Affichage des articles dont le libellé est ★★★★☆. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ★★★★☆. Afficher tous les articles

vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

mardi 26 août 2025

Le pornographe ★★★★☆ de John McGahern

Déambulations dublinoises
Un écrivain libertin poète à ses heures, tiraillé entre ses obligations (les visites à l'hôpital au chevet de sa tante mourante) et ses aventures sexuelles volontairement "sans engagement", subvient à ses besoins en écrivant des récits pornographiques pour un journal.  
On y retrouve des éléments essentiels de l'existence humaine : l'engagement, la peur, l'absurde, l'ennui, la liberté, la mort...
« Une personne quitte la vie, et une autre y fait son entrée. Je suppose que voilà le nœud de l’histoire. »
On suit ce narrateur, plein de lui-même, vivant, s'exprimant, agissant en pleine liberté, en son libre arbitre, suivant sa propre vérité, sa propre morale. Et en suivant ce narrateur - d'ailleurs sans nom -, nous nous interrogeons sur notre propre vision du monde et notre rapport aux autres. 
Un bon roman, à l'écriture simple, bien plus profond qu'il n'y parait au premier abord. 
« Nous maîtrisons l’obscurité grâce à des cérémonies : cérémonies de joie quand nous émergeons des ténèbres pour entrer dans la lumière, cérémonies de regret lorsque inévitablement nous quittons la lumière, cérémonies d’espoir fondé sur le social, qui est aussi ferme que le roc de la théologie. »
La littérature irlandaise m'embarque à chaque fois, j'ai eu plaisir ici à reconnaitre des noms de rues, de lieux, à naviguer sur le Shannon, à marcher le long de la Liffey, à retrouver l'atmosphère chaleureuse des pubs, à siroter une bière ou quelques gorgées d'un irish whiskey.  

« L'alcool représentait un des principaux adjuvants pour glisser sur la pente qu'il nous faudrait tous descendre un jour ou l'autre. »

« La visite se déroulait comme prévu, de même qu'un voyage en train ou en avion une fois commencé. Mon oncle l'avait envisagée avec une certaine appréhension. Quant à moi, qui avais fait le voyage fréquemment ces derniers mois, et qui savais que cela se passerait ainsi, il m'avait été impossible de lui dire : « Ne te fais pas de bile, tout ira bien. Il ne se produira rien d'exceptionnel. Ce sera comme pour le reste. Nous nous en tirerons sans problème. »
À présent que le moment avait lieu effectivement, il se réduisait au néant qui constituait la trame de notre vie quand elle suivait son cours normal. Et il deviendrait ensuite une partie intégrante de notre vie dans le souvenir. L'événement avait toujours une présence plus vivace dans l'appréhension et dans le souvenir que lorsqu'il prenait place réellement. La nature avait fort bien arrangé les choses, en ce sens que nous vivions à peine notre vie. Le dernier instant conscient était celui où notre non-existence passagère et notre non-existence définitive célébraient enfin leurs noces. Un heureux hasard, pour ainsi dire, présidait à la similarité apparente entre notre départ de la vie et notre entrée dans celle-ci. J'éprouvai quelque honte à constater la violence de ces réflexions, qui n'étaient dues qu'à une errance oisive de mes émotions tout au long de la visite: le fond du cœur est en effet capable de violence.
« C'est très gentil d'être venu me voir, disait ma tante à mon oncle, à présent que la visite se terminait. [...] »»

« Hors de la gare, les derniers rayons du soleil se mêlaient encore à l'animation de la rue. Toute la journée, j'avais tenu ma propre vie à l'écart, en m'occupant agréablement de celle d'autrui, et je n'aimais guère l'idée de retrouver son fardeau, ni la perspective de la soirée qui s'étendait devant moi comme une longue pièce vide. Il était sûrement possible de demeurer à jamais en dehors de sa vie à soi, dans la mesure où on parvenait à définir la vie comme autre chose que ce constant et douloureux devenir de soi-même. »

« Il mettait les profanes en garde contre la confusion entre l'art et la vie. L'art était de l'art parce qu'il n'avait rien à voir avec la nature. La vie n'était qu'une succession d'accidents.
L'art constituait une vision de la Loi. Comme l'accident ne se conformait que rarement à l'Idée ou à la Vision, il fallait l'inventer ou le transformer de telle sorte qu'il s'accorde avec cette Vision. En résumé, c'était la vie vue à travers un tempérament. Ce qui nous amenait au triomphe radieux que représentait toute œuvre d'art. En effet, la vie pouvait bien être triste ou insupportable, le simple fait de la transposer dans le cadre de la Loi donnait lieu à la réjouissance et à la célébration. Ou, pour employer un langage plus terre à terre, bien que dans cette situation biographique particulière la fille fût perdue pour lui, c'était précisément grâce à cette perte que le poème avait été gagné.
Après quoi, totalement indifférent aux rires et aux paillardises qui fusaient de partout, il insista pour offrir un verre à tous ceux qui l'avaient écouté, forçant même à rester le jeune vétérinaire qui affirmait qu'il devait s'en aller. Ce fut avec la même indifférence qu'il fonda sa première revue pornographique : il défia les lois désuètes de la censure à peu près comme il avait tenu tête à l'embarras général provoqué par sa poésie chez Dempsey's, c'est-à-dire en faisant comme si de rien n'était ; et, malgré toutes les prédictions, son entreprise avait réussi. À partir de là, il avait continué son chemin, jusqu'à devenir le personnage riche et relativement influent qu'il était à présent. Il me payait à un tarif plus que confortable, et je le soupçonnais de me privilégier ainsi à cause de nos souvenirs communs du bon vieux temps, plutôt que pour mon aptitude à décrire des exercices de gymnastique sexuelle mieux que les autres scribouillards qu'il employait.
Je commandai deux autres pintes et plaçai la sienne à côté de celle qu'il n'avait pas encore finie sur le bord du comptoir. Tout en lisant, il griffonnait des notes en vue de modifier çà et là mon texte, et je savais qu'il s'agirait toujours d'améliorations. Le temps semblait suspendu pendant que je l'observais. Je regardais son visage enregistrer cet univers de mots, celui du colonel Grimshaw et de Mavis Carmichael. C'est un spectacle bien humiliant que de voir quelqu'un s'absorber totalement dans un monde que l'on a soi-même fabriqué de toutes pièces. »

« Le ventre maternel et la tombe... La cérémonie du baptême devient celle de l'enterrement, le frémissement initial qui nous transforme en chair vivante devient plus tard l'ultime frisson qui fait de nous un cadavre. C'est l'instinct religieux, paraît-il, qui nous pousse à rechercher les rapports et les lois qui régissent les événements. Et entre les deux extrêmes, il y a le temps : le travail pour passer le temps, et mille autres façons de tuer le temps, de raccourcir ce temps qui diminue même sans nos efforts ; et c'est ainsi que par exemple on va au bal. »

« Le temps s'était écoulé sans que je le remarque : rarement de tels bonheurs nous sont donnés, mais lorsque cela arrive, c'est la plus grande consolation que puisse nous apporter le tourbillon de l'existence. C'est la promesse d'une éternité bienheureuse - ou simplement une nouvelle ironie du sort, la perception de nos périodes d'inconscience. Nous sentons que l'on nous a déchargés du fardeau du temps qui passe, et le bonheur réside dans ce sentiment, non dans le fait d'errer à l'aveuglette et sans souci au milieu d'un univers de mots. »

« Il ne fera rien du tout. Il se dira qu'il a rêvé. Le pays entier n'a-t-il pas l'air de passer sa vie dans les rêves de stupre et de fornication ? Il ne voudra pas se considérer comme une exception. C'est un exemple typique de nos compatriotes, toujours soucieux de se conformer à la norme. »

« Quand je sortis de l'ascenseur et m'avançai vers ma tante, malgré moi j'éprouvai à nouveau la même culpabilité que lorsque je m'étais approché d'elle à son insu, passant par la prairie sous le clair de lune, par l'escalier de service et cette même allée centrale que je parcourais à présent dans l'autre sens. Je me souvins de la veilleuse bleue et constatai que les portes battantes que j'avais crues de couleur sombre étaient en réalité d'un vert très clair. Qu'avais-je appris de cette visite clandestine ? Rien, l'absurde néant avec lequel nous nous retrouvons toujours quand nous cherchons à obtenir d'un de nos pauvres semblables une meilleure connaissance de nous-mêmes ou de la vie : rien d'autre que notre honteuse frivolité. Nous ne pouvons rien apprendre d'autrui, pas plus que nous ne pouvons mourir à sa place, ni lui à la nôtre. Il nous faut aller vers l'intérieur, dans la solitude qui est tout ensemble joie et douleur, et établir là-bas notre propre vérité; même si en définitive celle-ci se révèle n'être rien non plus, il nous reste la joie inébranlable d'avoir emprunté la dure voie qui est la seule possible : nous n'avons pas reculé ni dévié d'un pas chancelant, mais nous avons continué sans cesse, même quand il n'y avait rien, car nous savions aussi qu'il n'y avait rien ailleurs. Nous étions arrivés trop loin à l'intérieur pour croire qu'une apparence physique différente, ou un autre climat, changerait quoi que ce fût. Nous étions en dehors du changement parce que nous étions le changement. Toutes les doctrines que nous avions apprises par cœur sans les comprendre, et dont nous avions discuté avec passion, devenaient d'une clarté qui nous forçait à rire. Pour trouver, nous devions perdre : la route du départ était aussi celle du retour. Et quelle compagnie ne rencontrions-nous pas sur cette route, nous qui ne cherchions plus la compagnie, devant quels feux et contre quels murs ne devions-nous pas nous asseoir ! Notre intelligence s'était aiguisée. Constamment, il nous fallait changer de méthode. Nous écoutions tout avec attention, nous prêtions l'oreille aux autres qui proclamaient leurs échecs ou leurs coups de chance, car désormais nous avions notre route, et tout le monde, tout le monde voyageait. Personne n'arriverait. L'aventure ne serait jamais terminée, pas même après notre disparition. Elle continuerait sans fin, comme elle s'était poursuivie de génération en génération avant que nous n'ayons pris la relève.
Et l'infirmière aux cheveux noirs ? Et la femme enceinte abandonnée à Londres ? Et cette femme en train de mourir à côté de moi, appuyée sur son oreiller bien droit, les yeux fermés, légèrement assoupie ? Que dire d'elles dans tout cela ? La réponse résidait dans la vulgarité même de la question. Que dire de toi-même ? »

