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samedi 24 octobre 2026

Bivouac ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

« Nous ne défendons pas la Nature.
Nous sommes la Nature qui se défend. »

Cette phrase en exergue 💚

Avec Raphaëlle, Anouk et une poignée d'écoguerriers, Gabrielle Filteau-Chiba nous entraîne dans les forêts du Québec, là où un projet d'oléoduc menace des arbres centenaires et tout un écosystème. Ils s'installent dans un bivouac, zone libre et fragile, pour tenter d'empêcher les machines d'entrer.

Bivouac, un roman militant donc. Mais pas que...
C'est aussi un roman sur le vivant. Sur la beauté qui nous relie au monde et que nous ne savons plus toujours regarder. Sur ces forêts, ces fleurs, ces oiseaux, ces animaux qui deviennent peu à peu les compagnons d'une lutte dont l'urgence ne cesse de grandir.

C'est aussi un roman sur l'engagement et ce qu'il fait à ceux qui choisissent de ne plus détourner le regard.
« L'activisme vampirise », écrit Gabrielle Filteau-Chiba. Il prend toute la place, éloigne de la vie d'avant, bouleverse les certitudes et finit parfois par faire vaciller les frontières entre le bien et le mal, entre résistance et violence.

Car jusqu'où peut-on aller pour protéger ce que l'on aime ?

Le roman ne donne pas de réponse simple. Il montre la fatigue, la peur, les blessures, la culpabilité, l'écoanxiété. Mais aussi la force du collectif, la solidarité, l'amour et cette conviction que tant que nous nous battons, il reste une possibilité d'agir.

Tout cela s'incarne aussi dans la langue. Fougueuse, charnelle, parfois brutale, souvent traversée par la poésie du territoire. Une langue qui sait aussi bien faire entendre la colère que s'attarder sur une fleur sauvage ou le vol des outardes.
« On a tous besoin de se nourrir de beauté et de se laisser bercer par les mots du territoire. »
Cette beauté qui n'est jamais décorative. Parce qu'elle est précisément ce que nous risquons de perdre.

Une lecture nécessaire, oui. Pour bousculer nos consciences. Pour entendre celles et ceux qui alertent depuis longtemps. Pour regarder autrement ce que nous appelons encore « la Nature », comme si nous pouvions nous tenir à distance d'elle.

Ces réflexions ont résonné cette semaine, lors de ma rencontre avec Erling Kagge à la Maison de la Norvège, à l’occasion du lancement de son livre Pôle Nord, aux éditions Paulsen. Il y a partagé ces mots : « L’humanité se sent supérieure à la Nature, et c’est une grande erreur pour elle. »

Car si nous sommes la Nature qui se défend, alors ce que nous détruisons autour de nous, c’est aussi une part de nous-mêmes.

En exergue
« Nous ne défendons pas la Nature.
Nous sommes la Nature qui se défend. »
- Leitmotiv écologiste rendu célèbre par la RESISTENCIA INDÍGENA (traduction libre)

Bivouac : n. m. du suisse allemand Biwacht, « garde supplémentaire de nuit », installation provisoire en plein air de troupes en campagne. 

« On voulait se battre pour tous ceux qui nous conseillaient de détourner le regard de ce qui dérange, riant de nos idéaux soi-disant incompatibles avec la sacro-sainte croissance économique. Nous étions convaincus qu'il suffisait d'une étincelle pour les réveiller.
C'est plus dur que ça, finalement. »

« Notre Terre est en feu, mais ça leur importe moins que la fructification de leur pension. Les dérèglements climatiques engendrent des tempêtes monstres, comme cette vague de froid qui me scie les bras. L'écolo en moi me pousse à croire que je n'ai pas fini de servir la cause, que je dois continuer de marcher, qu'il faut que je m'en sorte, quitte à perdre quelques doigts. L'autre voix de ma conscience fait contrepoids, soufflant à mon oreille: T'es pas fatigué de te battre, de te mettre tout le monde à dos, de porter tout ce poids sur tes épaules ? On en a vu d'autres, hein, Cowboy ? On n'est pas faits en chocolat.
Bientôt, il fera noir comme dans le cul d'un ours. La fatigue telle une chape de plomb de plus en plus lourde sur mes épaules, je combats l'envie de me coucher par terre. Qu'il serait bon de me laisser aller dans la neige et le sommeil rien qu'un peu.
J'allume mon GPS. C'est là ou c'est jamais. Bip bip bip. Mes coordonnées. Bingo. Le point de rendez-vous, par là. La pile chargée à 97%. J'arrête de mourir. Je vais pouvoir me sortir vivant du bois.
Déesse soit louée. »

« Nous comptons sur la couverture médiatique des procès pour diffuser largement notre message. Il est fondamental que l'opinion publique soit de notre côté afin de réussir à sensibiliser et à rassembler une masse critique de citoyens autour d'un projet collectif: assoiffer le capitalisme en réduisant notre consommation au maximum et en occupant le territoire convoité par les pétrolières et les forestières. Le but ? Que les gens comprennent la nécessité de militer, de sorte que le politique entende enfin la science, et l'urgence de changer le cap de notre Titanic. »

« Mes yeux parcourent les murs tapissés de cartes et d'images. On dirait une classe de géographie ou de foresterie. Les vitres côté stationnement sont recouvertes d'une membrane plastique qui laisse pénétrer une lumière mielleuse. On ne discerne des arbres dehors que leurs jeux d'ombres, leur masse sombre. Tout au fond, une ardoise noire, où les gestes circulaires pour effacer la craie ont formé des nuages. Au centre, fraîchement notée, cette citation que je connais :

Ce qui amène le triomphe des révolutions, c'est moins peut-être l'habileté des meneurs 
que les fautes, la maladresse ou les crimes 
des gouvernements.
- HORACE PAULÉUS SANNON »

« À la volée, j'étudie les feuilles épinglées aux murs. Je reconnais certains visages sur les coupures de journaux, qui me rappellent des missions précédentes. Les grandes luttes anticapitalistes de notre ère. Les figures de proue des mouvements de justice sociale et climatique. Des organigrammes liant des lobbyistes aux élus, des présidents aux chambres de commerce, des chaires d'université aux pharmacos. Autant de stratégies d'abus de pouvoir souillant l'environnement, asservissant les gens. Je ne peux m'empêcher de sourire en lisant sur un carton blanc, au mur :

Le public préfere les opprimés aux autorités. Brandissez vos faiblesses, elles vous protégeront.
Lorsque les autorités auront recours à la violence, 
elles briseront le lien de confiance 
entre le citoyen et son gouvernement. »

« L'activisme vampirise - il prend toute la place, car il fait sens. Et puis, les secrets supposent une certaine aliénation. Je pourrais reprendre ma vie d'avant, celle où j'avais le temps de peindre toute la nuit, de rejoindre les amis autour d'un verre et de bruncher le dimanche avec mon père et ma mère. Mais le fossé s'est trop creusé. Il me semble insensé et carrément égoïste de baisser les bras maintenant. Marius m'a fait la promesse solennelle dès nos débuts que je pourrais redevenir l'homme d'avant, si c'est ce que je veux vraiment. Mais plus rien n'est comme avant ! Et quel serait le sens de ma vie, sans la gratification immense de déjouer les pollueurs, sans les précieux moments passés dans des forêts anciennes, et intactes grâce à nos efforts ? Oui, ça vaut le coup d'être toujours sur le qui-vive, d'exister à la dérobée. »

« Face à la destruction de son habitat, le peuple a un devoir d'opposition. »

« J'pense que tous les êtres sensibles ressentent la souffrance de la Terre. C'est la maladie de notre génération, l'écoanxiété. Et j'espère qu'elle est contagieuse, cette peur, cette angoisse-là, parce qu'il faut agir. Pis ça presse. »

« Il me prend par le bras et me guide jusqu'à son véhicule, dont le hayon arrière est grand ouvert. Sa paume est chaude. Il ne lâche pas ma main.
On s'assoit parmi l'équipement, de part et d'autre d'une boîte en carton remplie de brochures aux vraies couleurs des projets pétroliers : noir, brun et rouge.
Ça me fait penser à cette phrase de Taqawan...

Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains.

Car oui, les minières et pétrolières et gazières et forestières qui éventrent les territoires sauvages ont du sang sur les mains. Nous avons oublié d'où nous venons, pour les laisser faire. Nous sommes les fils et les filles de colons accueillis chez les Premières Nations. »

« À l'orée du bois, les clintonies boréales sont déjà en fleurs. Une fois mes tâches solitaires accomplies, je me perds dans les centaines d'acres forestiers derrière la ferme, marchant d'une talle en floraison à l'autre, cueillant des plantes médicinales et parfois un bouquet odorant pour ma chambre. Coronilles bigarrées roses et blanches, épervières orangées, kalmias et lupins violets. Plonger mon nez dans les fleurs sauvages, heureuse comme une petite fille qui s'invente des raisons savantes de faire l'école buissonnière. »

« À la radio on annonce en boucle la menace de la tordeuse d'épinette, on somme les propriétaires de boisés de contacter leurs conseillers forestiers et de procéder à des coupes préventives. Les scieries régionales s'en réjouissent et se pètent les bretelles. C'est en mai que les jeunes chenilles éclosent sur les bourgeons, m'apprend-on. Puis le premier ministre de l'Alberta vante les bons emplois qui découleraient du projet Patriot-Pipeline, qui doit voir le jour, question de souveraineté énergétique pancanadienne de mes deux fesses. Enfin, le candidat conservateur au fédéral ose dire qu'il « interdira toute opposition aux oléoducs » s'il est élu.

