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samedi 20 avril 2024

La langue des choses cachées ★★★★☆ de Cecile Coulon

Coupeurs de Feu 🔥 
La langue des choses cachées.
Une touche de gothique,  un soupçon de sacré, une lanque  poétique, une ambiance sombre et lumineuse à la fois, le tout dessine un merveilleux  et fascinant conte initiatique. Entre les mots de Cécile Coulon se glissent la noirceur de nos âmes, les tourments d'hommes et de femmes, la violence et les cris, oppressants, de certains, le silence des autres ; le trait d'union, ici, ce jeune "rebouteux", formé par sa mère, vieillissante, qui vient de se retirer . Il vient d'être appelé, justement, et pour la première fois, il sera seul maître à bord. Semeur d'espoir. D'équilibre.
Le temps d'une nuit, dans la nature, au Fond du Puits, un enchantement. Superbe !
Merci Cécile Coulon.
« C'est ainsi que vient la mort, nous l'accueillons avec des bras pleins de fleurs, des yeux pleins de larmes, surpris qu'elle nous connaisse si bien, et qu'elle éveille en nous des amours plus fortes que la vie elle-même. »

« Au milieu de cette foule aveugle, titubante, certains comprennent les choses cachées. Ils devinent en silence les grands tremblements du corps, les affaissements soudains du sang, ils possèdent le don, la force. Ils se mêlent aux autres et les soignent, les apaisent, ils ressemblent à des hommes et des femmes mais ils portent en eux des décennies de douleur et de joie, ils connaissent le feu, ils l'ont en eux, ils maîtrisent les flammes. Comme des chiens de berger autour d'un troupeau affolé par l'orage, ces gens-là s'approchent d'un corps et immédiatement le corps parle avec eux, s'exprime, ils entendent, écoutent, répondent, ils guérissent, dans un fond de ferme, près d'un lit sale, à côté d'un berceau cassé, ils guérissent, voilà, on les appelle pour cela, mais c'est bien autre chose que nous ne comprenons pas. 

Ils ont appris, très tôt, la langue des choses cachées. »

« Le Fond du Puits repose toujours à l'ombre: l'eau y est fraîche, l'herbe plus verte que sur les deux seins pelés qui l'entourent, une seule route le traverse, un clocher le grandit. Les maisons y sont bien rangées. Les vivants persistent à vivre. On ne quitte jamais le Fond du Puits sur ses deux jambes, mais toujours portés par d'autres. Des sorciers insolents ont fait ici de grands feux pour attraper le soleil et le soleil les a punis : plus jamais il ne vient. Parfois il effleure, en de rares occasions, il brûle les yeux, la peau éclate en bulles rouges sur le dos des enfants, alors on se terre encore plus loin, dans les arrière-cuisines et sous les appentis en bord de rivière. Le Fond du Puits s'appelle ainsi car, du sommet de la colline où le garçon se trouve, on n'imagine pas que la terre puisse accepter des endroits pareils. »

« L'homme aux épaules rouges est fait d'une chair de muscles et d'alcool, il manque de sommeil, de lumière et de caresses, il ne connaît rien des sourires sincères et des paroles douces, il a violé des femmes, cogné des hommes, vidé des bêtes, il boit comme un chien, il hurle, il rugit, il se branle dans les draps de la défunte et, quand ce n'est pas assez, il chasse les filles vierges des hommes qu'il connaît depuis l'enfance. C'est un humain qui ne mérite pas qu'on le nomme ainsi, mais lorsqu'il est près de son enfant, d'autres couleurs remuent à la surface, il se transforme doucement, il cherche en lui des restes d'émotions intenses. Il aime cet enfant, le voir malade le rend fou, le savoir condamné le tuerait. »

« Si l'enfant meurt, il sera moins qu'un homme, moins qu'une bête, et cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu'il y a sous les hommes et les bêtes : le vide. »

« Il rêvait des mains, parfois douces et roses, parfois veinées et jaunes, qui effleuraient celles de sa mère. Petit, il était fasciné par ces bras tendus vers elle, par ces doigts arqués, ces ongles mangés par la vieillesse ou la maladie, le reste du corps était caché sous un drap, mais les mains, les paumes, les poignets, il les voyait, vivants, lancés tels des fouets, le sang circulait encore, la pulpe des doigts gonflait, l'espoir habitait ces mains et cet espoir l'émerveillait. »

« Les cauchemars n'existent pas, ce sont des rêves un peu tordus. »

« Le fils aurait aimé qu'on appelle sa mère uniquement pour ces âmes-là. Les animaux savaient ce qu'ils lui devaient. »

« Ce travail sa mère dit que c'est un métier comme un autre et qu'il n'y a pas de mot mieux trouvé pour définir ce qu'ils font - permet aux familles de résister aux secousses du temps et du sol, il inspire les romanciers, les pasteurs et les sorcières, il déterre les vieilles histoires et enfouit celles qui ont besoin, encore, de mûrir. Mais si quelqu'un trouble le processus, si une voix recouvre celle des choses cachées, alors le fils sent trembler un autre monde, plus violent, plus noir, un lieu d'horreur. »

« - Je pense que tous les lieux méritent d'être habités.
Puis elle ajouta :
- Mais pas par n'importe qui. »

« Il pense à l'autre femme disparue, mariée à l'homme aux épaules rouges, dont le petit est cloué au lit avec sur son front brûlant le regard dégoûtant d'un père brisé d'être de ces hommes-là, boursouflé de haine, de faux pouvoir, à la morale friable et sèche. Pourtant cet homme règne sur la vie et la mort de ces deux femmes par les vies qu'il a nichées à l'intérieur d'elles, comme on cache son meilleur atout au milieu du paquet de cartes. La voix du cœur du fils répète que ce n'est pas juste.
Ce n'est pas juste.
Les mots de la mère reviennent en sa mémoire : l'équilibre.
Il pense avoir le don de l'équilibre. Il réajuste, répare, range les villages et les maisons, il trie, il compense, il égalise les peines et les soupçons. C'est là son pouvoir : harmoniser la cruauté. »

Quatrième de couverture

À la tombée du jour, un jeune guérisseur se rend dans un village reculé. Sa mère lui a toujours dit : « Ne laisse jamais de traces de ton passage. » Il obéit toujours à sa mère. Sauf cette nuit-là.

Cécile Coulon explore dans ce roman des thèmes universels : la force poétique de la nature et la noirceur des hommes. Elle est l'autrice de Une bête au Paradis, prix littéraire Le Monde, de Trois saisons d'orage, prix des Libraires, et du recueil de poèmes Les Ronces, prix Apollinaire. Avec La Langue des choses cachées, ses talents de romancière et de poétesse se mêlent dans une œuvre littéraire exceptionnelle.

Les Éditions de l'Iconoclaste,  janvier 2024
135 pages

dimanche 20 août 2023

Les parts oubliées ★★★★☆ de Charmaine Wilkerson

Ouvrir Les parts oubliées, c'est embrasser le parcours de vie d'une nageuse hors-pair originaire d'une des îles des Caraïbes, dans la seconde moitié du vingtième siècle ; un parcours comme dans un grand-huit, un parcours de survie. Vertigineux. Fait de chutes libres. De choix qui coûtent, de décisions effroyables, d'abandons, de déshérences, de trahisons. Une vie tourmentée, modelée par la violence. Et puis l'Amour. Un amour retrouvé qui "balaie toute la poussière de son cœur " et lui fait toucher du doigt le bonheur. Un semblant de bonheur. Une illusion in fine. Le terrain est glissant ; il y a les non-dits qui empoussièrent les cœurs, les secrets dormants... Alors quand arrive le moment de regarder derrière soi, il est temps de s'affranchir de ses mensonges et de s'atteler à la recette de l'amour et cuisiner un dernier gâteau noir.

L'histoire de cette femme et de sa famille sur trois générations - "une famille afro-américaine d'origine caribéenne, un clan d'histoires oubliées et de cultures aux contours vagues" -, nous est contée d'une bien belle façon. Le livre débute par des instants, des bouts de vies semés au gré des premiers chapitres et puis, petit à petit les liens se tissent, tout s'éclaire et nous voilà, embarqués dans le tourbillon de la vie ; témoins du combat d'une femme pour rester digne et vivre en occupant sa propre place, "une femme qui ne pouvait pas s'autoriser un passé". 

Une belle saga familiale qui aborde de nombreux thèmes : l'immigration, le racisme, l'éducation, la condition des femmes, le patriarcat, la différence, le deuil, la fuite, les traditions, la transmission, l'identité, l'amitié,  l'amour évidemment, la peur aussi. Cette peur de l'inconnu, infondée bien souvent  (cela n'engage que moi ;-)) qui éloignent les êtres. « Que vos choix soient le reflet de vos espoirs et non de vos peurs. » conseillait Nelson Mandela
J'ai aimé cette lecture, non linéaire. Qui m'a surprise, mise en colère, émue aux larmes. 
Qui m'a poussée à réfléchir sur mes propres choix, mes silences. 
Il n'est pas toujours évident d'être là pour les gens qu'on aime. 