« - Elle garde en elle cette farouche volonté de vivre. Pour ma part, je ne comprends pas.
- La vie est une chose bien agréable.
- Je crois que ça dépend de la situation qu'on y occupe. La vie est une chose bien agréable.
C'était là le genre de conversation qui me crispait, mais j'acceptai de jouer le jeu.
« Contempler la lumière, le ciel et la nuit étoilée, rien que cela me semble déjà tellement merveilleux! Je ne vois pas comment un être humain désirerait s'en priver.
- Mais certains des malades que tu soignes n'en sont-ils pas fatigués ?
- Quelques-uns, mais pas beaucoup. »
Il faisait très froid lorsque nous sortîmes; heureusement, un bus arriva presque aussitôt, et nous nous séparâmes. L'été se terminait déjà. Je frissonnai involontairement moi qui pourtant aimais l'hiver - à l'idée de ce que cet hiver-ci risquait de m'apporter. »

« En ne faisant pas attention, en croyant qu'une occupation en valait une autre, en couchant avec la première femme qui acceptait, j'avais provoqué autant de souffrance, de confusion et de malheur que si je l'avais recherché activement et de propos délibéré. Je n'avais pas accordé à autrui les égards qu'il méritait. L'énergie nécessaire pour choisir m'avait paru trop pénible à rassembler. Le cœur brisé par un premier amour déçu, j'avais tourné le dos et laissé la lumière de l'imagination s'éteindre presque complètement. Aujourd'hui, mes mains étaient de glace.
Nous devions quitter le chemin de la raison, parce qu'il nous fallait aller plus loin. Si nous n'avons aucun objectif rationnel à invoquer, c'est une raison de plus pour obéir à notre désir instinctif de vérité et lui obéir avec notre force entière, dans tout ce que nous voyons comme dans l'aveuglement final.
« Alors, tu as perdu ta langue, ou tu n'as rien à dire pour ta défense, ou quoi ? » Maloney avait quitté des yeux la route pour me regarder en face. Ses cheveux blancs clairsemés dépassaient de sous le large bord de son chapeau noir. À présent, il ressemblait vraiment plus à un danseur qu'à un homme revenant d'un enterrement. Je serrai les dents pour réprimer un accès de fou rire, sachant que cela me ferait très mal, mais la douleur elle-même rendit mon effort d'autant plus inefficace.
Ce que j'avais envie de dire, c'était que j'éprouvais un irrésistible besoin de prier, pour moi-même, pour Maloney, pour la fille, et tout le reste. Mes prières ne recevraient aucune réponse, mais justement il importait de les prononcer mentalement, ces prières qui ne pouvaient pas être exaucées, parce qu'elles constituaient leur propre commencement et leur propre fin.
Ce que je dis en réalité, ce fut : « Pourquoi ne regardes-tu pas la route ?
- Ça fait toute ma vie que je regarde cette fichue route, et jamais je n'en ai tiré un traître mot! Hou-hou, la route ! cria-t-il soudain. Tu vois ? Elle ne répond pas. Elle défile à toute allure, et voilà! Hou-hou, la route !
- Elle pourrait au moins nous amener à destination, si tu conduisais un peu mieux.
- Elle nous y amènera de toute façon. Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! » continua-t-il à crier, roulant de plus en plus vite.

Je cherchai une réplique à lui donner, mais ne trouvai rien. Et dans le silence, un fragment d'une autre journée me revint en mémoire; l'image m'apparut longuement, parmi l'incessant va-et-vient des essuie-glaces : la petite silhouette ronde de mon oncle qui descendait du train et s'avançait sur le quai, regardant autour de lui d'un air inquiet comme un petit garçon, l'imperméable sur le bras, au commencement de ce voyage - si toutefois il avait commencé à un moment précis qui nous avait conduits chacun où nous étions désormais, dans le présent et l'éternel.

« Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou... » »

Quatrième de couverture

LE PORNOGRAPHE. Célibataire endurci et poète sans le sou, le narrateur écrit des textes pornographiques en guise de gagne-pain, plutôt que de renoncer à sa vie de liberté à Dublin. Ses fréquentes visites à l'hôpital, où il apporte à sa tante gravement malade des bouteilles de cognac afin de soulager sa douleur, esquissent le portrait d'un homme d'une grande prévenance.
Un soir, dans un dancing, il rencontre une femme avec qui il entame une liaison sans lendemain. Quand cette dernière, amoureuse de lui, tombe enceinte, le voilà plongé dans l'effroi. S'il est hors de question pour lui de l'épouser et de devenir père, il ne l'abandonnera pas pour autant.
Dès lors, cet être si désireux de légèreté se retrouve tiraillé entre les deux pôles -l'agonie et la venue au monde - qu'incarnent ces deux femmes. Comme en écho, John McGahern imprime à son ample narration le rythme de l'oscillation : entre Dublin et Londres, où s'exilera la future mère; entre la ville et la campagne, dont le narrateur est originaire; entre ses actions et ses réflexions sur «l'agencement général du monde»; et enfin entre ses écrits pornographiques et le corps même du livre.
Publié en 1979, Le Pornographe est une réponse à la censure irlandaise qui, quelques années plus tôt, a interdit L'Obscur au motif de son caractère scandaleux. Plus qu'une simple provocation, c'est un roman magistral, qui pointe du doigt l'hypocrisie de la société irlandaise vis-à-vis de la sexualité et du mariage et qui hisse son protagoniste au rang de ces héros modernes dont les tribulations revêtent un tour proprement métaphysique.

JOHN MCGAHERN (1934-2006), né et mort à Dublin, a grandi sur la côte ouest de l'Irlande. Son œuvre, majeure, a profondément influencé toute une génération d'écrivains. Depuis Entre toutes les femmes (avril 2022), Sabine Wespieser éditeur réédite en France les livres de cet écrivain devenu un classique dans son pays.

Éditions Sabine Wespieser,  mai 2024
380 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Alain Delahaye

mercredi 20 août 2025

La librairie sur la colline ★★★★☆ d'Alba Donati

Parler des livres. Commandés. Aimés. Partagés. Sauvés. Donnés. Glanés. Cultes. Des livres qui sauvent la vie. Parce que "Lire est un remède fantastique, magique [...]". C'est ce que nous propose, entre autres, Alba Donati dans ce bel hommage aux livres, aux librairies indépendantes - ces puissants connecteurs -,  mais aussi à la nature, à la solidarité, l'amitié.
Qu'il fut bon, ces derniers jours, d'arpenter cette librairie Sopra la Penna et contempler le jardin enchanté et  les montagnes apuanes qui l'entourent, de découvrir cette belle communauté qui gravite autour, ces aimants des mots, des pages. Il est des lectures où il fait bon s'abandonner, se déconnecter du présent, celle-ci s'y prête très bien à mon humble avis. Elle pourrait même avoir le pouvoir de redonner vie à de vieux rêves plus ou moins enfouis, qui sait ?
« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »
Une passionnée de livres, déterminée coûte que coûte à maintenir sa librairie et qui nous parle de sa passion, mais pas que, que demander de mieux ! Merci infiniment Karine pour avoir mis ce livre sur ma route. Une belle parenthèse. J'irais bien y faire un tour aussi dans cette librairie !
Ma wishlist livresque s'est enrichie, au passage, de quelques références  😅
« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Romano, j'aimerais ouvrir une librairie là où je vis.
- Bien, combien d'habitants y a-t-il?
- 180.
- Bon, 180 000 divisé par...
- Pas 180 000, 180.
Tu es folle. »
Conversation téléphonique avec Romano Montroni, ancien directeur des librairies Feltrinelli.

« Il était une fois une maison de poupée qui appartenait à une reine... une maison de poupée si joliment fabriquée qu'on venait parfois de loin pour l'admirer. »
Vita Sackville-West, Les Secrets et enchantements de la maison de poupée de la reine d'Angleterre 

« L'idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu'on nomme l'enfance.»

