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samedi 17 août 2024

La poule et son cumin ★★★★☆ de Zineb Mekouar

C'est l'histoire d'une amitié entre deux marocaines, Kenza et Fatiha, une amitié née dans l'innocence de l'enfance et qui devient de plus en plus distante à l'adolescence rattrapée par la dure et injuste réalité. Cruelle aussi.
La poule et son cumin est un roman sur la lutte des classes au Maroc, sur l'identité, sur les relations franco-marocaines, sur la place qu'occupe la France sans l'esprit et le cœur de la jeunesse marocaine, une écriture vive, saccadée qui nous donne à voir un Maroc contemporain tout en contrastes, celui d'une jeunesse emprunte de libertés que leur origine sociale, les traditions, les coutumes brident, qui éclaire aussi sur la place des femmes dans la société marocaine.
La structure du texte est habile et subtile, fluide, les pages se dévorent.
Un beau roman à mettre entre toutes les mains ! Et premier roman réussi qui laisse présager d'un bel avenir. Et au vu du formidable accueil réservé à son second roman "Souviens-toi des abeilles", il semble que ce soit bien le cas ;-)

« Mamie, je voulais rester neutre. Ne pas choisir de clan. Ne pas décider ce que je pensais du voile, de leur islam, de leurs banlieues. Peut-être ne pouvons-nous jamais vraiment échapper à l'Histoire. Mon prénom, mon origine, ce sang qui coule en moi. L'Histoire m'embarque malgré moi. On a choisi pour moi et je fais partie des autres. Je ne l'aurais jamais cru. Pourquoi voulait-on que j'aime la France, dès mon plus jeune âge, si on me dit de m'en aller ? Et pourquoi ne fait-on pas aimer la République à celles et ceux qui y naissent ? Tant de choses ne tournent pas rond. [...] Je vais retourner au Maroc et tout se mélange, la chaleur de mon enfance, mon arrivée ici, les personnes nées en France, mais qui ne rêvent que de la quitter, les amoureux de cette culture qui sont obligés de s'en aller, la diabolisation de l'islam, les nouveaux convertis qui m'angoissent, Rayan qui pense faire peur au monde et qui a raison, cette double culture qui n'entre dans aucune de leurs cases. La France manque de voyages, par la route ou par les mots. Et le Maroc. Ce Maroc que j'aime tant, où il reste tant à faire. J'ai peur d'y retourner, d'y vivre. Je veux qu'on me laisse penser comme je veux. Croire si je veux. Sans me cacher pour manger, boire, faire l'amour. Sans subir un cadre dépassé. Le monde est si grand, les pays si nombreux, mais je ne me sens chez moi qu'à travers les lettres que je t'écris. Ce sont ces pages, ma vraie patrie. »

« À cette jeunesse qui se libère et vit passionnément.
À ma grand-mère. »

« Ce n'est que lorsque j'ai appris que la liberté de mon enfance était une illusion et que j'ai découvert, jeune homme, que l'on m'avait déjà pris ma liberté que j'ai commencé à avoir faim d'elle. »
Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté

« Petite, au jeu de quelle-est-ta-couleur-préférée, elle répondait toujours vert. Aujourd'hui, Kenza déteste cette couleur, celle de son passeport, surtout dans les aéroports quand, au contrôle des frontières, il faut choisir sa file. À droite, les passeports français et européens. À gauche, le reste du monde. À droite, le rouge bordeaux. À gauche, le vert. A droite, la liberté d'aller presque où l'on veut. Elle en rêve. Pour cela, il faut être français et, dans cette vie, Paris serait enfin à elle. »

« - Je te signale que je suis une chrifa. Tu sais ce que ça veut dire ? Que je suis la... (elle s'arrête un instant puis reprend) centième, quelque chose comme ça, arrière-petite-fille du Prophète.
Fatiha, sans un regard vers son amie, continue de mettre en ordre les coussins. Kenza se place devant elle, se plonge dans ses yeux bleus :
- T'as entendu ?
Fatiha, détournant sèchement le regard :
- Chrifa dial boukh, aristocrate de pacotille.
Kenza exagère pleurs et cris. La grand-mère accourt, que se passe-t-il? La petite-fille répète les mots d'une Fatiha tétanisée par la peur. Mamizou, d'une voix froide:
- Fatiha a raison, ce n'est pas cela, être Chérif. Excuse-toi. Une seule noblesse compte celle de ton comportement.
Avant de laisser seules les deux enfants, la femme pose un regard plus doux sur Kenza :
- Tu auras tout le temps de comprendre. »

« - Tu dois t'habituer à la complexité. Derrière le facteur religieux, qui est le vernis, les terroristes islamistes sont le produit de la guerre et des intérêts politico-financiers. D'où vient Al-Qaïda? (Il se lève de sa chaise, emporté par son discours.) De la guerre de l'armée soviétique contre l'Afghanistan, entre 1979 et le début des années 1990, et puis de la première guerre du Golfe, en 1990-1991. Je te parie que l'occupation américaine en Irak débutée en mars entraînera la création d'autres groupuscules. (Il regarde la porte et semble s'adresser à un immense auditoire.) Ne parler que de religion, d'islam, pour expliquer le terrorisme est une méconnaissance historique, une faute politique. Cela ne fait qu'attiser un ressentiment profond envers les musulmans du monde enti...
Il ne finit pas sa phrase. Kenza s'était endormie et Mamizou était sortie de la pièce. »

« Après les quelques secondes où le froid de la mer les tétanise, leurs corps reprennent vie, elles ont de nouveau neuf et onze ans. L'enfance est là, conquérante, inconditionnelle. »

« Kenza regarde cet homme. Elle ne devine pas, derrière ce regard plat, l'amoncellement des pensées et des souvenirs. Elle n'imagine pas ce qu'a pu être cette vie, son départ du Maroc et son arrivée en France. Elle n'a aucune idée de la discussion qu'a eue Abbas Chérif Falani avec Abdellah, la veille du voyage : « Là-bas, tiens-toi loin des syndicats et de la politique. Ne fais pas de vagues, reste dans ton coin et personne ne viendra te parler. » Lorsqu'il enfouit sa tête dans ses mains, elle ne voit pas que les doigts ont gardé la trace des années de travail dans les champs et les usines. Elle ne sait pas que les paumes sont dures et que ce sont elles, ces paumes, la raison pour laquelle, des dizaines d'années auparavant, le jour de la visite médicale à Casablanca, le médecin missionné par la France a noté « apte au travail en usine » sur le dossier d'Abdellah. Si elles avaient été douces et molles, ces paumes, il aurait été catégorisé « cadre ou employé de bureau » et son visa travailleur aurait été refusé. »

« Kenza a un début de vertige. Elle veut savoir où sont les toilettes, sort de la pièce. Elle ferme les paupières, apprécie le silence. Il lui faut un moment sans posture, sans position d'attaque ou de défense. Un moment sans conviction. Oui, elle a remarqué le débat qui agite le pays depuis des semaines. Elle manque d'air en se souvenant des mots de Pierre-Yves. « Eux » et « nous ». En essayant de construire un mot qui proviendrait de ces deux termes, elle se retrouve avec « neux ». Des nœuds. Ce sont des nœuds au cerveau. Mais où est le « je » dans tout ça ? Où sont nos « je » à toutes ? Chacune avec sa complexité, ses déconstructions, ses reconstructions, son apprentissage ? Chacune avec sa voix de femme ? Mais voilà, ils parlent pour nous, ne nous donnant pas l'occasion de raconter, chacune, notre histoire. »

« Mamie, je voulais rester neutre. Ne pas choisir de clan. Ne pas décider ce que je pensais du voile, de leur islam, de leurs banlieues. Peut-être ne pouvons-nous jamais vraiment échapper à l'Histoire. Mon prénom, mon origine, ce sang qui coule en moi. L'Histoire m'embarque malgré moi. On a choisi pour moi et je fais partie des autres. Je ne l'aurais jamais cru. Pourquoi voulait-on que j'aime la France, dès mon plus jeune âge, si on me dit de m'en aller ? Et pourquoi ne fait-on pas aimer la République à celles et ceux qui y naissent ? Tant de choses ne tournent pas rond. J'en ai le tournis, mais le manège m'entraîne et je ne peux pas descendre. Je manque d'air et de sens. Trop vite, Alexandre va se réveiller et je devrai lui dire quelque chose. Pas la vérité, non. Je ne supporterai pas de lui dire que je suis une pestiférée territoriale. Je ne supporterai pas qu'il me propose que l'on réfléchisse ensemble aux solutions. Elles sont toutes mauvaises. À l'heure où je t'écris, je ne me sens plus l'égale des gens d'ici, son égale à lui. Je me sens inférieure et je me déteste d'éprouver cela. Il me proposera peut-être de nous marier pour corriger cette erreur de la préfecture. Il me dira que les administrations sont des monstres de papier, incapables de comprendre la complexité humaine. Il me dira, c'est sûr, qu'on s'en sortira, qu'on continuera de créer nos règles à nous. Que l'aveuglement des États est loin, si loin des histoires de chacun. Il sera merveilleux. Il l'est. Je suis certainement bête, mais jamais je ne l'épouserai pour les papiers. C'est au-dessus de mes forces et de toutes les valeurs que tu m'as transmises. J'aurais l'impression de lui devoir quelque chose, L'égalité serait perdue pour toujours. »

