Affichage des articles dont le libellé est Coup de Coeur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Coup de Coeur. Afficher tous les articles

dimanche 10 mai 2026

Les deux mégots ★★★★★ de Geoffrey Le Guilcher

PROCÉDURE À CHARGE. CONSTERNANT.
Invraisemblable.
Digne d'une série noire, et pourtant bien réel.
Dans ces pages, ce n’est pas une fiction qui se joue, mais le calvaire d'une famille broyée par une machine judiciaire incapable de se remettre en question.

Les deux mégots est un livre qui remue profondément.
Poignant, vertigineux, fouillé, extrêmement bien écrit. Impossible de rester indemne face à cette histoire. Et impossible à lâcher une fois commencé !

Comment peut-on condamner sans preuve ?
Comment une succession d'approximations, de théories hasardeuses, d'acharnement et de biais peut-elle envoyer une innocente en prison ?

Au fil de cette contre-enquête, on découvre des interrogatoires destructeurs, des expertises tordues, des négligences sidérantes, une forme d'aveuglement institutionnel glaçant.
Et surtout cette incapacité terrible de la justice à reconnaître ses erreurs une fois la mécanique enclenchée. 
« L'incapacité de la justice à se corriger. » C'est peut-être ce qu'il y a de plus effrayant ici.

Impossible aussi de ne pas penser à d'autres affaires judiciaires françaises qui ont laissé des traces durables dans les consciences, tant certaines dérives semblent se répéter.

Admiration immense pour le courage d'Edwige Alessandri et de ses proches.
Survivre à une telle violence institutionnelle relève déjà de l'exploit.

Autour d'elle la force, notamment de ses parents, du détective privé Jean‑François Abgrall, du journaliste Emmanuel Charlot, des témoins, des soutiens inattendus témoignant au péril de leur vie. Tous ceux qui ont refusé de laisser sombrer cette femme dans l’injustice et l’oubli.

Le livre questionne profondément notre rapport à la justice et aux forces de l'ordre.
Sans généraliser, heureusement que tous ne fonctionnent pas ainsi, il montre combien certains comportements empreints de mépris, d'orgueil ou de certitudes peuvent devenir destructeurs.
« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »
Une lecture le cœur serré.
Une lecture qui met profondément mal à l'aise.
Une lecture nécessaire aussi.

À lire absolument.

« Le meurtre date de juillet 2000, et j'ai l'impression de parcourir une inquisition, une enquête irrationnelle, déconnectée de son époque. Quelque part dans le Vaucluse, quelques hommes (un juge, un procureur et de nombreux gendarmes) ont cru avoir attrapé une meurtrière manipulatrice, une veuve noire, diront certains journaux. »

« Edwige Alessandri a été condamnée pour meurtre ; elle connu quatre prisons différentes ; elle était riche, elle n'a plus un sou ; elle a été privée de ses deux enfants durant des années. Pourquoi ? Comment est-on passé d'un cambriolage à un maricide ? »

« La psychologue lui lit une phrase qui devient bientôt son mantra : « La vie m'a tout pris sauf la lune. » Même quand on croit avoir tout perdu, il reste des choses auxquelles s'accrocher. Au fil des entretiens, tous les jeudis, Edwige se rend compte qu'on ne lui a peut-être pas tout pris. Elle n'a pas oublié qui elle est. Ce qu'elle a fait dans sa vie - travailler et élever ses enfants. Et ce qu'elle n'a pas fait - tuer son mari. »

« Abgrall déteste les injustices. Il ne supporte pas davantage ceux qui les rendent possibles. Un jour, à propos d'une erreur judiciaire qu'il tentait de réparer, un magistrat de la Cour de cassation lui a dit : « Ne vaut-il pas mieux une injustice qu'un grand désordre ? » Abgrall a aussitôt classé le magistrat dans la catégorie des "ennemis". Ses principes ont fini par le pousser à quitter la gendarmerie. L'esprit de corps, les ratés que l'on dissimule, le manque de formation, la bêtise de certains chefs. Surtout la bêtise de ce qu'il appelle « la petite hiérarchie », plus attachée à son grade qu'à sa fonction de service public. Des chefs à qui on ne doit jamais répondre par un simple « oui », sous peine d'être relancé par un : « Oui qui ? » Réponse attendue : « Oui chef». Ceux-là, Abgrall les surnomme les « Ouiki ». »

« Il se fixe une première règle : il ne travaillera pas pour un client qui a tué. Non qu'il assimile les assassins à des monstres, loin de là. « Tout le monde peut tuer, m'explique-t-il. Notre équilibre psychique peut être rompu par quantité de situations. C'est comme le suicide, ceux qui n'y connaissent rien vont dire : "C'est un lâche, il n'a pas pensé à nous." Mais, en fait, ça n'a rien à voir. » S'il refuse d'aider les assassins, c'est par conviction. Il choisit de consacrer son temps aux victimes et aux personnes qu'il estime innocentes. Pour qu'il s'engage dans une affaire, un critère domine : « Si je sais que je peux changer une vie, je prends l'affaire. » »

« Avec le temps, Abgrall l'a constaté, certains pénalistes deviennent aussi durs et insensibles que des pierres. Ils défendent des coupables comme des innocents, sans sourciller, et évitent les croisades personnelles. Maître Roubaud est de ceux-là, un vieux routier du droit, star du barreau de Carpentras. Pourtant, il croit sa cliente.
Un brin solennel, Jean-François Abgrall déclame par téléphone sa toute nouvelle devise à maître Roubaud : « Si votre cliente est innocente, je l'aide. Si elle impliquée dans le meurtre de son mari, elle se débrouillera sans moi. » Et le détective saute dans un train pour Carpentras. »

« Contrôler son imagination. Rationaliser. Noter ses premières impressions. Ne pas confondre une théorie initiale et la vérité. Entretenir le doute nécessaire. Ces règles l'habitent depuis la découverte de son premier crime. »

« Abgrall soumet alors la structure grammaticale de la phrase « Omar m'a tuer » à plusieurs laboratoires spécialistes des langues étrangères. En parallèle, il conseille à l'avocat Jacques Vergès de faire une demande d'actes auprès du Juge : chercher de l'ADN dans le sang. Bingo. On y trouve un ADN masculin, et ce n'est pas celui d'Omar. « Par ailleurs, à l'heure supposée du crime, Omar Raddad était à une fête religieuse devant de nombreux témoins. Afin de contourner cet élément qui ne collait pas avec leur scénario, les enquêteurs ont fait changer la date de la mort au légiste. C'est un scandale. » »

« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »

« Dans son cauchemar sans fin, Edwige se raccroche à une lueur nouvelle. Le détective a accepté de prendre son affaire. Elle ne l'a jamais rencontré, ne sait même pas à quoi il ressemble, mais, par l'intermédiaire de ses parents, elle sait désormais qu'il la pense innocente. Et, comme ses codétenues Françoise et Rose, comme la psychologue et le curé, chaque personne qui la croit devient précieuse, comme un pavé supplémentaire posé sur le chemin de la vérité. »

« Une partie d'elle semble toujours emprisonnée dans cette nuit où sa vie a basculé. »

« Abgrall résume : les chargés d'enquête - le Juge et les gendarmes, donc - ont un objectif unique dans ce dossier : « découvrir un mobile au crime et mettre en opposition les membres de la famille ou leurs proches connaissances. Chaque interrogatoire, chaque audition tente de faire "craquer" le témoin. » »

« L'appel à des psychologues, relève le détective, tente de conforter ce sentiment de secret caché par la famille. Les expertises ordonnées sortent du cadre pour se transformer pour certaines en de nouvelles interprétations tout aussi désastreuses, puisque non fondées scientifiquement. »

« Le 13 novembre 2002, David Pujadas, présentateur du 20 heures de France 2, lance un sujet de son journal : « Vous estimez que les magistrats sont injustes ou passifs, eh bien, embauchez un enquêteur privé, un détective à l'américaine. Voici un exemple précis : l'affaire Alessandri, qui agite la riche campagne d'Avignon. Edwige Alessandri, 42 ans. Elle est soupçonnée du meurtre de son mari. Après deux ans de prison, elle vient d'être libérée et elle est bien décidée à faire mener ses propres investigations. C'est l'enquête de cette édition, elle est signée Florence Bouquillat. » Première image du reportage : l'avocat Michel Roubaud dans son bureau encombré de dossiers. Face à lui, Edwige Alessandri, arborant des cheveux gris et une coupe garçonne, et le détective Jean-François Abgrall. Edwige semble à deux doigts de chavirer à chaque mot prononcé. Ça lui coûte d'être là, et ça se voit. Mais elle tient bon et étrille les gendarmes : « Je me demande comment ils ont pu penser ça, quoi. Je veux dire, ils avaient tous les éléments pour aller plus loin, pour chercher ailleurs que ma piste. Enfin, il me semble. Ils sont allés au bout de rien du tout. » »

« Assez vite, j'ai acquis la conviction qu'il fallait disséquer ce dossier-édifice avec la patience d'un horloger. C'était le seul moyen de mettre en évidence la construction artificielle et insidieuse de la culpabilité d'Edwige Alessandri. Surtout, ne laisser aucun détail, aucun élément, aucun recoin dans l'ombre. »