« Je termine les paquets pour la dame de Salerne et ses deux filles. Voilà comment m'est venue l'idée d'ouvrir une librairie dans un petit village de la haute Toscane, au sommet d'une colline, entre le mont Prato Fiorito et les Alpes apuanes. Cette idée m'est venue pour qu'une mère de Salerne puisse offrir à ses filles deux cartons pleins en hommage à Emily Dickinson. »

« Papa n'est pas étranger à la librairie. C'est lui qui m'a appris à écrire, à l'âge de cinq ans, si bien qu'un an plus tard j'étais capable de rédiger de petites lettres à l'intention de tante Feny, alors gouvernante à Gênes. Né, comme nous tous, dans une famille pauvre, papa était l'aîné de six enfants: Rolando, Valerio, Aldo, Maria Grazia, Valeria et Rina. Chacun plus excentrique que l'autre. 
Il a vu le jour en 1931. Pendant la guerre, il s'était engagé dans la Résistance comme un adulte, écoutait Radio Londres et se déclarait antifasciste. Au village, tout le monde était antifasciste. En cela, Lucignana est exceptionnel. Pas de déférence pour les puissants : tous ceux qui se présentent en bombant le torse dans un rôle quelconque finissent par se ridiculiser comme les doctes docteurs de Pinocchio. On prétend que, sous le fascisme, Lucignana était la seule agglomération d'Italie à ne compter aucun encarté. Venus de la ville, des individus déguisés en petits chefs de parti se présentaient au village et n'y trouvaient personne. Les habitants se cachaient dans les champs, dans les cabanes, dans les séchoirs, et adieu carte. »

« La jeunesse dotée d'intelligence me séduit. Mais, c'est vrai, [...] , nous avons « nos livres », qui ne sont pas ceux qu'on trouve partout. La librairie est comme une bibliothèque personnelle ; les livres, qu'ils soient récents ou non, doivent avoir un sens, celui d'avoir été choisis pour trôner sur tel ou tel rayonnage. Des choix arbitraires ? Peut-être. Comme la décision de séparer les romancières des romanciers. Je l'ai prise d'instinct. Puis, en réfléchissant, je me suis dit : les femmes qui écrivent sont un phénomène du siècle dernier. Et puisqu'elles écrivent après avoir gardé le silence pendant des siècles, elles ont certainement un tas de choses à raconter et elles les racontent probablement d'autres façons. Alors n'est-il pas logique qu'elles aient deux ou trois étagères pour elles toutes seules ? »

« « Tu as l'air triste, de quoi as-tu besoin pour être plus heureuse ? »
Je souris.
« Eh bien, en ce moment, de dix mille euros.
- Bon, tu les auras cet après-midi.
- ... »
Elle m'embrasse et des larmes montent à ses yeux bleus.
« C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie. »
Tessa nous a offert un marque-page qui est devenu notre signet officiel. On peut y lire ces mots : « Ma maman, Jean Martin, m'a appris à prendre soin des autres. Mon père, Grenville, a recueilli des malheureux le long de la route et leur a offert des opportunités. Son propre père le lui avait enseigné malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il avait grandi. »
Ces quelques lignes sont signées de la mère de Tessa, Lynn Holden Wiechmann. Oui, Holden, elle s'appelle Lynn Holden¹.

Commandes du jour: Hopper de Mark Strand, Les femmes qui achètent des fleurs de Vanessa Montfort, Cuore cavo de Viola Di Grado, Le Garçon sauvage de Paolo Cognetti. »

1. Allusion à la Scuola Holden, école d'écriture fondée en 1994 par Alessandro Baricco, elle-même baptisée de la sorte en hommage au personnage de J. D. Salinger, Holden Caufield. 

« Dans le très beau livre de Rabih Alameddine intitulé Les Vies de papier, une femme, qui vit à Beyrouth, esseulée et sans but, traduit tous les livres qu'elle aime. Son appartement est rempli de feuilles de papier, de livres traduits par amour et éparpillés dans toutes les pièces. Dans celui de l'étage supérieur se retrouvent tous les après-midi trois amies qui discutent, se maquillent, racontent la vie du dehors. Un chœur scénique pour sa solitude. Eh bien, je me représentais ces femmes ainsi, comme Iole, Redenta et Mery, et leurs voix comme une musique tantôt douce, tantôt frénétique et nécessaire. Voilà, Les Vies de papier est l'un des romans que je continuerai de conseiller, même s'il est sorti il y a une dizaine d'années.

Commandes du jour : Trop de bonheur d'Alice Munro, Il romanzo di Moscardino d'Enrico Pea, Le Bruit des choses qui commencent d'Evita Greco, Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Jane Austen de Virginia Woolf, Le cose semplici de Luca Doninelli. »

« Lucignana n'est pas peuplé de reines, mais de nombreuses fées. De toute façon, pour le rallier, comme dit mon amie Anna D'Elia, il faut traverser la forêt de Brocéliande. Certes, c'est une promenade de santé, pour elle qui a l'habitude de traduire les denses forêts de mots d'Antoine Volodine.
Derrière la forêt habitent les fées : la librairie leur appartient. "Crowd". »

« Il y a un rayon de la librairie que j'aime tout particulièrement. Celui des biographies. Disons qu'entre Proust et Sainte-Beuve, j'ai toujours penché pour Sainte-Beuve. Les écrivains ne font pas d'exercices de mathématiques, ils puisent dans les nœuds et les obsessions, dans les zones d'inexistence. »

« À New York, j'avais déniché un exemplaire de "La Cloche de détresse" de Sylvia Plath chez les bouquinistes qui sont installés autour de Central Park. Le seul roman qu'elle ait écrit, signé d'un pseudonyme, Victoria Lucas. Je l'avais placé dans la librairie à côté de deux autres livres achetés au même endroit, ils formaient un brelan d'as qui me paraissait très protecteur. "La Cloche de détresse" trônait auprès de "L'Année de la pensée magique" de Joan Didion et de "La Porte" de Magda Szabó*, dans une traduction d'Ali Smith. Avoir trouvé mes trois livres cultes au même endroit m'avait évoqué l'inéluctable parcours d'amour qui est inscrit dans nos vies. Puis tout a brûlé et cela m'a beaucoup chagrinée. Mais nous avions en tête la canne de Virginia. Verticale, malgré la pluie battante et le vent. »

« Le petit monde qui tourne autour de la poésie croit que tout se résume à l'algébrique Valerio Magrelli ou à l'ésotérique Milo De Angelis, alors qu'il existe aussi le tragique Roberto Carifi. En tant que libraire, j'essaie de corriger les déformations des petits potentats éditoriaux en aménageant des rayons alternatifs, des vitrines subversives. De petits gestes, certes, mais durables. 
Les choses n'oublient pas, elles ont trop de mémoire. »
1. Roberto Carifi, "Amorosa sempre", La Nave di Teseo, 2018. Notre traduction. 

« Le thé est une étape fondamentale de la visite de la librairie. Chaud en hiver et froid en été. L'hiver, nous utilisons un thé produit en Espagne qui se décline en d'innombrables parfums. On part de la base : the vert, noir, rouge, blanc. Puis on choisit entre vanille, bergamote, ginseng, mangue, lime, curcuma, gingembre, cannelle, mandarine, miel et citron.
L'emballage de ce thé a une allure mexicaine, du fait de ses couleurs vives et bien agencées. Nous l'avons baptisé le thé de Frida Kahlo. Le thé qui vient du Kent se présente tout autrement. English tea in English box. Ce sont des boîtes de collection ornées du portrait d'un écrivain ou d'une écrivaine. À chaque auteur ou livre, un thé particulier 
: Jane Austen, thé vert chinois aux pétales de rose; Charlotte Brontë, thé vert chinois aux fleurs de jasmin ; Alice au pays des merveilles, fraise et mélange de fruits : morceaux de pomme, hibiscus, baies de sureau, églantier et ananas. Le mélange de Mary Shelley, très particulier, contient du thé noir et des violettes; celui des Quatre Filles du Docteur March s'inspire du gâteau Red Velvet : thé noir, chocolat et vanille. »

« Naturellement, là où il y a un excellent thé, il y a forcément de bonnes confitures, et dans ce domaine nous nous sommes surpassées. À l'origine de ces merveilles, une femme fascinante qui semble tout droit sortie d'un film de Bernardo Bertolucci. Elle s'appelle Anna et elle est violoncelliste. Une violoncelliste qui joue dans l'orchestre du Maggio Musicale Fiorentino depuis 1983. Anna aime cuisiner. Elle utilise deux patronymes différents, l'un pour la musique, l'autre pour la gastronomie. Ses yeux gris trahissent une beauté au long cours. J'ignore ce qu'elle a entre les mains, quel enchantement les guide dans ses réalisations. Elle a donné un nom à sa passion : Une nouvelle musique à la cuisine.
Elle incarne bien la définition de Colette selon laquelle la cuisine, la vraie cuisine, est l'œuvre de femmes qui goûtent, rêvent un moment, ajoutent un filet d'huile, une pincée de sel, une branchette de thym, pèsent sans balance, mesurent le temps sans horloge, surveillent leur rôti avec les yeux de l'âme et mélangent les œufs, le beurre et la farine au gré de leur inspiration, telles de bienveillantes sorcières.
Ensemble nous avons inventé les confitures littéraires. J'ai étudié, cherché, humé les goûts des écrivains et des écrivaines, ou de leurs personnages, et Anna y a ajouté sa fantaisie. Elle a produit la confiture Virginia Woolf avec des oranges amères et du whisky ; celle de Jane Austen avec des pommes, du citron vert et de la cannelle ; celle de Colette avec des prunes sauvages et de l'anis étoilé; celle de Dino Campana et Sibilla Aleramo avec des poires sauvages cueillies sur un arbre séculaire de la villa de Bivigliano, non loin de Marradi, le bourg natal de Dino Campana, et cuites dans du vin rouge épicé. De petits chefs-d'œuvre dont nos visiteuses raffolent. On a demandé plusieurs fois à Anna d'exporter ses confitures littéraires, mais elle a toujours refusé, nous sommes d'accord : on ne les trouve que chez nous. »

« L'après-midi s'est conclu par un bon thé à la rose, des biscuits en forme de cœur confectionnés par Donatella et des beignets de Tiziana. La pandémie nous offre - et ce n'est certes pas dans son programme - de nouvelles habitudes. Elle nous offre le temps du dimanche, un temps sans devoirs ni tâches. Un temps consacré. »

« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Hier soir, en jetant un coup d'œil dans le réfrigérateur et en y remarquant un excès d'œufs et de beurre, je me suis lancée dans la confection d'un gâteau Margherita sans balance. J'ai dit : si Colette y parvenait, je peux y parvenir moi aussi. Trois œufs, un peu de sucre, un peu de farine, un sachet de levure, un peu de lait chaud et un peu de beurre fondu. Et voilà. Trente minutes au four, et un résultat merveilleux. J'étais heureuse d'avoir su mesurer ce « peu ». Le peu « de ceux qui pèsent sans balance » est ce qui affole les critiques, les philologues, parce qu'il s'agit d'une pure invention, d'une syllabation innée qu'il est impossible d'enseigner, de cataloguer, de régler. Un filet d'huile à discrétion est une défaite académique. Alors vivent les George Steiner, les Cesare Garboli, les Colette et les Virginia Woolf, les Elsa Morante, tous ceux et celles qui savaient qu'on fait de la littérature avec un filet d'huile. »

« Robert Frost disait : « Un poème commence comme une boule dans la gorge, un sentiment du mal, une nostalgie, un mal d'amour¹. » »
1. Robert Frost, The Letters of Robert Frost to Louis Untermeyer, Holt, Rinehart and Winston, 1963. Notre traduction. 