Rentrée Littéraire, disponible le 24 août 2023 en librairie.
Merci aux éditions Buchet.Chastel pour cette belle découverte !
« Et la vie d'une personne, comment la cartographier? Les frontières que les gens érigent entre eux et les autres. Les cicatrices laissées sur les parois du cœur. »

« Avant, je pensais que c'était parce qu'on était noirs, reprend Benny. Que nos parents voulaient qu'on réussisse, qu'il nous fallait travailler deux fois plus dur, être au-delà du reproche. Aujourd'hui, je comprends. Il fallait qu'on soit parfaits pour mieux cacher que notre famille est construite sur un immense mensonge. »

« En cinquante ans, l'époque avait changé. Les adoptions forcées avaient fait la une des journaux télévisés. On voyait des femmes grisonnantes comme Eleanor embrasser leur enfant biologique, le visage couvert de larmes. On avait exigé du gouvernement qu'il demande pardon. Quelqu'un en avait même fait un film. »

« - Certaines personnes pensent que le surf, c'est une relation qui se tisse entre toi et la mer, lui dit sa mère un jour que Byron se débattait avec sa planche. Mais le surf, en réalité, c'est une relation qui se tisse entre toi et toi-même. La mer, elle fait ce qu'elle veut. »

« - [...] la tradition nous dit parfois que seules certaines personnes peuvent étudier certains sujets, ou participer à tels sports, ou jouer dans un orchestre, ou je ne sais quoi, mais la tradition se limite à ce que les gens d'avant ont fait ou pas; ça n'a rien à voir avec ce qu'ils sont capables de faire. Ni avec ce qu'ils feront plus tard. »

« Voilà ce que j'aimerais vous dire. Dans la vie, il faut prendre la vague et la chevaucher. Alors, que faire s'il n'y a pas de bonnes vagues dans votre coin? Eh bien, il faut aller la chercher. Et ne jamais cesser de la chercher, d'accord ? Une solution, c'est de poursuivre ses études. Ne sous-estimez pas l'importance d'une bonne éducation. Parce que vous ne pourrez pas gagner... »

« Quand les gens ne comprenaient pas quelque chose, ils se sentaient souvent menacés.
Quand les gens se sentaient menacés, ils devenaient violents. »

« Pourquoi ne m'as-tu rien dit? Pourquoi n'as-tu pas demandé de l'aide ? Pourquoi nous, les femmes, laissons-nous la honte prendre le pas sur notre bonheur? Je pensais que les choses avaient évolué depuis mon enfance, mais, apparemment, pas assez. »

« Lorsque le téléphone sonna, Marble était allongée sur un transat et observait un iguane. Elle pensait qu'elle avait eu raison de venir sur cette plage, loin de tout. Bien qu'elle ait essayé, elle n'avait pas réussi à faire taire ses doutes sur ses parents et ses origines. Elle avait besoin de réfléchir. Elle avait besoin d'être quelque part où personne n'attendrait rien d'elle. Cet endroit était parfait. Elle le sut à l'instant où elle vit cet œil noir luisant la fixer depuis l'arbre. Pendant qu'elle le regardait, l'iguane fit ses besoins qui tombèrent sur le sable, près de son visage, mais le caca, ça ne dérangeait pas Marble.
C'était une œuvre d'art, l'immobilité de cette créature, ses doigts longs et fins agrippant le tronc, cette crête sur son dos. Marble déporta son regard vers les vagues turquoise qui rampaient sur le sable blanc, inspira l'odeur de noisette émanant de sa peau qui chauffait au soleil, [...].  »

« Ne pas avoir de réponse, c'était normal. Voilà ce qu'ils étaient, une famille afro-américaine d'origine caribéenne, un clan d'histoires oubliées et de cultures aux contours vagues. »

« Avec le temps, Eleanor Bennett n'a cessé de renoncer à des morceaux d'elle-même, si bien qu'à la fin il ne restait plus grand-chose. Famille, pays, nom, même un enfant. Et elle ne s'était pas sentie en mesure de nommer ces pertes. Benny et Byron n'auraient jamais été en mesure de combler les trous persistants, si?
Benny et Byron n'avaient jamais suffi. »

« Il pose sa main sur la sienne et le contact avec sa paume, chaude et sèche, balaie toute la poussière de son cœur. »

« [...] alors qu'elle espérait que son monde s'ouvrirait enfin au-delà de l'étouffement de l'adolescence, elle avait découvert que les cases où elle pensait entrer - que ce soit celles de la race, de l'orientation sexuelle, des penchants politiques - réduisaient en fait son monde. »

« Benedetta, dans la lettre que tu m'as envoyée, tu disais que tu ne pensais pas que je comprendrais les raisons de ton silence, mais évidemment que je comprends. Tant de vies ont été modelées par la violence, bien plus qu'on n'aimerait penser. Et tant de vies ont aussi été modelées par le silence, bien plus qu'on n'aimerait penser. Quand je suis tombée enceinte de ta sœur, c'était contre ma volonté et aucun de mes proches n'en a jamais rien su, jusqu'à maintenant. Il fallait aussi que je l'empêche de découvrir la vérité. C'est une des raisons pour lesquelles je me suis laissé convaincre de renoncer à elle.
Et puis j'avais honte. Ce qui m'était arrivé m'avait complètement prise par surprise. Je pensais travailler dans une entreprise respectable, avec un employeur généreux. Je pensais être en sécurité. »

« [...] ne va pas penser que prendre la fuite, t'éloigner des autres, suffit pour réussir sa vie. Ça ne doit pas être une solution de facilité en cas d'ennuis. J'ai vécu assez longtemps pour savoir que ma vie a été autant déterminée par la méchanceté des gens que par leur gentillesse, leur attention et leur écoute. Et c'est en ça que ton père et moi t'avons failli. Tu n'as pas trouvé suffisamment de cette bienveillance dans notre maison pour oser y rester. »

« Est-il interdit aux gens noirs en Amérique d'avoir des mains ?
Byron aimerait croire que cette épidémie de maltraitance, ces brutalités envers de jeunes Noirs américains sans défense, ce n'est que ça : une épidémie, certes longue, mais qui peut être maîtrisée. Il veut continuer à croire aux officiers de police, il veut respecter les risques qu'ils prennent, sachant que, chaque jour, ils pénètrent en territoire inconnu. Il veut savoir qu'il peut décrocher son téléphone et appeler la police s'il en a besoin. Il y a beaucoup de colère qui monte. Beaucoup de souffrance. Où vont-ils tous finir - Noirs, Blancs, tous les autres - si la situation ne s'améliore pas ? Que dirait son père, s'il savait que ça se passe encore comme ça aux États-Unis en 2018 ? Une pensée soudaine le traverse, une pensée blasphématoire : peut-être est-ce mieux que son père ne soit plus là, qu'il ne sache pas. »

« Byron estime que la voie royale du militantisme, c'est de grimper l'échelle sociale, d'accumuler des biens, d'exercer son influence au cœur du pouvoir. Mais Lynette lui explique que ce n'est pas tant une manifestation qu'une veillée, pour tous ceux qui n'ont pas eu la chance de Jackson. Pour tous ces gens qui n'ont pas survécu à une arrestation de routine. Pour tous ceux qui sont encore en deuil. Dont nous, dit Lynette. On doit se donner l'autorisation de faire notre deuil, de s'éclaircir les idées, continue-t-elle, pour pouvoir ensuite retourner dans les mairies, les tribunaux, les conseils d'administration et les salles de classe, et provoquer des changements. »

« Etta pourrait se dire qu'elle a élevé deux beaux enfants gentils et généreux, qu'elle a déjà fait le plus important dans une vie, mais elle sait que ça ne suffit pas pour elle. Quand elle était enfant, Etta pensait qu'elle méritait toutes les bonnes choses qui lui arrivaient. Elle ne voyait pas pourquoi ses rêves devaient être plus petits que ceux des autres simplement parce qu'elle avait grandi sur une île. Ça n'a pas changé, mais, à chaque année qui passe, elle prend la  mesure de la chance qu'elle a eue. Ça aurait pu se passer bien différemment pour Etta Pringle, et elle a toujours une dette à rembourser au monde.  »

Quatrième de couverture

« B&B, il y a un petit gâteau noir dans le congélateur pour vous. Ne le jetez pas. Je veux que vous vous asseyiez ensemble et que vous partagiez ce gâteau. Vous saurez quand le moment sera venu. Je vous aime, Ma. »

Ce sont les dernières volontés de la mère de Byron et Benny. Avec le gâteau, elle a laissé un enregistrement audio réalisé avant sa mort. Elle y livre l'histoire d'une jeune nageuse venue d'une île des Caraïbes, forcée de quitter son pays natal après avoir été accusée de meurtre. Alors que son récit se développe, le frère et la sœur découvrent les multiples strates du secret qui entoure leur arbre généalogique et les conséquences sur leur vie tout entière.

Dans un voyage bouleversant qui emmène le lecteur des plages des Caraïbes au Royaume-Uni en passant par l'Italie, Charmaine Wilkerson explore ce qu'on laisse derrière soi pour survivre, l'importance de l'héritage et de la transmission, et les parts du passé que l'on soumet au silence. 

« Un premier roman tentaculaire, vibrant, qui nous fait croire aux secondes chances. »
New York Times

Éditions Buchet.Chastel,  août 2023
508 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Chartres 

jeudi 29 décembre 2022

Trois sœurs ★★★★☆ de Laura Poggioli

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime », affirme un proverbe russe. 

IMPENSABLE.

Laura Poggioli revient sur un drame familial qui s'est déroulé à Moscou, il y a quelques années : trois soeurs violentées psychologiquement et physiquement par leur père. Une relation criminel-victimes dans tous les aspects de la vie quotidienne.
« Mikhail Sergueïevitch Khatchatourian était grand, large, imposant, les yeux noirs perçants, le ventre débordant. Il était terrifiant, et les clichés de lui abondamment partagés en ligne entretenaient son image d'ogre. »
Le 28 juillet 2018, elles l'assassinent. 