Il nous faut un pays. Vous ne nous intuberez pas de force. »

« Le Bivouac, c'est une zone libre: un cam-pement autonome. Comme j'expliquais à Anouk tantôt, le gouvernement ne peut pas nous chasser des terres publiques tant que nos installations sont temporaires et qu'on les bouge après sept mois. Bref, nous allons occuper pacifiquement la forêt en attendant que la machinerie débarque. D'ici là, nous formerons un laboratoire vivant de tactiques, d'entraide et d'innovation hors réseau. C'est un aspect essentiel de notre mission : que de nouveaux activistes soient touchés par ce qu'on fait, soient attirés ici. Il faut que tous les groupes citoyens se tendent la main. Et enfin, pour réussir, il faut tisser ensemble une grande chaîne humaine. On ne les laissera pas passer. »

« Aimer Anouk. Aimer Raphaëlle. Aimer toutes ces militantes et tous ces militants, devenus femmes et hommes des bois débrouillards, aidants, si enracinés dans cette lutte. Je me doute que cette énergie positive qui nous lie tous émane du réseau raci-naire du centenaire chez qui nous vivons. Gros Pin. Aimer l'Arbre. Vivre, pour la première fois, un amour non compliqué. Apprendre à connaître deux femmes qui s'aiment sans mesquineries, qui arrivent à créer une forme nouvelle d'intimité, revoyant les limites, les frontières, à la lumière des émotions, des besoins qui ressurgissent. Aimer Coyote. Me promener avec elles, femmes et femelles de tête. Parler de l'Arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Parler de mon plus grand péché. Tout confesser. Dire à voix haute son nom, que j'ai enfin fini par trouver. Albert Bouthiller, papa de Jasper, mari d'Hortense. Tous deux décédés dans un accident de voiture, il y a dix ans. Tu étais veuf, tu avais enterré un fils, âgé de seulement quatre ans. J'ai lu tous les articles. Il ne reste que tes parents. Le soir de la Saint-Jean, Cat, Monk, Flash et Eagle m'ont tout déballé ce que nos pairs avaient œuvré à faire, chez les Bouthiller, en guise de réparation. Donc, Marius disait vrai. Mais ça n'apaise pas ma peine. J'ai leur fils sur la conscience. Je ne pourrai jamais vivre là où on entend les cris de locomotive et de freinage d'un train. J'ai pris une vie.
Même si je m'en sens indigne, je te supplie, Déesse, d'épargner les filles de la Forêt. »

« Mais qu'a-t-on fait de mal, sinon exiger qu'on sacre la paix à la Forêt ? Pourquoi notre amour de la Terre est-il si dérangeant ? C'est seulement parce que personne ne nous écoute qu'il a fallu s'en prendre à la machinerie. J'en conviens : ça doit être dur à avaler que nous soyons si nombreux à être prêts à sacrifier notre liberté. Pour les arbres. 
Notre comité juridique est en feu. Ils ont matière à poursuivre et espoir de gagner. Nous sommes devant les tribunaux, à cogner à la dernière porte de la démocratie - parce que notre pétition n'a pas fait le poids, notre demande de protection du parc a été tablettée, nos militants, arrêtés et blessés. La non-acceptabilité sociale des coupes à blanc et de ce nouveau projet d'oléoduc ne suffisait pas. L'absence totale de consultation des Premières Nations non plus. Comment se fait-il que des compagnies aient le feu vert en l'absence d'évaluations environnementales, sans même avoir obtenu le consentement éclairé des principaux affectés ? Les lobbies des forestières et des pétrolières ont corrompu le système, tout simplement. Il y a de ça bien, bien longtemps. »

« Les outardes brisent le gris, dissipent mes pensées de leurs cris serrés. Leurs ailes captent le soleil, biseautant l'azur. Elles brillent, et ça m'éblouit. Puis la mort frappe encore. Crépitement de détonations. Quelque part tout proche, sur la rive d'un petit lac ou en plein centre d'une coupe à blanc, ils ont posé des appelants, des caches camouflage, et ils déchirent l'air jusqu'à transpercer leur chair.
Pow et pow pow pow encore.
Les oies pleuvent sur Terre. J'essuie mes paumes sur mes cargos et flatte ma protégée. Si on ne fait rien, l'homme finira par avoir tout tué. »

« J'ai peur pour mon pays. Peur qu'on le bulldoze pour qu'une poignée de friqués aient raison de nos derniers îlots de biodiversité. Sur l'écran du téléviseur se succèdent les feux de forêt en Californie, en Alberta, en Australie et en Sibérie.
C'est soir de débat, rendez-vous national. Le chef conservateur est le plus charismatique, ça fait peur. Il se défend de faire reculer les droits des femmes, et tous ces sujets-diversions, abordés du bout des lèvres. Histoire qu'on tombe dans un débat de société qu'on a déjà fait, le temps qu'on nous entube.
Je suis le fil de mes pensées, inquiète pour ma santé mentale. Dans ma tête, un tourbillon de sable. Je carbure aux cafés d'hôpital, je bouffe de la malbouffe d'hôpital, je fume des pétards à la chaîne, j'écoute la télé-lobotomie. Je me couche contre toi et caresse l'intérieur indemne de ton bras droit, chuchote à ton oreille des je t'aime humides.
Tu ne bouges pas d'un poil. »

« On a tous besoin de se nourrir de beauté et de se laisser bercer par les mots du territoire. »

« On a condamné l'Habitat à la peine de mort. Mon corps qui s'éteint à petit feu. Je n'en veux plus.
Haut-Kamouraska, beauté mythologique, tu meurs toi aussi. On le sent dans l'air, ton bois bûché, tes champs couverts de purin liquide, tes rivières brunes de boue.
Je pars vers un ciel d'où l'on ne verra plus aucun carnage.
Dans la noirceur stellaire, je me laisse guider par la Grande Ourse, baignée de blancheur. Nitescence. Je ressens enfin une apesanteur, sorte de soulagement.
Merci, Mère Nature, plus forte que tout, que nous. Tu es toute-puissante. Tu renverseras la donne. »

« 8 octobre

Cher journal,

Ce matin, une suie dorée s'accroche au ciel, obstrue les rayons du soleil. Vision apocalyptique de feux de forêt, qui colorent l'horizon, et de fines particules, qui cheminent du Maine jusqu'à nos poumons. La une des journaux qui traînent dans la salle d'attente oppose la progression des feux à la pénurie de climatiseurs. Le capitalisme profite de la crise. Tout un chacun s'équipe pour se rafraîchir.
La grande extinction dont parlaient les scientifiques est enclenchée. Les feux gagnent du terrain. Toutes ces étendues rasées à blanc dans les années passées, tous les copeaux laissés pour morts, autant de matières combustibles que nous avons abandonnées, comme une invitation. Nous avons déroulé un tapis rouge au malheur.
J'ai toujours associé l'automne à l'odeur des feuilles au sol juste après la pluie. Mais il ne pleut plus, ici. Je me demande si les éclaircies lunaires dans le Haut-Pays ne font pas partie des raisons pour lesquelles les nuages ne s'arrêtent plus au passage. Les vents les poussent plus à l'est, où l'on tente d'endiguer les inondations, bâtissant des murets de poches de sable, tandis qu'à Rimouski, le ciel est jaune de poussières d'arbres. »

« Je t'enverrai des lucioles dans le noir, et le jour, je ressusciterai des monarques. Je jouerai de la flûte dans les ruisseaux jusqu'à ta rivière. Je te ferai dan-ser des aurores boréales, je t'aimerai du plus loin des dernières paillettes du cosmos. Je viendrai te bercer dans tes insomnies. Je tairai tous les bruits.
Ma grand-mère et mon arrière-grand-mère me tirent vers elles. Je dois traverser des barrières de feu, trouver ma voie. Ne pleure pas comme ça, Anouk. Pense aux renards croisés. Pense au petit roux qui pousse en toi.
Je te quitte, mon amour.
Pardonne-moi »

« Nous y resterons jusqu'à l'hiver, s'il le faut. Et nous y reviendrons, chaque printemps. Nous nous enchaînerons à tous les arbres. Parce qu'il y a là une biodiversité fragile et des arbres anciens à protéger. En pleine urgence climatique, nous avons toutes et tous mis nos vies personnelles de côté pour le bien commun. Et je peux vous prévenir que ce n'est pas terminé. Nous allons créer une aire protégée, avec le consentement du gouvernement ou non. Car nous avons le consentement de la population, notre démarche s'appuie sur la science et nous avons le devoir moral de faire obstacle aux forestières et aux pétrolières. Et nous serons féroces parce que tant que nous nous battrons, il y aura de l'espoir. »

« J'aimerais m'excuser pour les ruses des Blancs depuis quatre cents ans. Mais je n'ai pas besoin de parler, elle me sourit comme si elle savait déjà tout ça. Du doigt, elle me pointe une femme, là-bas, vêtue d'une peau d'ours noir.
Elle danse. Et boum. Les tambours retentissent. Boum. Les battements de nos cœurs s'unissent. Je ferme les yeux et me laisse bercer par leurs chants. »

« Boum. Vocifère avec mes pairs des slogans d'amour pour notre Terre-Mère. Boum. Nos pieds font vibrer la route. Une poussière de terre jaune monte en l'air, étincelante comme de l'or, tandis que j'admire les œuvres d'art peintes toute la nuit sur chaque bout de carton et de contre-plaqué qu'ils ont pu trouver.

