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mercredi 23 novembre 2016

Amok ou de le Fou de Malaisie de Stefan Zweig *****


Suivi de Lettre d'une inconnue, La Ruelle au clair de lune
Éditions Le Livre de Poche, réédition de 1991
188 pages
Traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac
Préface de Romain Rolland
Parution originale Der Amokläufer en 1922,
qui comprenait cinq nouvelles. 

Quatrième de couverture


La passion en ce qu'elle a d'irrésistible et de semblable à la folie : c'est le thème central de
ces trois récits publiés en 1922 par le grand écrivain autrichien, auteur du Joueur d'échecs et de La
Confusion des sentiments. L'amok, en Malaisie, est celui qui, prix de frénésie sanguinaire, court devant lui, détruisant hommes et choses, sans qu'on puisse rien faire pour le sauver. Le narrateur rencontre sur un paquebot un malheureux en proie à cette forme mystérieuse de démence. 
Histoire encore d'une folie, d'une passion - d'un amour fou, cette fois - que la Lettre d'une inconnue reçue par un romancier à succès. Mais la passion peut faire de l'homme dominateur et méprisant un être humilié et ridiculisé : c'est le thème du troisième de ces récits, la Ruelle au clair de lune

Stefan Zweig, par Romain Rolland (extrait de la préface)


[...] Stefan Zweig n'est pas de ces écrivains qui n'ont été soulevés au-dessus du niveau que par la flots de la guerre et par l'effort désespéré pour réagir contre elle. Il est l'artiste-né, chez qui l'activité créatrice est indépendante de la guerre et de la paix et de toutes les conditions extérieures, celui qui existe pour créer : le poète, au sens goethéen. Celui pour qui la vie est la substance de l'art; et l'art est le regard qui plonge au coeur de la vie. Il ne dépend de rien, et rien ne lui est étranger : aucune forme de l'art, aucune forme de la vie. 
Poète, et déjà illustre dès l'adolescence, essayiste, critique, dramaturge, romancier, il a touché toutes les cordes, en maître.
Le trait le plus frappant de sa personnalité d'artiste est la passion de connaître, la curiosité sans relâche et jamais apaisée, ce démon de voir et de savoir et de vivre toutes les vies, qui a fait de lui un Fliegender Holländer, un pèlerin, passionné et toujours en voyage, parcourant tous les champs de la civilisation, observant et notant, écrivant ses oeuvres les plus intimes dans des hôtels de passage, dévorant tous les livres et de tous les pays [...] l'amoureux indiscret et pieux du génie, qui force son mystère, mais afin de mieux l'aimer -, le poète armé de la clef redoutable du Dr Freud, dont il fut l'admirateur et l'ami de la première heure, à qui il a dédié son plus grand livre de critique : Le Combat avec le Démon -, le chasseur d'âmes. Mais celles qu'il prend, il ne les tue point. À pas feutrés, il erre à l'orée des bois; et, tout en feuilletant un beau livre, il écoute, il guette, le coeur battant, les bruits d'ailes, les branches froissées, le gibier qui rentre au nid et au terrier; et sa vie est mêlée à celle de la forêt ...

Mon avis ★★★★★


Amok, Lettre d’une inconnue, La Ruelle au clair de lune … trois nouvelles qui nous entraînent dans le tourbillon de la passion, de la folie. Stefan Zweig, analyste subtil des consciences, dissèque les âmes humaines et il le fait diantrement bien. La psychologie complexe des personnages est percée à jour, analysée dans ses moindres recoins, ce qui rend les nouvelles si profondément humaines, vertigineuses et d’un réalisme à couper le souffle. 

Amok nous plonge dans le sombre univers du remords, du désespoir et du délire mental. Le narrateur, sur un paquebot ayant quitté la Malaisie et en route vers l’Europe, reçoit les confidences d’un médecin, exilé dans la jungle de Malaisie. Ce dernier, sur le pont-même du paquebot, avec en fond sonore le cliquetis des vagues et des verres de whisky s'entrechoquant, lui brosse l’histoire de sa propre déchéance. Comment la rencontre avec une femme venue avorter va faire basculer sa vie, déchaînant en lui passion et folie.  
Stefan Zweig nous restitue l’intimité de ce médecin, et nous donne à comprendre la spirale destructrice dans laquelle celui-ci s'est embourbé. Stefan Zweig captive, j'ai tourné les pages de ce recueil sans m'en rendre compte; il maîtrise parfaitement l'art du suspense et de la dramatisation et c'est le cas dans tous les récits que j'ai pu lire de lui. 
« Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples lors du déchargement d’un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journaux donnèrent des informations abondantes mais parées de beaucoup de fantaisie. Bien que passager de l’Océania, il ne me fut pas plus possible qu’aux autres d’être témoin de ce singulier événement, parce qu’il eut lieu la nuit, pendant qu’on faisait du charbon et qu’on débarquait la cargaison et que, pour échapper au bruit, nous étions allés à terre pour passer le temps dans les cafés ou les théâtres. Cependant, à mon avis, certaines hypothèses qu’en ce temps-là je ne livrai pas à la publicité contiennent l’explication vraie de cette scène émouvante ; et maintenant l’éloignement des années m’autorise sans doute à tirer parti d’un entretien confidentiel qui précéda immédiatement ce curieux épisode».