« Je vais retourner au Maroc et tout se mélange, la chaleur de mon enfance, mon arrivée ici, les personnes nées en France, mais qui ne rêvent que de la quitter, les amoureux de cette culture qui sont obligés de s'en aller, la diabolisation de l'islam, les nouveaux convertis qui m'angoissent, Rayan qui pense faire peur au monde et qui a raison, cette double culture qui n'entre dans aucune de leurs cases. La France manque de voyages, par la route ou par les mots. Et le Maroc. Ce Maroc que j'aime tant, où il reste tant à faire. J'ai peur d'y retourner, d'y vivre. Je veux qu'on me laisse penser comme je veux. Croire si je veux. Sans me cacher pour manger, boire, faire l'amour. Sans subir un cadre dépassé. Le monde est si grand, les pays si nombreux, mais je ne me sens chez moi qu'à travers les lettres que je t'écris. Ce sont ces pages, ma vraie patrie. »

Quatrième de couverture

« Les deux enfants finissaient toujours par s'endormir main dans la main, l'une s'approchant trop près du rebord du matelas, l'autre le nez écrasé sur le pied du lit. Elles restaient ainsi une bonne partie de la nuit - les doigts entremêlés. »

Deux jeunes femmes, deux destins, deux Maroc. Si une forte amitié lie dans l'enfance Kenza et Fatiha, la fille de sa nourrice, la réalité de la société marocaine les rattrape, peu à peu, dans sa sourde cruauté. Elles se retrouvent à Casablanca, fin 2011. Que s'est-il passé entre-temps ? Quelles trahisons les séparent ? Dans un pays qui punit l'avortement et interdit l'amour hors mariage, comment ces deux fillettes, issues de milieux opposés, ont grandi et sont devenues femmes ?

Par les récits croisés de Kenza et Fatiha, Zineb Mekouar entremêle les destinées de deux héroïnes entre soumission et transgression. Dans cette grande fresque, leurs blessures et leurs drames épousent les clivages politiques et sociaux du Maroc contemporain. Intime et universel.

Zineb Mekouar est née en 1991 à Casablanca et vit à Paris depuis 2009. La poule et son cumin est son premier roman.

Éditions JC Lattes - La Grenade,  mars 2022
277 pages 
Prix du meilleur roman 2024

mardi 13 février 2024

Le jour et l'heure ★★★★☆ de Carole Fives

Le jour et l'heure.
Connaître le jour et l'heure. 
Choisir le jour et l'heure de sa mort.
Ils sont six, les parents et leurs 4 enfants, des adultes maintenant, à prendre la route vers une autre contrée, un rendez-vous particulier. 
Un ultime rendez-vous. 
Une ultime étreinte. 
Le voyage convoque les souvenirs de ces escapades en famille sur les routes, il y a bien des années à présent, et pourtant, les éléments d'hier ressemblent étrangement à ceux d'aujourd'hui : ce même élan d'aventure, de liberté, de découvertes, ce même élan vital.
Un roman choral et des récits qui ne tournent pas autour de l'être malade. Chacun s'exprime sincèrement, purement, de manière simple et directe sur ce qu'il ressent à l'instant présent et sur ce qu'il a ressenti lors des différentes étapes de cette prise de décision. Les chapitres sont courts. 
« Il y a des gens qui sont dépassés par la liberté que prennent les autres, ça les enrage, ça les rend dingue. Ils aimeraient que tout le monde reste englué, exactement comme eux. »
Tout en pudeur, dans une apparente simplicité, avec beaucoup de délicatesse, l'autrice aborde - entre autres préoccupants sujets de la société contemporaine - un sujet tabou dans notre pays et invite à la réflexion sur le droit à mourir dans la dignité.
Un récit qui m'a parlé et que je retiendrai comme une belle leçon de liberté. 
« [...] C'était une leçon de liberté, oui, comme nous tous, elle a essayé d'être libre... »

« Il y a des gens qui sont dépassés par la liberté que prennent les autres, ça les enrage, ça les rend dingue. Ils aimeraient que tout le monde reste englué, exactement comme eux. »

« On ne pouvait pas refuser ça à Maman, on ne peut pas refuser à quelqu'un d'être libre. C'est la seule raison pour laquelle on y est allés, le reste, c'est du verbiage. »

« Nos gamins, s'ils arrivent à se maintenir sur terre, n'auront jamais plus la qualité de vie qu'ont eue nos aînés. On a préparé l'extinction de l'espèce humaine, rien que ça. À la dernière COP 21, tu vois des gens qui t'expliquent que le point culminant de leur île est à un centimètre au-dessus du niveau de la mer. Ces gens-là n'existent déjà plus, les poissons ont migré et soixante-dix pour cent des insectes ont disparu. On est entrés dans l'Anthro- pocène en 2018, c'est désormais l'homme qui impacte et influe sur l'évolution de la planète, y compris au niveau géologique. Évidemment la plupart d'entre nous sont dans le déni, car l'effondrement, c'est juste impensable. On a réussi en deux cents ans à faire une bascule géologique, on n'arrive pas à comprendre, si ce n'est qu'on va tous crever à court terme. Et pendant ce temps, on continue à consommer comme si de rien n'était. Je pense souvent aux dernières guerres, aux Justes, et je me dis, il n'y avait pas les blancs d'un côté, les noirs de l'autre, tout le monde était gris, et moi j'en suis à me demander, à la prochaine guerre, quel choix je ferai ? Ça ne peut pas se décider à l'avance. Est-ce que je mangerai ou est-ce que je laisserai manger mon voisin ? »

« ... à aucun moment le médecin ne lui a dit en face, Madame, vous allez mourir, il vous reste peut-être deux ou trois mois à vivre, nous allons vous accompagner. Un médecin ne te dira jamais ça, sauf en soins palliatifs. Alors là, oui, ils sont formés, c'est différent. Même avec la loi Leonetti, qui permet à un médecin d'arrê- ter les soins curatifs, ils continuent quand même de lutter, jusqu'à la fin. Les gens meurent sans savoir qu'ils meurent, sans jamais être préparés, parce que le mot n'est même jamais prononcé. La mère de Luc, je me souviens, son entourage s'affolait. Elle maigrit, elle maigrit. Mais oui, c'est normal, je disais à Luc, elle est mourante. Et la plupart du temps, les malades sont capables de l'entendre, ils posent des questions, Docteur, il me reste combien de temps, mais les médecins détournent le regard, ne vous en faites pas, on va faire quelque chose, on va agir, on va soigner... Ils insistent, mais Docteur, ça me sert à quoi à ce stade, une chimio? Ils balaient le truc, ils l'éludent, ça n'existe pas... Il faut un caractère bien trempé pour faire ce que fait ma mère, nous éviter tous ces mois à l'hôpital, à la voir dépérir...

Elle nous rend un fier service, tout de même... Les sociétés moins riches ont un rapport bien différent à la mort. À Madagascar par exemple, il y a cette tradition du retournement des morts, ils les sortent de terre régulièrement, ils les fêtent... Ça n'a rien de funèbre, au contraire, ils dansent, boivent de l'alcool, c'est vraiment une façon de lier la vie et la mort, alors qu'ici, c'est le contraire, on cache nos morts, on en a peur, et ça nous rend malades... »

« Elle chantonnait, il lui restait moins de douze heures à vivre. C'était pas un suicide assisté, non, pas du tout. Ce n'était pas une pulsion de mort, bien au contraire. C'était une leçon de liberté, oui, comme nous tous, elle a essayé d'être libre... »

« Moi, je vois la mort comme une étape de la vie. Ce n'est pas un aboutissement, ce n'est sûrement pas la vie éternelle et toutes les conneries des églises. Édith, c'est comme pour mon grand frère, comme pour mes parents, elle continuera à vivre à travers nos conversations. Je les ai suffisamment côtoyés tous pour pouvoir prolonger leurs vies à travers nos échanges. Pour moi qui suis un lecteur de la première heure de Corto Maltese dont je lisais les planches dans Spirou, mes morts sont comme Monsieur Novembre. Ils viennent au moment où j'ai le plus besoin d'eux. »

« On a cette chance d'accompagner notre mère, d'avoir pris le temps les uns et les autres de lui dire au revoir, c'est un luxe vu comme ça... J'en ai vu tellement, des gens à l'agonie en soins palliatifs, ça dure souvent des heures, voire des jours, les derniers gasps, les respirations qui s'arrêtent, c'est éprouvant pour tout le monde. J'ai accompagné des centaines de personnes mais pas une fois, ça ne m'a laissée indifférente. Après on faisait les présentations à la famille, à la morgue, jusqu'au départ du cercueil. En soins palliatifs, on accompagne jusqu'au bout. En prison, c'est différent, des morts violentes, des pendaisons...

