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mercredi 21 septembre 2022

La nuit des pères ★★★★★ de Gaëlle Josse

Le papa de la narratrice a cherché toute sa vie le vide, le silence pour fuir son "Là-bas" prégnant et lourd à porter. Tellement lourd que sa fille semble être passée dans sa vie comme une ombre. 
Des années de mutisme. 
Des traumatismes.
Des non-dits.
Une famille écartelée.
Par ces non-dits justement.

Elle est troublante cette littérature qui résonne autant en son lecteur. 
Une auteure qui livre sa douleur, sa colère.
Et moi, troublée, émue, touchée, émerveillée par de nombreux passages.

J'aime beaucoup la plume de cette auteure qui évoque toujours avec tant grâce nos fragilités.

À lire , ou pas, c'est vous qui voyez ;-)
« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. »

« Et parce que la parole ne peut aller beaucoup plus loin, j'écris ce silence qui ira seul ouvrir le chemin. »
Pierre CENDORS, Minuit en mon silence. 
En exergue 

« Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l'âme. Mais quelle famille? Je n'ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j'étais venue. J'avais commis l'erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais plus quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m'échap pait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d'un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C'est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s'y fait pas. »

« Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants. Te voilà à l'orée de l'oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l'idée qu'un jour tu ne connaîtras plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ? »

« La mémoire des lieux. Je n'y peux rien, je porte ça en moi depuis toujours. J'ai la mémoire monstrueuse, oui, monstrueuse, hémorragique, débordante. Parfois, un visage s'efface ou un nom s'évapore. Un lieu, jamais. »

« On ne sait jamais quoi faire du chagrin des autres. Et toi, mon père, qu'as-tu fait du nôtre? Y a-t-il un lieu en toi pour le perdre, pour l'égarer, pour l'oublier, un lieu où tu ne vas jamais ? »

« C'est une photo d'Amarcord, de Fellini, l'apparition du Rex, le paquebot triomphal, éclairé comme pour une fête somptueuse, dans la nuit, un peu flou, beau comme un songe, avec les hommes, les femmes qui s'en approchent dans des barques et le saluent à grands gestes, comme une divinité qui nous ferait l'aumône d'un bref passage sur terre. Et l'apparition s'évanouit. Plus tard, j'ai regardé mille fois cette scène, elle m'étreint, je ne sais pas dire pourquoi. Ce rêve qui passe, proche et lointain, cette ferveur, suivie de cette disparition. Le surgissement de quelque chose qui nous porte. Plus loin, plus haut. Comme ta montagne, père. »

« J'ai ajouté les miennes et je me suis tenue debout. Sans mots et sans pensées, là, simplement, près de toi, maman. Toi qui as passé ta vie à détourner la colère du père, maman paratonnerre, un arbre qui absorberait la foudre en souriant, consumé mais debout. Je suis partie lorsque j'ai entendu grincer la grille. Je ne voulais pas croiser d'autres vivants que toi, maman, dans mon cœur. »

« Je ne comprenais pas le monde. J'avais peur de la nuit à la maison, je haïssais la montagne qui m'empêchait de voir la vie au loin. Là, dans ce musée, on enfermait des créatures vivantes pour se repaître de leur beauté. Pourtant, c'est grâce à cela que j'ai découvert ma voie, même si ce mot peut sembler présomptueux. Ce paradoxe me perturbait. Plus tard, j'ai haï le cirque, tous les dressages, les spectacles, les exhibitions d'animaux sous des prétextes divers, c'était quelque chose de viscéral, d'irraisonné. Laissez-les tranquilles. »

« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. J'ai eu envie de faire un film, un court-métrage avec cette histoire, et c'est resté une envie. Je crois que quelqu'un d'autre l'a fait. Je n'ai pas regardé, mes images sont dans ma tête, je ne suis pas capable de les partager. Cette scène m'obsède. Je me suis revue à douze ans, en larmes, près des requins. »

« Ton père a une épine dans le coeur, Isabelle, ça l'empêche de vivre et ça le rend invivable, c'est tout. Il y a eu de la bonté en lui, j'en suis certain. Un jour tu feras la paix. Voilà ce que Vincent m'avait dit un jour sur toi. Il ne parvient pas à traverser sa propre nuit, avait-il ajouté. [...] On sait rien des autres, accepte-le ; Je n'ai jamais pu lui parler du cri. Le renard enragé continuait de me dévorer le ventre. »