Lettre d’une inconnue, une nouvelle d'une musicalité exquise, une lettre-confession d’une inconnue adressée à un écrivain viennois célèbre et riche, une merveille…inoubliable, saisissante, d’une extrême intensité portée par une plume extraordinaire, une plume de génie. C'en est bluffant ! 
«Je veux te dévoiler toute ma vie, cette vie qui n'a vraiment commencé que le jour où je t'ai connu. Avant cela, il y avait au plus quelque chose de trouble et de confus, vers quoi ma mémoire n'a plus jamais plongé, une sorte de cave pleine d'objets et de gens poussiéreux, couverts de toiles d'araignées, et dont mon cœur ne sait plus rien. Quand tu es arrivé, j'avais treize ans et j'habitais dans cet immeuble que tu habites encore aujourd'hui, dans cet immeuble où tu tiens ma lettre, mon dernier souffle de vie, entre tes mains ; j'habitais sur le même palier, juste en face de la porte de ton appartement. Tu ne te souviens certainement plus de nous, de la pauvre veuve de fonctionnaire des finances (elle était toujours en deuil) et de la maigre adolescente. C'est que nous vivions si tranquilles, presque confinées dans notre misère petite-bourgeoise. Tu n'as peut-être jamais entendu notre nom, car nous n'avions pas de plaque à notre porte et personne ne venait, personne ne nous demandait. Et c'était il y a si longtemps, quinze, seize ans ; non, tu n'en sais certainement plus rien, non, aimé, mais moi, oh ! je me souviens passionnément de chaque détail, je me rappelle encore, comme si c'était hier, le jour, non, l'heure où j'ai entendu parler de toi pour la première fois, où je t'ai vu pour la première fois ; et comment aurais-je pu oublier, car c'est à ce moment-là que pour moi la vie commença. Consens, aimé, que je te raconte tout, tout depuis le début ; entends, je t'en prie, parler de moi ce seul quart d'heure sans te lasser, de moi qui de toute une vie n'ai pas cessé de t'aimer.»
Un amour sans aucune limite, un fantasme en réalité, un amour à sens unique puisque cet homme aussi charmant soit-il, ne la reconnait pas à chaque fois qu'il croise son chemin. Une passion dévastatrice. Et si cette confession soulève beaucoup d'émotion, elle montre aussi à quel point, une femme est capable de s'oublier par amour fou, jusqu'à annihiler sa propre existence, regarder passer sa vie sans la vivre réellement, la sacrifier ... "Je t'attendais, je t'attendais toujours, comme, pendant toute ma destinée, j'ai attendu devant ta vie qui m'était fermée."
Une nouvelle très touchante, immortalisée au cinéma par Max Ophüls en 1948, ou encore plus récemment (2001) par Jacques Deray.

La Ruelle au clair de lune dépeint si vivement l'humiliation en retranscrivant de façon tellement réaliste le dégoût ressenti par le narrateur, qu'une nouvelle fois, je suis en admiration devant le talent de Stefan Zweig.
«J’aurais voulu partir, mais tout en moi était alourdi ; j’étais là, assis dans cette atmosphère trouble et saturée, chancelant de torpeur comme le sont les matelots, enchaîné à la fois par la curiosité et par le dégoût, car cette indifférence avait un côté excitant.»
Un amour à sens unique, une passion dévastatrice, sont une nouvelle fois au coeur de cette nouvelle. L'humiliation est poussée à l'extrême. La passion amoureuse dans toute sa cruauté, sa perversité, et qui entraînera un couple à sa perte. L'homme est riche et avare, dominateur, pervers. Leur relation est un jeu, celui de l'humiliation; la pauvre femme est soumise et doit implorer pour avoir la moindre chose. Les rôles se sont inversées, on le comprend au fur et à mesure du récit, et pas tout à fait, dans le même ordre ici annoncé... mais je ne vous en dis pas plus, au risque d'aller trop loin, et d'enlever tout le piment que la structure du récit apporte à cette nouvelle.

«Je montai sur le pont en tâtonnant. Il était désert. Et, comme je levais mon regard vers la tour fumante de la cheminée et vers les mâts dressés tels des fantômes, une clarté magique m'emplit brusquement les yeux. Le firmament brillait. Autour des étoiles qui le piquaient de scintillations blanches, il y avait de l'obscurité, mais malgré tout, le ciel étincelait. On eût dit qu'un rideau de velours était placé là, devant une formidable lumière, comme si les étoiles n'étaient que des fissures et des lucarnes à travers lesquelles passait la lueur de cette indescriptible clarté. Jamais je n'avais vu le ciel comme cette nuit-là, d'un bleu d'acier si métallique et pourtant tout éclatant, tout rayonnant, tout bruissant et tout débordant de lumière, d'une lumière qui tombait, comme voilée, de la lune et des étoiles, et qui semblait brûler, en quelque sorte, à un foyer mystérieux. Comme une laque blanche, toutes les lignes du navire brillaient crûment au clair de lune, sur le velours sombre de la mer; les cordages, les vergues, tous les apparaux, tous les contours disparaissaient dans cette splendeur flottante: les lumières des mâts et, plus haut encore, l’œil rond de la vigie semblaient suspendus dans le vide, comme des pâles étoiles terrestres parmi les radieuses étoiles du ciel. Amok
[...] depuis cette seconde, depuis que j'eus senti sur moi ce regard doux et tendre, je fus tout entière à toi. Je me suis rendu compte plus tard - ah! je m'en rendis compte bientôt - que ce regard rayonnant, ce regard exerçant autour de toi comme une aimantation, ce regard qui à la fois vous enveloppe et vous déshabille, ce regard du séducteur né, tu le prodigues à toute femme qui passe près de toi, à toute employée de magasin qui te vend quelque chose, à toute femme de chambre qui t'ouvre la porte; chez toi ce regard n'a rien de conscient, il n'y a en lui ni volonté, ni attachement; c'est que ta tendresse pour les femmes, tout inconsciemment, donne un air doux et chaud à ton regard, lorsqu'il se tourne vers elle. Mais moi, une enfant de treize ans, je n'avais pas idée de ce trait de ton caractère : je fus comme plongée dans un fleuve de feu. Je crus que cette tendresse n'était que pour moi, pour moi seule; cette unique seconde suffit à faire une femme de l'adolescente que j'étais, et cette femme fut à toi pour toujours. Lettre d'une inconnue
C’est ma première et ma dernière demande … à chacun de tes anniversaires, prends des roses et mets les dans le vase … comme d’autres font dire une messe une fois l’an . Lettre d'une inconnue
J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement ; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension de la montre que tu portes dans ta poche et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures, accompagnant tes pas d'un battement de coeur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac répétés sans cesse. Lettre d'une inconnue
[...] par l'entrebâillement d'une porte, brille la chair nue sous des chiffons dorés. [...] Les matelots ricanent quand ils se rencontrent en ce lieu; leurs regards mornes s'animent d'une foule de promesses, car ici, tout se trouve : les femmes et le jeu, l'ivresse et le spectacle, l'aventure, grande ou sordide. Mais tout cela est dans l'ombre; tout cela ne se passe qu'à l'intérieur, et cette apparente réserve est doublement excitante par la séduction du mystère et de la facilité d'accès. Ces rues sont les mêmes à Hambourg qu'à Colombo et à la Havane; elles sont les mêmes partout, comme le sont aussi les grandes avenues du luxe, car les sommets ou les bas-fonds de la vie ont partout la même forme; ces rues inciviles, émouvantes par ce qu'elles révèlent et attirantes par ce qu'elles cachent, sont les derniers restes fantastiques d'un monde au sens déréglés, où les instincts se déchaînent encore brutalement et sans frein, une forêt sombre de passions, un hallier plein de bêtes sauvages. Le rêve peut s'y donner carrière. La Ruelle au Clair de Lune »

