Affichage des articles dont le libellé est Danse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Danse. Afficher tous les articles

lundi 9 février 2026

Les danseurs de l'aube ★★★★☆ de Marie Charrel

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.

Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.

J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée. 
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.

Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».

En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».

L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline. 

Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.


La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20  ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.

Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.

Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »

«  Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.

« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.

« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »

« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »

« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »

« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »

« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »

« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »

« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.

Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »

« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »

« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »

« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.

Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »

« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »

« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :

Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend. 
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.

Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »

« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »

« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »

« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »

« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.

« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna 

« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »

« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

Quatrième de couverture

EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.

HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...

À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.

Les Éditions de l'Observatoire,  janvier 2021
256 pages

lundi 2 janvier 2023

Isadora ★★★★☆ d'Amelia Gray

Étrange, complexe et singulière lecture. 
Portrait d'une danseuse américaine du début du XXème siècle, une danseuse aux pieds nus, une artiste en avance sur son temps et une mère meurtrie par la mort de ses enfants qui doit faire face à la douleur, se reconstruire, continuer, se libérer en dansant « Danser, c’est exprimer sa vie intérieure ». 
Amelia Gray nous donne à voir, avec humour (noir) et poésie, l'histoire fascinante de cette femme. En analysant profondément la psychologie de l'artiste et de la coterie qui l'entourent (mari, soeur, beau-frère, mère, amant...), elle densifie incroyablement cette biographie. Je découvre une auteure qui a une imagination débordante et qui m'a donné du fil à retordre ! La prose est grandiose, la langue très belle, mais la lecture a été fastidieuse pour moi. Je ne regrette pourtant pas cette lecture transpercée par de belles et fortes émotions, et me réjouis d'avoir été au bout ;-).
Pour les amoureux de la grande littérature.
Vous l'avez lu ? Vous connaissez cette auteure ?

« Avril 1913: le monde goûte à la prospérité des temps modernes. Alors que la Grande Guerre éclatera dans quelques mois, l'Europe vibre d'inventions, d'art et de changements sociétaux. Sans se douter qu'un conflit mondial l'attend au tournant, la classe moyenne grandissante savoure un sentiment de paix, de prospérité et d'optimisme.

Isadora Duncan s'est placée au cœur même de tout cela. Née en Californie, elle a convaincu sa mère, ses deux frères et sa sœur de la rejoindre sur le Vieux Continent: nous sommes en 1899, à l'aube du xx siècle, et elle a vingt-deux ans. Les Duncan s'installent à Londres l'année où le RMS Oceanic fait son voyage inaugural et où Marconi réussit la première liaison radio transmanche.

À une époque où les danseuses se ceignent de corsets et le public la précision rigoriste du ballet, Isadora consacre le travail de toute une vie à une théorie de la danse soutenant que, si l'idéal de beauté est à trouver dans la nature, alors le danseur idéal doit se mouvoir naturellement. À vingt-six ans, elle donne à Berlin une conférence intitulée «La danse de demain », qui tourne en dérision les muscles et les os déformés» des plus grands danseurs de ballet du monde et dénonce la tragédie de la restriction des corps alors inhérente au genre. Elle exhorte son public grandissant à s'intéresser à l'art et aux idées des Grecs, dont la théorie des formes de Platon, qui conforte l'idée selon laquelle l'art doit aspirer à l'émulation de la nature. Les danses d'Isadora, simples valses et mazurkas à première vue, cherchent par l'aisance de leurs mouvements à saisir l'expression vitale et viscérale de la beauté dans sa forme la plus pure.

Ravie de l'intérêt lui que porte la presse à sensation, Isadora connaît un succès fulgurant et se sert de sa réputation pour accéder à la gloire. Bannie de certains théâtres parce qu'elle se produit en tunique et pieds nus, elle trouve, grâce à son talent intuitif et novateur, un premier public à Vienne, Paris, Londres, Moscou et New York.

Sa vie sentimentale tout aussi prolifique fait jaser la bonne société. En 1906, elle donne naissance à Deirdre, dont le père est Gordon Craig, un metteur en scène et scénographe qu'elle appelle Ted. Quatre ans plus tard naît Patrick, le fils de Paris Singer. Capitaliste invétéré, Paris jouit de la fortune accumulée par son père, inventeur de la machine à coudre, tout autant qu'il est hanté par le succès de ce dernier, que lui rappellent sans cesse les vitrines du monde moderne faisant partout la réclame des neuf cents points par minute. Paris offre à Isadora la possibilité de faire coïncider l'ambition de ses idées et la réalité de ses finances, et malgré des disputes explosives, dans les années qui suivent la naissance de Patrick, le couple est heureux. 
Au début du xx siècle, Paris et Isadora parcourent l'Europe avec les enfants. Isadora travaille sans relâche, donne spectacles et conférences, organise des fêtes qui durent des semaines. Avec Elizabeth, sa soeur à l'infinie patience, elle crée ses premières écoles, pour enseigner à une génération de danseuses le genre de mouvement naturel qui deviendra bientôt la danse moderne. Et c'est ainsi que la famille s'attelle à la difficile tâche de bâtir un mouvement artistique.

