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mardi 12 novembre 2024

Arctique solaire ★★★★★ de Sophie Van der Linden

Prolonger un week-end prolongé. Quelle belle idée ! 
L'accompagner de ce voyage dans l'Arctique, deuxième bonne idée. 
Une lecture comme une parenthèse enchantée, une escapade revigorante, agréablement solitaire, contemplative, salutaire.
Délicate et subtile.
Colorée. 
Du blanc. Du bleu. Du vert. Des traînées de jaune.
« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte.
Peindre les Lofoten, les aurores boréales, c'est convoquer la patience, la solitude, la palette idoine, s'apparenter à une ourse polaire...c'est toucher du doigt un idéal. »
J'ai rencontré une peintre, une femme, aimée et aimant, sans fard, isolée, en pleine quête artistique, pour « [a]ccomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »
« La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »
J'ai été attendrie par ce tableau. 
Poétique. 
Ces pages ont aimanté mon regard.
« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »
Merci !

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« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unis- son de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

« La station de Tangen vient de s'effacer, les pins réapparaissent à la fenêtre du compartiment, sombres, massifs, et je cherche machinalement du regard les épilobes qui accompagnent nos voyages d'été d'un salut monochrome, rose violacé. La nuit domine à présent, et les bas-côtés ne sont plus qu'un brun triste. La vie s'est retirée de la végétation affaissée, un épais manteau neigeux ne va plus tarder à la couvrir tout à fait.
À l'approche de l'automne, une feuille morte qui racle sèchement les pavés, un frisson vespéral, quelque chose dans l'air, tout simplement, m'alerte déjà : « Bientôt, ce sera le temps des Lofoten. »
L'hiver véritablement installé, en son cœur le plus sombre, lorsque la nuit s'attarde, alors, c'est le moment du départ, en réponse à un appel tenace. Celui du vent assourdissant, des amas d'étoiles, de l'immensité blanche se teintant de nuances changeantes... Celui du sens profond que j'ai trouvé dans la peinture de ce territoire indocile. »

« C'est une chose étrange de ranimer les souvenirs d'une jeunesse parisienne dans la pénombre d'un compartiment désert, filant en direction du Grand Nord. Là-bas m'attendent des ciels qui, jamais, n'ont la lourdeur d'un couvercle parisien de décembre. »

« Habituellement, dans les trains de nuit, j'attends quelques minutes, au réveil, avant de regarder par la fenêtre. Le temps de deviner, ou plutôt d'imaginer quel paysage apparaîtra. Incertitude de l'aube. Qui a vu, de la vitre d'un train en marche, un soleil rose se lever sur le désert ne peut plus renoncer aux voyages ferroviaires. Mais cette fois, je ne veux rien perdre de mon trajet, que j'ai trop attendu. »

« La lune est pleine et permet aux paysages de se maintenir à vue. Le dos soutenu par des coussins, je devine faiblement les bois, les champs, les rivières scintillantes sous la lumière blanche, et parfois, un lac, immense, bordé de hautes silhouettes de sapins qui défilent... Les nuages forment un halo, la nuit se teinte alors d'un bleu de Prusse. »

« J'existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu'il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l'étendue même de mes insuffisances techniques. »

« Les déjeuners chez Sarah [Bernhardt] étaient toujours des expériences totales, mais le premier auquel j'avais été conviée, boulevard Pereire, quelques jours après l'inauguration de mon exposition, reste le plus marquant. Un valet de chambre m'avait conduite le long d'un corridor sans fin débouchant sur un vestibule aveugle. Il permettait d'accéder à une grande pièce en longueur dans laquelle la lumière du jour parvenait par une verrière zénithale, les quelques fenêtres étant, comme le reste des murs, obturées par un amoncellement de meubles, d'objets d'art plus ou moins précieux, plus ou moins exotiques, de draperies, de tapis, de reliques, de plantes. Des bibelots anodins voisinaient avec de flamboyants exemples de la sculpture classique, des chiffons ornaient de vénérables antiquités égyptiennes ou chinoises, des vestiges de sanctuaires moyenâgeux...
Et puis, bien entendu, il y avait les peintures, dont la plupart étaient ses portraits. Dans un curieux glissement du temps, je retrouvai le portrait de Clairin, dont j'avais eu l'occasion de voir une reproduction lors de mon séjour de jeunesse à Paris. À l'époque, Sarah n'était encore pour moi qu'une figure fantasmée, et ce tableau avait participé pour beaucoup du mythe personnel que je m'en étais fait. À découvrir l'original, j'admirai alors moins le modèle que la peinture en elle-même. La composition en courbes, le chien dans le prolongement de la robe, les jeux de contrastes entre le décor sombre et la clarté éblouissante de la tenue, le rendu des plumes, et leur proximité avec le poil animal. Ce rouge, ce blanc.
Avec un pas de recul, je quittai toutefois la surface de la toile pour retrouver le regard direct, pénétrant, de Sarah, et celui par en dessous, discrètement menaçant, ou autoritaire, de son lévrier.
Non loin, le divan du tableau occupait un pan conséquent de la pièce. Lui aussi avait pris de l'âge, s'était stratifié. Il reposait devant un fond de tapisseries anciennes, recouvert de peaux d'animaux et de piles de coussins précieux et dominé par un imposant baldaquin d'allure royale. Au milieu d'un des longs murs s'ouvrait un couloir, au fond duquel, derrière un treillis doré et une paroi de verre, s'agitaient de véritables singes. Comme si nous nous trouvions au zoo, exactement.
Enfin, Sarah fit son entrée, majestueuse, chaleureuse. Elle était, dans l'intimité, pareille qu'au théâtre, avec ce mélange de sophistication et de spontanéité qui n'appartenait qu'à elle.
De sa démarche lyrique, elle me conduisit immédiatement dans un cabinet, pour me montrer quelques-uns des croquis de costumes composés et dessinés par elle- même, et que je trouvai sincèrement réussis. D'ailleurs, tout lui réussissait. Elle jouait la comédie, dansait, chantait, écrivait, sculptait dans son atelier en chemise de flanelle blanche. Elle montait à cheval, élevait des singes dans son appartement et dormait, tout le monde le sait, dans des cercueils capitonnés de satin blanc. Avec elle, on pouvait parler histoire de l'art, théologie, politique, poésie.
Quand je lui fis part de mon admiration pour ses talents hybrides, elle me répondit en riant: « C'est simple, je dors comme une bûche chaque fois que je vais me coucher et, mes cheveux étant naturellement bouclés, je ne perds jamais de temps à les coiffer. » »

« C'est vrai aussi de mes tenues, de ces pantalons larges et informes - affreux - qui ne me quittent plus dès que j'arrive à Fyrö. Je pourrais tenter de me façonner un style nordique tout personnel, afin de maintenir un semblant de féminité et d'élégance, même folklorique. Il y a cette série de photos que tu avais faites. Dans le style « chauve-souris d'opérette », j'y fais assez illusion, vêtue de ce manteau en fourrure de phoque. En réalité, le laisser-aller de mon apparence est rigoureusement nécessaire à ma concentration. Il est aussi un confort. Et une absolue liberté. »

« Des semaines que je suis ici et rien de satisfaisant ne pointe encore de mes études. La météo très maussade écrase les perspectives. Je ne peux pas me résoudre à peindre des reliefs aux teintes sourdes dans cet entre-deux sans panache. Les Lofoten sont des extrêmes pour mon œil de peintre. Entre les verts multiples de l'été et les blancs diffractés de l'hiver, il n'y a que l'attente. Je dois me contenter du peu de lumière que me laisse la nuit polaire, et travailler. Même sans grâce. »

« Je me sens seule, déplacée, moi, qui fuis en tous lieux l'ombre même des touristes, qui cherche toujours les coins les plus reculés pour camper, pour qui la liberté absolue n'existe que dans l'absolue solitude, que je subis un peu ce soir. En réalité, je la subis depuis des jours. 
La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »

« Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »

« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »

« En peignant, je fredonne des symphonies allemandes, accorde mes gestes aux séquences grandiloquentes, m'égare dans des compositions pompeuses, reviens au calme, tente de structurer la toile. Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l'obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L'eau du fjord ensuite, domi- née par le brun vert, mais comme éclairée par en dessous de turquoises. Alors, l'ensemble s'organise, monte en puissance, et l'immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et paroxysme - le blanc puissant éclate presque au centre, comme s'il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l'écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle. J'ai réussi, je crois. »

