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lundi 6 juillet 2026

Ciel noir, Cœurs battants ★★★★☆ de Sarah Louise Butler

« Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »
Je me suis souvent demandé pourquoi certains souvenirs résistent au temps quand d'autres disparaissent.
Pourquoi le goût d'un fruit cueilli en été demeure intact, alors que des années entières s'effacent. Pourquoi une odeur de forêt ou le craquement d'une branche suffisent parfois à faire ressurgir un monde que l'on croyait perdu.
Ciel noir, cœurs battants m'a ramenée à ces questions.

Rufous entreprend une longue marche. Officiellement, il rejoint ses frère et sœurs. Mais au fond, il tente surtout de retrouver un territoire intérieur avant qu'il ne lui échappe définitivement. Sa maladie brouille les repères. Les souvenirs se dérobent, la réalité vacille. Pourtant, quelque chose continue de le guider.
La forêt.
J'ai aimé que Sarah Louise Butler lui donne une telle présence. Elle n'est pas seulement le décor d'une enfance ni le théâtre d'une aventure. Elle devient une mémoire à part entière. Elle garde la trace des cabanes, des courses entre les cèdres, des peurs, des joies, des liens. Comme si les lieux se souvenaient parfois mieux que nous.

Il y a aussi ce contraste si douloureux car pendant que l'esprit de Rufous se désagrège, la forêt, elle aussi, est dévorée par les flammes. Deux fragilités qui se répondent sans jamais se voler la vedette.

Je me suis attachée à Rufous, à ses hésitations, à son humour discret, à sa manière de continuer malgré l'incertitude. J'ai aimé que le roman ne cherche ni à expliquer ni à apitoyer. Il accueille simplement cette part de brouillard qui finit, un jour ou l'autre, par entrer dans toutes les vies. ✨️

La dernière page tournée, je me suis demandé ce qui, de moi, résisterait à l'oubli.
Peut-être pas les dates ni les visages avec une précision parfaite.
Peut-être simplement la sensation d'avoir été aimée. D'avoir appartenu à une fratrie, à une famille, à un paysage. D'avoir habité le regard d'un ami, ce territoire sans frontières où l'on est pleinement soi-même ( je pense à toi ma Coco ❤️). D'avoir eu, quelque part, une cabane, réelle ou imaginaire, où revenir lorsque le monde devenait trop vaste.

Un livre qui m'a donné l'impression d'écouter la mémoire elle-même. Fragile, capricieuse, incomplète, mais ô combien profondément vivante.

« La forêt de pruches et de cèdres qui abritait notre cabane était délimitée par la rivière à l'est, et par une route de campagne étroite qui la séparait de la longue chaîne de montagnes à l'ouest. Le camping était à plusieurs minutes de marche dans un sens, de même que le verger le plus proche dans l'autre sens. J'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient, pourchassant mon frère le long de la piste de cerfs, où personne ne pouvait nous voir. Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »

« Ma vie est imprévisible : tant pour les souvenirs qui perdurent que pour ceux qui m'échappent. »

« Ils disent que les plis de mon cerveau sont en train de s'aplanir, de se lisser. Ils ont déjà observé ce phénomène, parfois même chez des quadragénaires. Mais mes symptômes ne correspondent à aucun diagnostic précis. Les hallucinations pourraient être un signe de démence, mais il est rare qu'elles prennent un caractère spécifiquement zoologique comme les miennes. En revanche, il n'est apparemment pas inhabituel de faire une fixation sur ses souvenirs d'enfance. Mais le contraste entre la vivacité de ces souvenirs précoces et l'oubli de plusieurs décen-nies de ma vie d'adulte est atypique.
- Premier cas enregistré du syndrome de « Sugar Mountain », ai-je suggéré à un médecin.
Il était sans doute trop jeune pour connaître la chanson de Neil Young. Ou alors il n'avait pas envie de rire. »

« Voici ce que j'ai un diagnostic posé avec tant de réserves que, pendant un temps, j'ai cru avoir une chance de passer entre les mailles du filet. »

« Je suis sûr de me rappeler exactement le goût des macaronis, de la soupe, ainsi que des mûres et des myrtilles qui poussaient autour de la cabane. Des amélanches : d'abord trop vertes et aigres, puis juteuses et sucrées au cœur de l'été, ensuite fermentées lorsqu'elles prennent l'aspect de raisins secs au bout de leurs tiges. Je me souviens d'avoir détaché la viande chaude de la colonne vertébrale d'un lièvre, de la saveur délicieuse des protéines rôties dans ma bouche. Mais tant de choses sont moins nettes: des détails trop banals pour avoir été inventés, d'autres trop bizarres pour avoir réellement existé. Combien de choses ai-je mal interprétées ? Combien en ai-je imaginé ? Cet été-là, je croyais encore aux lutins, aux sorcières, à Superman et à Luke Skywalker. Je croyais que mamie était au ciel, à rire et à boire du thé sans jamais avoir besoin de se lever pour faire pipi. Je croyais mes sœurs et mon frère aînés invincibles. Et toutes ces croyances s'emmêlaient dans ma tête comme du fil de pêche. »

« Il suffit d'un instant pour que tout bascule. Un jour, l'univers est stable ; le lendemain, on se retrouve ballotté par des flots inconnus, loin du rivage. Égaré, minuscule, miraculé. »

« J'attends un moment avant de continuer en direction des montagnes, parmi les silhouettes fantomatiques des arbres enveloppés de fumée. Quelques minutes après le départ de l'ourse, je suis pris d'une violente nausée, qui me fait frissonner. Soudain, je suis extrêmement reconnaissant d'être encore en vie, quel que soit le temps qu'il me reste. C'est une chose que j'ai apprise de nombreuses fois, mais que je n'arrive pas à retenir : à quel point les dernières gouttes ces moments qu'adultes, nous sommes si prompts à laisser filer sont précieuses, lorsque la ligne d'arrivée qui nous attend depuis toujours apparaît subitement sous nos yeux. »

« Parmi toutes les choses qu'un enfant ne maîtrise pas encore, le contexte est peut-être la plus cruciale. Tout arrive pour la première fois et, lorsque nous finissons par être entièrement lucides, nous avons oublié le chemin qu'il nous a fallu parcourir pour cela. À 6 ans, je n'avais jamais reçu de lettre de personne. Et là, je tenais leurs mots dans mes mains, sur une feuille de papier. C'était incroyable. C'était un miracle. Ils allaient tous bien. Seannagh et Aoife ont eu beau m'expliquer que nous n'avions aucun moyen de leur faire parvenir mes lettres, je continuais à leur écrire quand même. Ils étaient tous là, quelque part. Plus ici, mais ailleurs. »