Pour moi, suicide n'est pas un vilain mot. En prison, on n'a pas le droit de se suicider... On leur met des pyjamas indéchirables, on les coince dans des cellules capitonnées, on leur refuse le droit de mourir, de sortir de cet enfer-là. »

Quatrième de couverture

« On s'est tous retrouvés à la gare de la Part-Dieu vers sept-huit heures. Maman avait son rendez-vous en début d'après-midi et elle n'avait qu'une peur, le rater. Le GPS annonçait cinq heures de route. On est partis avec la Peugeot à sept places. Papa et Maman devant, et nous, les quatre enfants, derrière, comme à la belle époque. Il ne manquait que les scoubidous et les cartes Panini.

Papa a toujours eu une conduite assez brusque mais alors là, on aurait dit qu'il le faisait exprès. De la banquette arrière, je voyais Maman, à l'avant. Elle ne disait rien mais, à chaque fois que Papa freinait, ou accélérait, son visage se crispait. J'en avais mal pour elle. À un moment, il y a eu une énorme secousse, c'est sorti tout seul, je n'ai pas pu me retenir, mais c'est pas vrai! Il va tous nous tuer ce con ! »

Édith se sait gravement malade. Elle a convaincu son mari et leurs quatre enfants de l'accompagner à Bâle, en Suisse, où la mort volontaire assistée est autorisée. Elle a choisi le jour et l'heure. Le temps d'un dernier week-end, chacun va tenir son rôle, et tous vont faire l'expérience de ce lien inextricable qui soude les membres d'une famille.

Dans un road trip tendre et déchirant, Carole Fives dresse avec délicatesse le tableau d'un clan confronté à l'indicible et donne la parole à ceux qui restent.

Éditions JC Lattès,  août 2023
140 pages 

mardi 17 octobre 2023

La vie en fuite ★★★☆☆ de John Boyne

J'ai ouï dire qu'il fallait lire John Boyne, alors après une première découverte plutôt réussi avec Le secret de Tristan Sadler, je continue avec ce roman, qui je l'ai compris à la fin est étroitement lié au roman jeunesse Un garçon en pyjama rayé que l'auteur a écrit vingt ans plus tôt. Pas besoin de connaître ce dernier pour comprendre l'histoire de cette grande sœur, née à Berlin, que la défaite des nazis en 1945 a poussée sur les routes. Elle a fui. Enfin, sa mère l'a obligée à fuir avec elle.
C'est sa vie que l'on découvre dans une alternance de chapitres passé/présent, ses émotions, ses amours, ses secrets, ses tourments, sa culpabilité,  son fardeau. 
Gretel est une personne très âgée à présent et alors qu'elle porte encore en elle le poids des crimes de son père - elle savait et culpabilise - il est peut-être encore temps pour elle de se racheter aux yeux de l'humanité.
S'il est indéniable que John Boyne est un excellent conteur - livre lu quasiment d'une traite - il m'a manqué un je ne sais quoi de vraisemblance pour être totalement embarquée dans cette histoire. Certains aspects m'ont étonnée, semblé peu crédibles et cela a quelque peu entaché ma lecture ; notamment le fait que l'enfant (douze ans ici) d'un criminel,  alors qu'il. n'a rien commis de répréhensible, si ce n'est d'être resté passif face à la monstruosité qui se jouait de l'autre côté du grillage, dans cet "Autre monde" comme le nomme Gretel, puisse risquer un jugement et finir en prison. Elle sait pertinemment qu'elle savait, certes, que ça la ronge, oui, que cela l'affecte, évidemment, qu'elle soit accusée et jugée, là je ne pense pas. Les enfants des criminels nazis n'ont pas été jugés, si ? Je n'ai rien trouvé à  ce sujet.

Malgré ce couac, je compte bien continuer à découvrir les écrits de John Boyne. Je n'ai entendu que du bien de L'Audacieux M. Swift et Il n'est pire aveugle. Et j'ai récemment emprunté le syndrome du canal carpien à la bibliothèque ce week-end. Vous les avez lus ?

« Si tout homme est coupable de tout le bien qu'il n'a pas fait, comme l'a suggéré Voltaire, alors j'ai consacré une vie entière à essayer de me convaincre que je suis innocente de tout le mal. C'est ce qui m'a permis de supporter les décennies d'exil du passé que je me suis imposées, de voir en moi une victime d'amnésie historique, disculpée de toute accusation de complicité et exonérée de toute responsabilité.  »

« Je trouvais étrange cette façon qu'avait Heidi de sauter d'un sujet à un autre - un instant parfaitement lucide et le suivant, un tout petit moins, comme une photo prise une milliseconde après que le sujet a bougé. Pas vraiment floue, mais pas tout à fait nette. »

« Je l'avais vue chez les soldats, presque tous sans exception. Ce désir de faire mal, cette certitude que rien ni personne ne pouvait les arrêter. Fascinant. »

« - Je me dis probablement que je n'ai pas tout tenté pour les sauver. Ces patients sont venus dans mon service, ou notre service, et ils ont mis tous leurs espoirs en nous. Et nous n'avons pas été à la hauteur. J'ai participé à des centaines d'opérations et j'ai perdu quinze patients. J'ai oublié les noms de ceux qui ont survécu, mais je garde en mémoire tous ceux qui sont décédés. 
Je restai silencieuse, et pensive. Je sentais déjà que ce sens de l'éthique était profondément ancré en elle, chez la femme et le médecin, et qu'elle se rappellerait ces quinze personnes, et celles qui auraient le malheur de s'ajouter à cette liste, jusqu'à son dernier jour. Manquais-je de quelque chose, moi qui ne partageais pas cette exigence morale ? Mon passé était presque intégralement construit sur l'esquive, la tromperie, l'instinct consistant à me protéger avant de protéger les autres. « Vous ne devez en aucune façon avoir cette impression que c'est votre faute, dis-je enfin, d'une voix presque suppliante. 
- Si, je le dois, répondit-elle avec douceur, presque gentillesse. Si je veux être quelqu'un de bien. » »

Quatrième de couverture

1946. Trois ans après un événement tragique qui a fait voler leur vie en éclats, une mère et sa fille quittent la Pologne pour Paris. Honte et peur chevillées au corps, elles ne savent pas encore combien il est dur d'échapper au passé.

2022. Presque quatre-vingts années plus tard à Londres, Gretel Fernsby mène une vie bien éloignée de son enfance traumatique. Lorsqu'elle est dérangée par un couple qui emménage dans son immeuble, elle espère que la gêne ne sera que passagère. Cependant, l'attitude de Henry, leur fils de neuf ans, fait resurgir des souvenirs que Gretel pensait enfouis à jamais.

Confrontée au choix cornélien de sauver sa peau ou celle de l'enfant, Gretel replonge dans son histoire quitte à faire éclore des secrets qu'elle a mis toute une vie à dissimuler.

John Boyne est né en Irlande en 1971, Il est l'auteur du Garçon en pyjama rayé (Gallimard Jeunesse, 2009), qui s'est vendu à plus de six millions d'exemplaires dans le monde. Ses romans, des Fureurs invisibles du cœur à L'Audacieux Monsieur Swift, l'ont imposé sur la scène littéraire française.

L'un des plus grands écrivains de sa génération. The Observer

Le don de John Boyne pour servir la littérature est immense, nul autre que lui ne sait dépeindre aussi bien la nature humaine. The Guardian

John Boyne a un talent de conteur exceptionnel.
John Irving

Éditions JC Lattès,  mars 2023
365 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides

lundi 3 octobre 2022

On était des loups ★★★★★ de Sandrine Collette

« ... en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas de différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c'est notre chant et aussi loin qu'on puisse remonter il y a l'éclat d'un animal en nous, c'est pour ça que ça m'émeut et que des larmes viennent brûler le bas de mes yeux. Ce n'est pas du chagrin c'est une émotion profonde viscérale racinaire et ceux qui ne ressentent pas ça ils ont tout oublié, ce sont des gens déjà morts. Il n'y a pas de mots pour définir ce qui m'étreint et je me dis que c'est pour ça que je vis ici, pour toucher du doigt, du bord du cœur, le territoire sauvage qui survit en moi et à ces moments-là quand les loups hurlent dans la montagne je sais que je ne suis pas seul. »

Parce que la solitude ... soudaine.
Parce que l'incohérence d'une situation.
Parce que ces lambeaux de tristesse. 
Parce que la colère.
Parce que la perte de liberté.
Parce que « toute cette vie devant [eux], c'est trop grand ».
Le chemin sera long pour combler cette béance ...