« J'ai entendu leur murmure avant de voir se présenter une lumière intense. Le soleil tel qu'en lui-même. Il était bien entendu impensable qu'il ne soit pas au rendez-vous, ce 7 janvier. Et pourtant, ce fut une joie immense de le voir pointer. Une joie peut-être comparable à celle qui suit l'attente de l'être aimé, au moment précis où il descend du train par lequel il s'était annoncé, mais dont on doute toujours qu'il y était réellement embarqué.
Les larmes me sont venues. Une clarté perçait le ciel rouge. Un halo jaune doré a pris sa place. Il la gardera en ellipse, montant à peine au-dessus de l'horizon pour replonger ensuite dans la mer. L'été, l'ellipse est inversée, le soleil frôle l'eau sans jamais y sombrer. »

« Les peintures des aurores boréales finissent de sécher, et j'en suis assez satisfaite. Elles ne parviendront pourtant pas à marquer suffisamment les esprits. Il me faut quelque chose de plus ample, nerveux. Conquérant. Alors, j'ai décidé de prendre part à la pêche pour m'intéresser de près aux bateaux. L'année nouvelle me donne des envies d'action.
Il n'a pas été simple de me faire embarquer sur un navire. Les femmes y sont interdites. Selon des croyances obscures, elles porteraient malheur. En réalité, la plupart des pêcheurs pensent surtout que les femmes se lamentent, qu'elles vont passer leur temps à vomir et à implorer un retour prématuré au port. Et que ce n'est pas leur place, tout simplement. Jakob, le jeune propriétaire de la barque, m'a servi d'intermédiaire. Mais les négociations ont été âpres. Il a dû faire valoir que j'étais, certes, une femme, mais en pantalon. Bon. Elle fume des cigarettes. Oui. C'est une artiste. Et ? Eh bien elle pourrait par exemple peindre votre bateau, cher Olsen. »

« Un orage s'annonçait un matin, je me suis hissée sur les hauteurs du port, et j'ai distingué, impuissante et interdite, les bateaux partir en mer sous un ciel noir et lourd, secoués par les flots, quand les rochers auprès d'eux recevaient de plein fouet les courants violents. J'étais à la fois soulagée d'être en sécurité et terriblement envieuse de me trouver au cœur des éléments, auprès des hommes revêches. J'ai alors peint plusieurs cartons, avec ardeur.
En navigation, les bateaux se découpent sur fond de mer ou de ciel. Ici, ils sont toujours confrontés à la roche, au mur des Lofoten. Selon certains angles de vue, le Fløyfjellet les enferme abruptement. Selon d'autres perspectives, ce sont les maisons des pêcheurs et des hangars qui leur servent de toile de fond. Dans la faible lumière des jours actuels, le contraste est mince entre sujet et arrière-plan, même si les formes des maisons sont davantage rectangulaires que les coques. Mais enfin, les uns comme les autres sont faits de bois peint. Les jeux de couleurs tendent alors vers une harmonie. Tandis que la roche est toujours une confrontation. C'est l'élément le plus opposé qui soit au liquide marin, physiquement comme esthétiquement. Celui qui repousse durement les bateaux, les brise, alors qu'une rive herbeuse peut bien accueillir une barque délaissée. »

« Aujourd'hui, j'ai ainsi passé des heures en Inde, tout en arpentant vainement le petit espace de l'atelier. 
Je n'irai sans doute pas tellement plus loin. Pas plus loin dans le dépaysement, dans la moiteur, l'intensité des odeurs, des couleurs, des mouvements. Un voyage dans le sous-continent pourrait à lui seul combler tous les désirs de voyage, toutes les connaissances du monde. Plongée dans l'agitation frénétique des temples, immergée dans la foule des rues, j'ai eu tant de fois l'impression vive de me trouver dans le creuset de l'humanité.
Mais c'est plus profond. Une radicalité. Une impudeur ? À moins que ce ne soit un autre rapport à l'espace commun ? Mais des nudités, de la maladie, des mutilations, des cicatrices, des corps qui se lavent, qui défèquent, qui dorment, qui mangent, jamais je n'en ai vu autant, si proches, si exposés. La chaleur, ou la moiteur, aidant, cette manière de se vêtir de voiles à laquelle j'ai été poussée, avec les saris, m'a fait ressentir mon propre corps comme jamais auparavant. Je suis de ces femmes qu'on a dressées au corset. Libérer son ventre, comme il est si courant là-bas, n'est pas un petit geste. Et pourtant, en tant que membres de la délégation royale, nous étions tellement tenus par les conventions.
L'Inde ne se visite pas à distance raisonnable, elle s'insinue en vous, par tous les pores de votre peau, si flasque et pâle soit-elle. Le sud du pays vit encore dans mon souvenir comme un ensemble où le minéral, le végétal, les senteurs, les couleurs deviennent matière, où tout est puissamment organique. Les fleurs se donnent à manger, les parfums à malaxer, les huiles tachent, les décoctions pourrissent.
Le temple hindou incarne une vision de l'enfer où tout ordre est inversé, ou bien exacerbé. Le sol est si gras, si noir, que j'ai failli tomber à chaque pas, bousculée, abasourdie par tant de monde, de marchands, qui s'insinuent dans les espaces les plus sacrés, de bruits, de musiques stridentes, les cloches, les cris, les visages pâmés des croyants, les ribambelles d'enfants qui ne prennent, eux, rien au sérieux, la foule, l'agitation, constantes, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Je n'ai rien compris à l'Inde. Rien. Et je n'ai rien tant adoré qu'y être ballottée, éreintée dans mes certitudes. Il est certain que les missionnaires y perdent leur temps. Ce pays n'entrera jamais en chrétienté, jamais. »

« De souvenir, l'Inde est devenue un fantôme agité qui vit en moi. Parfois obsédant. »

« Je n'ai pas eu à aller très loin, simplement en face du Fløyfjellet. Tout y était admirable, radicalement pictural. L'endroit fut choisi dans la foulée, le bord du fjord, la montagne, notre montagne, devenue singulière sous la lumière oblique, encore rose, du jour évanescent. Je n'avais que mes petits cartons mais tout était là, à portée d'yeux. Alors j'ai peint avec sérieux, avec intensité. Avec exaltation. Le bleu métallique des pentes du nord affrontait le rose doucereux de celles s'étalant au soleil. L'ocre affleurait certains volumes, presque radiant. Tout cela donnait une bataille sur mon carton, les couleurs se mêlaient, se gardaient, les unes aux autres, les unes des autres. Tracés frénétiques, où le blanc domine, mais teinté, piqué des autres nuances. Des touches appuyées qui viennent déposer leur excès de peinture, dévoiler, érafler une sous-couche, ourler de leur contraste la couleur opposée. Ici et là, j'ai laissé leur union, le mauve, affleurer. Mais c'est de leur confrontation que se sont créés les volumes, ou leur illusion. »

« D'ailleurs, j'ai eu la tentation de refaire une expédition au fjord des cygnes chanteurs pour l'unique plaisir de tester sa teinte. Parfois, je doute de la réalité de ce que j'y avais vu ce jour-là, l'un des tout premiers hivers que je passais aux Lofoten. Un espace au creux des montagnes, baigné par le Gulf Stream, qui empêche la transformation de l'eau en glace, et cette colonie de cygnes qui, au lieu de voler vers le sud, reste à tirer des rives les herbes marines leur servant à se nourrir mais aussi à nourrir les quelques vaches de l'unique petite ferme qui borde la pièce d'eau. »