« Le 30 juillet 2003, le Juge originel signe la mise en accusation d'Edwige Alessandri. Le document constitue l'aboutissement de deux ans et demi de travail du Juge et des gendarmes. C'est le moment de dire la « vérité « issue des investigations.
En théorie, l'instruction est réalisée à charge et à décharge, c'est-à-dire en cherchant autant les preuves de culpabilité que d'innocence d'une personne mise en cause. Ici, le magistrat semble obnubilé par la création d'une liste ininterrompue d'éléments permettant d'affirmer qu'Edwige Alessandri a menti chaque fois qu'elle a parlé.
En replongeant dans chaque audition, chaque acte d'enquête, il apparaît que, presque systématiquement, le Juge a transformé les analyses des experts et parfois travesti les résultats de ses propres investigations. Plus ponctuellement, les gendarmes et le magistrat se sont même appuyés sur des preuves imaginaires. »

« Dans son pamphlet, "Éloge de la barbarie judiciaire", Lévy a dévoilé ce qu'il pensait d'une enquête menée par un juge et par la police : Dans la première phase de la procédure, les enquêteurs ont creusé un lit profond dont le cours a été dessiné par eux de manière arbitraire. Après eux, les travailleurs de justice vont ouvrir les vannes d'une eau qui va s'engouffrer dans le lit préparé pour elle. Il suffira de régler le débit en fonction de la profondeur du lit pour offrir à la vue et aux sens une rivière harmonieuse et paisible. Les juges qui se succèdent peuvent modifier le débit de la rivière ou même l'assécher mais ils n'en changent pas le cours. Qu'ils ne soient pas malveillants importe peu car, devant la profondeur du trou et la nécessité de prendre la pelle et le râteau pour dévier le courant liquide, il leur faudrait une raison objective de soupçonner les enquêteurs de partialité. Et, cette raison, ils ne l'ont pas. S'ils l'avaient, ils commenceraient par la repousser de toute la force de leur croyance dans la fiabilité de l'institution à laquelle ils participent. »
En résumé, peu importe que les enquêteurs du dossier d'Edwige aient été ou non partiaux et déloyaux. On ne peut jamais prouver ce genre de chose. Inutile également d'aller plaider le fond du dossier. Selon l'avocat, il est vain de chercher à démontrer l'intrusion dans la Gasqui alors que tout le dossier s'échine à montrer le contraire. Le fleuve a été creusé, il coule désormais dans un sens bien précis. Et il faut en tenir compte. »

« Elle pleure souvent, tous les jours, en fait. « Je crois que le chagrin, au vrai sens du terme, je sais ce que c'est », m'a-t-elle glissé un jour, stupéfaite de mettre des mots sur ce qu'elle avait traversé. »

« En février 2009, lors du troisième procès d'Edwige, à Lyon, la balance de la justice a failli basculer. C'est en tout cas ce qu'affirme, un an après le procès, l'une des jurés, face à la caméra d'un journaliste de Canal+*. Pour cette femme, au vu des conversations qu'elle avait avec les autres jurés tous les midis, la condamnation d'Edwige « n'était pas logique ». « Tout le monde a toujours douté, précise-t-elle. On [n'a] jamais vu un [juré] qui a dit qu'il était sûr qu'elle était coupable. Jamais. Le doute n'a pas bénéficié à Edwige Alessandri, ça, c'est sûr. » »
* Ce journaliste s'appelle Emmanuel Charlot, il a joué un rôle important dans cette histoire, dans quelques chapitres nous reviendrons sur la grande qualité de ses investigations. 

« Il ne faut pas y voir malice, l'un des problèmes récurrents des longues procédures s'illustre ici, la justice n'a pas bonne mémoire. Des informations se perdent d'un service à l'autre. Les dossiers sont vastes et mal maîtrisés, même par le président d'un tribunal qui vient de juger une affaire. Comment pourrait-il en être autrement pour un magistrat qui traite des piles et des piles de dossiers ? Sachant qu'il faut lire 7000 pages pour embrasser le seul dossier Alessandri.
Comme l'a théorisé maître Lévy dans ses livres, dans un tel océan, on navigue sur le bateau affrété par les services d'enquêtes - le juge d'instruction et les gendarmes, en l'occurrence. Et si ce navire a perdu le nord depuis longtemps, il n'arrivera jamais à bon port. »

« L'avocat Thierry Lévy demandait aussi que soit exploré l'environnement » de l'intéressé. Le policier suit les consignes à la lettre. Parmi les « jeunes » que Guillaume C. fréquentait alors à Loriol-du-Comtat, lesquels le ramenaient à Pernes-les-Fontaines ? L'homme évoque alors un ami chauffeur routier, un certain Cyril B., âgé de deux ans de plus que lui. En décembre 2024, dans l'affaire des viols de Mazan, Cyril B. figurera parmi les 51 hommes reconnus coupables de viol sur Gisèle Pélicot, et il sera condamné à neuf ans de prison - Mazan se situe à dix kilomètres de Pernes-les-Fontaines. Guillaume C. ne se souvient pas des noms de ses autres amis. « Parler, toujours parler, cela me fatigue », ajoute-t-il. »

« Même mission : auditionner Béatrice F. Toujours pas de protection. Pas davantage d'investigations sur l'ex-concubin et l'oncle, tous deux multirécidivistes, Contacté par les policiers sur son lieu de travail, Mathieu R. met en cause l'inaction de la police et de la justice pour protéger sa famille. Les policiers rétorquent que « les deux dossiers sont distincts ». Étrange raisonnement puisque, selon Béatrice F., l'auteur des menaces de mort est la même personne qui lui a confié la véritable histoire de l'affaire Alessandri...n
Le procureur de Carpentras fait alors appel au médecin légiste Giorgi - celui qui a avait été sollicité quatre mois après le meurtre de Richard Alessandri pour une analyse de la scène de crime d'après photos. Il lui demande de vérifier la réalité de l'aphonie de Béatrice F. Ce sera la seule vérification suggérée par le parquet de Carpentras.

Les policiers se rendent au domicile de Béatrice F. et témoignent une nouvelle fois de sa voix « faible et fatiguée ». Le 9 août 2012, le parquet de Carpentras clôt sa quatrième procédure.
Heureusement, un journaliste indépendant, un détective privé et une enquêtrice de la police judiciaire ne l'entendent pas de cette oreille. Cette femme et ces deux hommes vont réaliser de véritables investigations sur l'affaire Alessandri, des investigations qui vont tout changer. »

« La toile d'araignée tissée par le Juge originel et les gendarme n'a donc été ni analysée ni détricotée. Et c'est la tragédie de cette affaire. Personne ne soupçonne le moindre acharnement à construire la culpabilité d'Edwige Alessandri. Le sentiment général est le suivant : faute d'ADN identifié sur les mégots à l'époque, les gendarmes et le Juge ne disposaient pas de toutes les informations nécessaires à la manifestation de la vérité.
Nous l'avons vu, rien n'est plus éloigné de la réalité. L'innocence d'Edwige aurait dû prévaloir sans même que l'ADN d'un cambrioleur local ne soit trouvé sur deux mégots. Sans même que deux témoignages ne viennent appuyer cette preuve matérielle.
Tout ça, ni Nathalie Galabert ni les magistrats de la Cour de cassation n'en sont conscients en 2013. Et la Cour de cassation confie la suite du destin d'Edwige... à la cour d'appel de Nîmes. La même juridiction qui a fait condamner Edwige en première instance (à Avignon) et en appel (à Nîmes). »

« 103. ET MAINTENANT ?

Les erreurs judiciaires sont un peu comme des accidents d'avion. Quand on examine un seul crash, on découvre toujours un événement singulier (des oiseaux dans un réacteur ou une sonde Pitot encrassée par du givre), mais quand on étudie plusieurs crashs, des causes récurrentes et souvent combinées apparaissent (erreur de pilotage, panne, météo extrême...). Dans l'histoire d'Edwige, il y a les deux : des événements singuliers et des causes récurrentes.

La nuit du meurtre de Richard Alessandri, il y a d'abord le quiproquo dû à un opérateur du SAMU qui dit : « Une femme a tué son mari. » Il y a le substitut du procureur et les gendarmes qui, arrivés sur les lieux du crime, se montrent déjà soupçonneux et le resteront. Il y a, dix jours plus tard, un juge qui leur emboîte le pas. Il y a aussi de l'incompétence à plusieurs niveaux, de l'acharnement, de la misogynie, de l'aveuglement, des torsions d'expertises, des déductions hasardeuses et des preuves qui n'en sont pas. Un cocktail venimeux qui envoie une innocente en prison pour un crime qu'elle n'a pas commis.
Puis, une fois que l'injustice initiale a été commise, autre chose entre en jeu, quelque chose qui interroge jusqu'à l'essence même de la justice française : l'incapacité de celle-ci à se corriger. »

Quatrième de couverture

Le 16 juillet 2000, vers minuit, Richard Alessandri est assassiné dans son lit. Edwige Alessandri, sa femme, affirme s'être réveillée au son d'un coup de feu et avoir entendu un homme dire : "Merde, le coup est parti, tirez-vous !" Un cambriolage qui tourne mal ? Le juge et les gendarmes chargés de l'affaire n'y croient pas. Ils accusent la veuve. Celle-ci sera condamnée à trois reprises pour l'assassinat de son mari.

Des années après les faits, coup de théâtre. De L'ADN séquencé sur deux mégots trouvés sur les lieux du crime "parle" enfin il appartient à un cambrioleur local.

Après trois ans d'investigation, le journaliste Geoffrey Le Guilcher démontre comment les enquêteurs ont inventé des preuves contre Edwige Alessandri et révèle qui sont les véritables coupables.

Ce livre réalise une double prouesse: il prouve l'innocence d'une femme et il résout un crime.