Si vous êtes, en ce moment, plutôt lecture récréative, passez votre chemin. Revenez-y plus tard, si le coeur vous en dit ; car l'écriture vaut le détour. Et le sujet forcément, fait de cette lecture une lecture nécessaire.
Elle est difficile, certains passages sont glaçants. Le système judiciaire russe est accablant, cruel, lamentable envers les femmes. Je suis passée par une multitude d'émotions, de la colère à la tristesse, de l'incompréhension à l'effroi. 
« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »
Laura Poggioli parsème et enrichit le récit de ce fait divers de sa propre expérience. J'ai trouvé son témoignage très à propos, courageux, il apporte, mon avis, à de la puissance à cette bouleversante lecture.  
« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« Des voix s'étaient élevées, et leur histoire était devenue un symbole de l'indifférence des autorités et de nombreux citoyens face aux violences domestiques. Un an plus tôt, elles avaient été largement dépénalisées dans le pays. Les peines encourues étaient déjà minimes, mais il n'arrivait désormais plus rien à un mari violent. Les actes qui entraînaient auparavant une condamnation pour coups et blessures n'étaient plus passibles que d'une simple amende, placés au même niveau qu'un excès de vitesse. Une limite avait quand même été mise aux cas de récidive et de blessures graves, mais pour que récidive il y ait, encore fallait-il un dépôt de plainte.
Ce qui se passait au sein des foyers devait y rester, de nombreux Russes le pensaient, pas tous bien sûr: il y avait quelques associations, des activistes, des avocats qui se battaient pour dénoncer cet état de fait et réclamer une nouvelle législation. Mais beaucoup voyaient d'un mauvais œil tout ce qui ressemblait de près ou de loin à ce qui se pratiquait à l'Ouest. La libération de la parole autour des violences faites aux femmes, le mouvement #MeToo, c'était le symbole de la faillite de l'autorité morale qui menait à leur perte les sociétés En Russie, il avait ce proverbe qui disait « Biot - znatchit lioubit - s'il te bat, c'est qu'il t'aime », et les proverbes, c'est comme le passé: quand on ne sait plus où on va, on s'y agrippe pour se persuader qu'on est du bon côté. »

« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« En cherchant des informations sur les violences intrafamiliales, j'étais tombée sur le reportage « Russie: SOS femmes en danger», diffusé sur Arte en octobre 2017, neuf mois après la dépénalisation des violences domestiques dans le pays. On y voyait une jeune femme appeler la police à plusieurs reprises pour dire que son mari la battait. Elle était en danger. Une policière lui répondait qu'elle ne pouvait rien faire mais qu'elle enverrait quelqu'un sur place si elle était assassinée. On entendait exactement cela. Et la jeune femme mourait quelques heures après cet appel. On entendait son père raconter cette histoire dans ce court reportage, traînant sa douleur d'un banc à l'autre, d'un parc à l'autre d'une petite ville périphérique sans couleur. Une voix anonyme racontait une histoire anonyme, une histoire qui ressemblait à des dizaines d'autres, à des centaines d'autres. Je m'en rendais compte avec stupeur en poursuivant mes recherches. »

« « Il n'était pas vraiment mauvais, tu sais, il buvait parce que la vie était compliquée, et puis après il n'arrivait plus à se contrôler. » Combien de fois avais-je entendu cela quand on évoquait ces temps passés ? Pourtant, moi, quand je bois, je ne roue personne de coups. Je fais du mal à moi, rien qu'à moi. »

« Fondée par l'activiste Aliona Popova, l'organisation Ti Ne Odna (Tu n'es pas seule) a rendu publiques sur les réseaux sociaux les affaires de meurtre, de tentatives de meurtre et de lésions corporelles auxquelles elle avait accès. Je ressentais le même écœurement à chaque affaire qu'elle partageait. S'il te bat, c'est qu'il t'aime.

C'est sûrement parce qu'il l'aimait que, le 22 septembre 2020, un habitant de Voronej, après une dispute, a incendié la voiture dans laquelle étaient assises sa fille de un an et sa femme. Il a aspergé la carrosserie avec de l'essence et y a mis le feu de l'intérieur avec des briquets. La mère a réussi à ouvrir la portière du véhicule en flammes et à faire sortir sa fille, brûlée au premier degré.

C'est sûrement aussi parce qu'il l'aimait que Sergueï Koukouchkine a violé sa fille d'un an et demi. Et c'est sûrement parce qu'il était le cet amour filial que le tribunal du Tatarstan l'avait acquitté deux fois en 2020, estimant que garant de «l'accusé n'avait aucune envie de satisfaire ses besoins sexuels», faisant fi de l'expertise du médecin ayant examiné l'enfant à l'hôpital et informé la police de la présence de blessures révélatrices d'abus sexuels, et du fait que l'homme ait regardé le jour même une vidéo dans laquelle un homme enfonce son index dans un vagin artificiel.

C'est sûrement enfin parce qu'il les aimait que Mikhail Khatchatourian s'en est pris à ses trois filles. « Les douleurs physiques et psychiques infligées par le père à ses filles pendant des années sont considérées comme des circonstances atténuantes mais on ne peut pas affirmer qu'elles constituent le mobile de l'attaque. Elles ne suffisent donc pas à justifier la prise en compte de la légitime défense. » Les conclusions de l'enquête ont été rendues le 14 juin 2019, près d'un an après le crime: Krestina et Angelina, majeures au moment des faits, devraient être jugées pour « meurtre commis en groupe avec préméditation », un crime passible de huit à vingt ans de prison. »

« Krestina s'égosille en repoussant sa grand-mère qui ne cesse de la pincer avec ses doigts rugueux. Pour qui elle se prend cette vieille mégère avec son poil au menton, ses cheveux filandreux, sa peau décatie et son cœur desséché ? Krestina ne peut plus la supporter, comme elle ne supporte plus les amis de son père, les Artiom, les Smbat, les Mihran, qui toujours se taisent, qui ne les défendent jamais, ou qui les salissent de leurs rires gras. Nom de Dieu, qu'est-ce qu'elle fout là, qu'est-ce que sa mère, son frère, ses sœurs et elle foutent là, qu'ont-ils fait pour mériter ça? Ce tyran de père, cette vieille folle de grand-mère, ces insultes, ces coups, cette violence, partout, tout le temps ? Qu'est-ce qu'elle a fait, sa mère, pour se retrouver la joue à moitié calcinée par la pomme de terre encore brûlante sur laquelle son père a collé son visage, empoignant ses cheveux, insultant, humiliant ? »

« Aurelia et Mikhaïl étaient nés en URSS, dans les Républiques soviétiques socialistes de Moldavie et d'Arménie, et il fallait se représenter la brutalité des changements qui avaient suivi l'effondrement du système pour imaginer le Moscou dans lequel la jeune femme avait atterri. Quand la grande écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, évoque dans La Fin de l'homme rouge la vitesse avec laquelle le communisme a été balayé du jour au lendemain, on peut toucher du doigt le tsunami émotionnel qui a pris tout le monde à la gorge pendant ces années-là. Parce que en Russie, en 1991, quand l'Union soviétique s'est effondrée, « les gens se débarrassaient de leur carte du Parti comme d'un objet inutile. On n'arrivait pas à y croire... Mais en quelques jours, tout avait changé. On lit dans des Mémoires que la Russie tsariste a changé de peau en trois jours. Eh bien, le communisme aussi. En quelques jours. Cela dépassait l'entendement...».
Après leur avoir inculqué l'horreur du capitalisme pendant soixante-quatorze ans, on a gentiment invité les anciens Soviétiques à acheter et à vendre tout ce qu'ils pouvaient, et n'importe qui s'est mis à récupérer des outils, de l'électroménager, de la vaisselle, des vêtements, tout ce qu'il était possible de trouver, pour le revendre, faire du commerce et créer son business. C'est ce que la mère de Marina a fait. Des abords de l'usine Severstal où son mari travaillait, elle s'est mise à courir en Turquie, en Allemagne, pour aller acheter tout un tas de fringues, et les stocker, les écouler. Une douzaine d'années après, elle avait pris son rythme de croisière et je la verrais débarquer à l'obchtchejitie, les bras chargés de sacs plastique remplis de ses dernières trouvailles. Elle s'était adaptée. Pour d'autres, c'était beaucoup plus compliqué. »

« [...] la place Loubianka, le quartier général de toutes les polices politiques soviétiques, où tant de gens avaient été torturés. En m'en approchant, je sentais un peu de leur humanité, comme si quelque chose d'eux à cet endroit-là avait subsisté. J'aimais visiter le musée Maïakovski construit sur cette place, ressentant toujours la même émotion devant la reconstitution de la petite pièce où le poète s'était suicidé et ses derniers vers inscrits sur les murs: « Lioubovnaïa lodka razbilas' o byt - La barge de l'amour s'est brisée contre le quotidien. » Dans la pudeur du mot «quotidien », il y avait la violence d'un régime qui avait dépossédé son peuple de la pensée, de l'intégrité, de la liberté. Depuis, je n'ai plus jamais été tentée par les idées de révolution, par le « soleil trompeur » de la pensée pure, qui apparaît de façon si limpide dans le film des années quatre-vingt-dix auquel le réalisateur Nikita Mikhalkov a donné ce titre, ni par ceux qui se sentent investis d'une mission et qui vantent les mérites d'une quelconque forme de « rééducation ».»

« Quand les violences domestiques ont explosé en France pendant le premier confinement, j'ai vu un reportage sur le sujet. Les voisins s'inquiétaient du bruit dans l'appartement d'à côté, la police arrivait, on entendait la femme pleurer, l'homme hurler, les coups tomber, mais la femme disait aux policiers que son compagnon n'avait rien fait, qu'ils avaient mal compris, que ce n'était pas ce qu'ils croyaient. On ne les balayait pas facilement la honte de soi, la peur des représailles, la culpabilité.
En Russie aussi les violences faites aux femmes ont augmenté durant le confinement, mais aucune étude n'a été faite à ce sujet. La journaliste Nastia Krasilnikova l'évoque dans la série documentaire Khvatit! (Assez!). Dans chacun des six épisodes de cette enquête, l'une des premières du en Russie, elle décortique le sexisme qui imprègne genre réalisées la société, le rôle joué par Internet, les maltraitances sur les enfants, les violences obstétricales, le poids de la religion, les mécanismes de la violence conjugale et de l'emprise psychologique. On n'a pas l'habitude de parler de ces sujets en Russie, ils font partie de ce qui est supposé rester dans l'intimité des foyers. »

« On sait aujourd'hui combien les traumatismes vécus par un peuple, une communauté, une famille, peuvent avoir un impact sur les descendants, sur ceux qui portent d'une façon ou d'une autre cette histoire, même éparpillés sur d'autres continents. Les origines arméniennes de Krestina, Angelina et Maria avaient certainement pesé sur la construction de leurs personnalités. Que revivaient-elles de ce passé collectif quand leur père leur enlevait leur innocence, leur intégrité physique, leur liberté ? Qu'avaient-elles purgé un soir de juillet 2018 en l'assassinant sur le sol de l'entrée de l'appartement de la chaussée Altoufievo ? »

« Mais ce qui se passait dans l'intimité de la pensée était particulièrement difficile à appréhender en Russie, parce qu'on parlait d'un peuple qui avait vu ce territoire sacré violé pendant plus de sept décennies - le totalitarisme étant une violence que nous, qui ne l'avons pas vécue, ne pouvons pas nous représenter. En Union soviétique, l'État était entré dans la tête des hommes et des femmes, niant à l'individu le droit d'exister pour lui seul. On avait fusillé les aristocrates, les bourgeois, les propriétaires, les religieux. Ensuite, il avait fallu rééduquer tous les autres, leur apprendre ce qu'on attendait d'eux désormais, enlever de leurs crânes ce qui pouvait résister, détruire des livres, empêcher les poètes et les romanciers d'écrire et les artistes de créer librement, parce qu'il n'y avait plus qu'une vérité. »

« L'esprit humain trouve toujours une façon de contourner l'adversité. De très nombreux Russes avaient commencé à recopier des textes à la main dans des petits cahiers qu'on se passait de foyer en foyer. Les proches des poètes apprenaient leurs vers par cœur, pour que, si ces petits cahiers venaient à disparaître, les vers restent imprimés dans la mémoire d'au moins un être humain, voire de plusieurs, car n'importe qui alors pouvait se retrouver condamné, envoyé au goulag, pour dix ans, vingt ans.