« Te souviens-tu de cet homme qui nous avait interpellés alors que nous nous promenions sur un sentier, la première fois que nous sommes venus sur l'archipel ? « Étrangers, il est bien trop facile de venir aux Lofoten en été ! Les paysages sont plaisants, les pentes des montagnes regorgent de fleurs, de myrtilles, qui peuvent suffire à vous nourrir, et, si vous cherchez bien, dans les tourbières vous trouverez les baies jaunes, les plus précieuses au monde. Le temps est certes parfois capricieux, mais jamais réellement mauvais. Et, même partiellement obturé par les nuages, le soleil tourne en ellipse bienveillante au-dessus de vous sans prendre de véritable repos. Le vent ne fait que vous fouetter salutairement les sangs, à vous citadins amollis et craintifs. Mais l'hiver, alors c'est autre chose ! L'hiver est la vraie nature des Lofoten. Il faut un peu plus de courage pour affronter la nuit perpétuelle, les tempêtes ou les ouragans, le froid, l'humidité, le brouillard tenace, la neige en abondance. Il faut, surtout, de la passion pour accéder au spectacle incomparable des aurores boréales, des sommets opalins illuminés par une pleine lune glaciale. Le rare soleil fait étinceler le givre de vos modestes abris par la fenêtre desquels vous contemplez le départ d'une armada de bateaux vikings à l'assaut des bancs de morues... Revenez donc en hiver, étrangers, pour mesurer la beauté de l'Arctique et la sauvagerie de son apothéose ! » »

« Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c'est l'aube. À l'autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l'atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. »

« Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.
Partant de rien, j'ai développé ma peinture à l'intérieur même de ce territoire. Je le façonne sur la toile autant qu'il façonne ma façon de travailler. C'est bien plus qu'un défi, plutôt ma volonté peut-être orgueilleuse de convaincre les critiques suédois. Rien au monde ne me mobilise plus que mon dialogue fécond avec ce territoire tel qu'en lui-même. Les jours où le ciel comme la mer restent plongés dans les ténèbres, seulement traversés par des lueurs fantasques, les jours où un lourd voile de brume enserre terre et mer, les jours qui s'étirent d'une aube dorée jusqu'à un crépuscule chatoyant de reflets ensanglantés, les jours où la blancheur absolue de la neige recouvre jusqu'au ciel... »

« C'est ainsi que ma longue campagne de peinture s'achève. J'ai envie d'autre chose, vite. Qui passe par ta présence, par notre solitude à deux, avant le retour au monde. »

Quatrième de couverture

« J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d'un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l'impérieux appel de ces terres arctiques. L'âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.

Inspirée par l'œuvre d'Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D'une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d'une femme d'exception.

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans-Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé plusieurs ouvrages consacrés à la littérature pour la jeunesse. Romancière, elle a publié La Fabrique du monde (2013), L'Incertitude de l'aube (2014), De terre et de mer (2016) chez Buchet-Chastel, et Après Constantinople (2019) chez Gallimard. 

Éditions Denoël,  janvier 2024
119 pages 

mercredi 11 août 2021

Rien n'est noir ★★★★★ de Claire Berest

« Un corps immortel de jeune soleil » stoppé dans son élan.
Une vie débordante « pleine de fourmillements dans les mains », soudainement brisée. Le corps alors cassé en mille morceaux, c'est une vie corsetée, alitée, jalonnée d'épreuves qui attend Frida Kahlo, à l'aube de la vingtaine. 
Une vie démolie, quand on a vingt ans, c'est repartir de zéro, se réapprendre, avoir peur ... Pour Frida, au tempérament tumultueux, ce fut aussi aimer, exulter peut-être parfois mille fois plus pour mettre le mal en sourdine, colorer la vie « [elle] fait le spectacle vivant en arborant ses jupes d'Indienne de Tehuantepec, ses châles rebozos et ses huipiles brodés », la rendre pétillante, fascinante.  
Ce dernier adjectif, je l'emploierais bien pour qualifier l'écriture de Claire Berest, et à ce "fascinante", j'ajouterais follement rythmée, colorée et passionnante.
L'auteure nous embarque dans la vie mouvementée et chaotique de Frida, elle dépeint ses souffrances, ses traumatismes, ses amours et plus particulièrement sa relation quelque peu houleuse avec Diego Rivera.
Une biographie originale ou dans l'intimité d'une grande dame à la destinée hors norme contée avec talent. J'ai été littéralement happée par cette lecture.
"Lettres ; frida kahlo par frida kahlo", publié chez Christian Bourgois m'attend ! Hâte !
« Il faut dire je t’aime quand on a le temps. Après on oublie, après on part, après on meurt. »
Les mots de Frida Kahlo cités par Claire Berest en exergue

« Ils font l'amour. Ça veut dire quoi ? Frida s'est déshabillée, elle-même et très vite, jupe jetée au sol, abandonnée sans égard, chemise déboutonnée, bouton, bouton, bouton, ça coule, corps nu, culotte glissée, douce, elle porte son corps haut, sans timidité, sans vertu affectée, elle a apprivoisé le corps très tôt au travers de ses trahisons : trop maigre, hanches étroites, jambe cramée par la polio, la fille qui boite, Frida-jambe-de-bois, un capital de chair bien mince, qu'elle a observé en tous sens et en toute impartialité, les creux, les bosses, voilà les cartes, c'est pas la gloire, pas de second tirage. »

« Et puis c'est fini, tension relâchée, on essuie les taches ou non, c'est doux, il n'y a pas de lumière, ils n'ont pas allumé quand ils se sont lancés à 'assaut l'un de l'autre, pour cette première fois tous les deux, faire l'amour pour la première fois ensemble, comme on ouvre l'inaugurale bouteille d'une fête, avec une once de cérémonie, mais surtout beaucoup d'ardeur, parce que cette fête était tant désirée, et Diego sans la regarder demande à Frida - Mais qu'est-ce que c'est, bon dieu, que toutes ces cicatrices ?

Elle sait tout de lui, de sa mythologie, et lui ne connaît rien d'elle, elle n'est personne. Il est le plus grand peintre du Mexique, elle est une métisse de Coyoacàn qui a vingt ans de moins et une colonne brisée en sus. Alors elle lui raconte. Elle répond à sa question. »

« - Tout est cassé dedans, mais ça ne se voit pas, non ? lui demande Frida.
Si, ça se voit pense-t-il, ça se voit parce que la force déployée qu'elle met dans chacun de ses mouvements le révèle, parce qu'on n'est pas si obstinée de vivre sans cacher des terreurs, ça se voit, Frida. Alors il dit simplement.
- Je te vois, Frida. »

« La Prepa, Frida ambitionnait, d'abord, d'y mettre le feu à force d'extravagances, d'en savonner les estrades, d'agacer la patience des culs serrés, comme on fait pétarader et brûler les Judas à Pâques. A quinze ans, elle avait surtout des fourmillements dans les mains, dans la tête, des idées d'insurrection, et sous les paupières, des images d'extase à venir. Qu'allait-elle en faire de ce corps insolent ? Ces seins qui prenaient des devants bravaches, sans consigne préalable, les hanches qui dessinaient une clef de voûte et les pieds qui ne demandaient qu'à déguerpir ? 
Un corps immortel de jeune soleil.
Elle avait décidé qu'on l'attendait au carrefour, et que rien de cette vie ne devait être pris ni au sérieux, ni trop à l'amer. Et ça débordait, bordel, comme les jurons salés qu'elle perfectionnait avec ferveur en écoutant baragouiner les gamins des rues et les hommes imbibés, qui commandaient la prochaine tournée à la santé de leurs morts.
Avec ou sans la permission de tous les papes, elle avait pris son aller simple pour la vida.
Mexico était à elle. Elle ne peignait pas alors, elle n'y avait pas même pensé.
C'était avant l'Accident. »

« On ne peut deviner à l'avance celui ou celle qui va vous attraper par la main quand tout dévisse. »

« [...] Diego Rivera raconte des histoires de Paris, de Moscou, d’Italie et d’Espagne, les coulisses des intrigues politiques de son pays, les pyramides de Teotihuacan à l’aube, l’imbattable Goya, l’inexprimable beauté de son Mexique, terre riche et sévère, misérable et exubérante, ses souvenirs de fêtes à Montparnasse avec le poète français Apollinaire. Il invente la moitié, c’est son habitude, et sublime le reste, c’est son charme puissant, parce que tout dans sa bouche sans fond sonne plus vrai que la réalité. »

« Quelle est cruelle la conscience de ce qui a été perdu et dont on ignorait la simple jouissance. »
« Les convives subjugués battent le rythme et en redemandent, sa sorcière Frida a jeté ses sortilèges. Elle boit sa tequila comme un hombre, d'un trait bien jeté sans cesser de chanter. Quand certains sont simplement hypnotisés fourchette en l'air, d'autres montent sur leur chaise pour accompagner la sulfureuse diva de bastringue.
C'est une fête, enfin.
Et enfin Diego accroche un bref instant le regard de sa femme de vingt-trois ans qui semble lui murmurer un méphistophélique - Ne t'avise pas de m'oublier, mi amor.
Il la désire à en crever. »

