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mardi 28 juillet 2026

Retrouver la douceur ★★★★☆ de Cécile Coulon

Qu'il est bon de retrouver la poésie de Cécile Coulon 💙

Ses mots ne cherchent pas à expliquer le monde. Ils nous invitent à le reconnaître. À accueillir ce qui demeure lorsque le deuil, la violence ou le vacarme de nos vies semblent tout recouvrir. La douceur, chez elle, n'est jamais une faiblesse. C'est une façon de résister.

Des poèmes où les paysages deviennent des refuges, où les montagnes remplacent les églises, où les souvenirs se glissent dans « l'odeur de terre mouillée », un ciel d'hiver ou « le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends ». Le quotidien retrouve soudain quelque chose de précieux, presque sacré.

« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps.
Et je me suis trompée. »
Une phrase qui serre le cœur tant elle sonne juste.

« Je demande pardon à mon corps [...]
je lui demande pardon de lui avoir demandé d'être tout ce qu'il n'est pas. »
Quel magnifique pardon adressé à soi-même.

Dans ce recueil traversé par le deuil de sa grand-mère, Cécile Coulon ne cherche pas à réparer les blessures. Elle nous rappelle simplement que, même dans la douleur, il reste toujours une lumière, un paysage, une présence, une douceur à retrouver.

Un recueil lumineux, d'une grande sensibilité, à lire lentement, en laissant chaque poème trouver son écho en nous.

LE NOM DES CHOSES HUMAINES
« [...] 
Ce qu'ils appellent amour 
devient violent quand on l'enferme, 
devient féroce quand on l'abîme, 
on ne sait pas écrire mais on écrit quand même : 
je vous aime mais je ne sais pas comment le dire.
Ce qu'ils appellent force est un reste d'enfance mal soignée, 
de cour de récréation comme une cage, 
de goût de poussière dans une bouche cassée.
C'est un muscle qui n'en peut plus d'être musclé, 
un corps qui n'en peut plus d'être chaque soir payé 
pour une vague sensation de plaisir 
qui maintient les hommes forts debout 
mais cette sensation-là, dans le secret des hôtels d'or, 
d'autres l'appellent « dégoût ».
Ce qu'ils appellent force est un pays de montagnes douces, 
aux pointes arrondies par les pluies et les troupeaux, 
aux flancs qu'on prend pour des prairies, aux forêts 
si larges qu'elles ressemblent à des paquebots, 
sur le pont on entend chaque matin 
le raffut des oiseaux.
Je passe mon temps à chercher 
dans les lumières changeantes du soir 
le vrai nom des choses humaines, 
la vie se moque du langage 
sous la poitrine une voix d'un autre monde 
murmure : ce n'est pas la peine 
vous n'avez pas besoin de comprendre 
il vous suffit de reconnaître. »

PLUS JEUNE
« [...]
Quand je pense à ma grand-mère je l'imagine plus jeune 
avec ses quatre enfants et son mari, des gueules de Corréziens 
ce qui veut dire des gueules un peu inquiètes mais 
quand même soulagées de ne pas être des gueules cassées.
Je l'imagine plus jeune et je ne vois de cette jeunesse 
que des paysages - collines à vaches ou chemin de fer - 
elle me disait souvent qu'en France il y eut une époque 
où les femmes ne connaissaient pas le sens du mot « paresse ».
Je suis en train de dépasser mon enfance en marchant trop vite 
à ses côtés : je lui demande de me suivre 
mais le passé s'arrête dans chaque ravin 
respirer l'odeur 
des fleurs séchées.
Je n'ai pas le temps et un jour je dirai :
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps
Et je me suis trompée. » »

VOUS NE COMPRENEZ PAS
« [...]
Vous ne comprenez pas 
vieillir voir venir fuir répéter 
non vous ne comprenez pas 
et vous avez bien de la chance 
c'est une phrase de vieil aveugle 
« vous avez bien de la chance » 
la chance d'être né 
dans un endroit où le berceau 
n'était pas encore cassé

Maintenant que glissent en mon âme 
les mots des autres 
je crois que c'est l'inverse : 
vous comprenez 
nous comprenons 
tout le monde comprend 
d'où vient cette phrase 
les grands chagrins qu'elle raconte 
les douleurs qu'elle apaise 
les sanglots qu'elle avale 
tout le monde comprend parfaitement 
ce que c'est d'être du paysage 
sans être sur la photo 
et le sentiment atroce 
d'avancer dans la vie 
en mille morceaux 
vous ne comprenez pas
que nous naviguons sur le même océan
mais pas sur le même bateau »

JE CHERCHE
« [...]
Je cherche le marécage vert et noir où mon âme est mouillée
le grand sapin bruyant où j'accroche mes idées
je cherche dans vos paroles le peu de temps qu'il reste 
pour nouer à ma page la douceur retrouvée. »

AVANT NOËL 
« Pour celui qui se cache loin des rues flamboyantes 
dans un coin du pays où la campagne est neige 
où la mer porte en elle des flammes encore brûlantes 
et les ciels givrés des vagues qui font cortège.
Pour celle qui a froid dans une pièce vide
les enfants sont partis chez une autre famille 
ils ont bien chaud ailleurs dans un foyer solide 
même quand elle n'y pense pas elle a les yeux qui brillent.
Pour celle qu'on a battue et ouverte et laissée là 
dans sa fin d'adolescence au début de l'hiver 
ses amis lui répètent ma chérie tu verras ça ira 
mais elle sent tout son cœur et son corps à l'envers.
[...]
Pour celle qui tient une main avant le grand départ 
au bord d'un lit échoué dans un couloir d'urgence 
la peau contre la peau dans un dernier silence 
pour une petite joie il n'est jamais trop tard.
[...]
Pour celle qui a travaillé dur pour un amour absent 
pour cet amour absent qui se tue à l'entrepôt 
pour celle qui retourne les poches de son manteau 
pour ce manteau volé au lit d'un vieil amant 
juste avant Noël tous les sanglots 
ont la forme d'un gros flocon. »

