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mercredi 24 mars 2021

Les Lumières d'Oujda ★★★★★ de Marc Alexandre Oho Bambe

« L'homme libre est celui qui choisit son exil. » 
Mahmoud DARWICH, cité en exergue

"Les Lumières d'Oujda", c'est une traversée littéraire humaine, poignante, multiple par les formes proposées : cri, chant, récit, documentaire, slam, poésie ... pour témoigner de vies tourmentées, ballottées, en fuite, en partance pour un ailleurs pas forcément plus vert et difficilement atteignable. 

Personnellement, je me prends une claque à chaque fois que des mots touchent des vies humaines en difficulté. Ici il est question de nos semblables hommes, femmes, ados, enfants ... « Elles et Ils, Ulysse modernes. / Résistants, résilients magnifiques. » qui rejoignent la route parce que rester dans leur pays n'est plus possible, n'est plus humain, n'est plus vivable, n'est plus. Rester c'est ne plus être libre. Ne plus être soi-même. 
« Se parler.
S'écrire.
S'ouvrir.
Se demander comment on va.
Et où on en est.
De son chemin.
Intérieur.
Son parcours, sa traversée.
De toutes les frontières, qui nous rapprochent ou nous éloignent. De nous. Du monde.
Je crois au pouvoir de la parole. Je crois à la résilience.
Par les mots.
Les nôtres.
Et ceux d'autres, aussi.
Tuteurs.
Professeurs.
D'espérance.
Qui peuvent.
Nous aider, nous soigner, nous accompagner.
Sur la route de nous-mêmes. »
Marc Alexandre Oho Bambe, vos mots n'empruntent pas un chemin facile, ils s'alignent à la ligne souvent d'une manière singulière. J'ai aimé votre sens de la formule, votre déroute des mots, des maux. Sur le fil menaçant, des vies ... s'inventent, se rencontrent, s'aiment, se découvrent, se fracassent aussi.
Et quel témoignage vous nous livrez en postface ! « "On" ne peut rien faire pour les migrants, on ne peut pas aider "ces" gens-là ? » Des petits mots qui restent en travers de la gorge, c'est sûr.

Les Lumières d'Oujda, un roman polyphonique qui nous entraîne sur les routes de l'exil. 
Profondément humain, empreint de poésie, d'amour, de vibrations. Des trajectoires de vies qui ébranlent.
« Bonjour mon frère, comment va ta douleur ? »
« Il y a des phrases comme ça étincelles éternelles.
Des phrases qui font.
Du bien.
Et donnent.
Lumière et force.
Pour continuer.
La marche du monde ....
Même quand.
Rien ne marche. »

« C'est vraiment arrivé, à Oujda j'ai pleuré.
Je pleure encore.
Devant toutes ces grenades dégoupillées.
Le long des routes du monde.
Jeunes gens aux regards hagards.
Adolescents incandescents aux vécus de mèche allumée.
Gamins, gamines.
En quête d'azur.
De vie meilleure.
D'Europe.
D'ailleurs.
D'eldorado, qui chante.
Faux. »

« Et nous passions des heures à rapper Caroline ensemble, à l'heure de nous-mêmes et de notre amour-défonce.
Je me fis arrêter un soir rempli de joie, ivre d'espérance, piégé par les Stups qui me remirent entre les mains de la police des frontières et d'un juge, sosie presque parfait d'il Cavaliere, alors au sommet de sa gloire. Passée.
Extra-communitare, pour certains Italiens une tare. Les mecs de la farce de l'ordre qui me serrèrent n'y allèrent pas de main morte, je m'étais rendu sans faire d'histoires, mais ils me sonnèrent littéralement, m'assommèrent de coups de poing. Républicains sûrement. »

« « À demain. » Elle m'avait dit à demain.
Demain ?
Demain n'existe pas.
Non, demain n'existe pas.
Là où dansent les poètes sans papiers.
Avec les fées.
Avec l'amour, avec la mort, avec la mort de l'amour.
Nous vivions sans nous soucier du lendemain.
Carpe diem. »

« La vie ?
Parfois, une partie d'échecs.
Avec soi-même. »

« L'humanité à laquelle il ne croit plus, parce qu'il l'a vue lui, il l'a vue, lui, il l'a vue crever mille fois, et expirer.
En même temps que sa foi.
Expirée, elle aussi.
Dans un mouroir à ciel ouvert.
Désert traversé.
À la nage.
En solitaire.
En quête de la bonne heure.
L'heure de soi-même. 
L'heure de vivre.
Ou de revivre.
Enfin.
Et ne plus mourir.
Sans cesse ! »

« Partir.
Revenir.
Devenir.
Partir de rien.
Revenir à tout, à soi.
Devenir soi-même, sinon rien.
Refuser toute compromission, toute concession, tout ce qui ne nous convient pas, ne nous convient plus, ne nous a jamais convenu et qu'on a accepté parce qu'on pensait ne pas avoir d'autres choix que celui d'être un ou une autre, qu'on n'était pas, qu'on ne voulait pas, qu'on n'aimait pas.
Pas tellement. Pas du tout. Et pourtant. »