jeudi 29 septembre 2016

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de poche, août 2007, 19ème édition (ISBN 978-2-253-06022-2)
Couverture : Gustav Klimt, Portrait de Sonja Knips, 1898
127 pages
Traduction et introduction par Olivier Bournac et Alzir Hella
Révision de Brigitte Vergne- Cain et Gérard Rudent
Première parution : 1927


Quatrième de couverture


Scandale dans une pension de famille " comme il faut ", sur la Côte d'Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d'un des clients, s'est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n'avait passé là qu'une journée... Seul le narrateur tente de comprendre cette " créature sans moralité ", avec l'aide inattendue d'une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive. Ce récit d'une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l'auteur d'Amok et du Joueur d'échecs, est une de ses incontestables réussites.



Mon avis  ★★★★★



«Jamais encore, je n’avais vu un visage dans lequel la passion du jeu 
jaillissait si bestiale dans sa nudité effrontée.... 
J’étais fascinée par ce visage qui, soudain, 
devint morne et éteint tandis que la boule se fixait sur un numéro : 
cet homme venait de tout perdre !
Il s’élança hors du Casino. Instinctivement, je le suivis… 
Commencèrent alors 24 heures qui allaient bouleverser mon destin !»



Passion amoureuse, passion de l'inconnu, passion du jeu décortiquées sous la fabuleuse plume de Stefan Zweig. 
Une ivresse renouvelée, bien plus qu'un coup de foudre.
A très vite Mr Zweig, et ...merci.
« Quelqu' un qui n' éprouve plus rien ne vit que par les nerfs, à travers l' agitation passionnée des autres, comme au théâtre ou dans la musique.
J' ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu' à les juger.
Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur.
La plupart des gens n' ont qu' une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n' arrive guère à les émouvoir.
Vieillir n' est, au fond, pas autre chose que n' avoir plus peur de son passé.
... l' âge amortit de façon étrange tous les sentiments.
Cette façon magique de se tromper soi-même que nous appelons le souvenir...
Cet homme possédait le pouvoir magique d' exprimer ses sentiments par le mouvement et par le geste.
Ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours. »


Pour aller plus loin, ici le lien vers un site très bien fait sur l'auteur, son oeuvre, sa vie.
Pour info aussi, de très beaux et intéressants articles dans le magazine littéraire LIRE de mai 2016.





Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig*****


Editions le Livre de Poche, novembre 2002 (ISBN 2-253-05784-3)
95 pages
Première parution : 1943
Traduction révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent


Quatrième de couverture


Qui est cet inconnu capable d'en remontrer au grand Czentovic, le champion mondial des échecs, véritable prodige aussi fruste qu'antipathique ? Peut-on croire, comme il l'affirme, qu'il n'a pas joué depuis plus de vingt ans ? Voilà un mystère que les passagers oisifs de ce paquebot de luxe aimeraient bien percer. Le narrateur y parviendra. Les circonstances dans lesquelles l'inconnu a acquis cette sciences sont terrible. Elles nous reportent aux expérimentations nazies sur les elfes de l'isolement absolu, lorsque aux frontières de la folies, entre deux interrogatoires, le cerveau humain parvient à déployer ses facultés les plus étranges. Une fables inquiétante, fantastique, qui comme le dit le personnage avec une ironie douloureuse, « pourrait servir illustration la charmante époque ou nous vivons ».

Mon avis  ★★★★★



«Le seul jeu qui appartienne à tous les peuples et à toutes les époques, 
et dont nul ne sait quel dieu l' a apporté sur terre pour tuer l' ennui, 
pour aiguiser l' esprit, pour stimuler l' âme. Où commence-t-il, où finit-il ?»


