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lundi 24 mai 2021

Au péril de la mer ★★★★☆ de Dominique Fortier

Dominique Fortier m'a enchantée par son écriture poétique
Elle a su me captiver avec ce roman à la construction originale : le Mont-Saint-Michel y apparaît comme un trait d'union entre deux histoires séparées de plus de cinq siècles. Au XVème siècle, Eloi, un portraitiste, rejoint le Mont-Saint -Michel pour apaiser sa peine suite au décès soudain de son amante. Cinq cents ans plus tard, une jeune maman, écrivain, tente de trouver l'inspiration dans l'enceinte du Mont. 
D'une époque à l'autre, ce sont deux récits de vies plus ou moins écorchées qui prennent forme, dans lesquels s'invitent un soupçon de fantastique et, surtout, le pouvoir des mots et de la littérature. Ces pages abritent aussi l'Histoire du Mont-Saint-Michel. On sent le travail de recherche et la passion de l'auteure pour ce Mont. Elle est passionnante. 
S'il a su me captiver, ce roman à deux voies, a su aussi me perdre à l'instar du pèlerin qui se perd dans le dédale des impasses et ruelles du Mont. Il m'a parfois manqué de liant entre les chapitres et pourtant, au gré des pages et des marées, et malgré les incursions dans le domaine de la religion que je n'affectionne pas particulièrement, ce texte m'a happée. 
Un livre très érudit ; j'ai ressenti beaucoup d'admiration pour l'auteure en refermant ce livre. Un opus qui s'apparente davantage à un essai par moment ; il vaut mieux le savoir si vous décidez d'ouvrir ce livre. On apprend beaucoup, il est très fouillé, mais si vous cherchez une intrigue palpitante alors il vaut mieux, à mon avis, remettre cette lecture à plus tard, ou passer votre chemin. 
J'ai découvert l'auteure avec "La porte du ciel", un superbe conte sur les inégalités raciales aux Etats-Unis. J'ai maintenant hâte d'ouvrir "Les villes de papier".  

« J'ai passé vingt-cinq ans sans le revoir. Quand le temps est venu d'y retourner, j'ai commencé par suggérer que nous n'y allions pas : nous avions peu de temps avant de rentrer à Paris ; on annonçait de la pluie ; il y aurait sans doute des hordes de touristes. En vérité, j'avais peur de le trouver diminué, comme on trouve diminués les lieux de son enfance chaque fois que l'on y revient, ce qui signifie de deux choses l'une : ou bien ils ne nous étaient apparus grands que parce que nos yeux étaient petits, ou bien nous avions perdu en route la faculté d'être ébloui, deux constatations également accablantes. Mais il n'avait pas changé, et moi non plus. »

« Avant le VIIème siècle, il n'y avait pas même de Mont-Saint-Michel ; l'îlot rocheux où se dresse aujourd'hui l'abbaye était connu sous le nom de « Mont-Tombe » - deux fois mont, donc, puisqu'il semblerait que ce tombe ne désigne pas une sépulture, mais une simple éminence. »

« Il y avait dans le coeur de cet homme un chagrin si profond que la baie ne suffisait pas à le contenir. 
Il n'avait pas la foi, mais l'église ne lui en tenait pas rigueur. Il est des peines tellement grandes qu'elles vous dispensent de croire. Étendu sur les dalles, bras écartés, Éloi était lui-même une croix. »

« Au fond, le Mont-Saint-Michel n'abrite pas une abbaye, mais une dizaine, ou même plus, certaines disparues, des abbayes fantômes dont le bâtiment actuel continue de porter l'empreinte comme en creux, d'autres constructions modifiées au fil des siècles, le tout abouché et ajointé tant bien que mal. Murs éventrés, voûtes écroulées, plafonds incendiés, tours rasées, passages comblés, escaliers condamnés, clochers abattus, reconstruits, tombés en ruine ; semblable à un manuscrit dix fois gratté et qui porterait des bribes d'histoires, des traces de griffures et des caractères illisibles, le Mont-Saint-Michel est un immense palimpseste de pierre. »

« Ce n'est sans doute pas par hasard que l'on emploie maintenant le même mot pour parler de celui qui embrasse une religion et de celui qui, dans un mariage ou une union, reste constant et ne va pas chercher à aimer ailleurs : fidèle. Dans les deux cas, foi et confiance entrent à parts égales. »