Espace naturel protégé 
Guerriers pour la forêt 
Urgence climat
Pas de planète B 
Terrien, sans terre, t'es rien Justice mes fesses
Debout pour nos ressources 
Forêts debout 
Coule pas chez nous 
Phoque le mercure
Pas de Nature, pas de futur
Moins de riches, plus de ruches
Sauvons les ours polaires, pas les actionnaires 
Que le pétrole sale reste dans le sol
Arrête de niquer ta mer
La croissance tue
Quand c'est fondu, c'est foutu 
Nous sommes la Nature qui se défend
Territoire non cédé
Terres publiques au peuple 
Penser le changement au lieu de changer le pansement 
C'est pas nous les utopistes Foraska ne passera pas 
Mecimite 'kulankeyutomon skitkomiq »

« Nous avions occulté cette éventualité, pourtant si réelle et palpable partout dans le monde. Ces cataclysmes qui font table rase de tous nos petits enjeux d'échelle humaine. »

Quatrième de couverture

« Gabrielle Filteau-Chiba fait de sa plume fougueuse, lyrique et engagée une arme pour provoquer l'action et la prise de conscience. »
LE DEVOIR

Raphaëlle et Anouk ont passé l'hiver dans une yourte en Gaspésie, hors du temps et du monde. Lorsqu'elles entendent parler du projet d'oléoduc qui doit traverser les terres du Kamouraska et menace de raser leur forêt bien-aimée, elles savent qu'elles n'ont plus le choix. Elles rejoignent l'opération Bivouac, aux côtés d'un groupe d'écoguerriers, et se lancent à corps perdu dans la protection du territoire. La lutte s'annonce féroce, car là où certains voient une nature à préserver, d'autres voient une ressource à exploiter. Mais Raphaëlle et Anouk n'ont pas dit leur dernier mot.

Gabrielle Filteau-Chiba signe un grand roman d'amour et d'aventure, sous la cime des arbres centenaires.

Gabrielle Filteau-Chiba écrit, traduit et défend la beauté des régions sauvages du Québec. Après le succès international d'Encabanée, Sauvagines (Stock, 2022), son deuxième roman, a été finaliste du Prix des Libraires, du prix France-Québec, du prix Orange du Livre, du prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, du prix Joseph Kessel et du prix François Sommer. Bivouac, son troisième roman, a reçu le prix de l'Association des des Laurentides et est en cours auteurs d'adaptation audiovisuelle. Grâce aux droits d'auteur de son œuvre déjà traduite en six langues, elle a acquis une vaste forêt en montagne pour la protéger. Et ce n'est qu'un début !

Éditions Stock,  février 2023
403 pages

mercredi 14 octobre 2026

Les grues volent vers le sud ★★★★☆ de Lisa Ridzén

Après Une toute petite fissure, qui aborde lui aussi la dépendance et ses conséquences, je replonge dans cette thématique avec Les grues volent vers le sud, de Lisa Ridzén.

Bo a quatre-vingt-neuf ans. Il se raconte. Son quotidien, son chien Sixten, son fidèle compagnon. Sa femme, Fredrika, qui lui manque et vit désormais en EHPAD, atteinte de démence. Les souvenirs, ceux d'une vie entière, avec ses blessures et ses silences. Son fils, sa petite-fille, les aides à domicile qui passent plusieurs fois par jour. 

Car Bo est dépendant. Son corps le freine, sa mémoire vacille, ses repères se dérobent. Les autres commencent à décider pour lui, au nom de ce qui est bon pour lui.

Et pourtant...
Il reste un homme. Avec ses envies, ses colères, ses doutes. Il veut garder Sixten auprès de lui, continuer à vivre chez lui, conserver un peu de liberté.

L'écriture nous place au plus près de son quotidien, dans ces gestes ordinaires qui deviennent des obstacles. Ouvrir un bocal de harengs, se lever, marcher jusqu'à la forêt. Des "riens" finalement ...jusqu'au jour où ils ne vont plus de soi.
« Comme des oiseaux morts tombés du ciel, elles se fracassent à un endroit où personne ne va jamais. »
Bo parle de ses paroles, de celles que plus personne ne semble entendre. Comme un rappel pour nous lecteur que la dépendance, c'est aussi cette place qui se rétrécit, cette liberté que l'on perd, parfois jusqu'à ne plus être entendu.

Pour autant, la lenteur du récit et certaines répétitions ont fini par me lasser. Elles épousent certes le rythme des journées de Bo, ce quotidien qui se resserre et cette mémoire qui revient sur les mêmes souvenirs. Mais ce qui fait sens dans la construction du roman a aussi, par moments, quelque peu freiné mon élan.

Je suis néanmoins restée sensible à ce qui se joue derrière la vieillesse et la perte d'autonomie. Car il y a aussi les blessures familiales, les mots que l'on n'a pas su dire, l'amour que l'on peine à exprimer. Bo reste cet enfant qui attend encore la reconnaissance de son père, mais aussi cet homme qui voudrait apaiser les choses avec son propre fils avant qu'il ne soit trop tard. Peut-on réparer en quelques instants ce qui s'est construit dans le silence pendant des décennies ?

Sixten.
Les promenades dans la prairie.
Les fleurs.
Les grues qui traversent le ciel.
Le vivant poursuit son mouvement tandis que le monde de Bo se rétrécit. Il reste pourtant attentif à cette beauté qui l'entoure. Une présence, un lien, une façon de continuer à habiter le monde 💚💙

Ce roman n'a pas été un coup de cœur, contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là. Mais il a réveillé en moi des émotions et des souvenirs.

J'ai vécu de près l'accompagnement d'une personne dont la maladie s'installait. Je sais combien il est difficile de trouver la juste distance, d'aider sans déposséder, de respecter l'autre tout en cherchant à le protéger.

Et je sais que je n'ai pas été à la hauteur.

Comment continuer à voir la personne lorsque la maladie prend tant de place ?

Pas simple.

Seulement cette conviction que la vieillesse et la dépendance ne devraient jamais nous faire oublier ce qui demeure vivant en chacun. Un cœur qui bat, des désirs, une histoire, des liens. Et cette dignité qui ne disparaît pas lorsque le corps commence à lâcher.


« Personne ne m'a jamais dit qu'il était normal que les yeux s'humidifient si facilement avec l'âge. Que les larmes trouvent un support dans la plupart des souvenirs. »

« Je voulais me lever, taper du poing sur la table et demander comment ça pouvait être normal, bon sang, d'avoir des mains qui ne pouvaient même pas ouvrir le couvercle d'un bocal de harengs. Comment on pouvait être obligé de choisir entre ça et tomber raide mort. Mais les mots que je cherchais s'étaient envolés. »

« Abandonner ? Qui a abandonné qui ? je veux demander. Ce n'est pas toi qui restes assis ici avec toute une vie de souvenirs dans un corps qui s'éteint lentement. »

« Je suppose qu'il fait référence à ta mémoire et je suis d'accord avec lui. C'est bizarre tout ce qui a disparu en toi. Toute notre vie. Mais je m'imagine qu'il doit encore rester quelque chose. Des souvenirs qui refont surface dans tes rêves. Des images qui défilent parfois devant tes yeux quand tu regardes par la fenêtre. Peut-être que je me dis ça pour que ce ne soit pas trop douloureux. »

« Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l'année. Je m'arrête et je les suis du regard. J'observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et propulsent les grands oiseaux vers l'avant. Je me promets qu'avant qu'elles ne repartent vers le sud, j'aurai quitté cet endroit. »

« Ingrid m'assure qu'on va prendre les choses au jour le jour, et je lui fais confiance. Elle ferme le robinet, s'essuie les mains sur le torchon et le suspend au crochet à côté de l'évier. Toi, tu l'accrochais toujours à la poignée de la porte du four.
Puis elle tire la chaise et s'assied en face de moi.
- Alors, qu'est-ce que tu as écrit dans la lettre ?
- Hein ?
- Eh bien, tu as dit que tu avais écrit une lettre à Fredrika que tu devais poster l'autre nuit, qu'est-ce que tu as écrit alors ? a redemandé Ingrid.
- Bah, je fais, mais ma poitrine s'allège.
Ingrid reste assise sur sa chaise, les yeux toujours fixés sur moi.
- C'était un rêve, j'explique. Ou un souvenir en fait, ou plutôt, j'ai rêvé d'un souvenir on peut dire.
Je tousse et je crache dans la tasse. Ingrid me donne un bout d'essuie-tout, le regard toujours fixé sur mon visage.
- Quel souvenir ?
- C'est un peu idiot, je dis avant de me taire.
Ingrid me fait signe de continuer.
- C'était la nuit de la Saint-Jean, l'année avant notre mariage, à Fredrika et moi. Elle voulait absolument qu'on sorte cueillir des fleurs. Tu sais, pour en mettre sept sous son oreiller et rêver de son futur mari. Pour s'assurer que j'étais le bon.
Je m'interromps, les joues en feu.
- Eh bien, c'était sage de sa part, dit Ingrid. Elle n'allait quand même pas acheter chat en poche non plus.
J'éclate de rire.
- Non, je suppose que non.
- Mais ça a marché, elle a dû rêver de la bonne personne alors ?
- C'est ce qu'elle a prétendu, je dis, incapable de retenir mon rire.
Tu t'es précipitée vers moi le lendemain.
- Tu étais avec moi toute la nuit. C'est étrange, non ? tu as dit, et je ne sais pas qui a ri le plus fort.
Je t'ai soulevée et je t'ai fait tournoyer encore et encore.
Les glaires s'accumulent et je crache à nouveau dans la tasse, tout ce que je peux. Ingrid se lève et va chercher un verre d'eau. Elle se déplace avec agilité, on l'entend à peine marcher sur le sol de la cuisine.
- Tiens, elle dit en me tendant le verre.
Je bois une gorgée et ma gorge semble se dégager un peu.
- Je crois que ni toi ni moi on ne croit à ces fleurs de la Saint-Jean, elle dit au bout d'un moment. Mais c'était une sacrée chance pour toi qu'aucun autre type ne soit apparu dans son rêve cette nuit-là. »