« Revenir 
à la page
pas à pas
à la vie
à l'amour
c'est bien
de cela
qu'il s'agit
pour ne pas perdre
ne jamais perdre
le fil 
de soi »

« Mais comment faire face, entendre l'indicible, même quand c'est notre métier d'écouter ?
Comment accueillir ces paroles de rescapés ?
Comment soutenir les regards d'enfants, d'adolescents, de femmes et d'hommes, réduits en esclavage, puis à néant, brisés par leurs semblables humains. Humains ?
Comment garder la juste distance, avec ses émotions et les leurs, la terreur dans leurs yeux, la solitude de celles et ceux qui ont tant marché, marché la terre tonnerre au coeur ? Comment, oui, comment ne pas penser qu'il est trop tard, trop tard pour arrêter l'hécatombe, entraver la fin du monde, trop tard pour empêcher l'humanité d'exploser ? Comment ? »

« Des fugees.
Comme s'appelaient certains jeunes, entre eux, fugees.
En hommage peut-être, à Lauryn, Wyclef, et Pras.
Fugees.
Hip-hop.
Résistance.
Résilience.
Espérance.
RAP (Réapprendre à parler), c'était bien de cela qu'il s'agissait, aussi.
Réapprendre à parler.
Pour se défaire de l'orage.
Dire, être. Au monde. Présent à soi et à ses rêves.
Déportés.
Dire, être. Au monde.
Se réunir. Se recentrer. Se renouer. Se retrouver.
Après la perte. De tout repère humain.
Chez soi.
Chez l'autre.
L'autre qui nous a marchandisés, esclavagisés, moqués, humiliés, tabassés, volés, emprisonnés, expulsés.
L'autre.
L'enfer c'est, parfois. »

« Se parler.
S'écrire.
S'ouvrir.
Se demander comment on va.
Et où on en est.
De son chemin.
Intérieur.
Son parcours, sa traversée.
De toutes les frontières, qui nous rapprochent ou nous éloignent. De nous. Du monde.
Je crois au pouvoir de la parole. Je crois à la résilience.
Par les mots.
Les nôtres.
Et ceux d'autres, aussi.
Tuteurs.
Professeurs.
D'espérance.
Qui peuvent.
Nous aider, nous soigner, nous accompagner.
Sur la route de nous-mêmes. »
« Est-ce donc ainsi que les Hommes vivent ?
Oui, sous les tropiques amers.
Des hommes sans foi ni loi, peuvent.
Esclavagiser qui bon nègre leur semble.
La traite arabo-musulmane semble avoir laissé des traces.
Et une certaine nostalgie chez certains.
Alors l'occasion est belle de revenir en arrière, de prendre par-derrière les droits de l'Homme qui n'a pas de droits, celui qui en a le moins, toujours pour certains, sur cette Terre.
Le nègre.
Noir.
D'Afrique.
Noir des îles.
Noir désir.
Le nègre.
Noir.
Sur tous les continents.
Reste un nègre.
Dans le regard.
De haine, de méfiance ou d'envie, porté.
Sur lui.
Depuis des générations.
Parfois.
Sans foi ni loi.
Elles non plus. »
« Beyrouth
De terre
De mer
De feu 
Et de rêves brisés

Beyrouth
De guerre
De trêve
Et de dette
De sang versé

Beyrouth
De partage
De dattes
De lumière
Et d'humanité

Beyrouth
De communautés
De doxas et paradoxes
Noyée
Bombardée
Détruite
Ressuscitée
Mille fois »
« Il me faut un peu de temps.
Pour faire le tri.
Dans mes sentiments.
Mes envies.
Ma vie.
Pour me ressembler parfaitement à nouveau.
Rassembler mes morceaux épars.
Débris d'être.
En deuil perpétuel. »

« Ma soeur, mon frère, mon coeur
Les hommes détestent les hommes
Quand ils n'ont pas de raisons
Ils en cherchent et à force
De réflexion et d'autopersuasion
Ils finissent par trouver
Ils finissent
Par trouver
La douleur
Et la mort
La douleur
Et la mort
De l'humanité »
« L'humanité qui se brûle à son essence geint et meurt d'avoir trop marché ressuscite et marche encore même quand rien ne marche pour les femmes les hommes enfants du monde qui marchent à la marge profonde des sommets G7 sans têtes ni coeurs à l'idéal commun humain seul capable de faire advenir les utopies qui manquent tant à l'humanité dépassée qui ne fait que passer...passer sa route égarée passer sa route écumer ses jours ses nuits sur la route passer sa route sortir de route passer sa route tracer sa route sans cesse entre défaites et déroutes passer sa route trépasser sur toutes les routes les routes du monde qui gronde la route les routes la route les routes la route les routes la route les routes la route les routes qui mènent les humains à la fronde aux frontières du réel... Ce n'est pas moi, c'est l'homme qui n'a pas peur pas peur de prendre la route dans tous les sens pour se sauver ou sauver ce qui reste d'humain, d'humanité, en lui...