RESTER ET CROIRE
« [...]
Je reste, la vie tremble et hurle et danse et convulse 
autour de moi
on me dit qu'avancer est la seule façon d'être vivant
il faut choisir entre vivre plus fort ou plus longtemps
je crois aux solitudes attachées ensemble solidement
je crois aux rencontres qui vous donnent
du silence et du temps
je crois aux amis qui savent faire la différence
entre un amour et un amant
je crois au langage des timides
à la douceur insoupçonnée des endroits 
désertés avant l'arrivée du printemps.
Je reste là, croire est une chose facile 
quand on déniche dans le gris d'hiver 
la nuance de bleu allongée de travers 
l'ombre qui provoque la lumière 
croire est une chose facile 
quand on sait que tout sera refait 
en mieux
par des gens moins fragiles.
Je reste là 
ravie d'être 
absolument inutile. »

COMMENT CROIRE
« Comment croire quand croire est une maladie de l'âme 
qui vous pousse à tout regarder sans chercher à tout voir 
qui vous laisse sur des quais vides avec à la place des yeux 
deux armoires grandes ouvertes 
avec une page à l'intérieur :
« Tu es simple à détruire mais tu vas t'en remettre. »
 Comment croire à ces montagnes douces 
qui couvent des fermes en ruines et des palais de foin 
qui sont l'hiver noires et rouges et l'été jaunes et vertes 
l'automne les couvre de feuilles et le printemps de mousse. 
Comment croire que celles et ceux qui nous aiment 
nous aiment correctement ? C'est-à-dire sans nous blesser 
avec leur amour dont ils disent qu'il est entier 
et sincère et vrai comme s'ils ne savaient pas 
que ce qui est entier sincère et vrai 
est parfois plus violent plus terrible plus furieux 
qu'un petit mot fragile qu'on répète 
en détournant les yeux ?
Comment croire au soleil qui brûle la beauté blonde 
des vallées? Qui incendie les longues branches des forêts ?
Comment croire aux caresses qui sont des avertissements :
« Je suis la main qui aime mais je suis aussi la main qui prend. »
Comment croire ?
Peut-être avec un drapeau blanc enfoncé dans le cœur 
peut-être avec un œil fermé pour protéger dedans 
sa douceur
peut-être avec la tête baissée pour contourner les fleurs. 
Comment croire? Peut-être en vivant sans un bruit 
en habitant le monde invisible sous la fureur 
peut-être avec la méfiance des animaux sauvages 
cette prudence qui n'a rien à voir avec la peur.
Comment croire ?
Il suffit d'imaginer que tout recommencera 
que ce ne sera pas mieux qu'il y aura encore 
des hommes plus pauvres que la pauvreté 
des hommes plus dingues que des dieux 
ce ne sera pas mieux il y aura encore 
des femmes plus pauvres que les hommes pauvres 
des femmes qui demanderont de l'aide 
et dont on dira qu'elles sont des « folles à lier ». 
Comment croire ? Tout cela arrivera mais au milieu 
peut-être qu'avec la sagesse des paysages inaltérés 
la sagesse qui ne définit pas ce que doit être la beauté 
quelque chose apparaîtra 
et vous la reconnaîtrez. »

PRIERE AUX MONTAGNES ET AUX INCONNUS
« Certaines prières n'ont pas lieu dans l'espace sacré des églises. 
Il y a un mois j'étais dans la rue principale de ce petit village
que j'aime tant : Eyzahut. 
Je sortais de la mairie : l'eau de la fontaine était froissée 
par le soleil.
Sur ma tête les falaises géantes, brunes et vertes, 
envoyaient dans les branches les premières odeurs d'été 
et déjà les fenêtres le soir restaient grandes ouvertes.
En marchant dans la rue vide 
que d'autres nomment « rue déserte » 
j'ai demandé à ces mâchoires de pierre de protéger mes parents, 
de garder un œil gris sur la vie de mes frères, de porter très loin 
le cœur de celle que j'aime.
J'ai supplié ces bouches silencieuses 
percées par des maisons cachées comme des quenottes 
de m'appeler quand les choses iront mal, j'ai dit : 
je me tiendrai prête à vous retrouver, 
vos cimes, vos fumées et vos grottes, 
s'il vous plaît, veillez sur la tombe de mes ancêtres 
et je veillerai à vous aimer toujours 
avec au cœur la grande fleur sauvage 
qui pousse même la nuit 
quand l'espoir fait naufrage.
Un mois plus tard je prie les montagnes et les inconnus 
dans les rues pleines de Paris, dans la rue douce d'Eyzahut.
Prenez dans vos mémoires les feux de joie d'une seule seconde, 
brûlez avec cette flamme les fontaines de sanglots pour la mort qui est là, 
pour la mort qui viendra 
je voudrai tant être plus solide qu'un tombeau. 
Je prie les falaises et les âmes nouvelles.
Je prie les sommets bas et les hautes collines.
Je prie la sauvagine, l'acier des tours Eiffel.
Je prie comme un idiot sans dieu
qui cherche dans un nid vide la trace des tourterelles.
Veillez sur vos semblables, apaisez leur douleur, 
que la nuit soit joyeuse comme le sont aux naissances les pleurs, 
protégez vos palais, vos ronces, vos chemins de craie 
ou de fougères, 
c'est une prière sans église, une fête sans guirlande, 
un ruisseau amoureux jeté éperdument dans sa rivière. »

