel, ça doit être terrible.

Quand on pense que ce type n’a pas trente ans, on est effaré… Quant à elle, elle pousse le fauteuil avec une abnégation admirable. Elle est calme, son regard est droit. Je trouve bien sa démarche un peu mécanique mais il faut comprendre : cette fille a de gros soucis…

En tout cas, elle ne tombe pas dans la vulgarité : pas d’attitude de bonne sœur ou d’infirmière martyre. Elle serre les dents et pousse le fauteuil, voilà tout. Elle doit pourtant réfléchir et se demander ce qu’elle va faire de ce légume. 
Moi aussi d’ailleurs.

Mon avis  ★★★★★


En admiration, je suis ! Mr Lemaitre, je vous ai dévoré ...euh, votre livre, et d'ailleurs quasiment tous vos livres. Robe de marié est l'un des meilleurs à mon avis. Vous nous emmenez une fois de plus dans des sentiers psychologiques bien tortueux et surprenants empreints d'une bonne dose de machiavélisme et d'une effroyable touche démoniaque. Comment peut-on perdre aussi rapidement le contrôle de sa  propre vie ? C'est absolument dément, à peine croyable. Vous êtes impitoyable !
Un excellent thriller psychologique, sous haute tension, à la structure redoutablement efficace, et au scénario astucieux, où la manipulation et ses ravages règnent en maîtres. Pierre Lemaitre a l'art de bluffer son lecteur, et ce bouquin, un putain de bon bouquin, est absolument addictif. 
Mention spéciale pour la structure déstabilisante ! C'est un coup de coeur pour moi assurément !

«Je surveille particulièrement leurs habitudes. Les habitudes, c'est ce qui vrille le moins, ce sur quoi on se repose, ce qui est solide. Ce dont on ne doute pas facilement. C'est sur cela que je dois travailler.

Le net est un immense supermarché tenu par des assassins. On y trouve tout, armes, drogues, filles, enfants, absolument tout. Ce n'est qu'une question de patience et de moyens. J'ai les deux. J'ai donc fini par trouver. Ça m'a coûté une petite fortune, rien de grave donc, mais plus de deux mois de délai, ce qui me rendait dingue. Peu importe, le paquet est arrivé des Etats-Unis, une centaine de petites gélules roses. J'ai goûté le produit, c'est totalement sans saveur, parfait. À l'origine un médicament antiobésité réputé révolutionnaire. Au début des années 2000, le laboratoire en a vendu plusieurs milliers, à des femmes principalement. Il avait de quoi séduire : côté obésité, on n'avait jamais vu un truc pareil. Mais le produit s'est révélé un excitateur de monoamine oxydase. Il booste une enzyme qui détruit les neurotransmetteurs : la molécule antiobésité était par ailleurs une sorte de «prodépresseur». On s'en est rendu compte au nombre de suicides. Dans la plus grande démocratie du monde, le laboratoire n'a eu aucun mal à étouffer l'affaire. On a évité les procès à l'aide du plus puissant inhibiteur du sentiment de justice : le carnet de chèques. La recette est simple : devant une résistance résolue, on ajoute un zéro. Rien ne résiste à ça. Le produit a été retiré du marché, mais personne évidemment n'a été capable de récupérer les milliers de gélules vendues, qui sont aussitôt devenues l'objet d'un trafic que le net a ouvert à l'ensemble de la planète. Ce truc est une véritable bombe antipersonnel, et pourtant on se l'arrache, c'est à peine croyable. Il y a des milliers de filles qui préfèrent mourir qu'être grosses.

Chaque page est un viol, chaque phrase une humiliation, chaque mot une cruauté.