Avril 1913: Isadora Duncan est à l'apogée de son pouvoir. Elle se trouve à l'aube d'un grand bouleversement, tant dans son existence personnelle que dans le monde. Une énergie enfle autour d'elle, qui la fascine et imprègne son travail. Isadora augure que de cette énergie naîtra une révolution artistique et qu'elle-même se trouvera à l'avant-garde d'une époque consacrée au sublime.
Malheureusement, elle se trompe. »

« Qu'est-ce que l'amour sinon des griffes et des regards en arrière? Otant les peluches du carré de dentelle à son cou, la fillette lisse avec un peu de salive la rose de coton accrochée à son cour Chaussettes blanches et chaussures souples, manches purilles à des cloches de plongeur. Le tailleur avait béni cette robe et lui avait souhaité le meilleur en cousant son nom dans les ourlets : Deirdre, toujours sérieuse et qui se tient bien quand parlent les adultes. »

« Tu dois l'imaginer même si je suis sûre que tu préférerais t'y soustraire, et je dois te le décrire même si je préférerais de toute évidence oublier. C'est là le devoir des vivants, le sort jeté à ceux qui doivent poursuivre leur route tandis que les morts ont trouvé le repos. Tu devrais aller t'asseoir dans un endroit calme des coulisses, peut-être près du cagibi où tu caches le gin. »

« Un cri pénétrant jailli de mes entrailles s'est répandu brusquement vers les murs et le sol. Il formait une résidence sonore qui résonnait dans l'écale vide de mon corps, mes côtes telle une toile d'araignée en lambeau tendue sur ma colonne vertébrale, berceau affaissé pour mon cœur en charpie. »

« Bien sûr, ils ont un problème d'inondation. Une fois qu'Étienne à l'œil jaune a eu fini de nous adresser, entre deux rots, ses condoléances élémentaires, tout en jouant avec la chaîne de la pendule à coucou de son bureau pour en rééquilibrer les poids, j'aurais dû appeler la voiture, laisser diverses excuses sur un bout de papier et me faufiler dehors par la petite porte, les yeux fixés devant moi, d'une manière à peine visible, tout en giflant les enfants pour ramener de la couleur à leurs joues. Mais le devoir est un piège efficace, auquel il est difficile d'échapper dans les meilleures conditions, aussi nous trouvons-nous tous les trois confinés par la mort dans un sous-sol mal éclairé, tandis qu'en haut ils s'occupent de toilettes bouchées. Une coulée d'égouts pestilentielle traverse le hall en marbre, jusqu'au tissu dont on a recouvert la table où gisent les enfants. L'eau noire imprègne bientôt le linge, encore cette matière liquide qui vient faire des ravages pour nous rappeler son pouvoir. »

« J'ai bâti mon monde sur l'impression que j'avais d'être portée en avant sur mes orteils, rassemblant dans mes bras ouverts la vie côtière telle une moisson pour la libérer ensuite, sans songer un seul instant à tempérer cela par l'idée que cette énergie pourrait s'éteindre. »

« Paris découvrit que la culpabilité était une émotion robuste. Elle pouvait se conserver des années dans le climat tempéré de la mémoire, rangée comme un bon fromage parmi les meules moisies de l'amour et de la peur. La culpabilité élabore un récit: la vieille femme pose sa fourchette pour songer à une fille qu'elle a évitée sur le chemin de l'école. L'homme marque une pause sur le seuil de sa maison pour se souvenir d'un chien qu'il a torturé vingt ans plus tôt avec un pétard. La culpabilité conçoit son propre châtiment: la femme achète des rubans aux enfants qu'elle croise dans le parc, mais ils la fuient en hurlant; l'homme nourrit un chien bâtard sur un terrain vague avec du riz et du lait, essuie la gale souillée autour de ses babines, accroupi pour tenter de saisir une expression dans son regard. Mais la culpabilité n'est pas une chose logique, une série de poids et de contrepoids à équilibrer. C'est un manège précaire, où sont sculptés à la main tous les choix que celui qui l'emprunte aurait pu faire. Ici, Paris insiste pour qu'ils fassent le chemin à pied ; là, il vérifie les freins ; ici, il envoie leur mère au lieu de la gouvernante; là, c'est lui-même qui  y va. Les anneaux d'or lui échappent des mains. Sa vie entière, il cherchera à les atteindre. »

« Au chevet d'Isadora à Corfou, où la maladie, joviale, menace de la faire chavirer

Si j'avais eu tort tout ce temps et qu'il existe bien une vie après la mort, je peux divertir l'équipe céleste des heures durant en leur décrivant dans le moindre détail cette chambre de quatre sous. Un mobilier tristounet entoure le lit, et même si l'hôtelier a fait grand cas de la salle de bains privée, j'aimerais autant prendre mon bain devant tout le monde si cela peut me donner des témoins pour les araignées. La salle de bains n'est équipée que d'une seule fenêtre hublot, à peine assez grande pour que je puisse y passer le bras. Dehors, les goélands plongent en diagonale vers l'abîme et en remontent avec des bouts de poisson ensorcelé.
Peut-être suis-je en convalescence en enfer, dans un cercle de la souffrance où les damnés battent les tapis avec des raquettes de tennis et poussent des chariots de bois par les chemins pavés tandis que geint inlassablement une insignifiante sirène, et à l'instant où cela me devient insupportable, la sirène s'éteint en un gémissement déçu et le ferry baisse sa passerelle pour le débarquement des passagers. Le charme de ce port s'est tari moins d'une heure après notre arrivée et à présent, au bout d'un mois, j'aimerais autant être roulée en boule dans une eau fangeuse au fond d'un puits. »