Il y a Aru, l'enfant qui prend toute la place, qui « écoute le monde ça se voit dans ses yeux ».
L' enfant en quête d'une brèche, d'une possibilité de la largeur de deux bras ...
Il y a Liam, le père ... meurtri.
« Il y avait ces petites fleurs argentées je ne sais plus comment on les appelle, avec la lumière de la lune elles réfléchissaient dans la nuit on aurait dit des vers luisants en blanc. C'est là qu'on se rend compte qu'on n'est jamais seul la vie pullule partout si on se donne la peine de se poser pour la voir. »
Il y a la montagne, ses beautés à contempler, âpres et saisissantes à la fois, ses silences inquiétants, ses dangers.
Il y a le chant des loups.
Il y a ce père en devenir. 
Et c'est dans les pensées de cet homme que nous convie Sandrine Collette.
"On était des loups", c'est un livre sur le deuil, sur la paternité, sur la solitude et la survie en milieu hostile et rude, sur la liberté. Un livre qui fait sens pour moi et que je n'ai pu lâcher hier matin. L'écriture de Sandrine Collette me happe à chaque fois. Et c'est à bout de souffle, que j'ai tourné la dernière page.

« C'est quand même pour ça qu'on est tous là au bout de nulle part. avoir la même vie que si on était en ville ça ne valait pas la peine d'aller se perdre dans la montagne, et si le matin en regardant le soleil se lever j'avais des voisins qui le regardaient aussi en bas de chez moi ou juste à côté je l'aurais mauvaise. »

« Des fois j'ai un sentiment dérangeant quand je reviens d'une traque et que je sors de la forêt arriver chez nous par le champ. Ce champ je l'ai défriché avec Henry au tout début pour avoir de la vue et de la place pour les bêtes, ça fait un très grand espace vert avec des arbres partout devant la maison c'est beau et reposant. Donc je descends la montagne et je suis à pied, je fais toujours ça pour soulager le dos de mon cheval avant de rentrer. Aru me guette, je ne sais pas comment il fait s'il me guette toute la journée tous les jours que je pars enfin il me repère toujours en premier et là il crie. Ce n'est pas un cri comme un cri c'est de la joie. Ça non plus je n'ai pas les mots pour le dire je le perçois dans ma poitrine et c'est gigantesque et le petit court vers moi il ne court pas vite il est petit. C'est là que c'est bizarre chaque fois ça me fait quelque chose dans le ventre et c'est de l'émotion que je n'arrive pas à retenir, de l'émotion de voir qu'il m'attend et qu'il n'attend que moi et sur son visage le bonheur qu'il y a je ne peux pas l'expliquer c'est immense - mais c'est aussi une sorte de pitié effrayante quand je le regarde cavaler pour me rejoindre, il est tellement petit tellement faible ça me fait peur ça me fait de la tristesse à me broyer, je me dis qu'il sera tout le temps petit et fragile et pourtant je le sais que ce n'est pas vrai seulement je voudrais le protéger pour toujours.
Alors il y a ces instants terribles et puis Aru est là et il se jette contre mes jambes et d'un coup ça va mieux, comme si maintenant qu'il était avec moi il ne pouvait rien lui arriver. Et je sais aussi ça c'est faux parce que c'est sa mère qui s'occupe que tout de lui et c'est sa mère qui le protège, moi ce n'est qu'une sensation mais elle c'est en vrai chaque jour que Dieu fait. Il y a quelque chose d'injuste dans la course d'Aru vers moi et pourtant je le prends et je le garde et Ava sourit en bas du champ je jure que je devine son sourire. Après je finis mon chemin avec le petit homme sur mes épaules. Ce sont les seuls moments où je suis vraiment avec lui, ça ne cherche pas bien loin je m'en rends compte et j'embrasse Ava et on est là tous les trois dans la montagne je crois que je suis heureux. »

« Aru il ne parle pas. Ce môme c'est un taiseux je ne savais pas qu'un môme pouvait se taire comme ça. Ce n'est pas qu'il ne soit pas capable parce que je l'ai déjà entendu quand a un truc à dire, il cause il cause c'est comme un ruisseau c'est clair ça babille ça ne s'arrête pas et je me dis que j'aime sa voix il y a des sons si purs dans cette voix d'enfant. La plupart du temps il ne parle pas il écoute. Dieu il écoute tout ce qu'on dit Ava et moi mais il écoute aussi les bruits dehors et puis autre chose qu'on n'entend pas forcément, il écoute le monde ça se voit dans ses yeux. »

« Je n'aime pas qu'on dise que le loup hurle parce que ce n'est pas ça hurler, quand un clébard s'énerve là je veux bien. Le loup lui il chante c'est très différent, ce n'est pas gueuler pour gueuler, il y met du cœur et des intonations surtout quand ils sont plusieurs ça me donne des frissons et je n'ai qu'une envie c'est faire partie de la meute, ça vient de loin à l'intérieur de moi. Des fois je me refrène sinon je les accompagnerais, je donnerais de la voix moi aussi pour avoir cette sensation de ne pas être seul et j'irais courir avec eux. Bien sûr qu'ils ne veulent pas de moi mais je comprends ce qu'ils ressentent, je crois que je comprends ce qu'ils se disent. Les gens qui trouvent que leurs chants sont tristes sont passés à côté. J'en ai vu des loups qui chantaient j'en ai vu de mes yeux j'étais caché dans la montagne et je peux dire qu'ils n'avaient pas l'air tristes pas du tout. Ils causent c'est tout et si nous les hommes on se parlait en chantant comme ça il y aurait peut-être moins de problèmes entre nous. »

« Il y avait ces petites fleurs argentées je ne sais plus comment on les appelle, avec la lumière de la lune elles réfléchissaient dans la nuit on aurait dit des vers luisants en blanc. C'est là qu'on se rend compte qu'on n'est jamais seul la vie pullule partout si on se donne la peine de se poser pour la voir. »

« ... on a longé des prairies sauvages, il y avait des campanules des épilobes et plein de petites fleurs bleues roses et blanches et puis un tas de jaunes qui ressemblaient à des pissenlits trop maigres, il y avait des graminées et quand ça a été l'après-midi avec le soleil derrière ça faisait des reflets dorés c'était très beau. Je me suis arrêté pour regarder le paysage une ou deux fois et le gros a mangé des graminées lui ça ne lui faisait ni chaud ni froid la poésie du monde. »

« C'est une maison pas comme la nôtre : celle-là est en béton peint en blanc, ici on ne fait plus de maisons en bois. C'est propre et raide et je ne voudrais pas y vivre, et au moment où je pense ça je vois qu'Aru pense la même chose alors je dis c'est joli non. Il ne répond pas. Il y a un jardin avec des fleurs et une pelouse bien tondue, on dirait tout du faux je sais pourtant que c'est du vrai c'est juste que ça ne respire pas ça manque d'âme. Personne ne s'en rend compte vu que tout le monde vit pareil. »

« Le tintement de la pluie sur le monde quand on et à l'abri c'est ce qu'il y a de plus beau. Je suis sur qu'il y a des milliers de bêtes dans la montagne qui se disent la même chose au même instant et on laisse passer du temps les yeux à demi fermés, ce monde-là dehors résonne en nous et on l'accueille. »

« Ils sont loin on les entend par ricochet dans la montagne et Aru s'est redressé. À vrai dire on s'est redressés tous les deux et je remarque la tension similaire de nos corps penchés en avant et pourtant on sait lui et moi que les loups sont trop éloignés on ne les verra pas. C'est plutôt la fascination du marin quand le chant des sirènes résonne sur la mer, quelque chose d'irrépressible qui vrille au fond de nos ventres et vient chercher une vieille connivence oubliée du temps où l'univers était une sorte de fusion, j'ai du mal à expliquer pourtant en ce temps-là je crois qu'il n'y avait pas ces haines et ces peurs, en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas de différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c'est notre chant et aussi loin qu'on puisse remonter il y a l'éclat d'un animal en nous, c'est pour ça que ça m'émeut et que des larmes viennent brûler le bas de mes yeux. Ce n'est pas du chagrin c'est une émotion profonde viscérale racinaire et ceux qui ne ressentent pas ça ils ont tout oublié, ce sont des gens déjà morts. Il n'y a pas de mots pour définir ce qui m'étreint et je me dis que c'est pour ça que je vis ici, pour toucher du doigt, du bord du cœur, le territoire sauvage qui survit en moi et à ces moments-là quand les loups hurlent dans la montagne je sais que je ne suis pas seul. »