« On peut choisir de laisser derrière soi la foi dans laquelle on a été élevé. Mais certaines fragments refont surface quand on s'y attend le moins. Ça peut faire mal. C'est peut-être un soulagement, aussi, quand ça finit par sortir. »

« - On dirait le visage de quelqu'un d'autre. Quand on vieillit, on ne se sent pas différent, m'a-t-elle expliqué. Certaines choses commencent à s'effacer, d'autres prennent plus de consistance. Mais on reste soi-même. On réfléchit à ce qu'on aurait pu faire différemment, sans pouvoir revenir en arrière pour bénéficier d'une seconde chance. On le sait depuis le début, pourtant on n'arrive jamais tout à fait à le croire. On reste persuadé qu'il y aura une trappe de secours, vers la fin. Mais une fois qu'on s'en rapproche, on découvre qu'il n'y en a pas. Qu'il n'y en a jamais eu.
À 10 ans, je l'avais regardée les yeux ronds, ne comprenant rien à ce qu'elle racontait. »

« Calliope a couru devant Silv pour grimper à l'échelle la première.
Puis je me suis accroché pour monter à mon tour, mais mes mains ont glissé et je suis tombé à la renverse. Mon dos a heurté le sol, et j'ai eu le souffle coupé.
Au-dessus de moi : ni cèdres ni cabane. Uniquement le chemin de randonnée, un vieux pommier, un ciel noir de fumée. Je tends la main que j'avais posée sur mon torse et la découvre ridée et poussiéreuse. Dos douloureux, genou enflé, jambe amochée, poitrine comprimée. Nulle part ailleurs qu'ici, maintenant. »

« Le sentier se perd dans une zone brûlée si vaste que je n'en vois pas le bout. Quelques herbes qui ont déjà repoussé émergent du sol calciné ; de rares arbres sont encore debout, noirs de suie, creusés par les flammes. À mes pieds, un nid de merle d'Amérique est dangereusement à découvert sur le sol. Je m'appuie sur mon bâton pour l'observer de plus près et constate que les œufs ont cuit. Les coquilles bleu ciel craquelées révèlent le blanc dur en dessous, et tout est recouvert de cendres. »

« J'ouvre les yeux en entendant un grondement résonner à travers les montagnes. C'est le matin, et la fumée s'est complètement dissipée. Des nuages noirs filent dans le ciel. Les arbres se balancent et s'inclinent, des vaguelettes sillonnent la surface du lac. Le vent est frais et sent le pétrichor, une odeur minérale et humide. J'essaie de me lever, mais ma jambe blessée refuse catégoriquement de supporter mon poids. Je tâtonne à la recherche de mon bâton et je finis par réussir à me mettre debout. »

Quatrième de couverture

Rufous Flanagan, cartographe spécialisé dans le recensement des espèces en voie d'extinction, est lui-même sur le point de disparaître. Atteint d'une démence précoce qui s'attaque irrémédiablement à sa mémoire, il se lance un défi : revoir une dernière fois ses frères et sœurs, mais aussi, avant de l'avoir totalement oubliée, la cabane où ils ont trouvé refuge pendant plusieurs mois, des décennies plus tôt.
Commence une odyssée périlleuse, sur les sentiers isolés de Colombie-Britannique, alors que les feux de forêt font rage. Car Rufous doit affronter non seulement une nature hostile, mais surtout le démantèlement de son propre esprit. Ses souvenirs, tantôt vivaces, tantôt fugaces, deviennent une carte qui le guide dans un voyage où la frontière entre rêve et réalité s'estompe...

Lettre d'amour à un monde en sursis, Ciel noir, cœurs battants nous emmène à la recherche du temps perdu et d'une identité fracturée. Et réaffirme avec mélancolie la puissance des liens, familiaux ou choisis.

Diplômée en géographie, SARAH LOUISE BUTLER s'est toujours impliquée dans la protection de la nature. Elle vit au Canada, en Colombie-Britannique. Ciel noir, cœurs battants est son second roman, après Toutes les créatures, plébiscité par les lecteurs.

Éditions Phébus,  février 2026
254 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Charlène Busalli

jeudi 7 mai 2026

Les étoiles s'éteignent à l'aube ★★★★★♥ de Richard Wagamese

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »
En exergue
« ... par des métaphores que soient réconciliés les hommes et les pierres. » William Carlos Williams

Un père et son fils.
Un chemin en montagne, sous les étoiles, pour tenter de rattraper le temps.
Tout est ici dans la retenue. Une écriture infiniment sobre, mais profondément habitée.
La nature comme un langage.
« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes [...] ». Tout devient sensation, la lumière, les odeurs, la terre.
Rien d'idéaliste pourtant. Rien d'un refuge naïf. Seulement la vérité de gestes simples, essentiels, faire du feu, marcher, écouter, attendre. « Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »
Il y est aussi question de l'identité, de l'entre-deux « Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. » Alors il reste la terre. Et ce qu'elle garde.

Franck avance avec des manques. L'absence d'une mère, celle d'un père, ou plutôt sa présence abîmée, façonnent son regard sur le monde.
Face à lui, un homme brisé, immense dans ses failles « une photo exposée trop longtemps à la lumière. »
Et au cœur de tout, la relation avec le vieil homme. Une présence qui répare sans jamais combler tout à fait. Silencieuse, patiente, profondément juste.
« Il apprit la prudence. Il apprit la patience. »

Un texte de peu de mots, mais de beaucoup de monde. De vies cabossées, de gestes simples, de lumière.