Dans la violence totalitaire, l'intime n'existait plus. On avait d'abord décidé de nationaliser toutes les propriétés et de réattribuer les logements en fonction du nombre de personnes qui y vivaient. On avait appelé cela des appartements communautaires, des komounalki. On collait une famille par chambre, on se partageait la cuisine, la salle de bains, il n'y avait plus aucune intimité, et pour avoir des rapports sexuels hors du regard des enfants et des voisins, on pouvait toujours s'enfermer dans les toilettes. Et puis, évidemment, tout le monde s'espionnait. Le plus vil ressortait: ton voisin t'embêtait ? Un petit courrier et c'était réglé. Tu l'avais entendu critiquer le camarade Lénine ou plus tard le camarade Staline ? Alors le goulag, il le méritait. Ou peut-être n'avait-il jamais critiqué le premier secrétaire du Parti ailleurs que dans le secret de son crâne auquel tu ne pouvais pas accéder, mais tant pis pour lui, il n'avait qu'à pas t'ennuyer. »

« Dès le début de la médiatisation de l'affaire, l'usage régulier du titre « Trois soeurs » a fait écho, dans l'imaginaire collectif, à la pièce d'Anton Tchekhov. Quand il l'a écrite, en 1901, cela faisait des années qu'il fréquentait les jeunes écrivains révolutionnaires, et déjà six ans que Lénine était entré activement en politique. Au début de la pièce, Irina, Maria et Olga Prozorov partagent avec leur frère Andreï et sa femme Natalia la maison familiale située dans un chef-lieu de province dont on ne connaît pas le nom. Les trois sœurs rêvent de retourner vivre leur vie de jeunes bourgeoises éduquées à Moscou où elles sont nées et où leur frère se voit faire carrière comme professeur d'université, loin de cette ville de garni- son où elles ne fréquentent que des militaires. Mais peu à peu, de désœuvrements en amours contrariées, leurs rêves vont être enterrés. Personne n'ira vivre à Moscou. Natalia dépouillera ses belles-sœurs de leurs biens, et deviendra la maîtresse incontestée de la maison des Prozorov.

Un monde disparaît, tandis qu'un autre voit le jour. Il ne restera bientôt plus rien de ces petits bourgeois sympathiques mais désœuvrés. Et, si la pièce de Tchekhov plaît toujours autant aujourd'hui, c'est parce qu'à travers les destins de ses héroïnes, ce sont toutes les faiblesses de la société du début du siècle dernier qui apparaissent, alors que se profilent quelques-unes des failles de la société nouvelle qui lui succédera, à partir d'octobre 1917. La rapidité avec laquelle les médias russes ont repris le titre de la pièce de Tchekhov pour parler des trois soeurs Khatchatourian prouve que leur histoire dépasse de loin le fait divers : elle donne à voir la société russe du début du XXe siècle, les failles de ses lois, de sa police, de son système juridique. L'affaire questionne la place des femmes et contribuera, je l'espère, à la transformer. »

« L'affaire a pris une dimension cathartique : les défenseurs des filles y ont vu l'occasion de purger des siècles de soumission, de tyrannie et de violences faites aux femmes; leurs détracteurs ont craint, quant à eux, de voir se diluer dans un potentiel acquittement des trois sœurs l'essence même des valeurs patriarcales, autoritaires, mais protectrices des affres de la modernité. 
Cette affaire a également été cathartique pour moi, tant elle me guérissait de mon rapport aux hommes.
Mon professeur de collège m'avait rendu insipides les relations qui allaient suivre avec les garçons de mon âge. Et puis j'avais perdu confiance. Il m'avait mise sur un piédestal : j'étais la plus intelligente de ses élèves, il me prêtait tous ses livres, il aimait rester des heures à parler avec moi, il passait son bras autour de mes épaules quand on visitait los Reales Alcazares pendant ce voyage scolaire au cours duquel tout le monde avait vu son comportement, sans réagir toutefois, même quand il m'avait serrée toute la nuit contre lui dans l'autobus qui nous conduisait à Séville.
Après, je me dirais souvent que, même dans une relation fondée sur des échanges intellectuels, les hommes n'en voulaient en fait qu'à mon corps: malgré mes diplômes, mon mariage bourgeois, le luxe matériel auquel j'avais accédé, les hommes sentiraient toujours que je n'étais qu'une fille venant de nulle part et qu'eux, les puissants, étaient en mesure de posséder. Je voyais pourtant la sexualité comme un instrument de pouvoir. Je m'étais souvent dit, plus ou moins consciemment, que je pouvais avoir tous les hommes, puisque même le professeur que toutes les filles adulaient était tombé amoureux de moi, et tous les hommes que j'avais voulus après lui, je les avais eus. Mon manque de confiance en moi y trouverait un peu de réconfort, mais au fond de moi je me disais: je ne suis faite que pour le désir qu'on cache parce qu'on en a honte, pas pour l'amour qui se vit au grand jour. »

« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »

Quatrième de couverture

Quand la police de Moscou est arrivée, les trois sœurs étaient assises le long du mur à côté du cadavre de leur père. Il avait le poil noir, le ventre gras, une croix dorée autour du cou. Depuis des années, il s'en prenait à elles, les insultait, les frappait, la nuit, le jour. Alors elles l'ont tué.
La Russie s'est déchirée à propos de ce crime, parce qu'il lui renvoie son image, celle d'une violence domestique impunie.
À vingt ans, Laura Poggioli a vécu à Moscou. Elle aimait tout: la sonorité de la langue, boire et sortir, chanter du rock. Elle a rencontré Mitia, son grand amour. Parfois il lui donnait des coups, mais elle pensait que c'était sa faute. « S'il te bat, c'est qu'il t'aime », dit un proverbe russe.

Laura Poggioli imagine, scène après scène, la vie des trois sœurs. Elle mêle le récit de sa propre vie à la leur. Elle donne à voir et à sentir l'âme russe d'aujourd'hui et pose la question du désir des hommes et de leur violence. Trois soeurs est son premier roman.

Éditions L'Iconoclaste,  août 2022
251 pages
Prix Envoyé par la Poste 2022

mercredi 2 novembre 2022

La force des femmes ★★★★★ de Denis Mukwege

La force des femmes témoigne du combat des femmes attaquées dans leur plus profonde intimité, réparées  physiquement et psychologiquement par le Dr Mukwege et ses équipes. Les séquelles psychologiques sont profondes et doivent être prises en charge pour que les victimes atteignent le statut de survivantes, pour qu'elles puissent envisager l'après,  la reconstruction, l'acceptation du petit être né parfois de cette violence, pour espérer s'introduire dans la vie, de nouveau. Envisager cette possibilité. 
Combien sont encore à freiner un dépôt de plainte ? Comment décourager les violeurs ? Comment ? L'auteur propose des pistes,  la première convoque l'éducation. À tout âge. Les policiers doivent aussi réchauffer les bancs, apprendre, réapprendre à soutenir mieux les femmes.
Un livre pour les femmes, mais pas que. 
« J'ai le furieux espoir que des personnes de tous les genres le liront et en retireront quelque chose. Il faut qu'un maximum de gens participent à la lutte pour l'égalité entre les sexes. Les hommes ne devraient pas craindre l'incompréhension, ils ne devraient pas ressentir le besoin de se justifier comme moi autrefois quand ils soutiennent leurs sœurs, filles, femmes, mères, amies et autres égales humaines. Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution. »
Une lecture qui instruit sur l'Histoire du Congo, sur l'impact néfaste que la colonisation a engendré sur son économie - une véritable manne financière avec ses minerais disponibles à profusion - « Un colon géomètre a déclaré, à propos du Congo, que c'était un scandale géologique » -, sur sa politique si instable, si corrompue, humainement si pitoyable - un pays mal gouverné, cruellement exploité, « un État affamé et sans limites » -, sur son système patriarcal qui façonne « nos normes sociales, notre économie, notre vie familiale et nos politiques »
Une lecture qui émeut, qui révolte, qui met des mots sur le calvaire de ces femmes,  des femmes,  sur l'horreur subie... 
Qui éclaire sur les combats menés par elles, et par d'autres, pour elles. 
Qui met en exergue l'inégalité stupéfiante de l'accès aux soins à travers le monde. 
Qui revient aussi sur le drame qui s'est joué lors des tensions entre Hutu et Tutsis « Les passions plus destructrices de l'humanité se sont déchaînées; le deuil menait au meurtre, le meurtre à la aux tueries de masse, aux viols de masse, à la torture de masse. »
Enfin, une lecture qui donne espoir. 
Une oeuvre pour mettre en lumière l'oeuvre accomplie, pour donner à voir ce chemin bienveillant et aimant que des hommes et femmes, comme le Dr Mukwege ou Eve Ensler, Nadal Murad,  et bien d'autres encore tentent de bâtir pour qu'enfin les Femmes qui ont subi l'indicible se reconstruisent vivent à l'égal de leur homologue masculin. 
« Ce qui est vrai pour le Congo est vrai pour la cause des droits des femmes : si vous êtes en position de pouvoir et d'influence, vous pouvez aider. Si vous ne travaillez pas à une solution, vous faites partie du problème. »
Un bel hommage au courage des femmes face à la douleur et l'incertitude de leur quotidien, qui dépasse les frontières du Congo. Un témoignage universel. Le combat de toute une vie.
« Telle est l'histoire du Congo, l'un des pays les mieux dotés de la terre, terrassé par cent cinquante ans d'occupation étrangère, de dictature et d'exploitation sans merci. »
Un essai à lire. Vibrant de colère et empli d'humilité. 
MERCI. 
Quel travail, quel immense sacrifice, quel foi en l'humanité incarne le Dr Mukwege, prix Nobel de la Paix. Il est admiratif de la vitalité et de la force des femmes qu'il soignait. Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon immense admiration devant tout le travail accompli...
« Mon rôle a toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. »
À lire, oui. 
Pour que ces mots " Ils m'ont tuée " n'aient plus jamais besoin d'être dits.
Pour qu'on arrête de mesurer la valeur d'une femme à son "honneur".
Pour que le mot justice reprenne tout son sens, pour " Transformer la souffrance en pouvoir".
Pour questionner ces traditions qui font du tort à l'humanité.
Pour, enfin, briser les silences.
« Les abus sexuels prolifèrent dans le silence, mais égale ment quand les hommes sont libres d'agir en toute impunité. Aristote, le père de la philosophie occidentale, a écrit que « de même qu'un homme accompli est le meilleur des animaux, de même aussi quand il a rompu avec loi et justice est-il le pire de tous ». Après avoir vu tout ce que j'ai vu, je suis parfaitement d'accord. »