La force et la tension que donne Stefan Zweig à ce récit m'a une nouvelle fois conquise.
J'aime la plume de Zweig, chacune de mes lectures de ce grand monsieur, ce très grand spéléologue des âmes s'apparente à une ivresse vertigineuse, hypnotique, je bois littéralement ses mots et ne peux que difficilement m'en détacher. 
Le joueur d'échecs est une histoire brève dans sa forme (moins de 100 pages) mais immense et bouleversante sur le fond. 
Sur un paquebot reliant New York à Buenos Aires, nous assistons à un combat haletant entre Mirko Czentovic, grand champion des échecs, et le Dr B., une ancienne victime des tortures psychologiques perpétrées par les nazis, à qui un médecin avait conseillé de ne plus jouer aux Échecs sous peine de retomber dans sa schizophrénie. «Un homme qui a été atteint d'une manie peut retomber malade, même s'il est complètement guéri ....»
Ce combat en toile de fond dénonce la monstruosité et le totalitarisme nazis, et les MÉTHODES DOUCES employées à tuer l'esprit des hommes. «On ne nous faisait rien - on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu'aucune chose au monde n'oppresse davantage l'âme humaine.» L'échappatoire de Dr B. fût la folie et il obtint sa libération pour irresponsable. Et c'est d'ailleurs pour échapper à cette démence, que le combat se solde par un abandon. «Dommage, dit Czentović, magnanime. L’offensive n’allait pas si mal. Pour un dilettante, ce monsieur est en fait remarquablement doué.» 
Ce combat reflète la situation conflictuelle dans lequel se trouvait le Monde à l'époque. La barbarie d'un côté, l'humilité et la bonté de l'autre, et face à la montée du nazisme en Europe, l'exil, la fuite plutôt que la souffrance comme échappatoire pour ceux qui souhaitent vivre, simplement, paisiblement. Zweig écrit cette ultime oeuvre alors qu'il s'est lui-même réfugié au Brésil. La suite on la connait, et la lettre qu'il laisse derrière lui est lourde de sens. « J’estime préférable de mettre fin à temps et debout à une vie dans laquelle le travail de l’esprit a toujours été la joie la plus pure et la liberté personnelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir l’aurore après la longue nuit ! Moi qui suis trop impatient, je m’en vais avant eux ». 

A lire, à relire ... une oeuvre fascinante, universelle...

« Un pli profond se creusait de sa bouche à son menton tendu en avant, l’air agressif. Dans ses yeux, je reconnus avec inquiétude cette flamme de folle passion.


Personne ne dira jamais comment vous ronge ce vide inexorable, de quelle manière agit sur vous la vue de cette perpétuelle cuvette et de ce papier au mur, ce silence auquel on vous réduit, l'attitude de ce gardien, toujours le même...Des pensées, toujours les mêmes, tournent dans le vide autour de ce solitaire jusqu'à ce qu'il devienne fou.

... le jeu d' échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l' esprit et d' augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité.

Ce qui n'avait été d'abord qu'une manière de tuer le temps devint un véritable amusement, et les figures des grands joueurs d'échecs, Aljechdin, Lasker, Bogoljubow, Tartakower, vinrent, tels de chers camarades, peupler ma solitude.

Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, c'est aussi paradoxal que de vouloir sauter par-dessus son ombre.

Et puis, n'est-ce pas diablement aisé, au fond, de se prendre pour un grand homme lorsque l'on a jamais entendu parler de l'existence d'un Rembrandt, d'un Beethoven, d'un Dante ou d'un Napoléon ? Dans son cerveau obtus, ce type ne sait qu'une chose : depuis des mois, il n'a pas perdu une seule partie d'échecs, et comme il ne soupçonne pas qu'il y a sur terre d'autres valeurs que les échecs et l'argent, il a toutes les raisons de se trouver formidable.

Vous vous figurez sans doute que je vais maintenant vous parler d’un de ces camps de concentration où furent conduits tant d’Autrichiens restés fidèles à notre vieux pays, et que je vais vous décrire toutes les humiliations et les tortures que j’y souffris. Mais il n’arriva rien de pareil. Je fus classé dans une autre catégorie. On ne me mit pas avec ces malheureux sur lesquels on se vengeait d’un long ressentiment par des humiliations physiques et psychiques, mais dans cet autre groupe beaucoup moins nombreux, dont les national-socialistes espéraient tirer de l’argent ou des renseignements importants.

La joie que j’avais à jouer était devenue un désir violent, le désir une contrainte, une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours et mes nuits. Je ne pensais plus qu’échecs, problèmes d’échecs, déplacement des pièces.

J’allais et venais, les poings fermés, et j’entendais souvent, comme à travers un brouillard rougeâtre, ma propre voix me crier sur un ton rauque et méchant : ‘Échec !’ ou ‘Mat !’.

Toute ma vie, les diverses espèces de monomanies, les êtres passionnés par une seule idée m'ont fasciné, car plus quelqu'un se limite, plus il s'approche en réalité de l'infini ; et ces gens-là précisément, qui semblent s'écarter du monde, se bâtissent, tels des termites, et avec leur matériau particulier, un univers en miniature, singulier et parfaitement unique.

A attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu' à ce que les tempes vous fassent mal. Il n' arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul.

Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines ; on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes.

La passion de gagner, de vaincre, de me vaincre moi-même devenait peu à peu une sorte de fureur; je tremblais d' impatience, car l' un des deux adversaires que j' abritais était toujours trop lent au gré de l' autre.

Mais, si dépourvues de matière qu' elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d' un point d' appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. »

lundi 19 septembre 2016

La femme de nos vies de Didier Van Cauwalaert*****


Editions Le livre de Poche, février 2015
234 pages
Prix des Romancières - 2013


Quatrième de couverture


Nous devions tous mourir, sauf lui. Il avait quatorze ans, il était surdoué et il détenait un secret. Moi, on me croyait attardé mental. Mais ce matin-là, David a décidé que je vivrais à sa place. Si j'ai pu donner le change, passer pour un génie précoce et devenir le bras droit d'Einstein, c'est grâce à Ilsa Schaffner. Elle m'a tout appris : l'intelligence, l'insolence, la passion. Cette héroïne de l'ombre, c'est un monstre à vos yeux. 
Je viens enfin de retrouver sa trace, et il me reste quelques heures pour tenter de la réhabiliter.

Mon avis ★★★★★

On n’attend plus rien de la vie, et soudain tout recommence. Le temps s’arrête, le cœur s’emballe, la passion refait surface et l’urgence efface tout le reste. Il a suffi d’une alerte sur mon ordinateur pour que, dès le lendemain, je me retrouve à six mille kilomètres de chez moi, l’année de mes quatorze ans. L’année où je suis mort. L’année où je suis né.