La route
Quitte la barre
Et repart
Du tribunal
De l'Histoire. »

« L'évidence nous guide, rencontre après rencontre, les visages, les regards, les sourires et les larmes, les voix s'entremêlent, les destins s'entrelacent, les histoires s'enlianent, jusqu'à devenir une seule et même mémoire à trous, mémoire vive, vivante, vibrante, mémoire du monde qui tourne à l'envers de lui-même, à l'endroit des femmes, des hommes et des enfants qui subissent le désordre mondial. »

« L'humanité, qui résiste.
Comme elle peut.
L'humanité qui rime avec solidarité.
L'humanité piétinée aussi, gazée, excommuniée.
Par une République qui arbore fièrement les valeurs liberté, égalité, fraternité sur le fronton de toutes ses administrations, mais n'en est plus à cette contradiction près. »

Quatrième de couverture

« Et la nuit tombe sur Oujda,
enveloppant dans l’épaisseur
de son manteau toutes les détresses
et toutes les espérances. Humaines. »

Après avoir tenté l'aventure à Rome, le héros est rapatrié au Cameroun, son pays natal. En quête de sens, porté par l'amour de Sita, sa grand-mère, il s’engage
dans une association qui lutte pour éviter les départs « vers les cimetières de sable et d’eau ». Au Maroc, il rencontre le père Antoine, qui accueille des réfugiés,
et Imane, dont il ne lâchera plus la main. Au rythme de cette épopée chorale lumineuse, les parcours s’enchevêtrent, les destins s’entremêlent, entre l’Afrique mère fondamentale et l’Europe terre d’exils. La voix et le phrasé uniques de Marc Alexandre Oho Bambe effacent les frontières entre roman, poésie et récit initiatique.

Poète, écrivain et slameur connu sous le nom de Capitaine Alexandre, Marc Alexandre Oho Bambe est pétri d'influences multiples, dont Aimé Césaire et René Char. Après plusieurs ouvrages de poésie, dont Le Chant des possibles (La Cheminante, 2014) et un premier roman remarqué, Diên Biên Phû (Sabine Wespieser, 2018), il signe Les Lumières d'Oujda

Éditions Calmann Levy, août 2020
327 pages

mardi 11 août 2020

À crier dans les ruines ★★★★★ de Alexandra Koszelyk

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl (Ukraine) explose. Des quantités énormes de radioéléments sont projetés dans l'atmosphère, irradiant des centaines de milliers de personnes. La faune et la flore sont également lourdement touchés. 
À crier dans les ruines nous propulse au coeur de ce drame. 
Une lecture chargée d'émotions. 
Un cri douloureux, un cri nécessaire, un cri qui terrasse. 
Un cri de désolation, de tristesse. 

Des descriptions remarquables de la nature ukrainienne avant et après la catastrophe.

Deux adolescents amoureux aux destins brisés, Léna et Ivan, séparés par la force des choses. La famille de Léna a fait le choix de l'exil. Léna a été contrainte de suivre; elle est persuadée qu'Ivan n'est plus. 
« Face à elle, le réel d'une vi(ll)e à jamais engloutie. »

Vingt ans plus tard, Léna, tiraillée entre deux mondes, revient sur les traces de son passé, revient à ses racines. Malgré les maux, les douleurs, les pertes...subsiste l'espoir.

Un roman puissant, poignant, bouleversant, riche de références littéraires et culturelles, à découvrir absolument !

Un temps suspendu par la grâce des mots.
Merci Alexandra Koszelyk !

« Face à Léna, la nature est hostile. Un vent au chant guerrier emplit ses oreilles. Un tapis d'herbes radioactives se dresse, ses extrémités sont aussi pointues que des lances de soldats. Sur cette terre, les hommes ne sont plus les bienvenus : la nature est devenue la reine, tous ses pions sont tombés en 1986. Elle est une amazone, et défie quiconque veut s'en approcher. Que reste-t-il de Pririat ? »

« Immobile, Léna contemple les vestiges conséquences de la démesure des hommes : le vertige est abyssal. Il lui est impossible de superposer deux réalités : les souvenirs de son enfance n'arrivent pas à se  fixer sur ces ruines. Face à elle, le réel d'une vi(ll)e à jamais engloutie. »

« L'enfance de Léna se balance silencieusement, vide de ses rires. »

« Le temps n'eut plus de prise sur eux. Les parents étaient loin. Leur imagination possédait déjà cette force des mythes éternels. »

« Léna se souviendrait de ces instants où la nature veillait sur elle et Ivan, de leur force et de leurs rêves. Un pays de l'enfance auréolé de brume. »

« [...] quand le dernier instant se fige, quand on sait qu'il portera le nom de « dernier », alors l'instant revient et perfore l'inconscient. Si j'avais su... »

« Le mot « jamais » ne faisait pas partie de son vocabulaire. La jeune fille connaissait l'éphémère, le présent et le rire. »

« Il est des terres où des hommes sont plus enclins à voir le destin s'acharner. Perte de territoires, perte d'identité, peuple déchiré, nature bafouée, l'Ukraine se détricotait chaque saison. Dans ce train de l'exil, se tenaient plusieurs familles slaves : ils n'avaient jamais aussi bien porté leur nom d'esclaves, au corps cousu de cicatrices béantes. »