« - Chuuut, je dis tout bas en levant mon index devant ma bouche et en désignant la famille de grues d'un signe de tête.
Il écarquille les yeux.
- Le petit vient tout juste d'apprendre à voler, je lui murmure à l'oreille.
Les oiseaux se sont réfugiés à la lisière de la forêt.
Les magnifiques plumes de leurs queues se balancent tandis qu'ils se promènent, négligemment, en picorant dans la prée.
- Maintenant, ils doivent manger pour faire des réserves, je chuchote. Avant de partir vers le sud, à l'automne.
Hans hoche la tête, pensif.
Bien qu'on soit tout près, les grues n'ont pas l'air de se soucier de notre présence. On se fond dans la nuit estivale. Il y a quelque chose de spécial à pouvoir observer les animaux sauvages de cette façon. D'être le témoin, d'une certaine manière, du cours de la vie.
Soudain, un bruit retentit sur le chemin de gravier et la petite famille s'envole en battant des ailes. La boîte de conserve contenant les vers est tombée à côté de la roue arrière. Je lance un regard agacé à Hans qui essaye de redresser les cannes à pêche dans ses bras.
Au moment où je m'apprête à le traiter d'empoté, il tourne son visage vers moi.
- Désolé, il articule.
Il y a quelque chose de si triste en lui que ça me serre la poitrine et je ne parviens pas à dire quoi que ce soit. »

« Je contemple notre fils de cinquante-sept ans. Il n'y a rien de comparable à ça. Élever un être humain.
Personne ne nous avait prévenus avant que tu tombes enceinte. Que ça allait être aussi difficile que ça. Com-ment est-ce que quelque chose d'aussi naturel que d'avoir un enfant peut-il être aussi compliqué ?
Je caresse la tête de Sixten et je pense à l'accord que j'ai passé avec moi-même. Que je voulais tout régler avant que ce soit mon tour. Que je ne voulais pas qu'il reste des tensions entre nous avant la fin. Je ne veux pas qu'il ait à ruminer sur ceci ou cela.
Hans emporte le sac avec la veste dans l'entrée et revient avec un sac en papier contenant des provisions. Une lassitude m'envahit, comme si j'avais marché toute une journée et que je devais encore marcher une journée de plus.
- Ils avaient la confiture que tu aimes en promotion, dit Hans en brandissant le sac Coop.
Son regard est chaleureux et son discret sourire me rappelle le tien, et c'est comme si tu étais là, l'espace d'un instant. »

« Dès le moment où Hans en a parlé, je me suis opposé à ce qu'ils la remplacent par ce qu'ils appellent un lit adapté. Je dors mieux sur la banquette de la cuisine. Mais plus personne ne prête attention à mes paroles rauques. Comme des oiseaux morts tombés du ciel, elles se fracassent à un endroit où personne ne va jamais. »

« Quand je reviens des toilettes, ils ont déjà chargé la banquette dans le camion. Hans pousse le nouveau lit dans le coin et bloque les roulettes. Au moins, j'ai pu choisir où le mettre. Là où la banquette a toujours été.

Le camion s'en va et on reste un moment à ne rien dire et à contempler le lit. L'horloge égrène son tic-tac. Il est comme les lits d'hôpital. Comme celui dans lequel tu as dormi à la maternité quand Hans est né. Ou celui qui se trouvait dans ma chambre quand j'ai été opéré du cœur. Comme celui dans lequel tu dors chaque nuit maintenant. »

« Si seulement il consacrait la moitié du temps qu'il passe à envahir et mettre ma maison sens dessus des sous à sortir avec Sixten, il n'y aurait pas de problème, je pense. »

« SIXTEN EST AU MILIEU DE LA CUISINE, les oreilles dressées, et son regard rivé sur moi. Comme il le fait quand il a envie de faire pipi. Je pose mon téléphone sur la table. Marita vient d'appeler pour prendre des nouvelles, savoir si j'avais besoin d'aide. J'ai promis de la prévenir si c'était le cas. J'ai envisagé un moment de lui parler de Sixten, mais je me suis ravisé. Elle a sûrement assez de soucis comme ça.
Je suis fatigué et j'ai surtout envie de rester allongé dans mon lit, mais j'attrape la poignée qui se balance au-dessus de ma tête et je me hisse en position assise.
Le thé a refroidi dans la tasse, j'ai dû m'endormir après le petit-déjeuner. Le bord de mon pain s'est asséché, mais le fromage de petit lait à tartiner est encore mou. Sixten fait un tour sur lui-même avant de se diriger vers la porte d'entrée, où il attend que je lui mette son collier.
Je suis pris de vertiges quand je me lève et je dois m'agripper à la table jusqu'à ce que les points noirs disparaissent. J'ai oublié où j'ai laissé mes pantoufles. Marcher sans elles sur le sol dur de la cuisine me fait mal aux pieds.
Sixten se précipite dehors dès que j'ouvre la porte. Mais, même si tout son corps frémit d'excitation, il m'attend patiemment juste devant le seuil.
Je me tiens à l'étagère à chapeaux et j'enfonce d'abord un pied puis l'autre dans mes bottes en caoutchouc. J'ai remonté mes épaisses chaussettes bien au-dessus du mollet par-dessus mon pantalon de survêtement pour qu'il ne se retrousse pas.
Dès que je referme la porte, Sixten s'élance en direction de la forêt derrière la maison. Je le suis, il prend le sentier dans les arbres qui protègent le bâtiment du vent. »

« Je contemple la mer de fleurs. Bleues, blanches, jaunes et vertes. Trèfles, campanules, et ces grandes fleurs orange si belles.
Je ne vois pas Sixten, mais les fleurs et l'herbe ondulent là où il court plus loin. Comme un tourbillon qui balaye la prée.
Bientôt, ils vont tout faucher, tout mettre en balles pour l'hiver. On sait alors que les couleurs de l'automne approchent, que les trembles à la lisière de la forêt vont bientôt virer au rouge.
Si tu avais été là, tu aurais cueilli un bouquet, tu aurais dit qu'il fallait en profiter.
Mes jambes me paraissent plus solides et je décide de faire le tour de la prée, de passer en bas de l'ancien chemin de la forêt puis de remonter par la route devant les boîtes aux lettres. Ce n'est pas très loin, mais il y a pas mal de montées et de descentes.
Je suis content de ne pas porter de couche, j'ai l'impression d'être plus agile et mon pas est plus léger. J'accélère tout en cherchant Sixten du regard. Les pommes de pin craquent sous mes pieds, il y en a beaucoup cette année. Sixten arrive en courant avec un bâton mais s'arrête à quelques mètres de moi. Il est le seul de mes chiens à avoir jamais fait ça. Il veut que je lui lance des objets, mais ne me les rapporte jamais, donc je dois en trouver moi-même de nouveaux. J'ai essayé de lui apprendre à rapporter quand il était chiot, mais sans succès. »

« La douche m'a fait du bien. Johanna était tellement déterminée que je n'ai pas pu dire non.
Ce n'est pas négociable, qu'elle a dit en tournant brusquement les talons pour entrer dans la salle de bain et enfiler le tablier et les gants en plastique.
Je ne m'en étais pas rendu compte dans la prée, mais quand je suis rentré à la maison, j'étais gelé jusqu'aux os. Johanna m'a frotté jusqu'à ce que ma peau devienne rouge. Elle m'a savonné les cheveux et la barbe et je n'ai pas protesté. Elle m'a donné un pantalon de survêtement et une chemise propre. Je l'ai laissé me mettre une couche sans m'y opposer et j'ai trouvé cela agréable quand elle m'a bordé dans mon lit.
Je tourne la tête, d'abord à gauche, puis à droite. Ce nouveau lit me donne l'impression d'être au milieu d'un océan. Je ne comprends pas pourquoi on a besoin de tant de place pour dormir. Hans n'arrête pas de dire à quel point il est pratique, mais je le trouve encombrant et horrible.
Je tripote la télécommande. Ils appellent ça un lit adapté mais je me demande pour qui, parce que ce truc n'est vraiment pas adapté à moi. Même si le type du service de matériel paramédical et Hans m'ont montré comment je peux redresser le haut du lit, je ne me souviens plus comment faire maintenant. J'attrape la tasse de thé posée sur la table de nuit et j'en bois une gorgée. »

« - Allô oui, Bo Andersson à l'appareil.
- Papy, comment vas-tu ?
Elle a l'air stressée.
Sa voix me serre la poitrine et j'ai l'impression que je vais me mettre à pleurer, mais je ravale mes larmes.
- Papa vient de m'appeler pour me raconter que les aides à domicile t'ont trouvé dans la forêt ! elle dit avant que j'aie le temps de répondre. Que tu es tombé en promenant Sixten ?
Oui, oui, je confirme en riant sans savoir pourquoi. Je voulais juste faire une petite promenade avec Sixten et puis j'ai trébuché, j'ajoute rapidement pour ne pas avoir l'air faible.
Ellinor soupire bruyamment.
Je ne me suis pas fait mal, tu n'as pas à t'inquiéter.
Bien sûr que je m'inquiète. Tu aurais pu te casser une jambe et rester coincé là-bas.
Mais ici, dans ce lit d'hôpital, personne ne s'inquiète que j'y reste coincé. Je lance un regard noir vers Sixten, qui tend l'oreille. »

« Je me tenais là, à côté de son lit. Il avait l'air si misérable que ça me remuait en dedans. Je me souvenais de la conversation téléphonique quelques semaines plus tôt. Il y avait quelque chose en moi qui voulait poser une main sur son épaule.
Après cette histoire avec Buster, et en vieillissant, j'avais réalisé que je n'avais rien à attendre de cette personne. Alors je l'avais écarté de ma vie. Je lui avais tourné le dos et j'avais construit ma propre vie, telle que je la voulais.
Et pourtant, elle n'a pas disparu, cette envie en moi qu'il me regarde. D'un regard qui dise : « Bien joué, Во. » »

Quatrième de couverture

Bo n'a plus beaucoup de temps devant lui. A quatre-vingt-neuf ans, il vit isolé dans un village suédois et sa santé décline rapidement. Sa solitude n'est troublée que par le va-et-vient de ses aides à domicile. Parmi les rares choses qui lui restent, il y a les appels à son meilleur ami et la fidèle compagnie de Sixten, son gros chien auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Bo aime s'endormir avec lui, sa main enfouie dans l'épais pelage. Quand son fils juge qu'il ne peut plus s'occuper d'un tel animal, l'orgueilleux Bo plonge dans un tourbillon d'émotions. Père et fils n'ont jamais su communiquer. Comment dire aujourd'hui ce qui compte vraiment ? Bo dresse le bilan de sa vie, de ses liens familiaux, et se penche sur la façon imparfaite dont il a exprimé son amour au fil des ans.