Elle voudrait bouger mais elle ne peut pas. Mon Dieu, Sophie, dans quel merdier tu t'es mise ? Comme si ça ne suffisait pas déjà...Tu devrais partir tout de suite, là maintenant, avant que le téléphone sonne à nouveau, avant que la mère inquiète, d'un coup de taxi ne débarque ici avec ses cris, ses larmes, la police, les questions, les interrogatoires.Sophie ne sait plus quoi faire. Appeler ? Partir ? Elle a le choix entre deux mauvaises solutions. C'est toute sa vie ça.»

samedi 8 octobre 2016

Une Forêt obscure de Fabio M.Mitchelli*****


Editions Robert Laffont, LA BÊTE NOIRE, septembre 2016
397 pages

Quatrième de couverture


«JE N'AI RIEN D'UN MONSTRE. JE SUIS LÀ UNIQUEMENT POUR NOURRIR L'ESPRIT DE LA FORÊT, EN LUI OFFRANT LA CHAIR DE LA JEUNESSE.» 
Daniel Singleton, alias Robert Christian Hansen (1939-2014), 
le monstre d’Anchorage. 

   À Montréal, Luka diffuse sur le Web les images des animaux qu’il torture, puis celles de son amant qu’il assassine à coups de pic à glace. Pour enquêter sur une telle affaire, il faut un flic borderline comme Louise Beaulieu.
   En Alaska, dans la petite ville de Juneau, deux jeunes filles sont découvertes en état de choc. Pour comprendre, il faut un flic comme Carrie Callan, qui va exhumer les vieux secrets et regarder le passé en face.
   Le point commun à ces deux affaires : Daniel Singleton, un tueur en série. Du fond de sa cellule, il élabore le piège qui va pousser Louise à aller plus loin, toujours plus loin… Jusqu’à la forêt de Tongass, là où le mensonge corrode tout, là où les pistes que suivent les deux enquêtrices vont se rejoindre.

«UN TALENT IMMENSE.» 
Gérard Collard, librairie La Griffe noire, Saint-Maur.

«UNE VRAIE BOMBE DANS L'UNIVERS DU THRILLER FRANÇAIS !» 
Sandra Bonnélie, blog « Passion Thrillers ».


CE ROMAN EST LIBREMENT INSPIRÉ DU MEURTRE COMMIS 
PAR LUKA ROCCO MAGNOTTA EN 2012, AINSI QUE DES CRIMES 
DE ROBERT CHRISTIAN HANSEN, QUI A VIOLÉ ET ASSASSINÉ 
17 FEMMES ENTRE 1971 ET 1983.

Fabio M.Mitchelli a été révélé au public par son thriller La Compassion du diable, 
surnommé «le livre bleu». Il est fasciné par les faits divers et les grands criminels du XXème siècle.

Mon avis ★★★★★


Waouh ! Mais quel sacré bon bouquin ! Quel talent !
Il s'agit bel et bien d'un excellent thriller psychologique, haletant, un «page turner» à ne pas manquer.
Du noir, du glaçant, du suspense, du psychologique bien mordant, une ambiance bien obscure, des personnages haut en couleurs, une intrigue brillamment ficelée ... bref, un cocktail détonant extrêmement efficace !
Laissez-vous hanter par le joyeux "bordel" qui règne à Juneau, suivez ces deux drôles d'enquêtrices, laissez-vous happer par cette sombre ambiance ... vous ne serez pas déçus !
Je remercie vivement Babelio Masse critique, les éditions Robert Laffont et Fabio M.Mitchelli pour cette formidable découverte. Bravo ! Hâte de vous rencontrer Mr M.Mitchelli. 
Merci aussi pour la playlist listée en fin de l'opus, j'avais raté quelques morceaux pendant ma lecture.
Un petit bémol toutefois ... une fin un peu trop ouverte pour moi. Une volonté de ne pas quitter trop vite les personnages ? Une suite prévue ?