« Je suis seul parce que le môme ne compte pas, je veux dire je ne peux pas compter sur lui. S'il se blesse ici au milieu de nulle part il me gênera - si je me blesse il ne pourra rien pour moi et c'est ce qui m'inquiète le plus au fond, si je me casse quelque chose dans la montagne on sera deux à être seuls. Je crois que je me moque de mourir même si j'essaierai de survivre jusqu'au bout de mes forces et pour ça je préfère que le gosse ne soit pas là; parce que si je meurs en le laissant dans les forêts il devient quoi? Aru c'est la naissance de la peur dans ma tête et quand on commence à avoir peur on est exactement comme un con qui tiendrait une pique en l'air sous l'orage: on attire la foudre. Pas vite pas fort, c'est une porte qui s'entrouvre, après c'est le temps qui voit. C'est l'instinct qui cède à la réflexion et depuis que l'homme rationalise ça ne donne rien de bon. Agir avec les tripes avec le sentiment avec la sensation, ça j'y crois mais au moment où le cerveau dit stop il y a un truc qui me chiffonne, c'est la fin de tout et là mon cerveau a bu le poison il dit dans ma tête et si tu avais un accident il ferait quoi le môme et la réponse je la connais.
Les accidents j'en ai vu j'en ai vécu je sais les aborder. Les accidents ça arrive toujours, c'est ça qu'on ne veut pas comprendre et ça ne sert à rien de vouloir les éviter, il faut apprendre à faire avec. »

« Je ne saurais pas dire ce qu'il y a dans mes yeux ce moment-là fait un voile ça qui floute le monde, ça fait une sensation qui s'étend jusque dans ma tête, une toile un tissage qui m'engourdit. Je pense au corps qui s'endort quand on se blesse et que la douleur est trop forte, le corps qui s'anesthésie pour se protéger, pour oublier que ça fait mal et sans aucun doute c'est ce qui m'arrive à cet instant, je m'évanouis à moi-même. »

« ...c'est la nature qui efface les traces des hommes. C'est comme si elle nous détestait, la nature, et dès qu'on fait quelque chose elle tend à le détruire pour reprendre tout l'espace. On croirait qu'il n'y a pas de place pour elle et nous, il y en a un de trop là-dedans. Au début je me rappelle Henry disait que la nature a horreur du vide alors elle le comble c'est tout mais à mon avis c'est bien davantage. Ce n'est pas qu'elle le comble, elle ne se contente pas de remplir les vides. Si c'était simplement ça, dans le monde il y aurait des œuvres à elle et à côté des oeuvres à nous et ainsi de suite. Or j'en ai vu des maisons ou des villages désertés par les hommes, et je peux affirmer qu'en quelques années ils se font dévorer par les herbes et les lianes et les arbres. J'en ai traversé des ruines comme ça et la façon dont la nature monte à l'assaut de nos constructions ça n'est pas juste pour venir se coller tout contre elles : c'est pour les engloutir, c'est ni plus ni moins ce qu'un boa constrictor fait avec un lapin c'est exactement l'idée que j'en ai. La nature si elle peut, elle nous bouffe. »

« Ce n'est qu'un môme, il aura bientôt six ans et à cet âge-là on n'est pas prêt pour être un adulte. S'il perd du temps à regarder un papillon quand je l'envoie chercher de l'eau c'est qu'il est capable de poésie, cette poésie il la perdra bien assez vite tout seul, la vie s'en chargera et ce n'est pas la peine de l'engueuler. Je crois que j'accepte simplement que ce soit un gosse et ce n'est pas si facile quand soi-même on n'a pas eu d'enfance on ne sait pas ce que c'est. C'est comme un canard ou un chien orphelin élevé par un humain, s'il n'a jamais entendu cancaner ou aboyer eh bien il ne sait pas le faire. Au fond on n'est pas mieux que les bêtes il nous faut une référence. On répéter à l'infini ou la prendre à contrepied mais il peut la y a un repère c'est ça l'important, qu'on fasse avec ou qu'on fasse contre c'est autre chose. »

« Hier on a longé une rivière et même si on était toujours au nord ça faisait des lumières que je n'avais jamais vues. Ce n'est pas qu'elles n'existaient pas avant mais je ne les regardais pas. D'habitude à cette saison je piste je traque je chasse enfin j'ai le nez sur les chemins et les traces des bêtes et peut être que je suis passé à côté de tout ça, je me dis c'est immense ce que j'ai dû manquer. Et pourtant du temps j'en prends quand j'écoute les loups et que je contemple le bleu de la nuit, et quand je ne suis pas trop haut je compte les petits éclats incandescents des vers luisants comme si c'étaient des soleils à la fois précieux et dérisoires. C'est ce temps-là que je vis ici, c'est seulement pour que le monde est trop grand pour qu'on puisse tout voir. C'est aussi ce qui fait sa beauté et si je connaissais tout il n'y aurait plus de surprise et je ne trouverais pas que la lumière qui donne à la rivière des reflets d'arc-en-ciel, cette lumière est comme un tour de magie devant moi et je dis à Aru est-ce que tu vois et il dit oui. »

« Le soir avec Aru on s'assied dehors on regarde le ciel. Parfois on ne parle pas on n'a pas besoin. Si on veut laisser les pensées vagabonder et si on veut rentrer à l'intérieur de nous il n'y a rien de mieux que le silence et là-dessus on est bons. On a peut-être les mêmes choses qui nous traversent la tête et on ne le sait pas ça n'a pas d'importance et on ne met pas de mots dessus parce que les mots il y a des moments où ça n'apporte rien. On est l'un à côté de l'autre et c'est ce qui compte quand je pense à ce qu'on a traversé depuis la mort d'Ava et le nombre de fois où il aurait pu n'en rester qu'un seul de nous deux. Il y a des jours où je sens avec une force infinie que c'est le môme qui a fait de moi un homme je veux dire avec de l'humanité et pas seulement une machine vivante. Ce qui est terrible c'est que si Ava n'était pas morte -
Mais Ava n'est plus là et cela s'est accompli et je suis devenu le père de mon fils vraiment. Mainte nant je voudrais presque qu'il reste petit toute sa vie et que je le protège et ça ne marche pas comme ça bien sûr, alors chaque jour qui passe je compte les heures en espérant qu'elles seront les plus longues possible. Dans la lenteur il y a une plénitude et une justesse et je sens les vibrations de la terre dans ma poitrine, mon cœur bat à son rythme et les pulsations jusqu'au bout de mes doigts. »

« La montagne est calme je ne veux pas dire silencieuse juste calme. Le silence c'est nous qui le faisons, on essaie de laisser de l'espace aux autres, les insectes les oiseaux les errants et les chasseurs qu'on n'entend pas. Quand les nuits sont belles elles sont bleues et les arbres font des silhouettes noires qui se découpent comme si c'était en surimpression. Parfois et ce n'est pas souvent mais parfois les loups se mettent à hurler. On les devine par-delà le sommet ou sur la crête et ça me donne des frissons ces intonations-là. »

Quatrième de couverture

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où Ail est parti chasser, il devine aussitôt qu'il s'est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l'attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d'un ours. A côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant.
Au milieu de son existence qui s'effondre, Liam a une certitude: ce monde sauvage n'est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d'autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d'un enfant terrifié.
Dans la lignée de Et toujours les Forts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d'une nature aussi écrasante qu'indifférente à l'humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l'instinct paternel et le prix d'une possible renaissance.

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l'auteure de Des nœuds d'acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre. Et toujours les Forêts a été couronné, entre autres, par le Prix du Livre France Bleu PAGE des libraires 2020, le Grand Prix RTL Lire et le Prix de La Closerie des Lilas.