« Natalia faisait partie du passé. Un H s'était inséré, telle la hache qui fend la bûche, et le A prononcé bouche ouverte avait été remplacé par un E fantôme. Deux lettres pour tout changer. Leur vie d'avant était rayée de la carte, comme soufflée et enfouie sous des tonnes de catacombes irradiées. »

« Seule, face à l'océan, elle cria dans ses ruines. Elle revint avec un coeur funambule : l'absence piétinait la peine et l'espoir réunis. »

« Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. »

« Ce n'est pas la beauté de la capitale qui la marqua, mais son empreinte géométrique. Ici, nulle vision organique. La nature s'était retirée au profit de l'urbanité. »

« Il est des images que l'on garde à l'abri, dans le creux de nos cicatrices. Elles possèdent le goût de la glaise fraîchement retournée et le bruit de la pelle qui heurte des cailloux. »

« L'homme soumet la nature, il la polit à son image. Il a alors l'impression de lui être supérieur. A l'époque des plans quinquennaux, les dirigeants soviétiques pensaient qu'allier science et technique serait l'avenir de l'homme, la réponse à tout. Une sorte de démesure humaine encore une fois. Les scientifiques n'avaient aucune limite. La Sibérie était vaste, sauvage, loin de tout : il n'y aurait aucune conséquence, pensait-on ingénument. A coups d'explosions nucléaires, les scientifiques ont détourné des fleuves pour irriguer les champs de coton, au détriment de la mer d'Aral qui a vu son cours d'eau s'assécher. »

« Sous un soleil de plomb, la terre criait ses ruines, la cendre se faisait cendre régénératrice. »

« Sais-tu que les vins de 1986 ne sont pas bons ? Se peut-il que la terre sache ? Que le vin porte une trace ? Si loin de Tchernobyl ? En France ? Là, sous nos pieds, des ramifications souterraines ? De nos yeux d'hommes, nous ne percevons pas ces secousses telluriques, mais la terre est un tout, elle ne possède pas ces frontières artificielles. La blessure d'un pays se répercute sur un autre. C'est une guerre mondiale, rampante, dont nous ne connaissons pas tous les dommages collatéraux. »

« L'homme a trois chemins devant lui : la technologie, l'amour et la nature. Les négligences de la première ont brisé ma patrie, le second m'a oublié, il ne me restait plus que la troisième voie. La nature et sa forêt de bras. »

Quatrième de couverture

Tchernobyl, 1986. Léna et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans la centrale nucléaire, bouleverse leur destin. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver ce qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien.

Éditions Aux forges de Vulcain, août 2019
254 pages
Prix Totem des lycéens 2010
Prix de la librairie Saint-Pierre 2019
Finaliste du prix Stanislas
Sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura / Prix Talents Cultura 2019

dimanche 14 juin 2020

La commode aux tiroirs de couleurs ★★★★☆ d'Olivia Ruiz

« Parce que je sais que se construire 
avec une histoire, 
même riche de blessures autant que de joies, 
d'épreuves surmontées comme de miracles accueillis, 
c'est une chance. »

Une belle entrée en littérature ! 
Pas de doute Olivia Ruiz sait raconter, conter de sa belle voix, émerveiller ses lecteurs de sa plume agile, fluide, sans ambages, avec poésie, tendresse et humour.
Sur le silence des ses grands-parents est née cette belle histoire de femmes et d'exil, avec, en toile de fond, la guerre espagnole. 

Deux illustres poètes contestataires, cités en exergue, ouvrent le bal et nous guident vers ces belles pages, sur les sentiers douloureux du déracinement, de la perte des êtres aimés, dans les souffrances d'un coeur brisé, dans les tourbillons enivrants de l'amour, et ceux brûlants des souvenirs et des secrets.

Olivia Ruiz a tissé un beau roman de son imagination fertile. Petite-fille de grands-parents exilés de la Guerre d'Espagne, elle est la génération qui a envie de «... savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va », de creuser, de déterrer les secrets de famille, les non-dits.
La commode aux tiroirs de couleurs est un retour dans un passé à la fois sombre et lumineux. Elle est attirante, cette commode, un arc-en-ciel de tiroirs aux petites clefs de métal doré, des "renferme-mémoire". Elle déborde de colère, d'injustice, de joies, de peines, de bonheurs, de doux parfums. Une commode qui raconte ce qu'aurait pu être la vie de son Abuela et celle de sa maman, comme un prolongement de la présence des absentes.
« L'idée de remplir les tiroirs de cette commode de nos vies m'est venue comme une fulgurance. Dès que je me suis retrouvée face à elle, je me suis autorisée à laisser remonter mes souvenirs. [...] Nos couleurs. Chaudes, franches. Je veux que ces femmes si différentes, si vivantes, si complexes qui composent ton arbre généalogique puissent t'inspirer et t'aider à savoir qui tu es, le fruit de quels voyages et de quelles passions. [...] A ton tour d'y faire de la place pour votre futur. »
Un beau roman, touchant, nécessaire aussi.
Merci Olivia Ruiz, merci aussi à votre bonne fée, Olivia de Dieuleveult pour avoir cru en vous, et en vos deux nouvelles, et vous avoir poussée à croire en vous. Merci aussi à Mathias Malzieu si j'ai bien compris ;-)
Une rencontre colorée hier à la Librairie des Abbesses, merci pour ce moment de partage, de lectures et d'échanges, et un invité surprise : des sons de Hard-rock !! Mémorable !
Bravo !