« C'est Frida qui fit les démarches administratives. Elle se fichait bien d'être mariée, elle s'était déclarée athée après avoir usé les bancs de l'église toute son enfance, elle ne s'était gardée pour personne, elle aimait les hommes, les femmes aussi parfois, même elle se méfiait du mariage, goût de mort anticipée, comme de tout carcan lui rappelant son propre martyre, ce corset qui ceint le buste supplicié. 
Mais, orgueil ou inconscience, elle ne se fichait pas d'être mariée à Diego Rivera.
Bien au contraire.
Alors elle fit les démarches. 
La vie est une aventure administrative, comme dirait l'autre. »

« Deux volcans figés dans un impossible amour.
Frida a toujours adoré les légendes, leurs ficelles naïves semblent toucher plus juste le coeur sombre du réel. Comme ses propres visages de peinture. »

« Frida est fascinée par le décalage qui s’opère entre la première fois que l’on voit quelqu’un et la perception que l’on en a quand il nous est devenu familier. L’écart est fantastique. Jamais on ne verra à nouveau cette personne comme la première fois, c’est terminé, c’est évanoui. »
« L'orchidée sexe, les pétales fermés, la lenteur de l'escargot, mollesse, cornes, coquille, protection,
accouchement, abri, ventre, machine en panne, os cassés, bassin vide,
fleur-cadeau, hémorragie, bave d'escargot, turbine,
violet, dahlia mauve, fil, fils, ventre, fœtus, yeux clos, machine morte, ciel, sang, appareil, respiration,
lenteur, douleur, morceaux, fusible, squelette; masque, dedans, dehors, nowhere, Detroit.
Frida Kahlo n'a jamais peint comme cela avant.
Personne ne peint comme cela, pense Diego Rivera. 
»
« Diego peint le monde entier sur des murs en cherchant un éclat transcendant. Frida peint le détail sur des toiles minuscules et ne cherche rien. Pourtant elle capture le monde entier. Ils ne s'aiment pas parce qu'ils sont peintres. Diego a été séduit par une poupée avec des couilles de caballero, qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentée par son regard unique. Une liberté violente aux couleurs nouvelles. Frida a choisi d'être choisie par l'Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drôle. Toute la montagne. Et maintenant ? Comment s'aime-t-on quand l'autre a cessé d'être impénétrable ? »
« Les yeux peints de la minuscule poupée sans mouvement ni perspective lui semblent être un instant la connaissance même de l'humanité. »

« Elle ne peint pas pour être aimée. Elle est transparente, c'est-à-dire qu'elle ouvre grand la fenêtre vers l'intérieur. »

« [...] les Américains et leurs cockelitos, on y revient toujours. New York bruisse de la Mexicaine le coeur arraché sur son plateau et son amphigouri de couleurs explosives. Elle balance de la sensation. Elle est irrésistible, elle passe à toutes les fêtes, mais jamais longtemps, quand on la cherche elle a déjà disparu. La vérité cachée est qu'elle ne veut se refuser la coquetterie d'apparitions fracassantes, le plaisir de s'inscrire comme un flash sur la rétine des beaux mondains, mais son corps lâche vite, maintenant, elle a de moins en moins de résistance. Elle se montre sublime en un éclair et rentre reposer ses faiblesses à couvert de cancans. »

« Les balades nocturnes verlainiennes et les fêtes iconoclastes ne calfeutrent qu'en surface le vide qu'elle ressent - et combien de fêtes peut-on faire dans une vie avant d'atteindre l'amertume ? Quelque chose pue au royaume de la Ville lumière, dans cette grandeur ratatinée qui n'aurait pas la place d'offrir un pan de mur pour une fresque de Rivera, tant les habitants se serrent dans de petites boîtes qui sentent l'ail, et longent des rues desquelles le ciel est banni. Les artistes qui l'entourent ont écrasés d'une histoire trop riche, comme leurs plats en sauce, dont ils s'étranglent. Une secte de grands enfants cyniques, saturés des génies qui les ont précédés. »

« Et enfin à Coyoacàn, ce havre d'ennui qui devient si beau quand on est loin. »
« Rivera, Orozco et Siqueiros : la sainte trinité des muralistes -lequel est le Saint-Esprit ? Ils sont les rois du peuple, parce qu’ils ont sorti la peinture des salons bourgeois, retrouvé l’âme de la couleur et de la démesure, en faisant le deuil des perspectives. Dans leurs fresques, les hommes et les femmes se dressent à trois mètres de hauteur, si frais et conscients, et tendent une main franche à la foule. Quand le philosophe Vasconcelos est devenu ministre de l’Éducation en 1920, il s’est engagé à mettre les livres entre les mains de tous et l’art sur les murs publics. Et ce fut fait. La peinture n’est plus un capital pour initiés. Pour l’heure. La peinture est devenue monumentale, accessible et édifiante, elle donne aux analphabètes le droit de lire leur histoire nationale, aux pauvres, le droit de vibrer gratis, à tous, leurs racines indiennes sublimées. »

« Frida préfère se coiffer comme une reine pour cacher la pourriture du corps, et se raconter des histoires. C'est l'histoire de Diego et Frida, qui ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. Ils habitaient dans une maison bleue en pain d'épice, et malgré toutes les épines qu'ils s'enfonçaient dans le corps, ils couvraient leur jour d'un rose fameux, que l'n ne trouve qu'au Mexique, un rose vibrant à éveiller les Morts. »

Quatrième de couverture

« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques. »

CLAIRE BEREST

Éditions Stock, août 2019
282 pages
Grand Prix des lectrices ELLE - Roman 2020 

lundi 24 mai 2021

Au péril de la mer ★★★★☆ de Dominique Fortier

Dominique Fortier m'a enchantée par son écriture poétique
Elle a su me captiver avec ce roman à la construction originale : le Mont-Saint-Michel y apparaît comme un trait d'union entre deux histoires séparées de plus de cinq siècles. Au XVème siècle, Eloi, un portraitiste, rejoint le Mont-Saint -Michel pour apaiser sa peine suite au décès soudain de son amante. Cinq cents ans plus tard, une jeune maman, écrivain, tente de trouver l'inspiration dans l'enceinte du Mont. 
D'une époque à l'autre, ce sont deux récits de vies plus ou moins écorchées qui prennent forme, dans lesquels s'invitent un soupçon de fantastique et, surtout, le pouvoir des mots et de la littérature. Ces pages abritent aussi l'Histoire du Mont-Saint-Michel. On sent le travail de recherche et la passion de l'auteure pour ce Mont. Elle est passionnante. 
S'il a su me captiver, ce roman à deux voies, a su aussi me perdre à l'instar du pèlerin qui se perd dans le dédale des impasses et ruelles du Mont. Il m'a parfois manqué de liant entre les chapitres et pourtant, au gré des pages et des marées, et malgré les incursions dans le domaine de la religion que je n'affectionne pas particulièrement, ce texte m'a happée. 
Un livre très érudit ; j'ai ressenti beaucoup d'admiration pour l'auteure en refermant ce livre. Un opus qui s'apparente davantage à un essai par moment ; il vaut mieux le savoir si vous décidez d'ouvrir ce livre. On apprend beaucoup, il est très fouillé, mais si vous cherchez une intrigue palpitante alors il vaut mieux, à mon avis, remettre cette lecture à plus tard, ou passer votre chemin. 
J'ai découvert l'auteure avec "La porte du ciel", un superbe conte sur les inégalités raciales aux Etats-Unis. J'ai maintenant hâte d'ouvrir "Les villes de papier".  