« Max se surprit à penser souvent à Elizabeth, et lors- qu'il fut temps de quitter le foyer familial, il envisagea de se faire engager dans son école. Cette première soirée ouvrit aussi la voie à leur relation amoureuse, qu'il avait toujours appréciée car elle avait pour fondations des idées communes. Il avait su tout de suite que les conversations avec Elizabeth lui offriraient une plus grande connaissance du monde que ce qu'il obtiendrait assis aux pieds d'un penseur célèbre. Les idées d'Elizabeth étaient pour lui très claires, très faciles à interpréter. Si elle parlait d'un paysage, il en comprenait la nature par la description simple qu'elle en faisait; elle évoquait toute l'existence à l'avenant, qu'elle songeât au dîner ou se livrât à un plaidoyer sur la nécessité de l'affection physique. Elle vivait dans le monde comme une invitée familière. Max trouvait dans la vie d'Elizabeth une logique à la sienne. Et c'est ainsi qu'il tomba amoureux. »

« Nous nous retrouvâmes à essayer de nous immiscer dans une communauté soudée où tous attendaient des autres qu'ils leur donnent la réplique, prêts à humilier quiconque osait sortir du rang. Le changement exigeait du courage, et le courage, visiblement, exigeait du changement. »

« Son sexe s'enchâsse parfaitement entre mon pouce et mon index. Je me demande pourquoi on n'a pas pris l'initiative de mesurer la valeur de chaque homme à sa longueur, puis d'accrocher le résultat à son col avec son groupe sanguin et ses plus grandes peurs. »

« C'était une saison particulièrement bonne pour la danse, et on sentait en ville que si les choses continuaient ainsi, nous finirions peut-être l'année par d'incalculables progrès dans les domaines de l'art et de la science, progrès qui nous projetteraient dans l'ère de la dignité humaine et de l'amour. Je me produisais au centre de la grande salle de la Gaîté-Lyrique, le public debout autour de moi. D'immenses fenêtres ouvraient sur la neige, et l'étoile de boussole gravée dans le bois me donnait l'impression de danser sur une carte du monde.
Je dansais sans doute sur du Chopin, car à l'époque il n'y en avait que pour Chopin. Avant que le pianiste ne se lançât, j'aimais rester debout une minute en silence, afin de m'imprégner de mon public et de respirer avec lui. J'espérais que tous auraient le sentiment que j'improvisais spécialement pour eux, alors que j'avais en réalité pratiqué chaque mouvement en séquence pendant des semaines, même ma façon d'aller me mettre en position et l'aisance avec laquelle je demandais au pianiste un certain mouvement ou une certaine cadence.
L'impression de spontanéité finit d'ailleurs par faire bien son œuvre, de sorte que je me sentis peu à peu trop obligée de prouver ma propre maîtrise, ce qui fit perdre à toute l'entreprise une partie de sa magie, mais ce fut bien après cet hiver de 1909, où la magie était présente à profusion. »

« Les fleurs étaient si fraîches que la vie semblait encore pulser en elles, leur impudeur conférait à la pièce une teinte franchement sexuelle. J'ouvris enfin la porte en grand et Paris Singer m'apparut dans toute sa splendeur, colonne faite homme - quiconque n'est jamais tombé amoureux d'une colonne de pierre n'a pas passé assez de temps en leur compagnie. »

« Paris, fils d'Isaac, descendu du mythe, à la barre de la fortune de son père, Isaac Singer, lequel avait légué à ses enfants un si opulent banquet que ceux-ci ne pouvaient qu'espérer trouver l'énergie requise pour en consommer une tranche minuscule. Ils étaient contraints de sourire vaillamment lors des soirées, tandis les que gens regardaient autour d'eux comme si Isaac en personne écoutait la conversation. Les femmes racontaient à Paris leurs rêves dans lesquels son père se présentait au pied de leur lit, entre deux rangs de machines à coudre, inventeur nimbé de poudre d'or, et leur faisait violemment l'amour dans des kilomètres de pantalons à ourlets. »

« Maintenant que l'un et l'autre sont enfin partis, le calme du matin revient. J'ai devant moi de douces heures de contemplation pour constater que le chagrin présente des contours parfaits en tant qu'aventure intime et que la mélancolie peut s'interpréter devant un public ; le chagrin véritable, en revanche, mérite qu'on le protège et qu'on le choie. Le chagrin est le seul espoir de la pauvre âme qui se débat dans l'eau, la seule pierre que le corps peut porter et qui sera peut-être assez lourde pour le couler. »