« On a laissé métastaser sans retenue les troubles qui secouent ce pays depuis vingt-cinq ans il s'agit là du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, il compte plus de cinq millions de personnes mortes ou disparues. J'insiste sur la tragédie que vit le Congo avec l'espoir d'encourager les politiciens occidentaux à s'y intéresser et à œuvrer pour la paix et la justice que mes com patriotes appellent désespérément de leurs vœux.
Ce sont les circonstances qui ont fait de moi un spécialiste des blessures par viol. Ce sont les histoires racontées par mes patientes qui m'ont poussé à rejoindre une lutte bien plus vaste contre les injustices et la cruauté subies par les femmes. Et c'est aujourd'hui la reconnaissance de mon engagement de base qui m'amène à écrire ces pages. »
« "Survivante" est devenu le terme consacré pour toute personne ayant subi des violences sexuelles. Il sous-entend une posture plus active, plus courageuse, plus dynamique. Pourtant, certaines écrivaines féministes le trouvent problématique car il place au même niveau un viol et un événement traumatique bouleversant comme une tentative d'assassinat ou un accident d'avion. Il peut également renforcer l'idée qu'une femme doit surmonter cette expérience, surmonter ses blessures - ce dont elle peut se sentir incapable. »
« Mes ancêtres ont assisté à de profonds bouleversements économiques, politiques et sociaux. Il a été établi par décret que toutes les ressources des sols appartenaient à la nouvelle administration coloniale. Les mines du pays devenaient de fait la propriété de l'État indépendant du Congo de Léopold II, puisqu'il était interdit à la population indigène d'en posséder.
L'industrie métallurgique locale a été rapidement mise à mal. De nombreux artisans se sont reconvertis dans le commerce de métaux précieux, en particulier l'or, que l'on trouve en abondance dans la région. Aujourd'hui encore, on voit autour de Kaziba des gens plongés jusqu'aux genoux dans les ruisseaux et rivières pour filtrer l'or avec des tamis.
Tout chef traditionnel qui résistait au régime colonial, que ce soit le gouvernement ou une concession privée, se voyait puni. Le nôtre a été envoyé en prison dans le village de Kalehe, à plus de cent cinquante kilomètres de là, où il est mort. D'autres ont été assassinés. Ces événements ont été très déstabilisants pour des sociétés construites sur le respect et la vénération des figures tribales connues sous le nom de mwamis. »

« Suite au fléchissement de l'industrie locale, les villageois ont dû acheter leurs machettes, leurs outils et leurs roues à l'importation, alors que quelques années auparavant seulement, tout était produit sur place.
Le système colonial a également été source de transforma tion des rapports entre les genres à Kaziba. Les Européens sont venus avec leur système monétaire, qui a peu à peu sup planté l'économie de troc où le produit de l'agriculture et le bétail étaient les principaux moyens d'échange. Or, c'étaient alors les femmes qui étaient responsables du stockage et de la gestion de la production annuelle pour la famille en rai son de puissantes traditions matriarcales. Avec l'introduction du franc congolais en 1887, le pouvoir économique a été transféré aux hommes. À partir de là, gérer l'argent est devenu un attribut masculin. Les hommes qui travaillaient comme porteurs, mineurs ou ouvriers agricoles se sont mis à gagner un salaire qu'ils ont réparti à leur guise. Les femmes ont perdu la main sur les ressources de la famille.
L'autre changement majeur s'est fait par le biais d'un groupe de protestants évangéliques norvégiens arrivé en 1921, qui a demandé à bâtir une mission. Leur décision de s'établir à Kaziba allait marquer profondément la vie du village, surtout mes parents-et, par ricochet, moi. »

« Même si la nouvelle religion a été embrassée avec enthousiasme par la communauté, y compris par mes parents, l'arrivée du christianisme a eu pour résultat une rupture avec le passé. Cette première forme de christianisme ne cherchait pas à s'enrichir des traditions locales, spirituelles ou sociales, ni à s'en inspirer; elle voulait les remplacer. Par bien des aspects, ça a été une catastrophe culturelle, tant de choses précieuses et anciennes ayant été jugées primitives et dégénérées. »
« Les femmes qui grandissent au Congo sont considérées dès la naissance comme des citoyens de seconde zone, ce qui est, à des degrés divers, le cas dans la plupart des sociétés. Dans les zones rurales c'est encore pire: non seulement elles mettent les enfants au monde et s'occupent d'eux, mais elles effectuent aussi la plus grande part des travaux agricoles pour les plantations de base comme le manioc pour la farine, ou alors elles extraient le charbon nécessaire à la cuisine.
Par tradition, le transport de charges lourdes relève également du domaine féminin. J'avais grandi en voyant des femmes très maigres chanceler sous le poids d'énormes sacs en toile remplis de grains ou de bois de chauffage portés sur le dos. La charge, souvent plus lourde et large qu'elles, est encordée et reliée au front de la porteuse. Elle avance penchée en avant pour supporter ce poids, ce qui développe les muscles du cou de façon phénoménale mais entraîne également une kyrielle de problèmes musculo squelettiques qui vont parfois jusqu'à causer des dommages à l'appareil reproductif.
La société ne s'émeut nullement de leur sort. Les divorcées et les veuves ont peu de chances de se remarier. Les femmes n'ont presque aucune indépendance économique et sont souvent victimes d'abus physiques par leur mari, des abus dont on voyait le résultat à l'hôpital de Lemera. Quelques-unes vivent également dans la crainte que leur mari ne prenne une autre épouse et ne les oblige à vivre en polygamie, dont j'ai pu mesurer les effets désastreux à force d'années à écouter les Congolaises.
À Lemera, j'ai constaté les conséquences du peu de cas qu'on fait des femmes lors de l'accouchement, ce moment où elles sont à la fois le plus vulnérables et le plus puissantes. Certaines familles arrivaient avec des femmes enceintes à peine conscientes couchées sur des brancards fabriqués à partir de branches et de bouts de ficelle. Par fois, les patientes étaient simplement déposées devant l'hôpital sur des couvertures maculées de sang coagulé. En général, leur trajet dans la souffrance avait duré des heures, parfois des jours. »

« Lorsqu'il a commencé à détailler son initiation, j'ai cessé de mettre sa sincérité en doute. Il était bien en train de revivre un souvenir traumatique, il s'est effondré en pleurs A travers ses larmes, il a confessé avoir dû mutiler sa propre mère. Son commandant lui avait ordonné de le faire comme preuve de son engagement. Je n'ai pas eu le choix, a-t-il dit en sanglotant. Ils disaient qu'ils me tue raient si je ne... Je n'étais encore qu'un enfant. Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
Après qu'il a décrit ce geste atroce, un silence de plomb s'est abattu pendant quelques minutes. Sa respiration était précipitée et difficile. Je sentais mon cœur battre, la tension dans mon dos et mes jambes. Mais elle n'est pas morte, a-t-il fini par murmurer. Elle a survécu, je le sais. Elle a succombé à une maladie il y a quelques années. Je ne l'ai jamais revue.
L'histoire de ce jeune homme est un aperçu de ce qui s'est passé au Congo ces vingt-cinq dernières années : l'utilisation généralisée d'enfants-soldats explique en partie la proliféra tion de comportements extrêmes et sadiques. Mais comment cela a-t-il commencé ? Pourquoi l'hôpital de Panzi a-t-il été soudain submergé de femmes gravement mutilées vers la fin des années 1990? La seule explication plausible, c'est que la violence du génocide au Rwanda, une violence qui rend les gens brutaux et insensibles, a franchi la frontière congolaise, que le conflit entre Tutsi et Hutu s'est déplacé dans mon pays avec les deux invasions de 1996 et 1998.
Depuis le début de notre travail à Panzi, nous collectons des données auprès de nos patientes sur l'identité de leurs agresseurs. Dans les premières années, plus de 9o % disaient les violeurs étaient armés et s'exprimaient en que kinyarwanda, la langue du Rwanda. »

« Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. »

« Les conflits qui ont fait rage au Rwanda et en Yougoslavie dans la dernière décennie du XXe siècle ont permis d'at tirer l'attention sur l'usage du viol à des fins de nettoyage ethnique, ce qui a mené à des évolutions importantes dans les lois internationales...»