« J'ai passé vingt-cinq ans sans le revoir. Quand le temps est venu d'y retourner, j'ai commencé par suggérer que nous n'y allions pas : nous avions peu de temps avant de rentrer à Paris ; on annonçait de la pluie ; il y aurait sans doute des hordes de touristes. En vérité, j'avais peur de le trouver diminué, comme on trouve diminués les lieux de son enfance chaque fois que l'on y revient, ce qui signifie de deux choses l'une : ou bien ils ne nous étaient apparus grands que parce que nos yeux étaient petits, ou bien nous avions perdu en route la faculté d'être ébloui, deux constatations également accablantes. Mais il n'avait pas changé, et moi non plus. »

« Avant le VIIème siècle, il n'y avait pas même de Mont-Saint-Michel ; l'îlot rocheux où se dresse aujourd'hui l'abbaye était connu sous le nom de « Mont-Tombe » - deux fois mont, donc, puisqu'il semblerait que ce tombe ne désigne pas une sépulture, mais une simple éminence. »

« Il y avait dans le coeur de cet homme un chagrin si profond que la baie ne suffisait pas à le contenir. 
Il n'avait pas la foi, mais l'église ne lui en tenait pas rigueur. Il est des peines tellement grandes qu'elles vous dispensent de croire. Étendu sur les dalles, bras écartés, Éloi était lui-même une croix. »

« Au fond, le Mont-Saint-Michel n'abrite pas une abbaye, mais une dizaine, ou même plus, certaines disparues, des abbayes fantômes dont le bâtiment actuel continue de porter l'empreinte comme en creux, d'autres constructions modifiées au fil des siècles, le tout abouché et ajointé tant bien que mal. Murs éventrés, voûtes écroulées, plafonds incendiés, tours rasées, passages comblés, escaliers condamnés, clochers abattus, reconstruits, tombés en ruine ; semblable à un manuscrit dix fois gratté et qui porterait des bribes d'histoires, des traces de griffures et des caractères illisibles, le Mont-Saint-Michel est un immense palimpseste de pierre. »

« Ce n'est sans doute pas par hasard que l'on emploie maintenant le même mot pour parler de celui qui embrasse une religion et de celui qui, dans un mariage ou une union, reste constant et ne va pas chercher à aimer ailleurs : fidèle. Dans les deux cas, foi et confiance entrent à parts égales. »

« Plus que des maisons de pierre et de bois, nous habitons d'abord des cabanes de mots, tremblantes et pleines de jour. On dit je t'aime pour se réchauffer ; on dit orange, et l'on sent ses doigts ; on dit il pleut pour le plaisir de rester à l'intérieur, pelotonné près de la lumière du mot livre. (Livre, qui vient de liber : la partie vivante de l'écorce d'un arbre, comme aussi liberté.) 
Bien sûr le monde est là, les choses existent, mais on peut toujours les changer ou les faire disparaître en un claquement de doigts ; en disant je ne t'aime plus. Ou je crois. »

« Mon temps autrefois m'appartenait entièrement, et aux livres. Aujourd'hui, chaque minute consacrée à lire ou à écrire est une minute que je ne passe pas avec ma fille ; l'écriture s'accompagne désormais d'une hâte et d'une culpabilité détestables. C'est du temps que je lui dérobe, que je ne retrouverai pas, que j'aurais dû lui consacrer et que je n'aurai jamais passé avec elle. Depuis sa naissance, je me prends à penser au futur antérieur et au conditionnel passé, des temps compliqués qui sont le signe qu'on considère les choses sous un point de vue autre que celui depuis lequel on parle normalement : demain vu comme passé, hier comme possibilité. »

« Parce que pour être capable de lire les bons il faut parfois avoir lu ceux qu'on dit méchants. Les livres se parlent entre eux avant de nous parler à nous. »

« Selon le Trésor de la langue française, le verbe enceindre désigne le fait d'« entourer, contenir dans certaines limites ». Or, à l'évidence, la femme enceinte n'est pas entourée ni contenue, c'est en fait le contraire : elle est elle-même le contenant. 
J'ai fini par résoudre la difficulté le jour où j'ai compris que le mot enceinte ne devait pas être entendu comme un adjectif, mais comme un substantif. Une femme-enceinte, c'est une femme qui est non pas enceinte en quelque choses, mais qui forme elle-même une enceinte. Une femme-cloître. »

« [...] il faut en effet une grande sagesse pour savoir non seulement lire, mais écrire dans le grand livre de la nature. »

« Cette abbaye ne représente pas la même chose aujourd'hui qu'il y a mille ans, c'est une évidence. Mais que ressentait-on à l'intérieur de ces murs en l'an de grâce 1015, ou 1515 ? Que ressentait-on hors de ces murs ? Longtemps, j'ai craint d'être incapable d'écrire un livre qui se déroule à une époque où l'on ne connaissait pas la pomme de terre. Ce n'était pas métaphorique ; je ne voulais pas dire un monde où l'Amérique n'existait pas encore, mais vraiment un monde où l'on n'avait jamais goûté à une pomme de terre. [...]
Le plus difficile, en essayant d'écrire le passé, ce n'est pas de tenter de retrouver la science, la foi ou les légendes perdues, de faire ressurgir les gargouilles et les tailleurs de pierre ; c'est d'oublier le monde tel qu'on le connaît ; c'est, dans ce monde d'aujourd'hui, d'effacer tout ce qui n'était pas encore, tout ce qui existait mais échappait à la vue ou à l'entendement. Comment se priver de la moitié de ce que l'on connaît sans tout à coup avoir l'impression de devenir à moitié sourd et à demi aveugle ? Comment oublier l'odeur du tabac, le goût du chocolat et le rouge de la tomate, comment ne pas voir sur toutes les tables un trou en forme de pomme de terre ? »

« Ce jour-là, la lumière s'était éteinte. Le jour était devenu la nuit, la nuit était devenue de la cendre. »

« Il y a des hommes qui ont une pierre à la place du coeur, j'en connais et je m'en garde. Mais d'autres ont un coeur à la place de la cervelle, et cela ne vaut pas mieux. »

« Étrange renversement, du cloître à la prison, tous deux lieux d'enfermement, le premier volontaire, le second forcé. Il y a entre ces deux types de confinement la même différence qu'entre un mariage d'amour et un viol. D'un côté le don, de l'autre le vol. »
« Quelquefois, point n'est besoin de croire, il suffit de continuer à marcher. »

« On ne devient pas moine au XVème siècle pour les mêmes raisons qui font qu'on entre dans les ordres aujourd'hui. La décision avait à l'époque un caractère social, culturel, économique et politique, alors qu'elle procède maintenant essentiellement d'un choix personnel. Jadis, les cadets de famille qui savaient qu'ils ne recevraient pas d'héritage, et dont les aînés avaient pris les armes pour se mettre au service de leur roi, de leur duc ou de leur seigneur, se faisaient religieux. C'était en outre un moyen comme un autre de vivre confortablement en exerçant une influence parfois importante, tout en gagnant son ciel et, le cas échéant, celui de ses proches - épouses et enfants y compris, car il arrivait que les voeux de chasteté et de pauvreté fussent entendus dans une acceptation plutôt large. »

« Il ne nous suffit point d'apprendre, de savoir et de croire. Il nous faut encore inventer.  »
« Le Mont deux fois par jour est une île. Le reste du temps, c'est un morceau de terre mal rattaché au continent, comme s'il avait pour mission de nous rappeler que tous les liens sont fragiles et éphémères. On n'est jamais si seul ni si entouré qu'on veut bien le croire. »

« Dans les yeux de l'enfant brillait le reflet de ces créatures inventées pour lui. Anna avait raison quand elle s'obstinait à broder ses méduses et ses licornes. L'espace d'une seconde, je l'avais retrouvée, en même temps qu'une raison de faire : montrer ce qui n'existe pas. On ne donne jamais que ce qui nous manque. »

Quatrième de couverture

Aux belles heures de sa bibliothèque, le Mont-Saint-Michel était connu comme la Cité des livres. C’est là, entre les murs gris de l’abbaye, que, au XVe siècle, un peintre pleura un amour incandescent qui le hanta à jamais et c’est là qu’il découvrit, envoûté par les enluminures, la beauté du métier de copiste. C’est également là, entre ciel et mer, que cinq cents ans plus tard une romancière viendra chercher l’inspiration. Est-il encore possible d'écrire quand on vient de donner la vie ?
Dans ce lieu si emblématique, leurs destins se croisent malgré les siècles qui les séparent.
À la fois roman et carnet d’écriture, Au péril de la mer est un fabuleux hommage aux livres et à ceux qui les font.