Bestseller international profondément émouvant, gagnant du Prix du livre de l'année en Suède, Les grues volent vers le sud est le récit d'une dernière réconciliation. Lisa Ridzén célèbre la beauté des lumières du crépuscule avec une œuvre irrésistible, traduite dans plus de quarante langues.

Lisa Ridzén est née en 1988 en Suède. Elle est doctorante en sociologie et étudie les normes de la masculinité dans les communautés rurales du Norrland, région où elle vit. Plusieurs fois primé, Les grues volent vers le sud est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2026
423 pages
Traduit du suédois par Catherine Renaud 

dimanche 11 octobre 2026

L'année perdue de la tortue verte ★★★★☆ de Victoria Sarazin

Réparer le monde par la beauté ?

Un caddie abandonné sous un chêne. Des livres. Un cahier. Et une femme que l'on ne connaît pas encore, dont les mots vont peu à peu faire surgir une histoire d'amour, une histoire d'amitié, des vies entières et bien davantage encore.

Avec L'Année perdue de la tortue verte, Victoria Sarazin signe un roman singulier, impossible à enfermer dans une seule catégorie. Roman policier, récit amoureux, enquête littéraire, correspondance, récit dans le récit. Les histoires s'emboîtent, les voix se répondent, les temporalités se déplacent, laissant au lecteur le soin de recomposer les fragments.

Au cœur du dispositif, Alphonsine, jeune policière maniaque des microbes, découvre ce mystérieux cahier et se met à le lire. Dans ses pages se raconte une « non-histoire » d'amour, une idylle qui n'a jamais véritablement été vécue et qui, pourtant, bouleverse profondément celle qui l'écrit. Une histoire nourrie d'attentes, de fantasmes, de solitude et de mots, où l'imaginaire finit par donner au réel une existence presque plus tangible que celle du quotidien.

La littérature se glisse dans les conversations, les lettres, les souvenirs, les réflexions des personnages. Tolstoï, Baudelaire, Barthes, Racine, Hemingway, Gary, Adorno... Les références littéraires et artistiques sont nombreuses, mais jamais gratuites.

Les histoires que l'on invente peuvent-elles devenir des histoires vécues ? Un amour doit-il être consommé pour être véritable? Une « non-histoire » est-elle nécessairement une histoire ratée ? Et que reste-t-il d'une relation lorsque le réel n'a jamais vraiment eu lieu ?

L'Année perdue de la tortue verte est un roman profondément habité par l'art. Les tableaux, les livres, les dessins, les murs, la mer deviennent autant de lieux de refuge ou de résistance.

Réparer le monde par la beauté.

Recension complète dans la Revue littéraire Le Contre Hasard :

« Où était à présent cette étrange amoureuse du bout du monde ? Comment lui remettre sa correspondance ? Était-ce elle qui avait peint ce chat énigmatique? Quel lien avec la vieille pochtronne ? Où était-elle passée, celle-ci ? Finalement, le seul butin tangible de cette étrange nuit, c'était ce tableau surréaliste au zénith d'une bibliothèque qui contenait Fondation et Jonathan Livingstone le Goéland... Il ne pouvait pas ne pas y avoir de lien. La réponse se cache presque toujours dans les livres. C'était sans doute par là qu'il fallait commencer à chercher.
Mais d'abord rentrer. Se changer. Dormir un peu. »

« PREAMBULE 4

(Mon Dieu, ça en fait, des préambules...)

Donc j'ai envie de n'écrire qu'à toi... Le fait est qu'après réflexion, j'ai trouvé le moyen de contourner cette petite difficulté. Mon histoire d'amour, qui n'en est pas une, je sais bien, mais qui, sous ma plume, fais moi confiance, va en devenir une belle, j'invente à merveille et je rêve encore mieux, Emma Bovary, tu connais ? Mon fantasme de grand amour, tu peux me croire, je vais te le ciseler, je vais te l'écrire si bien que quand tu me liras, tu penseras l'avoir vécu, tu ne pourras plus fermer les yeux sans le sentir, sans le voir, tes nuits seront noires et profondes comme des gouffres, si habitées que tu regretteras chaque réveil, je vais te faire détester les matins. Quand tu me liras...
Ou pas.
Cette histoire que je vais écrire sous ton regard, je sais bien que tu ne la liras pas, allez, et pour tout dire, c'est préférable, car dans cette histoire, tu n'as pas un très beau rôle. En même temps, tu n'as pas non plus le rôle du crétin de base des histoires d'amour qui finissent mal. Non. Disons que tu as le rôle de l'amour, ce qui est déjà en soi une belle niaiserie. Une niaiserie majuscule. Une niaiserie sublime. Que l'on apprête ma robe de bure. J'ai toujours su que je finirais au cloître. Je suis d'autant plus tranquille à l'idée que tu ne la lises pas, cette histoire, que je vais l'écrire à la première personne et si tu l'avais lue, tu aurais pu avoir l'impression d'être toi, alors que je t'assure que tu ne l'es pas.
Moi-même, je ne suis pas du tout moi.
Et encore une fois, qu'importe. Quand bien même. »

« C'est quoi, se comporter comme si on était immortel ?
Je ne sais pas... C'est super beau. Mais super imprudent aussi. Ma mère est un super héros, elle a décidé de sauver le monde. Elle est super libre en fait et se comporte comme si le danger n'existait pas. Allez, venez, elle vous plaît déjà, je le sens. La proposition est super honnête en plus. Vous verrez sur place de quoi il retourne. Avec en prime le soleil, la mer et Napoléon !
Qu'est-ce que Napoléon vient faire dans cette histoire ?
Je suis prête à venir vous chercher si vous voulez. Laissez-vous faire.
Il n'en est pas question. Je ne sais pas. Je vais réfléchir. Je vous recontacterai. OK ? »

« APARTÉ

Tu te souviens, tu m'as un jour demandé de te raconter mes histoires d'après divorce en pensant qu'elles étaient des échecs et je sais que tu ne m'as pas crue quand je t'ai dit que je n'avais jamais connu d'échecs puisque je ne vivais que des non-histoires.

Maintenant que toi aussi tu te rajoutes à cette bizarre liste d'histoires non vécues, je peux bien t'écrire ce que je n'ai jamais eu l'occasion de te dire. Jamais l'occasion parce que je n'ai jamais partagé de vrais moments avec toi. De moments hors batterie, de moments hors connexion. Nous n'avons jamais pris notre petit-déjeuner ensemble dans une cuisine ensoleillée et il semble que nous ne le prendrons jamais dans une cuisine pluvieuse non plus, pas plus que nous ne partagerons aucun de ces moments de vie commune, si faciles à voler pourtant.
J'écris que tu es une non-histoire, c'est vrai et c'est faux, bien sûr. Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... Tu es ma seule vraie histoire. Même si tu n'es pas réel.
C'est tout moi, ça. Ma seule grande vraie histoire d'amour est aussi ma première vraie non-histoire.
Je suis ta Belle et tu es mon Seigneur. Voilà, c'est ça. Tu es ma merveilleuse, mon immense non-histoire d'amour.
Bravo, vraiment. »

« Les terres que nous n'avons pas achetées, nous les avons conquises selon les lois de la guerre. Mais leurs anciens occupants font ce que nous avons fait avant eux, quand nous aussi nous avons perdu notre terre. Ils se sont assis par terre et ils pleurent à notre porte et s'arrachent les joues, alors nous cherchons un arrangement. Toutes nos propositions sont rejetées, mais nous ne lâchons pas l'affaire. Nous nous entêtons à rêver de trouver une solution à une situation qui n'en a pas. Qui n'en aura pas déjà tant que les dirigeants adverses seront si corrompus et tant que leurs enfants grandiront dans la haine. Je ne dis pas que tous nos enfants les aiment, mais il ne nous est pas venu à l'idée de leur enseigner l'amertume ni l'animosité, quand pour les enfants palestiniens exhortés à devenir des martyrs, nous tuer relève de la quête initiatique.
Alors, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? On essaie comme on peut de contrer le terrorisme qui a été si bien activé. Qui est exécré dans le monde entier, mais pas chez nous, où il attendrit parce qu'on lui trouve de bonnes raisons.
Face aux jeunesses jihadistes, on essaie de rester dignes, de sauver qui peut l'être, de ne pas exercer de légitime défense inconsidérée déjà, alors on vise les jambes, du coup, on nous accuse de chercher à estropier exprès des enfants. Et c'est vrai que ce sont des enfants, et c'est vrai qu'ils sont estropiés. Nous enterrons nos enfants assassinés par des enfants et nous n'avons pas assez de larmes.
Depuis un certain temps, on a décidé de tenter autre chose. On essaie de nouvelles formules dissuasives. On s'attaque aux pierres. On détruit la maison de chaque terroriste. On a mis sur pied des méthodes très sophistiquées pour évacuer la zone et cibler la maison de l'assassin et juste celle-là. Marquer les esprits sans faire de victimes. Et ça marche. L'impact est tout à fait significatif. Les attentats suicides ont drastiquement baissé depuis cette pratique. Le monde entier nous est bien entendu comme toujours tombé dessus. Comme si on avait besoin du monde pour nous sentir coupables toujours.
Le regard de Solange se perd sur la mer. Alphonsine est un peu interdite. Elle n'avait jamais imaginé tout ça. Elle n'y avait jamais réfléchi non plus. Elle a envie de mettre sa main sur celle de Solange, sans gant.
Mais bien sûr, elle ne le fait pas. »

Quatrième de couverture

« Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... »

Une policière maniaque des microbes, Alphonsine, tombe sur un caddie abandonné sous un chêne. Pas de cadavre, mais une forêt de livres et un cahier rempli de lettres, de mails, de récits étranges écrits par une femme que l'enquêtrice surnomme bientôt « la tortue ».