Geoffrey Le Guilcher est journaliste indépendant, il travaille pour des médias comme Le Monde ou Mediapart. Il est l'auteur de plusieurs livres d'enquête comme Steak Machine (Goutte d'Or, 2017) et co-auteur de la BD Sarkozy Kadhafi, des billets et des bombes (Delcourt, 2019). Les Deux Mégots est son premier cold case.

Éditions Goutte d'Or,  janvier 2026
483 pages 

samedi 31 décembre 2022

Ton absence n'est que Ténèbres ★★★★★♥ de Jón Kalman Stefànsson

Lecture coup de coeur d'un écrivain coup de coeur !

Jón Kalman Stefànsson couche sur le papier des histoires, des destins, des respirations...des nœuds de la vie, et moi je me fonds à chaque fois dans ses mots, "la chaleur humaine coule entre ses lignes....".
Ton absence n'est que ténèbres, ce sont des histoires qui s'entremêlent, s'imbriquent, des retours arrières savamment opérés par l'auteur, pour nous tenir en haleine, pour nous perdre dans les méandres de la vie, de l'amour. L'Amour - l'amour déraisonnable - inonde vertigineusement ces pages. Impossible de ne pas succomber à ces histoires d'amour chargées de belles et intenses émotions car « [...] personne n'est à l'abri de l'amour ».

L'auteur écrit : « ... cet endroit a en effet tendance à retenir captifs ceux qui y viennent, il y a quelque chose ici qui vous calme et vous apaise. » Moi, ce sont de ses mots dont j'ai été prisonnière, ils m'ont embarquée, saisie. Il faut plonger dans les ténèbres de l'absence pour en faire ressortir toute la lumière, toute la beauté de ces vies, de ces respirations. 
« Un sourire embellit la plupart des gens. Il illumine leur visage. Un sourire est une épice, un onguent, une joie, une porte qui s'ouvre. »
La poésie imprègne ces pages car « ... seuls les poèmes permettent de cerner ce qui constitue l'essence humaine ». Des mots qui coulent vers nous, sur nous, en nous et qui nous nourrissent de leur force, et montrent le chemin pour vivre en paix avec soi-même, les autres et la nature...
« L'ignorance rend libre. »

Haraldur, Aldís, Rúna, Hafrún, Skúli, Kàri, Margrét, Halldór, Pàll, Oléana, Elias, ... Sóley et ton sourire, Mundi, toi le philosophe vendeur de réacteurs, toujours la tête plongée dans un livre, Eiríkur, toi qui réclame justice en tirant sur des camions et qui « [est venu] dans ce fjord pour éviter de répondre aux questions que [te] pose le monde »,  et toi, Àsi, l'exploitant forestier, l'homme libre, qui as troqué ton cheptel de moutons pour regarder tes arbres pousser «...parce que les arbres respirent à la place de la planète » et t'es piqué d'écrire au Congrès des Etats-Unis, pour réclamer, toi aussi, justice en demandant que certains politiques soient envoyés sur la face cachée de la lune ...ou encore, toi, le pasteur-chauffeur qui fait des crêpes ..., et vous, les femmes qui demandaient des verres d'eau, vous les hommes qui vous videz dans vos chaussettes ... je me suis tant attachée à vous ! « L'amour a tant de visages, il peut traverser l'enfer et en sortir indemne, il met en émoi le royaume des cieux. Miss you, baby, sometimes », « Personne n'a le droit de [l']assassiner » !

Une plongée dans le tourbillon de la vie, ponctuée, parfois, de décisions aussi douloureuses que nécessaires, d'Hier que l'on attend voir revenir, de mélancolie, de bonheurs puissants, d'éphémères moments de grâce, d'ombres et de lumières, de silences, d'absences, de beautés, de rêves éveillés, de regrets, de sourires ... 
« [...] il faut bien se garder d'oublier de vivre. »
Un livre empreint d'une douce mélancolie, nimbé d'une belle lumière, qui célèbre la vie et que je vous recommande vivement !
« Qu'adviendra-t-il de toutes les histoires du monde, qui en prendra soin ? »


« C'est bien beau d'avoir des rêves, mais ils ne doivent pas nous détourner de nos devoirs et responsabilités.
Voici donc la question : est-ce maturité ou manque de courage de se résoudre à son destin? Est-ce signe de responsabilité ou de lâcheté ? »

« Celui qui doit, quelle qu'en soit la raison, entreprendre de démonter son foyer vis après vis, pièce après pièce, se retrouve nécessairement confronté à ses souvenirs, il revit les instants qui ont jusque-là constitué son existence et met sa vie dans la balance. »

« Tu dois tenter ta chance, dit-elle, il y a des femmes à qui une telle occasion n'est jamais offerte, ou qui n'ont pas le courage ni la force de la saisir et de façonner elles-mêmes leur destin. Va là-bas et vois ce qui t'attend. Tu pourras toujours revenir. Tu comprendras peut-être que ce n'est qu'un rêve imbécile, mais qu'importe. C'est en commet tant des erreurs qu'on en apprend le plus. En revanche, ce n'est qu'en partant qu'on a la possibilité de revenir. »

« Hafrún n'avait pas tardé à allumer la radio où Haukur Morthens interprétait Fyrir átta árum / Il y a huit ans, le poème de Tómas Guðmundsson mis en musique par Einar Markan. Une chanson qui raconte comment votre vie peut se transformer en une vallée de regrets et de mélancolie si vous ne saisissez pas l'occasion quand elle se présente. »

« Hafrún: Allons, à ta place, je ne m'inquiéterais pas pour ça ! La raison et l'amour font rarement bon ménage. Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Sinon, nous aurions de quoi nous inquiéter pour l'être humain. Et les jeunes n'ont pas forcément besoin d'être raisonnables. Laisse donc les plus âgés comme nous faire semblant de l'être. La vie elle-même mourrait d'ennui si jeunesse ne faisait jamais de folies.

Skúli : Aux dernières nouvelles, on cherche un enseignant à l'école pour cet hiver. Au cas où tu aurais mal interprété le regard du jeune Haraldur ou si vous avez besoin d'un peu de temps pour que les choses se mettent en place, disons que tu seras la nouvelle institutrice. Les gens d'ici écoutent parfois nos conseils, je n'ai jamais compris pourquoi. Mais tu es bachelière et par conséquent, tu peux enseigner. En outre, ce fjord a grand besoin de gens comme toi. 
Aldís: De gens comme moi ? C'est-à-dire ? 
Skúli : De ceux qui osent tout quitter et laisser derrière eux pour un seul regard. Et qui permettent à la vie de ne pas se figer. »

« Les aurores boréales en Islande, quand Dieu devient fumeur de hasch ! »

« QUEL GENRE DE PERSONNE SUIS-JE ?

De celles qui empêchent la vie de se figer.
Puis nous mourons, ce que rien ne saurait empêcher. La mort vous frappe si lourdement que même les dieux la craignent. »

« Quand votre existence se fige, dit-il, vous n'avez plus qu'à vivre par procuration. »

« Forget the dead... they will not follow you. Oublie les morts, ils ne te suivront pas. 
Hélas, Dylan se trompe- les morts nous suivent toujours. À la fois ténèbres et lumière, consolation et reproches. »

« Tell me how long's the train been gone? (...) And was she there?

Difficile de faire plus simple comme texte. Quelques apostrophes répétées à l'infini. Dites-moi depuis combien de temps le train est-il parti? (...) Et est-ce qu'elle était là- est-ce qu'elle était à bord ?

N'importe qui aurait pu écrire ça. Un tradeur agacé, un politicien buté, le jour le plus gris du monde. Mais où que vous cherchiez dans l'histoire de l'humanité-vous trouverez toujours ce même leitmotiv d'amour, de nostalgie et de désir. Ce refrain monotone, constamment rabâché, et en fin de compte tellement galvaudé qu'il n'est plus depuis long temps qu'un cliché éculé. Or il est tellement facile de se rire des clichés. Tellement facile de les renverser. Vous secouez la tête avec un sourire, bien à l'abri, en sécurité dans votre univers. Puis tout à coup, y compris le plus banal des jeudis, le plus morne des lundis, ces clichés rebattus et monotones vous visent et vous atteignent entre les deux yeux.
Ils vous déchirent la poitrine. Plongent dans les profondeurs du cœur.
Réduisent à néant votre volonté. »

« Et c'est vous qui courez, affolé, dans cette gare de chemin de fer en hurlant, Dieu Tout-Puissant, est-ce que le train est parti, est-il déjà en route, a-t-il disparu - dites-moi, est-ce qu'elle était à bord ? Dites-moi, est-ce qu'il était là, avez-vous vu comment il était habillé ?
Comment elle était coiffée ? 
Vous courez, désespéré - foudroyé par la plus vieille mélodie du monde. Les murailles les plus épaisses ne sauraient vous protéger, les abris atomiques les plus résistants ne suffiront à vous sauver. Cet antique refrain, cette pas maudite rengaine, s'infiltre partout. Imprégnant sans effort vos connaissances, votre sagesse, vos muscles et votre expérience. Fuyez à l'autre bout de la terre, vers un autre pays, un autre continent, allez vous cacher au fond d'une vallée perdue, dans les ruelles sombres des grandes métropoles, cette maudite mélodie, ce satané refrain, retrouvera votre cœur où que vous soyez à Buckingham Palace, dans les sous-sols du Pentagone ou sous le lit du pape. vous retrouvera, vous arrachera vos armes et se mettra à chanter :

And was she there? 
And was she there?