« Une dentelle d’eau, d’encre et de pierre dont on ne veut perdre aucun fil. » - L’Actualité
« L’écriture de Dominique Fortier est portée par une langue riche, belle et évocatrice. » - La Presse

Éditions Les Escales, janvier 2019
191 pages
Prix Littéraire du Gouverneur général 2016

mercredi 17 février 2021

Elle voulait vivre dans un tableau ★★★★★ de Chagall de Gaëlle Fonlupt

À l'instar des personnages de Chagall qui flottent dans les airs, Louiza a perdu pied. La perte de repère ne s'est pas faite d'un seul coup, il y a eu une fêlure dans l'enfance, une faille plus tard, un cataclysme ensuite, et un autre encore. Et le « brouillard du dehors est rentré dans sa tête. » Une carapace fragilisée. Livrée aux loups. 

D'emblée une lecture qui m'a attrapée, a capturé mon esprit. 
Parce que les mots choisis, parce que la poésie, parce que la destinée de Lou qui nous saute au visage. L'envie de savoir comment Louiza est devenue Lou, une errante funambule. Pourquoi l'enfermement ? L'emprisonnement ?

Gaëlle Fonlupt nous ouvre les portes d'un hôpital psychiatrique
La vie de ses occupants - qu'une subtilité dans le comportement a relégués entre ces murs silencieux - y est réglée comme une horloge, une mécanique protocolaire qui a englouti toute compassion et humanité. Et une scène qui meurtrit. D'une violence inouïe. Insoutenable. La pénurie en personnel, la gestion des moyens matériels et humains ficelés, réduits à la notion de rentabilité ne permet plus les soins institutionnels. « Pas le temps. Prends tes médicaments. Mange. Pas le temps pour un café. Pas de feuille à te donner pour dessiner ou pour écrire. Pas le temps. [...] Ici l'humanité a été avalée par les horloges. Ça rendrait fou n'importe qui. » Bienvenue au royaume de l'absurde, là où « la vie n'est ni belle ni moche, elle n'est juste pas là », là où la "camisole chimique" fait son retour alors qu'on la pensait bannie.
« Il y a des choses que l'on ne peut sacrifier sur l'autel de la rentabilité. La santé en fait partie. En attendant, les soignants courent toujours entre deux patients, comme le lapin blanc après le temps...»
« C'est vrai, l'argent corrompt, la civilisation de masse pourrit, l'homme détruit tant qu'il peut se servir au passage... le monde sera une fosse remplie de charognes que les hommes continueront à le piller, à remuer la fange pour le voler dans sa tombe .... »
Au fil des pages, les sauts dans le temps nous permettent de faire la connaissance de Nils, d'arpenter les rues d'Hanoï, telle que j'ai eu la chance de la connaître il y a une vingtaine d'années, de faire des sauts en Bretagne et à Paris. Et de faire la connaissance de Louiza. 

Des pages sombres. Dures. Des touches de couleur et d'amour aussi. La lumière passe. La bienveillance aussi, incarnée par Guilhem, protecteur. La petite étoile de Lou. Il a trouvé la brèche.

Louiza immortalisait les instants, les visages, les expressions. Lou en est le reflet troublé. 

Sur un banc, à l'ombre d'un banian, je me suis posée et j'ai eu envie d'y rester... 
« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »
Une plume exceptionnelle. Un moment de lecture très fort, empli d'émotions.

Merci Gaëlle Fonlupt pour ce bijou littéraire, poétique et onirique. Une lecture qui secoue, qui éclaire, qui réveille notre empathie. 
« Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre la colorier avec nos couleurs d'amour et d'espoir. » Marc Chagall

« À tous ceux qui, malgré le manque de moyens, malgré les risques et les échecs, malgré la pression d'un monde obsédé par le minutage et la rentabilité, continuent de se battre contre l'épuisement, la maladie, l'indifférence et trouvent encore la force de donner de leur temps à ceux qui souffrent. Le temps d'un regard, d'une écoute attentive, d'un geste, d'un mot, d'une main qui se pose. 
À mon père »

« D'effleurements en enlacements, nous suivons la joie innocente de nous retrouver, explorant les confins d'une sensualité nue, nous poussant à la lisière d'un désir défendu, cherchant dans les décombres de notre union passée, les résidus d'une jouissance peau à peau. »

« Ça fait peur les fous. Ils ont des miroirs dans les yeux et personne ne veut se voir dans ces miroirs-là. Alors on les a parqués loin, le plus loin possible des gens bien, ceux qui se regardent encore dans le miroir de leur salle de bains en souriant ou en comptant leurs rides. Entre la ville et eux se dresse le rempart gris de l'hôpital. L'hôpital pour les gens normaux, pour ceux qu'on soigne. L'autre hôpital, celui des fous, on l'a poussé sur les contreforts de la montagne, au milieu des près, à la lisère de cette forêt de sapins noirs. Officiellement c'est pour que les fous soient au calme et respirent l'air pur. En fait, on les a livrés aux loups. »

« Nous sommes à l'aube des années 2000, Hanoï est une ville alanguie sur les villes du Fleuve Rouge qui n'a pas encore été éventrée par les gratte-ciel. Elle bourdonne de mobylettes mais les voitures y sont rares. Le taxi se fraye un passage au milieu des nuées de deux-roues, frôle les échoppes ambulantes qui dégorgent sur la chaussée, puis longe le lac de l’Épée et sa pagode enveloppée de brume avant de se diriger au sud-ouest d'Hoan Kiêm.  »

« Il a la silhouette lourde de ceux qui se soulagent dans l'assiette du poids de leur responsabilité. »

« C'est lors d'un vernissage que je te rencontre pour la première fois. [...]Boucles cendrées, mains délicates, visage lisse et pâle, tu glisses dans l'assistance comme un Lohengrin sur son lac. Un Lohengrin mâtiné de Grèce antique dans le tracé des hanches et la forme de la cuisse. »

« Tu es sur beaucoup de clichés aux côtés de l'ambassadeur, du directeur de l'Alliance Française, du représentant du ministre vietnamien de la culture. Tu les écrases de ta hauteur. Arrive une photo de toi , seul, devant une toile, verre à la main, regard lointain. Une photo de trois-quarts, prise en légère contre-plongée. J'ai fait la mise au point sur ton visage, si bien que l'arrière-plan s'apparente à une brume épaisse habitée de silhouettes sombres. La légère surexposition te donne un teint de marbre et éclaircit le gris bleuté de tes yeux. Je t'ai statufié. »

« Papa aimait Chagall. Ces tableaux deviennent instantanément pour la jeune fille autant de portes sur un univers qu'elle tente de ranimer. Elle se laisse aspirer par une tornade mnésique, comme si elle retrouvait une part d'elle-même. L'errance nostalgique se fait couleur, le désespoir devient lumière. Les violonistes volants s'envolent , sans lien , sans attache, funambules célestes, en équilibre sur le fil de leur folie dansante. »

« [...] la vie n'était pas moche, elle était injuste et s'arrêtait avec l'arbitraire d'une roulette russe, alors il fallait tendre les bras encore plus fort et profiter de chaque instant sans en perdre une miette, moissonner le bonheur tant qu'il était temps, comme papa fauchait les blés plus tôt lorsque s'annonçait la grêle. L'ombre de l'absence qui s'était greffée en elle n'avait tué son besoin de lumière et elle retrouvait une joie immédiate à s'étendre sur un rocher chauffé au soleil en se laissant porter par la terre ; une extase désormais coupable qu'elle cachait aux convenances du monde. »

« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »

« Quand tu épouses une Vietnamienne, tu épouses aussi sa famille... et si la fleur ne se fane pas, le nuage s'épaissit parfois sous le poids des traditions... »

« [...] ce qui me désole le plus, c'est pas qu'ils bouffent du chien, - ils en ont pris l'habitude quand ils n'avaient rien d'autre à se mettre sous la dent, idem pour les chats et les rats d'ailleurs - c'est que ce sont pour beaucoup des chiens domestiqués volés et qu'ils les battent avant de les zigouiller pour rendre la viande tendre soi-disant. »

« - Il est pas né le régime qui éradiquera le plus vieux métier du monde... Interdite ouais, mais tolérée. Tant que ça ne se voit pas, la police ferme les yeux en se servant sur la bête au passage. C'est qu'ils sont devenus pragmatiques depuis le Doi Moi. Ils font du capitalisme avec le jus de chatte. »