Un immense coup de cœur. ✨
« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

Challenge Là où vivent les livres. #laouviventleslivres


En exergue 
« Que le serpent attende sous 
son herbe mauvaise, 
et que l'écriture 
soit de mots, lents et vifs, prompts 
à frapper, figés à guetter, 
vigilants.
... par des métaphores que soient réconciliés 
les hommes et les pierres. »
William Carlos Williams, « Un genre de chanson »

« Pour commencer, le bois n'était pas très dense là où l'herbe se faisait rare en limite du champ. Il y avait des pins lodgepoles et des sapins là où le sol était plus plat, mais lorsqu'il se soulevait jusqu'à se transformer en montagne, on trouvait des pins ponderosas, des bouleaux, des trembles et des mélèzes. Le garçon chevauchait à une allure tranquille, en fumant et guidant le cheval avec ses jambes. Ils longèrent des fourrés de mûres et enjambèrent avec précaution les souches, les rocs et les plaies rouges des pins déracinés. C'était la fin de l'automne. Le vert foncé des sapins ressortait sur une pénombre maussade, et les soudains éclats de couleur des dernières feuilles encore présentes l'émerveillèrent comme le flamboiement des lucioles dans un champ déjà sombre. La jument hennit, la promenade lui plaisait, et pendant un moment le garçon poursuivit son chemin les yeux fermés pour essayer d'entendre des mouvements de vie au loin dans le fouillis du bois. »

« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlis et le hurlement perçant d'un loup contrastaient avec l'œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c'était sa nature et il l'avait toujours cru. Sa vie c'était d'être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respirer l'air des montagnes, suave et pur comme l'eau de source, et d'emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu'il avait appris à remonter jusqu'à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient. Le vieil homme lui avait enseigné presque tout ce qu'il savait, mais il était vieux et trop rouillé pour monter sur une selle à présent et, depuis quasiment quatre ans, le garçon arpentait seul les terres. Des jours, des semaines parfois. Seul. Il n'avait jamais su ce qu'était la solitude. Même s'il y réfléchissait bien, il n'arrivait pas à donner une définition du mot. Il était en lui, indéfini et inutile comme l'algèbre la terre, la lune et l'eau établissaient la seule équation qui donnait de la perspective à son monde et il le traversait à cheval revigoré et rassuré de sentir ces terres autour de lui comme le refrain d'un hymne ancien. C'était ce qu'il connaissait. C'était ce qu'il lui fallait. »

« Ce que je pense, disait le garçon, c'est que pas un de ces petits blondinets serait capable de faire un nœud demi-clé ou de mettre un hackamore à un poulain tout juste débourré. Mais ils se moquent de moi pasque je fais pas les maths ou que je lis pas à haute voix.
- Comment ça se fait que tu veux rien faire de ça ?
- Je sais pas. J'arrive pas à faire le tri des nombres dans ma tête sans griffonner du papier et à mon avis si un gars veut lire y faut qui puisse le faire tout seul tranquillement. Du moins ça marche mieux pour moi.
- Ça me paraît parfaitement sensé, dit le vieil homme. Mais la loi dit qu'y faut aller à l'école jusqu'à seize ans. Du moins, t'as cette place-ci pour toi et on va là où est le vrai monde autant qu'on peut, pas vrai ? Ouais, répondit le garçon. C'est ce qui me tire d'affaire. »

« Pour le garçon, le vrai monde c'était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu'il apprenne à l'appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c'était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d'apprendre et de voir. Dire qu'il l'aimait, c'était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C'était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d'été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d'une pluie imminente dans la bouche, sentir l'odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C'était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s'élevait de tout. C'était sentir tes poils se hérisser lentement à l'arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d'un arbre. C'était aussi la sensation de l'eau qui jaillit d'une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »

« Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »

« Il dut réapprendre à marcher. Le vieil homme lui montra comment se déplacer en se tapissant, ce qui était absolument infernal pour le dessus de ses cuisses. Au bout de huit cents mètres, elles brûlaient et la souffrance était vive, mais il sentait ses pas devenir furtifs. Il apprit à recourber son pied vers l'intérieur quand il le posait afin d'éviter de faire craquer des brindilles ou de faire crisser le gravier. Ce qui signifiait qu'il devait marcher les pieds en dedans. Le mouvement était difficile à maîtriser et il s'y appliqua. Il partait seul jusqu'aux montagnes pour s'entraîner soir après soir jusqu'à pouvoir couvrir tout le chemin aller et retour sans faire un bruit. Il apprit la différence entre être au vent et sous le vent, et il en vint à comprendre comment le bruit était amplifié dans le monde silencieux et sombre de la forêt. Il apprit la prudence. Il apprit la patience. Il apprit la ruse. Ensemble, le vieil homme et lui suivaient à pas de loup les chevreuils, en prenant une piste parallèle, et ils parcouraient des kilomètres ainsi en se tapissant.
Furtif, c'est le mot qu'il apprit alors. Le vieil homme lui montra comment se glisser entre les arbres comme une ombre. Il lui enseigna à se déplacer avec une lenteur minutieuse, comme s'il ne bougeait pratiquement pas, si bien qu'avancer d'un centimètre paraissait prendre une année. Il apprit à s'envelopper d'ombre, à se pencher et à ramper entre les rochers et les billots, à se cacher en pleine vue. II apprit à rester debout ou assis ou couché pendant des heures. Il pouvait ralentir sa respiration si bien que même dans la fraîcheur hivernale, l'air qu'il expirait n'était pratiquement pas visible. Il apprit à rentrer en lui-même, à devenir un tout dans son immobilité et å oublier la nature même du temps. »

« - Tes grands-parents étaient tous les deux des sang-mêlé. On était pas des Métis comme on appelle les Indiens français. On était tout simplement des sang-mêlé. Des Ojibwés. Mélangés à des Écossais. Des McJib. C'est comme ça qu'on nous appelait. Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. Alors tes grands-parents et eux comme les autres ne faisaient que suivre le travail et ils essayaient de s'en sortir le mieux possible. On campait dans des tentes ou on squattait les terrains broussailleux que personne voulait ou des cabanes abandonnées, des remises, des trucs comme ça. Jamais une vraie maison. »

« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

« Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu'être à moitié vivant pour toujours. »

« Son père ressemblait à une photo qui aurait été exposée trop longtemps à la lumière. C'était un étranger. »

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »

« La nuit se rapprochait d'eux et dans la phosphorescence argen-tée de la lune, les sommets des rochers avaient un timide éclat. En levant les yeux pour observer le ciel, ils voyaient des millions d'étoiles, les nuages lactés des nébuleuses et le miroitement des météores qui en perçaient la texture. »

« Ils n'avaient pas idée de ce qu'était la guerre et ils n'existaient que pour le frisson qu'ils sentaient monter en eux à mesure que cinglait le paysage, et alors la seule force de cette bravacherie collective devenait le paysage, la brèche ouverte du ciel, ce qu'ils absorbaient tandis que la distance qui les séparait des effusions de sang des combats s'amenuisait à toute allure. La nuit, dans les oscillations des wagons et sous les faibles lumières qui les enveloppaient d'un cocon d'ombre, il percevait la peur au fond des hommes qui l'entouraient : les gémissements, les jurons, le bruit sourd d'un poing qui frappe une paroi, les grommellements de ceux qui se débattaient contre des rêves couleur de cendre. Ils redevenaient des enfants. »

« - Il n'y a pas de triche ici. Pas de supercherie. J'en suis arrivé à préférer ça, dit-il. »

« La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t'y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. Au bout d'un moment, tu finis par préférer ça. »

Quatrième de couverture

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d'alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l'accompagner jusqu'à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S'ensuit un rude voyage à travers l'arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie-Britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d'espoir, et lui parle des sacrifices qu'il a concédés au nom de l'amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n'avait jamais vu, une histoire qu'il n'avait jamais entendue.

« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n'est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. » Jacques A. Bertrand - L'Obs

Sur l'auteur
Richard Wagamese (1955-2017) est l'un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d'un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les étoiles s'éteignent à l'aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012), fortement inspiré de sa propre histoire, est son deuxième roman traduit en français.

Éditions ZOÉ,  mai 2016
10/18, septembre 2017
308 pages
Traduit de l'anglais par Christine Raguet

dimanche 22 mai 2022

Encabanée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Quitter la ville pour la nature. La frénésie pour le calme. Le bitume pour des contrées sauvages. Le confort pour une autre forme de bien-être, celui que l'on puise au fond de soi, celui qui permet/oblige à être soi-même, qui s'affranchit de tout artifice. C'est ce défi que s'est lancé Anouk. S'encabaner pour se retrouver. Passer en mode "Slowlife" pour se reconnecter avec son soi intérieur, observer, prendre le temps d'observer, reconsidérer ses propres valeurs, faire appel à ses sens, écrire. Pour s'éloigner des sollicitations, d'un monde qui ne lui parle plus. Un monde qui s'auto-détruit.
L'Homme n'est pas tendre avec la Terre, ce n'est pas ou plus un scoop. Le dernier rapport du GIEC a lancé le compte à rebourre. L'ultimatum est limpide. Les intérêts des uns s'accrochent, se répandent comme de la mauvaise herbe et rendent la vie dure aux apprentis écolos. 
Gabrielle Filteau-Chiba dénonce comme l'a brillamment fait Edouard Abbey avant elle.
Le roman est court, fort, fluide et engagé. D'actualité. 
Pour être tout à fait honnête, le ton moralisateur que l'auteure emprunte à quelques reprises m'a parfois gênée. Le combat est universel, chacun fait sa part, avec ses moyens. La compétitivité est à placer en haut de l'échelle, là où s'accrochent les décisionnaires. Malheureusement, c'est surtout à leur soif pouvoir qu'ils s'accrochent. Peu ont les cojones de s'accrocher à de saines idées.
Une toute petite fausse note pour ce premier tome. Mais une auteure à suivre. "Sauvagines" m'attend. Envie de relire Thoreau, Abbey et son Gang de la clef à mollette, ou encore  "Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin. 


« La mémoire se cultive comme une terre. Il faut y mettre le feu parfois. Brûler les mauvaises herbes jusqu'à la racine. Y planter un champ de roses imaginaires, à la place. » Anne Hébert, Kamouraska, Paris, Éditions du Seuil, 1970, p.75
 

« Inspire, expire. Mon coeur va lâcher. Rire démonique dans la nuit, comme un appel. Inspire, expire. Je n'ose pas bouger d'un poil. La sueur coule le long de mon dos. Leurs cris résonnent tous azimuts. Les coyotes encerclent mon refuge, me rappellent ma petite princesse. Leurs yeux d'affamés dansent comme les lampions d'un cimetière. Je ne pensais jamais un jour flatter autant un fusil. De l'autre côté de la vitre, les coyotes gagnent la rivière. C'est ici, leur traverse marquée de phéromones, leur autoroute millénaire qui serpente dans la forêt. Et moi, j'ai peut-être bien seulement halluciné qu'ils voulaient ma peau, alors qu'ils avaient simplement envie de lapées d'eau. Cherchez l'intrus. Au fond, c'est moi. »

« Ma cabane. Quelques planches dans le bois. Un petit prisme rectangulaire. Une boîte de Pandore. Je n'ai jamais vu les choses aussi clairement. Posé sur ma vie d'avant un jugement aussi net. Sanctuaire de neige, merci. Je suis confrontée à toutes mes bibittes, mais j'ai retrouvé ce qui est si facile d'échapper...l'espoir. »




Quatrième de couverture

Lassée de participer au cirque social et aliénant qu’elle observe quotidiennement à Montréal, Anouk quitte son appartement pour une cabane rustique et un bout de forêt au Kamouraska, là où naissent les bélugas. Encabanée dans le plus rude des hivers, elle apprend à se détacher de son ancienne vie et renoue avec ses racines. Couper du bois, s’approvisionner en eau, dégager les chemins, les gestes du quotidien deviennent ceux de la survie. Débarrassée du superflu, accompagnée par quelques-uns de ses poètes essentiels et de sa marie-jeanne, elle se recentre, sur ses désirs, ses envies et apprivoise cahin-caha la terre des coyotes et les sublimes nuits glacées du Bas-Saint-Laurent. Par touches subtiles, Gabrielle Filteau-Chiba mêle au roman, récit et réflexions écologiques, enrichissant ainsi la narration d’un isolement qui ne sera pas aussi solitaire qu’espéré.

Éditions Le Mot et le Reste,  janvier 2021
120 pages
Finaliste du Prix Hors Concours 2021
Sélection Prix Récit de l'Ailleurs 2022

mardi 2 novembre 2021

Lorsque le dernier arbre ★★★★★ de Michael Christie


Rentrée Littéraire 2021 #coup de coeur

Une construction intelligente qui tient en haleine son lecteur, elle est brillante et inspirée de la dendrochronologie. Mais motus ... à votre tour, si vous le lisez, d'être surpris ! 
Bravo Michael Christie, j'ai rarement été happée par une histoire comme je l'ai été ici. 
Lorsque le dernier arbre chamboule interroge sur notre humanité pilleuse. Depuis des décennies, les symptômes d'un mal-être de notre environnement sont visibles, on en connaît les raisons, mais on continue à détruire... 
« Le meilleur moment pour planter un arbre, c'était il y a vingt ans. À défaut de quoi c'est maintenant. » (proverbe chinois)
Lorsque le dernier arbre chamboule est une immersion au coeur de la nature et de l'humain exceptionnelle. 
Un roman extrêmement riche, une saga familiale écologique polyphonique bluffante que je vous conseille sans hésiter.