« Le carburant qui alimente aujourd'hui encore les com bats explique pourquoi le viol continue d'être utilisé comme arme de guerre au Congo. Il gît sous nos pieds, Bien que les guerres aient leurs racines dans le conflit entre Hutu et Tutsi au Rwanda, on les comprend mieux de nos jours si on s'intéresse aussi à leurs causes économiques. Elles sont liées aux trésors qui se sont formés il y a des mil lions d'années dans le sous-sol congolais.
On pense que la formation de ces trésors remonte à la période précambrienne, avant que la vie n'apparaisse sur terre. Les géologues considèrent qu'un fluide surchauffé charriant divers alliages est remonté depuis le noyau jusqu'à la croûte terrestre de l'Afrique centrale. En conséquence, le Congo possède quelques-uns des plus importants gisements de cuivre, de coltan, de cobalt, de cassitérite, d'uranium, de stannite et de lithium, ainsi que des diamants et de l'or. Certains sont convoités pour leur beauté, d'autres sont vitaux pour notre économie contemporaine fondée sur la technologie. Depuis les premières invasions en 1996 et 1998, le Rwanda et l'Ouganda ont récolté et rapatrié des monceaux de ce qu'ils trouvaient en progressant à travers le Congo: bois, café, bétail et, bien sûr, or, diamants et minerais. »

« Que devais-je éprouver à son égard? Il était à la fois bourreau et victime de violences, c'était un enfant perdu à qui on avait lavé le cerveau pour en faire un tueur. Les véritables coupables, c'étaient les adultes qui l'avaient consciemment et volontairement manipulé. C'étaient eux, en fin de compte, les lâches responsables de ses actes. Comme tant d'autres Congolais, il avait été aspiré dans la spirale du conflit avant de s'en voir recraché. Nous sommes tous traumatisés d'une manière ou d'une autre, nous avons chacun une douloureuse expérience de perte, pas seule ment de proches, mais parfois aussi de vies déraillées ou d'ambitions brisées. »

« Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur. »

« La façon dont les femmes sont traitées durant les guerres et les catastrophes naturelles doit être vue comme une manifestation au grand jour de la violence qui leur est infligée derrière le voile de l'intimité en tant de paix. Les violences sexuelles sont une épidémie mondiale que nous commençons tout juste à traiter. »

« Un combat doit être mené pour que le regard des hommes sur les femmes change. Ce combat doit être accompagné de mesures répressives, qu'il ait lieu dans un pays déchiré par la guerre comme le Congo, une zone de catastrophe naturelle, un campus universitaire ou une chambre. Je m'étendrai davantage dans les chapitres suivants sur mes idées pour mener ce combat à bien. »

« Non. C'était dur, très dur, a-t-il avoué. Je n'avais pas idée qu'on puisse traiter une enfant comme ça.
Quand il s'est senti assez fort, je l'ai raccompagné à sa jeep, où son chauffeur l'attendait. Il avait l'air penaud. Il m'a remercié pour ma présentation et pour notre travail en refermant la portière.
Je n'ai pas d'explication à sa réaction. En tant que militaire, il devait bien être au courant des atrocités commises dans la région. Avait-il simplement choisi de fermer les yeux et de croire en la propagande du gouvernement et de l'armée, à savoir que les comptes rendus étaient exagérés, voire montés de toutes pièces par des gens qui voulaient la mort de ce pays? Ce récit lui avait-il rappelé des souvenirs traumatiques, des événements qu'il avait refoulés? Avait-il pensé à ses propres enfants en entendant cette fillette? Peut-être avait-il été heurté de plein fouet par l'échec cuisant de l'institution militaire, incapable d'assurer la sécurité? Ou peut-être par quelque chose de plus vaste, un échec collectif de nous tous, en tant qu'adultes incapables de protéger nos enfants. »

« Je me sentais abandonné par les pouvoirs occidentaux - les États-Unis et le Royaume-Uni continuaient de soutenir le Rwanda - mais aussi par l'Union africaine, un regroupement régional d'États de ce continent. Son silence et sa faiblesse entachent cette organisation qui s'assimile à un club de syndiqués destiné à protéger les intérêts les uns des autres. Au lieu de travailler à mettre fin au massacre des Africains, ils se couvrent mutuellement. »

« La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des débats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités. »

« Je ne prétends pas que tous les soldats sont des violeurs ni que nous ne devrions pas les remercier pour les sacrifices et les actes de bravoure à leur actif pendant les conflits armés. Ce serait une position absurde et erronée. Mais à faut se rappeler qu'il y a des soldats valeureux et d'autres prédateurs. Les femmes agressées méritent elles aussi qu'on se souvienne et qu'on s'occupe d'elles, qu'on les dédommage comme les vétérans blessés ou les prisonniers de guerre. Leurs blessures ne sont peut-être pas visibles, mais elles peuvent ne jamais se refermer tout le temps d'une vie. »

« Pour éviter les viols, il faut commencer par se demander pourquoi il y a dans le monde tant d'hommes au com portement répréhensible, d'hommes si mal éduqués. Mais aussi pourquoi des hommes bons et respectables se sont tus pendant si longtemps. »

« Aucun de nous n'échappe à la tradition, ce qui n'est par ailleurs nullement souhaitable. Les coutumes et autres cérémonies nourrissent notre identité et notre sens de nous même. Mais il est important de les questionner. Et de ne pas se voiler la face vis-à-vis de leur impact. Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes. »

« Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté Ainsi, nous les encourageons à ne pas pleurer. Nous leur inculquons que la faiblesse et la sensibilité sont des caractéristiques - féminines». Nous les encourageons à dissimuler leurs craintes et à n'avoir peur de rien. »

« Ma relation à Dieu est très personnelle. Je me considère comme croyant mais pas nécessairement comme religieux. Les religions sont des constructions idéologiques, l'interprétation de textes fondateurs rédigés par des figures du passé. Ces interprétations sont le fruit du travail de certains hommes qui ont en général usé de leur position de supériorité pour asseoir leurs privilèges.
Nous pouvons accepter ces interprétations comme lois immuables aussi dures que les pierres des temples de Lalish, du Mur des lamentations, de La Mecque, de nos cathédrales et autres églises. Ou accepter que le dogme peut lui aussi évoluer, de la même manière que nos édifices religieux ont été reconstruits, modifiés, étendus, façonnés par le climat et altérés par l'humain.
Dans mes prêches, je rappelle toujours que le meilleur endroit pour trouver Dieu, c'est en nous, dans nos pensées secrètes et notre conscience. Tout ce qui entoure ce sanctuaire intime est l'oeuvre de l'humain, avec ses imperfections et ses vices. Pour moi, Dieu est au début et à la fin de tout, c'est une force universelle capable d'expliquer l'inexplicable, dont la perfection de la nature, la musique, l'art et ce qui nous pousse à aimer les autres et à prendre soin d'eux. Malgré l'aptitude humaine à l'égoïsme et au mal que j'ai eu l'occasion de constater, je crois toujours que nous sommes, sans aucune exception ou presque, vertueux, car créés à l'image de Dieu. Il suffit pour s'en rendre compte d'observer les très jeunes enfants, leur innocence, leurs jeux, leur pureté. Leur bonté, leur sainteté, voilà quelle est la véritable nature humaine avant qu'elle ne soit transformée par la société, les règles et les codes, et, soyons honnêtes, certaines pratiques religieuses pernicieuses. Ce n'est qu'en nous-même que nous pouvons méditer et renouveler notre lien avec ces qualités originelles, toujours en dialogue avec Dieu. »

« « En quoi le viol concerne-t-il le Conseil de sécurité ? » a objecté l'ambassadeur russe, car il ne voyait pas le lien entre le viol et le maintien de la paix ou la prévention des conflits. Je suis ravi de dire que je ne rencontre plus à pré sent ce genre de remarque. Le viol est désormais accepté comme une conséquence, et souvent une tactique délibérée, de toutes les guerres.
La résolution 1820 des Nations unies, votée à l'unanimité malgré le scepticisme des Russes, a ouvert une voie d'espoir quant à des actions plus fermes à l'encontre des coupables de crimes sexuels dans des pays tels que le Congo. Cette résolution reconnaît la jurisprudence établie par les tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l'ex Yougoslavie que j'ai évoqués au chapitre sept. Le viol peut maintenant être reconnu comme une arme et un crime de guerre - voire un crime contre l'humanité - voire un acte génocidaire. Ce qui met les Etats dans l'obligation de mener l'enquête et de poursuivre les coupables, et en appelle également au déploiement de davantage de femmes lors des missions de paix internationales.
Le problème, comme avec tant de résolutions de l'ONU, c'est que les bonnes intentions ne se transforment pas en actions concrètes. Il n'y a aucune preuve que les violences sexuelles dans les zones de conflit aient diminué malgré plusieurs mois d'intenses négociations diplomatiques qui ont conduit au vote de la résolution 1820. Les forces armées ou les milices qui commettent des viols au Congo, au Sou dan, en Birmanie ou en Syrie agissent toujours avec la même impunité.
Un an après, le Conseil de sécurité de l'ONU a fait passer une importante résolution complémentaire, la résolution 1888, qui instaure la création du Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, un développement bienvenu qui a permis d'attirer l'attention sur ce problème.
Au cours de la décennie suivante, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté d'autres résolutions, sept au total, sur la question de la sécurité des femmes, dont la résolution 1960 pour mettre en œuvre un mécanisme de surveillance et d'établissement de rapports sur les violences sexuelles dans les conflits, ainsi que la résolution 2106, qui met de nouveau l'accent sur l'idée de responsabilité.
Ce travail de sensibilisation a été vital, mais la Russie et la Chine font preuve de scepticisme quant à la place que prend la sécurité des femmes dans l'agenda de l'ONU, tan dis que l'alliance occidentale, qui était moteur de progrès, a été mise sous rude pression par l'administration Trump.
En 2019, lorsque le gouvernement allemand a proposé une nouvelle résolution, la résolution 2467, sur le viol dans les zones de conflit, l'administration Trump a menacé de mettre son veto si cette résolution incluait la moindre référence au fait que les victimes de viol devaient bénéficier de soins par rapport à la sexualité et la reproduction. Leur crainte était que cette résolution ne ménage un droit à l'avortement.
Ce rétropédalage par rapport à des résolutions précédentes a mis l'accent sur l'importance de l'accès aux services médicaux comme leste sis VIII ou à la pilule du lendemain sur demande de la survivante. Il signifie qu'il ne faut jamais rien considérer comme acquis. Le dynamisme de la décennie précédente a paru sur le point de s'éteindre
Au final, il y a eu compromis autour d'une version expurgée de toute référence aux services médicaux qui s'occuperaient de la sexualité et de la reproduction, ainsi qu'à la vulnérabilité des populations LGBT dans les conflits. J'ai tire satisfaction de l'idée que cette résolution était la première à insister sur l'importance d'une approche centrée sur la survivante d'agressions sexuelles et qu'elle reconnaisse la nécessité de venir en aide aux enfants nés de viols. Les Etats-Unis ont voté cette résolution, la Chine et la Russie se sont abstenues.
Fin 2020, la Russie a de nouveau tenté de réduire à néant les progrès de ces vingt dernières années en présentant une résolution qui aurait édulcoré certains engagements précédents. Même si elle était soutenue par la Chine, la résolu tion a été rejetée par les autres membres.
Il y a également eu dans certains pays des efforts pour combattre les violences sexuelles. L'ancien président amé ricain Barack Obama, le gouvernement britannique du Premier ministre David Cameron, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et Emmanuel Macron, dernier président français élu, y ont tous participé. La Suède est devenue le premier pays au monde à mener une politique étrangère féministe en 2014 sous le règne d'un Premier ministre homme, Stefan Löfven, qui repose sur trois principes: les droits, la représentation et les ressources. »