Et voilà, une fois de plus un sujet sur la Shoah sur lequel je laisse quelques plumes émotionnelles !

Que cette période est dure, si violente … mais comment a-t-on pu …. ? 

Sous la plume incroyable de Didier Van Cauwalaert, cette histoire prend l’allure d’un dialogue à une seule voix ; le narrateur, Jürgen Bolt alias David Rosfeld, revient sur son extraordinaire, douloureuse et à la fois belle (je n’ose l’écrire et pourtant…) aventure. Ilsa Schaffer, une ancienne scientifique sous le régime nazi lui a sauvé la vie, lui a offert une vie, lui a même permis de devenir le bras droit d’Hitler et il tente de la réhabiliter aux yeux de sa petite-fille, Marianne qui n’a toujours vu en elle qu’un monstre nazi, et qui de ce fait ne l’a jamais côtoyée, ne lui a jamais adressé la parole, a refusé tout contact, retournant le courrier de sa grand-mère. 

Au chevet d’Ilsa, la rencontre entre David/Jürgen avec Marianne Le Bret va changer la donne, et Marianne découvrira qui était véritablement sa grand-mère Ilsa, et qui est David/Jürgen qui il a été pour sa grand-mère, qu’elles ont été leur relation. 
Ce n’est pas une vieille dame indigne qui vient de s’éteindre, Marianne. C’est l’amour de ma vie. L’amour fondateur, la sensualité, l’intelligence, le courage, le don de soi jusqu’à l’abnégation – tout le pouvoir créateur d’une femme… Tout l’héritage qu’à présent elle vous laisse. En s’éteignant, elle se rallume autrement. Elle vous éclaire de l’intérieur.
Tout ce qui était en mon pouvoir, c’était de vous délivrer de la haine imméritée qui vous gâchait la vie. De vous immuniser contre le passé de votre aïeule pour que vos ennemis ne puissent plus s’en servir. À vous maintenant de savoir comment gagner votre croisade sans perdre la foi ni le feu sacré. Je pense que votre seule arme, ce serait d’être heureuse. De réussir votre vie de femme, pour que votre besoin de militer ne soit plus simplement un faux-fuyant.
À vous de découvrir cette relation, à vous de vous laisser emporter par ce récit touchant, incroyable, débordant d’amour et d’espoir. 

La lucidité du jeune David (le David I), son génie, sa maturité est à couper le souffle. Un héros, qui force l’admiration. « Je n'ai pas envie de survivre dans leur monde. Je refuse d’être le meilleur dans une société sans âme qui tue ceux qu’elle juge inférieurs. »

La thématique est poignante, le récit riche, les touches d’humour et de douceur allègent la lecture, le style est vif et efficace. 

Parmi tant de thèmes abordés, un thème ô combien important a retenu plus particulièrement mon attention : celui de la confiance en soi que l’on insuffle aux enfants, à son enfant : lui accorder une attention bienveillante, valoriser ses compétences, l’encourager, porter un regard positif sur son enfant pour lui permettre de réussir ce qu’il entreprend, réussir sa vie. 

J’ai beaucoup appris sur la politique scientifique de l’Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale, et ai accueilli avec beaucoup de respect les passages sur la résistance des allemands à Hitler. 

J’ai moins accroché sur la fin, mais cela n’enlève rien au fait que ce roman est un grand roman, à mon humble avis, une très belle leçon de vie, qui plus est, inspirée d’une histoire vraie… à peine croyable. Un souffle d’énergie et d’optimisme que prodigue ce roman. 

Didier Van Cauwalaert m’étonnera toujours, il se renouvelle sans cesse, et propose des sujets différents avec une approche souvent surprenante, teintée de surréalisme souvent, et d’écologie. J’avais adoré Le journal intime d’un arbre, Les témoins de la mariée, La vie interdite, Un aller simple (Goncourt 1994), Le principe de Pauline… et tant d’autres à découvrir.


Pléthore de beaux passages, de petites phrases qui ne m’ont pas laissées indifférente, et que je retranscris ci-après …Il y en a un bon peu ;-)
« 
- Pourquoi tu as sauvé ce veau-là et pas un autre ?J'ai réfléchi. En fait, je ne m'étais jamais interrogé sur les raisons de mon acte. Pourquoi on respire, pourquoi on éternue quand il fait froid ? Mais il avait raison de me poser la question. En y repensant, j'ai découvert que je n'avais pas agi sur un coup de folie, comme les gens le croyaient. J'ai fini par dire :- Je l'avais mis au monde : je ne pouvais pas le tuer.- Pourquoi ?Là, je n'ai pas eu besoin de me creuser, la réponse a jailli toute seule :- Il n'aurait pas compris.[...]- Tu n'es pas fou du tout. Tu as l'intelligence du coeur.
L'essentiel, dans la vie, c'est de garder son cap sans accuser personne.
Il ne faut jamais juger avant de connaître.

Les gens heureux sont beaucoup plus efficaces, à condition que le bonheur pour eux soit un moyen et non une fin.

Je me suis placé à côté du grand cèdre, au centre de la cour, la valise entre mes pieds, et j'ai attendu. Je ne sentais presque pas le froid. Il tombait des copeaux de cendres qui s'accrochaient à ma veste. Je me disais : c'est mon ami qui neige sur moi, pour me tenir chaud......

Il ne s’agit pas de vouloir être heureux tout le temps, mais il faut l’avoir été. Sans cela, on ne développe pas d’anticorps. Ne passez plus à côté des belles choses.

- 104 913 multiplié par 879 !Et ses coups de langue ponctuent le défilé des secondes.- Quatre-vingt-douze millions deux cent dix-huit mille cinq cent vingt-sept ! glapit le mini-maréchal au cinquième clappement.La tablée applaudit, sans se donner la peine de vérifier. Je suis atterré. Si c'est ça, le summum de l'intelligence, j'ai bien fait d'être con.