« Plus que des maisons de pierre et de bois, nous habitons d'abord des cabanes de mots, tremblantes et pleines de jour. On dit je t'aime pour se réchauffer ; on dit orange, et l'on sent ses doigts ; on dit il pleut pour le plaisir de rester à l'intérieur, pelotonné près de la lumière du mot livre. (Livre, qui vient de liber : la partie vivante de l'écorce d'un arbre, comme aussi liberté.) 
Bien sûr le monde est là, les choses existent, mais on peut toujours les changer ou les faire disparaître en un claquement de doigts ; en disant je ne t'aime plus. Ou je crois. »

« Mon temps autrefois m'appartenait entièrement, et aux livres. Aujourd'hui, chaque minute consacrée à lire ou à écrire est une minute que je ne passe pas avec ma fille ; l'écriture s'accompagne désormais d'une hâte et d'une culpabilité détestables. C'est du temps que je lui dérobe, que je ne retrouverai pas, que j'aurais dû lui consacrer et que je n'aurai jamais passé avec elle. Depuis sa naissance, je me prends à penser au futur antérieur et au conditionnel passé, des temps compliqués qui sont le signe qu'on considère les choses sous un point de vue autre que celui depuis lequel on parle normalement : demain vu comme passé, hier comme possibilité. »

« Parce que pour être capable de lire les bons il faut parfois avoir lu ceux qu'on dit méchants. Les livres se parlent entre eux avant de nous parler à nous. »

« Selon le Trésor de la langue française, le verbe enceindre désigne le fait d'« entourer, contenir dans certaines limites ». Or, à l'évidence, la femme enceinte n'est pas entourée ni contenue, c'est en fait le contraire : elle est elle-même le contenant. 
J'ai fini par résoudre la difficulté le jour où j'ai compris que le mot enceinte ne devait pas être entendu comme un adjectif, mais comme un substantif. Une femme-enceinte, c'est une femme qui est non pas enceinte en quelque choses, mais qui forme elle-même une enceinte. Une femme-cloître. »

« [...] il faut en effet une grande sagesse pour savoir non seulement lire, mais écrire dans le grand livre de la nature. »

« Cette abbaye ne représente pas la même chose aujourd'hui qu'il y a mille ans, c'est une évidence. Mais que ressentait-on à l'intérieur de ces murs en l'an de grâce 1015, ou 1515 ? Que ressentait-on hors de ces murs ? Longtemps, j'ai craint d'être incapable d'écrire un livre qui se déroule à une époque où l'on ne connaissait pas la pomme de terre. Ce n'était pas métaphorique ; je ne voulais pas dire un monde où l'Amérique n'existait pas encore, mais vraiment un monde où l'on n'avait jamais goûté à une pomme de terre. [...]
Le plus difficile, en essayant d'écrire le passé, ce n'est pas de tenter de retrouver la science, la foi ou les légendes perdues, de faire ressurgir les gargouilles et les tailleurs de pierre ; c'est d'oublier le monde tel qu'on le connaît ; c'est, dans ce monde d'aujourd'hui, d'effacer tout ce qui n'était pas encore, tout ce qui existait mais échappait à la vue ou à l'entendement. Comment se priver de la moitié de ce que l'on connaît sans tout à coup avoir l'impression de devenir à moitié sourd et à demi aveugle ? Comment oublier l'odeur du tabac, le goût du chocolat et le rouge de la tomate, comment ne pas voir sur toutes les tables un trou en forme de pomme de terre ? »

« Ce jour-là, la lumière s'était éteinte. Le jour était devenu la nuit, la nuit était devenue de la cendre. »

« Il y a des hommes qui ont une pierre à la place du coeur, j'en connais et je m'en garde. Mais d'autres ont un coeur à la place de la cervelle, et cela ne vaut pas mieux. »

« Étrange renversement, du cloître à la prison, tous deux lieux d'enfermement, le premier volontaire, le second forcé. Il y a entre ces deux types de confinement la même différence qu'entre un mariage d'amour et un viol. D'un côté le don, de l'autre le vol. »
« Quelquefois, point n'est besoin de croire, il suffit de continuer à marcher. »

« On ne devient pas moine au XVème siècle pour les mêmes raisons qui font qu'on entre dans les ordres aujourd'hui. La décision avait à l'époque un caractère social, culturel, économique et politique, alors qu'elle procède maintenant essentiellement d'un choix personnel. Jadis, les cadets de famille qui savaient qu'ils ne recevraient pas d'héritage, et dont les aînés avaient pris les armes pour se mettre au service de leur roi, de leur duc ou de leur seigneur, se faisaient religieux. C'était en outre un moyen comme un autre de vivre confortablement en exerçant une influence parfois importante, tout en gagnant son ciel et, le cas échéant, celui de ses proches - épouses et enfants y compris, car il arrivait que les voeux de chasteté et de pauvreté fussent entendus dans une acceptation plutôt large. »