Éditions JCLattes, août 2022
198 pages

mardi 18 mai 2021

La Sainte Touche ★★★☆☆ de Djamel Cherigui

La Sainte Touche est une sainte peu catholique, mais fort aimable et vénérée au plus haut point puisque le jour de la Sainte Touche, on touche ses allocations. Et quand le tiroir caisse s'active, cela fait le bonheur d'Alain Basile, puisque cette rentrée d'oseille lui permet de récolter les loyers de ses locataires du dessus de son épicerie. Alain, c'est le Saint-Patron qui domine la Sainte Touche et ses locataires dans la précarité dont il abuse quelque peu. Alain, son grand rêve, c'est de devenir millionnaire, de rendre sa femme fière de lui. Pour cela, il choisit les chemins de traverse, ceux boueux, audacieux mais risqués, ceux du pari et non ceux de la sagesse, enivrés et enivrants. 
Pour le meilleur et pour le pire, un jeune étudiant fainéant, "l'artiste", croise la route de ce "business man" atypique. Ce jeune s'est barré de chez lui - son daron n'a pas accepté qu'il puisse penser à arrêter l'école pour devenir écrivain. Vivre à la rue, en errance n'est pas donné à tout le monde, et vouloir voler de ses propres ailes, découvrir le monde, c'est aussi prendre le risque de récolter « un fond de poubelle pour bouffer et un bout de trottoir pour pioncer ».  
Le langage est argotique, cru, brut, sans fioritures, savoureux et enthousiasmant ! D'un verbe de ouf ! 
La Sainte Touche, c'est roman social cocasse et je rejoins totalement François Busnel, ça fait franchement du bien ! Je l'ai trouvé également extrêmement touchant sous ses airs légers et drôles, sans véritable intrigue apparente, il donne à réfléchir sur la condition des jeunes en déroute. À lire et encore plus à écouter je pense !

Un très bon moment de lecture jubilatoire que je dois @luparahlam sur Babelio et @AhlamALu sur Insta. Merci Ahlam ! Son retour de lecture est superbe et très enthousiaste ! Et sa page Insta est une tuerie !

« L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté ; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. » Jean-Jacques Rousseau

« Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouver, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et le contraigne à changer d'état. » Isaac Newton

« La vie bohème, c'est pas comme dans les comédies musicales. Y'a rien de romantique là-dedans. Tout le temps que j'ai zoné dans la rue, j'ai vu ni peintre ni poète. Pas d'ateliers d'artiste avec des lilas jusque sous les fenêtres. Que des caves humides et des bouches de métro. Des squats délabrés. Clochards, toxicos, et punks à chiens. Gueules tordues et regards glacés. Des mecs qui t'écorcheraient vif pour un bifton de cinq balles. Rien de ce que j'avais imaginé. Putain de désillusion. »

« Ici y'a qu'un moyen de s'en sortir … C'est en charbonnant ! Oui, l'artiste ! Le charbon, le taf, le boulot, le job, le turbin ! … Appelle ça comme tu voudras, le fait est qu'ici, on n'a rien sans rien… Et plus tôt il l'apprendra et mieux ce sera. Moi, j'te l'dis, j'lui sauve la vie au bledien. C'est de l'aide à l'insertion, v'là ce que j'fais, moi ! L'État devrait me filer une médaille pour ça... Hein, l'artiste ? Qu'est-ce que t'en penses ? T'es pas d'accord ?
Vu comme ça, il n'avait pas tout à fait tort. »

« Le colosse se dégage facilement. Il fait un pas en arrière, prend son élan... et paf !!! ... Il me colle une grosse beigne en plein pif. Un filet de sang jaillit de ma truffe, j'aperçois des petites étoiles qui dansent autour de moi. Ca aurait pu lui suffire, au mec (enfin, moi j'trouvais) mais non ! Le v'là qui m'bloque dans un coin du couloir. Il s'acharne sur ma tronche : Jabs ! Crochets ! Uppercuts ! Y s'fait plaisir le mec ! Il prend tout son temps, il me lamine, me martèle. C'est un pilonnage intensif, c'est la Marne et la Vendée sur ma gueule. Ses mains sont des battoirs, ses avant-bras, des marteaux-piqueurs. Il m'estropie la trogne, me vandalise la poire. C'est de la démolition ! Du gros œuvre ! Y m'travaille un peu avec les coudes...»

« L'esprit, c'est comme la nature, il a horreur du vide. »

Quatrième de couverture

Des mecs comme Alain Basile, vous n’en croiserez pas tous les jours et pas à tous les coins de rue.
C’est dans son épicerie, La Belle Saison, que j’ai fait sa connaissance. Mon père venait de me mettre à la porte et je vagabondais dans les rues en rêvant d’une vie de bohème. Alain, lui, il en avait rien à faire de la bohème et des lilas sous les fenêtres, sa seule ambition était de devenir millionnaire. Pour réussir, il était prêt à tout et avait besoin d’un associé. C’est tombé sur moi. Mais accuser Alain Basile d’avoir chamboulé mon existence reviendrait à reprocher au Vésuve d’avoir carbonisé Pompéi. Sans lui, je n’écrirais pas aujourd’hui.

Si La Sainte Touche raconte les aventures d’un duo improbable avec humour, c’est aussi un pur joyau littéraire, aussi cynique que romantique. Un roman dans la veine de Karoo de Steve Tesich, de la série Breaking Bad et du film Dikkenek.

Éditions JC Lattès, label La Grenade, mars 2021
222 pages

mardi 20 octobre 2020

Otages ★★★★☆ de Nina Bouraoui

Otage d'une vie étouffante, qu'elle vit à toute allure, pas de temps pour le plaisir, les loisirs, il y a les enfants, un mari parti, alors elle s'est un peu oubliée Sylvie, dans le travail, dans ses tâches d'ouvrière - une ouvrière qui a des responsabilités, plus de vingt ans dans la même usine de caoutchouc, elle a obtenu la confiance du boss, sa tyrannie aussi -, de mère célibataire, avec en prime, par définition, un foyer à charge. 
Et la charge est lourde, s'est alourdie davantage avec le temps, tiraille, obsède, terrasse. Alors face à l'humiliation de son patron résonne le cri silencieux de la révolte. Sourde révolte. Combat singulier. Et c'est là que réside pour moi la force de ce roman, ce combat singulier, débouté par avance, et cinglant de réalisme. En toute simplicité, la vaineté de la lutte nous est crachée au visage. Elle est violente.
Un roman féministe intéressant qui dénonce une société où la place de la femme est encore précaire aujourd'hui, à la merci des hommes. 
La plume est un couteau planté dans toutes ces violences intérieures faites aux femmes, elle est enragée, acérée, elle est hurlante de révolte. Un cri du coeur. De détresse. De haine...presque.
Petit bémol : le titre. Franchement trompeur et réducteur. Réduire les femmes à des otages fait vibrer ma corde sensible et symboliquement me ramène à l'état du deuil. Une réalité que j'occulte, que j'ai envie d'occulter.  

« J'ai toujours aimé mon travail et plus précisément, j'ai toujours aimé le travail, l'effort, la rigueur, la ponctualité, l'attention, la répétition aussi. Cela ne me fait pas peur. La répétition dans le travail me rassure. Je me sens vivante, utile. J'y trouve ma place qui n'est pas la meilleure des places, mais un endroit qui me permet de grandir, comme une plante avec ses minuscules ramifications. Je ne vois pas grand, je vois « tranquille » : ma paye, mon toit sur la tête, et surtout ma conscience pour moi ; bien dormir, pas trop de soucis. »

« Le bonheur c'est aussi la possibilité de l'imagination. »

« Le travail c'est l'ancrage, le bateau à quai, la sécurité. Ce n'est pas vogue la galère, c'est là concret. Je n'ai pas peur de l'effort, de la fatigue, du doute. Je me dis qu'il y a toujours une solution, que l'on se complique trop souvent la vie pour rien. Les gens adorent ça : se compliquer la vie pour rien. 
Le travail c'est avoir un rôle, participer à la marche. C'est faire plusieurs tours de grande roue avec un seul ticket. 
Je sais que c'est une vue de l'esprit, mais j'aime penser que nous sommes, nous tous les travailleurs unis, ensemble, pour faire avancer les choses. »

« [...] j'ai voulu lui montrer que l'on ne pouvait pas écraser les plus démunis, je pense à mes petites abeilles quand je dis ça, qu'un patron ne peut pas tout se permettre, non, ce n'est pas vrai, le pouvoir n'est pas au-dessus de la morale, car c'est ça qui m'a choquée dans cette histoire de vivier, c'est la morale : l'histoire d'un type derrière son bureau qui est au-dessus des hommes et des femmes, qui se permet de les piétiner, de jouer avec leurs nerfs, de les humilier même, oui, car c'est toujours de l'humiliation de douter du travail des autres et pire c'est une mise en péril en fait, le doute c'est un petit coup de canif à chaque fois, et au bout de cent petits coups de canif, c'est simple, on crève. »