Dans ces pages se déplie une non-histoire d'amour: une passion qui ne se vit pas vraiment, qui se nourrit d'attente, de digressions, de fuites, d'humour et de douleur.

Roman d'enquêtes croisées, policière, amoureuse, littéraire, L'année perdue de la tortue verte explore ce qui arrive aux histoires qu'on n'ose pas vivre, aux manuscrits qui dorment dans un caddie, et à ces amours qui restent suspendues quelque part entre la mer, la page et le silence.

Victoria Sarazin vit à Yafo, en Israël. C'est son premier roman.

Éditions Métalepse,  septembre 2026
225 pages 

samedi 26 septembre 2026

Alors c'est bien ★★★★☆ de Clémentine Mélois

Un livre sur le deuil qui nous donne envie de regarder la vie 🩷
Clémentine Mélois raconte les derniers jours de son père, le sculpteur Bernard Mélois, puis sa mort et les jours qui suivent. Mais elle raconte surtout un homme, une famille, une enfance, une maison, un atelier, des objets ... et tout ce qui continue de vivre après quelqu'un.
J'ai aimé la construction du récit, cette alternance entre souvenirs, réflexions, références, anecdotes et dialogues avec son père. Ces échanges sont d'une tendresse folle. Il y a de l'humour partout, même au cœur de ce qui fait mal. Jamais de pathos. La mort est là, évidemment, mais elle cohabite avec les lasagnes encore chaudes, les chiens joyeux, les bricolages, les disputes, les blagues et les chansons. Et ce passage merveilleux autour d'un simple porte-savon. Un petit objet retrouvé dans les ruines d'une maison d'enfance devient soudain le point de départ d'une histoire familiale, de la guerre, des vacances, des grands-parents, de l'enfance. Comme si les objets minuscules savaient mieux que nous retenir ce qui menace de disparaître.
J'ai été particulièrement touchée par cette famille aimante, bienveillante, profondément complice, et par ce père qui transmet à ses filles son humour inquiet, son amour des mots et son besoin viscéral de créer.
« On ne peut pas tout raconter d'une vie. »
Alors Clémentine Mélois choisit des fragments. Quelques images. Quelques paroles. Des souvenirs parfois drôles, parfois bouleversants. Qui font qu'une vie reste.

J'ai attendu avant de lire ce livre. Peut-être parce que je savais qu'il allait faire remonter mes propres souvenirs, vieux de plus de dix ans maintenant.
Il l'a fait.
Et je suis heureuse d'avoir attendu le bon moment pour aller à sa rencontre.

« Pour en revenir aux cercueils, j'ai trouvé qu'ils étaient chers d'autant que c'est un achat ingrat. Encore pire que de devoir payer une police d'assurance, changer ses fenêtres ou la courroie de distribution de sa Twingo. «C'est bête, se dit-on, avec ça j'aurais pu m'offrir des vacances à Tahiti ». Enfin, c'est ainsi, on le sait bien : la vie est faite de beaucoup de courroies de distribution à changer, et de très peu de vacances à Tahiti.
Quoi qu'il en soit, le choix a été vite fait. Pas besoin de réfléchir. Nous avons pris le cercueil le plus simple, en bois de peuplier brut. Qu'importent leur prix ou leur particule, les cercueils aux noms d'écrivains étaient tous égaux dans la laideur, en bois ultra verni avec des poi-gnées tarabiscotées. Papa avait dit: « Je veux une caisse en bois, quatre planches et un couvercle», et de toute façon nous avions prévu de le peindre. J'en avais discuté avec lui quelques jours plus tôt. »

« - On va peindre ton cercueil, Papa. Quelle couleur tu voudrais ? Rouge ? Jaune ? Ou alors doré à la feuille, comme un sarcophage !
- Oh non, vous n'allez pas user de la feuille d'or pour ça... Le bleu de la croix, ça sera bien. »

« Une fois mariés, mes parents sont venus s'installer à La Ferté-Milon, dans une petite maison en bordure de forêt appelée La Folie. Mon père y avait un atelier qui tombait en ruine, et ma mère un tout petit endroit à elle, pompeusement appelé son « boudoir ». C'était la seule pièce à posséder un poêle et lorsqu'on le poussait à fond, on pouvait atteindre une chaleur tropicale.
Le confort, pour le reste, était rudimentaire. Pour avoir de l'eau, il fallait la tirer au puits ou, en hiver, faire fondre la neige. Mes parents s'en fichaient. De toute façon, à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire installer une salle de bains double vasque » ou une « suite parentale avec dressing ». 
Sur une pierre dans l'encadrement de la porte, Papa avait gravé en lettres capitales : « Ici l'on vit heureux », et ce bonheur se sent sur les photos en noir et blanc et les images saccadées des films en super-huit. Il y avait un âne, un chien, des chats et une chèvre. Le linge séchait sur le fil barbelé du pré d'en face. Un bœuf, un jour, avait ruminé un t-shirt, ressorti troué comme une passoire. L'âne Basile avait volé par la fenêtre le pantalon de mon père, qui avait dù le poursuivre en slip à travers le jardin. Des tableaux, des sculptures et des objets astucieux occupaient déjà tout l'espace: un gros œil motorisé qui regardait autour de lui; une bicyclette enceinte d'un tout petit vélo; une chèvre en plâtre; une femme nue avec une tête en crâne de chat, qui ouvrait et refermait son manteau quand on pressait un interrupteur ; un Christ en croix dont les bras ballants pouvaient être remontés en tirant sur une ficelle; une sculpture d'araignée aux pattes de trois mètres de haut, entre lesquelles Barbara faisait du tricycle ; et aussi un cheval à roulettes ancien. C'est ce cheval qui avait permis à Papa de gagner l'estime de son beau-père, bricoleur de génie, comme lui. Il l'avait trouvé en morceaux au tas d'ordures, et l'avait reconstitué comme un puzzle. L'artiste incapable de couper du bois et de saigner le cochon était peut-être fréquentable. »

« - Tu sais, avec Michèle, on s'est aimés! Elle avait dix-neuf ans quand je l'ai rencontrée. Au restaurant uni-versitaire, elle m'échangeait ses choucroutes contre des yaourts... C'est pour ça qu'à l'anniversaire de ses vingt ans, je lui avais offert vingt yaourts...
- Cette année, tu aurais pu lui en offrir quatre-vingts, mais ça aurait fait beaucoup de yaourts !
- Sans elle, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. Pendant quinze ans, on a vécu avec son seul salaire. Elle se levait tous les matins pour aller travailler, pour que je puisse faire mes sculptures sans avoir à me soucier de questions d'argent. Il faut l'associer à mon œuvre! C'est elle et c'est moi! On forme une équipe !
- Je sais tout ça, Papa, tu l'as déjà dit...
- Oui, mais je veux que tout le monde le sache ! »

« Mon père disait que le fond importait plus que la forme et chacune de ses sculptures naissait d'abord d'une idée et d'un titre. Des titres astucieux, inspirés de ses grandes amours ou de ses réactions épidermiques face à ce qui l'agaçait, et dans lesquels il laissait libre cours à son anarchisme, sa tendresse, sa poésie, son antimilitarisme et son anticapitalisme. Nous sommes le monde à nous deux, au hasard, est un hommage à ma mère, au couple qu'ils formaient, à leur complicité ; Le Grand Égologiste se moque de la récupération de l'écologie par les politiques; Les Faux Poètes est né de son irritation à l'égard des mondains qui voudraient paraître ce qu'ils ne sont pas... En manière d'hommage, il choisissait aussi des personnages ou des objets parmi les tableaux inscrits dans l'imaginaire collectif, et il en faisait des sculptures : la table de la chambre de Van Gogh à Arles, une nature morte de Cézanne ou de Morandi, une petite fille de Paolo Uccello, de Vélasquez ou Breughel, et des figures grimaçantes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Il commençait par faire des esquisses sous différents angles. Agrandies et accrochées au mur de son atelier, elles lui servaient à réaliser une structure en fer à béton, « véritable dessin en volume » qui formait l'ossature du corps à venir.
Mon père, à cette étape du travail, avait l'œil flou pendant plusieurs semaines. Comme l'oncle fameux bricoleur dans la chanson de Boris Vian, il répondait à nos questions par monosyllabes, trop occupé à regarder fixement nos chaussures pour voir comment elles étaient lacées, à analyser la forme d'une oreille ou la courbure d'une épaule. 
Je le revois assis à table, citer Jean Racine tout en beurrant généreusement une tartine : « La tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire ! » Une fois la structure terminée, la sculpture était faite : il ne restait qu'à l'ha-biller de tôles colorées, découpées au chalumeau dans des faitouts, des brocs et des seaux hygiéniques. Il lui fallait deux jours pour souder une main, une semaine pour concevoir le mouvement d'un bras, trois mois pour achever une grande sculpture et beaucoup de Petite Fleur interrompus de « nom de Dieu ! ». Car l'émail casse si on le plie, et chacune des tôles devait s'adapter parfaitement à la forme désirée: ainsi, une louche devenait l'extrémité d'une chaussure; l'anse d'une cafetière servait à faire un doigt ; un bidet était transformé en visage.
Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J'aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d'une serrure. J'observais avec émotion ce cœur d'émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu'il ne soit caché à jamais. »