- Ce ne sont pas des douches normales qu’ils ont construites, Jürgen : il y a du gaz à la place de l’eau. Vous serez tous euthanasiés.- Eutha… quoi ?Il traduit avec une rage sèche :-Tués pour votre bien. Vous coûtez trop cher à votre patrie, et vous ne lui apportez rien, alors elle abrège vos souffrances. C’est ça leur logique. Moi, ils veulent me mettre dans une école pour développer mon intelligence. Peu importe que je sois juif, avec le résultat de mes tests. Mais je n’ai pas envie de survivre dans leur monde. Il n’est pas fait pour moi et je ne veux pas le servir. Je refuse d’être le meilleur dans une société sans âme qui tue ceux qu’elle juge inférieurs.

On a tous en nous des cancers en puissance et des anticorps qui se développent ou non. Et il n’y a pas que des hommes minables sur Terre. Mais si ce qu’on cherche dans la vie, ce sont des coupables et des excuses, on les trouve.

Quelle vie tragique a-t-elle eu ? Elevée par des gens formidables, qui lui ont laissé le choix entre l’amour adoptif et la rancune biologique. La faute à qui, sa vie tragique ? Bien-sûr que si, Marianne ! il arrive qu’on soit responsable des malheurs qu’on subit comme de ceux qu’on provoque, désolé si ça vous choque. Ce qui m’énerve, c’est qu’elle vous l’ait transmis, ce sens du malheur. Cela dit, si c’est son côté victime de naissance qui a fait de vous une redresseuse de torts, c’est très bien, je m’incline.

L'intelligence du cœur, comme il disait, la seule qui permettait de comprendre comment fonctionne la vie.

Plus l’intelligence est vaste, moins elle doit se voir, et c’est à cela qu’on la reconnaît.

Ces vieux matelas en laine, une fois qu'ils sont creusés au centre... Il faut choisir : camper chacun sur la bordure, ou alors sombrer ensemble dans la fosse commune.

Je demeure figé sur le seuil, appuyé d'une épaule au chambranle. Telle qu'elle était soixante-dix ans plus tôt, mais vêtue à la mode d'aujourd'hui, Ilsa Schaffner se tient de trois quarts-dos, penchée au-dessus du lit médicalisé. Le même âge, la même blondeur, la même nuque si fine contrastant avec les épaules carrées, la même crispation au coin des lèvres... Seul un chignon a remplacé la coupe à la garçonne. Et un tailleur gris moule sa silhouette en lieu et place de l'uniforme.
Immobile au-dessus de la vieille dame endormie, elle est comme son fantôme avant terme, son duplicata d'autrefois. Sa doublure jeunesse - comme les gens de cinéma disent : « une doublure lumière ». A ce niveau de ressemblance, le doute n'est pas permis : la femme à qui je dois tout a eu, elle, une descendance. L'unique rêve de ma vie qui ne soit pas devenu réalité.

Je sais, oui, ça coûte cher à la société, disent les experts. Mais ce qui coûte encore plus cher à la société, ce sont les experts.

Ne passez plus à côté des belles choses, Marianne Le Bret, avocate au barreau de Morlaix. Je n'ai pas les moyens de ramener Ilsa à la vie, mais vous, je le peux. Il me semble. A sa mémoire, vivez le bonheur qui lui a été refusé. Faites ce que j'ai fait à 14 ans : donnez-vous charge d'âme. La vie devient tellement plus simple quand on vit double.

Quant au diable, c’était l’enfant naturel de la bêtise et de la haine qui avait divisé le monde, hiérarchisé les espèces, les races et les sexes. Alors qu’il n’y avait entre les pierres, les arbres, les animaux et les humains qu’une différence complémentaire, une interaction constante. Quatre-vingt-dix-huit pour cent des atomes qui nous composent, qu’on soit Einstein, Hitler, une fleur ou un veau, étaient présents lors de la création du monde. C’est la même histoire qui continuait, d’âge en âge, d’être en être, que la matière paraisse inanimée ou non, dotée de raison ou pas.

Pour arrêter la barbarie, il n’y a que l’intelligence. La connaissance de la vraie réalité du monde. La raison profonde de la vie – le secret qu’on a découvert, ma mère et moi. Le secret qui arrête les guerres. Il est à toi, maintenant. Tout est dans le livre. Dans le texte et dans mes notes. Quand tu auras compris le secret, tu le transmettras aux personnes qu’il faut.

La seule loi en vigueur, en ce moment, c’est la loi du plus fort, et ce n’est pas une loi scientifique : je ne peux rien en faire. Toi, si. Alors je te passe le relais. Je me retire de l’équation, parce qu’il y a trop d’inconnues pour moi. Et toi, elles ne te font pas peur. Les inconnues, ce sont les variables à déterminer pour découvrir la solution d’un problème.

C'est là que je me rends compte pour la première fois que, si vous êtes catalogué génial, vous pouvez sortir n'importe quelle ineptie, on lui donnera un sens.

Quand votre milieu vous discrédite au lieu de vous contredire, c'est toujours la preuve que vous avez raison.

Quand les gens ne sont plus que des numéros, il suffit de changer un chiffre pour devenir un autre.

La vieillesse n’est pas un naufrage ; c’est un lent travail de rouille en cale sèche.

Ces gens ne fonctionnaient que par la peur, les rapports de force et la soumission à l’ordre établi. Le moindre grain de sable dans l’engrenage suffisait à les broyer. Reconnaître une erreur sur la personne, quel que soit le responsable, n’aurait signifié qu’une chose : l’infaillible organisation du Reich s’était fait berner par un petit juif de quatorze ans. Il fallait sauver les apparences. L’usurpateur, il serait toujours temps de l’éliminer à huis clos au sein de l’école, s’il se révélait dénué de capacités suffisantes. 