«À la nausée que chacun éprouvait se mêlait un sentiment d'irréalité tant les scènes qui défilaient étaient abjectes, inhumaines. Dans un total décalage, l'horreur, illustrée par le morceau True Fauth, interprété par New Order, présentait le crime comme une mise en scène cinématographique. Louise se souvenait très bien du film American Psycho, et cette bande originale incroyable qui avait fait de ce long-métrage un monument dans son genre.Devant l'écran, les visages paraissaient se liquéfier. Louise Beaulieu ne soufflait mot. S'évertuant à observer minutieusement ce que pratiquait l'individu coiffé de la capuche de son pull, elle ressentait de la frustration, de la haine et du dégoût.
Luka souriait. Le plaisir qu'il prenait était jubilatoire, incommensurable, même. L'être qui l'avait dévoré au fil des ans ne lui avait pas laissé aucune chance. La bête noire s'était insinuée en lui, l'avait dissous de l'intérieur. Sa peau reflétait l'horreur qui se déroulait sous ses yeux. La trépidation dense des jeux de lumière se répercutait de l'écran sur son corps, comme un projection diaphane et fantomatique depuis la vidéo que diffusait la bande passante. Les traits de son visage absorbaient les images de sa propre barbarie, son esprit quantifiait les time codes les plus cruels du film dont il était l'auteur. Les séquences de torture lui procuraient la sensation de dominer l'ensemble des espèces vivant à la surface du globe. Il était un prédateur cosmopolite au sommet de la chaîne alimentaire, un fauve urbain qui cherchait constamment à rassasier sa faim de gloire, à étancher sa soif de célébrité dans un monde édifié par les diktats, un monde qui avait décidé de l'ignorer, de faire de lui un individu quelconque, insipide et sans intérêt. Une pièce parmi les pièces du grand système de l'humanité, un rouage de plus limité à sa propre circonvolution.
La mort, dans toute sa noirceur, poussait les êtres dans cette singulière phase de déconstruction et de reconstruction que l'on nommait plus communément le deuil. De la douleur au chagrin, de la tristesse à la mélancolie, de la nostalgie aux souvenirs, jusqu'au jour où l'aube se lève sur une nouvelle idée de la mort, sur l'acceptation du vide, de l'absence, sur le processus d'un lâcher-prise analgésique. Telle la rêverie quasi suicidaire de Lamartine dans «L'isolement» - selon le poète : «Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !» Puis un jour le ciel se dégage et, de nouveau, le chant du monde nous parvient ... »


Forêt nationale de Tongass, Alaska
(Source Wikipedia)

Séance de dédicaces, dans les locaux de Babelio, 10/10/2016
Un bon moment de discussions, une belle rencontre !


Cinélist 

Suspect avec Nicolas Cage (film est basé sur l'histoire entourant le tueur en série Robert Hansen)
Insomnia (2002) avec Al Pacino et Robin Williams (qui se joue en Alaska)


tous les livres sur Babelio.com

jeudi 18 août 2016

Le Postier Passila de Alain Beaulieu*****


Editions Actes Sud, mai 2010
186 pages


Quatrième de couverture


Parce qu’il s’ennuie dans la “grande ville” et souffre de sa relation avec l’infidèle Eliana, le postier Passila a accepté un poste vacant à Ludovia, en province. Dès l’instant où il arrive dans ce qu’il croit être une bourgade paisible adossée au volcan Tipec, il pressent qu’un monde étrange vient de le happer. A l’accueil inhospitalier des habitants, Passila oppose une ironie tenace, mais sitôt croisée la belle Estrella, un piège diffus se referme sur lui. C’est que la présence de Passila, “l’étranger”, agit comme un révélateur : elle attise antagonismes ou alliances entre l’hôtelière revêche, l’irascible boulanger, l’indiscret chauffeur de taxi, le mystérieux docteur Noriega et l’impitoyable policier Cortez.
En contrechamp de ces scènes de vie villageoise, Alain Beaulieu exécute à merveille sa partition sur le mensonge et la tromperie, diffusant le trouble comme on augmente le débit d’un goutte-à-goutte éprouvant. Dans ce village faussement somnolent, où la peur et l’autarcie forcent les habitants aux compromissions les plus diverses, sous le masque des supposées victimes vont apparaître d’insoupçonnables bourreaux…

Mon avis ★★★★★


J'ai a-do-ré !