« On nous fait croire que l'on est tous libres et égaux et que notre modèle est le meilleur des modèles, mais ce n'est que de la poudre aux yeux car finalement, nous les petits, on a aucun droit, sinon celui de se taire. Bien sûr on nous donne un travail, on nous fait confiance quand on est un peu plus malin qu'un autre, mais au final c'est toujours pareil, on se fait écraser par les plus forts, et on se tait car il faut bien bouffer ; alors on accepte, on continue, on suit la ligne toute tracée du berceau à la tombe, toujours dans l'humiliation, la main tendue, car on a pas les moyens de claquer la porte, et parfois on rêve de partir, de leur clouer le bec pour qu'il n' y ait plus d'humiliation car on a pu choisir, et le choix c'est la liberté. »

« C'était facile, simple, toujours les mêmes histoires, un beau garçon, une belle fille, la rencontre, l'amour, le mariage, les secrets de famille, la maîtresse qui arrive, j'adorais ça, c'était si loin de moi et à la fois si proche de mes rêves de petite fille, quand je pensais qu'un jour ma vie serait ainsi, dans une maison avec une piscine, quelques palmiers, mariée à un chirurgien esthétique qui aurait fini par me briser le cœur, cela aurait été triste, mais beaucoup moins que la Cagex, sans mari, sans envie, sans désir. Et puis ce que j'aimais dans les télénovelas c'était la notion de temps. Le temps que possèdent les femmes, pour se maquiller, se coiffer, s'habilIer, faire des courses, prendre un verre. C'est un temps élastique, irréel, Elles ne courent jamais après, alors que moi le temps me domine et il a fini par gagner. Pas de temps pour moi, peu pour les autres, à peine pour la vraie vie, celle qui s'arrête enfin et qui vous permet de sentir le vent sur sa peau, d'entendre le chant des oiseaux quand arrive le printemps, le temps de rêver aussi, à un autre avenir, pas meilleur, mais juste différent. »

« Je croyais au bonheur. J'y croyais tellement. Je me sentais plus forte que la vie, et surtout plus forte que l'effort de vivre. Oui c'est un effort la vie, le quotidien, les habitudes, l'ennui qui s'installe et qu'on ne veut pas voir, pas reconnaître et qui finit toujours par gagner. C'est une sangsue cet ennui. Il suce tout et on ne s'en rend même pas compte jusqu'au jour où on se le prend en plein visage, et là c'est trop tard, on ne peut plus faire un tour de manège à l'envers parce que le manège ne fonctionne plus, et même s'il fonctionnait encore, on a perdu le ticket et on a plus le droit à un dernier tour parce que le guichet est fermé pour de bon. »

Quatrième de couverture
« Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai 53 ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire. »
Sylvie est une femme banale, modeste, ponctuelle, solide, bonne camarade, une femme simple, sur qui on peut compter. Lorsque son mari l’a quittée, elle n’a rien dit, elle n’a pas pleuré, elle a essayé de faire comme si tout allait bien, d’élever ses fils, d’occuper sa place dans ce lit devenu trop grand pour elle.
Lorsque son patron lui a demandé de faire des heures supplémentaires, de surveiller les autres salariés, elle n’a pas protesté : elle a agi comme les autres l’espéraient. Jusqu’à ce matin de novembre où cette violence du monde, des autres, sa solitude, l’injustice se sont imposées à elle. En une nuit, elle détruit tout. Ce qu’elle fait est condamnable, passable de poursuite, d’un emprisonnement mais le temps de cette révolte Sylvie se sent vivante. Elle renaît.
Un portrait de femme magnifique, bouleversant : chaque douleur et chaque mot de Sylvie deviennent les nôtres et font écho à notre vie, à notre part de pardon, à nos espoirs de liberté et de paix.

Éditions JC Lattès, janvier 2020
152 pages
Prix Anaïs Nin

mardi 13 octobre 2020

Et toujours les forêts ★★★★☆ de Sandrine Collette

« Le premier [ange] fit sonner sa trompette : grêle et feu mêlés de sang tombèrent sur la terre ; le tiers de la terre flamba, le tiers des arbres flamba, et toute végétation verdoyante flamba. »
Apocalypse de Jean, 8, 13

Dans "Juste après la vague", Sandrine Collette confrontait déjà l'humain à une situation de crise naturelle extrême. Avec "Et toujours les forêts", l'auteure monte d'un cran dans l'effroyable et nous livre une dystopie apocalyptique absolument bouleversante
Une catastrophe sans précédent a réduit le monde à néant, laissant les quelques survivants hébétés, hagards, perdus. Les choses essentielles ne sont plus. Plus aucune lumière qui éclaire, aucun soleil illuminé. Une terre devenue grise et râpée
Corentin, personnage central de ce roman, va également s'apercevoir que même le territoire des forêts a été anéanti ; un territoire pourtant « à part, colossal, charnu d'arbres centenaires, de chemins qui s'effaçaient chaque saison sous la force de la nature. » 
Dans cet écrin de verdure disparue, il tente de faire renaître le monde, de lui faire reprendre vie alors qu'il semblerait plutôt que ce monde renonce à vivre.
« [...] la tragédie continuait, s'amplifiait peut-être, comme une force irrépressible lancée à toute allure et qu'aucune volonté ne pouvait apaiser, et que ceux qui étaient morts avaient eu la douceur d'échapper au lent étiolement d'un univers qui s'était mis à éliminer les vivants les uns après les autres - jusqu'au dernier. »
Dans ce nouveau monde inhospitalier, il n'existe plus qu'une seule saison, uniforme, terne, mouillée, perpétuelle, un monde vide à en oublier à quoi ressemble un rire, ce « son cristallin, très doux et très clair, une vrille comme celle d'un oiseau, déchirant l'air, et enfin : quelque chose d'infiniment gai. » 
Un monde dans lequel il « y avait juste à survivre, et pour survivre dans ce monde-là, il fallait être complètement fou. »
Un monde anxiogène dans lequel l'avenir fait peur et qui n'insufflent que quelques touches d'espoir.
Un monde qui fait également naître les regrets ... 
« Il fallait y penser avant, se disait Corentin rongé par le remords. Il aurait pu l'emmener cent fois, quand il était à l'université. Pas eu le temps. Pas pris. La belle leçon. Que croyait-il - qu'Augustine était éternelle ? »
Une scène finale époustouflante. Glaçante. Témoin de la mauvaiseté de l'homme. 
Un monde apocalyptique qui rentre effroyablement en résonance avec notre monde. Le choix d'un système économique qui est basé sur la croissance pour être stabilisé n'est pas un choix tendre pour notre planète. Il est par la force des choses une agression pour la nature et l'environnement et pour l'Homme lui-même qui a perdu ses valeurs. Optimiser, dominer, contrôler ... ou comment réduire l'humanité et notre planète au silence ? 
Corentin ne sera pas tout seul dans cette survie ... des êtres chers vivront à ses côtés et partageront avec lui cette aventure humaine de survie hors du commun
« [...] il n'y avait pas de place pour les plaintes et les larmes. Il fallait lutter, tout le temps. C'était leur lot dorénavant. S'écouter était un luxe qui n'existait plus. Quand il s'agit de survivre, on trouve en soi des ressources insoupçonnées, des forces impossibles. Quand il s'agit de survivre, on ne trébuche pas : on ne tombe qu'au dernier moment. Pour de bon. »
Un roman noir efficace, une plume vive et percutante, comme toujours avec Sandrine Collette. 
Un roman qui interpelle et interroge la condition humaine : ce qu'est être un homme, les peurs, les relations à autrui, à la nature, la solidarité ou l'individualisme, la perspective de mourir, l'amour, la beauté...et  invite le lecteur à réfléchir sur soi, sur notre rapport aux autres, sur notre société.

N'hésitez pas à vous plonger dans cette lecture addictive ! Il y a de fortes chances pour que vous soyez en apnée une bonne partie de ce temps de lecture !

« Les rêves, c'est rien que des mensonges. »

« Arracher au sol de quoi survivre chaque jour leur prenait tout leur temps, toute leur énergie. Pour l'avenir, pour les rêves, il n'y avait plus de force. »

« La ville ensablée. La ville engluée, épaisse, opaque. Tout manquait d'air. Tout arrivait feutré et hurlant en même temps. Le bruit se heurtait au silence des grandes peurs.Tout continuait cependant.
[...]
Mais ça ne se voyait pas que la nature crevait dans les villes. Ça ne faisait rien au macadam, rien aux réverbères. Ça ne changeait pas le chant des étudiants, ça ne changeait pas le bruit des klaxons. Ça n'atténuait pas les rires ni les cris, le grincement des portes qui s'ouvraient et celles qui se fermaient, pas le ronronnement du métro, pas les sonneries des port.
Ça ne modifiait pas la couleur du ciel - parce que personne ne le regardait. Il y avait trop de lumière devant. Des lueurs artificielles.
Qu'on éteigne [...]
Le monde comme une ampoule.»