« Elle aimerait pouvoir faire un herbier de rêves, les cueillir encore tout vivants et les glisser entre deux pages pour pouvoir les regarder toute la journée. Mais ça se fane si vite, les rêves, c’est comme les coquelicots. On ne peut pas les cueillir sans les faire mourir instantanément. On ne peut pas. »

« On fabrique la folie avec du vide encerclé de murs aveugles. Impossible d'échapper au vide, il s'insinue par le nez, la bouche, les yeux, par tous les pores, il rampe, entre et remplit jusqu'à faire exploser les poumons de douleur. Chacun sa méthode pour remplir le néant : tracer des sillons de pas mécaniques, troquer clopes contre services, faire des confettis de papier peint, bouffer la mousse des fauteuils, se frapper la tête contre les murs pour faire sortir vide, collectionner les petites cuillères volées, chercher un objet tranchant pour s'entailler ou tailler une pipe au trépané du fond. »

« Elle a cette voix de laine chaude qui rassure Lou comme un pull de grand-mère. »

« Ils ouvrent la porte quand bon leur semble, mais jamais quand il le faut. Pas par méchanceté - elle le voit bien - juste par habitude. Ça va plus vite. Ils ouvrent la porte, comme ça, sans y penser, lui faisant sentir qu'elle n'est plus rien, une sous-humaine, en tout cas un truc qui n'a pas besoin d'intimité. Elle est devenue une étiquette, comme les autres. Chacun porte une étiquette ici : psychose infantile, autisme, burn-out, anorexie, décompensation post-traumatique, schizophrénie... Les médecins les leur ont collées sur le front en l'inscrivant dans leur dossier. Ils croient que les patients ne le savent pas, mais presque toutes les blouses blanches utilisent ces étiquettes pour parler d'eux. Même parfois quand ils ne sont qu'à quelques mètres, comme si ces maladies rendaient sourd. Ils parlent d'eux à la troisième personne quand ils sont sous leur nez. Lou a le sentiment d'être devenue transparente quand elle a passé les portes du service. Une masse. Quelque part entre l'enfant et le rat de laboratoire. Une chose qu'on surveille par la lucarne. »

« Et peut-être que le sens de la vie c'est de retrouver ce qu'on savait quand on était enfant, tu ne crois pas ? Cette évidence qu'on a oubliée parce que grandir c'est composer avec des choses compliquées ; cette évidence qu'on passe ensuite une vie entière à rechercher ? »

« Le temps s'échappe, liquide, entre nos mains tandis que nous entrelaçons nos enfances. »

« [...] l'envie de prolonger cet instant hors du temps. Le banian, de ses doigts immenses et souples, caresse l'herbe bleue autour de nous, les feuilles murmurent le langage de la nuit. Nous plongeons dans le silence d'où s'élève le chant du lac qui, d'une rive à l'autre, nous berce de son ressac jusqu'à ce que le ciel pâlisse, découvrant une brume cotonneuse posée sur le miroir de l'eau. Le temple Ngoc Son semble flotter, irréel, suspendu à la nuit qui s'en va. »

« Malgré les cernes, ta jeunesse saute aux yeux ce matin. Tu n'as pas eu le temps de cacher ton expression juvénile sous le masque engoncé des convenances administratives. »

« Tu flottes en moi avec cette légèreté insistante des obsessions naissantes.  »

« Profites-en avant que tout cela ne disparaisse... parce que ça ne se voit pas comme ça, mais ça va disparaître. Des routes se tracent, l'asphalte remplace les pistes, charriant des grappes de touristes en quête d'authenticité qui vienne quelques jours se frotter à la rigueur d'une vie loin de tout, perchée dans les nuages ... pour se rendre compte en moins d'une semaine que leur sens du confort a eu raison de leur nostalgie de l'état de nature. Ils repartent tous avec les mêmes clichés et les mêmes mots à la bouche. « C'était une expérience ! Quelle beauté tous ces peuples des montagnes si différents, avec ces belles traditions et leurs costumes si colorés ! Ils vivent simplement. Se contentent de ce qu'ils ont. Ils ont tout compris ! »  Juste avant d'ajouter qu'ils avaient bien du courage et de redescendre dans un des hôtels de luxe de Hanoï où ils pourront enfin prendre un bain moussant en regardant les photos qu'ils ont prises pour témoigner de leur passage dépaysant en pays Hmong... »

« - C'est ça que j'aime : ne plus penser...juste ressentir... Ici j'ai l'impression de m'abreuver de l'essence du monde ou quelque chose qui y ressemble, tu vois...c'est tellement magique, cet état, que je voudrais le capturer dans une photo, une photo comme un ancrage de plénitude pour les jours de mauvais temps...
-  La photo antidépresseur, c'est un vrai concept ! »

« Les pensées s'abattent avec l'absurde gravité que leur donne la nuit. L'amour est un lac et il a ton visage. Ça m'est tombé dessus comme ça. Ni une révélation, ni un coup de foudre. Juste une évidence, de l'ordre de l'inexorable, comme les avalanches sous le soleil d'hiver, comme la crue des rivières. Pas de papillons dans le ventre, pas de pied léger, juste cette alternance de vide et de plénitude, d'ombre et de lumière régie par ta présence, le seul battement de tes paupières. Certains corps projettent une ombre, toi tu dictes l'ordre des choses. Tu dissous le chaos de mon monde. »
« Nous nageons dans le bleu.
Un bleu enfantin, irréel, éclatant.
Ce bleu avec lequel Chagall a peint les amants.
Un bleu à faire voler les poissons et rougir la lune.
Nos corps se confondent, se liquéfient,
se coulent l'un dans l'autre.
En moi, tu fais céder les digues.
Je me livre, sans voiles et m'emplis de toi
avec l'avidité d'une terre d'été. »
 

« On qualifie de folie cette sagesse des clairvoyants qui voient la vérité crue d'un néant existentiel. Comment exiger de ces fous plus de force, plus de sagesse que d'un Cicéron ou d'un Sénèque qui admettaient la nécessité thérapeutique de la diversion de l'âme ?
Pour les empêcher de résoudre cette angoisse existentielle par un inévitable « passage à l'acte », on dégaine antidépresseurs, anxiolytiques, psychotropes et autres camisoles chimiques. 
Les médicaments anéantissent les montagnes russes et la valse des émotions : plus de gouffres obscurs ni de sommets exaltés, plus de gloire céleste ni de ténèbres benthiques, plus d'escarpements, plus de vagues, juste la morne plaine de l'ennui, de l'engourdissement silencieux, de l'hébétude d'une vie étouffée dans une ouate incolore. En supprimant l'envie de mourir, ils éradiquent aussi le désir de vivre. »

« Camus avait raison : « il faut imaginer Sisyphe heureux. » »

« Il y a des pages qu'on ne peut tourner qu'en les arrachant. »

Quatrième de couverture

Lou est hospitalisée en psychiatrie. Elle ne sait ni pourquoi ni comment elle est arrivée dans ce « lieu où l’humanité a été avalée par les horloges ». Louiza a tout quitté pour se consacrer à la photographie. Au Vietnam elle rencontre Nils, un jeune homme ambitionnant de devenir diplomate. Tout les sépare et pourtant cette rencontre marque le début d’une histoire qui, du Vietnam à Paris en passant par la Bretagne et Malte, les conduira au cœur d’une nuit qui fera basculer leurs vies. Cinq années séparent Lou et Louiza. Cinq années que la mémoire de Lou a effacées et que le lecteur va redécouvrir avec elle. 
Avec les tableaux de Chagall en toile de fond, se dessine un parcours initiatique et poétique dans un univers à fleur de peau où les émotions se mélangent au gré des révélations. Une réflexion sur l’altérité, la normalité, l’enfermement, la résilience et la frontière entre passion amoureuse et folie.

Gaëlle Fonlupt est née en 1980 à Albertville. Elle a successivement travaillé dans l'humanitaire et à l'hôpital. Elle est aujourd'hui magistrate. Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall est son premier roman.  