« Il ne nous suffit point d'apprendre, de savoir et de croire. Il nous faut encore inventer.  »
« Le Mont deux fois par jour est une île. Le reste du temps, c'est un morceau de terre mal rattaché au continent, comme s'il avait pour mission de nous rappeler que tous les liens sont fragiles et éphémères. On n'est jamais si seul ni si entouré qu'on veut bien le croire. »

« Dans les yeux de l'enfant brillait le reflet de ces créatures inventées pour lui. Anna avait raison quand elle s'obstinait à broder ses méduses et ses licornes. L'espace d'une seconde, je l'avais retrouvée, en même temps qu'une raison de faire : montrer ce qui n'existe pas. On ne donne jamais que ce qui nous manque. »

Quatrième de couverture

Aux belles heures de sa bibliothèque, le Mont-Saint-Michel était connu comme la Cité des livres. C’est là, entre les murs gris de l’abbaye, que, au XVe siècle, un peintre pleura un amour incandescent qui le hanta à jamais et c’est là qu’il découvrit, envoûté par les enluminures, la beauté du métier de copiste. C’est également là, entre ciel et mer, que cinq cents ans plus tard une romancière viendra chercher l’inspiration. Est-il encore possible d'écrire quand on vient de donner la vie ?
Dans ce lieu si emblématique, leurs destins se croisent malgré les siècles qui les séparent.
À la fois roman et carnet d’écriture, Au péril de la mer est un fabuleux hommage aux livres et à ceux qui les font.

« Une dentelle d’eau, d’encre et de pierre dont on ne veut perdre aucun fil. » - L’Actualité
« L’écriture de Dominique Fortier est portée par une langue riche, belle et évocatrice. » - La Presse

Éditions Les Escales, janvier 2019
191 pages
Prix Littéraire du Gouverneur général 2016

dimanche 22 janvier 2017

La porte du ciel**** de Dominique Fortier


Éditions Les Escales, Domaine français, janvier 2017
253 pages


Quatrième de couverture


Au coeur de la Louisiane et de ses plantations de coton, deux fillettes grandissent ensemble. Tout les oppose. Eleanor est blanche, fille de médecin ; Eve est mulâtre, fille d'esclave. Elles sont l'ombre l'une de l'autre, soumises à un destin qu'aucune des deux n'a choisi. Dans leur vie, il y aura des murmures, des désirs interdits, des chemins de traverse. Tout près, surtout, il y aura la clameur d'une guerre où des hommes affrontent leurs frères sous deux bannières étoilées.
Plus loin, dans l'Alabama, des femmes passent leur vie à coudre. Elles assemblent des bouts de tissu, Pénélopes modernes qui attendent le retour des maris, des pères, des fils partis combattre. Leurs courtepointes sont à l'image des Etats-Unis : un ensemble de morceaux tenus par un fil – celui de la couture, celui de l'écriture.
Entre rêve et histoire, Dominique Fortier dépeint une Amérique de légende qui se déchire pour mieux s'inventer et pose avec force la question de la liberté.

Découvrez, ici, les courtepointes décrites dans La Porte du Ciel

Mon avis ★★★★☆


[...] il est un autre moyen de sortir d'un labyrinthe :
c'est d'inventer soi-même le chemin au fur et à mesure,
jusqu'à la sortie, que l'on invente aussi.