« Il dormit.
Pas du sommeil qui répare : de celui qui épuise, plein de rêves et de peurs, de réveils soudains, d'assoupissements trop fugitifs. »

« Quand les jours étaient tristes; Corentin ouvrait sa mémoire et écoutait le rire d'Altaïr et le rire d'Electra. »

« Il fallait y penser avant, se disait Corentin rongé par le remords. Il aurait pu l'emmener cent fois, quand il était à l'université. Pas eu le temps. Pas pris. La belle leçon. Que croyait-il - qu'Augustine était éternelle ? »

« Quatre jours, c'était trop long. Quatre jours, c'étaient quatre nuits qui tombaient sur son absence, quatre aubes vides, et entre chaque, des questions sans fin. »

« S'ennuyer. Une chance inouïe, ajoutait-elle. S'ennuyer, cela ne faisait pas de douleurs aux bras, ni aux jambes, ni au dos, ni aux mains que l'arthrose avait commencé à déformer. Cela ne pliait pas le corps, cela n'affolait pas l'esprit. C'était du temps béni : celui où on peut inventer le monde. Rien n'empêchait. Rien n'interdisait. »

« [...] il n'y avait pas de place pour les plaintes et les larmes. Il fallait lutter, tout le temps. C'était leur lot dorénavant. S'écouter était un luxe qui n'existait plus. Quand il s'agit de survivre, on trouve en soi des ressources insoupçonnées, des forces impossibles. Quand il s'agit de survivre, on ne trébuche pas : on ne tombe qu'au dernier moment. Pour de bon. »

Quatrième de couverture

     Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
     À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. 
     La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts.
Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

« Un grand roman » Le Parisien
« Un opéra grandiose » L'Express
« Bouleversant d'humanité » Télérama

Éditions JC Lattès, janvier 2020
334 pages
Lauréate du Grand Prix RTL-Lire 2020
Lauréate du Prix de la Closerie des Lilas 2020
Lauréate du Prix du livre France Bleu Page des Libraires 2020
Sélectionnée pour le Grand Prix des lectrices de Elle
Sélectionnée pour le Prix des lecteurs de l'Express - BFM TV

dimanche 14 juin 2020

La commode aux tiroirs de couleurs ★★★★☆ d'Olivia Ruiz

« Parce que je sais que se construire 
avec une histoire, 
même riche de blessures autant que de joies, 
d'épreuves surmontées comme de miracles accueillis, 
c'est une chance. »

Une belle entrée en littérature ! 
Pas de doute Olivia Ruiz sait raconter, conter de sa belle voix, émerveiller ses lecteurs de sa plume agile, fluide, sans ambages, avec poésie, tendresse et humour.
Sur le silence des ses grands-parents est née cette belle histoire de femmes et d'exil, avec, en toile de fond, la guerre espagnole. 

Deux illustres poètes contestataires, cités en exergue, ouvrent le bal et nous guident vers ces belles pages, sur les sentiers douloureux du déracinement, de la perte des êtres aimés, dans les souffrances d'un coeur brisé, dans les tourbillons enivrants de l'amour, et ceux brûlants des souvenirs et des secrets.

Olivia Ruiz a tissé un beau roman de son imagination fertile. Petite-fille de grands-parents exilés de la Guerre d'Espagne, elle est la génération qui a envie de «... savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va », de creuser, de déterrer les secrets de famille, les non-dits.
La commode aux tiroirs de couleurs est un retour dans un passé à la fois sombre et lumineux. Elle est attirante, cette commode, un arc-en-ciel de tiroirs aux petites clefs de métal doré, des "renferme-mémoire". Elle déborde de colère, d'injustice, de joies, de peines, de bonheurs, de doux parfums. Une commode qui raconte ce qu'aurait pu être la vie de son Abuela et celle de sa maman, comme un prolongement de la présence des absentes.
« L'idée de remplir les tiroirs de cette commode de nos vies m'est venue comme une fulgurance. Dès que je me suis retrouvée face à elle, je me suis autorisée à laisser remonter mes souvenirs. [...] Nos couleurs. Chaudes, franches. Je veux que ces femmes si différentes, si vivantes, si complexes qui composent ton arbre généalogique puissent t'inspirer et t'aider à savoir qui tu es, le fruit de quels voyages et de quelles passions. [...] A ton tour d'y faire de la place pour votre futur. »
Un beau roman, touchant, nécessaire aussi.
Merci Olivia Ruiz, merci aussi à votre bonne fée, Olivia de Dieuleveult pour avoir cru en vous, et en vos deux nouvelles, et vous avoir poussée à croire en vous. Merci aussi à Mathias Malzieu si j'ai bien compris ;-)
Une rencontre colorée hier à la Librairie des Abbesses, merci pour ce moment de partage, de lectures et d'échanges, et un invité surprise : des sons de Hard-rock !! Mémorable !
Bravo !

« Se taire et brûler de l'intérieur est la pire des punitions qu'on puisse s'infliger. »
Federico Garcia Lorca

« Le déracinement pour l'être humain est une frustration qui d'une manière ou d'une autre modifie la clarté de son âme. »
Pablo Neruda

« Épuisée par mon chagrin, j'ai soudain la sensation d'être ma grand-mère quatre-vingts ans plus tôt, gravissant les Pyrénées. Grelottante. Perdue. Amputée. Elle de sa terre. Moi de sa présence désormais. »

« Ma grand-mère, depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément. »

« Mieux vaut croire au Père Noël et souffrir d'apprendre son inexistence que de ne pas goûter au plaisir de la rêverie infinie qu'il engendre, non ? »

« C'est si facile de partir quand on ignore que c'est peut-être pour toujours. »

« J'ai compris que toute ma vie serait écrite à l'encre rouge de ces quelques jours. »

« Le ciel s'ouvrait, pour me donner la chance d'inventer un avenir ambitieux. Mais je pouvais suer sang et eau, je restais une paria d'Espagnole qui avait débarqué chez aux avec ses quatre cent mille cousins. Il ne pourrait rien m'arriver de grand. Je survivrais au mieux. Moi, je voulais un peuple. Un peuple face auquel je n'aurais pas honte et qui n'aurait pas honte de moi. »

« Je l'aimais bien, mais je trouvais mes rêves trop grands pour lui. »

« Chaque accord qu'il égrène sans y penser révèle tout ce que j'occulte. Le manque. Le manque mortel. Des miens, de mon pays, de toute cette vie qui n'est plus. Je ne veux pas entendre cette musique, je ne suis pas apte à soigner la petite fille que j'étais, juste à l'enterrer provisoirement pour réussir à vivre. »

« Le souvenir, c'est bien quand il te porte. »

« En vieillissant, tu apprends que les secrets de famille peuvent devenir des gangrènes, vicieuses et parfois indécelables. Ta mère a catégoriquement refusé d'en savoir plus [...] 
- Maman, un secret, c'est fait pour être tu, c'est son essence même. Le révéler, c'est rompre son existence, le faire partir en fumée, et là, la vengeance du secret peut devenir terrible, a-t-elle dit en me souriant. Moi, les secrets, je n'y touche pas. Je leur laisse tranquilles dans leurs cachettes. Je t'assure, Maman, c'est mieux comme ça. »

« C'est vertigineux et merveilleux de sentir naître cela en soi. Donner la vie, c'est prendre un énorme pavé en pleine figure. Le plus beau pavé du monde, lancé du plus bel élan, du plus beau geste...mais en pleine figure tout de même. »

« Qu'il est lourd le silence quand on n'a pas d'outil pour l'anéantir. »

« Pour moi comme pour beaucoup d'immigrés, qui ne sont ni d'ici ni de là-bas, le voyage est une autre résidence, comme la langue est une maison. Le mouvement, chez moi, est un ancrage. Entendre et parler espagnol en revanche, c'est fredonner l'air de ma première berceuse. C'est redevenir l'enfant que j'ai été, c'est être au plus près de ce que je suis. Avant que la vie ne m'esquinte. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l’intrigante commode qui a nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d’une nuit, elle va ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela, dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature franquiste à nos jours.
La commode aux tiroirs de couleurs signe l’entrée en littérature d’Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui entremêle tragédies familiales et tourments de l’Histoire pour nous offrir une fresque romanesque flamboyante sur l’exil.

Éditions JC Lattès, juin 2020
198 pages

« Un premier roman magnifique sur l’exil. Un petit bijou. » Le Parisien

« La chanteuse se révèle être une romancière de talent avec La commode aux tiroirs de couleurs, une fresque familiale émouvante sur l’exil. » Version Femina

« À chaque tiroir qui s’ouvre, c’est comme une voix qui sort, pour conter la destinée de cette femme. Une réussite. » Causette