Quatrième de couverture

Surnommé « l’homme qui répare les femmes », le gynécologue et chirurgien Denis Mukwege a consacré sa vie aux femmes victimes de sévices sexuels en République démocratique du Congo. Dans une région où le viol collectif est considéré comme une arme de guerre, le docteur Denis Mukwege est chaque jour confronté aux monstruosités des violences sexuelles, contre lesquelles il se bat sans relâche, parfois au péril de sa vie.
Dès 1999, il fonde l’hôpital de Panzi dans lequel il promeut une approche « holistique » de la prise en charge : médicale, psychologique, socio-économique et légale.
Écrit à la première personne, La force des femmes retrace le combat de toute une vie en dépassant le genre autobiographique. L’héroïne du roman, c’est la femme composée de toutes ces femmes. L’auteur rend un véritable hommage à leur courage, leur lutte. Pour lui, il s’agit d’une lutte mondiale : « C’est vous, les femmes, qui portez l’humanité. »
Ainsi, à travers le récit d’une vie consacrée à la médecine et dans un vrai cri de mobilisation, Denis Mukwege nous met face au fléau qui ravage son pays et nous invite à repenser le monde. La force des femmes clame haut et fort que guérison et espoir sont possibles pour toutes les survivantes. 

Éditions Gallimard,  septembre 2021
398 pages
Traduit de l'anglais (République démocratique du Congo) par Marie Chuvin et Laetitia Devaux 

lundi 3 octobre 2022

On était des loups ★★★★★ de Sandrine Collette

« ... en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas de différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c'est notre chant et aussi loin qu'on puisse remonter il y a l'éclat d'un animal en nous, c'est pour ça que ça m'émeut et que des larmes viennent brûler le bas de mes yeux. Ce n'est pas du chagrin c'est une émotion profonde viscérale racinaire et ceux qui ne ressentent pas ça ils ont tout oublié, ce sont des gens déjà morts. Il n'y a pas de mots pour définir ce qui m'étreint et je me dis que c'est pour ça que je vis ici, pour toucher du doigt, du bord du cœur, le territoire sauvage qui survit en moi et à ces moments-là quand les loups hurlent dans la montagne je sais que je ne suis pas seul. »

Parce que la solitude ... soudaine.
Parce que l'incohérence d'une situation.
Parce que ces lambeaux de tristesse. 
Parce que la colère.
Parce que la perte de liberté.
Parce que « toute cette vie devant [eux], c'est trop grand ».
Le chemin sera long pour combler cette béance ...

Il y a Aru, l'enfant qui prend toute la place, qui « écoute le monde ça se voit dans ses yeux ».
L' enfant en quête d'une brèche, d'une possibilité de la largeur de deux bras ...
Il y a Liam, le père ... meurtri.
« Il y avait ces petites fleurs argentées je ne sais plus comment on les appelle, avec la lumière de la lune elles réfléchissaient dans la nuit on aurait dit des vers luisants en blanc. C'est là qu'on se rend compte qu'on n'est jamais seul la vie pullule partout si on se donne la peine de se poser pour la voir. »
Il y a la montagne, ses beautés à contempler, âpres et saisissantes à la fois, ses silences inquiétants, ses dangers.
Il y a le chant des loups.
Il y a ce père en devenir. 
Et c'est dans les pensées de cet homme que nous convie Sandrine Collette.
"On était des loups", c'est un livre sur le deuil, sur la paternité, sur la solitude et la survie en milieu hostile et rude, sur la liberté. Un livre qui fait sens pour moi et que je n'ai pu lâcher hier matin. L'écriture de Sandrine Collette me happe à chaque fois. Et c'est à bout de souffle, que j'ai tourné la dernière page.

« C'est quand même pour ça qu'on est tous là au bout de nulle part. avoir la même vie que si on était en ville ça ne valait pas la peine d'aller se perdre dans la montagne, et si le matin en regardant le soleil se lever j'avais des voisins qui le regardaient aussi en bas de chez moi ou juste à côté je l'aurais mauvaise. »

« Des fois j'ai un sentiment dérangeant quand je reviens d'une traque et que je sors de la forêt arriver chez nous par le champ. Ce champ je l'ai défriché avec Henry au tout début pour avoir de la vue et de la place pour les bêtes, ça fait un très grand espace vert avec des arbres partout devant la maison c'est beau et reposant. Donc je descends la montagne et je suis à pied, je fais toujours ça pour soulager le dos de mon cheval avant de rentrer. Aru me guette, je ne sais pas comment il fait s'il me guette toute la journée tous les jours que je pars enfin il me repère toujours en premier et là il crie. Ce n'est pas un cri comme un cri c'est de la joie. Ça non plus je n'ai pas les mots pour le dire je le perçois dans ma poitrine et c'est gigantesque et le petit court vers moi il ne court pas vite il est petit. C'est là que c'est bizarre chaque fois ça me fait quelque chose dans le ventre et c'est de l'émotion que je n'arrive pas à retenir, de l'émotion de voir qu'il m'attend et qu'il n'attend que moi et sur son visage le bonheur qu'il y a je ne peux pas l'expliquer c'est immense - mais c'est aussi une sorte de pitié effrayante quand je le regarde cavaler pour me rejoindre, il est tellement petit tellement faible ça me fait peur ça me fait de la tristesse à me broyer, je me dis qu'il sera tout le temps petit et fragile et pourtant je le sais que ce n'est pas vrai seulement je voudrais le protéger pour toujours.
Alors il y a ces instants terribles et puis Aru est là et il se jette contre mes jambes et d'un coup ça va mieux, comme si maintenant qu'il était avec moi il ne pouvait rien lui arriver. Et je sais aussi ça c'est faux parce que c'est sa mère qui s'occupe que tout de lui et c'est sa mère qui le protège, moi ce n'est qu'une sensation mais elle c'est en vrai chaque jour que Dieu fait. Il y a quelque chose d'injuste dans la course d'Aru vers moi et pourtant je le prends et je le garde et Ava sourit en bas du champ je jure que je devine son sourire. Après je finis mon chemin avec le petit homme sur mes épaules. Ce sont les seuls moments où je suis vraiment avec lui, ça ne cherche pas bien loin je m'en rends compte et j'embrasse Ava et on est là tous les trois dans la montagne je crois que je suis heureux. »

« Aru il ne parle pas. Ce môme c'est un taiseux je ne savais pas qu'un môme pouvait se taire comme ça. Ce n'est pas qu'il ne soit pas capable parce que je l'ai déjà entendu quand a un truc à dire, il cause il cause c'est comme un ruisseau c'est clair ça babille ça ne s'arrête pas et je me dis que j'aime sa voix il y a des sons si purs dans cette voix d'enfant. La plupart du temps il ne parle pas il écoute. Dieu il écoute tout ce qu'on dit Ava et moi mais il écoute aussi les bruits dehors et puis autre chose qu'on n'entend pas forcément, il écoute le monde ça se voit dans ses yeux. »

« Je n'aime pas qu'on dise que le loup hurle parce que ce n'est pas ça hurler, quand un clébard s'énerve là je veux bien. Le loup lui il chante c'est très différent, ce n'est pas gueuler pour gueuler, il y met du cœur et des intonations surtout quand ils sont plusieurs ça me donne des frissons et je n'ai qu'une envie c'est faire partie de la meute, ça vient de loin à l'intérieur de moi. Des fois je me refrène sinon je les accompagnerais, je donnerais de la voix moi aussi pour avoir cette sensation de ne pas être seul et j'irais courir avec eux. Bien sûr qu'ils ne veulent pas de moi mais je comprends ce qu'ils ressentent, je crois que je comprends ce qu'ils se disent. Les gens qui trouvent que leurs chants sont tristes sont passés à côté. J'en ai vu des loups qui chantaient j'en ai vu de mes yeux j'étais caché dans la montagne et je peux dire qu'ils n'avaient pas l'air tristes pas du tout. Ils causent c'est tout et si nous les hommes on se parlait en chantant comme ça il y aurait peut-être moins de problèmes entre nous. »

« Il y avait ces petites fleurs argentées je ne sais plus comment on les appelle, avec la lumière de la lune elles réfléchissaient dans la nuit on aurait dit des vers luisants en blanc. C'est là qu'on se rend compte qu'on n'est jamais seul la vie pullule partout si on se donne la peine de se poser pour la voir. »