« Se taire et brûler de l'intérieur est la pire des punitions qu'on puisse s'infliger. »
Federico Garcia Lorca

« Le déracinement pour l'être humain est une frustration qui d'une manière ou d'une autre modifie la clarté de son âme. »
Pablo Neruda

« Épuisée par mon chagrin, j'ai soudain la sensation d'être ma grand-mère quatre-vingts ans plus tôt, gravissant les Pyrénées. Grelottante. Perdue. Amputée. Elle de sa terre. Moi de sa présence désormais. »

« Ma grand-mère, depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément. »

« Mieux vaut croire au Père Noël et souffrir d'apprendre son inexistence que de ne pas goûter au plaisir de la rêverie infinie qu'il engendre, non ? »

« C'est si facile de partir quand on ignore que c'est peut-être pour toujours. »

« J'ai compris que toute ma vie serait écrite à l'encre rouge de ces quelques jours. »

« Le ciel s'ouvrait, pour me donner la chance d'inventer un avenir ambitieux. Mais je pouvais suer sang et eau, je restais une paria d'Espagnole qui avait débarqué chez aux avec ses quatre cent mille cousins. Il ne pourrait rien m'arriver de grand. Je survivrais au mieux. Moi, je voulais un peuple. Un peuple face auquel je n'aurais pas honte et qui n'aurait pas honte de moi. »

« Je l'aimais bien, mais je trouvais mes rêves trop grands pour lui. »

« Chaque accord qu'il égrène sans y penser révèle tout ce que j'occulte. Le manque. Le manque mortel. Des miens, de mon pays, de toute cette vie qui n'est plus. Je ne veux pas entendre cette musique, je ne suis pas apte à soigner la petite fille que j'étais, juste à l'enterrer provisoirement pour réussir à vivre. »

« Le souvenir, c'est bien quand il te porte. »

« En vieillissant, tu apprends que les secrets de famille peuvent devenir des gangrènes, vicieuses et parfois indécelables. Ta mère a catégoriquement refusé d'en savoir plus [...] 
- Maman, un secret, c'est fait pour être tu, c'est son essence même. Le révéler, c'est rompre son existence, le faire partir en fumée, et là, la vengeance du secret peut devenir terrible, a-t-elle dit en me souriant. Moi, les secrets, je n'y touche pas. Je leur laisse tranquilles dans leurs cachettes. Je t'assure, Maman, c'est mieux comme ça. »

« C'est vertigineux et merveilleux de sentir naître cela en soi. Donner la vie, c'est prendre un énorme pavé en pleine figure. Le plus beau pavé du monde, lancé du plus bel élan, du plus beau geste...mais en pleine figure tout de même. »

« Qu'il est lourd le silence quand on n'a pas d'outil pour l'anéantir. »

« Pour moi comme pour beaucoup d'immigrés, qui ne sont ni d'ici ni de là-bas, le voyage est une autre résidence, comme la langue est une maison. Le mouvement, chez moi, est un ancrage. Entendre et parler espagnol en revanche, c'est fredonner l'air de ma première berceuse. C'est redevenir l'enfant que j'ai été, c'est être au plus près de ce que je suis. Avant que la vie ne m'esquinte. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l’intrigante commode qui a nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d’une nuit, elle va ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela, dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature franquiste à nos jours.
La commode aux tiroirs de couleurs signe l’entrée en littérature d’Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui entremêle tragédies familiales et tourments de l’Histoire pour nous offrir une fresque romanesque flamboyante sur l’exil.

Éditions JC Lattès, juin 2020
198 pages

« Un premier roman magnifique sur l’exil. Un petit bijou. » Le Parisien

« La chanteuse se révèle être une romancière de talent avec La commode aux tiroirs de couleurs, une fresque familiale émouvante sur l’exil. » Version Femina

« À chaque tiroir qui s’ouvre, c’est comme une voix qui sort, pour conter la destinée de cette femme. Une réussite. » Causette








lundi 25 mai 2020

La femme révélée ★★★★☆ de Gaëlle Nohant

« La quête de liberté de l'exilé volontaire est inséparable 
de sa nostalgie de la terre natale. 
Plus ou moins enfoui dans l'inconscient, 
cet écartèlement dure toute la vie. »
Susha GUPPY, A Girl in Paris

Violet Lee/Eliza Bergman Donneley, photographe américaine, a épousé l'un de ces nababs de l'immobilier qui, par avidité, ont laissé toute morale sur le palier. Pour des raisons que je ne peux dévoiler, elle a dû fuir son pays, pour la France, laissant derrière elle son petit garçon.
Une fuite en avant vers l'inconnu, avec la peur d'être traquée, et un récit qui nous plonge dans le Paris du milieu du siècle dernier, abîmé par la guerre. 
Elle est une femme en fuite, une femme libre, à la recherche d'une nouvelle vie, à la recherche de son indépendance
Mais qui est-elle vraiment ? 
« Mais la vérité, c'est qu'il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s'échapper qu'en détachant des morceaux de soi. »
J'ai déploré quelques longueurs dans la première partie du roman, mais l'histoire passionnante de cette photographe et le suspense installé ont fini par m'embarquer. 
La plume est poétique, enlevée. Un maelström romanesque, garant de quelques heures d'évasion. et d'un bon moment de lecture qui nous fait traverser deux décennies riches en événements historiques. 