« Je t'embellis tout doucement, mon jardin, en attendant que quelqu'un s'asseye, hume, bondisse, feuillette, sirote, demande, plisse les paupières, heureux. »

« Les hirondelles parlent comme nous, mais chez elles la note de la perpétuelle jeunesse semble innée. »

« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »

« Avoir un bon emploi, avoir quarante ans, et savoir que ça ne suffit pas. Que faire ? Attendre la retraite pour se consacrer enfin à ses propres passions ? La retraite arrive quand la santé s'en va. Nous avons attendu trop longtemps pour être ce que nous désirons. Alexandre Soljenitsyne ne dit-il pas, dans ce terrible livre qu'est "Le Pavillon des cancéreux", qu'à force de ne plus être soi-même, « les cellules de notre cœur que la nature a créées pour la joie, inutiles, dégénèrent¹ ». »
1. Alexandre Soljenitsyne, Le Pavillon des cancéreux, traduction de M. et A. Aucouturier, L. et G. Nivat, J.-P. Sémon, Éditions Julliard, 1968.

« La librairie est une école, une fenêtre sur un 
monde que nous pensons connaître et qui n'est pas vrai. La vérité, c'est qu'il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d'un détail qui cloche. Et quand « le compte des dés n'est pas bon », comme dirait Montale, il ne reste plus aux auteurs et autrices qu'à accueillir la contradiction, à s'aventurer dans les rues obscures du moi, à être l'obscurité même, il n'y a pas d'autre solution. Je pense au début de "La Storia" d'Elsa Morante, quand Gunther, le jeune soldat allemand au regard désespéré, viole Iduzza, institutrice dans le quartier de San Lorenzo, à Rome. Une violence est une violence, néanmoins Elsa Morante n'est pas une juge. Elsa se glisse dans ce regard désespéré, dans cette « horrible et solitaire mélancolie » et y voit reflété le regard d'Iduzza, y trouve l'enfance, accrochée à eux telle une infirmité. Elle y trouve ce qui les unit, non ce qui les sépare. Il faut s'habituer à ce regard de l'arrière, du bas, du haut, de loin, de près que les écrivains mettent en scène. Les certitudes, les mots d'ordre se perdent, mais il arrive parfois, comme ce fut le cas pour Alberto Manguel, que nous soyons émus. En relisant le début de l'histoire, en entrant chez Iduzza à l'instant où se consume cet acte de violence ou d'amour, on aurait envie de dire : pardonnez-nous cette intrusion... »

« « Maman, je veux redevenir petite et vivre toujours avec toi. »
Voilà ce qu'elle m'a dit, en larmes. Il n'y a pas de psychanalyse qui tienne quand votre fille vous lance cette phrase : vous lâchez tout et allez la rejoindre.
J'ai préparé des boulettes à la sauce tomate, des blancs de poulet au lait, de la purée de pommes de terre, j'ai recréé la cellule primordiale. En réalité, Laura est juste effrayée par cette maudite école, par l'examen de fin d'études secondaires, par l'obligation de grandir. »

« Il n'est pas nécessaire de comprendre à fond la vie, mais il est indispensable de rencontrer la tendresse. Elle vous pénètre et vous traverse, vous fait vous mouvoir, vous guide. Comme dans le jeu du Mikado, un individu en sauve un autre. Un par un. Un par un. Et nous ne nous retournons pas sur les personnes que nous avons sauvées, car, c'est bien connu, cela porte malheur. Nous regardons toujours vers l'avant, vers la prochaine. »

« Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m'enrichit pas. D'une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l'une son enfance, dans une autre sa mère, dans une autre encore sa sœur emportée par la diphtérie avant sa naissance, et à chaque événement correspond un livre. Si je le voulais, je pourrais moi aussi écrire pendant vingt ans. J'ai une pièce pour la violence sexuelle, une deuxième pour une grave maladie, une troisième pour une fille soumise à sa naissance à la pose d'un switch artériel, une quatrième pour ma mère, une cinquième pour mon père; bref, il y a de quoi fouiller toute la vie.
Ce sont des actions qui requièrent de l'attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l'attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine. »

« J'aimerais avoir plus de fleurs, plus de Primula auricula, plus de Primula pulverulenta, plus de Rosa gallica, plus de Dianthus gratianopolitanus, plus d'Ortensia macrophylla, plus de Plumbago capensis, plus de Paeonia officinalis, plus de Lavandula angustifolia. Mon rosier grimpant est malade, il souffre, il perd ses feuilles, qui jaunissent de plus en plus. Manque-t-il d'azote ? Reçoit-il trop de phosphore ? Trop d'eau ? Trop de soleil ? Le pot est-il trop petit ? Les fleurs et les êtres souffrent pour de nombreuses raisons, et il est très difficile d'y remédier. »

« Voilà ce que je répondrai à tous ceux qui me demandent comment l'idée d'ouvrir une librairie dans un endroit perdu m'est venue à l'esprit. L'endroit ne sait pas qu'il est perdu et, que je sache, Puerto Viejo de Talamanca est peut-être un endroit perdu. Le fait est que, pour moi, cet endroit perdu est le centre du monde parce que je le regarde avec les yeux d'une fillette qui a gravi des marches branlantes et vécu dans des maisons glaciales, par des hivers glaciaux ; une fillette qui a réparé les choses cassées avec les moyens dont elle disposait. Réparé un poème de Seamus Heaney me revient à l'esprit, « La réparation de la poésie ». « Oui, Madame, j'ai ouvert une librairie ici, dans un lieu perdu qui ne sait pas qu'il est perdu, parce que je devais réparer des marches, des radiateurs, des salles de bains. Je les ai arrangés ainsi, avec les livres que j'ai le plus aimés. »
Maintenant que j'ai terminé mes réparations, j'ai tout loisir de me consacrer à celles des maisons d'autrui.
Et pour ne pas succomber à cette longue période de travail, aggravée par les maladies, les incendies et les pandémies, il serait peut-être utile d'établir une liste des choses qui me mettent en joie. Les listes sauvent la vie, alimentent la petite flamme de notre mémoire, comme le disait Umberto Eco à propos du « vertige de la liste ».
Je commence donc :
- le message vocal de Laura qui m'apprend qu'elle participe à la manifestation transféministe comme s'il s'agissait d'un événement aussi banal qu'aller faire ses courses au supermarché et qui me prie de ne pas répondre à son fiancé qui naturellement la cherche, ne la trouve pas, s'énerve et, de surcroît, « ne connaît même pas la différence entre un gay et un hétéro » ;
- les messages vocaux de Raffaella qui me décrit, de Milan, la joie de recevoir nos paquets ;
- la démarche de Maicol qui parcourt à grandes enjambées les rues pavées du village en menant sa vie à toute allure ;
- la décision de ma nièce Rebecca d'intégrer le groupe de bénévoles de la libre que sa misanthropie accouchera d'un phénomène inattendu;
- l'existence de mon père ;
- le café que je vais bientôt prendre avec Tessa qui vient de Lucques à moto le matin pour m'apporter les marque-pages de la librairie qu'elle nous offre depuis toujours et où figure sur un côté une citation de sa mère, Lynn ;
- le jour où, lors du colloque de Lucques, Emanuele Trevi et le photographe Giovanni Giovannetti ont été surpris par un vigile, piazza San Michele, en train de fumer un pétard dans une voiture. Mais ce vigile n'était autre que l'écrivain Vincenzo Pardini et tout s'est terminé par des bourrades amicales;
- Ernesto et maman enlacés sur le canapé;
- [...]. »

Quatrième de couverture


« La vérité, c’est qu’il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d’un détail qui cloche. »

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour réaliser son rêve : ouvrir une librairie en Toscane, dans le village de son enfance. L’aventure semble rapidement vouée à l’échec. Perchée sur une colline, avec moins de deux cents habitants dans les environs, la librairie doit affronter un incendie destructeur, puis les restrictions du confinement. Mais alors que tout paraît perdu, il s’organise autour d’Alba un étonnant et formidable mouvement de solidarité.

Ce récit inspirant et plein d’humanité est celui d’une femme passionnée qui rêvait de changer de vie.