Merci Yves Grannonio @LaLibrairiedu Château pour tes conseils avisés, une nouvelle fois ;-)

« Il y a vraiment quelque chose de vraiment répugnant à réduire l'apogée de la magnificence naturelle à un simple décor thérapeutique pour les riches. »

« [...] il n'y a rien de tel que la pauvreté pour vous faire comprendre à quel point l'intégrité est un luxe. »

« [...] elle détecte, dans des publications de la sphère dendrologique et des comptes rendus universitaires, les premiers signes de ce que va devenir le Grand Dépérissement. À mesure que succombent et disparaissent les forêts primaires partout sur le globe, le sol se dessèche faute d'arbres pour protéger la terre des rayons du soleil implacables, ce qui entraîne la formation de nuages de poussière assassins, dont les particules extrêmement fines étouffent la terre - exactement comme dans les années 1930 lors de cet épisode de grande sécheresse que fut le Dust Bowl, lequel dévasta les plaines du sud des Etats-Unis, mais cette fois-ci à une échelle bien supérieure : les plus grandes fermes industrielles se retrouvent ensevelies et des villes entières , étranglées. »

« Il n'y avait de place dans leurs conversations que pour le crédit-carbone, le carnage écologique et le lobbying mortifère des géants pétroliers - on était alors dans cette période naïvement touchant d'avant le Dépérissement où les gens croyaient encore qu'un engagement modéré et de bonnes intentions éviteraient la catastrophe. »

« [Elle] se demande bien comment, aujourd'hui, on peut encore croire au changement politique à l'ancienne. Quand le président des États-Unis ment éhontément, quand la pluie attaque la peau, quand la nourriture est empoisonnée, quand les guerres n'en finissent jamais et que les êtres vivants les plus anciens de la planète sont abattus pour être transformés en bâtonnets de glace. »

« Toutes les cultures ont leurs mythes sylvestres, depuis l'omniprésent arbre de vie qui soutient littéralement le ciel jusqu'aux arbres-monstres dévorateurs d'enfants et buveurs de sang humain, en passant par ceux qui jouent des tours, guérissent les malades, mémorisent des histoires ou jettent des sorts à leurs ennemis. En regardant son oncle, débarqué ici d'une tout autre époque, Willow se souvient que les arbres sont aussi capables d'opérer des résurrections. »

« Quand on consomme moins de nourriture industrielle et qu'on vit dans des endroits calmes [...], le corps devient plus vigoureux. On accède à la sérénité d'une vie en phase avec les rythmes de la Terre. On arrête de s'opprimer les uns les autres. »
« Il semble que le krach a frappé Toronto plus durement encore que Saint John. On dirait qu'un obus a explosé, chargé non pas de poudre mais de misère et de désespoir. »

« Si [il] aime tant la poésie, c'est pour cette façon qu'elle a de prendre dans sa tête comme du ciment, contrairement aux éphémères feux d'artifice des romans qui tissent d'interminables histoires sur des familles et des gens qu'il ne connaîtra jamais. »

« Si la vie lui a appris quelque chose, c'est qu'il faut être plus secret, plus prudent et plus farouche que les autres. Sans quoi tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez construit et tous ceux que vous aimez, tout cela peut être piétiné en un instant. »

« Il sait que les arbres utilisent souvent les oiseaux et les écureuils pour répandre à leurs graines, et aussi toutes sortes de choses qui volent au loin, comme les hélices et les bourres de coton. C'est ainsi que fonctionne une bonne partie de la Création : les êtres vivants envoient des versions d'eux-mêmes dans le grand mystère du futur. »

« [Elle] ne se fait guère d'illusions quant à l'impact de sa bibliothèque. Ses livres ne sortiront personne de la misère. Ils ne redresseront aucun tort; ne sauveront aucune âme égarée, ne rempliront aucun ventre creux. Mais ils éclaireront peut-être de quelques malheureux rayons des vies dures et désolées, et c'est déjà ça. »
« Le temps [...] n'est pas une flèche. Ce n'est pas non plus une route. Le temps ne vas pas dans une direction donnée. Il s'accumule, c'est tout - dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacun reposant sur la précédente, impossible sans celle d'avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »

Quatrième de couverture

« Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s'accumule, c'est tout – dans le corps, dans le monde –, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d'avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »

D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts.
2038. Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur. Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse. Commence alors un récit foisonnant et protéiforme dont les ramifications insoupçonnées font écho aux événements, aux drames et aux bouleversements qui ont façonné notre monde. Que nous restera-t-il lorsque le dernier arbre aura été abattu ?

Fresque familiale, roman social et écologique, ce livre aussi impressionnant qu’original fait de son auteur l’un des écrivains canadiens les plus talentueux de sa génération.

Éditions Albin Michel, août 2021
Traduit de l'anglais (Canada) par Sarah Gurcel
590 pages

mercredi 16 décembre 2020

Le Lièvre d'Amérique ★★★★☆ de Mireille Gagné


Un premier roman saisissant, découvert sur Bookstagram et que j'ai beaucoup aimé. 
La couverture m'a fait penser à une partie de cache-cache que mon garçon et moi avons faite avec un lièvre d'Amérique à Mono Lake (photo en fond ci-contre), lors d'un voyage sur la côté Ouest américaine et je suis ravie d'en avoir appris un peu plus sur ce charmant animal aux grands oreilles ! Ses sens sont par exemple toujours en éveil, il n'a besoin que de très peu de sommeil. 
Ses performances ont un lien direct avec celles que cherche à atteindre Diane, le personnage principal de ce roman. Être toujours plus performante, travailler, travailler toujours plus dans notre société. Capitaliste. Profitable. À outrance. L'humain en début, milieu, ou bout de chaîne, peu importe, s'associe au toujours plus. Toujours plus au risque de sombrer, d'oublier certaines recommandations, de s'oublier et de rentrer dans la spirale infernale du surmenage. Aux prémices de cet engrenage, il y a fort souvent un vide à combler. 
Je m'arrête là? Il serait dommage d'en dévoiler davantage.
La plume : imaginative et créative, poétique et tonique.
In fine : une très belle surprise de la Rentrée Littéraire 2020. Une satire sociale qui interroge notre rapport au travail et à la nature et qui m'a profondément parlée. 
MERCI Mireille Gagné. Quel plaisir de vous lire et de vous écouter aussi. 
MERCI les éditions La Peuplade ; les parutions lues chez vous ont toujours été de belles rencontres pour moi.
En quatrième de couverture, l'éditeur écrit : « Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés. » Tout est dit.
Une lecture que je recommande vivement ! 