Le boson de nos rêves est devenu réalité, le monde a déjà refermé la parenthèse pour se consacrer de nouveau à son suicide financier, écologique et religieux.

À vous maintenant de savoir comment gagner votre croisade sans perdre la foi ni le feu sacré. Je pense que votre seule arme, ce serait d’être heureuse. De réussir votre vie de femme, pour que votre besoin de militer ne soit plus simplement un faux-fuyant.

Les plus beaux cadeaux du sort nous arrivent en général sous forme de démenti. C’est quand on a décidé de fermer sa vie qu’une porte se rouvre.

Pour des raisons personnelles, des raisons de femme, je n’ai pas voulu le revoir dans l’état où je suis. Il aura été l’homme de ma vie, à distance, et ma seule réussite. Ma trace d’amour sur terre. Il m’a donné tant de joies, sans le savoir.

J’ignore de quel bonheur j’ai été privé, mais ça m’aura économisé une souffrance. On n’en peut plus, à mon âge, d’avoir perdu tous ceux qu’on aime. Ne m’oublie pas, Marianne. Je crains d’être soluble dans le crachin breton, sous le parapluie d’un amant.
»

vendredi 17 juin 2016

La confusion des sentiments de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de Poche, Octobre 1992
124 pages
Traduit de l'allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella
Parution originale : Verwirrung der Gefühle, 1927

4ème de couverture


Au soir de sa vie, un vieux professeur se souvient de l’aventure qui, plus que les honneurs et la réussite de sa carrière, a marqué sa vie. A dix-neuf ans, il a été fasciné par la personnalité d’un de ses professeurs ; l’admiration et la recherche inconsciente d’un Père font alors naître en lui un sentiment mêlé d’idolâtrie, de soumission et d’un amour presque morbide.
Freud a salué la finesse et la vérité avec lesquelles l’auteur d’Amok et du Joueur d’échecs restituait le trouble d’une passion et le malaise qu’elle engendre chez celui qui en est l’objet.
Paru en 1927, ce récit bref et profond connut un succès fulgurant, en raison de la nouveauté audacieuse du sujet. Il demeure assurément l’un des chefs-d’œuvre du grand écrivain autrichien.

Mon avis  ★★★★★


Emportée, enivrée, bercée par la vague de vos mots, de votre poésie, de votre plume, vous décrivez si justement les sentiments, la passion amoureuse, les sentiments d'amitié et les souffrances qui peuvent en découler, Mr Zweig, que j'en suis troublée, "magiquement embrasée", et que cela en est sensiblement éprouvant...
"[...] les mots se précipitaient sur moi comme s'ils me cherchaient depuis des siècles; le vers courait, en m'entraînant comme une vague de feu, jusqu'au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu'on vole. Je vibrais, je tremblais; je sentais mon sang couler plus chaud en moi; une espèce de fièvre me saisissait [...]" p.32
 "Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79 

Mr Zweig, je vous déclare ma flamme, je veux boire encore vos mots, fondre sous votre plume, effleurer votre talent du bout des yeux! 
Quelque peu honteuse, de ne découvrir ce récit qu'aujourd'hui; comment ai-je pu passer à côté ?
Une telle atmosphère bouillonnante de sentiments se dégage de votre chef-d'oeuvre!
Quelle lecture vertigineuse, enflammée, captivante, exaltante, jaillissante! Quelle effusion!

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cette oeuvre, je tourne la dernière page, le coeur palpitant, emballé. Quelle merveille! Quel frémissement!
Des petites pointes d'humour sont habilement distillées, quand il narre les situations honteuses, "tragi-comiques" dans lesquelles se retrouvent Roland à deux reprises.

Waouh ! Merci, vous m'avez fait vibrer Mr Zweig !
Et vous avez de nouveau éveillé en moi l'envie de me replonger dans Shakespeare. Merci !


Extraits & Citations


"Pour moi, ce fut le premier ébranlement que je subis, à dix-neuf ans : il jeta par terre, sans même un seul mot violent, tout l'emphatique château de cartes que mon désir de faire l'homme, d'imiter l'impertinence des étudiants et de m'encenser moi-même, avait édifié en trois mois." p. 20 (à propos de son père)
"[...] je me découvrais, moi, passionné par essence, une nouvelle passion qui m'est restée fidèle jusqu'à aujourd'hui : le désir de jouir de toutes les choses terrestres dans des mots inspirés" p.33
"Celui qui n'est pas passionné devient tout au plus pédagogue; c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion". p.40 
"Je passais les deux semaines qui suivirent dans une fureur passionnée de lire et d'apprendre. [...] Il en était de moi comme de ce prince du conte oriental qui, brisant l'un après l'autre les sceaux posés sur les portes de chambres fermées, trouve dans chacune d'elles des monceaux toujours plus gros de bijoux et de pierres précieuses, et explore avec une avidité toujours plus grande l'enfilade de ces pièces, impatient d'arriver à la dernière. C'est exactement ainsi que je me précipitais d'un livre dans un autre, enivré par chacun, mais jamais rassasié : mon impétuosité était maintenant passée dans le domaine de l'esprit." p.41
"C'était la première fois de ma vie que je rencontrais le visage de quelqu'un qui souffrait véritablement. Fils de petites gens, élevé dans le confort d'une aisance bourgeoise, je ne connaissais le souci que sous les masques ridicules de l'existence quotidienne : prenant la forme de la contrariété, portant la robe jaune de l'envie ou faisant sonner les mesquineries de l'argent; mais le trouble qu'il y avait dans ce visage provenait, je le sentis aussitôt, d'un élément plus sacré. Cet air sombre venait de sombres profondeurs; c'est de l'intérieur qu'une pointe cruelle avait ici dessiné ces plis et ces fissures dans ces joues amollies avant l'âge." p.55
"[...] cet homme singulier tirait toutes ses pensées de la musicalité du sentiment : il avait toujours besoin de prendre son élan pour mettre ses idées en mouvement." p.62
"[...] les murs resserrés, dont l'écho lui répondait, devenaient trop étroits pour elle [sa voix], tant il lui fallait d'espace; je sentais la tempête souffler au-dessus de moi; la lèvre mugissante de la mer criait puissamment ses mots retentissants : penché sur la table, il me semblait être de nouveau dans mon pays, au bord de la dune et voir venir vers moi, en haletant, ce grand frémissement fait de mille flots et de mille tourbillons de vent." p.64-65
"Et je le sais, ce sont ces heures-là qui m'ont fait." p.66

"Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79
"[...] ce bourreau à qui, malgré tout, j'étais attaché avec amour,que je haïssais en l'aimant et j'aimais en le haïssant." p.91
"[Ils] se permettaient de petites privautés que nous étions obligés de supporter avec une certaine gêne". p102
"Morceau par morceau, un homme arrachait sa vie de sa poitrine, et en cette heure-là, moi qui étais encore si jeune, j'aperçus pour la première fois d'un œil hagard, les profondeurs inconcevables du sentiment humain." p.114



mardi 7 juin 2016

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Lee Harper*****


Edition : Le Livre de Poche - Date de parution 2006
Traduit de l'américain par Isabelle Hausser
447 pages
Parution originale sous le titre To Kill a Mockingbird en 1960
Prix Pulitzer

Résumé éditeur


Dans une petite ville d’Alabama, à l’époque de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Avocat intègre et rigoureux, il est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Ce bref résumé peut expliquer pourquoi ce livre, publié en 1960 – au cœur de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis –, connut un tel succès.
Mais comment ce roman est-il devenu un livre culte dans le monde entier ? C’est que, tout en situant son sujet en Alabama dans les années 1930, Harper Lee a écrit un roman universel sur l’enfance. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cette histoire tient du conte, de la court storyaméricaine et du roman initiatique. Couronné par le prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde entier.

Mon avis  ★★★★★


Pas besoin d'une très longue critique pour vous dire que c'est un très bon roman sur la ségrégation raciale et qu'il m'a bouleversé.
L'écriture est simple, le message est fort.
A lire absolument !!


"Tu ne comprendras jamais aucune personne tant que tu n'envisageras pas la situation de son point de vue."

"Parfois la Bible est plus dangereuse entre les mains d'un homme qu'une bouteille de whisky."

dimanche 5 juin 2016

Les Feux de Shôhei Ooka*****


Editeur : Le Livre de Poche (2003 )
221 pages
Postface de Maya Morioka Todeschini.
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle en 1995
Parution originale en 1951 sous le titre de Nobi
Prix Yomiuri


Résumé éditeur


C'est un portrait terrible de la guerre et de ses ravages que nous livre Shohei Ôoka dans ce roman considéré comme un des chefs-d'œuvre de la littérature japonaise de l'après-guerre. Car le drame de Tamura, simple soldat et intellectuel dans le civil, envoyé dans la jungle des Philippines, où il rencontre la solitude, la faim, la peur et finalement sa propre folie, ne concerne pas seulement les Japonais ; ce drame symbolise de manière universelle la tragédie de tous les hommes, soldats ou civils, pris dans l'engrenage d'une guerre dont la logique leur échappe, mais qui finit par les dévorer, marquant à vie ceux qui lui survivent. Tamura n'est pas un "héros" dans le sens traditionnel du terme ; il est bien trop humain pour l'être ou pour le devenir. Ce qui le rend peut-être héroïque, c'est sa quête entêtée et désespérée de l'humain, même quand les choix qui lui sont imposés sont barbares. Portrait minutieux, acéré, sans complaisance, mais plein de compassion, du calvaire et de l'angoisse existentielle d'un être soumis aux pires agressions. "Les feux" sont avant tout une réflexion philosophique sur l'extrême.

Mon avis   ★★★★★


Poignant et effroyable témoignage sur les horreurs de la guerre, sur la survie des hommes et leur capacité à faire face à la faim qui les tiraille, à l'abandon, à la solitude, à la maladie.
Comment lutter justement, comment ne pas sombrer soi-même dans l'horreur face à la détresse ... quel choix aurions-nous fait nous-mêmes ?
Les soldats en déperdition souffrent physiquement et psychologiquement, sont livrés à eux-mêmes et quand ils deviennent inaptes car blessés ou malades, voici ce que leurs supérieurs leur suggèrent :
« Alors, crève ! Ce n'est pas pour rien qu'on vous a donné des grenades. C'est le dernier service que tu peux rendre à la nation ».
Le personnage de Tamura, le narrateur de ce témoignage, est grand, touchant.
Sa réflexion sur la guerre, la vie, la mort, le fait de donner la mort est profonde et, de mon point de vue, si juste.

Citations & Extraits


"Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci :
- Imbécile ! On te dit de revenir, et toi tu reviens, comme ça, sans rien dire. Il fallait insister, dire que tu ne savais pas où aller. Alors ils t'auraient accepté à l'hôpital. Ici, nous n'avons pas les moyens de nourrir un tuberculeux comme toi." (début du roman)

"Les aspects variés de la nature où il est envoyé pour se battre n'ont aucune signification à ses yeux si ce n'est celle qui découle d'un point de vue strictement stratégique. C'est cette absence de signification qui le soutient et qui est la source de son courage.
Au moment où la cohérence de cette absence de signification est ébranlée par la lâcheté, à moins que ce ne soit par la réflexion, le pressentiment de la mort, qui a encore moins de signification pour l'homme vivant, en profite pour s'installer."

"Je ne disposais que de la liberté absurde de vivre comme je le voulais le temps qui me séparait de ma mort. Grâce à la grenade que j'avais sur moi, la mort faisait encore partie de mon libre choix, mais je ne pouvais qu'en différer le moment."

"Même marchant dans la vallée de l'ombre de la mort", Psaume 23 de David, Ancien Testament, Citation en exergue de l'ouvrage