« Les hommes ne méprisent rien tant que leur propre confort et détestent les femmes qui, dans leur vie, le leur offrent. Ils attendent de leur épouse la sécurité et  des autres femmes le danger, sans se rendre compte que toutes risquent la mort à fréquenter des inconnus et passent donc leur vie à tenir ces menaces à distance, une tasse qui ne doit jamais se renverser sur les hommes qu'elles aiment, lesquels pendant ce temps les détestent pour ce qu'elles feignent d'être. La maternité est une situation encore plus sombre, car la mère laisse grandir dans son corps l'architecte de sa propre fin ; l'enfant qui ne la tue pas en couches lui brisera plus tard le cœur. Les hommes, eux, doivent se fabriquer le genre de danger qui se présente sans relâche aux femmes. »

« C'était perturbant de se dire que l'art, tout comme l'invention, pouvait être transformé et dépasser ce pour quoi il avait été créé, simplement en continuant d'exister. Bien sûr, une toile pouvait être détruite, mais le dommage psychique d'un changement de régime politique sur une œuvre d'art pouvait être plus dévastateur encore. Il s'imagina les machines à coudre de sa famille créant les uniformes de compagnies entières de soldats en guerre, les coutures parfaites des drapeaux ennemis. »

« Les voyages permettent de se complaire dans le narcissisme le plus pur. La petite chèvre sur le rivage m'a rappelé la Californie, les dômes vitrés de l'hôtel deux autres que j'avais vus à Moscou. Je n'avais jamais vu de porte aussi étrange, si bien qu'aussitôt elle devient pour moi le symbole de Constantinople, de toute la Turquie, et l'expérience ne sert qu'à aplatir un peu plus le monde. C'est une pratique honteuse, mais la plupart des touristes s'y adonnent, font en sorte que le monde se rapporte à eux et non le contraire, et ainsi nous évitons la peine de nous fondre dans quoi que ce soit de nouveau. »

« Depuis très jeune, Paris était si naturellement fait pour profiter de la largesse de son père qu'il en était venu à attendre les mêmes cadeaux du monde. En ce sens, il devint un membre de la classe des consommateurs, même s'il combattait amèrement cet honneur.

Lorsque Isadora se présenta dans sa vie, il saisit sa chance de servir de canal pour son travail. Il s'émerveillait de la voir produire et consommer en très grande quantité et en circuit fermé, traversant au pas de course sa salle de répétition à sa dixième heure de pratique avec le même plaisir qu'elle consacrait aux interminables après-midi passés à lire de la poésie dans son bain. Elle demeurait trois jours entiers au lit et occupait le quatrième à rédiger assez de notes de conférence pour remplir une bassine. Elle n'était ni la rêveuse frivole à laquelle il s'était attendu, ni le miracle né de la terre génératrice qu'elle semblait vouloir être aux yeux de tous; elle était quelque chose de tout à fait autre et de tout à fait séduisant. Elle ne désirait que contrôler les limites de son corps - ce qui la distinguait on ne peut plus de Paris, qui voulait pour sa part contrôler la superficie de multiples propriétés –, mais dans son petit domaine à elle, elle était insatiable et sans compromis, de telle manière que, par comparai- son, Paris se sentait amateur et négligent. Même si elle appréciait toujours les fleurs qu'il lui portait, elle semblait hermétique aux louanges et aux sentiments, si bien qu'il se gardait de faire trop l'éloge de ses talents stupéfiants; il pouvait déposer des cadeaux à ses pieds, mais en cela il ne serait pas différent de ces autres qui se prosternaient devant elle, de ces faux amis qui attendaient dehors lors des obsèques, essayant de l'apercevoir pendant qu'elle entrait. Paris s'enorgueillissait de comprendre Isadora mieux que la plupart des gens ne le pourraient jamais. Elle travaillait à ressembler à une silhouette sur un vase, mais elle était plus essentielle que la silhouette ou le vase lui-même, ou même que le musée dans lequel il était exposé. Elle était une tour, une flèche, un clocher rutilant en cuivre forgé dans le feu et s'élevant par-dessus le chaos pour percer le ciel sans nuages. Il pouvait difficilement lui avouer tout cela et endurer ensuite une de ces semaines où il devrait la regarder se pavaner, mais c'était vrai et elle le savait. »

« Dans le puits de ténèbres autour de nous, des murmures s'élèvent. Je n'ose pas regarder. Ils desserrent les lanières de ma tunique et exposent mes seins. Ils me tripotent et me reniflent comme des chiots, leurs joues incroyablement froides se réchauffent à mon contact. Ils tètent dans un silence de glace pendant que, les rivés droit devant moi, au-delà du plafond, à travers la yeux charpente et le toit, je m'aperçois que je flotte, légère comme l'air, sans oser respirer pour ne pas les perdre à nouveau.  »

« Je leur ai appris à écouter le point qui pulse sous leurs côtes, à se déployer à partir de lui comme une bannière, je leur ai appris à courir et à bondir, à se changer en colonnes si parfaites qu'ils pourraient durer toujours. Je leur ai appris à consommer la beauté, à l'accueillir en eux et à fabriquer la danse que cette beauté leur avait offerte, un art qui n'existe que comme la beauté seule peut exister, en tant que la vie elle-même rassemblée dans un instant. Je leur ai appris tout cela, mais je ne leur ai jamais appris à nager. »