LE LIÈVRE D'AMÉRIQUE | Une lecture de Mireille Gagné from La Peuplade on Vimeo.


« - Tu penses que c'est le fleuve ou l'île qui bouge ? 
- Je suis certain que c'est nous. On dérive...
J'ai compris que tu étais ici pour rester. »

« Il y a de ces jours sur l'île où le vent semble furieux. Il hurle sa rage pendant des heures. Fouette les corps. Remue les eaux profondes. Même les bateaux doivent prendre les vagues de côté. Et pourtant, le lendemain, rien n'y paraît. Le fleuve se calme pendant la nuit. Le soleil naît de nouveau dans un ciel pur. Ses rayons roses et jaunes font frémir l'eau doucement, comme le contact d'un doigt. »

« Reclus dans l'attente. L'attente d'une marée. L'étale qui ne veut pas partir. Ensuite, l'hiver qui s'installe avec le silence. Le frasil. La mer qui se crème. Le fleuve qui prend. »

« Pour calmer son anxiété de performance et économiser des secondes Diane compte perpétuellement le nombre de pas séparant son appartement de son travail de marches entre chacun des étages de secondes entre son bureau et celui de la femme qu'elle déteste le temps que ça lui prend pour remplir une bouteille d'eau [...] elle compte pour combler le vide mais le malheur ne se dénombre pas. »

« Il n'y a aucune trace d'elle ici. Même dans le miroir, elle ne se reconnaît plus. Son visage est celui d'une autre. Quelque chose a changé chez elle. Mais quoi, précisément ? Elle a beau chercher, la réponse ne vient pas. À l'intérieur, on dirait qu'il manque des morceaux. »

« Sur le pont, elle regarde le fleuve s'écouler en dessous d'elle. La marée descend, elle aussi. Elle se sent comme les eaux qui se retirent lentement des terres après les grandes marées. Il restera beaucoup de débris, mais il fera beau demain. »

Quatrième de couverture

L’organisme de Diane tente de s’adapter doucement. Elle dort moins, devient plus forte et développe une endurance impressionnante. L’employée modèle qu’elle était peut encore plus se surpasser au travail. Or des effets insoupçonnés de l’intervention qu’elle vient de subir l’affolent. L’espace dans sa tête se resserre, elle sent du métal à la place de ses os. Tout est plus vif – sa vision, son odorat, sa respiration. Comble de la panique, ses cheveux et ses poils deviennent complètement roux en l’espace d’une nuit. Et puis les mâles commencent à la suivre.

Quinze ans plus tôt, Diane connaît un été marquant de son adolescence à l’Isle-aux-Grues, ces jours de grosse mer où Eugène bravait les dangers, la fascination de son ami pour les espèces en voie d’extinction et – comment s’en remettre – le soir de l’incendie.

Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés.

Éditions La Peuplade, août 2020
158 pages
FINALISTE PRIX LES INROCKUPTIBLES, CATÉGORIE PREMIER ROMAN
SELECTION PRIX WEPLER – FONDATION LA POSTE
SELECTION DU PRIX PREMIERE PLUME FURET DU NORD – DECITRE
PREMIÈRE SELECTION DU PRIX L’IMPROMPTU DU PREMIER ROMAN

vendredi 29 mai 2020

Nirliit ★★★★★ de Juliana Léveillé-Trudel

Portrait sur le vif d'un Grand-Nord sauvage, une immersion vertigineuse dans le froid glacial du territoire de Nunavik, « la grande terre » du Nord-du Québec, territoire des "mangeux de caribous", du chaos ambiant, du blizzard qui achève des vies, des longs mois d'hiver sans lumière assassins, des étés sans nuit.
Le cri du coeur touchant face au drame, au désespoir, un cri aigu, rageur et déchirant qui retentit tout au long de ce voyage en terre hostile où la vie est belle et impitoyable à la fois. Une plongée en terres troublées et troublantes. Véritable plaidoyer pour la cause des Inuits. 
L'envahisseur occidental a flairé l'argent sur ce territoire hostile, l'enjeu économique est de taille, les ressources minières abondent... alors tout comme on a parqué les Indiens, tout comme on les a privés de leur terre, obligés à se plier aux règles occidentales, on agit de même avec les Inuits. On leur apprend ce qui est bon pour eux, on leur enseigne l'anglais, le français, on les paie à ne rien faire, on les assiste, on menace leur mode de vie traditionnel.   
« [...] la terre entière est remplie de connards qui ne pensent qu'à se remplir les poches, comment on fait pour rattraper toutes leurs conneries ? »
Et s'ils veulent continuer à manipuler le harpon et vivre dans des igloos, ils sont alors obligés de s'enfoncer encore plus loin sur le territoire, dans des contrées encore plus glaciales. Sous l'influence et la domination des occidentaux, la vie des Inuits sur le territoire du Nunavik s'est transformée et un décor âpre et féroce a pris place : drogue, suicides, viols, violences conjugales, argent flambé en alcool, les enfants abandonnés, livrés à eux-mêmes, la purge des chiens errants, purge que j'avais découverte lors de ma lecture de "Banquises" de Valentine Goby. 
« Depuis les années 1950, le gouvernement fédéral a procédé à l'abattage massif des chiens de traîneau pour forcer les Inuits à se sédentariser. Cinquante ans plus tard, il leur a remis des millions pour s'excuser, c'est la façon de faire, on fout le bordel et on rachète tout avec l'argent, mais merci mon Dieu, ils ont appris la leçon, ces foutus nomades, ils les abattent massivement eux-mêmes leurs chiens maintenant. »
Le Sud versus le Nord, la civilisation versus la nature, les Blancs versus les Inuits, les conversations versus le silence.  
Un monologue éloquent. La narratrice s'adresse d'abord à Eva, feue son amie, dont le corps repose au fond du fjord, un corps meurtri sous les coups d'un homme, et que la narratrice cherche encore. 
« ...je l'aimais moi aussi, s'il-vous-plaît, expliquez-moi pourquoi je ne la verrai plus. » 
Ensuite, c'est à Elijah, le fils d' Eva que la narratrice parle. Deux histoires, deux vies qui en croisent d'autres, et nous donnent une image de ce qu'est la crisse de vie dans l'arctique canadien, la vie et la folie des autres, dans cette contrée septentrionale douloureusement belle. 
« .. ils marchent depuis tellement longtemps sur la ligne à ne jamais franchir, ils narguent la mort avec tellement d'irrévérences qu'ils sont intouchables. »
Il y a de la rage dans ces pages, mais il y a aussi beaucoup d'amour et de tendresse. Il y a du bonheur et de la joie dans ces mots empreints d'une si grande humanité. 
Merci Juliana pour cette lecture devant laquelle je ne peux que m'incliner, genou à terre ou la démarche vacillante, quand les mots donnent le vertige, glacent et émerveillent à la fois, à vous briser le coeur, des mots qui saisissent et auxquels on se laisse prendre. 
Sti que cette voix du Nord m'a marquée, émue ; et pourvu que celle-ci porte loin la cause des Nunavimmiut (les Inuits du Nunavik). 