« ... on a longé des prairies sauvages, il y avait des campanules des épilobes et plein de petites fleurs bleues roses et blanches et puis un tas de jaunes qui ressemblaient à des pissenlits trop maigres, il y avait des graminées et quand ça a été l'après-midi avec le soleil derrière ça faisait des reflets dorés c'était très beau. Je me suis arrêté pour regarder le paysage une ou deux fois et le gros a mangé des graminées lui ça ne lui faisait ni chaud ni froid la poésie du monde. »

« C'est une maison pas comme la nôtre : celle-là est en béton peint en blanc, ici on ne fait plus de maisons en bois. C'est propre et raide et je ne voudrais pas y vivre, et au moment où je pense ça je vois qu'Aru pense la même chose alors je dis c'est joli non. Il ne répond pas. Il y a un jardin avec des fleurs et une pelouse bien tondue, on dirait tout du faux je sais pourtant que c'est du vrai c'est juste que ça ne respire pas ça manque d'âme. Personne ne s'en rend compte vu que tout le monde vit pareil. »

« Le tintement de la pluie sur le monde quand on et à l'abri c'est ce qu'il y a de plus beau. Je suis sur qu'il y a des milliers de bêtes dans la montagne qui se disent la même chose au même instant et on laisse passer du temps les yeux à demi fermés, ce monde-là dehors résonne en nous et on l'accueille. »

« Ils sont loin on les entend par ricochet dans la montagne et Aru s'est redressé. À vrai dire on s'est redressés tous les deux et je remarque la tension similaire de nos corps penchés en avant et pourtant on sait lui et moi que les loups sont trop éloignés on ne les verra pas. C'est plutôt la fascination du marin quand le chant des sirènes résonne sur la mer, quelque chose d'irrépressible qui vrille au fond de nos ventres et vient chercher une vieille connivence oubliée du temps où l'univers était une sorte de fusion, j'ai du mal à expliquer pourtant en ce temps-là je crois qu'il n'y avait pas ces haines et ces peurs, en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas de différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c'est notre chant et aussi loin qu'on puisse remonter il y a l'éclat d'un animal en nous, c'est pour ça que ça m'émeut et que des larmes viennent brûler le bas de mes yeux. Ce n'est pas du chagrin c'est une émotion profonde viscérale racinaire et ceux qui ne ressentent pas ça ils ont tout oublié, ce sont des gens déjà morts. Il n'y a pas de mots pour définir ce qui m'étreint et je me dis que c'est pour ça que je vis ici, pour toucher du doigt, du bord du cœur, le territoire sauvage qui survit en moi et à ces moments-là quand les loups hurlent dans la montagne je sais que je ne suis pas seul. »

« Je suis seul parce que le môme ne compte pas, je veux dire je ne peux pas compter sur lui. S'il se blesse ici au milieu de nulle part il me gênera - si je me blesse il ne pourra rien pour moi et c'est ce qui m'inquiète le plus au fond, si je me casse quelque chose dans la montagne on sera deux à être seuls. Je crois que je me moque de mourir même si j'essaierai de survivre jusqu'au bout de mes forces et pour ça je préfère que le gosse ne soit pas là; parce que si je meurs en le laissant dans les forêts il devient quoi? Aru c'est la naissance de la peur dans ma tête et quand on commence à avoir peur on est exactement comme un con qui tiendrait une pique en l'air sous l'orage: on attire la foudre. Pas vite pas fort, c'est une porte qui s'entrouvre, après c'est le temps qui voit. C'est l'instinct qui cède à la réflexion et depuis que l'homme rationalise ça ne donne rien de bon. Agir avec les tripes avec le sentiment avec la sensation, ça j'y crois mais au moment où le cerveau dit stop il y a un truc qui me chiffonne, c'est la fin de tout et là mon cerveau a bu le poison il dit dans ma tête et si tu avais un accident il ferait quoi le môme et la réponse je la connais.
Les accidents j'en ai vu j'en ai vécu je sais les aborder. Les accidents ça arrive toujours, c'est ça qu'on ne veut pas comprendre et ça ne sert à rien de vouloir les éviter, il faut apprendre à faire avec. »

« Je ne saurais pas dire ce qu'il y a dans mes yeux ce moment-là fait un voile ça qui floute le monde, ça fait une sensation qui s'étend jusque dans ma tête, une toile un tissage qui m'engourdit. Je pense au corps qui s'endort quand on se blesse et que la douleur est trop forte, le corps qui s'anesthésie pour se protéger, pour oublier que ça fait mal et sans aucun doute c'est ce qui m'arrive à cet instant, je m'évanouis à moi-même. »

« ...c'est la nature qui efface les traces des hommes. C'est comme si elle nous détestait, la nature, et dès qu'on fait quelque chose elle tend à le détruire pour reprendre tout l'espace. On croirait qu'il n'y a pas de place pour elle et nous, il y en a un de trop là-dedans. Au début je me rappelle Henry disait que la nature a horreur du vide alors elle le comble c'est tout mais à mon avis c'est bien davantage. Ce n'est pas qu'elle le comble, elle ne se contente pas de remplir les vides. Si c'était simplement ça, dans le monde il y aurait des œuvres à elle et à côté des oeuvres à nous et ainsi de suite. Or j'en ai vu des maisons ou des villages désertés par les hommes, et je peux affirmer qu'en quelques années ils se font dévorer par les herbes et les lianes et les arbres. J'en ai traversé des ruines comme ça et la façon dont la nature monte à l'assaut de nos constructions ça n'est pas juste pour venir se coller tout contre elles : c'est pour les engloutir, c'est ni plus ni moins ce qu'un boa constrictor fait avec un lapin c'est exactement l'idée que j'en ai. La nature si elle peut, elle nous bouffe. »

« Ce n'est qu'un môme, il aura bientôt six ans et à cet âge-là on n'est pas prêt pour être un adulte. S'il perd du temps à regarder un papillon quand je l'envoie chercher de l'eau c'est qu'il est capable de poésie, cette poésie il la perdra bien assez vite tout seul, la vie s'en chargera et ce n'est pas la peine de l'engueuler. Je crois que j'accepte simplement que ce soit un gosse et ce n'est pas si facile quand soi-même on n'a pas eu d'enfance on ne sait pas ce que c'est. C'est comme un canard ou un chien orphelin élevé par un humain, s'il n'a jamais entendu cancaner ou aboyer eh bien il ne sait pas le faire. Au fond on n'est pas mieux que les bêtes il nous faut une référence. On répéter à l'infini ou la prendre à contrepied mais il peut la y a un repère c'est ça l'important, qu'on fasse avec ou qu'on fasse contre c'est autre chose. »

« Hier on a longé une rivière et même si on était toujours au nord ça faisait des lumières que je n'avais jamais vues. Ce n'est pas qu'elles n'existaient pas avant mais je ne les regardais pas. D'habitude à cette saison je piste je traque je chasse enfin j'ai le nez sur les chemins et les traces des bêtes et peut être que je suis passé à côté de tout ça, je me dis c'est immense ce que j'ai dû manquer. Et pourtant du temps j'en prends quand j'écoute les loups et que je contemple le bleu de la nuit, et quand je ne suis pas trop haut je compte les petits éclats incandescents des vers luisants comme si c'étaient des soleils à la fois précieux et dérisoires. C'est ce temps-là que je vis ici, c'est seulement pour que le monde est trop grand pour qu'on puisse tout voir. C'est aussi ce qui fait sa beauté et si je connaissais tout il n'y aurait plus de surprise et je ne trouverais pas que la lumière qui donne à la rivière des reflets d'arc-en-ciel, cette lumière est comme un tour de magie devant moi et je dis à Aru est-ce que tu vois et il dit oui. »

« Le soir avec Aru on s'assied dehors on regarde le ciel. Parfois on ne parle pas on n'a pas besoin. Si on veut laisser les pensées vagabonder et si on veut rentrer à l'intérieur de nous il n'y a rien de mieux que le silence et là-dessus on est bons. On a peut-être les mêmes choses qui nous traversent la tête et on ne le sait pas ça n'a pas d'importance et on ne met pas de mots dessus parce que les mots il y a des moments où ça n'apporte rien. On est l'un à côté de l'autre et c'est ce qui compte quand je pense à ce qu'on a traversé depuis la mort d'Ava et le nombre de fois où il aurait pu n'en rester qu'un seul de nous deux. Il y a des jours où je sens avec une force infinie que c'est le môme qui a fait de moi un homme je veux dire avec de l'humanité et pas seulement une machine vivante. Ce qui est terrible c'est que si Ava n'était pas morte -
Mais Ava n'est plus là et cela s'est accompli et je suis devenu le père de mon fils vraiment. Mainte nant je voudrais presque qu'il reste petit toute sa vie et que je le protège et ça ne marche pas comme ça bien sûr, alors chaque jour qui passe je compte les heures en espérant qu'elles seront les plus longues possible. Dans la lenteur il y a une plénitude et une justesse et je sens les vibrations de la terre dans ma poitrine, mon cœur bat à son rythme et les pulsations jusqu'au bout de mes doigts. »

« La montagne est calme je ne veux pas dire silencieuse juste calme. Le silence c'est nous qui le faisons, on essaie de laisser de l'espace aux autres, les insectes les oiseaux les errants et les chasseurs qu'on n'entend pas. Quand les nuits sont belles elles sont bleues et les arbres font des silhouettes noires qui se découpent comme si c'était en surimpression. Parfois et ce n'est pas souvent mais parfois les loups se mettent à hurler. On les devine par-delà le sommet ou sur la crête et ça me donne des frissons ces intonations-là. »

Quatrième de couverture

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où Ail est parti chasser, il devine aussitôt qu'il s'est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l'attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d'un ours. A côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant.
Au milieu de son existence qui s'effondre, Liam a une certitude: ce monde sauvage n'est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d'autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d'un enfant terrifié.
Dans la lignée de Et toujours les Forts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d'une nature aussi écrasante qu'indifférente à l'humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l'instinct paternel et le prix d'une possible renaissance.

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l'auteure de Des nœuds d'acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre. Et toujours les Forêts a été couronné, entre autres, par le Prix du Livre France Bleu PAGE des libraires 2020, le Grand Prix RTL Lire et le Prix de La Closerie des Lilas.

Éditions JCLattes, août 2022
198 pages