« Et toi, mon père qui avance à pas lents vers les ombres qui vont t'ensevelir vivant, où en es-tu? Je m'aperçois que je ne te connais pas. Je me sens perdue moi aussi. Chacun dans sa pénombre. La tienne me fait une peine infinie. Je ne m'attendais pas à éprouver cela. Que puis-je faire pour te retenir parmi nous ? »

«  Maman, Hélène. D'où venait ton inlassable patience, ton inlassable attention pour cet homme qui te regardait si peu ? II m'a fallu du temps, il a fallu Vincent pour que je comprenne que tu l'aimais, et rien d'autre. »

« Les petits papiers dans tes poches. Nos noms. Ta dignité. Le Petit Poucet contre l'ogre de l'oubli. Alors, ce n'était pas toi, l'ogre, mon père ? »

« Apprendre à devenir un soldat. Un guerrier. Subir les corvées et les brimades sans broncher. Reconnaître les galons des gradés, saluer, courir au pas de gymnastique, toujours et sans raison, se mettre au garde-à-vous, tirer, démonter et remonter un fusil d'assaut, courir avec un paquetage, obéir, quel que soit l'ordre et quoi qu'on en pense, bien secouer ses chaussures le matin avant de les enfiler. Les scorpions. Le médecin du camp nous avait mis en garde, dans son discours d'accueil, les dangers du soleil, des bestioles, de l'eau, des femmes et des maladies vénériennes, photos à l'appui, de quoi se calmer un moment. »

« La pacification, c'était un mot pour les politiques, pour ne pas effrayer les citoyens, les électeurs, les parents à qui on voulait faire croire que les voyages forment la jeunesse. Continuer à leur faire croire que ce beau pays était et resterait la France pour l'éternité, comme la Provence ou la Normandie. Mais c'était la guerre, et quand je regardais autour de moi, notre groupe, tablée, le dortoir, je me disais que certains ne rentreraient pas vivants, et que j'étais peut-être l'un d'eux. »
« Un nom. Un lieu. Palestro. Une date, le 18 mai 1956. Dix-neuf morts, deux disparus. Des atro cités, des corps de soldats torturés, éviscérés, mutilés, des visages figés dans la souffrance, des yeux ouverts sur l'horreur, des bouches tordues, langues arrachées, pétrifiées dans des cris muets, des images qui vous empêchent de dormir pendant un paquet de nuits. L'ennemi prenait corps, on comprenait qu'on était venus faire la guerre et qu'on pouvait y rester. Oui, c'était la guerre, pas les événements. On nous disait que tout cela serait bientôt fini. L'Algérie, la belle Algérie aux villes blanches et aux immenses domaines agricoles tenus d'une main de fer par les colons, resterait française, et l'on rentrerait chez nous, fier d'avoir pris part à l'écriture de cette page de l'Histoire. On allait aider à la pacification. On nous disait que c'était ça, notre mission. »

« En arrivant, je suis allé me laver, j'étais dans un état pitoyable. J'ai demandé à voir le capitaine, j'ai raconté. Enfer promis ou pas, je ne pouvais faire autrement. J'ai demandé à faire un rapport écrit. Ecoutez, Erard, foutez-nous la paix avec ça. C'est la guerre, ce n'est pas une cour de récréation, ici, il faut vous y faire. Tous les jours, des nôtres y laissent la peau. Dites-moi, de quel côté êtes-vous ? Allez, rompez. 
Le soir même, nous avons perdu trois hommes dans une embuscade. Les corps déchiquetés par une mine, un magma de sable, de sang, de tissus. J'ai pris mon tour de garde au milieu de la nuit, grelottant de peur, de honte, de fièvre. Puceau de l'horreur. J'ai compris ce que ça voulait dire. »

« J'étais un fantôme en rentrant ici après vingt-huit mois de vie volée. Plus de deux ans. On parlait encore des événements, un drôle de mot pour dire l'horreur des deux côtés, pour dire un peuple que ne peut arrêter lorsqu'il a décidé de reprendre sa liberté.