« Ce whisky rappellerait à Al Capone le bon vieux temps de la prohibition... Il ravage tout sur son passage et libère ses sanglots. »

« La probité et la vertu sont une façade derrière laquelle s'affairent les ombres. »

« Ici [à Paris], octobre n'a pas les flamboiements de l'été indien. C'est une reddition douce, un engourdissement. La lumière baisse, le vent déshabille les arbres, les matins ressemblent à des lendemains de fête. »

« Fascinée, j'observe les habitués du troquet, ces gueules burinées, sacrifiées, ces yeux qui ont voyagé loin, ces bouches à mi-chemin entre la grimace et le sourire. »

« Pour nous, la guerre demeurait une menace imprécise, elle se déployant loin de nos frontières et de nos vies. Les hommes qui partaient au combat étaient graves et mélancoliques, certains bombaient le torse tels de jeunes coqs. Ceux qui nous revenaient étaient irrémédiablement changés. Ils intercalaient entre eux et nous un silence que personne ne savait briser. Il fallait s'accommoder de ce qu'ils nous tendaient, le reflet tourmenté d'une eau trouble. »

« La vibration infinie du corps réveillé, le cœur dans les rouleaux. »

« Mes clichés sont des gifles dans la lumière crue, je vois le corsage déchiré, la jouissance de salir, les crachats, les insultes. Je vois la peau rétractée de la bête marquée, exposée en place publique. C'est toujours le même regard traqué, la même fièvre. Et cette clameur des propriétaires, ce roulement de tambour des foules sauvages. S'absenter de soi, abandonner aux chiens sa chair expiatoire. Se perdre dans ces ténèbres qui vous recrachent en morceaux. »

« Vous n'aviez d'yeux que pour lui, mais vous n'êtes pas allée au bout de votre audace. Un photographe ne peut s'encombrer de politesse. Il faut aller chercher l'image. »

« Un large sourire lui fendait les yeux. »

« Je m'interroge sur le fait qu'ont les hommes de se fabriquer des inférieurs, sous toutes les latitudes. »

« ...c'est lorsque nous avons réalisé notre impuissance que nous devenons vraiment libres. »

« Dans ses yeux, je lisais la perplexité et quelque chose qui ressemblait à de la tristesse. Sa belle chevelure aile de corbeau avait blanchi, son visage s'était asséché mais c'était bien lui sous la barbe et la moustache, aussi élégant qu'autrefois, et mon coeur s'est serré de joie empêchée, comme si on me fermait le jardin de l'enfance. »

« - Mais Robert, ces gens faisaient la grève ? Ils ont l'air si joyeux ! Dans mon pays, les grèves sont si dures... La police charge les grévistes. Souvent, il y a des morts. 
- Toute la France était en grève, m'a-t-il répondu. C'était pendant le Front populaire. Y avait d'la joie, comme dans la chanson de Charles Trenet, et de l'espoir... Je suis fier d'avoir été là pour en graver la trace. Mais assez parlé de moi. Ces portraits de Rosa m'impressionnent, ils sonnent juste. Vous avez un regard, un instinct. En fait, vous avez quelque chose de plus rare, qui touche à l'humanité. Il faut aimer Rosa pour nous la dévoiler. »

« - [...] si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser. Et surtout, si tu es mon inférieure, je peux te payer à bas prix, ou ne pas te payer du tout. Je peux te voler ta terre et décréter que c'est pour ton bien. Je peux te tuer sans grand préjudice. Admettre que les hommes sont égaux mettrait l'équilibre du monde en péril. Il y a trop d'intérêts en jeu, depuis trop longtemps. 
- Donc pour toi, c'est sans espoir ? 
- Malheureusement oui. Notre prospérité repose sur l'injustice, il faut composer avec ça [...]. »

« Parce que l'homme est un géant, devenu une bête sauvage. Et c'est une dimension de l'horreur. Parce que nous avons un président qui était un géant, et qui s'est transformé en bête sauvage. Et dans le monde entier, d'autres leaders ont suivi le même chemin ; il y a une bestialité dans la moelle de ce siècle, constatait au micro l'écrivain Norman Mailer, et sa voix grave et triste, démultipliée par l'écho, tremblait dans la flamme des bougies. »