« J’ai savouré ce manifeste érudit et charmant. Une ode aux librairies indépendantes et aux doux dingues qui se battent chaque jour pour les faire exister. »
Libération

« Cette librairie est une petite forteresse de résistance féministe et poétique qui a fini par prendre la forme d’un livre. Une épopée hors du commun. »
Le Monde des livres

Éditions Christian Bourgois, mars 2024
304 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

lundi 18 août 2025

Du temps qu'il fait ★★★★☆ de Bergsveinn Birgisson

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »
Entre terre et mer, "Du temps qu'il fait" nous transporte littéralement en Islande ; l'immersion est garantie ! 
Des pages qui sentent bon les embruns, chargées de solidarité, de lenteur, de mélancolie, de tempêtes, de convivialité, d'amour, d'humour, de poésie et de sagesse... Un beau programme et des pages qui font un bien fou.

« Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. », avouez que c'est tentant, non ?

« Quand le philosophe est arrivé dans le coin

Jolie brise soufflant de l'est et mer assez agitée. Pas de coup de chien aujourd'hui. J'ai pris une tonne hier, en trois heures environ. Beau poisson.
En route vers le port, je me suis demandé si ce n'avait été qu'un pur hasard que je fasse cette bonne pêche, sur les bancs de Selbrún. Il me semblait avoir senti quelque chose. Quelque chose m'avait conduit là-bas, peut-être que la journée d'hier était entièrement planifiée. Ou bien n'était-ce que le hasard ? Et alors Gusi, Bensi, Kalli et Ebbi, Sigursteinn le chef de file et sa femme, le pasteur et tous les autres ne seraient ici dans le fjord de Geirmundur que par pur hasard, ou bien était-ce notre destin préétabli ? Et qui est-ce qui décide ? Il m'est venu alors à l'idée la toile d'araignée dans l'entrepôt et je me suis demandé si nous n'étions pas comme les mouches qu'elle attrape et ficelle. Quelqu'un nous a peut-être capturés de même dans une sorte de filet du destin pour nous bloquer dans le fjord de Geirmundur.
Mais non, ça ne tient pas debout. Parce que nous pouvons parfaitement aller ailleurs, comme Dósi, si cela nous chante. Nous devons donc pouvoir choisir aussi, mais est-ce que nous distinguons la toile d'araignée qui nous tient prisonniers ? Peut-être que nul ne la voit sauf Dieu, et possiblement Bensi avec ses grosses jumelles. Par bonne visibilité, il peut voir jusqu'à l'autre fjord. »

« Il énonça alors que la philosophie cherchait en tout cas la vérité et ne la fabriquait pas, comme la religion. »

« Gusi demanda tranquillement au philosophe pourquoi les gens devraient en fait étudier la philosophie.
Le philosophe regarda ses paumes avec sérieux pendant un long moment, comme s'il cherchait vraiment à soigner sa réponse, avant de dire enfin : Je ne sais pas pour les autres, mais moi j'étudie la philosophie pour mieux comprendre le monde. »

« Thorsteinn s'est étonné pendant longtemps du fait que sa Snæfrídur ne voulait pas se réveiller, prendre ses aiguilles à tricoter ni rien. Quand les gens de la ferme lui ont dit que Snæfrídur était morte, il a eu ces mots : Ah, elle est morte ? C'est la première fois que ça lui arrive.
Et c'est qu'il avait raison, le vieux Thorsteinn.
Le bout de pré autour de l'église était devenu verdoyant, la mer au-delà était bleue et le ciel, avec ses coussinets blancs, était prêt pour le Christ. La mer était assez grosse et le grondement du ressac se mêlait au sermon du pasteur qui parlait de la vie future et de l'importance d'avoir étanché sa soif à l'eau de la vie comme la défunte Snæfrídur, avant d'arriver dans l'au-delà.
Les moutons bêlaient et broutaient l'herbe autour de l'église et l'on pouvait bien s'imaginer que c'étaient des anges.
Ebbi et Bensi font partie du chœur, outre deux couples qui viennent de la campagne, et c'est incroyable à quel point leurs voix sont bien accordées quand ils chantent. Bien que tout le reste dans la façon d'être des deux frères soit antagoniste et contradictoire, c'est à croire que la merveilleuse harmonie engendrée par leurs voix efface toutes les oppositions. Debout près de l'orgue, ils sont comme deux algues ondoyant près du rivage en parfaite synchronisation et le cœur de l'église se met à battre, projetant la prière dans la voûte au-dessus. Assis à côté de moi, Gusi chantonnait à l'unisson. Comment arrangerait-il l'église si sa religion avait son mot à dire ? Un grand flétan luisant en guise de retable et une peau de phoque étirée et punaisée sur la croix ?
C'est ainsi qu'on a chanté dans une petite église en bois au bord de l'océan, le ressac accompagnant chaque verset et un rayon de soleil, traversant le voile des nuages, s'est posé sur les iles au large. »

« Les moutons sont-ils des anges ?

Ça dépend de comment on voit les choses, cher Halldór. Ils sont dodus et bien frisés. Et au service des hommes, de sorte que ta question est assurément fondée. Là-dessus, le pasteur se mit à rire comme un soufflet de forge qui se remplit d'air, ou comme quand on marche sur un poisson gras à moitié mort. »

« Les rubans d'algues roulaient paresseusement d'avant en arrière dans l'eau basse du rivage, faisant penser à un chœur d'église.
Qu'est-ce qu'on pourra bien faire dans cet autre monde ?
C'est sûrement une excellente croyance, dit Gusi, que l'on devienne esprit aux cieux après la mort. Mais moi, je ne tarderais pas à m'ennuyer. J'en aurais vite ras-le-bol, mon vieux, si je n'avais pas la possibilité de sortir en mer pour pêcher. Et je prie l'auteur des poissons, où qu'il veuille me mettre, de me laisser sortir en mer pour la pêche, comme j'en ai l'habitude.
Mais peux-tu être sûr qu'il y ait une vie quelconque après la mort ? demandai-je.
La réponse est bien simple, mon p'tit vieux, dit-il en enfilant un hameçon sur la ligne: On l'exigera. »

« De la félicité spirituelle et de la graisse de phoque

Vent du nord. Grosse mer qui se brise sur le promontoire de Hamarshöfði et l'on finit par se sentir brisé soi-même.
Une fois de plus, je taille mon crayon pour relater les événements qui ont lieu ici, dans le fjord de Geirmundur. Je ne sais pas pourquoi je suis tout le temps en train de tailler mon crayon. Il ne se passe jamais rien ici. Il n'y a que quelques mecs dans le fjord qui s'en vont pêcher la morue qu'on envoie à Reykjavík, où elle est mise à plat et salée avant d'être envoyée au Portugal, où la señorita Periglesi invite ses voisins à une garden-party où tout le monde danse au son de la guitare, et tout le monde est content au grand soleil en mangeant le poisson venu des hauts-fonds de Hámundur. Ici, il ne se passe rien et on ne danse pas. Toujours pas d'aide-ménagère. Ici, il n'y a pas d'histoire d'amour. Ici, il n'y a pas même un cheval. Pas de bagarres, pas de coups fourrés et pas d'embrouilles, pas de héros et pas de rusés renards. Rien que quelques mecs sans aide-ménagère, qui pêchent du poisson sur les côtes. Pas étonnant qu'on ait envie de la suivre, la morue, jusque chez Mme Periglesi, ou bien de contourner la péninsule comme Dósi, attiré par les millions avec toutes leurs paillettes.
Il n'est pourtant pas sûr qu'on puisse trouver là-bas, à l'étranger, du poisson faisandé et de la graisse de phoque. Je ne connais rien qui puisse égaler cela : quand les coups de vent d'ouest couchent les linaigrettes des marais, s'allonger sur la banquette après avoir mangé du poisson faisandé et de la graisse de phoque. On se redresse peut-être, en appui sur un coude, pour dire à ceux qui passent dans le couloir quelque chose de bien médité sur le temps qu'il fait, du genre : le vent va bientôt tourner au sud. Le courant d'air de la fenêtre et les rayons du soleil se fondent alors dans la poitrine et l'on entend cette étrange et joyeuse musique qui semble venir d'une radio éloignée et, tout à coup, on est passé de l'autre côté et on rêve, par exemple, de nuages en forme de grosses bonnes femmes toutes nues qui se tapent en riant sur le bedon, de sorte qu'on reprend ses esprits, le cœur plein de gratitude d'exister sur la terre. »