« Peut-être est-ce le cas pour la plupart des parents ? Il est certain qu'aux yeux de mon père, nous sommes restées des enfants pour toujours. Chacune de nous trois avait son champ d'expertise bien défini. Barbara partageait sa virtuosité pratique : pour ses six ans, il lui avait offert un établi, avec de vrais outils à sa mesure dont il avait peint le manche en orange. Mathilde avait le don des langues : c'est à elle qu'il avait confié le soin de concevoir les dizaines d'exemplaires de son livre d'artiste The Thing, qu'il voulait plus traduit que La Bible une manicule s'y répète de page en page, jusqu'à pointer un petit trou fait à l'emporte-pièce, au centre du livre. La chose. Das Ding. அந்த பாெரீள. . Quant à moi, j'étais un écrivain à lunettes et à joues roses de six ans et demi. Il y a quelques années, à la sortie de l'un de mes livres, j'avais un peu traîné à lui envoyer un exemplaire. Il m'avait demandé un fichier PDF, qu'il avait imprimé, relié et qu'il s'était dédicacé : « À mon vieux père ». Le titre était composé à l'aide de grosses lettres en bois peintes, collées à la Néoprène.
Après chaque dispute, Maman me disait: « Mais enfin, c'est de ta faute, Clémentine ! Quand tu fais quelque chose, il faut le cacher, tu sais très bien qu'il ne peut pas s'en empêcher ! »
La grandiloquence de notre père lorsqu'il parlait d'art nous agaçait, mes sœurs et moi. Sa légèreté et son humour étaient escamotés au profit de grandes phrases sur la création démiurgique et autres citations immortelles de Rodin ou de Verlaine. Lui qui allait jusqu'à apposer sa signature d'artiste sur les mots adressés à l'institutrice ne comprenait pas que je ne signe pas tout ce que je faisais. Un jour, je lui avais amené un prototype de plaque émaillée Licence poétique que je venais de sérigraphier. Ce n'était qu'un essai, mais il avait insisté pour que je le signe. Devant mon refus à obtempérer, il avait gravé « Caca boudin » au dos de la plaque, avec une écriture d'enfant. Obstination contre Obstination. Panda contre Panda. Barbara, elle, résume les choses ainsi : « Oh oui, vous étiez chiants ! » »

« - Vous avez commandé le cercueil ?
- Ah non, Papa, ça c'est notre limite. On peut parler de tout, mais commander le cercueil alors que tu es encore vivant, ça ce n'est pas possible !
- C'est bien de s'y prendre à l'avance. Peut-être qu'il y a des ruptures de stock, tu vois...
- Ah non, non, non !
- Bon, bon. »

« Le soir, j'avais les mains aussi noires que celles de mon père. J'ai eu beau frotter, impossible de les ravoir - comme la clef dans l'histoire de Barbe-Bleue. J'avais toujours pensé qu'il ne se lavait pas sérieusement les mains, mais j'avais médit. La poussière de métal s'incruste, et il est très difficile de s'en débarrasser. J'avais appris quelque chose. »

« - Verte, une mouche à merde...
- ... volait, virevoltait
- ... venait, allait
- ... de miel, à lait...
- ... qui pourtant ne tenaient ni le goût ni l'odeur de ce que par nature goûtent les mouches...
- ... vertes, à merde.

- Tu te souviens de mon poème ?
- Ben oui, Pap.
- Comment ça se fait ?
- Je l'aime bien. »

« Heureusement, tout est soluble dans le temps. Comme l'écrivait Proust à la fin de la Recherche : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. » Peu à peu, la vie a repris son cours normal place du Vieux-Marché. Si ça avait été à refaire, mon père l'aurait refait. Tout bien réfléchi, il était sorti de son atelier, avait découvert un monde inconnu et vécu des choses exceptionnelles, ça valait quand même le coup. Il continua à travailler dans son atelier en chantant Petite Fleur, comme toujours. Quoi qu'il arrive - et même s'il avait été tout seul dans une grotte -, il aurait créé avec la même absolue nécessité. »

« Chez mes sœurs et chez moi aussi, il y a des sculptures, des tableaux et des objets partout. Je pourrais raconter l'histoire de chacun.
Il était une fois un porte-savon. Je l'ai ramassé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, en bordure d'une galaxie désignée sous le nom de Voie lactée, sur la troisième des planètes principales du système solaire, sur le continent européen, en France, dans la région Bretagne, dans le département du Morbihan, sur la commune de Pleucadeuc, près de Malestroit, dans les ruines d'une petite maison au milieu des bois du Lézigot, sur le sol de ce qui fut une cuisine qui n'existe plus que dans nos mémoires.
Aux origines de ce porte-savon, il y a un grand jardin traversé par un ruisseau. Mon grand-père y faisait pous-ser des fleurs et des arbres. Sur les photos, c'est un bel homme à l'air malicieux. Il porte des moustaches et un pantalon à pinces incroyablement large, de ceux en vogue à son époque.
Pour ranger ses outils de jardin, le bel homme à moustaches avait besoin d'une remise. Il confia les travaux à un maçon qui, pris de zèle, lui construisit une maisonnette. Deux pièces, une cheminée, un grenier, le tout nappé de crépi rose à la mode italienne.
J'ai découvert récemment que pour s'éviter les tracas d'une demande de permis de construire, on peut aujourd'hui commander sur internet des abris de jardin en kit de toutes les formes : pavillon miniature avec auvent, petit chalet, mini manoir et même (pour 3999 euros moins les options) un étonnant «tonneau de camping en bois massif, classé dans la rubrique « abris insolites ». Mais mon histoire se passe il y a longtemps, internet et les chalets de loisir double pente n'existaient pas encore.
Aux origines de ce souvenir, de ces décombres et de ce porte-savon, c'est la guerre, et l'action se déroule en noir et blanc. Trois parachutistes français sont blessés dans un maquis de la région. Déguisés en nonnes, ils sont cachés dans un cloître. Puis mon grand-père les conduit en charrette dans sa cabane au milieu des bois. Mes tantes, alors adolescentes, vont leur porter à manger. « Reste ici, nous allons nourrir le perroquet d'une dame », disent-elles à mon père, trop jeune pour les accompagner.
La maison rose n'a encore ni porte ni fenêtres, lorsque le bruit court que l'armée allemande s'apprête à dynamiter les deux ponts qui mènent à la ville, pour freiner l'avancée des Américains. Ma famille part se mettre à l'abri au Lézigot. Ils barricadent les ouvertures à l'aide de planches et s'allongent pour la nuit sur des sacs emplis de fougères. De là, ils entendent exploser les ponts.

Coupure publicitaire, musique, fondu enchaîné : la guerre est finie mais l'image reste en noir et blanc. La maison est désormais terminée, elle une porte et des fenêtres, et Papa y passe l'été avec son père. Le petit Bernard est trop maigre, et sa mère se fait du souci. L'idée de cette villégiature est de l'engraisser en lui donnant du bon air et des pommes de terre écrasées dans du lait. Pour en avoir du frais, mon grand-père achète une vache qui vient de mettre bas. Après l'été, quand il n'en a plus besoin, il la revend. 

[...] 
Nous partions tôt le matin de La Ferté-Milon. La route était longue. Au volant d'une Méhari en plastique vert pleine comme un œuf, qui prenait l'eau et peinait à dépasser les 100 km/h, mon père était environné par la fumée de sa pipe. Ma mère était assise à ses côtés. À l'arrière, mes deux sœurs, moi petite au milieu et, à nos pieds, Maja, notre énorme chienne berger briard. Avec le recul, cette expédition me semble héroïque. Cette époque-là aussi appartient au passé. Sur les photographies aux couleurs vives, tout le monde a trop de cheveux, même la chienne. Je suis une enfant rigolote aux joues du haut et du bas rebondies, ma mère n'a aucun souci à se faire, pas besoin d'acheter de vache pour me donner du lait.

C'est drôle, les moments paisibles n'ont rien de particulier à raconter. Ils se confondent et s'agglomèrent en une sensation globale d'où émergent quelques images sans grand intérêt : un canif ou un bol avec son prénom peint à la main achetés au tabac-presse de Malestroit ; la sculpture d'un bœuf sur le pignon de l'église dont l'ombre projette le parfait profil de Voltaire; notre mère qui compte les mailles de son tricot sur un fond uni de végétation. Je ne sais plus ce que nous faisions, l'été au Lézigot, mais c'était bien. 
Ça s'est arrêté brusquement en 1986, quand ma grand-mère est morte. Nous n'avions plus de raison de revenir dans la région, et puis cela devait faire de la peine à Papa. Les vacances étaient finies.