Un récit intense, au suspens grandissant au fur et à mesure que tournent les pages; je les ai vite tournées ces pages d'ailleurs, prise dans ma lecture, j'ai dévoré ce livre d'une traite.
A Ludovia, village sorti de l'imagination de l'auteur, débarque Passila, le nouveau postier, un poète solitaire, un doux rêveur. Passila va se retrouver confronté à une population refermée sur elle-même qui lui réserve un accueil pour le moins particulier. 
Il souhaitait s'y ressourcer, apaiser ses pensées, fuir une histoire d'amour désastreuse ... C'est une atmosphère des plus inquiétantes qui l'attend; elle devient très rapidement oppressante pour le lecteur. Passila passera outre cette obscure ambiance, il est convaincu qu'il a atterri dans ce village pour accomplir une mission  Alors qu’on m’annonçait la venue imminente d’une catastrophe, j’avais l’intime conviction que ma place était ici, dans ce village où ma destinée m’avait conduit. 
Mais le doute va finir par s'installer et manipulé par les habitants du village, il devra faire un choix : quel camp choisir ? Celui des martyrs ou celui des bourreaux ?

L'intrigue est forte, elle est drôle aussi, la plume est très belle. 
Caustique, captivant ! FASCINANT !

Extraits


- Chinois cochon, va ! s'est moqué Tempera. Je suis convaincu que tu la mangerais avec tes baguettes si elle t'en donnait l'occasion. Elle s'appelle Estrella, et je trouve que ce prénom lui va très bien, pas toi ?Il y a eu dans mon esprit un éclatement d'étoiles, comme un feu d'artifice. Ce prénom ne lui allait pas bien, c'était tout elle, étoile brillante dans la nuit sans lune, guide céleste des marins égarés. J'allais sortir mon sextant et le pointer vers elle pour qu'elle me montre la voie.   p.58
L'enveloppe brillait au centre de la pénombre comme si mille étoiles attendaient que je l'ouvre pour illuminer la nuit. Mais ce n'étaient que chimères et songeries, perles de pacotille, promesses d'ivrogne en manque d'amphores à remplir pour mieux les vider par la suite. Il y avait là des torrents d'amertume, des coulées de nostalgie, de la trahison à pleins seaux pour remplir mes veines qui allaient éclater de tristesse si je ne résistais pas. J'ai pris l'enveloppe, l'ai tournée dans mes mains, l'ai portée à mon nez et elle est entrée dans mon corps par mes narines grandes ouvertes.
Eliana ... p.82
Elle ressemblait à toutes les sirènes de la grande ville qui rêvaient de trouver un homme riche et s'habillaient de manière à mettre en évidence leurs attributs pour attirer les poissons. Or j'avais changé d'aquarium et la magie n'opérait plus sur moi.   p.149
Je comprenais surtout que la noblesse de sa cause justifiait tous les sacrifices, mais peut-être aussi tous les mensonges et certaines exactions. J'ai baissé les yeux, Estrella a pris ma main et je nous ai vus courir sur la route principale, fonçant ainsi, liés l'un à l'autre, vers le soleil levant. Nos cheveux mouillés de rosée battaient dans le vent frais du matin, et nous étions heureux. Puis le soleil est retombé d'un coup derrière l'horizon et les étoiles ont scintillé une dernière fois avant de s'éteindre elles aussi. Il n'y avait plus que nous dans la noirceur de Ludovia, et nos mains se sont séparées.   p.170


mercredi 17 août 2016

Chanson douce de Leïla Slimani*****


Editions Gallimard, Collection Blanche, août 2016
240 pages
Prix Goncourt 2016

Quatrième de couverture


Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. 
À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

Mon avis ★★★★★


Touchée en plein coeur, un noeud à l'estomac, je termine ce conte moderne absolument bouleversant, poignant, glaçant.