« Regardez le cercle de montagnes autour de vous, les gars ! Quel touriste ne s'éclaterait pas en un tel endroit ! Ce à quoi les habitants d'ici doivent penser, c'est à développer les services et trouver des distractions pour les touristes. D'après les dernières données de l'économie, le tourisme est le facteur le plus sûr, celui qui a le plus de potentiel de croissance de toutes les perspectives d'avenir.
L'humeur du pasteur s'assombrit alors ; il ne peut jamais se retenir. Il se mit à siffler en regardant les nuages avant de couper la parole au député : Il me semble que le vent est bel et bien en train de tourner au nord. C'est la bise ! ajouta-t-il en regardant droit dans les yeux le nouveau député, manifestement effaré d'un tel accueil. Mais qu'est-ce que ça peut faire, poursuivit le pasteur, si nous suivons cette nouvelle annonciation et nous lançons dans le tourisme, il n'y a qu'à changer les bateaux de pêche en boutiques flottantes où l'on vendra des hot-dogs et des souvenirs aux touristes et puis on n'a qu'à apprendre à dire bonjour en dix langues et envoyer promener tout ce qui touche à la météo. Il me montra du doigt en disant qu'on pourrait bientôt faire de moi un mannequin de cire, m'entourer d'un musée et me désigner comme ayant été le dernier pêcheur indépendant d'Islande.
Il faut discuter de ces choses-là avec sérieux, et pas de badinage de ce genre, observa le député en posant sur le pasteur un regard grave.
Et le prêtre s'emporta alors comme l'autre fois il monta sur ses grands chevaux au point de faire voler toute politesse en éclats et se lança dans un discours tonitruant sur le maudit capitalisme, ajoutant que le discours du député ne pouvait être pris au sérieux puisqu'il émanait d'un représentant de l'initiative individuelle. Des filaments de nuages voilèrent le soleil, mais quelques rayons faisaient encore luire le front moite du député.
Ce sont vous et vos semblables, poursuivit le pasteur, qui êtes justement en train de dépouiller les habitants de la province de toute possibilité de vivre par leurs propres moyens. Vous vous en foutez bien que tout se désertifie par ici parce que, selon votre économie à l'américaine, ça ne vaut pas la peine d'avoir des êtres humains dans les campagnes, sauf en plein été quand vous venez admirer les montagnes et réclamer des hot-dogs. Vous ne voulez pas voir de petits bonshommes pêcher dans les fjords, ce que vous voulez, c'est ratisser toutes les eaux du littoral et aspirer chaque petit poisson dans des chalutiers-usines pleins de robots. Parce que c'est ce qu'il y a de plus rentable selon votre système économique. Vous ne voulez pas de fou-tue vie culturelle en province, et pas de culture du tout d'une manière générale. On a calculé depuis longtemps que ça ne rapporte rien de permettre aux petits bonshommes de subsister.
Vous n'avez absolument rien compris aux objectifs de l'idéologie du parti conservateur, remarqua le député avec un petit rire.
Pour moi, les fidèles du parti conservateur de l'Indépendance n'existent pas, dit le pasteur. Je ne sais pas ce que c'est. On a écrit des livres là-dessus, montré et démontré qu'un homme soi-disant indépendant, ça n'existe pas, pas plus qu'un homme libre. C'est un malentendu qui repose sur la notion selon laquelle le monde tournerait autour de ce qu'on appelle l'individu - qui est une invention relativement récente - et qu'il n'y aurait rien d'autre dans l'univers que l'individu. Si vous étiez versé en physique contemporaine, vous comprendriez mieux que le phénomène « individu » n'existe pas, car il y a toujours au moins quatre échantillons de tout, aussi bien des particules que des individus.
Le député restait immobile, se tenant à quatre pour faire preuve de patience, tout en ricanant.
Le pasteur poursuivit : Pour moi, il n'y a que deux sortes d'hommes en politique : il y a les donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre et les socialistes. Ces donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre adhèrent à ce qu'ils appellent « l'entreprise individuelle » et ils sont déjà experts en fraude fiscale à l'âge de vingt ans, ont fondé une entreprise à trente ans, sont devenus des notables ventripotents à quarante, s'adonnant à l'œnologie et à la chasse, et à cinquante ans, ils deviennent francs-maçons dans l'espoir de récupérer une âme qu'ils ont vendue depuis longtemps... »

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »

« Il y a une chose de sûre, a dit Daniel en venant à notre rencontre pour nous souhaiter le bonjour et amorcer la conversation, c'est que le mouton est le seul bestiau à la surface de la terre qui ne pense pas.
Le poète n'était pas sur la même longueur d'onde et a dit : Je pense, donc je suis, plaçant sous sa protection ses amis du pré. Le fermier s'est mis à rire et a répliqué - comme s'il n'avait rien fait de toute sa vie que répondre aux philosophes : Il me semble bien que les brebis là-bas démentent votre théorie: elles ne pensent pas, et pourtant elles existent.
Ce n'est pas ma théorie, rétorqua le poète d'une voix empreinte de colère étouffée, c'est un philosophe français qui a dit ça au Moyen Âge : Cogito ergo sum.
Français ? Et qu'est-ce que les Français peuvent bien savoir des moutons islandais ? a dit Daniel le fermier en escaladant la clôture pour aller battre le rappel des moutons dans le pré.
Le poète s'est tu un moment, à croire que Daniel l'avait désarçonné avec sa faconde, que le Reykjavikois n'était pas en mesure d'apprécier. Puis Snægrímur le poète s'est rapproché de moi pour me confier avec conviction : Cet homme-là est Homo sapiens. C'est facile d'être Homo sapiens. C'est dans le cœur que commence le fouillis. »

« Le silence plana un moment dans le salon, où seul le courant d'air se fit entendre. Mais aucune réponse ne vint, si ce n'est un flot de paroles du poète d'où il ressortait qu'il avait acquis depuis longtemps un sain dégoût pour cette culture de l'argent, où quelques individus indélicats ratissent à leur profit les ressources du pays, où tout s'écrase devant les impératifs du marché et des gros richards qui auront acheté tout le pays avant qu'on n'y prenne garde, où la plupart des artistes ne sont rien d'autre que des clowns minables ou des bombes sexuelles à demi nues à la solde des magnats de la mode, pour dire aux jeunes filles comment s'habiller. Le poète ajouta ensuite avec une ardente conviction : Enfin, est-ce que vraiment personne ne se rend compte de tout cela ? Est-ce que personne ne réalise l'absence de valeurs spirituelles dans tout ceci ? Il nous regardait et le pasteur hochait la tête en émettant un oui après l'autre, oui, c'est vrai, oui, oui.
On n'entend ni ne voit plus de cœurs s'ouvrir nulle part, poursuivit le poète, on ne trouve plus nulle part de pur poème, ni de sentiment humain; n'était-ce pas pourtant le pivot de la vie ? Et en présence de cette bouse, le poète est comme une mouche qui soupire, une mouche dont tout le monde se fout.
Le pasteur se leva lentement, s'avança vers le poète qui était visiblement ému par lui-même et dit, les yeux au ciel, avec un sanglot dans la voix :
C'est un ange de Dieu qui vous a envoyé.
Puis il prit le poète dans ses bras et le serra très fort, les yeux embués de larmes, disant que c'était l'esprit qui avait triomphé du monde.
Je dois dire que les sentiments ardents de ces deux hommes m'émurent et je vis que deux âmes s'étaient rencontrées là, sur la même longueur d'onde. Ils s'entretinrent ainsi des multiples faces de la méchanceté des temps modernes pendant toute la soirée. Le prêtre parlait de faire la révolution et pleurait de joie du fait qu'on lui ait envoyé une telle âme, saine et vivante. Et c'est ainsi qu'un prêtre et un poète déplorèrent le sort du monde, ici à la campagne, tout juste au sud du fjord le plus septentrional des régions habitées de l'Islande. »

« L'autre jour, j'ai montré cette petite bibliothèque à Snægrímur le poète et il s'est mis à rire et à se moquer, avec des rendez-vous compte au fur et à mesure qu'il sortait les livres de leurs étagères. Mais il était visiblement ému, et c'est ainsi que je me suis toujours imaginé les poètes : très émotifs. Je lui ai montré le livre en peau de phoque avec ses drôles de lettres, où l'on parle de « tattuo » dans les pays de l'Inde, ce qui doit être la même chose que tatouage, puisqu'il y est dit que « la chair est piquée d'aiguilles et des couleurs sont frottées dans les os ». Snægrímur le poète a trouvé que c'était rudement bien dit. »

« Je sais bien d'où elle vient, cette femme. Elle vient du désert privé de bonté de Reykjavík et elle est, en outre, le rejeton de notre époque qui en est également dépourvue. Quelles sortes de personnes, à ton avis, proviennent de cette société de Reykjavík ? C'est cette engeance qui sue à force de stress et de commérages, au téléphone pendant la journée, se vautre devant la télé le soir, mâchonne des antidépresseurs et a du mal à déchírer l'emballage en plastique de sa pizza ? Comment un cœur pur pourrait-il jaillir de l'absence totale de spiritualité ? Pourquoi la bonté surgirait-elle de l'absence totale de bonté ? Ces minettes à ecstasy, laisse-les où elles sont, à Reykjavík, conclut le pasteur. Le temps présent n'est qu'un gros idiot, mon cher Halldór. Tu peux aussi bien arpenter la grève en tapant sur une barrique échouée qu'en tirer quelque chose de sensé. On peut s'estimer heureux de pouvoir résister ici pour le moment.
Je lui ai dit alors que c'était comme si elle m'avait brisé le cœur, qu'elle m'avait traité de petit pêcheur de rien du tout, comme si je ne méritais pas d'avoir une bonne amie comme les autres et étais condamné à rester toujours à l'écart, et j'ai eu une toute petite voix avec des sanglots dans la gorge, là, à la table de la cuisine. J'étais en mal de chaleur compréhensive, de phrases bienveillantes disant que j'étais normal, mais le pasteur a poursuivi dans la même gamme :
Pauvre homme d'aujourd'hui, qui brûle d'avoir des rapports fabuleux avec des blondinettes et aspire à avoir du fric plein les poches. Qui fixe de ses yeux vides les chiffres du cours de la Bourse, déboussolé et sans réaction aux conneries des médias. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne sait pas qu'on se fout de lui quand il croit être son propre maître à la poursuite de ses rêves, qui ne se doute pas que son rêve est le produit d'habitants sans âme des grandes villes d'Amérique. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne connaît ni la nature autour de lui, ni la vie dans son propre cœur. Pauvre...
C'est alors que je me suis levé en disant que je n'étais pas venu pour écouter des discours sur le foutu temps présent, et je suis sorti.
Le pasteur a crié derrière moi que le malheur, si on creuse la question, tient pourtant bien au fait qu'une foule de gens sont en train de s'éloigner et de devenir méchants les uns envers les autres. Le commercialisme est en train de venir à bout de la bonté chez les humains.
Je me contrefous de ce qui se passe dans le monde, lui ai-je répondu devant la maison. Je n'ai pas besoin de votre désespérance, j'ai seulement envie de vivre et de faire partie du monde ! »