Nous n'y sommes retournés qu'une fois, il y a six ans. Mon père avait les cheveux blancs, et il était déjà fatigué. Cette fois, c'est moi qui conduisais, et il m'indiquait le chemin : « Tu prends la route de Saint-Congard, et on tournera de ce côté-là. À gauche. Non, l'autre gauche ! Enfin, par là, quoi. »
Il est rare de pouvoir vraiment marcher dans un souvenir. À chaque fois qu'il m'est arrivé de repasser dans un endroit où j'ai vécu, les lieux m'étaient devenus étrangement étrangers. Je ne m'y sentais plus chez moi. Un immeuble s'était construit, la boulangerie était devenue une boutique de e-cigarettes, la rue n'était plus à sens unique. Rien n'était plus pareil. C'est une sensation curieuse que de se sentir touriste dans une rue jadis si familière.
[...] 
Cette journée d'automne est déjà loin, mais c'est comme si j'y étais encore. Le porte-savon est accroché au-dessus de mon évier. J'y tiens énormément. Je l'ai trouvé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, au Lézigot, dans une maisonnette au crépi rose près de Pleucadeuc. Il y était déjà pendant la guerre, quand le savon venait à manquer. Il était encore là quand nous étions enfants, Papa et moi, lui maigrichon et moi gras-souillette. Quand mon grand-père allait puiser de l'eau orange au ruisseau pour faire le café, quand mes sœurs pêchaient et que ma mère comptait ses mailles. Et pendant ces autres jours d'été qui se suffisent à eux-mêmes et que tout le monde a oubliés. »

« - Mon père a eu une belle vie, lui aussi... Rhoo, c'était quand même un drôle de type... Ça doit être de lui que nous tenons l'humour familial ! Il avait deux alambics, qu'il menait de ferme en ferme. Le travail ne lui prenait que six mois dans l'année, et le reste du temps, il le consacrait à s'occuper de son jardin, au Lézigot. Il y avait des rosiers par centaines. Il faisait venir ses plantes de Nantes, par le canal de Nantes à Brest.
- Maman dit qu'il avait un accent breton à couper au couteau et qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait !
- Oh oui, c'est drôle, elle dit ça. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je n'en ai que des souvenirs merveilleux. Je donnerais un jour du temps qu'il me reste pour passer une heure avec lui.
- Avant, tu disais que tu donnerais une semaine pour passer un jour avec lui.
- Oui tu vois, je m'adapte. »

« Nous avons vécu les deux semaines qui ont suivi en état d'hypnose, comme dans un rêve. Je garde de ces journées un sentiment étrange et flou d'urgence, de joie, de fatigue, de tristesse et de tendresse mêlées. Papa n'en avait plus pour longtemps, il le savait et nous aussi. Nous ignorions de combien de temps exactement nous disposions, mais il s'affaiblissait chaque jour un peu plus, et personne ne se faisait d'illusions. Chaque moment passé ensemble comptait. Il fallait lui dire ce que nous avions à lui dire, lui poser les questions qu'il fallait lui poser, il fallait apaiser sa douleur et notre chagrin, il fallait qu'il voie son atelier transformé et puisse imaginer ce que serait cet endroit quand il ne serait plus là. Il fallait faire tout cela sans trop réfléchir, sans se laisser rattraper par le désespoir ni tomber d'épuisement - Maman avait le visage creusé et Barbara des yeux terrifiés. Moi, je ne sais pas quelle tête j'avais, ce n'était pas le moment de se regarder dans la glace. »

« Dans des périodes comme celles-là, les paroles compatissantes ne servent à rien, et je ne connais pas de plus grand réconfort que le miracle de lasagnes encore chaudes, d'un cake au citron et d'un raccordement électrique tout neuf au plafond d'un atelier. »

« - Tu ne manges rien...
- Écoute, ma petite chérie, il faut que je t'explique quelque chose. Pour moi, tout a un goût de carton. Les frites et les gâteaux, les tartines de beurre, tout. Je me force à manger parce que je vous aime, mais je n'ai envie de rien.
- Je pourrais te refaire de la bouillie comme te faisait mamie quand tu étais petit, avec de la farine et du lait.
- Oui, ça je pourrais essayer d'en manger. Mais la sienne n'était pas pareille, elle accrochait au fond de la casserole, la cuillère tenait toute droite dedans.
- Je sais bien, j'ai essayé de la faire trop cuire, comme elle, mais la casserole est en Tefal alors ça n'attache pas... »

« - Ah, quelle vacherie, quand même ! J'aurais préféré vivre en me croyant en bonne santé plutôt que mourir en me sachant malade. »

« Savoir qu'il s'agissait d'une douce agonie ne nous était d'aucun réconfort. La mort n'est pas une chose qui prête au relativisme. »

« Quiconque a un jour observé une croûte de fromage au microscope ne peut se leurrer sur la vacuité de nos existences. En regardant à travers la lunette, on voit des acariens (appelés « artisons ») vaquer à leurs occupations. On ne sait quelles pensées s'agitent derrière leurs yeux noirs, ni vers quel rendez-vous ils se hâtent. On ignore s'ils ont des joies, des peurs ou des souvenirs. Mais en les regardant, on comprend que nous sommes, comme eux, des insectes insignifiants, voués à la mort et à l'oubli, perdus dans l'infinité de l'Univers sans cesse en expansion. Cette idée est insupportable. Pour ne pas y penser, l'humain est obligé de faire diversion. Ceux d'entre nous qui ne se démènent pas pour leur survie s'occupent à n'importe quoi d'autre: ils déclenchent des guerres ou militent contre l'immigration. Ils s'accrochent à leurs certitudes, collectionnent des fèves ou des boîtes à biscuits, signent des pétitions, baisent tant qu'ils peuvent, bricolent par-ci par-là, se passionnent pour des polices d'assurance, repassent leurs slips, font des réunions ou achètent la dernière voiture toutes options. Tout, plutôt que regarder la mort en face.
Mais ces jours-là, je n'avais pas le choix. »

« Nous étions complètement perdues. Avant d'y être confrontées, nous ne savions rien des mystères qui entourent la mort d'un proche. Nous découvrions qu'il ne suffisait pas de faire des travaux dans l'atelier ou de bomber un déambulateur pour que tout se passe au mieux. »

« L'humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d'aventures. C'est un peu ce que nous étions, ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au cœur d'une forêt, serrés autour d'un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.
Après ça, nous sommes allés promener Gommette.
Sa joie était drôle à voir. Elle exultait, frétillant de partout, poussant des aboiements d'excitation, secouant une chaussure, mâchouillant sa laisse, inconsciente du drame et de notre stupeur.
Un ticket gagnant, un bon mot, l'été et un chien content, tout cela était irréel, en inadéquation avec ce qu'aurait dû être notre humeur. Tout avait changé, mais rien n'était différent, la vie continuait. »

« Pour saisir les préoccupations d'une époque, il suffit d'écouter des chansons populaires. Celles d'aujourd'hui parlent pour la plupart de chagrins d'amour. Du temps des yéyés, on chantait l'interdiction de coucher avant le mariage. Les chansons du Moyen Âge, elles, avaient toutes quelque chose à voir avec la mort, le plus souvent prématurée. Cela faisait partie de la vie. Le jeune François Villon, avant de partir en voyage, avait écrit son testament, selon l'usage de l'époque. Car lui savait déjà que ce monde n'est qu'abusion - il n'est qui contre mort résiste, ne qui treuve provision. »

« L'habitude des masques mortuaires de cire ou de plâtre s'est aussi perdue. Ils étaient réalisés à des fins de commémoration ou d'expertise médico-légale et l'on trouve encore toute une collection de visages de grands hommes saisis quelques minutes après leur mort. Les masques de Napoléon, Dante, Beethoven ou Tolstoï ferment les yeux : ils ne pensent plus à conquérir le monde, à composer la rime, le roman ou l'accord parfaits on dirait qu'ils se reposent. Le moulage le plus célèbre est celui d'une jeune femme au doux sourire, une inconnue prétendument noyée dans la Seine. Elle fut l'objet d'un engouement populaire. Rilke en parle dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge, elle est la « Joconde suicidée » de l'Auré-lien d'Aragon, Nabokov lui consacre un poème et elle a même inspiré Guillaume Musso. En 1960 comble de la consécration, l'inconnue de la Seine servit de modèle à « Resusci Anne », le mannequin utilisé pour les entraînements à la réanimation - des noyés et des autres - par le bouche-à-bouche. Elle gagna par là même le surnom de femme la plus embrassée du monde».
J'ai vaguement pensé à mouler le visage de Papa, mais je nous imaginais mal arriver au funérarium avec une bassine et un sac de plâtre. Ça en aurait mis partout, et Maman n'aurait certainement pas été d'accord. Je n'ai pas non plus osé faire de belle photographie à la façon de Victor Hugo immortalisé par les studios Nadar. Mon père aurait sans doute apprécié la solennité du procédé, mais les temps changent, et j'étais déjà à mon maximum. »

« Lorsque nous avons tous été réunis autour du cercueil, Barbara a distribué aux enfants des pistolets à bulles peints du même bleu. « Papa disait qu'il ne cherchait pas ses idées, mais qu'elles lui venaient spontanément, comme des bulles viennent éclater à la surface d'une cuve en fermentation, a-t-elle dit. Il n'est plus avec nous, mais ses idées sont toujours là. » Les enfants se sont égaillés entre les tombes, une nuée de bulles de savon s'est élevée dans les airs, voletant joyeusement au-dessus de nos têtes. Alors, Barbara s'est mise à jouer à l'accordéon un air qu'elle avait composé lorsque notre père était à l'hôpital. Elle s'accompagnait en soufflant dans un étrange instrument de son invention, fait d'un tube en plastique gainé de tissu, dont le son doux et mélancolique faisait penser à celui d'un thérémine. »

« On ne peut pas tout raconter d'une vie, surtout lorsqu'elle a été beaucoup vécue et qu'elle est vue à hauteur d'enfant. Lorsqu'on referme un livre, il ne nous reste en tête que quelques passages, une impression diffuse, des souvenirs plus ou moins fidèles, parfois une phrase seulement. S'il m'arrive d'oublier les images, j'ai la mémoire précise des mots, et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de mon père. »

Quatrième de couverture

Il faut que je raconte cette histoire tant qu'il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j'ai peur que les souvenirs s'en aillent avec elle, comme un rêve qui s'échappe au réveil et qu'on ne peut retenir. Avec ce bleu, j'ai peint le cercueil de Papa.

Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d'étincelles. Alors qu'il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d'enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une cœuvre d'art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d'une cérémonie digne d'un concert au Stade de France: l'autrice raconte cette période irréelle et l'histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.

D'une fantaisie irrésistible, Alors c'est bien offre un regard sensible et inattendu sur la perte et la filiation. C'est aussi l'hommage de l'artiste Clémentine Mélois à son père, ce bricoleur de génie qui lui a transmis son humour inquiet, son amour des mots et son vital élan de création.

Clémentine Mélois est artiste plasticienne et écrivaine. Membre de l'Oulipo, elle est notamment l'autrice, aux Éditions Grasset, de Cent titres (2014), Sinon j'oublie (2017) et Dehors, la tempête (2020).

Éditions l'arbalète gallimard,  juin 2024
202 pages