Je roule si lentement qu'on pourrait me croire en route vers une tombe anonyme où personne ne viendra jamais me rendre visite et où je demeurerai à jamais introuvable... sauf pour ce refrain, cette rengaine, et cette nostalgie qui mettrait la camarde elle-même à genoux. 
[...] La chanson s'arrête. [Nick Cave- The Train Song] Tout comme cet appel, cette imploration à la femme emportée par le train.
Le train a disparu. Désormais, il emportera perpétuellement l'objet de votre désir. Disparu, vous vous retrouvez seul et désemparé sur un quai de gare baptisé Nostalgie - où le nom de cette femme résonnera jusqu'à la fin des temps.  »

« On dit souvent que les années vous apportent la maturité. Je ne l'ai pas remarqué, ni chez moi ni chez qui que ce soit. Certes, il y a des gens qui se calment avec l'âge, des gens qui perdent de leur fougue. Ou qui s'éteignent. Si c'est là ce qu'on entend par maturité, je prie Dieu pour l'acquérir aussi tard et aussi mal que possible... mais allez, bois un bon coup, je comprends que tu sois choqué.  »

« Certains sourires ont le pouvoir de chambouler les mondes. Y compris ceux qu'on devrait laisser intacts. »

« Comprendre implique un certain nombre de choses lourdes de conséquences, on doit prendre position, prendre ses responsabilités, alors que les préjugés et l'indifférence vous facilitent grandement la vie. L'existence est toujours plus compliquée quand on essaie de comprendre. »

« Elle est morte huit jours plus tard dans les bras de son père qui récitait toutes les prières qu'il connaissait, et ce, en trois langues, sans que la ait aucun mal à les enjamber. Elle est venue, elle a pris Eva, mort l'a emmenée dans la nuit en abandonnant Pétur dans la vie. »

« C'est le début du printemps, la fin du mois d'avril. Le printemps est la saison intermédiaire entre l'hiver et l'été. L'éveil de la glèbe.

Et l'époque où nous sommes le plus durement châties pour nous être installés sur cette terre.

Mais avril est lumineux, concédons-le à ce salaud, il est éblouissant et toujours gorgé de cet optimisme insolent. Les oiseaux migrateurs affluent depuis l'horizon, emplissant l'air de leurs chants et portant sur leurs ailes la pro messe d'un été - c'est un miracle qu'il reviennent ici de leur plein gré année après année, siècle après siècle. Mais bon sang, quelle est donc cette force qui les conduit vers le septentrion, le froid et la lumière, et les pousse à quitter des pays plus cléments, seraient-ils simplement idiots? Parce que si les Islandais avaient des ailes, il n'y aurait plus sur leur ile âme qui vive depuis le xvi siècle.
Mais c'est ici que Pétur chevauche, avançant assez vite. Sa jument effarouche une bécassine des marais qui s'envole à tire-d'aile, l'instant d'après, il entend un pluvier doré et se sent tellement reconnaissant envers ces oiseaux voyageurs qu'il aurait presque envie de chanter. C'est merveilleux de les avoir ici, ils emplissent les cieux de leurs chants et de leur optimisme, et rendent la vie plus facile, nous devrions les remercier un peu mieux et plus souvent. C'est pour quoi Pétur arrête son cheval, pose pied à terre et leur rend grâce. Il les remercie de faire preuve envers nous d'une belle fidélité que nous ne méritons pas, de venir jusqu'ici année après année, quittant des régions plus chaudes et plus clé mentes, merci à toi, pluvier doré endimanché, merci, barge à queue noire montée sur tes échasses, merci à toi, chevalier gambette bavard et à toi, bécassine des marais qui ressemble a un poing fermé quand tu te caches entre les touffes d'herbe, dans les ajoncs, à l'abri des berges des rivières, tu prends ton envol à l'approche de l'homme et ton cri retentit dans les airs comme une note divine. Merci de ne pas nous abandonner et de revenir chaque année, armés de votre optimisme, persuadés que la vie triomphe toujours, que rien ne saurait la mettre à genoux, merci de nous convaincre que nulles ténèbres ne sauraient l'emporter sur la lumière du printemps. Soyez remerciés, dit le révérend Pétur, puis assis sur une motte d'herbe mouillée, il fond en larmes. »

« Où vas-tu donc comme ça, pasteur ?
Là où me conduit la boussole du cœur.
La boussole du cœur? Voilà qui est joliment tourné. Mais est-ce une bonne chose, crois-tu qu'il soit légitime, n'est-il pas hasardeux voire aberrant d'écouter cet organe ? »

« Votre femme est pétrie de qualités, vous êtes naturellement mieux placé que qui conque pour le savoir. Son article est passionnant. Il m'a conduit à penser autrement et laissez-moi vous dire que ça ne m'arrive pas souvent, hélas bien trop rarement, on a l'impression d'avoir lu tant de livres que, eh bien, on a perdu sa capacité d'étonnement. L'être humain est trop enclin à l'immobilisme ou à s'enfermer dans sa fierté, dans ses préjugés, il est victime de toutes sortes d'impuretés, de scories, qui le diminuent. Quant au lombric, nous avons trop tendance à considérer les êtres plus petits que nous comme sans intérêt ou de valeur inférieure, et ce, d'au tant plus que leur forme est déplaisante voire repoussante, et que, par-dessus le marché, ils sont aveugles et oeuvrent dans les ténèbres - ce qui leur vaut notre mépris, lequel est le frère de l'orgueil. Il existe toutefois des gens clairvoyants qui savent explorer le cœur des choses en laissant de côté les idées reçues et les opinions communément admises. Les gens de cette trempe sont moins esclaves de leur époque, ils ont la faculté d'ouvrir les yeux de leur prochain, de montrer aux autres ce qui leur est caché. Ils ont la faculté de les forcer à envisager toute chose de manière nouvelle. Qu'il s'agisse d'eux-mêmes ou de leur environnement. »

« [...] et je regarde Sóley, com mettant là une grave erreur puisqu'elle a ces maudits yeux, ces cheveux d'ange et cette lèvre supérieure qui repose sur sa sœur comme en un baiser. Sauf qu'elle n'y repose pas en ce moment parce que Sóley sourit. J'ai l'impression de sentir un organe dégringoler dans ma poitrine. Espérons que c'est le cœur. J'espère qu'il va sombrer avec armes et bagages, qu'il se mêlera à mes excréments et qu'il s'évacuera la prochaine fois que j'irai à la selle. Enfin débarrassé, je me sentirai plus léger. C'est plus simple de vivre sans cet organe. Si ce n'est qu'il ne tombe pas si bas que ça, il atterrit dans mon estomac où il se débat comme un oiseau aveugle et désemparé parmi les galettes au seigle, baignant dans le vin rouge et la bière. Oui, tout à fait, dis-je, lançant ces mots dans l'air entre Sóley et Ási, j'en ai vaguement entendu parler, mais c'est une bonne chose, je veux dire, il ne faut pas que les terres tombent en friche. Une terre en friche ressemble à un être humain qui n'a plus d'espoir. »


« Celui qui sait tout ne peut pas écrire. Celui qui sait tout perd la faculté de vivre, parce que c'est le doute qui pousse l'être humain à aller de l'avant. Le doute, la peur, la solitude et le désir. Sans oublier le paradoxe. Vous ne savez pas grand-chose, en effet, mais quand vous écrivez, votre regard a le pouvoir de traverser les murs, les montagnes et les collines. Vous assistez à la division des cellules, vous voyez le président des États-Unis trahir sa nation, vous entendez les mots d'amour murmurés à l'autre bout du pays, les sanglots qu'on verse dans un autre quartier de la ville. Vous voyez une femme quitter son mari, et un mari tromper sa femme. Vous entendez le sanglot du monde. C'est votre paradoxe, votre responsabilité et votre contrat. Vous ne pouvez pas vous y soustraire et vous n'avez d'autre choix que de continuer. 
À écrire?
Oui, quoi d'autre? Écrivez, et vous pourrez aller à cette fête donnée en l'honneur de Páll d'Oddi, d'Elvis et pour célébrer la vie.
Écrivez. Et nous n'oublierons pas. 
Écrivez. Et nous ne serons pas oubliés.
Écrivez. Parce que la mort n'est qu'un simple synonyme de l'oubli. »

« Leurs enfants avaient écrit ensemble une nécrologie publiée dans le journal, un texte court, à peine dix lignes, qu'ils avaient pourtant mis tout une soirée à rédiger. C'est qu'il n'y avait pas grand-chose à raconter. Et son quotidien n'évoquait pas grand-chose à ceux qui ne vivaient pas ici, puis ils avaient eu des problèmes pour trouver une bonne photo - aucun des clichés ne correspondait à la femme qu'ils avaient connue. Elle avait vécu soixante-dix ans et il n'y avait pas grand-chose à dire d'elle. Si ce n'est qu'elle avait été aussi robuste et fiable que le poteau d'une clôture, qu'elle savait s'y prendre avec les taureaux, qu'elle aimait compter les étoiles, qu'elle écoutait son mari lui lire à haute voix du Gunnar Gunnarsson ou du Laxness. Certaines vies semblent si dénuées d'événements notables qu'il est difficile de les décrire. Tout autant que les poteaux d'une clôture. Et pourtant, ce sont ces poteaux qui soutiennent tout. »