« Isadora parle

- Tous les hommes sont mes frères, toutes les femmes sont mes sœurs, et tous les petits enfants de la terre sont mes propres enfants. Quelle si fragile chose est l'art dans un monde où les enfants meurent? On m'a apporté mes bébés qui se tenaient main dans la main.
« Pour échapper aux griffes du fleuve, je dus le remercier pour ce qu'il me donnait et en demander encore. Alors qu'il semblait emporter la vie, il me donna tout de la vie. La mort m'enseigna qu'il n'y avait pas de malveillance dans un fleuve. Et donc j'appris, ainsi qu'apprend un enfant, un mot après l'autre: le monde ne nous enlève rien, il recèle seulement ce que nous remettons entre ses mains. À la mort des enfants, j'appris que tous les fleuves de la terre étaient mes enfants. »
« La vie est une bête glorieuse, la mer son œil de Léviathan. Je me montre mal en point face à vous, portant le monde comme un vêtement, j'ai combattu cet animal, mais à présent, je le chevauche. Je me serre contre lui autant que je peux, j'empoigne sa fourrure à la racine tandis qu'il court et je garde la tête haute, car la vie est une bête qui rue autant qu'elle peut pour écraser sa charge, l'unique but du voyage entraperçu çà et là le long du chemin. » »

« Elle croit que ses souffrances seront récompensées par la gloire, que la joie et la douleur trouveront un équilibre sur la balance de sa vie, mais elle se trompe. Le bonheur ne se gagne pas. Nous tombons dessus tels des ivrognes, avant de retrouver notre contenance et de poursuivre notre chemin en titubant, à la recherche du monde entier comme on danse. »

« Je me suis appuyée sur plusieurs ouvrages dans l'écriture de ce roman. En particulier, 1913: In Search of the World Before the Great War, de Charles Emmerson (non traduit en français), et Isadora : A Sensational Life, de Peter Kurth (non traduit en français). Mes remerciements tout particuliers à Mary Sano et à son Studio of Duncan Dancing à San Francisco, qui contribue à faire vivre la méthode d'Isadora avec beaucoup de sensibilité et de dévouement, et propose volontiers des leçons même aux plus empotées. »

Quatrième de couverture

Isadora Duncan est au sommet de sa carrière, quand, en 1913, ses deux enfants meurent à Paris dans un accident de voiture. Incapable de danser, et à la limite de la folie, elle entame alors un voyage en Méditerranée en quête d'une manière de se réinventer en tant que femme et en tant qu'artiste.

Avec ce roman biographique, féministe et psychologique d'une rare finesse, Amelia Gray dresse le portrait magistral de l'une des plus grandes artistes du xx siècle.

C'est flamboyant, c'est créatif, c'est cruel, terriblement ambitieux aussi, comme si l'écriture d'Amelia Gray collait parfaitement au rythme et aux mouvements de la danse d'Isadora.

Éditions de l'Ogre,  août 2022
570 pages
Traduit de l'américain par Nathalie Bru

samedi 16 janvier 2021

Chavirer ★★★★☆ de Lola Lafon

La parole se libère et avec la rentrée littéraire dernière, c'est l'écriture qui s'est libérée en proposant de nombreux ouvrages sur cette déliance : Loulou Robert, Isabelle Carré...
Avec Chavirer, Lola Lafon s'inscrit dans ce mouvement en mettant des mots sur les maux des femmes, des jeunes filles dans le milieu de la danse et dont l'adolescence a été estropiée ; elles ont dit oui parce qu'elles ne savaient pas encore dire non. Trompées par l'amour qu'elles portaient à l'entremetteuse, et indirectement également par ceux qui voyaient, comprenaient mais qui ont fermé les yeux.
C'est en écoutant Lola Lafon parler de son roman que je me suis convaincue de lire ce livre. 
Son analyse « On est éduquées pour plaire et ça, il faut s’en débarrasser » m'a interpellée et le mécanisme de la honte, de la double honte dont elle a parlé dans La grande librairie m'a convaincue.

Une mauvaise victime qui ne se revendique pas victime "Je ne suis victime de rien" dit-elle. Elle ne s'est pas détendue au moment de se laisser faire, et une victime coupable aussi, d'avoir donner en pâture d'autres jeunes filles. « Favorite. Courroie de transmission, victime et coupable, une martyre-bourreau. »
« Cette souffrance en veille resurgissait à tout propos, celle d'une ancienne gamine à qui des adultes avaient enseigné la solitude des trahisons. »
Ce n'est pas un récit linéaire que nous propose Lola Lafon mais un récit morcelé de rencontres, de flashbacks. Des rencontres qui donnent un éclairage approfondi, densifié,       sur ce qu'a été la vie de Cléo, principale protagoniste de ce roman, de 13 à 47 ans. 
« alors que tout semblait indiquer que Cléo aurait treize ans pour l'éternité, elle se cognait à chacun des angles morts de cette éternité. »
Comment se construit-on quand on a été confrontée à cette douloureuse,       infecte      réalité ? Comment vit-on le fait de devenir mère ? D'une fille. Comment arpenter le chemin rocailleux jusqu'au pardon ? On n'oublie pas, on vit avec cette écharde, « une écharde sur laquelle sa chair s'est recomposée, à force d'années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n'en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps ».