Myriam et Paul, jeune couple contemporain, tous deux débordés depuis que Myriam a repris son activité professionnelle ont embauché une nounou pour garder leurs deux enfants.
Louise, la nounou, une femme solitaire, que la vie n'a pas épargnée, qui psychologiquement souffert , mais qui est devenue une adorable nounou, en quête de stabilité, d'une famille aimante.

La tension est palpable dès les premières lignes, Leïla Slimani ne nous ménage pas.
Le rythme, orchestré par des phrases courtes, est intense, le ton juste, le style incisif, l'écriture admirable, pour aborder un sujet aussi délicat que celui d'une nourrice meurtrière.
Sujet peu emballant, vous me direz; certes, mais il est extrêmement bien traité, à la manière d'un thriller psychologique, qui rend ce roman si prenant, qu'une fois ouvert, il est difficile de le refermer avant la fin, avant d'avoir les explications, avant de comprendre comment une nourrice si parfaite ,"Ma nounou est une fée", disait d'elle Myriam,  a pu sombrer dans cette folie meurtrière. Les pages se tournent vite, très vite ... on s'interroge beaucoup sur ce couple, devenu dépendant de Louise, sur le comportement de Louise devenue dépendante de Myriam et Paul ... qui est fautif ? Des actions, un geste auraient-ils pu permettre d'éviter ce drame ? 

Une "Chanson douce", oui parfois, car ce livre est aussi empreint d'amour et de bons sentiments, mais le titre est aussi trompeur ... c'est une chanson également bien amère qui vous attend.

Un grand merci à Babelio Masse critique ainsi qu'aux éditions Gallimard pour cette très belle découverte. J'ajoute dans ma PAL Dans le jardin de l'ogre, premier roman de cette auteure, auteure que je suis ravie d'avoir lu grâce à vous.


Extraits


Pas de sans-papiers, on est d'accord ? Pour la femme de ménage ou le peintre, ça ne me dérange pas. Il  faut bien que ces gens travaillent, mais pour garder les petits, c'est trop dangereux.[...] Pour le reste, pas trop vieille, pas voilée et pas fumeuse. L'important, c'est qu'elle soit vive et disponible. Quelle bosse pour qu'on puisse bosser. p.16
Sa femme paraissait s'épanouir dans cette maternité animale. Cette vie de cocon, loin du monde et des autres, les protégeait de tout. p.18
"En comptant les heures supplémentaires, la nounou et toi vous gagnerez à peu près la même chose. Mais enfin, si tu penses que ça peut t'épanouir ...". Elle a gardé de cet échange un goût amer. p.24
Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d'une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. p.29
Louise acquiesce, mutique et docile. Elle observe chaque pièce avec l'aplomb d'un général devant une terre à conquérir. p.34
Si vous saviez ! C'est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C'est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants ? "Dépêche-toi!".[...] Elle s'est retenue de jeter au visage de cette vieille harpie sa misogynie et ses leçons de morale. p.43
Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n'aurons plus besoin les uns des autres. p.45
Louise est un soldat. Elle avance, coûte que coûte, comme une bête, comme un chien à qui de méchants enfants auraient brisé les pattes. p.91
Les enfants étaient là, aimés, adorés, jamais remis en cause, mais le doute s'était insinué partout. Les enfants, leur odeur, leurs gestes, leur désir de lui, tout cela l'émouvait à un point qu'il n'aurait pu décrire. Il avait envie, parfois, d'être un enfant avec eux, de se mettre à leur hauteur, de fondre dans l'enfance. Quelque chose était mort et ce n'était pas seulement la jeunesse ou l'insouciance. Il n'était plus inutile. On avait besoin de lui et il allait devoir faire avec ça. En devenant père, il a acquis des principes et des certitudes, ce qu'il s'était juré de ne jamais avoir. Sa générosité est devenue relative. Son univers s'est rétréci. p.122
Une haine monte en elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. Elle est absorbée dans un rêve triste et confus. Hantée par l'impression d'avoir trop vu, trop entendu de l'intimité des autres, une intimité à laquelle elle n'a jamais droit. p.159