« Si ce Français venait, Rúna enverrait-elle ses brebis à l'abattoir, les brebis devraient-elles payer cet amour de leur vie ? Et qu'adviendrait-il de Haraldur?
N'est-ce pas une loi fondamentale? Tout bonheur se paie ailleurs au prix d'un malheur ?
Le sourire s'est effacé des lèvres de Rúna, remplacé par cette vague tristesse. Elle sait évidemment que Haraldur veut vivre à Nes et nulle part ailleurs. Il tient à dormir à portée de voix de la tombe d'Aldís. Qui restera à ses côtés si Paris ravit le cœur de Rúna? C'est peut-être pour ça qu'elle a peur d'aimer à nouveau, d'ouvrir son cœur... parce que les morts refusent parfois de nous lâcher - ou peut-être est-ce nous qui peinons à nous en détacher. Nous les traînons dans notre sillage comme des rochers sombres et pesants. Libérez-nous, demandent-ils, laissez-nous sombrer dans une dimension à laquelle vous n'avez pas accès. Et continuez à vivre, parce que c'est la seule manière de nous consoler, nous qui sommes défunts. Mais voilà, Aldís a demandé à Haraldur de la serrer dans ses bras et de ne jamais la lâcher.
Jamais, ça fait longtemps. C'est bien plus long que la vie. Je meurs et votre existence s'arrête. Jusqu'au moment où quelqu'un arrive de Paris avec des chaussettes dépareillées, faisant de votre vie un cadran solaire ? »

« Toutes les ruines, les cimetières, les maisons, les villages, les villes, les trains, les avions, absolument tout, y com pris les sacs en plastique, abritent des histoires ou des fragments de destins.
Le destin-nous le façonnons en vivant.
Il est le tissu des dieux. Ou la flèche aveugle du hasard. »

« Cette même corde résonnait puissamment dans le for intérieur du père de Skúli qui s'était allongé sur le dos, en pleine nuit, sous le ciel de la péninsule de Snæfellsnes, complètement ivre, pour essayer d'apercevoir une nouvelle galaxie dont il venait d'apprendre l'existence - cette corde vibre également dans l'âme de la trisaïeule d'Eiríkur, dans l'âme de Guðríður, cette femme qui a jadis écrit un article sur les lombrics, dont le coccyx la démangeait, qui avait un sourire redoutable, des yeux qui faisaient dévier l'axe de la terre et influaient sur la poésie d'Hölderlin même s'il était mort longtemps avant qu'elle ne naisse - et qui, lorsqu'elle écrivait, traçait des lettres dont certaines aboyaient comme des chiens. »

« Seul est vraiment heureux celui qui profite de l'aujourd'hui et se hâte du lendemain, est-il écrit quelque part. »

« Voici un morceau de Pink Floyd. Ils ne sont pas très blagueurs et si leurs amis les voyaient sourire, ils appelleraient sans doute un médecin, mais le souffle de leur musique est parfois aussi puissant que celui de l'océan, écoutons « Your Possible Pasts », Do you remember me... think we should be closer? Te souviens-tu de moi... tu veux qu'on se rapproche ? »

« D'ailleurs, nous avons le devoir de nous souvenir, avait souligné Páll, oublier, c'est trahir la vie. Kierkegaard le savait. « Si les générations se renouvelaient comme le feuillage des forêts, écrit-il dans Crainte et Tremblement, si elles s'éteignaient l'une après l'autre comme le chant des oiseaux dans les bois, traversaient le monde, comme le navire, l'océan, ou le vent, le désert, acte aveugle et stérile; si l'éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu'il épie, quelle vanité et quelle désolation serait la vie ! » »

« And when I go away
I know my heart can stay with my love...
Et lorsque je m'en vais 
Je sais que mon cœur reste avec mon amour...

Que dire d'autre à part : Quelle époque ! Pourquoi des jours pareils doivent-ils s'achever, pour quoi le bonheur ne reste-t-il pas quand il vient à nous, pour que nous puissions l'emporter à travers la vie comme la tortue emporte sa maison, comme un bouclier invincible qui nous protègerait des flèches que décoche le malheur ?

DONNE-MOI LES TÉNÈBRES ET JE SAURAI OÙ TROUVER LA LUMIÈRE »

« [...] le bonheur n'a-t-il donc aucune endurance, pourquoi supporte-t-il si mal la vie, et encore moins la mort? L'être humain n'a-t-il aucun moyen de transformer la félicité en tortue ou même en chien qui le suivrait fidèlement, le bonheur refuse-t-il de rester sur vos talons, n'a-t-il donc aucune loyauté ; et tout est-il fini, ne reste-t-il plus que la fête chez Elías et ensuite, est-ce que ce sera la fin, douze ans de prison - Kierkegaard a-t-il échoué à nous inscrire dans la lumière et n'avons-nous devant nous que les ténèbres, veuillez attacher vos ceintures car maintenant, voici la nuit ? »

« Je lève à nouveau les yeux de mes feuilles, je repose mon crayon à papier, l'année 1996 s'éteint. 
Sept heures, répète le pasteur pour la quatrième fois, me voyant revenu à la réalité, aujourd'hui, le voyage en prendrait à peine quatre, et Halldór aurait concocté une playlist sur Spotify, c'est plus facile et moins long. Tout est plus rapide aujourd'hui, sauf peut-être le sexe, les matchs de foot et les opéras de Wagner. Oui, tout prend moins de temps, notre savoir progresse, nous avons marché sur la Lune, envoyé une sonde à l'extérieur de notre système solaire, nous vivons plus longtemps, nous pouvons communiquer avec le monde entier sans quitter notre canapé, mais tout ça ne suffit pas à rendre l'humanité plus heureuse. N'est-ce pas désespérant, cela n'implique-t-il pas que nous avons fait fausse route? Qu'importent les triomphes, qu'importe la richesse si on n'a pas le bonheur. Ne nous faut-il pas en fin de compte chercher la joie dans la simplicité, dans les choses les plus naturelles et évidentes ? ...»

« [...] un trop grand amour est-il susceptible de saccager votre existence si vous ne pouvez le vivre pleinement, l'amour serait-il une explosion atomique au fond du cœur, un éclair qui illumine l'univers quelques instants, bientôt remplacé par la radioactivité qu'engendrent la tristesse et le manque qui se diffusent dans vos artères et vous paralysent? Qui ont tellement paralysé Halldór qu'il n'a pas été capable de vivre normalement après cet événement, ni de tisser des liens avec son fils, ne serait-ce pas légère ment excessif ? Quant à Eiríkur, il n'a tout de même pas perdu son chez-lui en ce monde parce qu'il s'est masturbé sur un livre en pensant involontairement à sa mère au moment où il a joui : tout ça ne suffit pas à expliquer qu'il ait rompu avec ses racines... Celui ou celle qui se coupe de ses racines, qui les perd et fuit son passé, n'a plus nulle part où aller. »

« Cet espace où bonheur et malheur passent leur temps à jouer au tape-cul, où la trahison et le mensonge boivent joyeusement à la table de la joie et de la sincérité, où le désespoir salue bien bas l'impatience, où l'irresponsabilité embrasse la compassion et où la lâcheté chemine à côté du sacrifice. Cet espace, n'importe qui peut y avoir accès, le seul ticket d'entrée, c'est l'amour. Et évidemment son revers-la trahison. »

« La logique est sans doute la première chose qui nous fait défaut quand on est amoureux. »

« Te voilà partie, a dit le révérend, et j'ai l'impression qu'on nous a privés d'une montagne. Une montagne douce, généreuse et verdoyante, tapissée d'une multitude de baies sauvages, et sur laquelle se trouve un lac calme et profond. Une montagne qui attirait la lumière et le soleil. Irradiant de cette chaleur qui rend la vie plus douce. Te voilà partie, je suppose que le nombre d'oiseaux ne tardera pas à diminuer et leurs chants à se taire. Ta présence rendait tout le monde meilleur. Voilà pourquoi nous restons là, nous, qui étions moins bons que toi. Et il n'y a plus personne pour remettre les tracteurs en état. Merci d'avoir passé toutes ces années auprès de nous. Nous devons désormais apprendre à vivre sans les cieux, quant à eux, se réjouissent de t'accueillir. J'ai hâte de t'y retrouver, ma chère amie. »

« Peu de choses sont aussi égoïstes que l'amour. Il prend possession de votre être. Il est comme une drogue. Il est capable de vous réduire en esclavage. Surtout lorsqu'il doit demeurer secret. Il se transforme alors en cette matière noire qui gouverne le monde. Je vous ai trahis tous les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit pardonnable. Et c'est pour ça que je ne pourrai jamais revenir vivre ici. »

« Voilà donc la véritable explication à la compilation de la Camarde, cette liste de chansons que nous déroulons ici: cette liste n'est-elle pas la manière qu'Eiríkur a trouvée pour consoler la mort, mais également pour passer avec elle un pacte en vertu duquel elle consentira ce soir à ouvrir les portes de son royaume dans ce fjord dont la forme rap pelle celle d'une étreinte ? Le destin est l'artisan universel, lit-on quelque part, et si c'est lui qui a conçu cette fête où, l'espace d'un soir, les vivants et les morts se donneront rendez-vous, alors, il est sans doute plus étrange encore que la bonté d'âme. »

« D'ailleurs, ce n'est pas vraiment l'alcool qui est mon ennemi, mais justement moi-même. Le combat le plus important de chaque individu, c'est celui qu'il livre contre sa propre personne. Je dois mettre de l'ordre dans ma tête. Je dois trouver le courage de me regarder en face, ici et maintenant, ce n'est qu'à ce prix que je pourrai faire la paix avec le jeune homme qui vient hanter mes rêves. »

« Est-ce courage ou lâcheté que d'aimer, a répondu Hölderlin, est-ce faiblesse ou force que d'étouffer l'amour, est-ce égoïsme ou pureté que d'être aux ordres de son cœur ? »

« Je ne pleure que de l'intérieur pour que mes soucis se noient. »

« Ce sont la hâte et l'impatience qui permettent à l'être humain de voyager entre les dimensions. »

« La colère et la rancune défigurent notre pensée, elles faussent tout et nous privent d'oxygène. En revanche, le pardon ouvre des portes et donne plus de grandeur à la vie. »

Quatrième de couverture

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldís, leur mère tant regrettée. Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du 19ème siècle jusqu’en 2020. Aldís, une fille de la ville revenue dans les fjords pour y avoir croisé le regard bleu d’Haraldur ; Pétur, un pasteur marié, écrivant des lettres au poète Hölderlin et amoureux d’une inconnue ; Asi, dont la vie est régie par un appétit sexuel indomptable ; Svana, qui doit abandonner son fils si elle veut sauver son mariage ; Jon, un père de famille aimant mais incapable de résister à l’alcool ; Páll et Elias qui n’ont pas le courage de vivre leur histoire d’amour au grand jour ; Eiríkur, un musicien que même sa réussite ne sauve pas de la tristesse – voici quelques-uns des personnages qui traversent cette saga familiale hors normes. Les actes manqués, les fragilités et les renoncements dominent la vie de ces femmes et hommes autant que la quête du bonheur. Tous se retrouvent confrontés à la question de savoir comment aimer, et tous doivent faire des choix difficiles.