J'ai aimé le cheminement de l'autrice, dénué de manichéisme, empreint de bienveillance. Elle nous donne un intelligent aperçu du dessous des cartes et fait écho aux scandales qui ont éclaté dans le milieu du sport. 
Licencieux filon que celui de faire miroiter de jeunes enfants, leur mettre des étoiles dans les yeux et leur promettre le Graal, se jouer de leur jeunesse, de leur inexpérience, de leur fragilité et naïveté, abuser de leur confiance, abuser ...
La honte, ensuite des jeunes victimes, les immunise          contre une éventuelle dénonciation. 
La honte, la culpabilité.
Des vies rongées. 
Des vies où l'on tourne le dos, mais où on affronte de face. 
Et le silence comme « le repli tamisé d'un refuge ».

Quand on aime les petites filles. 
Quand on a quatre fois plus que l'âge de ces jolies et sensibles fleurs en devenir,                       on se soigne, non ?         On se fait aider ?              On se maîtrise ? 
---   Tu te maîtrises                                         ,s'il-te-plaît.

Un livre sur ces vies hantées par la culpabilité et la quête du pardon, racontées par petits morceaux savamment orchestrés,          à mon humble avis,           
avec délicatesse et pudeur, ponctuées de passages littérairement remarquables.  

Une phrase de ce livre me hante depuis la dernière page tournée :
 « Si ça ne fait pas mal, c'est qu'on n'a rien dérangé. ».    
Deux négations criantes. Percutantes.
Racontons ce qui hante.
Se faire de la place pour deux uniquement si la réciproque est vraie. Cela ne vaut pas la peine, sinon. 

Merci Lola Lafon pour ces mots, ces histoires, l'histoire de Cléo, celle de tant de petites filles malmenées, fourvoyées, qui ont dû ...doivent s’accommoder de tant d'égratignures. Qui font face. Parce qu'elles sont imprégnées de leurs rêves d'enfant. Parce qu'à défaut d'oublier, il ne faut pas soi-même se diluer, se noyer. Contre le vent. Il ne faut pas. PAS. Des adultes en souffrance. Des vies innocentes bafouées.  
Ça dérange. 
Autorisons-nous à l'entendre. Trempons dans la douceur et l'empathie. 
Sortons de ce malaise                qui détruit.
Alors             MERCI.
« [...] les mots avaient des horizons de paysage, les nuances d'un poème : à défaut du pardon, laisse venir l'oubli. »

«  Le pardon, s'il y en a, ne doit et ne peut pardonner que l'impardonnable, l'inexpiable - et donc faire l'impossible. » JACQUES DERRIDA, Pardonner.

« À défaut du pardon, laisse venir l'oubli. » ALFRED DE MUSSET, La Nuit d'octobre.

« Ces raisons-là qui font que nos raisons sont vaines.
Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard. » JEAN-JACQUES GOLDMAN, Veiller tard.

« Avant de s'endormir, Cléo avait humé Opium à petites inspirations, nuage de fumée sucrée.
Le danger avait l'haleine tiède d'un animal assoupi. »

« La caméra hésita un instant entre elles deux puis choisit Cléo, zoomant sur sa peau scintillante, découpant la danseuse en vignettes dorées : seins, cuisses, fuselage d'une taille prise au plus serré, Cléo en pièces détachées, offerte à la France du samedi soir. »

« "Tu ne me l'avais jamais dit" devint le leitmotiv de Lara, elle voulait tout savoir. Que rien ne reste dans l'ombre. Cléo n'avait pas passé son bac. Elle lisait des extraits de la Torah, en révérait la philosophie . Opium, le parfum de Saint-Laurent, lui soulevait le coeur. Elle n'avait pas vraiment eu d'histoire d'amour sérieuse. Elle ne détestait pas faire l'amour avec des garçons, elle trouvait simplement ça très ennuyeux. Elle n'avait pas beaucoup de souvenirs d'adolescence. Être un corps dansant, pour elle, c'était savoir s'arrêter au bord de la douleur, comme d'un orgasme. Elle défendait l'idée d'une poésie populaire : les chansons. Les mots, lorsqu'ils parvenaient à nous bouleverser, nous modifiaient. »

« Seule la danse, le cours de Stan, avait eu ce pouvoir de malmener l'ordinaire d'un quotidien flasque qui se traînait. Là elle pouvait s'inventer. »

« Après cette fois-là, elle avait commencé à avoir mal au ventre toutes les nuits. Elle n'avait rien à vomir. Tout était vide, de sens, de mots, elle n'avait pas dit non, elle avait consenti mais à quoi. »

« Lara songeait à tout ce que qui faisait de Cléo une danseuse recherchée : sa résistance à la douleur, sa compétitivité, cette capacité à exécuter fidèlement ce qu'on lui demandait. À reproduire des gestes, des sentiments. Cléo exécutante, sous les ordres d'un chorégraphe, d'un réalisateur, d'un chef opérateur. Cléo protégée par un écran de télé, dissimulée derrière un aplat de fond de teint et un sourire retracé au pinceau. »