« Cette majorité silencieuse vient d'élire Richard Nixon. Elle ne supporte plus de voir les rues envahies par les Noirs, les femmes, les hippies et les étudiants. Elle ne veut plus entendre parler de revendications, de droits civiques, de contestation de l'ordre établi, de libération des femmes ou de Black Power. Elle préfère envoyer ses enfants au Vietnam et les pleurer sous la bannière étoilée que de questionner la légitimité de la guerre. Plus que tout, elle vit dans la crainte qu'on lui vole le peu qu'elle possède. »

Quatrième de couverture

Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre ?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil ? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens ? Et comment, surtout, se pardonner d’être partie ?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

Éditions Grasset, janvier 2020
382 pages

vendredi 15 mai 2020

Le Cri des oiseaux fous ★★★★☆ de Dany Laferrière

Une nuit à déambuler dans les pas de Marcus rongé par le doute, la tristesse et la colère, dans les rues de Port-au-Prince, alors qu'il vient d'apprendre la mort de son ami Gasner, un jeune journaliste, un peu trop fougueux peut-être et que les dangers peuvent venir de partout dans cette ville. Dans cette dictature ubuesque, la mort est souvent le prix à payer pour vouloir que les gens soient bien informés de ce qui se passe dans leur pays
Marcus est un rêveur dans un pays où l'on n'aime pas les rêveurs. Il refuse la fatalité, refuse de se limiter à discuter de la dictature et du pouvoir qui ne s'intéresse qu'à sa survie, ne veut pas attendre la fin du régime pour vivre. « Je m'agenouillerai devant aucun dieu. Je suis un prince sans terre ni couronne. Ma vie se passe maintenant. » Marcus est certainement sur la liste des hommes à abattre, alors il lui reste une dernière nuit avant la fuite, avant l'exil incontournable. Papa Doc avait chassé son père, Baby Doc le chasse à son tour. 
Une nuit pour nous délivrer ses pensées, ses frustrations, il nous confie ses envies, ses idées, ses lubies ; nous sommes dans sa tête, dans ses émotions, dans son coeur, dans ses rêves. Au fur et à mesure que la nuit avance, ce sentiment d'injustice qui ronge Marcus nous gagne, nous happe, nous emprisonne. Les bassesses du pouvoir, l'absence de libertés, de droits, d’humanité nous sautent au visage, et une envie de révolte nous saisit. 

Merci Monsieur Laferrière. Comme j'ai aimé le paragraphe sur les mots ! Votre livre est riche d'enseignement. Puisse la situation en Haïti devenir moins chaotique. Il serait temps que l'état d'Haïti devienne un état de Droit. Droit aux libertés fondamentales et à la justice sociale. Droit de vivre sereinement et librement.

« Les gens causent, comme toujours, des mêmes problèmes dans tous les taxis de Port-au-Prince. Le prix exorbitant du riz, le prix élevé des médicaments périmés, le prix incroyable du loyer, le prix absurde de l'électricité. Prix, prix,prix,prix. L'argent, l'argent, l'argent, l'argent. Le chômage, le chômage, le chômage. Quelle vie ! Personne ne dit un mot à propos de la grève de Ciment d'Haïti. Ce serait dangereux d'en parler avec des inconnus. La presse en parle très peu, d'ailleurs. Marcus le fait régulièrement dans son journal de treize heures. Et Gasner, qui couvrait jusqu'à ce matin la grève pour notre hebdomadaire. La semaine dernière, il s'était fait photographier avec les grévistes devant la grille d'entrée de l'usine, ce qui avait provoqué la colère de Marcus. « Ce n'est pas du journalisme, c'est du militantisme », lui avait lancé Marcus. Ce à quoi Gasner avait répondu qu'il n'a jamais prétendu faire du journalisme dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur. » 

« J'analyse sans arrêt les gens, il est vrai, mais je porte rarement un jugement définitif sur eux. Sus-je lâche ? Peut-être, mais je sais aussi que je suis capable de grande colère en présence de ce que je pense être une injustice. Je déteste l'ironie, le sarcasme, ou qu'on se moque des gens dans leur dos. Ce trait de caractère, je le teins de ma grand-mère. Pour elle, c'est simple : tout ce qui se fait dans la lumière est un acte de courage, et ce qui se fait dans l'obscurité ne peut être que de la lâcheté. »

« ON TUE DANS CE PAYS. Ça me frustre énormément de ne pas pouvoir emprunter le si joyeux chemin de la frivolité, simplement parce que je suis né dans un pays du tiers-monde gangrené par la dictature. [...] Chez nous, il n'y a qu'une section dans tous les journaux : la politique. Et la politique n'a qu'une seule adresse : le Palais national. »

«  Ce ne sont pas les gens qui subissent une dictature qui devraient la combattre (les affamés et les torturés qui viennent tout juste de sortir de prison.) On devrait charger d'un tel boulot des troupes fraîches de gens qui n'ont jamais connu la torture, la prison, la mystification, la faim, l'angoisse...  »

« Dans un pays riche, le théâtre n'est que du théâtre, le cinéma est avant tout un divertissement, la littérature peut servir à faire rêver. Ici, tout doit servir à conforter le dictateur dans son fauteuil ou à le déstabiliser. La politique est le but de toute chose. »