Ton absence n’est que ténèbres frappe par son ampleur, sa construction et son audace : le nombre de personnages, les époques enjambées, la puissance des sentiments, la violence des destins – tout semble superlatif dans ce nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres, se perdent, se croisent ou se répondent, puis finissent par former une mosaïque romanesque extraordinaire, comme si l’auteur islandais avait voulu reconstituer la mémoire perdue non pas d’un personnage mais de l’humanité tout entière. Le résultat est d’une intensité incandescente.

Éditions Grasset,  septembre 2022
604 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Prix du roman étranger 2022
Littératures Européennes Cognac - Prix Jean Monnet - 2022

jeudi 15 septembre 2022

Le soldat désaccordé ★★★★★♥ de Gilles Marchand

Comment s'accorder avec la guerre ? Avec les ordres venus d'en-haut qui vous envoient en patûre ? Tout droit vers l'enfer ? Comment s'accorder avec cette guerre quand elle vous éloigne des êtres chers ? De l'amour ? Quand celle-ci ne promet que glaise alors que c'est de dentelle que vos instants d'amour commençaient à se parer ? La douceur éjectée ; le visage de la guerre n'est qu'horreurs. 
Avec l'aide de la poésie ? 
Grâce au soutien d'un copain (interchangeable bien évidemment, parce que le copain, il lui arrive si vite une bricole, qu'il disparaît sans crier gare) ? 
Grâce aux rêves, aux souvenirs, aux images que l'on trimballe avec soi ?
Grâce aux histoires entendues de-ci, delà ? Des histoires semées au gré du vent, inventées peut-être, édulcorées, il faut bien ça, pour apporter le soupçon de beauté dans un paysage qui en est totalement dénué.
Grâce à la fille de la Lune ?

Le soldat désaccordé m'a appris les silences de la guerre, ceux qui suivent les tirs d'obus, ceux qui sont là pour le constat du bras en moins, ou du trou béant à la place du ventre, ceux qui tiennent les comptes avec la mort.
J'ai appris la beauté de l'amour dans la mort.
J'ai réappris le combat des familles, de ces hommes et femmes, en-dehors mais pourtant bien en-dedans de cette guerre, attendant l'homme parti au front. Attendant. Espérant. Bien après la fin. Demain. Après-demain. Après-après demain... « Pas de corps, pas de deuil. » Ou luttant pour la réhabilitation (la beauté de l'amour dans la mort, justement...). 
J'ai recompris qu'il n'y avait jamais de fin. 
Pas de fin à la douleur de la perte. 
Pas de fin. La guerre recommence indéfiniment. Douloureusement. 
N'est-ce pas ?

Je me suis accordée avec Gilles Marchand. 
Avec sa poésie, sa plume, ses mots qui m'ont poussée à la réflexion. 
Qui m'ont confrontée, de nouveau, aux traumatismes d'une guerre. De toutes les guerres. 
Qui font poser la question de l'Alsace. « On a tué votre mari... Mais, bonne nouvelle : vous êtes de nouveau française, madame ! » Est-ce que c'était juste ? « La grande majorité, l'écrasante majorité des Alsaciens en âge de combattre étaient nés allemands. »
Ses mots qui m'ont fait aimer cette belle histoire d'amour à en pleurer. Ça raconte les larmes, il faut dire ...

Un soldat désaccordé, c'est une tuerie de poésie, c'est d'une puissance énorme, c'est un petit bijou de cette rentrée littéraire. 
La littérature au service de l'Histoire, de la mémoire... à mettre entre toutes les mains ;-)

« En 1925, la France fêtait sa victoire depuis sept ans. Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça mistinguait. L'Art déco flamboyait, Paris s'amusait et s'insouciait. Coco chanélait, André bretonnait, Maurice chevaliait.
Malgré tout, je ne parvenais pas à m'abandonner à cette insouciance. J'étais loin d'être le seul. On avait beau faire semblant, on avait traversé l'enfer.
Cette histoire d'amoureux disparu, ça me permettait de me retourner sur cette guerre avec l'espoir de trouver un peu de beau dans tout ce merdier. »

« « À Verdun, une division, dans l'espace d'une relève, laisse en moyenne quatre mille hommes. La terre elle-même change de forme; les collines sous les coups de rabot des obus perdent leurs reliefs, leurs contours. Le paysage prend cet aspect jamais vu, cet aspect de néant, cette apparence croulante de fourmilière et de sciure, où des échardes, des fétus, des débris de choses mêlées comme de la paille dans du mauvais pain, rappellent qu'il y a eu des bois, des fusils, des brancards, on ne sait quoi de concassé là. On ne vit plus... on ne dort plus, on ne mange plus, on range les morts sur le parapet, on ne ramasse plus les blessés. On attend le moment fatal dans une sorte de stupeur, dans un tressaillement de tremblement de terre, au milieu du vacarme dément. »
Lettre hommage à Émile Gillet, exposée au fort de Douaumont. » En exergue 

« La guerre, quand tu y as goûté, elle est dans ton corps, sous ta peau. Tu peux vomir, tu peux te gratter tout ce que tu veux, jusqu'au sang, elle ne partira jamais. Elle est en toi. Alors j'y retournais. Ça sentait encore la cendre et la poudre. Les croix s'étendaient à l'infini. Et j'enquêtais, inlassablement. Durant toutes les années 20 et une bonne partie des années 30, j'ai fait ce drôle de boulot d'enquêteur.
On était quelques-uns à vivre de ça. Peut-être parce qu'on ne parvenait pas à tourner la page. Ou qu'on désirait un peu de justice après ces années d'injustice. On écoutait les histoires, on écoutait les légendes. »

« Pas de corps, pas de deuil. J'avais mené quelques enquêtes, étais même parvenu à débloquer certaines situations permettant de mettre un nom sur une tombe ici ou là. Mais retrouver un poilu vivant, cela ne m'était jamais arrivé.
Cette conviction en faisait tenir certaines. Elles avaient travaillé comme des damnées pendant quatre années de guerre en s'accrochant à cette idée: il reviendrait. Quand la guerre s'est achevée, la démobilisation a été un sacré bazar. Il ne faut pas croire que tous les hommes sont rentrés faire la fête le 12 novembre 1918. Leur retour a duré des mois et des mois. Des mois de chaos au cours desquels il fallut réorganiser le pays, établir des priorités, mettre en place des convois. Les femmes ont continué à attendre. S'il n'est pas là aujourd'hui, il le sera peut être demain. Ou après-demain. Et s'il a disparu, c'est qu'il peut réapparaître. »

« Ici, la guerre était enfermée à l'hôpital. Un concentré de peurs et de souffrances perdu dans le paysage le plus calme qui soit : il y avait les grands traumatisés, ceux qui ne bougeaient plus, ceux qui répétaient mille fois les mêmes gestes, ceux qui se blottissaient sous leur lit quand l'orage faisait claquer les volets. »

« ... j'ai marché jusqu'à un joli petit village qui venait d'inaugurer un joli monument aux jolis morts de la jolie guerre. Il en fleurissait partout. C'était à qui aurait le plus beau, le plus grand, celui avec le plus de noms. J'avais même entendu des histoires de villages qui se battaient pour savoir à qui appartenaient les morts. Des paysans qui avaient habité entre deux communes et qui étaient devenus importants grâce à leur dépouille patriote. »