« Comment reprocher à quelqu'un de ne pas maîtriser notre langue quand on ne peut rien dire dans la sienne ? Votre langue de plus en plus striée d'anglais, votre langue qui n'a pas suivi les avancées technologiques, votre langue qui ne sait pas dire computer, votre langue dans laquelle les jeunes retrouvent difficilement les vieux, votre langue séduite par Justin Bieber et Rihanna, votre langue qui fond à peine plus lentement que le pergélisol. »

« Je sors de l'avion comme un jouet d'une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s'enfoncent dans mon estomac en m'étreignant comme de petits boas constricteurs. C'est bon d'être à la maison. »

« J'ai souvent le goût de brailler, je ne suis pas nécessairement triste, c'est juste que c'est trop ici, trop beau ou trop dur. »

« Tu sais les Blancs achètent leur viande dans des supermarchés, tout est propre, il n'y a pas de plumes, de poils, et surtout pas de sang, surtout rien pour rappeler que ce truc dans un emballage en styromousse courait et piaillait il y a quelques jours encore. »

« La meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire. »

« DES FOIS ON SE SENT BIEN et protégés parce qu’on est seuls et tranquilles au bord d’un fjord magnifique, parce qu’on est loin de l’agitation des grandes villes, parce qu’en grimpant en haut de n’importe laquelle des montagnes autour on peut embrasser tout le village d’un seul regard, faire mentalement le chemin du fond de la baie au détroit, voir le ciel qui s’éclate en mille couleurs quand le soleil commence à descendre derrière les falaises. Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l’admirer. »

« Nous vivons dispersés sur cet énorme continent, dans des villes et des villages qui portent de jolis noms à faire rêver les Européens, de jolis noms qu'on s'empresse de traduire parce que nous sommes si fiers de savoir que « Québec » veut dire là où le fleuve se rétrécit en algonquin, que « Canada » signifie village en iroquois ou que « Tadoussac » vient de l'innu et se traduit en français par mamelles. Nous avons de jolis mots dans le dictionnaire comme toboggan, kayak et caribou, il fut une époque où des hommes issus de générations de paysans de père en fils entendaient l'appel de la forêt et couraient y rejoindre les Sauvages, il fut un temps où nous étions intimement liés, mais nous avons la mémoire courte, hélas. Nous ne nous souvenons plus de rien, et dans les villes où le béton cache le ciel, des gens occupés marchent sans se regarder sur les routes qui ont fendu la forêt, et parfois leurs yeux se posent sur eux. Eux, les épaves imbibées d'alcool qui ne sont plus l'ombre des fiers chasseurs qu'ils ont été, eux dont les formidables talents ne trouvent plus leur utilité dans notre assourdissante modernité, eux massacrés jusqu'à la moelle par l'une ou l'autre des merdes qui, paraît-il, viennent inévitablement avec la civilisation. Eux comme une maladie honteuse, comme un malaise énorme au bord du trottoir, comme un enfant-problème qui jette l'opprobre sur ses parents. Ils ont quitté leur réserve ou leur village, ils ont abouti n'importe comment sur le ciment de Montréal, Winnipeg ou Vancouver, ils confortent les gens occupés dans la vision qu'il sont d'eux : des ivrognes, des paresseux, des irresponsables.
Ils atterrissent brusquement dans le champ de vision de Charline, secrétaire, cinquante-quatre ans de préjugés soigneusement entretenus comme la haie de cèdre devant sa maison de Sainte-Julie, cinquante-quatre ans de mauvaises teintures, de salon de bronzage et de télé-romans, cinquante-quatre ans dans toute sa splendeur de contribuable outrée qui a mal à son gros bon sens. »

« C'est si simple, pour vous, l'adoption, vous avez le don de tout compliquer, mais pas l'adoption, et je vous aime tellement d'aimer les enfants des autres comme les vôtres, si simplement. [...]
C'est comme en Afrique, c'est bizarre… Comment deux coins du monde si éloignés l'un de l'autre peuvent-ils se ressembler autant?
Ce n'est pas bizarre: tout le monde est pareil au fond. Sauf les Occidentaux. Indian time, African time, Mexican time, c'est le même temps, c'est nous qui vivons à l'envers, et c'est nous qui sommes convaincus d'avoir raison. »
[Nunavik, territoire du nord du Québec, occupé essentiellement par des Inuits]

« [...] on va soigner son hypothermie, mais qui va soigner le reste ?»

« [...] peut-on empêcher un coeur d'aimer ?»

« [...] quand la peine glisse vers l'amertume, le coeur a de drôles d'élan. »

« [...] il y a des gens qui ne viennent pas au Nord que pour faire de l'argent. Moi, j'aime ça, ici. J'aime les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit, les aurores boréales, les caribous, la toundra, les montagnes, les balades. J'aime qu'on soit douze dans une boîte de pick-up pour descendre la côte de l'aéroport au grand vent. J'aime les paquebots qui mouillent majestueusement dans la baie et tout le va-et-vient autour. J'aime le fjord peu importe sa couleur et son niveau d'agitation. J'aime cueillir les moules à marée basse et sourire intérieurement en me disant que j'ai chassé mon dîner. J'aime les dos blancs des bélugas qui viennent percer la surface de l'eau, quand j'ai été fine. J'aime les enfants qui se ramènent de la marina avec un trophée de pêche presque plus gros qu'eux, le fabuleux omble chevalier. J'aime me coucher sur les rochers, les jours de temps doux, et fixer au loin le détroit d'Hudson qui m'appelle en chuchotant. [...] J'aime ça ici. »