À la radio, on entendait du rock, du twist, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, on allait au cinéma voir Brigitte Bardot, Alain Delon. Je n'appartenais plus à ce monde-là. J'ai tenté de reprendre le cours de mes études. Un naufrage. J'étais un étudiant trop âgé, j'avais vécu des choses qui ne peuvent se raconter et que personne ne voulait entendre ni ne pouvait même soupçonner. Je ne pouvais plus écouter les professeurs en costume étriqué pérorer sur leur estrade, ça n'avait plus de sens de s'inquiéter pour un examen ou de s'exciter sur une soirée étudiante dans un café. »

« Vendredi 1" janvier 2021

Je suis le fils, celui qui n'est jamais parti.

Celui qui est resté vivre dans l'ombre de la montagne.

Celui qui parle maintenant, au seuil franchi d'un an nouveau.

Celui qui vient d'enterrer un père.

Celui demeuré près d'un homme sur le point de chuter, près d'un silence que j'ai fini par accepter. À la mort de maman, j'ai compris qu'il allait tomber, dévoré par ses monstres, et qu'il fallait quelqu'un pour les tenir encore un peu à distance. J'ai accepté d'en être le pauvre dompteur sans cravache ni costume de cirque. J'ai accepté d'être là, et rien d'autre. Ça n'a pas été un sacrifice héroïque et vertus, je ne suis pas un héros, et j'ai toujours aimé, contrairement à Isabelle, vivre ici

J'aime ces racines puissantes et paisibles, j'aime vivre près des arbres, des torrents, des rochers, dans un paysage que je redécouvre chaque jour, sculpté par les saisons, par les nuages, par le vent et la lumière, Isabelle, mon Isabelle, la flamboyante, ma soeur, ma soeur sauvage, ma sœur rétive, a toujours eu le départ dans la peau. L'impatience des ail leurs, dès l'enfance je crois. Elle a la curiosité des mondes de l'océan et le talent de les montrer dans leur splendeur et leur fragilité.

Je me contente de soulager, comme je le peux, les corps souffrants qui viennent à moi, d'être celui qui est disponible pour les écouter. Cela me comble. Que mes mains soient des instruments qui apaisent. Je n'en ai guère demandé plus à la vie. Pour le reste, rien de très glorieux. Des jours mats, qui se suivent. Et une vraie grande blessure qui se ravive avec bien trop de facilité. Je n'ai pas su garder la femme que J'ai aimée, j'ai manqué pour elle de l'attention et de la patience que j'ai réservées à d'autres.

Un jour, elle s'est lassée. J'ai retrouvé un soir ses clés sur la table et les armoires vidées. Je n'imaginais pas que l'on puisse finir ainsi une histoire de plusieurs années. On peut. Parfois, je me demande si ce n'est pas cette manière de partir qui m'a blessé plus encore que le départ. L'abandon, le silence, l'orgueil peut-être aussi, mais la peine, la vraie peine, celle qui vous cloue le cœur et les mâchoires, celle qui ferme l'horizon et qui alourdit les pas. À croire que je ne méritais même pas un mot dit en face et qu'il n'y avait rien à tenter, rien à sauver. Peut-être. J'avais laissé glisser notre histoire sans en prendre soin, il n'y avait sûrement rien d'autre à en dire. Quand je me regarde en face, je reconnais que je me suis souvent montré coléreux, ombrageux sans raison, prompt à m'emporter. Le sang du père. Il est en moi, je le tiens à distance, mais parfois il me déborde. Je ne me supporte pas ainsi, avec cette espèce de malédiction sous la peau, capable de bondir sans avertissement. Silvia n'en a plus voulu, j'ai éteint la gaieté en elle. Et ce n'est même pas pour un autre qu'elle est partie. »

« J'ai aimé, et puis le temps a effiloché une histoire qui n'était pas armée pour faire face. Il faut beau coup d'amour pour résister à toutes les érosions, je n'en ai pas donné assez, c'est tout. Isabelle aussi a aimé, et cet amour lui a été repris. À l'heure où les ombres s'allongent, nous avançons tous les deux comme nous pouvons. »

« Il y a des lieux qu'il faut laisser à l'espace, au silence. »