« « Il y avait de la terre qui giclait jusqu'à nos pieds, qui recouvrait une partie de l'orgue. Et lui souriait. Et moi je pleurais. 
« Et ça explosait.
« On est restés là, comme ça, debout. Si un jour je me suis approché du divin, c'est ce matin-là. J'ai vu des arbres voler dans le ciel. Vous y étiez, vous savez que je ne plaisante pas, n'est-ce pas. Des arbres entiers qui passaient dans le ciel, les racines apparentes, obscènes. J'ai vu des animaux exploser, j'ai vu des hommes ramasser des morceaux d'eux mêmes, en nettoyer la boue et tenter de les recoller.
« Ce jour-là, j'ai touché du doigt le sacré, j'vous dis. Et vous savez pourquoi ? Parce que Joplain avait confectionné l'orgue le plus inutile qui puisse exister. Un orgue qui ne fonctionnait pas, bien évidemment. Un orgue qui brillait de mille éclats et qui se faisait recouvrir de terre, de boue et de sang à chaque seconde. Et lui riait de plus en plus fort. Et moi, je pleurais et je riais en même temps.
« Et ça explosait partout autour de nous. « On entendait des cris. Il y avait un sifflet qui stridulait quelque part. Et nous ne bougions pas, on regardait l'orgue se faire détruire, lentement mais sûrement. Sur le moment, j'ai pensé au Titanic.
« Et ça explosait de partout. 
« Un cheval est passé juste au-dessus de nous. Il avait le ventre ouvert, n'est-ce pas. Je me souviens que je m'étais demandé comment il pouvait aller aussi vite avec un trou aussi large. Il y avait des éclairs, des obus qui miaulaient au-dessus de nous. Des fracas de métal et de bois. Une partie du boyau dans lequel on se trouvait s'est effondrée. Faut dire que c'était complètement inondé, n'est-ce pas. Des jours qu'il pleuvait et que ça se mélangeait aux larmes des soldats.
« Et ça explosait de partout.
« Devant, derrière, au-dessus. Et nous, on craignait les gaz. On avait les mains qui tremblaient sur les masques. Mais ce jour-là, Joplain et moi on était les rois du monde. Ça pouvait bien exploser tout ce que vous voulez, on était à la fête. On avait notre orgue. Le plus beau que j'aie jamais vu. Et même que les obus explosaient en faisant des notes! Une vraie symphonie du massacre. J'étais persuadé que c'était la fin, qu'on ne se relèverait pas de tout ça, que c'était le début de l'enfer, qu'on avait trop tué pour mériter quoi que ce soit de mieux. Alors j'ai chanté. Ça explosait et je chantais. Je calais ma voix sur les bombes. Et je hurlais comme je pouvais.
« Et puis ça s'est calmé. Les explosions se sont espacées. Dans nos têtes, on les entendait tout pareil. Elles ont dû s'arrêter bien avant qu'on ne s'en rende compte. Pourtant nos cerveaux continuaient à se faire marteler, inlassablement. Seulement, à un moment, on s'est dit: "Tiens, ils ont arrêté de nous canarder." N'est-ce pas.
« C'est cette nuit-là qu'il m'a raconté son histoire d'amour. Une des dernières choses que j'ai entendues. » »

« On assassine un archiduc, on envahit un pays, on rétorque que ça ne se fait pas mais alors vraiment pas, on déclare la guerre, on met en branle le jeu des alliances, on crie, on s'exclame, on bombe le torse, on mobilise et on part soi-disant la fleur au fusil. Hop, hop, hop, plus vite que ça, agitez les mouchoirs et souriez pour la photo, vous serez gentils.
Si ce n'était pas exactement le plan que s'était fixé Émile, il ne rechigna pas à aller au combat. Après tout, ce n'était l'affaire que de quelques semaines, lui avait-on dit. Et surtout, cela permettrait à la famille de Lucie de retrouver sa vraie patrie. Vive la France, allons enfants et vogue la galère.

N'en déplaise à sa mère, j'ai le sentiment que c'est le 28 juillet 1907, soit précisément six ans et onze mois avant l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand à Sarajevo, que l'histoire de la disparition d'Émile Joplain a débuté. »

« En 1925, la France fêtait sa victoire depuis sept ans. Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça mistinguait. L'Art déco flamboyait, Paris s'amusait et s'insouciait. Coco chanélait, André bretonnait, Maurice chevaliait.
Malgré tout, je ne parvenais pas à m'abandonner à cette insouciance. J'étais loin d'être le seul. On avait beau faire semblant, on avait traversé l'enfer.
Cette histoire d'amoureux disparu, ça me permettait de me retourner sur cette guerre avec l'espoir de trouver un peu de beau dans tout ce merdier. »

« En sept ans à remuer cette merde de Grande Guerre, j'avais rencontré beaucoup d'insensibles, de butés. J'ignore la manière dont le Dr Robert travail lait avant 14. Je n'avais aucun moyen de savoir si c'était la guerre qui lui avait ôté son humanité en lui envoyant des blessés de plus en plus amochés. Je ne parvenais pas à me convaincre qu'il avait toujours été comme ça. Mais je me trompais peut-être. La guerre n'était pas la seule excuse à l'inhumanité.

Ce qui est certain, c'est qu'il avait oublié de prendre le train des avancées en matière de psychiatrie.

Depuis ma démobilisation, j'avais eu l'occasion de rencontrer beaucoup de spécialistes. Ils m'avaient confié à quel point ils avaient été désemparés par l'arrivée de ces patients qui souffraient d'hallucinations terribles, de tremblements irrépressibles, de ceux qui se levaient au milieu de la nuit en poussant des hurlements à réveiller les morts, de ceux qui étaient courbés en deux et qui ne parvenaient pas à se redresser, des dépressifs qui avaient perdu l'ouïe, la parole, la vue ou la mémoire sans aucune explication physiologique. C'est pour cela que l'on parlait d'obusite. On pensait que c'était le souffle des explosions qui provoquait des dégâts invisibles, une névrose de guerre, en somme. »

« Nombre de livres lus cette semaine : un. Et pas n'importe lequel, un Goncourt, mon bon monsieur ! Je dois avouer que je ne suis pas un grand lecteur. C'est le sujet qui m'a attiré. Le Feu, d'Henri Barbusse, je me suis dit que ça pouvait servir, tout le monde dit que la guerre y est racontée comme dans aucun autre livre. »

« Aller en Alsace, c'était toujours se confronter à une réalité extrêmement complexe. Entre ceux qui étaient nés français et ceux qui étaient nés allemands et s'étaient battus contre les Français, ça avait dû faire des ambiances qui sentaient la poudre et la bagarre de winstub. Mais la première fois que j'y étais allé, au printemps 1919, je m'attendais à trouver une terre en fête: après tout, on s'était battus quatre années pour leur redonner leur dignité. Évidemment, ce n'était pas le sentiment général. Parce que, premièrement, ils n'avaient jamais perdu leur dignité et, deuxième ment, tous n'avaient pas été ravis de devenir français. Pour une bonne partie, ils se sentaient avant tout alsaciens. Sans compter que, parmi les morts de chaque village, la plupart s'étaient pris des balles françaises. Allez expliquer à une veuve de guerre que c'était une balle pour la bonne cause. « On a tué votre mari... Mais, bonne nouvelle : vous êtes de nouveau française, madame ! »
Il ne faut pas oublier qu'en 1914, l'Alsace - et la Moselle, mais ce n'est pas le sujet qui nous intéresse - était allemande depuis quarante-trois ans. Suffisamment de temps pour prendre des habitudes germanophiles. À en croire la propagande française, les Alsaciens s'étaient sentis français et n'avaient revêtu l'uniforme impérial que sous la contrainte. J'avais dû me rendre à l'évidence: c'était un peu plus compliqué que cela. La grande majorité, l'écrasante majorité des Alsaciens en âge de combattre étaient nés allemands. »

« Moi qui avais l'habitude d'écouter les histoires des autres, voilà que je racontais la mienne. Ma mobilisation, les marches interminables, des jours entiers, des nuits entières. Ma blessure. Mon hospitalisation. Il me regardait, ému. Il a ouvert un tiroir de son bureau et en a sorti une photographie en me disant que son fils aussi avait fait la guerre. Il l'a posée à plat, face à moi. Un feldgrau, comme on disait. « Je ne sais pas pour qui mon fils est mort. On m'a dit qu'il était mort en héros. »

Je n'avais rien à répondre à cela. Le soldat avait une vingtaine d'années. Une fine moustache blonde que l'on devinait. Le regard clair et décidé. Il portait cet uniforme que j'avais tant haï. 
Il a fini par reprendre: « Pensez-vous que l'on puisse mourir en héros si l'ennemi d'hier devient la nation de demain ? »
Je lui ai répondu que l'on pouvait mourir en héros en sauvant ses camarades. Il a souri. Tristement, mais il a souri. »

« En sortant de son bureau, je me suis senti bête, j'ai pris conscience que je ne m'étais jamais réellement posé la question de l'Alsace. Jamais posé la question des Alsaciens. J'avais tué pour récupérer ces régions, j'avais estimé que cela était juste. Et j'avais obéi aux ordres. »
« Des bombes, du froid, des rats, des poux. J'tiens pas à ce que ma Georgette soit au courant de tout ça. Quand j'suis revenu, j'y ai pas raconté. Pas tout. On raconte pas les larmes. C'est pas un truc qu'on veut se souvenir. »

« Ces Indiens, c'étaient des code talkers, parfaits porteurs de messages incompréhensibles aux non-initiés. Depuis trois ans, on tirait des lignes téléphoniques dans les tranchées et les informations étaient interceptées. Et d'un seul coup: miracle. Il suffisait d'utiliser le savoir des Indiens d'Amérique. Ceux-là mêmes qui n'avaient plus le droit d'utiliser leurs langues dans leur pays, ceux qui n'étaient même pas considérés comme des citoyens à part entière. »

« J'ai compris que même après la mort, il restait de l'amour. On ne sait pas quoi en faire, mais ça vaut le coup de se battre et de le nourrir.
C'est pour ça que, quelques années plus tard, je me suis tant investi dans l'histoire d'Émile et Lucie. Parce que c'était un amour incroyable, magnifique, entier, sans concession, et que chaque histoire que je croisais contribuait à redonner vie à la mienne.
À chacun de mes pas dans cette affaire, le sourire d'Anna m'accompagnait. »