« Moi, je n'ai pas de 22, des fois j'ai peur de ce que je ferais si j'en avais une, j'ai peur d'entrer en furie dans les camps de construction et de tirer sur tous les salauds qui se vident dans des fillettes de treize ans, j'ai peur de castrer un par un les quatre ordures qui se sont répandues sur Julia, je ne supporte plus que tous ces porcs s'en tirent sans égratignures, et on me dira que ça ne se passe pas comme ça, que la justice fait son travail amis la justice ne travaille pas ici, c'est pour ça qu'ils sont si nombreux à régler leur compte eux-mêmes. »

Quatrième de couverture

Une jeune femme du Sud qui, comme les oies, fait souvent le voyage jusqu’à Salluit, parle à Eva, son amie du Nord disparue, dont le corps est dans l’eau du fjord et l’esprit, partout. Le Nord est dur – « il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques » – et la missionnaire aventurière se demande « comment on fait pour guérir son cœur ». Elle s’active, s’occupe des enfants qui peuplent ses journées, donne une voix aux petites filles inuites et raconte aussi à Eva ce qu’il advient de son fils Elijah, parce qu’il y a forcément une continuité, une descendance, après la passion, puis la mort.

Juliana Léveillé-Trudel livre un récit d’amour et d’amitié beau et rude comme la toundra. Nirliit partage la « beauté en forme de coup de poing dans le ventre » qu’exhale le Nord.

Éditions La Peuplade, octobre 2015
174 pages
PRIX PANTAGRUEL 2018

jeudi 18 août 2016

Le Postier Passila de Alain Beaulieu*****


Editions Actes Sud, mai 2010
186 pages


Quatrième de couverture


Parce qu’il s’ennuie dans la “grande ville” et souffre de sa relation avec l’infidèle Eliana, le postier Passila a accepté un poste vacant à Ludovia, en province. Dès l’instant où il arrive dans ce qu’il croit être une bourgade paisible adossée au volcan Tipec, il pressent qu’un monde étrange vient de le happer. A l’accueil inhospitalier des habitants, Passila oppose une ironie tenace, mais sitôt croisée la belle Estrella, un piège diffus se referme sur lui. C’est que la présence de Passila, “l’étranger”, agit comme un révélateur : elle attise antagonismes ou alliances entre l’hôtelière revêche, l’irascible boulanger, l’indiscret chauffeur de taxi, le mystérieux docteur Noriega et l’impitoyable policier Cortez.
En contrechamp de ces scènes de vie villageoise, Alain Beaulieu exécute à merveille sa partition sur le mensonge et la tromperie, diffusant le trouble comme on augmente le débit d’un goutte-à-goutte éprouvant. Dans ce village faussement somnolent, où la peur et l’autarcie forcent les habitants aux compromissions les plus diverses, sous le masque des supposées victimes vont apparaître d’insoupçonnables bourreaux…

Mon avis ★★★★★


J'ai a-do-ré !

Un récit intense, au suspens grandissant au fur et à mesure que tournent les pages; je les ai vite tournées ces pages d'ailleurs, prise dans ma lecture, j'ai dévoré ce livre d'une traite.
A Ludovia, village sorti de l'imagination de l'auteur, débarque Passila, le nouveau postier, un poète solitaire, un doux rêveur. Passila va se retrouver confronté à une population refermée sur elle-même qui lui réserve un accueil pour le moins particulier. 
Il souhaitait s'y ressourcer, apaiser ses pensées, fuir une histoire d'amour désastreuse ... C'est une atmosphère des plus inquiétantes qui l'attend; elle devient très rapidement oppressante pour le lecteur. Passila passera outre cette obscure ambiance, il est convaincu qu'il a atterri dans ce village pour accomplir une mission  Alors qu’on m’annonçait la venue imminente d’une catastrophe, j’avais l’intime conviction que ma place était ici, dans ce village où ma destinée m’avait conduit. 
Mais le doute va finir par s'installer et manipulé par les habitants du village, il devra faire un choix : quel camp choisir ? Celui des martyrs ou celui des bourreaux ?

L'intrigue est forte, elle est drôle aussi, la plume est très belle. 
Caustique, captivant ! FASCINANT !

Extraits


- Chinois cochon, va ! s'est moqué Tempera. Je suis convaincu que tu la mangerais avec tes baguettes si elle t'en donnait l'occasion. Elle s'appelle Estrella, et je trouve que ce prénom lui va très bien, pas toi ?Il y a eu dans mon esprit un éclatement d'étoiles, comme un feu d'artifice. Ce prénom ne lui allait pas bien, c'était tout elle, étoile brillante dans la nuit sans lune, guide céleste des marins égarés. J'allais sortir mon sextant et le pointer vers elle pour qu'elle me montre la voie.   p.58
L'enveloppe brillait au centre de la pénombre comme si mille étoiles attendaient que je l'ouvre pour illuminer la nuit. Mais ce n'étaient que chimères et songeries, perles de pacotille, promesses d'ivrogne en manque d'amphores à remplir pour mieux les vider par la suite. Il y avait là des torrents d'amertume, des coulées de nostalgie, de la trahison à pleins seaux pour remplir mes veines qui allaient éclater de tristesse si je ne résistais pas. J'ai pris l'enveloppe, l'ai tournée dans mes mains, l'ai portée à mon nez et elle est entrée dans mon corps par mes narines grandes ouvertes.
Eliana ... p.82
Elle ressemblait à toutes les sirènes de la grande ville qui rêvaient de trouver un homme riche et s'habillaient de manière à mettre en évidence leurs attributs pour attirer les poissons. Or j'avais changé d'aquarium et la magie n'opérait plus sur moi.   p.149
Je comprenais surtout que la noblesse de sa cause justifiait tous les sacrifices, mais peut-être aussi tous les mensonges et certaines exactions. J'ai baissé les yeux, Estrella a pris ma main et je nous ai vus courir sur la route principale, fonçant ainsi, liés l'un à l'autre, vers le soleil levant. Nos cheveux mouillés de rosée battaient dans le vent frais du matin, et nous étions heureux. Puis le soleil est retombé d'un coup derrière l'horizon et les étoiles ont scintillé une dernière fois avant de s'éteindre elles aussi. Il n'y avait plus que nous dans la noirceur de Ludovia, et nos mains se sont séparées.   p.170