Tout d''abord un grand merci à Babelio et Les Éditions des Escales, Domaine français, de m'avoir permis de découvrir cette auteure, une très belle rencontre que je ne suis pas prête d'oublier.
Je remercie aussi tout particulièrement Caroline Legrand, directrice littéraire pour le Domaine français des Escales, que j'ai eu la chance de rencontrer, une personne passionnante et passionnée, qui fait un travail remarquable, et qui pour nous déniche de belles pépites. Une édition que je vais suivre assurément.
La ségrégation raciale est au coeur de ce roman, l'auteure nous plonge dans l'Histoire traumatisante de l'Ouest aux Etats-Unis, confrontée à une guerre civile ô combien meurtrière et qui voit émerger des organisations secrètes comme celles du KKK. Elle revient sur les traumatismes de cette guerre «Ceux qui partent ne reviennent jamais, même quand ils reviennent», décrit les injustices faites aux gens de couleur. «Mais vous n'ignorez pas que ces gens se tiennent entre eux. Qui iriez-vous croire ?» 
L'écriture est belle, poétique, emplie d'espoir, comme une invitation au partage. Un espoir incarné notamment par le personnage du Père Louis, qui nous transmet une très belle leçon de vie. 
L'histoire est conçue comme un patchwork, telle une courtepointe (les fameuses courtepointes, qui occupent une grande place dans ce récit); défilent devant nos yeux des bouts de vie, des morceaux d'événements, s'imbriquant entre eux, et qui, humblement, avec délicatesse, intimement, nous transportent, nous donnent à comprendre et à ressentir l'atmosphère de l'époque; c'est sur le chemin de la liberté que nous évoluons, sans en avoir pleinement conscience. 
«La liberté, mon fils, ce n'est peut-être pas aussi important qu'on le dit. Regarde ce que les Blancs, qui l'ont depuis toujours, ont trouvé à en faire.»
Une guerre civile qui résonne tant encore de nos jours, indéfiniment ...
Permettez-moi de répondre à votre question par une autre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ?
Laissez-vous tenter par ce récit, venez côtoyer ces personnages hauts en couleur, tel le père Louis, Eve, Eleanor ou encore ce petit bonhomme, doux et rêveur, qui à sa façon, contribuera à la construction de la maison de Dieu, une maison pour tous.
Un très beau récit, empreint d'humanité. Merci Dominique Fortier.

«On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un. Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil, ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.
Dans certaines villes, les volontaires se pressaient pour rejoindre les rangs de l'Union que la Confédération, s'étirant en deux longues files d'un côté et de l'autre d'une même rue, frères, cousins, voisins se saluant de la main avant de prendre les armes les uns contre les autres
«Est-ce que ce sont des Noirs ou des Blancs ?
- Ce sont des esclaves», lui avait répondu le jeune homme le plus naturellement du monde.
Le Nègre bien sûr est fait pour travailler : il n'est besoin que de le regarder pour s'en convaincre. Qui peut dire qu'il n'est pas plus heureux ainsi que livré à une liberté dont il ne saurait que faire ? Rendez sa liberté à un mouton de votre troupeau, et il reviendra en bêlant à la bergerie, s'il ne va pas se casser le cou au bas d'une falaise. Dieu a voulu les brebis protégées par le berger et l'esclave protégé par son maître. Personne n'a le droit de nous empêcher d'exercer Sa volonté, et si le Nord prétend nous spoiler de la sorte, nous le quitterons sans regret comme on doit savoir couper un membre gangrené pour éviter que la maladie ne gagne le reste de l'organisme!
Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, quand les canons se seront tus, le temps va s'arrêter sur les berges du lent cours d'eau, il va s'allonger dans l'herbe, s'assoupir et faire le même rêve pendant des générations au cours desquelles les femmes montreront en silence à coudre à leurs filles de curieuses courtepointes que personne ne verra, toutes différentes et toutes mystérieusement apparentées, uniques et soeurs. À même les restes de la vie quotidienne, elles tailleront des morceaux de ciel, échafauderont des maisons, dessineront des labyrinthes pour assembler des ouvrages dont chacun est un miracle.
Ce mot de «liberté» et ses frères - «égalité», «émancipation», «union» - étaient des osselets qu'on secoue dans sa main avant de les jeter par terre, où ils forment des amoncellements précaires. La bouche qui y mordait n'était point rassasiée; ils ne protégeaient ni de la pluie, ni du soleil, ni à plus forte raison du fouet ou de la guerre.

Des hommes à Philadelphie s'étaient rassemblés pour déclarer leur indépendance, ils avaient couché sur le papier ces mots disant que les hommes avaient été créés égaux et que chacun avait le droit de chercher le bonheur, et puis ils étaient rentrés chez eux, où il faisait bon auprès de leurs femmes et de leurs enfants. Les mots étaient restés là.»
L'agneau végétal de Tartarie
«On a cru au Moyen-Âge que c'est de là que venait le coton.
«On aurait dit que la tige de la plante formait un long ombilic qui venait se ficher tout droit dans le ventre de l'animal, lequel, ses quatre pattes pendant dans le vide, avait l'air un peu étonné avec une minutie et un souci du détail tels qu'on en voit dans les ouvrages scientifiques les plus sérieux.
[...] Comment avait-on pu être assez bête pour croire que le coton venait d'un animal ? Comment, surtout, avait-on pu imaginer d'assembler des choses aussi dissemblables en une union contre nature ? [...] Des races différentes. «Il n'y a pas de limite à ce que l'esprit humain peut inventer.[...] Pour le meilleur et pour le pire.» »