AUX PUCES 
« [...]
Nous laissons des traces pour ne rien abîmer 
de ce que nous étions. »

PAS DOUÉE
« [...]
pas douée pour le football, le basket et le ballon prisonnier
pas douée pour répondre aux messages en moins 
de vingt-quatre heures
pas douée pour trouver de nouveaux mots 
pour raconter cent fois la même stupeur.
Je ne suis pas douée pour ce monde-là 
mais j'en ai un autre à l'intérieur. »

FRACAS
« [...]
Les petits silences de l'enfance font 
un bruit d'orage de juillet 
les hurlements d'adulte deviennent 
des murmures
nous avons des écrans qui nous servent d'armures 
et des lits de ronces et d'épines 
qu'on trouve presque douillets.
Je n'en peux plus du bruit que font les morts 
en chantant doucement dans le tombeau 
de la mémoire
je ne veux pas les suivre pourtant je les aime toujours 
mais aimer toujours ce n'est pas aimer fort. »

DE RIEN DU TOUT
« Ce sera un moment de rien du tout 
l'animal croisé la nuit sur une route de campagne 
l'odeur de terre mouillée au début du printemps
l'aurore rose et bleue qui penche sur l'église
quand vous demanderez : à quoi penses-tu 
je répondrai oh rien d'important 
ce sera un moment de rien du tout
le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends 
le chien couché à l'arrière de la voiture
et les bonbons à la menthe achetés au bord du lac 
pour se souvenir de la couleur de l'eau 
qui était celle de l'azur
quand vous demanderez : à quoi rêves-tu 
je dirai simplement : je ne rêve pas, je murmure 
ce sera un moment de rien du tout
un détail dans un tableau qu'on croit connaître par cœur 
un arbre si haut qu'on prend ses branches pour des ailes 
un nuage qui a la forme d'un bateleur
et derrière lui un autre plus petit qu'il emmène 
quand vous demanderez : à quoi songes-tu
je murmurerai : je songe à l'océan que je n'ai jamais vu 
ce sera un moment de rien du tout 
un poème mille fois répété
un orage fait d'éclairs et de fumée
une pomme en forme de tête humaine 
peut-être une maison aux fenêtres fermées
et quand vous demanderez : que vas-tu t'imaginer ?
je penserai : j'imagine vivre ce moment une fois de plus. »

LE CALME AVANT LA CONQUÊTE
« [...]
la solitude est un refuge pour ceux qui ont d'autres mondes 
   dans le corps »

FOSSETTES 
« À chaque fois que je souris 
je mets ma bouche 
entre guillemets »

LE NÉON
« [...]
je crois surtout qu'en prenant soin du quart de vie 
qu'il nous reste pour nous-mêmes 
on déserte l'espace social en refusant 
de prendre un café de boire un verre de manger un bout 
de papoter de piailler de discuter de chercher des sujets 
légers surtout très légers pour ne rien abîmer 
de la surface plane des rencontres obligées 
alors dedans tout devient calme 
on descend loin et rien 
n'a d'importance que le paysage du cœur 
enfin débarrassé de ses touristes 
bruyants »

UN SOIR À MERLIMONT 
« C'est un beau soir ensemble 
sur la mer grise et bleue 
le chien court sur le sable 
nous mangerons bientôt 
des couteaux au vin jaune 
je veux parler du ciel 
étalé sur les maisons 
on voyait des bateaux 
et les vagues étaient belles 
que faire de la beauté 
quand elle vous troue le cœur 
et qu'elle cache à l'intérieur 
ce qu'il reste à aimer ?
C'est un beau soir à Merlimont
l'été viendra plus tard
nous avons les cheveux pleins de sel
la mémoire pleine de ton prénom
je n'avais pas de cigarettes
mais je n'en prends jamais
il y a souvent dans la fumée
le début d'un peut-être
que faire de l'horizon
quand il brille aussi fort
je veux revivre encore
un soir à Merlimont »

S'IL TE PLAÎT 
« [...]
S'il te plaît n'écoute pas les poètes 
ils ont le mal de vivre 
ils ont des mots très simples 
ils essayent de faire rentrer 
toute la beauté du monde 
dans la tête étroite d'une épingle 
[...]
S'il te plaît n'écoute pas 
le discours des héros 
n'écoute rien que la voix souterraine 
la tienne 
faite de toutes les voix qui ont creusé
en toi le chemin secret
vers l'endroit
de ta force
de ta rage
de ta grande vérité »

MON CORPS
« Je demande pardon à mon corps 
de l'avoir traité ainsi
je lui ai dit qu'il était laid 
alors qu'il était fort
je lui ai dit qu'il était lourd 
alors qu'il était vif
je demande pardon à mon corps
de lui avoir coupé les griffes
je lui en ai voulu vingt ans
à cause des fesses des seins
du ventre des dents des bras
je l'ai caché car j'avais honte
de dire ce corps c'est moi
je demande pardon à mon corps 
qui est un ami fier et brave
qui est un travailleur docile
qu'il me pardonne mes insultes
il était si fidèle et pourtant si fragile
je lui ai dit qu'il était nul 
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore
je lui ai dit qu'il était lâche
pendant qu'il balbutiait
et quand il me parlait 
je ne l'écoutais pas
je demande pardon à mon corps 
et je lui dis merci 
pour sa confiance son honnêteté 
pour ses plaisirs et sa manière 
de n'être jamais bien droit 
je lui demande pardon 
de lui avoir demandé d'être 
tout ce qu'il n'est pas »

Quatrième de couverture

« Je ne suis plus de ce monde perdu entre deux grandes villes, sans doute ne l'ai-je jamais été, mais pourtant un goût de terre persiste en moi comme un amour qui refuse de s'éteindre et continue, vaillamment, d'allumer des flammes idiotes que la vie violente peine à vaincre. »

Dans Retrouver la douceur, Cécile Coulon revient sur les deux années passées depuis la perte de sa grand-mère. Pétrie de ce drame qui a modifié sa vie et sa pensée, elle expose ses affects les plus immédiats pour mieux décrire sa longue expérience du deuil. L'ordinaire du quotidien, la douceur des instants volés, les paysages parfois peu familiers qu'elle arpente forment autant d'étapes nécessaires de son cheminement vers un apaisement tant espéré. D'une grande maîtrise poétique, ce nouveau recueil impose plus que jamais Cécile Coulon comme l'une des voix majeures de sa génération.

Cécile Coulon est née en 1990 à Clermont-Ferrand. Romancière, elle a reçu le prix des Libraires et le prix littéraire Le Monde. Son premier recueil, Les Ronces, a reçu le prestigieux prix Apollinaire.

Éditions Le Castor Astral,  février 2025
108 pages 

mercredi 29 avril 2026

La forêt barbelée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Un recueil qui m'a traversée.
Dans la lignée de "Mes forêts".
Avec, en ouverture, les mots de Cécile Coulon ❤️
« Être capable d’écrire et de dire "je viens en paix", vous n’imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. »
« je viens en paix »
On croit que c'est simple. Ça ne l'est pas.

Certains poèmes résistent. Je n'ai pas insisté. Je les ai laissés faire. Les sensations, elles, sont restées.

Huit ans seule, en forêt.
Gabrielle Filteau-Chiba ne raconte pas.
Elle encaisse. Elle apprend. Elle tient.
Les saisons ne sont pas un décor. Elles attaquent. Elles déplacent. Elles obligent.

Ici, rien n’est confortable.
« vague de froid
les clous éclatent dans les murs
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie »
Même le courage se rationne.

Et nous ?
Nous coupons.
Nous traquons.
Nous détruisons.
Avec méthode.
Avec des mots propres pour salir moins.

Et au milieu de tout ça, ses mots.
Bruts. Vivants. Indociles.

Une ode au sauvage.

Et quelque chose en moi se souvient.
Courir.
Marcher longtemps.
Se laver dans une rivière glacée, l'été,
quand la peau brûle presque du froid.
Rejoindre une cabane.
Regarder la montagne en silence.

Être là, simplement. Sans posséder. Sans prendre.

Une traversée âpre et lumineuse, au rythme des saisons.
Une poésie qui griffe autant qu'elle console.
Et qui, doucement, remet le vivant à sa place. Et nous avec.

Le challenge d'avril #laouviventleslivres sur le thème de la forêt m'a inspirée 😉
Quatre livres, trois forêts.
Celle, intime et habitée, d'Hélène Orion et de Gabrielle Filteau-Chiba ; celle, mémorielle et troublée, de Jean-Yves Jouannais dans "Une forêt" ; et celle, âpre et frontale, que l’on traverse chez Caroline Hinault dans "Traverser les forêts".
Quatre manières d'entrer en forêt, et d'en ressortir un peu moins indemne.

« Vous qui n'avez pas encore lu les romans ou les poèmes de Gabrielle Filreau-Chiba, je vous envie et trépigne à vos côtés pour savoir ce que ce sera, pour vous, une fois ce recueil refermé, une fois ses livres lus et relus, ce que ce sera donc de savoir qu'on peut écrire comme cela, c'est-à-dire avec une douceur vertigineuse vissée dans l'âme, douceur éloignée volontairement des grandes villes, douceur violente dans son exil, fragile et sauvage, oui, c'est cela qui parfois manque à la poésie contemporaine, de la dou-ceur fragile et sauvage, capable de dévaster sur son passage quelques idées de carton construites, quelques immeubles aussi, et de suspendre le temps à la branche d'un arbre sous lequel l'autrice a choisi de vivre, d'écrire, de respirer.

En tant qu'autrice, je suis avide de celles et ceux qui comprennent le besoin de se glisser à la marge d'un système pour en révéler ses dysfonctionnements, pour redonner au temps qui passe toute la longueur, toute l'épaisseur de chaque seconde, pour être apprivoisés par la forêt, par la tempête, par les grandes émotions du ciel, et de raconter tout cela à travers les formes qui nous conviennent, le roman, le poème, l'illustration. Gabrielle Filteau-Chiba est de celles qui rassurent l'autrice que je suis par les thèmes qu'elle aborde, la façon dont elle les aborde, et la douceur, encore, qu'elle y injecte.
En tant que lectrice, je suis émerveillée : chaque année, ou plutôt chaque paire d'années, une voix s'élève, nouvelle, on se dit mais pourquoi personne ne m'en a parlé avant, mais comment ai-je pu passer à côté ? Et l'on est si heureux de reconnaître cette voix, de se dire que d'autres livres sortiront, d'apprendre que le poème, si parfait dans sa sauvagerie, sera lui aussi de la partie.

Pour Gabrielle Filteau-Chiba, la forêt est une cathédrale : ici, à Clermont-Ferrand, la cathédrale, c'est un phare. J'admets que c'est cette phrase qui m'a poussée vers ses textes: j'y ai décelé ce murmure qui court dans les très bons livres, ce souffle, à la fois discret, explosif, mais qui encore une fois prend son temps, pour dire, expliquer, ressentir. Il y a dans cette écriture un déploiement sensuel rare. Gabrielle Filteau-Chiba écrit qu'elle crie pour ne pas qu'on entende trembler sa voix, mais n'est-ce pas exactement la définition de l'écriture ? De cet acte si simple et indéfinissable où le tremble-ment n'est recouvert que par les mots solides et le style haut ? Aurait-elle pu écrire j'écris pour ne pas qu'on entende trembler ma voix ? Je ne veux pas me mettre à sa place, mais j'ai hâte d'avoir la réponse !

Gabrielle Filteau-Chiba a quitté un emploi à Montréal, à l'âge de vingt-trois ans, pour aller vivre sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans la forêt, entre les murs d'une cabane, sans électricité. Celles et ceux qui ont passé une bonne partie de leur adolescence à rêver en lisant Walden ou la Vie dans les bois sentent s'allumer cette petite lumière d'admiration, de stupeur, à ceci près que Thoreau habitait à dix minutes de chez ses parents, qu'il mangeait chez sa mère quatre fois par semaine. Pas vraiment le cas de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a dit, lors d'une interview au moment de la sortie de Sauvagines, qu'en arrivant dans la forêt, elle avait peur de tout, de son ombre, des coyotes, des bruits, et qu'en même temps un grand fou rire, une grande joie s'était emparée d'elle, que ces trois années furent trois années de joie pure, de lecture, d'apprentissage des sons, des styles de bûches - la température descend jusqu'à moins quarante-, la solitude évidemment, et le retour au temps long, percé par les hiboux, les coyotes, les oiseaux.

Là où les trois romans de l'autrice embrassaient pleinement la question de l'éco-anxiété, du sentiment d'urgence à protéger les arbres primaires, de la nécessité de se battre et de porter sa sensibilité en étendard, ses poèmes prennent, encore, une sente ténue. Ils font un pas de côté dans le grand pas de côté, une cachette dans la cachette: là on chasse celui qui croit chasser, on traque le braconnier, on se fait traqueur pour ne plus se sentir traquée. Les poèmes n'évacuent pas la question politique, mais cette question est tendue entre deux êtres qui se pourchassent, sous les arbres :

Nature d'amour
si tu m'aimes en retour
aide-moi 

Dans la peur, dans le doute, dans la cuirasse que la poétesse revêt pour chasser le chasseur, il y a, en cathédrale, la prière, évidente, sublime, qui me touche et m'émeut plus  que je n'ose le dire, car cet appel c'est celui qu'on a dans le cœur et dans la bouche lorsque l'on fait partie de celles et ceux qui ont moins peur en forêt que dans le métro, de celles et ceux qui préfèrent les bruissements de feuilles mortes au raffut du trafic aérien, et qui savent rester des heures avec eux-mêmes, encabanés dans leur corps et leur mémoire. La prière à la nature, à la nature d'amour, raconte une autre histoire : celle des peuples qui protègent plus qu'ils n'abîment, qui rendent hommage plus qu'ils n'avilissent, qui cachent plus qu'ils ne traquent. Les vers de ces poèmes sont saisissants de simplicité et de rage : la douceur est nourrie par le sentiment d'urgence, par la nécessité absolue de faire corps avec le paysage. Gabrielle Filteau-Chiba lui parle, à cette forêt, à cette nature, elle la convoque, la supplie aussi.

Impossible de ne pas être envahie par l'amour, la colère et la douceur, à la lecture de ces poèmes. L'œuvre est comme un tableau où les lignes bougent sans cesse à l'abri des regards des visiteurs : les couleurs sont vagues et multiples, les traits tirés et défaits en mille branches, terriers et nids, les personnages sont plus des ombres que des corps, menaçants, des ombres qui arrachent et salissent par le sang, des ombres qui vendent et retournent et tuent, l'autrice elle, le répète :

je viens en paix

Ça aurait pu être je crois le titre de ce recueil, un titre mais aussi un hurlement désespéré, car comment faire avec les corps que nous avons, les vies que nous vivons, les animaux que nous tuons, pour dire en arrivant dans la forêt « je viens en paix » ? La grande force des poèmes c'est d'être capable de le dire, de le faire, d'y croire. Dans la peur qui inonde tout, il y a cet espoir fou, venir en paix dans la forêt. Se saisir de son vertige, écrit Gabrielle Filteau-Chiba, nous ne savons plus faire cela, au mieux nous le contournons, au pire il nous jette dans la fosse, au pire du pire nous le remplissons de très grosses voitures et de fourrures à tête de renard.

C'est cela que nous propose la poétesse de ses terres, qui sont pour nous terres de larges paysages, de froids inimaginables et d'accents vivants : apprendre à dire « je viens en paix ».
D'où que nous soyons nous avons appris les guerres, les conflits, les combats, nous avons récité que ces guerres, ces conflits et ces combats furent nécessaires, gagnés ou perdus, nous nous sommes enfoncés dans l'histoire comme dans du coton mouillé. Gabrielle Filteau-Chiba renverse ce que nous avons appris par cœur, ses poèmes sont des leçons, pas celles de l'école ni celles de nos parents, des leçons de l'âme, du sensible, du silence interieur. Être capable d'écrire et de dire « je viens en paix », vous n'imaginez pas l'ampleur du geste, ce qu'il faut changer de soi-même pour vivre autrement. Le dernier combat sera contre ce mauvais sentiment que nous portons en nous, la certitude d'être plus fort que la nature qui nous entoure.

Vous qui bientôt lirez les premières pages de ce recueil, je vous envie d'entrer en lieu sacré du cœur car ici, dans ces poèmes, entre ces arbres couverts de neige, de brume ou de fumée, la voix d'une poétesse est pareille au grand feu qui éclaire les hommes sans brûler leur cabane.

Cécile Coulon »

« j'ai la phobie du noir des gens 
de me tromper de sentier 
de tomber sur tu sais qui

je l'entends qui tire 
à toute heure d'la nuit 
j'ai trouvé des crânes troués

j'essaie de faire ma forte 
en même temps 
j'ai peur à l'infini »

« je caresse ma première chienne 
ma sang-mêlée chérie 
traqueras-tu avec moi 
ceux qui osent nous braconner »

« éclairez-moi 
pourquoi on se plie aux lobbys 
si l'argent ne se mange pas

comme disaient mes profs de droit 
t'as pas la note de passage 
parce que t'as rien compris

le crime doit être commis 
on dédommage après coup 
inondation d'argent liquide

et la poussière va sous le tapis »

« tu dormiras enfin tout ton saoul 
du sommeil des planteuses d'ail 
des jardinières maraîchères 
des accoucheuses de miracles

saisis ton vertige à deux mains 
et ramone comme une grande

prends toujours de l'avance 
prépare-toi au pire 
au froid

graisse et débarre les fenêtres 
aère tes esprits

n'oublie jamais d'ouvrir les clés 
il faut une fente qui aspire 
les tracas les tristesses 
et laisse entrer la joie »

« je viens en paix

parce que la seule martre 
que je connais n'a que trois pattes 
je comprends qu'elle prenne l'eau 
m'évite comme calamité

trop tard 
est-il trop tard

parce que je rêve encore moi 
au retour des amitiés fortuites 
de coureuses-rieuses des rives 
qui se croisant se saluent

petite 
je viens en paix 
lis dans mes paupières basses 
mes mains vides 
tendues en désarroi 
toutes les excuses de mon espèce

l'homme en chasse est loin maintenant 
ne t'en fais pas »

« je reprends le sentier des avalanches 
songe à tout ce que j'y ai enfoui
haricots iroquois
vivaces alpines
bulbes de lys

lubies

j'aurai au moins des bouquets 
de médecines douces et d'épices 
à en combler le grenier 
de mes doutes

le précipice 
de mes origines »

« cannage

je voudrais mettre en pots 
des réserves de pluie 
faire rougir à contre-soleil 
mon huile de millepertuis

je voudrais mettre en pots 
l'avertissement des tamias 
des miels et des baumes 
mille réserves de joie

les années nostalgies 
les immortaliser 
tresses de foin d'odeur 
couronnes de cornouiller

je pourrais mettre en mots 
mon instinct de survie 
et tout l'espoir 
en moi »

« ne plus courir

pourquoi se faire aller le globe 
c'est jamais mieux ailleurs

j'ai pourtant d'la chance du bois cordé 
du cannage des bouts de chandelles 
des allumettes des briquets 
enfin ma propre tanière

mais je ronge mon frein quand même 
dans l'antre des murènes 
je fomente sans répit 
des plans d'évasion

j'ai toujours envie de m'en aller 
telles mes amies d'eau vive 
ondines fées furtives 
jamais attrapées

pour ne plus fuir 
faut-il se barbeler »

« l'irrévérence est une hérésie en soi »

« dewors

ça commence mal à matin 
les mésanges sont parties 
une scie à chaîne de malheur 
chuinte un peu trop près 
à mon goût

comment donc qu'on bûche accidentellement 
qu'on couche sans honte aucune 
une vingtaine de mes belles 
au bois dormant

elles et moi nous avions 
le même âge

timber

j'expire ma fumée
le bûcheron me tend des verts 
quatre-vingts huards froissés 
la valeur marchande de mes sœurs 
décapitées 

je crache à terre 
un mauvais sort vers toi 
mauvais karma exposant deux 
c'est tellement pas 
tellement pas 
la première fois

plus tard je me servirai de rubans blancs 
pour marquer clairement mes limites

chercheurs de trouble 
dewors

c'est chez nous 
on tue pas toute icitte »

« kintsugi

j'aime le marin des faïences 
sur les porcelaines crème et blanches 
et les vaisselles les plus polies 
celles dont les fêlures se parent 
des couleurs de mes baies confites

elles m'apprennent à faire la paix 
à sucrer mes amertumes 
à mettre en lumière ces blessures franches 
là où j'ai cédé

à voir le sourire dans mes rides 
à composer avec les saisons 
à admirer les failles 
les manquements 
avec indulgence

belle brisée 
recolle tes morceaux 
laque tes plaies 
orne-les des plus douces 
poussières d'or »

« il y a sous la neige 
et l'herbe dessous 
tant d'espoirs fertiles 
en dormance »

« vague de froid

les clous éclatent dans les murs 
les cordes du piano droit cèdent

rationner toute chose
onces de courage
lampées de feu
rameaux
énergie»

« nocturnes

dehors
forêt noire
domaine ébène

je préfère de loin 
les présences 
qui acceptent de négocier

elles me flairent 
et quand je hurle
elles reculent

dans mon fanal 
la flamme à mèche courte 
ne tremble plus »

« silence

gorgée
présage d'embâcles

suées
frissons d'eaux de vie

je remue-ménage la lie 
cherchant encore au fond 
à trier mes pommes pourries

dans cette tranchée mienne 
il y a un silence d'intendance 
qui vaut franchement la peine »

« gouttes de pluie

métronome de la fonte 
seaux pleins d'eau grise 
mon toit fuit plus vite 
que la sève des érables

je pleure en silence 
mes dégâts matériels

grand'pa dirait 
pour me consoler 
il faut apprivoiser 
les fins d'épreuves aussi

je rafistole la gouttière 
la pluie lave mes reins

j'ai su j'en suis fière 
enfiler les hivers 
gardant vivants en moi 
d'invincibles soleils »

« carpe diem

une femme 
m'a lu les paumes

m'a avoué désolée 
que mes lignes de vie 
étaient bien bien courtes

je la remercie 
chaque jour »

« éden

les larmes chaudes 
déboulent

la marée monte

moi aussi j'ai les joues peintes 
maintenant striées

le cœur militant

les espoirs cartonnés
dans l'encre partout
la poésie civile
gueule

il est où le bonheur promis
si notre éden qui se meurt 
on nous le marginalise
si on nous enferme
nous empêche
de le défendre »

« baleines

elles m'ont soufflé des graves 
une mélodie presque une supplication

berceuse triste chantée seulement 
lorsqu'on sait de source sûre 
qu'on se quittera

qu'on va peut-être 
mourir bientôt

l'île comme moi en tremblait de tout son long

je me pince 
je dis non

si vous êtes là 
ô beautés monumentales 
c'est qu'il y a des chances 
qu'on peut rêver d'océans 
où l'on ne reconnaîtra plus 
les reines à leurs cicatrices »

« primevères

je n'ai plus besoin de retenir mon souffle
les abeilles sont revenues
les mâles s'amourachent 
des primevères

la rivière se lisse de pollen 
phosphorescent

je pense aux univers minuscules 
essentiels »

« enchâssées

nous les mères qui veillent 
les gardiennes des enfants 
nous interjetons appel 
encore et encore

le poing haut 
l'avenir au ventre 
le front en sueur 
l'âme en larmes

nous ne livrerons pas 
nos veines rivières 
à vos plans charlatans 
de mises à mort »

« il faut être junkie d'espoir
pour refaire forêt 
et ne pas perdre le moral 
à la voir qui recule
et recule encore »

Quatrième de couverture

Pendant huit ans, Gabrielle Filteau-Chiba a vécu au cœur de la forêt québécoise. Seule dans une cabane, elle a dû apprendre à vivre dans ce nouvel environnement.
Répartis en quatre saisons, ses poèmes témoignent de cette quête de sens. Ils décrivent son apprentissage des dangers de la nature et son adaptation progressive. Dominée par la beauté de la flore et de ses occupants, sa poésie met également en garde contre les menaces qui continuent de planer sur ces territoires sauvages.

« J'en viendrai 
là c'est clair 
à aimer la pénombre 
à préférer au jour 
mes nuits de veille 
raconter le ruisseau gelé 
la soif du lac abreuvoir 
ce quelque part où enfin 
étancher toutes les bêtes en moi »

Gabrielle Filteau-Chiba est née à Montréal en 1987. En 2013, elle quitte le confort d'une vie citadine pour vivre isolée dans la région du Kamouraska. Elle est l'autrice d'une trilo-gie romanesque remarquée: Encabanée (Le Mot et le Reste /Folio), Sauvagines et Bivouac (Stock / Folio), en cours d'adaptation au cinéma.

Éditions Castor Astral,  mars 2024
113 pages 

mardi 11 août 2020

Les ronces ★★★★☆ de Cécile Coulon

« Pour moi, depuis que je ne vous vois plus,
je suis comme un ami qui n'a plus d'amis,
comme un père qui a perdu ses enfants,
comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.»
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie

Un beau bouquet épineux de poèmes touchant, empreint de nostalgie, de violences également. J'y ai retrouvé la force de l'écriture de l'auteure, la passion des mots que j'avais appréciées dans Trois nuits d'orage, et plus récemment dans Une bête au paradis. Une écriture viscérale.
Des ronces qui piquent, qui émeuvent, qui égratignent et laissent des traces dans le coeur du lecteur, le raccrochant à la vie, au temps qui passe, des souvenirs de l'enfance, des images de paysages qui défilent, la terre des volcans, le pays d'Eyzahut, qui sous la plume poétique de Cécile Coulon deviennent des petits paradis terrestres. 
La nature, la terre, l'Amour, la solitude, la trahison, la douleur, la famille ... autant de thèmes brassés au fil de ces lignes émouvantes, touchantes, imprégnées de sincérité et d’authenticité.  
Des vers écorchés aux comparaisons parfois déconcertantes ; mais une lecture qui m'a beaucoup plu.
Merci Cécile Coulon pour cette escapade.

PUISQUE J'AI TON SANG
« [...] 
Ceux qui restent sont les tombeaux
Des gens que nous aimons
Une dernière fois sur la colline
Nous avons hissé ton drapeau
Rappelé nos promesses et gravé ton prénom
Déposé ton corps dans sa cabine
Les secrets que ton absence emporte
Il nous reste le sang
D'une toute petite dame pour ses tout petits enfants. »


J'AIMERAIS VOUS OFFRIR DES FRITES
« [...]
Sera-t-on encore quelques-uns à se serrer la main
à cette heure-ci du soir,
pour une barquette de frites tièdes et un Coca sans glace ?
Je voudrais que la poésie soit aussi naturelle à ceux
qui m'entourent que l'émotion
qui jaillissait cette nuit-là, devant cette place,
avec cette facilité improbable des moments qui n'auraient
pas dû être,
qui furent tout de même, mal fichus, débordants de grâce
et de paroles impossibles. »

LES HERBES SAUVAGES
« [...]
dans les chambres d'enfance, derrière les volets entrouverts,
là où les ombres se déplacent
et jouent la même mélodie, toujours, sur un piano imaginaire,
dans les nuits qui tombent plus vite qu'une gifle,
dans les aubes qui se lèvent en couleurs,
plus flamboyantes que les plumes d'un oiseau merveilleux,
dans les palais du bout du monde,
dans les caresses qui chuchotent,
dans les souffles qui grondent,
ma fièvre, mon amour,
garde-moi encore un peu. »

INTERLUDE
« ce visage endormi que tes yeux éclaboussent
de ce bleu si profond où la nuit
je ramasse
ce qu'il faut de trajets de tes lèvres 
à ma bouche
pour pouvoir le matin s'arrêter
se suspendre au bord
du temps qui passe
comme deux grands oiseaux
alourdis par la pluie 
font sécher au soleil
leurs plumes d'oreillers »

EYZAHUT
« Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les montagnes
pour d'autres montagnes. Quitter les ancêtres
pour d'autres ancêtres. Le même sang. La même pierre.
Les lacets de goudron entre les forêts
aussi profondes que les ravins qui les bordent.
Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les troupeaux
pour d'autres troupeaux. Quitter une église pour 
une cathédrale plus noire que les nuits d'ivresse sage
que nous passons là-bas, dans l'espoir
stupide de trouver, à l'ombre d'Eyzahut,
un peu de cette bienveillance naturelle
que nous ne possédons plus
qu'en bribes spontanées.
[...]
En attendant d'avoir cet ultime courage
de ne ressembler qu'à nous-mêmes,
comme toujours, il faut rentrer. 
Quitter les piscines vides. Ranger les cendriers.
Sur le chemin du retour, ne reste que la lumière
qui traverse en diagonale le visage endormi
de la France et les soleils superbes
qui s'écrasent en bouquets
sur les falaises d'Eyzahut
où nous aurions voulu
rester. »

UNE FOIS PAR JOUR
« [...]
Si tu veux te remettre d'une rupture, d'un deuil, cesser d'avoir
honte de ce que tu es et pardonner au monde extérieur
ses innombrables trahisons, mensonges
et croche-pattes,
travaille comme un âne du dix-huitième siècle,
avec acharnement et en silence,
bois souvent mais jamais seul,
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se souvienne de ce que ça fait,
de plus jouir est excellent pour le sommeil
et contre les mauvaises pensées,
ouvre les fenêtres en plein hiver le froid ça occupe la tête
et ça empêche de pleurer
ne garde rien de ce qui t'a fait tant de mal, les lettres,
les photos, les listes de courses, 
les partitions, les marque-pages,
ne garde rien, ne jette rien non plus,
fais-en cadeaux à quelqu'un qui trouvera ça beau,
travaille comme un cheval du moyen âge,
mange une seule fois dans la journée,
la faim ça occupe la tête et ça empêche de pleurer,
[...]
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se rappelle que tu en es capable,
fume, mais pas dans ton lit
fume, mais pas dans les toilettes
fume, mais pas en regardant les voisins
qui s'embrassent sur la terrasse
si tu veux t'en sortir, nom de dieu,
fais absolument ce que tu veux de ta vie et cesse donc
de poser la question à quelqu'un qui a mis du temps
avant de trouver ses propres réponses. »

DIFFICILE
« [...]
En vieillissant je sais que mes peurs vont m'aveugler,
que je serai paralysée d'angoisses, incapable de prononcer
certains mots, incapable de revoir certaines personnes,
incapable de m'abandonner à certaines émotions,
incapable de tant d'actes qu'il faudrait une autre poème
pour les lister tous.
Alors j'écris ces choses-là pour, le jour venu, me rappeler
que j'ai eu dans ma jeunesse la possibilité du langage.
Je veux te dire que c'est difficile
de t'aimer comme je t'aime
sans un mot, sans un geste tendre, avec cette flaque
suppliante au fond des yeux et cette rage au bord des lèvres.
[...] »

MA FORCE
Ma force c’est d’avoir enfoncé mon poing sanglant
dans la gorge du passé
Ma force n’a pas d’ailes
Ni de griffes
Ni de longues pattes
Ma force a construit un peu d’humanité
Ma force a toujours soif
[...]
Ma force souffre en silence
Ma force m’accompagne
Elle m’a si souvent ramassée
Ma force est légère
Ma force ne m’oublie pas
Quand je crois l’avoir l’oubliée
Ma force n’est pas un don du ciel
Ma force n’est pas un don du sang
[…]
Ma force est fragile
Ma force ne demande rien
Ma force a toujours faim
Ma force a toujours froid

LA PARTIE
« Il y a des jours comme ça
où je me demande si
la partie est terminée
ou si, au contraire,
elle vient juste de commencer.
Aujourd'hui est un de ces jours-là
sauf qu'il dure depuis dix ans,
déjà.
Je commence à trouver le temps 
long.
En plus de ça, depuis ce matin
je me demande si un poème
est le début, ou la fin 
d'un énième chapitre.
J'en suis arrivée à la conclusion suivante :
un poème c'est quelque chose
d'éphémère et joli
comme la signature d'un doigt
sur la buée d'une vitre. »

Quatrième de couverture
On se remet de tout
mais jamais
à l'endroit.

Cécile Coulon est née en 1990, en Auvergne, à Clermont-Ferrand, ville qu'elle habite, et qui l'habite encore aujourd'hui. Elle a commis de nombreux romans aux éditions Viviane Hamy, dont Le Roi n’a pas sommeil, prix France Culture / Nouvel Observateur et Trois saisons d’orage, prix des Libraires. Les Ronces est son premier recueil de poèmes.

Éditions Le Castor Astral , mars 2018
163 pages
Prix Apollinaire 2018
Prix Révélation poésie de la SGDL 2018