« Ce que j'aime, c'est écrire. Rendre une ambiance avec des mots. Faire vivre une situation avec des phrases. Je suis fou de mot. J'ai un cahier plein de mots rutilants (mais les plus beaux sont les plus simples). Leur sens se trouve caché dans leur musique. Des mots comme lune, mer, ciel, jaune ou coeur. J'aime le mot étincelle, qui me fait penser à une pluie d'étoiles. Et tout de suite mon enfance m'éclate à la tête. [...] Certains mots, même quand on ne les emploie plus, aiment rester dans l'air à flotter, attendant qu'un facétieux les attrape. J'aime surtout les mots simples  que les gens emploient souvent. Des mots qui aiment se retrouver dans une bouche pour se faire manger, broyer, dévorer, mastiquer. Des mots bien domestiqués.Il m'arrive de prendre un de ces mots, un mot constamment utilisé par tout le monde, un mot qui a roulé sa bosse dans toutes les bouches ( des bouches édentées de vieux grincheux, des bouches parfumées d'enfants, des bouches affamées de pauvres ou arrogantes de riches) et de me concentrer dessus jusqu'à ce qu'il devienne tout neuf. Comme un sou. Tiens, le mot sou par exemple. Trois lettres seulement et tu achètes ce que tu veux avec, enfin ce qui est achetable, car rien de ce qui a une vraie valeur n'est achetable (la mer, le ciel, la lune, la couleur jaune ou le coeur). Faut quand même pas cracher sur le mot sou. Ce mot j'aime l'avoir dans ma poche. Je garde secrètement mon cahier noir parce que les gens que je côtoie ne comprendraient pas la passion naturelle que j'ai pour les mots. Un tel luxe pourrait les effrayer. Ils comprennent bien la passion du pouvoir, de la politique ou de l'argent. [...] J'allais oublier le mot café. Le mot fondamental de mon enfance. Son odeur m'habite. Tous mes amis se battent, avec raison, contre le pouvoir, tandis que moi (un chasseur de mots), j'ai l'impression de flotter comme une feuille légère et étourdie sur une mer de sang et de boue. »

« C'est une histoire sans fin. On tue un opposant et un autre arrive à toute vitesse. Il faut quand même en tuer quelques-uns, se dit-il, si on veut qu'ils sachent qui est le maître ici. C'est une question d'éducation. C'est ainsi qu'on éduque un peuple. En tout cas, ce peuple-ci. »

« Je connais le chaud. Le froid n'est peut-être pas simplement l'opposé du chaud. Je suis ce tiède, dans tous les sens du terme, pris entre le feu du Sud et la glace du Nord. N'y a-t-il pas toujours, et cela, n'importe où, de souterraines tragédies personnelles ? Toute tragédie n'est-elle pas forcément personnelle, même quand elle devient un drame collectif ? [...] La chose intime devient une affaire publique dans un pays où la mort est la chasse gardée du pouvoir. »

« Il y a la prison de Papa Doc, mais il y a la prison des mères. Papa Doc jette les pères en prison. Les mères gardent les files à la maison en les gavant de nourriture. Cela fait de gros fils dégriffés. Nos rivaux en la matière, ce sont le chats de vieilles. »

« Elle avait perdu son mari. Moi, j'avais perdu mon père. Deux peines différentes. Deux souffrances différentes. Pour remplacer mon père, il ne lui suffisait pas de doubler son amour pour moi. Je ne veux pas deux amours dans une seule enveloppe. L'amour est un. Quand il est double, ce n'est plus de l'amour, c'est de la monstruosité. Comme deux coeurs dans une seule poitrine. On ne peut pas doubler l'amour. Ce la devient morbide. »

« [...] je suis éclectique en amour comme en amitié. Je n'arrive pas à rester confiné en un seul genre, une seule classe sociale, un seul combat ou, surtout, un seul mode de pensée. »

« [...] je ne peux me résoudre à croire qu'on puisse être un délateur de naissance. Il doit y avoir des circonstances qui permettent la germination de certaines qualités, comme de certains défauts. La délation est l'acte humain le plus vil. Le délateur est le seul criminel qui n'affronte pas, même de dos , sa victime. Un monstre lâche. »

« Le temps est une convention. La preuve : le temps de la douleur n'a pas la même durée que celui de la jouissance. On espère abréger l'un, on aimerait faire durer l'autre. L'un nous paraît toujours trop long ; l'autre, trop court. »

« Ma dernière image de Port-au-Prince, avant d'arriver à l'aéroport, est l'essence de cette ville, capitale du faux-semblant et de l'apparence trompeuse : un pseudo-tonton macoute, qui est peut-être un vrai, faisant la cour à une pseudo-collégienne, qui est en fait une vraie prostituée. »

Quatrième de couverture

« Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n’est plus là. »

Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d’être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s’enclenche la mécanique de l’exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui.
De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l’on parle d’amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra – « l’une pour le corps, l’autre pour le cœur » –, les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince…
« Cette nuit, je saurai tout de la vie. »

Éditions Zulma, janvier 2015
313 pages