« Elle était quasiment nue, vêtue de glaise et d'un peu d'étoffe élimée. Elle était pieds nus, jambes nues, tête nue. Des larmes avaient laissé deux traînées sur son visage barbouillé de boue. Toussaint l'a trouvée magnifique, il s'est demandé s'il n'était pas mort. Il a pensé que c'était la Vierge Marie et s'est demandé quelle était cette guerre qui obligeait la Vierge Marie à se couvrir de boue et à se vêtir de lambeaux. Avant de fermer les yeux, il a eu la force d'enfoncer sa main dans la poche intérieure de sa veste pour en sortir une lettre, qu'il lui a remise. Il s'est endormi, croyant mourir. »

« Rampant dans les tranchées, les trois hommes s'avancent, 
Concentrés sur le front, pensant à leur défense. 
Le poète quant à lui, son carnet il noircit, 
Au milieu de la neige, sur l'amour il écrit. 
Ne gardant rien pour lui, il arrache les pages Et dispose ses mots au hasard du chemin 
Un vers ou deux trois lignes, perdus dans son sillage 
Des petits mots d'amour, même dans les souterrains. »

« Ses lettres déchirées, emportées par le vent De boue, de neige tachées, pour toujours effacées 
Bien sûr qu'il sait tout ça, il n'est plus un enfant. 
Avec ardeur il croit qu'il faut tout essayer. C'est cela le poète: il garde la lumière 
Il écrira toujours, sans courroux ni colère C'est un beau rêveur, persuadé comme avant Qu'elle trouvera ainsi la preuve qu'il est vivant. »
« Les émeutes et la guerre ont ceci de commun Qu'on y tue les enfants, qu'on y tue les gamins. C'est à cinq heures trente-cinq qu'un obus dans les airs 
S'élève tel un oiseau, un oiseau de malheur, Semblant choisir sa proie et son futur cratère. Il ralentit sa course et prépare ses douleurs 
Sa descente il amorce, en prenant tout son temps, [...] »

« Je repensais à un vieil officier qui m'avait dit un jour que les dates gravées sur une pierre tombale n'avaient pas de valeur en soi: que ce qui comptait, c'était le trait d'union. »

Quatrième de couverture

PARIS, ANNÉES 20, UN ANCIEN COMBATTANT EST CHARGE DE RETROUVER UN SOLDAT DISPARU EN 1917. ARPENTANT LES CHAMPS DE BATAILLE, INTERROGEANT TÉMOINS ET SOLDATS, IL VA DÉCOUVRIR, AU MILIEU DE MILLE HISTOIRES PLUS INCROYABLES LES UNES QUE LES AUTRES, LA FOLLE HISTOIRE D'AMOUR QUE LE JEUNE HOMME A VECUE AU MILIEU DE L'ENFER.

ALORS QUE L'ENQUÊTE PROGRESSE, LA FRANCE SE RAPPROCHE D'UNE NOUVELLE GUERRE ET NOTRE HÉROS SE JETTE À CORPS PERDU DANS CETTE MISSION DÉSESPÉRÉE, DEVENUE SA SEULE SOURCE D'ESPOIR DANS UN MONDE QUI S'EFFONDRE.

Éditions Aux forges de Vulcain,  septembre 2022
207 pages

mercredi 3 novembre 2021

S'adapter ★★★★★♥ de Clara Dupont-Monod

Deux iris noirs fuyants, il est un petit être différent, « à mi-chemin ». Dépendant, immobile, ce petit bout inadapté prend sa place au sein d'une fratrie, et l'enjeu de l'aîné sera de taille, celui de laisser une trace de son passage...
Les pierres témoignent, racontent les enfants, et par leurs mots, notre coeur égratignent.
« Les enfants sont toujours les oubliés d'une histoire. on les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu'on ne les protège. Or les enfants sont les seuls à prendre les pierres pour des jouets. Ils nous nomment, nous bariolent, nous couvrent de dessins et d'écritures, ils nous peignent, nous collent des yeux, une bouche, des cheveux d'herbe, nous empilent en maison, nous lancent pour faire un ricochet, nous alignent en limites de goal ou en rails de train. Les adultes nous utilisent, les enfants nous détournent. C'est pourquoi nous leur sommes profondément attachées. C'est une question de gratitude. Nous leur devons ce récit - chaque adulte devrait se souvenir qu'il est redevable envers l'enfant qu'il fut. »
Quel sublime et bouleversant témoignage. À imbiber les yeux. À les éblouir aussi. Parce que ces pages sont lumineuses ; elles démontrent la capacité des êtres humains à  consolider une fracture, à s'adapter. On n'y fait l'expérience de la pureté. De la simplicité, de « [la] vie... à portée de souffle, ni craintive ni combattante, juste là. »
« Dira-t-on un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ? »
Un écrin de délicatesse. Merci Clara Dupont-Monod. Merci.

« [...] l'insouciance, perverse notion, ne se savoure qu'une fois éteinte, lorsqu'elle est devenue souvenir.  »

« « Un être évanoui avec les yeux ouverts, résuma le frère aîné à la cadette.
- Ca s'appelle un mort  » , rétorqua-t-elle malgré ses sept ans. »

« À enfant hors norme, savoir hors norme, pensait l'aîné. Cet être n'apprendrait jamais rien et, de fait, c'est lui qui apprenait aux autres. »
« À trop frémir au moindre bruit du monde, à craindre le pire, on n'équilibre personne. »

« Lorsqu'il relevait la tête, il sentait monter envers les bonnes soeurs une colère jalouse qu'il ne pouvait pas contrer. Alors il replongeait dans les chiffres.
Des années plus tard, il comprendrait que ces femmes, elles aussi, étaient arrivées à un niveau inouï d'infralangage, capables d'échanger sans mots ni gestes. Qu'elles avaient compris depuis longtemps, cet amour si particulier. L'amour le plus fin, mystérieux, volatil, reposant sur l'instinct aiguisé d'animal qui pressent, donne, qui reconnaît le sourire de gratitude envers l'instant présent sans même l'idée d'un retour, un sourire de pierre paisible, indifférent aux demains. »

« Depuis, l'aîné a grandi sans se lier. Se lier, c'est trop dangereux, pense-t-il. Les gens qu'on aime peuvent disparaître si facilement. C'est un adulte qui a associé la possibilité du bonheur à celle de sa perte. Vents mauvais ou cadeaux, il ne laisse plus à la vie le bénéfice du doute. Il a perdu la paix. Il a rejoint ces êtres qui portent au coeur un instant arrêté, suspendu pour toujours. En lui quelque chose est devenu pierre, ce qui ne signifie pas insensible mais plutôt endurant, immobile, implacablement identique au gré des jours. 
Il porte en lui un état d'alerte. »

« On lui a répété que le temps répare. En vérité, il le mesure lors de ces nuits, le temps ne répare rien, au contraire. Il creuse et ranime la douleur, chaque fois un peu plus intense. C'est tout ce qui lui reste de l'enfant, le chagrin. Il ne peut pas s'y soustraire ; cela voudrait dire perdre l'enfant définitivement. »

« Il regarde par la fenêtre la nuit urbaine, bien plus silencieuse que celle de la montagne. Il a mis du temps à s'habituer à la ville. Longtemps, il a trouvé effarants les chiens tenus en laisse. Et l'été sans bruit, ni cigales ni crapauds. Involontairement, il a levé la tête dès le mois de mars pour guetter les premières hirondelles, tendu l'oreille en juillet, vers les martinets. Il a cherché les odeurs, crottin, verveine, menthe, et les bruits, cloches des moutons, rivière, bourdonnement des insectes, vent qui racle l'écorce. Puis il s'est fait au terrain plat, lui qui ne connaissait que l'escarpé, au sol sans empreintes et aux talons des femmes. Il porte en lui des connaissances inadaptées à la ville. À quoi lui sert de savoir que les châtaigniers ne poussent pas au-delà de huit cents mètres d'altitude, que le noisetier est le bois le plus souple pour fabriquer un arc ? À rien, mais il est habitué. Les savoirs inutiles, il connaît.  »

« [...] la fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l'était pas assez. »
« Pourquoi tes amies, Marthe, Rose et Jeanine, ne me jugent pas ?
- Parce qu'elles sont tristes. Et quand on est triste, on ne juge pas.
- N'importe quoi. Je connais plein de gens tristes qui sont méchants.
- Alors ce sont des gens malheureux. Mais pas tristes.
- ...
- Reprends des gaufres à l'orange. »

« Dira-t-on un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ? »

« Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c'était ce que l'enfant avait planté en lui. C'était sa trace. Guérir, cela voulait dire perdre la trace, perdre l'enfant à tout jamais. Elle savait désormais que le lien peut avoir différentes formes. La guerre est un lien. Le chagrin aussi. »

« Et pourquoi redoutait-il d'être jugé, cela, il n'en avait aucune idée, sauf à penser que la honte ressentie par son frère et sa soeur, et peut-être ses parents, au moment où le regard des autres tombaient sur la poussette, au moment où la normalité des autres s'affichait conquérante, cette honte était si profonde, et culpabilisante ( « une honte honteuse », se disait-il), qu'elle s'était transmise par le sang. Il aurait aimé enlacer cet enfant pour le protéger. Comment était-il possible de regretter autant quelqu'un mort avant soi, se demandait-il, et cette question était un vertige. »

« Souvent il fermait les yeux pour se concentrer sur les sons. « Petit sorcier, pensait-il, jamais je n'aurais pensé à fermer les yeux pour mieux voir. » »

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.

La naissance d'un enfant handicapé racontée par sa fratrie.

Un livre magnifique et lumineux.

Éditions Stock, collection La Bleue, août 2021
171 pages
Prix Femina 2021, Prix Landerneau 2021, Prix Goncourt des Lycéens 2021