« Le jour où nous avons porté notre père en terre, peu avant Noël, c'était une matinée claire, froide, comme il les aimait, la montagne éternelle et obstinée veillait au-dessus de nos têtes, et pour la dernière fois, pour cet ultime accompagnement, nous avons encore été ses enfants. Au cimetière, sous le ciel vif, Isabelle a lu un poème, Chacun de sa larme secrète, arrose une fleur connue de lui seul. Moi, j'ai choisi de faire entendre la dernière prière de Johnny Cash, Help Me, des paroles qui me retournent à chaque fois, c'est ce que je pouvais lui offrir de mieux. C'est Isabelle qui m'a porté tout au long de ce jour-là. »

Quatrième de couverture


Éditions Notabilia, août 2022
173 pages

mercredi 1 avril 2020

Une longue impatience ★★★★★ de Gaëlle Josse

« Le vent, le vent de l'encre se lève à son 
passage et souffle dans ses pas.
Et le livre qui suit, n'étant composé que
des traces de ses pas, s'en va lui aussi au
hasard. »
Sylvie Germain
La Pleurante des rues de Prague

Sublime.
Un petit bijou à se tamponner les yeux.
Une triste embardée de la vie contée avec talent.   
Une longue impatience. Une longue attente. Une lente agonie. 
« Des jours d'attente et de peur, des jours de vie suspendue, de respiration suspendue, à aller et venir, à faire cent fois les mêmes pas, les mêmes gestes, à essayer de reconstituer les derniers moments de la présence de Louis à la maison, à tenter de me souvenir des derniers mots échangés, de les interpréter, d'y trouver un sens caché, d'y déceler un message, une intention. » 
Livre sur l'amour impuissant et désespéré d'une mère torturée par l'absence, le silence, l'inquiétude et les remords, fixant chaque jour l'horizon pour tenter de déceler le passage du bateau qui va ramener son fils, s'abîmant dans un sommeil traversé de bateaux. « C'est l'océan et le bateau de Louis. Quelque part sur une mer du monde. L'incertitude comme seul point fixe. Sous mes gestes de chaque jour, il n'y a que du vide. De la place pour les songes apportés par le vent, pour les mots racontés par les flots. »
Jour après jour, elle lutte pour ne pas se noyer et échapper aux lames du chagrin, s'épuise dans la spirale brillante mais dévorante de l'espérance en écrivant à son fils les réjouissances qu'elle préparera pour fêter son retour. « [...] je te préparerai des galettes. Autant que tu voudras. Pour rien au monde je ne te priverais de ces disques d'or brûlants. Tu te souviens . Nous disions que nous dévorerions le soleil ! » Des mots qui se brisent dans les méandres de la souffrance, dans les courants froids et les vents contraires.
Magnifique récit !  
« Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente »
Guillaume Apollinaire
« Le pont Mirabeau », Alcools