« Quand Gusi est allé pêcher au cours d'un week-end de pêche interdite

Légère brise de sud-est aujourd'hui et taches ensoleillées courant sur le rivage, mais quand j'écris ces lignes vers minuit, le vent a mis des nuages sur les montagnes et souffle du nord.
Oui, c'est maintenant un week-end d'interdiction de pêche et pour nous, pêcheurs saisonniers à la ligne de fond, il n'y a aucun moyen de s'en sortir. Ça m'a donc fait drôle de me réveiller ce matin au bruit insistant de grattements sur le gravier: quelqu'un traînait un bac du hangar de préparation du poisson, sur le terre-plein et jusqu'au ponton. Quand je suis descendu, Gusi était en train de ravitailler en mazout L'Aigle des mers, dont le moteur ronronnait.
Le temps me plaît sacrément bien, les gars, calme plat, mais légère brise quand même au large et ça dérive un peu, une foule d'oiseaux et une baleine tout au nord: ça grouille sûrement de petits poissons dans les remous du courant.
T'es pas un peu cinglé ? a fait Ebbi, ouvrant des yeux éberlués derrière ses lunettes rafistolées avec du scotch; si la Direction des pêches l'apprend, ils vont te tuer.
Tuer, a dit Bensi, ils ne peuvent tuer personne, et d'ajouter que le mieux serait de faire du café et de sortir en mer aussitôt. Gusi a attrapé ses affaires pour le café et dit en descendant l'échelle à reculons: Je ne sais plus de quel côté est la folie. Je pêche ici depuis cinquante ans et je n'ai même pas droit à un seul kilo de quota; comment se fait-il que ce soient des gens de Reykjavík, qui n'ont jamais pissé dans l'eau salée, qui possèdent tout le poisson de nos parages? La nature s'est chargée de m'interdire assez de sorties en un demi-siècle pour que je n'aie pas besoin d'interdictions de la part de types de la capitale. C'est l'auteur des poissons qui a créé tout ce qu'il y a ici, et la première chose qu'il m'a dite ce matin quand je me suis réveillé, c'est de sortir en mer et de mettre ma ligne à l'eau.

Tu es plus têtu que le diable en personne, Dufgus Timóteusarson, a énoncé Kalli en pissant du ponton. J'ai jeté l'amarre à Gusi qui avait sorti la tête par la lucarne de la timonerie comme un vrai capitaine pour nous dire de la lâcher, il allait voir maintenant si ça mordait. Et puis L'Aigle des mers s'est éloigné, longeant le brise-lames en ronronnant.
Ebbi se faisait beaucoup de souci, pensant que ce fantasme du créateur des poissons finirait par plonger Gusi dans de sacrées emmerdes. Peut-être Ebbi n'a-t-il pas compris que Gusi use de cette formule pour désigner Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'anxiété d'Ebbi ne s'est pas avérée tout à fait sans fondements.
Ça a dû être avant midi que quelque individu sans scrupule l'a dénoncé, car on a entendu aux informations de midi que le vaisseau garde-côte Ægir, qui effectuait des manœuvres dans la baie de Selir, avait été envoyé à la rencontre d'un petit bateau soupçonné de pratiquer la pêche alors qu'elle était interdite ce jour-là. Kalli pensait que ça avait dû être un de ces salopards de pêcheurs à seine qui avait donné Gusi et il faisait les cent pas dans la cuisine en soufflant la fumée de son cigare London Docks par les narines. L'atmosphère était tendue chez nous et j'ai senti l'union se resserrer entre nous, qui étions restés. »

« Maintenant, les sommets vers le nord sont chargés de nuages à perte de vue et la fenêtre traduit le message en vent du nord, car elle dit ouhhh, et on peut aller se coucher. Bensi a rêvé que quatre bonnes femmes bien grassouillettes s'en prenaient à lui, ce qui laisse présager, comme avant, quatre jours de mauvais temps pour la pêche, si ce n'est quatre semaines. »

« Ce que je veux dire, c'est que pendant qu'on regarde les nuages, il ne se passe rien d'autre, et c'est peut-être bête à dire, mais ça me plaît de plus en plus de regarder les nuages. C'est alors comme si quelque chose d'une autre nature se produisait. On échoue à terre comme un bout de bois et on respire plus légèrement dans un autre temps. L'esprit devient prodigieux et rien ne vous vient à l'idée. On n'a peut-être pas besoin de voir défiler mille ans de splendeurs comme dans les livres et les films, mais seulement une seconde d'une autre sorte de temps, comme ça. L'espace de quelques instants, ça vous est complètement égal que votre vie soit un échec total. Quand vous regardez les nuages.
Et quand on a cessé de pêcher, qu'on est mort et devenu esprit, qu'est-ce qu'il vous reste à faire, sinon à vous installer sur un de ces nuages pour écouter des jeunes filles nues jouer des sonates pour violon et pour manger des mangues; et comme vous planez sur un nuage, votre tignasse spirituelle doit sans doute flotter dans la brise qui s'élève des montagnes et l'on est en quelque sorte brillant d'excellence, chatouillé par des nuages sans fin; et les copains naviguent sur les nuages alentour, dans le bleu éternel, et l'on s'interpelle pour demander ce que ça a donné sur les nuages des uns et des autres.
Mais avant même de s'en rendre compte, on a envie de viande de mouton salée, ou on a besoin de pisser et alors il n'y a plus de nuages. Et puis c'est l'ouverture de la période de pêche dans une semaine au jour près: debout à cinq heures, écouter la météo, cornflakes, faire du café pour le thermos, emporter les baquets à bord, prendre du mazout, larguer les amarres, faire route, chercher, mettre la ligne à l'eau, faire la dandinette, chercher, mettre la sonde à l'eau, remonter, faire route vers le port, débarquer, bouffer, dormir et espérer reprendre bientôt contact avec des nuages. »

« Pourquoi appartenir à quelque confession, à quelque institution du pouvoir qui a fabriqué des notions telles que celles de péché et d'absolution, dont on s'est servi pendant des siècles, pour opprimer les gens ? Je peux parfaitement pratiquer ma foi tout seul, a poursuivi le Bolungarvíkois. Je n'ai pas besoin d'un Dieu en colère au-dessus de ma tête. La religion est une fabrication des hommes comme n'importe quelle autre, c'est impossible d'escamoter la chose, ajouta-t-il sur un ton plus doux avant de passer la balle au prêtre en riant, comme si la gravité de l'expression de celui-ci lui faisait peur; à moins le cœur ne suivit plus les paroles. 
Vous n'avez pas besoin d'appartenir à une confession, a dit le pasteur. Votre foi est parfaite et indépendante. Vous feriez mieux de mettre le cap sur les fjords du Glacier et de vous faire ermite que de bonimenter ici. Vous n'avez en revanche rien compris à l'essence de la foi. Vous êtes totalement inconscient de la beauté de la foi véritable, avec votre morgue et votre arrogance.
Le pasteur s'échauffait de plus en plus en fixant Ármann qui regardait le trottoir en intercalant des non, non, et des ce n'est pas vrai.
On trouve que le prêtre aurait dû s'en tenir là, mais il a poursuivi sur son terrain sans frontières, exactement comme avec le député l'autre jour. Des gens s'étaient approchés de cette discussion animée entre un païen et un chrétien, et Ebbi et Bensi se tenaient de chaque côté du Bolungarvíkois, formant avec lui une sorte de trinité, quoi que cela puisse vouloir dire. Si je me souviens bien, le pasteur a dit :
Vous reprochez aux gens d'appartenir à une confession, mais en réalité, vous reprochez aux autres de ne pas adhérer à la vôtre. Et la vôtre est la confession des petits génies réalistes qui sont parvenus à la conclusion que l'homme n'est qu'une bestiole comme les autres. Et vous détestez celui qui ne reconnaît pas votre sagesse.
Je n'ai jamais dit ça ! Au contraire ! a répliqué le Bolungarvíkois en essayant de se défendre.
Il ne vous vient pas à l'idée, petit génie, que vous adhérez à une autre religion, bien plus fanatique - le fondamentalisme. 
Vous voulez, dépouiller le croyant de l'aspiration et de l'espoir que vous avez jetés aux orties quand vous vous êtes rallié au réalisme. Laissez-moi seulement vous dire (et il pointa du doigt la tête du bonhomme) que vous vous êtes mis dans la tête des vers naïfs de mirliton. Votre réalisme équivaut à n'importe quelle fiction, en pire. Vous êtes là sur le terre-plein, étranger au village, et vous vous mettez à vous épancher avec l'épandeur à purin de l'histoire, pour que d'autres renoncent à leur foi en Dieu et en l'homme, et vous prêchez pour les sacrifices et la gymnastique avec quelques déesses Freyja toutes nues. Vous êtes planté là et vous faites la guerre à la religion, sans vous douter que je vous aurais assommé depuis longtemps s'il n'y avait pas de religion ici.
Dites donc, faites gaffe à ce que vous dites! a sifflé le Bolungarvíkois qui s'était empourpré, retenu par Bensi et Ebbi qui le maintenaient tout en essayant de leur mieux de calmer le pasteur avec des allons, allons en alternance avec des eh bien, eh bien.
Le pasteur a émis alors des paroles telles qu'elles ont fait sursauter le petit groupe que nous formions tout autour, et qu'elles sont restées gravées dans ma mémoire. Il a dit ceci: En réalité vous voulez me tuer, me clouer sur une croix pour la seule raison que je crois et espère qu'il existe quelque chose de meilleur. Puis il a ajouté: C'est la foi qui l'emporte et vous, vous pouvez aller au diable !
Là-dessus, il a décoché un sacré coup de poing dans la gueule du Bolungarvíkois.
Celui-ci s'est effondré tandis que les gens tout autour restaient bouche bée. Personne n'a pipé mot. Puis on a entendu la voix d'une petite fille par-derrière : Le pasteur a assommé Ármann. Quelqu'un d'autre a dit que cet homme-là devrait aller à l'asile, visant sans doute le prêtre. »