Les éditions d'Avallon, décembre 2020
307 pages
Finaliste du concours Les Talents de demain 2020

vendredi 21 août 2020

Manifeste incertain 5 ★★★★☆ de Frédéric Pajak

Une biographie écrite et dessinée de Vincent Van Gogh bien sympathique, qui nous donne une idée bien précise de la vie d'errance que fut celle de Vincent Van Gogh, de l'évolution de sa peinture « Fini les gueules pitoyables, les dos courbés, les pommes de terre, les horizons vides : place à la lumière, aux couleurs, à la vibration de l'air. », des dures conditions de vie que furent les siennes, par choix parfois..., de la misère dans laquelle il a vécu une majeure partie de sa vie. « Ce n'est plus une peinture, c'est une blessure mal refermée. »
Une seule peinture vendue de son vivant, c'est quand même dingue ! Son frère a toujours cru en lui, en son talent. Il fut un des seuls êtres finalement à l'avoir aidé, accompagné, soutenu, avec bien sûr le Dr Gachet d'Auvers-sur-Oise.
Les dessins, tous en noir et blanc représentent les oeuvres de Van Gogh et illustrent plus ou moins les propos de l'auteur. 
Très intéressant, très fouillé, bien documenté.
Et pour moi, un complément appréciable après la savoureuse lecture que j'ai eu de  La valse des arbres et du ciel, dans lequel Jean-Michel Guenassia imagine les dernières semaines de sa vie.
Si l'envie vous vient de marcher dans les pas de Vincent Van Gogh, n'hésitez, ce livre vous tend les bras !


« Quant à Van Gogh, encore un de ces êtres comme je les aime, extraordinaire, un peu fou, en dehors de tout le cadre social, de toute la médiocrité de la vie courante. Ils ne sont pas si fréquents ces êtres. Quand on en rencontre un, il ne faut pas se lasser de songer à lui et de l'aimer. Cela nous sort, nous lave de notre au jour le jour, bien forcé, hélas !  et des artistes ou écrivains pour qui leur art ou leur littérature ne sont plus ou moins qu'un entreprise. » PAUL LÉAUTAUD, JOURNAL LITTÉRAIRE, 1905

« J'avais oublié Vincent. Je m'étais pourtant ô combien ému devant l'autoportrait à l'oreille coupée, regard impassible, pipe au bec, qui dit le calme froid après le coup de folie ; ému par ce champ de blé cassé par un chemin de terre battue qui ne mène nulle part, et puis le ciel impatient d'exploser, et puis les corbeaux, pareils à des croix noires, éraflant la fausse quiétude du paysage.
  Je l'avais oublié, même si dans les musées il revenait à moi, jaillissant en pleine lumière, toujours prompt à me cogner les yeux. Sa peinture du Midi m' essoufflait. Tant de pâte, tant de couleur, tant de soleil. »

« Devant une gravure en aquatinte représentant un vieux cheval épuisé par une vie de labeur, Vincent s'exclame : « Spectacle navrant, infiniment mélancolique qui ne manque pas d'émouvoir celui qui sait et qui sent que nous aussi, nous nous retrouverons un jour dans l'impasse appelée mourir, et que la fin de la vie humaine, ce sont des larmes ou des cheveux blancs. » »

« Vincent a trente ans, son front est ridé, ses mains sont crevassés ; il en paraît quarante - « Je vais au-devant d'une époque critique : l'eau monte, monte, elle arrivera peut-être jusqu'à mes lèvres, même plus haut encore : comment le savoir d'avance ? » Il se désole de sa jeunesse envolée et maudit son époque, avec ces usines et ces voies ferrées qui poussent partout, apportant avec elles leur cortège de misère. Il pleure devant les machines qui ôtent aux campagnes leur austère poésie.
Septembre 1883. - Vincent s'apprête à quitter La Haye pour aller vivre quelque temps dans la Drenthe, une région située au nord-est de la Hollande, près de la frontière allemande. Sur le quai de la gare, Sien l'accompagne à son train. Elle porte dans ses bras le petit Willem, âgé d'un an. Vincent s'en souviendra : « Le petit bonhomme m'aimait beaucoup et au moment où j'étais déjà assis dans le wagon, je l'avais encore sur mes genoux. Et c'est ainsi que nous nous sommes quittés, de part et d'autre, je crois, avec une indicible tristesse mais rien de plus. » »

« Fin Décembre 1883. - Vincent quitte la Drenthe sur un coup de tête, sans crier gare. Il devait y rester un an ; il n'a pas tenu trois mois. Il a échoué, une fois encore. Pourtant, il ne se laisse pas abattre. Avec lucidité, il dresse un bilan, sans oublier de résumer son rôle et son ambition : « Considérant le temps que j'ai devant moi pour travailler, je pense pouvoir admettre que mon corps supportera encore un certain nombre d'années, mettons six à dix. Il n'est pas dans mes intentions de m'épargner, d'éviter les émotions et les difficultés ; il m'est relativement indifférent de vivre plus ou moins longtemps. Mais ce je sais fort bien, c'est que j'ai à accomplir en peu d'années une tâche précise. Le monde ne s'intéresse à moi qu'autant que, ayant une dette à régler et une tâche à remplir parce que j'ai vagabondé pendant trente ans, je laisse en reconnaissance un souvenir, sous la forme de dessins ou de peintures, non pas destinés à plaire à certains groupes ou certaines écoles, mais dans lesquels parle un sentiment humain et sincère. Voilà pourquoi cette oeuvre est une fin. »
La pipe au bec, vêtu d'un caleçon de laine et d'un chapeau de paille, chargé de son encombrant matériel de peinture et d'un baluchon, il se rend à pied jusqu'à la gare d'Hoogeveen, traverse les hameaux, sous les injures et les quolibets des villageois. Il marche plusieurs heures sur la lande désolée, bravant la neige et le vent, désespéré, les yeux baignés de larmes. »

« Sa peinture s'éclaircit, le ciel se dégage. Fini les gueules pitoyables, les dos courbés, les pommes de terre, les horizons vides : place à la lumière, aux couleurs, à la vibration de l'air. Il peint des bouquets de fleurs, des autoportraits - environ trente. Il peint également ses Souliers, qu'il prend bien soin de salir dans la boue avant de les écarteler. Ces godillots, ce sont toutes les douleurs de son passé récent, ses marches harassantes sur la terre abîmée de l'hiver hollandais. Une dernière fois, il revient aux gris sales et au verts brunâtre. Ce n'est plus une peinture, c'est une blessure mal refermée. »

« Désormais, son art réclame de la couleur. La peinture s'ouvre à lui. Les personnages du purgatoire, paysans et prolétaires, s'évanouissent : Vincent a oublié sa misère. Comme si sa première vie était morte dans sa terre noire, sous son ciel dégringolé de crachin, de mauvais vent, d'étoiles éteintes.
Dans les galeries et les salons, il observe scrupuleusement les oeuvres de ses contemporains. A sont tour, il s'essaie aux techniques de l'impressionnisme et pointillisme. Les toits de Paris s'élancent à l'infini, comme une mer renaissante. »

« « L'art est long et la vie est courte », écrit-il à Théo. Avant de conclure : « Pour faire du bon travail, il faut bien mangé, être bien logé, tirer son coup de temps en temps, fumer sa pipe et boire son café en paix. » Sage philosophie. Par moments, devant cette nature, il éprouve une « lucidité terrible » : il ne se « sent plus », si bien que le tableau s'accomplit comme dans un rêve. Et ce qu'il redoute - avec une lucide prémonition -, c'est la mélancolie qui succédera fatalement à l'euphorie. »

Quatrième de couverture

Toute sa vie, Vincent Van Gogh s'est considéré comme un « raté ». Mais il a cru en son destin, persuadé qu'il entrerait avec fracas dans l'histoire de l'art. Le dessin et la peinture ont été pour lui un chemin de croix qui a duré dix ans, depuis ses premières esquisses malhabiles jusqu'à ses oeuvres décisives. Dans ce cinquième volume du Manifeste incertain, l'auteur se propose de retracer son errance solitaire, depuis sa Hollande natale jusqu'à sa mort à Auvers-sur-Oise. Cette biographie écrite et dessinée met l'accent sur des épisodes peu connus ou mal interprétés. Apparaît au fil de la chronologie un homme cultivé, attentif aux autres, libre, paradoxal et lucide qui a su peindre affreusement la laideur pour mieux exprimer les violences de la couleur.   

Éditions Les éditions Noir sur Blanc, mars 2017
252 pages