« Dehors, la nuit est là, elle succède à un jour d'avril changeant que le soleil a réchauffé, à peine, pas assez pour qu'on puisse croire enfin au printemps, un jour à la lumière assourdie, ouatée, avec un ciel ocellé de nuages gris clair.
Louis n'est pas rentré. J'entends ma propre voix, blanche, sourde, embourbée, à l'image du visage exsangue, du visage de craie que je viens de croiser dans le miroir de l'entrée. 
C'est le temps des mots secrets, ceux qui permettent de dénouer la journée, de la reposer dans ses plis avant de la laisser s'enfuir, se dissoudre, c'est le temps d'apprivoiser la nuit, c'est le temps des mots sans lesquels le sommeil ne viendrait pas. Je plonge le visage dans la tiédeur des cous, des oreilles, des bras qui veulent me retenir, des doigts légers, un peu collants, qui caressent mes joues, je sombre dans la douceur des cheveux lavés, du linge frais. Chut maintenant. Il faut dormir. Une fois franchie leur porte, j'entre dans ma nuit, à la rencontre de la part de ma vie qui vient de brûler.
Son absence est ma seule certitude, c'est un vide, un creux sur lequel il faudrait s'appuyer, mais c'est impossible,on ne peut que sombrer, dans un creux, dans un vide.
Seize ans, à vif.  Le temps de tous les tourments, des désordres, des élans, des questions, des violences contenues qu'un mot heureux pourrait apaiser, des fragilités qui n'attendent qu'une main aimante. L'âge où tout est prêt à s'embraser, à s'envoler ou à s'abîmer. Je le sais, je suis passée par là. Les grandes marées du coeur. Louis a éprouvé la rage, la déception, la colère, et aussi une peine qu'il ne voulait pas s'avouer, face à tant d'inconnu qu'il découvrait en lui. Il faut du temps pour se déchiffrer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis longtemps, il n'en reste qu'une béance, celle de l'absence de son père, que je suis impuissante à combler. Et puis Etienne, arrivé un jour chez nous, si bien élevé, si bien habillé, mains blanches aux ongles polis, chapeau à la main, avec des promesses plein les bras, plein la bouche, cet homme qui m'aime et me désire depuis si longtemps, que j'aime aussi. Il avait promis de s'occuper de mon fils. Depuis, Louis avance dans cette zone incertaine, entre le rejet et l'espoir, entre la déviance et une terrible envie d'être aimé. Comme nous tous.
Je voulais croire à la paix entre tous, à l'effacement des malentendus. Débordée, j'ai cru être vigilante, aimante. Aveugle, aussi, avançant à tâtons dans ces eaux troubles du don et de la reconnaissance qui assombrissaient mes envies simples d'une vie apaisée. Comme au cours d'une promenade champêtre en été, le regard tombe soudain sur une chouette clouée à la porte d'une grange.
[...] mon insistance fait l'effet de la crécelle agitée par les lépreux. Le malheur, ça ne se partage pas.
Je ne me plains pas. Pas l'habitude. Pas eu ce loisir dans mon enfance à baffes et à bosses. J'essaie de me tenir droite, comme une poupée de fol de fer habillée de chiffons. Il ne faut pas grand-chose pour que l'armature cède.
Je vis avec une absence enfouie en moi, une absence qui me vide et me remplit à la fois. Parfois, je me dis que le chemin qui me happe chaque jour est comme une ligne de vie, un fil sinueux sur lequel je marche et tente d'avancer, de toutes les forces qui me restent. De résister au vent, aux tempêtes, au Trou du diable, aux larmes, à tout ce qui menace de céder en moi. Il me faudrait chercher des arrangements pour enjamber chaque jour sans dommage, mais je ne sais rien des arrangements.
Je me demande pourquoi il m'aime tant, et ce qu'il peut bien trouver à une femme comme moi, habitée d'absents, cousue d'attentes, de cauchemars et de désirs impossibles. J'ai soupiré. Peut-être ne trouve-t-il rien en moi, rien qui se réduise à des défauts ou des qualités, mais seulement l'amour, l'inexplicable tremblement pour une inexplicable lueur. Ce que moi aussi j'ai trouvé en lui.
À l'arrière du taxi, Étienne me montre Paris. Je m'étonne de cette étendue qui n'en finit pas, d'une ville traversée par un fleuve aux eaux dormantes et opaques, enjambé par d'innombrables ponts. Les passants, les avenues, les monuments, les rues, les magasins, tout tout tourne dans ma tête en un magma de pierre blanche, de dorures et de zinc. Je me laisse porter, égarer, fondre. Je n'ai pas assez d'yeux pour tout voir, tout absorber, tout avaler, tout retenir. Je me demande à quoi ressemble la vie des silhouettes entrevues, comment elles retrouvent leur chemin, où elles font leurs courses, où elles emmènent leurs enfants à l'école, oui, et aussi comment elles font, sans le mouvement des marées pour lessiver le ciel, sans le vent pour décrasser l'air, comment elles vivent avec le regard arrêté par les verticales des murs et des façades. » 

Quatrième de couverture

Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un village de Bretagne, sa mère Anne voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.

Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.

« L’œuvre de Gaëlle Josse s’enrichit de ce roman pudique et bouleversant. La mer, l’amour et la séparation y jouent une partition d’une insondable mélancolie. »
Emmanuelle Giuliani, La Croix

« Un beau roman en forme de long monologue. Gaëlle Josse (venue à l’écriture par la poésie) le porte d’une plume sensible, inspirée, pour évoquer sans fausse note le chagrin abyssal de son héroïne. »
Delphine Peras, L’Express

« Une longue impatience est une œuvre littéraire autant qu’un travail d’interprétation : Gaëlle Josse y traduit pour nous la langue secrète et universelle du cœur des mères. »
Élise Lépine, Transfuge

Éditions Noir sur Blanc, janvier 2018
191 pages
Prix du Public du Salon du livre de Genève 2018