« Cléo, qui préférait que Claude la déshabille de dos, abordait tout de face ... »

« Sa tante : l'accroc voyant sur une robe, la tache qui perdurait. Celle d'une histoire. Toutes les familles étaient tissées d'histoires, qu'un chœur de vies perpétuait. Les histoires-sédiments cimentaient le clan plus sûrement que les naissances et les anniversaires, ces évocations du jour où, de la fois où...
Mais la famille d'Anton était tressée d'une histoire qu'on évoquait pas. Pas parce qu'on l'avait oubliée, mais parce que tous la connaissaient. L'histoire était un élément du décor, on savait ne pas s'y cogner. Une histoire troue de silences embarrassés, dont sa tante était l'actrice principale, même si le rôle qu'elle y tenait était flou, presque effacé.
Anton en connaissait le prologue et la conclusion : sa tante, fillette brune au teint de noisette avait modestement commencé la danse classique dans une MJC puis, à l'adolescence, à force de travail, avait remporté deux médailles de bronze dans divers concours. Trente ans plus tard, la famille n'en revenait toujours pas : un matin, l'année de ses dix-huit ans, elle avait annoncé que tout était terminé : la danse et le fiancé quadragénaire en costume invité à chacun des déjeuners dominicaux. » 

« [...] les mots avaient des horizons de paysage, les nuances d'un poème : à défaut du pardon, laisse venir l'oubli. »

« Elle sait seulement ceci : il faut raconter ce qui hante. Et les sujets des documentaires comme ceux des romans sont des paravents qui masquent nos questions irrésolues. Le sujet ne se trouve ni se cherche, il faut s'autoriser à l'entendre, à lui laisser donner de la voix. Il est là depuis toujours, une banale écharde sous la peau qui se laisse oublier à la façon d'une dent ébréchée, jusqu'à ce qu'on passe sa langue dessus. »

Quatrième de couverture

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.
2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.
Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.
Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.
Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Écrivain et musicienne, issue d’une famille aux origines franco-russo-polonaises, Lola Lafon est l’auteur de cinq romans : Une fièvre impossible à négocier (Babel n°1405), De ça je me console (Babel n°1481), Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (Babel n°1248) , La petite communiste qui ne souriait jamais (Babel n°1319) et Mercy, Mary, Patty ( Babel n°1618).

Dans le domaine musical, Lola Lafon compte deux albums à son actif : Grandir à l’envers de rien (Label Bleu / Harmonia Mundi, 2006) et Une vie de voleuse (Harmonia Mundi, 2011).

Éditions Actes Sud, août 2020
345 pages
Prix du Roman des étudiants 2021

lundi 29 janvier 2018

La ballerine aux gros seins ★★★★☆ de Véronique Sels

  Comment prendre du plaisir à habiter son corps quand celui-ci ne répond pas totalement, du moins en partie, aux critères ô combien strictes de la danse classique ? Cette partie, ce sont les seins, ce qui ne nous aura pas échappé au vue du titre, plutôt évocateur, et ces seins justement, sont une malédiction pour Barberine, l'héroïne de ce roman. Alors qu'elle rêvait de devenir ballerine, son anatomie mammaire en décidera autrement.  Et là, c'est le drame, le coup de massue pour cette jeune adolescente : avoir des seins dans ce milieu signifie être recalée dare-dare, rien à faire, la norme c'est la norme, pas de volume, voyons !
«À cette époque je ne mesure pas encore combien la morphologie des corps fait écho à cette obsession qu'à la société de compartimenter l'humain comme la viande, par gabarits, espèces, communautés et castes. La danse classique est blanche, aristocratique et maigre. Le ballet jazz est métissé, qui épouse les courbes voluptueuses de la classe populaire. La danse de rue est noire, jeune, revendicatrice et tout en muscles. La danse moderne tend à échapper au formatage, à l'apartheid morphologique, au conformisme des corps.»
  Véronique Selz nous offre une lecture touchante, parsemée d'humour et de délires, et interroge sur le regard de la société sur le corps des femmes, sur le rapport des femmes à leur corps, notamment au moment de la fatidique transformation du corps liée à l'adolescence, période opérant des changements plus ou moins marqués, des changements que l'on ne s'approprie pas forcément facilement pour les filles comme pour les garçons d'ailleurs.

  Une lecture documentée également. L'auteure nous parle de l'art de la danse, du classique au moderne et nous propose un petit détour par New-York et un contact avec la danse moderne américaine. J'ai aimé son évocation du monde de la danse classique, dans lequel je me suis retrouvée et qui m'a rappelé bien des souvenirs, heureux pour moi ;-) Ah l'odeur de la danse classique... 
«Qui n'est jamais entré dans une boutique Repetto ignore le parfum particulier de la danse classique fait de cuir, de bois de plancher, de Lycra, de satin, de mousseline, de fierté, de crainte et révérence.»
  Un livre original, qui se lit vite, un peu déjanté, pas commun (deux seins qui s'expriment et plutôt bien d'ailleurs !). Un petit reproche toutefois, même si j'ai trouvé l'idée très originale de faire parler des seins, j'avoue que ces passages ne m'ont pas tous marquée, et certains pas vraiment liés à l'histoire de Barberine, ont créé pour moi une rupture dans le récit. 
Un tout petit reproche, vraiment, car ce livre vaut le détour, à mon avis !
  
Un grand merci à Babelio, aux éditions Arthaud et à Véronique Selz pour l'envoi de ce roman dans le cadre d'un masse critique privilégié Babelio.
Antoine Bourdelle (1861-1929). "Isadora"
Isadora Duncan, pionnière de la danse moderne.

***********************

«... je voulais être ballerine. Et le seins sont à la ballerine ce que la surdité est au musicien : une malédiction.
Quand je sors enfin, je passe dare-dare au maquillage et aux costumes, on m'affuble d'une grenouillère en éponge d'une inélégance rare. Et cette couche-culotte ! Un désastre ! Comment réussir un rond de jambe avec autant de papier entre les cuisses ? Je casse les noisettes du pédiatre avec mes mauvais résultats hépatiques. Victime d'un ictère, j'interprète le cygne jaune, grand oublié de Tchaïkovski. Je me fais appeler Giselle par l'équipe des infirmières et vomis sur le boléro du docteur Ravel, le chef de service.
Porter un soutien gorge reviendrait à admettre qu'ils existent. Ça serait nourrir le serpent par lequel le destin a décidé de me perdre.Je rêve d'interpréter Aurore, pas son château fort.
J'ignore que l'on n'est pas mais que l'on devient. Qu'il y a un prix à payer pour toute chose. Que l'accomplissement de soi induit un apprentissage. Que le chemin est semé d'embûches. Et que de tous les chemins, celui qui mène à la ballerine est de loin le plus exigeant.
Il ne m'aura fallu que quelques minutes pour apprendre que, au pays des libellules de l'espace, il faut savoir défendre son territoire.
Les bourreaux ne s'attardent pas volontiers sur les mauvais traitements qu'ils infligent. Ce n'est pas la souffrance de leurs victimes qui les intéresse, mais les sentiments de pouvoir et d'impunité qui en découlent et leur procurent une jouissance particulière, un grand cru émotionnel inavouable.
- Duncan, dites-vous ? Ça ne me dit rien.Par la réponse de la bibliothécaire, le découvre la première raison d'être des livres. Conjurer l'oubli. Ressusciter ce qui n'est plus.
Je suis un peu comme la ville qui m'a vue naître et qui découvre tardivement qu'une autre danse existe. Danse moderne. Danse libre. Danse naturelle. Mouvement spirituel intérieur. J'ai l'impression de réapprendre une langue que j'ai toujours parlée mais dont j'ignorais les mots les plus importants.
Je passe plusieurs nuits blanches à embrasser la danse moderne américaine, je m'endors avec Ruth Saint Denis et Ted Shawn pour m'éveiller avec Doris Humphrey, Charles Weidman et Martha Graham. Je monte dans l'autobus avec Mary Wigman, Kurt Jooss et Oskar Schlemmer, les pionniers de la danse moderne allemande. J'ai l'agréable sensation de me trouver au coeur d'une enquête policière, de rassembler les indices. J'apprends que la respiration est le premier mouvement. Je réalise que pendant dix ans j'ai retenu mon souffle. Je me souviens des « Baisse les épaules ! » « Rentre le ventre ! » « Lève la jambe ! » Mais je n'ai pas le souvenir que l'on m'ait dit une seule fois : Respire ! »
Et nous tombâmes amoureux de Cary Grant, Gregory Peck, Sidney Poitier, Henry Fonda, ...., regrettant que ces hommes ne soient que des amants de lumière sans odeur ni carnation, déplorant que la lumière blafarde des plafonniers revienne à la fin de chaque séance noyer nos illusions dans le courant infiniment de la réalité.»

***********************
Quatrième de couverture

Barberine s'entraînait déjà dans le liquide amniotique. C'est dire si sa détermination à devenir ballerine était entière.
Mais la discipline est militaire. Le parcours, semé d'embuches. Sans compter qu'à tout moment, le gène du sein lourd menace.
Et voilà que ses seins, Dextre et Sinistre, prennent voix. Un chant choral se met en place. C'est leur récit contre celui de Barberine.
Parcours initiatique de la danse classique à la danse postmoderne de Bruxelles à New York, fable anatomique, critique de la raison mammaire, manifeste à trois voix, le roman questionne notre rapport au corps féminin et la place qui lui est donnée dans la société occidentale. Après pareil voyage au nord, au sud, à l'est et à l'ouest de notre anatomie, il est fort à parier que vous ne regarderez plus jamais un sein comme avant. Car si l'esprit parfois prend des détours, chair ne saurait mentir.

Éditions Arthaud (groupe Flammarion),  janvier 2018
233 pages


Véronique Sels est née à Bruxelles, en 1958. Diplômée de l'Institut Rythmique Jacques Dalcroze, elle a pratiqué et enseigné la danse classique, la danse moderne et la danse créative Laban, méthode de création chorégraphique. 
La ballerine aux gros seins est son quatrième roman.