« La première chose que les enfants apprennent est la crainte d'être à part, et de ce fait, il est exclu pour eux de percevoir ce monde avec des yeux d'enfants. Les diktats de la mode et les sociétés sportives leur volent leur jeunesse et, plus tard, ils seront accablés de défaitisme une fois que la société les aura poussés dans un combat sans fin avec les institutions bancaires.
Et les gens n'oublient le vide et leurs dettes aux banques que juste le temps d'un orgasme le soir. Les gens sont, pour la plupart, aliénés à eux-mêmes et à leurs enfants qui se grillent la cervelle avec leurs smartphones et l'ecstasy ; à l'âge mûr, les gens sont devenus amorphes à force d'envie permanente d'argent, d'avidité de meubles et de concupiscence, et sont, par conséquent, incapables de percevoir la vie sous une autre forme que celle de l'argent et de la chair ; et l'histoire s'achève avec des petits vieux amers qui n'ont rien d'intelligent à dire aux jeunes et le soleil brille sur tout ce petit monde-là, en perdant quatre millions de tonnes de sa masse par seconde à faire avancer cette histoire mal foutue, et il faut bien se demander si ça en vaut la peine, tout bien considéré.
Si ce n'est pas le sens de la vie de prendre part à tout cela, pour quoi devons-nous vivre ? demandai-je.
Le pasteur répondit : Nous ne devons pas vivre pour quoi que ce soit, et nous ne devons pas vivre tout court. Nous devons faire voler notre ego en éclats et nous fondre au ciel bleu derrière les montagnes noircies. Nous devons plonger dans les ténèbres de l'inconnu et supprimer en nous tout ce qui nous est propre, afin de pouvoir fusionner avec ce qui est grand. Nous ne devons rien faire sinon renoncer et remettre tout entre les mains de Dieu.
Ainsi en était-il chez le prêtre, tandis que nous nous tenions dans la cour, que le crépuscule tombait sur le fjord et que le ciel devenait bleu foncé autour des montagnes. Je l'ai accompagné à la bergerie et l'ai aidé à donner du fourrage aux moutons.
Il est drôle, le pasteur. »

« J'ai longtemps observé la nature, ici le long des côtes. Il me semble même y comprendre quelque chose. Tandis que je ne pige rien à la façon de penser et d'agir des hommes. Je suis sûr, par exemple, que les sternes arctiques qui pondent par ici sur les coteaux savent qu'elles sont liées à la vie autour d'elles, liées au rayon de soleil qui allume la photosynthèse dans la mer, liées aux lançons qui naissent sur les hauts-fonds de sorte que les petits ont de quoi se nourrir et le cycle de la vie se maintient. La vie et l'amour du prochain, c'est être lié à autre chose que soi-même, et c'est ainsi qu'on se trouve soi-même. Mais les gens veulent vivre libres et indépendants et n'être liés par rien d'autre que leur propre volonté. Et on achète tellement de choses dans les boutiques maintenant qu'on croirait presque que Dieu est mort. Les gens se retrouvent alors avec eux-mêmes sur les bras et disent que c'est la liberté qui doit gouverner le monde. Et puis on écrit de gros livres et on tient des discours sans fin sur la question de savoir pourquoi les gens ont de plus en plus l'impression d'être des conteneurs rouillés, oubliés sur le quai du port. Les gens se détachent des autres pour se chercher eux-mêmes. L'herbe sèche dans les prés - a-t-elle entendu pareille chose ? Le poste émetteur est sur la mauvaise longueur d'onde et tout le bla-bla-bla ne sert à rien. Celui qui ne se lie pas n'est pas vivant. »

« Un vent solaire de l'ouest secoue les portes de ses rafales, ce qui donne de l'air à l'âme. Temps qui interdit la pêche. »

« Tu en as gros sur le cœur, cher Halldór, tu n'as pas besoin de me dire quoi que ce soit.
Quand tu viens ici, tu vois un bossu paralysé sur son grabat. Mais laisse-moi te dire que je suis libre. Mon âme plane dans un ciel serein, chatouillée par les altocumulus, et ma joie est sans bornes. Elle est débordante et je n'ai rien fait. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que je ne peux rien faire et que j'ai accepté le fait de n'être capable de rien. Je remercie Dieu pour chaque jour que j'ai à passer ici sur mon grabat, à regarder par la fenêtre et à penser à toutes sortes d'idioties pour m'amuser. Je suis vivant, mais la vie ne se prend pas dans mes pattes, c'est pourquoi je suis libre dans une certaine mesure. Toi, tu es prisonnier de la vie et en pleine tempête, et c'est peut-être une consolation de dire que le vent est un esclave, la rivière est entravée tous les jours et l'oiseau est le jouet des hautes sphères. Il n'y a pas de liberté là où il y a de la vie, mais la vie ne se remplit de défauts que lorsqu'on ne la prend pas comme elle est. C'est difficile de déchiffrer la vie, comme lorsqu'on entend l'écho d'une voix humaine dans le lointain sans savoir si elle rit ou si elle pleure. Mais la vie te le fait toujours savoir, quand tu fais une erreur. On se retrouve parfois en marge de la société humaine, le cœur serré. On est fouetté de diverses manières et si tu fouettes quelqu'un assez longtemps, tu n'auras plus besoin de le cravacher davantage. Il se fouettera lui-même désormais. Les hommes veulent se faire mal s'ils en trouvent le moyen ; c'est une vieille croyance. Si une voiture est garée longtemps au même endroit, il est probable qu'un chien finira par pisser sur ses pneus. Et c'est l'antique dureté de nos aïeux qui fait irruption chez les faibles ; c'est la voix qui te dit que tu es un incapable. Ils respirent aussi par tes trous, les ancêtres. Un paysage est toujours sans fard. Un paysage est comme il est, et c'est ainsi qu'on devrait se regarder soi-même. Les hommes ne sont jamais contents et pensent que certains sommets ne devraient pas exister en eux, que quelques monticules devraient être plus élevés. Leur regard est stupide. Leur vision est stupide et ils sont, pour la plupart, stupides. Toutes choses sont comme elles sont. On ne laboure pas son salon avec une vieille charrue. Il faut que tu te réconcilies avec le paysage et que tu reconnaisses l'oisillon en toi qui est amer de se sentir laissé pour compte et méprisé. Il faut que tu répondes à son appel. Il est aussi vivant qu'autrefois, parce qu'il vit à l'heure du pays. Ce qui pèse sur ton esprit, c'est en réalité le beau sentiment de la vie qui t'appelle, mais tu ne veux pas te remémorer ta navigation. Il faut que tu laisses l'écume des vagues te nettoyer. 
La congère dans la ravine du Col s'est maintenue cet été. Tout finit par fondre.
Les paroles du vieux Jónmundur s'envolaient par la fenêtre. J'étais ému ; les larmes sont montées et il a été mon ami quand le bouleversement m'a submergé, entraînant les pleurs dans la nudité de mon dénuement moral; j'ai pleuré dans les bras du bossu alité qui était de tous l'esprit le plus sain et l'âme la plus tendre.
Le vent est à l'ouest et gonflé de joie. »

« Réflexion au petit matin

Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. »

« Je me suis mis à pêcher sur mon propre bateau, à observer le temps qu'il fait et à regarder le bout du fjord par mauvais temps. J'avais touché le fond comme le flétan et c'est pourquoi j'ai regardé vers le ciel, comme lui. Je me suis plongé dans la méditation sur les nuages, entrecoupée de périodes de dépression où je me disais que je n'étais que de la crotte d'aiglefin, qu'un pauvre type avarié qui ne mériterait jamais d'avoir une bonne amie ni d'appartenir à une famille. »

Quatrième de couverture

Ils forment une minuscule communauté de pêcheurs islandais dans un fjord oublié de, Dieu, perdu près du pôle Nord. Une poignée d'irréductibles, sans enfants ni femmes, soumis aux caprices de la météo et des poissons. Parmi eux, le timide Halldór prend la plume pour chroniquer le quotidien de ces hommes qui rêvent d'une "aide-ménagère", voudraient rester tels qu'ils sont mais sans archaïsme: être tout de même d'ici et de maintenant. Avec humour et. poésie, Halldór raconte une existence faite de labeur et de plaisirs simples, de chamailleries et d'élans d'amitié. Dans son journal, ce n'est rien de moins que le cœur et l'âme de l'Islande qu'il capture.

Né à Reykjavík en 1971, Bergsveinn Birgisson est l'auteur de trois recueils de poésie et de quatre Tomans, dont La Lettre à Helga (Zulma, 2013), best-seller international traduit dans une douzaine de pays et adapté au théâtre. Paru en 2003 en Islande, Du temps qu'il fait, son premier roman, est enfin traduit en français.

Éditions Gaïa,  avril 2020
254 pages
Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson