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dimanche 12 avril 2026

Protocoles ★★★☆☆ de Constance Debré

Des mots pour dire l’exécution d’un verdict , celui de la peine de mort.
Des mots alignés au cordeau, soumis à l’exigence des protocoles.
La rigueur. La précision. L’implacable.
Il y a plusieurs façons de donner la mort.
Des façons d’en organiser le geste, d’en cadrer chaque étape, jusqu’à en faire une mécanique presque froide.
Donner forme à la sentence.
Je ne sais pas vraiment où ce texte m’a menée.
Ni où l’intime, à peine esquissé, de Constance Debré m’a déposée.
J’ai refermé ce livre, vite lu, et pourtant il reste. Des images d’exécutions. Des mots qui s’accrochent. Un malaise diffus.
On est là, dans les couloirs de la mort.
Et pourtant, quelque chose dans la langue nous tient à distance, comme préservés d’une lourdeur qui serait autrement insoutenable.
Je suis allée vers ce texte presque au hasard, portée par ma rencontre avec Love Me Tender, que j’avais tant aimé chroniquer dans Un livre un jour.
Je crois que j’ai encore besoin de comprendre ce qui m’a traversée ici.
Il en restera, c'est certain, des images. Et une trace persistante ... de l’horreur, des atrocités faites aux corps des condamnés.
Peut-être aussi que la littérature est là pour ça. Pour approcher ce que l’on ne regarde pas. Pour donner des mots à ce qui se fait hors champ, à l’abri.
« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »
Des lecteurs de ce livre par ici ? 

« Le courant va de la tête aux pieds. Le courant n'entre pas dans le cerveau. Il ne brûle pas le cerveau. Il se promène le long du corps. Le squelette est bon conducteur d'électricité. La boîte crânienne est résistante. Le courant tourne autour du squelette va et vient sur et sous la peau. Les tissus brûlent. Le corps retenu par les sangles se tend. Le corps se tend jusqu'à ce que les os se cassent parfois se disloquent. La première décharge brûle les tissus et casse les os. Les décharges suivantes brûlent ou cuisent l'homme de l'intérieur. L'homme est conscient. Selon le docteur W en effet il n'y a aucun élément permettant de penser que le processus rende le cerveau inopérant. Selon le docteur W les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. Pour les animaux le système électrode pied tête est interdit. Pour les moutons par exemple on utilise une sorte de pince à deux électrodes qui enserre le crâne, conduit le courant d'une électrode à l'autre à travers le cerveau, brûle le cerveau. Pour les hommes, non.

Les tissus la chair gonflent. L'homme défèque. De la vapeur ou de la fumée sort du corps. Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. La peau devient rouge. La peau se tend jusqu'à presque se déchirer. Il arrive que l'homme prenne feu. Bruit de friture. Odeur de viande grasse brûlée. Après la mort, le corps brûlant ne peut être touché sans que la peau gonflée se déchire éclate. L'autopsie est différée jusqu'à refroidissement non seulement de l'extérieur du corps mais aussi des organes internes. Le cerveau les organes sont cuits. La graisse des tissus a fondu. La peau se déchire glisse tombe. »

« La meilleure manière de tuer est une quête. Rechercher la méthode la plus humaine et pratique connue de la science moderne pour mettre en œuvre la peine de mort. Tel est l'objet de la commission parlementaire et le titre de son rapport. Celui-ci date d'il y a un siècle et demi. Le document comporte une centaine de pages. Il est consultable à la bibliothèque municipale. La massue, l'eau bouillante, la roue, l'empoisonnement, le mortier, la précipitation, l'écrasement, le chevalet, le peloton d'exécution, le poignard, la lapidation, l'étranglement, le hara-kiri, le bûcher, la crucifixion, la décapitation, la dichotomie, le démembrement, la noyade, l'exposition aux bêtes sauvages, l'écorcher vif, le fouet, le garrot, la guillotine, la pendaison, la vierge de fer, le pal, la peine forte et dure. Ces différentes techniques sont répertoriées et examinées pendant près de vingt pages. Puis la commission étudie de façon plus détaillée les méthodes d'exécution alors contemporaines des pays dits civilisés. La guillotine est jugée trop sanglante. Le peloton d'exécution trop militaire. La pendaison, alors en usage dans l'État en question, brutale et archaïque. Images de lynchages. Images d'exécutions ratées. Condamnés décapités totalement ou en partie. Condamnés se débattant au bord de la trappe. Condamnés se tordant au bout de la corde de longues minutes. Des dizaines de minutes parfois. La commission croit au progrès. Elle cherche une nouvelle méthode. La commission imagine l'injection létale. Une piqûre de poison. Par exemple de l'acide prussique. Elle l'écarte au motif de la confusion avec un mode de soin. La commission recommande l'électrocution. Une nouvelle commission est instituée pour concevoir la chaise électrique. Thomas Edison y participe. Des expériences sont faites sur des chiens des veaux un cheval. La loi est adoptée. Les ateliers d'Edison construisent la pre-mière chaise électrique au courant alternatif inventé par Nikola Tesla. Le premier homme exé-cuté par électrocution prend feu. Des témoins s'évanouissent. Les journaux titrent que c'est une catastrophe et qu'on ne recommencera plus. Dans les années qui suivent la majorité des États adoptent la chaise électrique. Puis d'autres la chambre à gaz. Plus tard l'injection létale deviendra la norme. L'invention et l'adoption d'une nouvelle méthode d'exécution ne font pas disparaître les précédentes. La pendaison, le peloton d'exécution, la chaise électrique, la chambre à gaz, l'injection létale : tout est légal, constitutionnel, pratiqué à l'occasion. »

« Le manuel comporte un schéma de nœud en pièce jointe. Le nœud doit être placé sous l'oreille gauche du condamné. La cagoule sera noire et en grosse toile. La cagoule sera ouverte pour tomber sur la poitrine et le haut du dos du prisonnier. Tout sera fait dans les règles. Déchirure de la moelle épinière, fracture cervicale, occlusion des artères carotides, occlusion des artères vertébrales, occlusion des veines jugulaires, arrêt cardiaque de réflexe de choc, occlusion du passage de l'air, interruption du processus odontoïde, dommage irréversible du tronc cérébral : fracture et dislocation. Il n'y aura qu'à suivre la procédure. »

« La cour a considéré que les mécanismes entraînant la perte de conscience et la mort en cas de pendaison judiciaire sont extrêmement rapides, que la perte de conscience intervient immédiatement ou en quelques secondes et que la mort la suit très rapidement. La cour a considéré que le risque de décapitation est négligeable et que la pendaison conformément au protocole n'entraîne ni une mort lente ni une mutilation ni l'infliction d'une douleur gratuite, que par conséquent elle était conforme à la Constitution. - Pensez-vous que M. D. ait souffert en mourant lors de son exécution a demandé la cour au docteur B. Je ne peux pas répondre. À mon sens la notion de souffrance est très large. Je suppose que c'est une question de définition. »

« Le cocktail est constitué d'un produit anesthésiant, un produit paralysant, un produit qui arrête le cœur. L'anesthésiant est destiné à plonger l'homme dans le coma et à le tuer par overdose. Le paralysant à l'empêcher de respirer, à le tuer par étouffement et à rendre invisibles aux spectateurs les signes de sa souffrance, les convulsions les gestes les grimaces. Le produit pour arrêter le cœur, à arrêter le cœur. »

« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »

« Morgan Stanley, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Merryl Lynch, SEC, chapter 11, signing, closing, due dilligence, hedge funds, fusions-acquisitions, leveraged buyouts, info mémorandum, lettre d'intention, accord de confidentialité, autorités boursières, marchés réglementés, je me souvenais des noms et des mots. Je pensais à l'épaisseur des choses, à la complexité, le temps que ça demande de descendre dans l'épaisseur, le savoir, le travail, je pensais à la connaissance qui peut avaler, à l'ignorance, je pensais à l'épaisseur des intérêts, à l'épaisseur des secrets, je pensais attorney privilege secret professionnel et secret d'État, je pensais aux années cinquante, à la United Fruit Company, au coup d'État du Panama, je pensais aux frères qui avaient longtemps été à la tête du cabinet, l'un qui avait dirigé la CIA, l'autre qui avait été ministre des Affaires étrangères, aux coups d'État en Amérique latine, à la guerre de Corée, à Eisenhower, je pensais à la baie des Cochons, à l'assassinat de Kennedy, je pensais à la paranoïa, à la vérité des complots, je pensais à la Warren Commission, à un seul tireur, trois coups, je pensais à l'intérêt supérieur des nations, aux guerres secrètes, je pensais au silence, je ne pensais pas à ce que j'étais venue faire, ce que j'étais venue faire était un prétexte, pour revenir, pour être dans l'ascenseur, traverser des couloirs, voir le silence, les costumes de bureau, la baie par la fenêtre, les ferries, les gens ne se rendent pas compte du travail que ça demande ces métiers-là, il faut être très fort, très calme, je pensais à la dureté et à la précision, je pensais à la loi, je me disais qu'au fond c'était la seule chose. L'intérêt qu'on peut avoir pour sa propre existence est dans les interstices. »

Quatrième de couverture

Ici on achète les âmes.

Constance Debré est l'auteur de Play Boy (Stock, 2018), Love Me Tender, Nom et Offenses (Flammarion, 2020, 2022 et 2023). Ses livres sont traduits et publiés dans une vingtaine de pays.

Éditions Flammarion,  janvier 2026
138 pages 

mardi 13 février 2024

Le jour et l'heure ★★★★☆ de Carole Fives

Le jour et l'heure.
Connaître le jour et l'heure. 
Choisir le jour et l'heure de sa mort.
Ils sont six, les parents et leurs 4 enfants, des adultes maintenant, à prendre la route vers une autre contrée, un rendez-vous particulier. 
Un ultime rendez-vous. 
Une ultime étreinte. 
Le voyage convoque les souvenirs de ces escapades en famille sur les routes, il y a bien des années à présent, et pourtant, les éléments d'hier ressemblent étrangement à ceux d'aujourd'hui : ce même élan d'aventure, de liberté, de découvertes, ce même élan vital.
Un roman choral et des récits qui ne tournent pas autour de l'être malade. Chacun s'exprime sincèrement, purement, de manière simple et directe sur ce qu'il ressent à l'instant présent et sur ce qu'il a ressenti lors des différentes étapes de cette prise de décision. Les chapitres sont courts. 
« Il y a des gens qui sont dépassés par la liberté que prennent les autres, ça les enrage, ça les rend dingue. Ils aimeraient que tout le monde reste englué, exactement comme eux. »
Tout en pudeur, dans une apparente simplicité, avec beaucoup de délicatesse, l'autrice aborde - entre autres préoccupants sujets de la société contemporaine - un sujet tabou dans notre pays et invite à la réflexion sur le droit à mourir dans la dignité.
Un récit qui m'a parlé et que je retiendrai comme une belle leçon de liberté. 
« [...] C'était une leçon de liberté, oui, comme nous tous, elle a essayé d'être libre... »

« Il y a des gens qui sont dépassés par la liberté que prennent les autres, ça les enrage, ça les rend dingue. Ils aimeraient que tout le monde reste englué, exactement comme eux. »

« On ne pouvait pas refuser ça à Maman, on ne peut pas refuser à quelqu'un d'être libre. C'est la seule raison pour laquelle on y est allés, le reste, c'est du verbiage. »

« Nos gamins, s'ils arrivent à se maintenir sur terre, n'auront jamais plus la qualité de vie qu'ont eue nos aînés. On a préparé l'extinction de l'espèce humaine, rien que ça. À la dernière COP 21, tu vois des gens qui t'expliquent que le point culminant de leur île est à un centimètre au-dessus du niveau de la mer. Ces gens-là n'existent déjà plus, les poissons ont migré et soixante-dix pour cent des insectes ont disparu. On est entrés dans l'Anthro- pocène en 2018, c'est désormais l'homme qui impacte et influe sur l'évolution de la planète, y compris au niveau géologique. Évidemment la plupart d'entre nous sont dans le déni, car l'effondrement, c'est juste impensable. On a réussi en deux cents ans à faire une bascule géologique, on n'arrive pas à comprendre, si ce n'est qu'on va tous crever à court terme. Et pendant ce temps, on continue à consommer comme si de rien n'était. Je pense souvent aux dernières guerres, aux Justes, et je me dis, il n'y avait pas les blancs d'un côté, les noirs de l'autre, tout le monde était gris, et moi j'en suis à me demander, à la prochaine guerre, quel choix je ferai ? Ça ne peut pas se décider à l'avance. Est-ce que je mangerai ou est-ce que je laisserai manger mon voisin ? »

« ... à aucun moment le médecin ne lui a dit en face, Madame, vous allez mourir, il vous reste peut-être deux ou trois mois à vivre, nous allons vous accompagner. Un médecin ne te dira jamais ça, sauf en soins palliatifs. Alors là, oui, ils sont formés, c'est différent. Même avec la loi Leonetti, qui permet à un médecin d'arrê- ter les soins curatifs, ils continuent quand même de lutter, jusqu'à la fin. Les gens meurent sans savoir qu'ils meurent, sans jamais être préparés, parce que le mot n'est même jamais prononcé. La mère de Luc, je me souviens, son entourage s'affolait. Elle maigrit, elle maigrit. Mais oui, c'est normal, je disais à Luc, elle est mourante. Et la plupart du temps, les malades sont capables de l'entendre, ils posent des questions, Docteur, il me reste combien de temps, mais les médecins détournent le regard, ne vous en faites pas, on va faire quelque chose, on va agir, on va soigner... Ils insistent, mais Docteur, ça me sert à quoi à ce stade, une chimio? Ils balaient le truc, ils l'éludent, ça n'existe pas... Il faut un caractère bien trempé pour faire ce que fait ma mère, nous éviter tous ces mois à l'hôpital, à la voir dépérir...

Elle nous rend un fier service, tout de même... Les sociétés moins riches ont un rapport bien différent à la mort. À Madagascar par exemple, il y a cette tradition du retournement des morts, ils les sortent de terre régulièrement, ils les fêtent... Ça n'a rien de funèbre, au contraire, ils dansent, boivent de l'alcool, c'est vraiment une façon de lier la vie et la mort, alors qu'ici, c'est le contraire, on cache nos morts, on en a peur, et ça nous rend malades... »

« Elle chantonnait, il lui restait moins de douze heures à vivre. C'était pas un suicide assisté, non, pas du tout. Ce n'était pas une pulsion de mort, bien au contraire. C'était une leçon de liberté, oui, comme nous tous, elle a essayé d'être libre... »

« Moi, je vois la mort comme une étape de la vie. Ce n'est pas un aboutissement, ce n'est sûrement pas la vie éternelle et toutes les conneries des églises. Édith, c'est comme pour mon grand frère, comme pour mes parents, elle continuera à vivre à travers nos conversations. Je les ai suffisamment côtoyés tous pour pouvoir prolonger leurs vies à travers nos échanges. Pour moi qui suis un lecteur de la première heure de Corto Maltese dont je lisais les planches dans Spirou, mes morts sont comme Monsieur Novembre. Ils viennent au moment où j'ai le plus besoin d'eux. »

« On a cette chance d'accompagner notre mère, d'avoir pris le temps les uns et les autres de lui dire au revoir, c'est un luxe vu comme ça... J'en ai vu tellement, des gens à l'agonie en soins palliatifs, ça dure souvent des heures, voire des jours, les derniers gasps, les respirations qui s'arrêtent, c'est éprouvant pour tout le monde. J'ai accompagné des centaines de personnes mais pas une fois, ça ne m'a laissée indifférente. Après on faisait les présentations à la famille, à la morgue, jusqu'au départ du cercueil. En soins palliatifs, on accompagne jusqu'au bout. En prison, c'est différent, des morts violentes, des pendaisons...

Pour moi, suicide n'est pas un vilain mot. En prison, on n'a pas le droit de se suicider... On leur met des pyjamas indéchirables, on les coince dans des cellules capitonnées, on leur refuse le droit de mourir, de sortir de cet enfer-là. »

Quatrième de couverture

« On s'est tous retrouvés à la gare de la Part-Dieu vers sept-huit heures. Maman avait son rendez-vous en début d'après-midi et elle n'avait qu'une peur, le rater. Le GPS annonçait cinq heures de route. On est partis avec la Peugeot à sept places. Papa et Maman devant, et nous, les quatre enfants, derrière, comme à la belle époque. Il ne manquait que les scoubidous et les cartes Panini.

Papa a toujours eu une conduite assez brusque mais alors là, on aurait dit qu'il le faisait exprès. De la banquette arrière, je voyais Maman, à l'avant. Elle ne disait rien mais, à chaque fois que Papa freinait, ou accélérait, son visage se crispait. J'en avais mal pour elle. À un moment, il y a eu une énorme secousse, c'est sorti tout seul, je n'ai pas pu me retenir, mais c'est pas vrai! Il va tous nous tuer ce con ! »

Édith se sait gravement malade. Elle a convaincu son mari et leurs quatre enfants de l'accompagner à Bâle, en Suisse, où la mort volontaire assistée est autorisée. Elle a choisi le jour et l'heure. Le temps d'un dernier week-end, chacun va tenir son rôle, et tous vont faire l'expérience de ce lien inextricable qui soude les membres d'une famille.

Dans un road trip tendre et déchirant, Carole Fives dresse avec délicatesse le tableau d'un clan confronté à l'indicible et donne la parole à ceux qui restent.

Éditions JC Lattès,  août 2023
140 pages 

mardi 11 août 2020

Les ronces ★★★★☆ de Cécile Coulon

« Pour moi, depuis que je ne vous vois plus,
je suis comme un ami qui n'a plus d'amis,
comme un père qui a perdu ses enfants,
comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.»
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie

Un beau bouquet épineux de poèmes touchant, empreint de nostalgie, de violences également. J'y ai retrouvé la force de l'écriture de l'auteure, la passion des mots que j'avais appréciées dans Trois nuits d'orage, et plus récemment dans Une bête au paradis. Une écriture viscérale.
Des ronces qui piquent, qui émeuvent, qui égratignent et laissent des traces dans le coeur du lecteur, le raccrochant à la vie, au temps qui passe, des souvenirs de l'enfance, des images de paysages qui défilent, la terre des volcans, le pays d'Eyzahut, qui sous la plume poétique de Cécile Coulon deviennent des petits paradis terrestres. 
La nature, la terre, l'Amour, la solitude, la trahison, la douleur, la famille ... autant de thèmes brassés au fil de ces lignes émouvantes, touchantes, imprégnées de sincérité et d’authenticité.  
Des vers écorchés aux comparaisons parfois déconcertantes ; mais une lecture qui m'a beaucoup plu.
Merci Cécile Coulon pour cette escapade.

PUISQUE J'AI TON SANG
« [...] 
Ceux qui restent sont les tombeaux
Des gens que nous aimons
Une dernière fois sur la colline
Nous avons hissé ton drapeau
Rappelé nos promesses et gravé ton prénom
Déposé ton corps dans sa cabine
Les secrets que ton absence emporte
Il nous reste le sang
D'une toute petite dame pour ses tout petits enfants. »


J'AIMERAIS VOUS OFFRIR DES FRITES
« [...]
Sera-t-on encore quelques-uns à se serrer la main
à cette heure-ci du soir,
pour une barquette de frites tièdes et un Coca sans glace ?
Je voudrais que la poésie soit aussi naturelle à ceux
qui m'entourent que l'émotion
qui jaillissait cette nuit-là, devant cette place,
avec cette facilité improbable des moments qui n'auraient
pas dû être,
qui furent tout de même, mal fichus, débordants de grâce
et de paroles impossibles. »

LES HERBES SAUVAGES
« [...]
dans les chambres d'enfance, derrière les volets entrouverts,
là où les ombres se déplacent
et jouent la même mélodie, toujours, sur un piano imaginaire,
dans les nuits qui tombent plus vite qu'une gifle,
dans les aubes qui se lèvent en couleurs,
plus flamboyantes que les plumes d'un oiseau merveilleux,
dans les palais du bout du monde,
dans les caresses qui chuchotent,
dans les souffles qui grondent,
ma fièvre, mon amour,
garde-moi encore un peu. »

INTERLUDE
« ce visage endormi que tes yeux éclaboussent
de ce bleu si profond où la nuit
je ramasse
ce qu'il faut de trajets de tes lèvres 
à ma bouche
pour pouvoir le matin s'arrêter
se suspendre au bord
du temps qui passe
comme deux grands oiseaux
alourdis par la pluie 
font sécher au soleil
leurs plumes d'oreillers »

EYZAHUT
« Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les montagnes
pour d'autres montagnes. Quitter les ancêtres
pour d'autres ancêtres. Le même sang. La même pierre.
Les lacets de goudron entre les forêts
aussi profondes que les ravins qui les bordent.
Comme toujours, il faut rentrer. Quitter les troupeaux
pour d'autres troupeaux. Quitter une église pour 
une cathédrale plus noire que les nuits d'ivresse sage
que nous passons là-bas, dans l'espoir
stupide de trouver, à l'ombre d'Eyzahut,
un peu de cette bienveillance naturelle
que nous ne possédons plus
qu'en bribes spontanées.
[...]
En attendant d'avoir cet ultime courage
de ne ressembler qu'à nous-mêmes,
comme toujours, il faut rentrer. 
Quitter les piscines vides. Ranger les cendriers.
Sur le chemin du retour, ne reste que la lumière
qui traverse en diagonale le visage endormi
de la France et les soleils superbes
qui s'écrasent en bouquets
sur les falaises d'Eyzahut
où nous aurions voulu
rester. »

UNE FOIS PAR JOUR
« [...]
Si tu veux te remettre d'une rupture, d'un deuil, cesser d'avoir
honte de ce que tu es et pardonner au monde extérieur
ses innombrables trahisons, mensonges
et croche-pattes,
travaille comme un âne du dix-huitième siècle,
avec acharnement et en silence,
bois souvent mais jamais seul,
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se souvienne de ce que ça fait,
de plus jouir est excellent pour le sommeil
et contre les mauvaises pensées,
ouvre les fenêtres en plein hiver le froid ça occupe la tête
et ça empêche de pleurer
ne garde rien de ce qui t'a fait tant de mal, les lettres,
les photos, les listes de courses, 
les partitions, les marque-pages,
ne garde rien, ne jette rien non plus,
fais-en cadeaux à quelqu'un qui trouvera ça beau,
travaille comme un cheval du moyen âge,
mange une seule fois dans la journée,
la faim ça occupe la tête et ça empêche de pleurer,
[...]
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se rappelle que tu en es capable,
fume, mais pas dans ton lit
fume, mais pas dans les toilettes
fume, mais pas en regardant les voisins
qui s'embrassent sur la terrasse
si tu veux t'en sortir, nom de dieu,
fais absolument ce que tu veux de ta vie et cesse donc
de poser la question à quelqu'un qui a mis du temps
avant de trouver ses propres réponses. »

DIFFICILE
« [...]
En vieillissant je sais que mes peurs vont m'aveugler,
que je serai paralysée d'angoisses, incapable de prononcer
certains mots, incapable de revoir certaines personnes,
incapable de m'abandonner à certaines émotions,
incapable de tant d'actes qu'il faudrait une autre poème
pour les lister tous.
Alors j'écris ces choses-là pour, le jour venu, me rappeler
que j'ai eu dans ma jeunesse la possibilité du langage.
Je veux te dire que c'est difficile
de t'aimer comme je t'aime
sans un mot, sans un geste tendre, avec cette flaque
suppliante au fond des yeux et cette rage au bord des lèvres.
[...] »

MA FORCE
Ma force c’est d’avoir enfoncé mon poing sanglant
dans la gorge du passé
Ma force n’a pas d’ailes
Ni de griffes
Ni de longues pattes
Ma force a construit un peu d’humanité
Ma force a toujours soif
[...]
Ma force souffre en silence
Ma force m’accompagne
Elle m’a si souvent ramassée
Ma force est légère
Ma force ne m’oublie pas
Quand je crois l’avoir l’oubliée
Ma force n’est pas un don du ciel
Ma force n’est pas un don du sang
[…]
Ma force est fragile
Ma force ne demande rien
Ma force a toujours faim
Ma force a toujours froid

LA PARTIE
« Il y a des jours comme ça
où je me demande si
la partie est terminée
ou si, au contraire,
elle vient juste de commencer.
Aujourd'hui est un de ces jours-là
sauf qu'il dure depuis dix ans,
déjà.
Je commence à trouver le temps 
long.
En plus de ça, depuis ce matin
je me demande si un poème
est le début, ou la fin 
d'un énième chapitre.
J'en suis arrivée à la conclusion suivante :
un poème c'est quelque chose
d'éphémère et joli
comme la signature d'un doigt
sur la buée d'une vitre. »

Quatrième de couverture
On se remet de tout
mais jamais
à l'endroit.

Cécile Coulon est née en 1990, en Auvergne, à Clermont-Ferrand, ville qu'elle habite, et qui l'habite encore aujourd'hui. Elle a commis de nombreux romans aux éditions Viviane Hamy, dont Le Roi n’a pas sommeil, prix France Culture / Nouvel Observateur et Trois saisons d’orage, prix des Libraires. Les Ronces est son premier recueil de poèmes.

Éditions Le Castor Astral , mars 2018
163 pages
Prix Apollinaire 2018
Prix Révélation poésie de la SGDL 2018

mardi 12 mai 2020

Avant la longue flamme rouge ★★★★★♥ de Guillaume Sire

Une plongée vertigineuse dans les méandres abjectes de la guerre civile au Cambodge avant l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges, à travers l'histoire vraie de Saravouth que l'auteur a rencontré. 
Un jeune homme, déraciné, qui revient du néant.

« Je ne suis pas mort, m'a-t-il dit un soir, 
mais la mort grâce à moi est vivante. »
Le Cheval est entré à l'intérieur de Troie.

Formidable lecture.  Touchante.  Inoubliable. Déstabilisante. 
Désarmante. Sublime.
Quelle histoire ! Quelle épopée !

💛💛Coup de coeur💛💛pour ces pages qui, au-delà des maux, renferment un Royaume imaginaire, refuge intérieur, refuge de l'espoir, celui qui permettra au jeune Saravouth de tenir face à l'inhumanité, face à l'indicible.
Un pan dramatique de l'histoire du Cambodge raconté avec les tripes, et qui inévitablement bouleverse.
 Merci Guillaume Sire. 

INCIPIT
« Saravouth a beau avoir onze ans, il a déjà réalisé une œuvre colossale. Ça a commencé quand il en avait cinq, lorsque sa mère, au lieu des albums illustrés, a ouvert un livre sans un dessin. Feuillets jaunis, fendillés sur les bords, odeur de chou, texture de toile d’araignée, goût de feu de bois, caractères d’imprimerie vaguement gothiques.
— Il était une fois, dans un château fort…
— Qu’est-ce que c’est, maman, un château fort ?
— C’est une pagode avec des murs épais, des tours, un donjon, des remparts, des douves, une église, du foin et des chevaux. Une pagode européenne.
— Et à quoi ça ressemble ?
— Mon chéri, c’est très haut.
— Et à quoi ça sert ?
— À protéger la princesse.
— C’est tout ?
— Et les récoltes. Protéger la princesse et les récoltes.
— Il y a des fenêtres ?
— Il y a des meurtrières.
— Qu’est-ce que c’est des meurtrières ?
— Ce sont des fenêtres assez larges pour tirer des flèches sur les ennemis et assez étroites pour ne pas être touché par les leurs.
— Et les douves, maman, qu’est-ce que c’est ?
— La pagode est entourée d’eau. C’est ça les douves.
— Et à quoi ça sert ?
— Toujours pareil : protéger la princesse et les récoltes. Je la raconte, cette histoire ?
— D’accord.
— Il était une fois, dans un château fort, une princesse enfermée dans la chambre du donjon, son père le roi n’est pas rentré des croisades…
Saravouth trouva la description du château insuffisante. Il décida de la compléter dans sa tête. En plus de l’église, du foin, des chevaux blancs et blonds, des tours en pierres polies, luisantes, des meurtrières et des douves vaseuses, il imagina un toit de verre semblable à celui du pavillon Napoléon-III, une esplanade gardée par des lions sculptés et un clocheton d’émeraude. À l’heure du dîner, le château était complet. Pour franchir les douves, où nageaient des requins et des gobies phosphorescents, il fallait passer un pont-levis en bois vermoulu. Pour compléter les tours crénelées, Saravouth avait ajouté des toits pointus, rouges et laqués. Et pour la princesse, une cheminée d’où s’exhalait un parfum de noisette. Le soir, il ne trouva pas le sommeil avant d’avoir ajouté encore plusieurs détails. Des canards morillons et des buffles dans la cour, des cerisiers, des nuages mousseux et vernissés, des chevaliers en armure, un boulanger et l’odeur du pain : les petits éclats tièdes, la farine envoûtante. Ça se mariait au parfum de noisette. Le lendemain il plaça une montagne derrière le château, des éboulis, des grottes, la neige éternelle, les cheveux de glace. Il n’avait jamais vu de montagne semblable mais c’était d’après lui une sacrée réussite. Il ajouta encore un temple bouddhiste : chedi conique, stèles, pierres angulaires. Et une mission coloniale : la croix, les chapelles, les colonnades doriques. Une échelle de corde, une balançoire en bois peint. Puis une forêt autour de la montagne, d’arbres ébouriffés. Ensuite, les animaux. Un hippopotame dont la peau avait la consistance de l’écorce du hêtre, des loutres rieuses et d’autres mammifères qu’il inventa de toutes pièces : bananes-girafes, tamtams-à-becs, coquecigrues… Et finalement une meute de tapirs à monocle. Après dix mois de travaux, il décida d’intituler son œuvre Le Royaume Intérieur. Aussitôt, il lui sembla qu’il fallait également donner un nom au monde où vivaient ses parents, Dara et les autres êtres humains. Ce serait L’Empire Extérieur.
Depuis le jour glorieux du premier château fort, Saravouth n’a pas arrêté d’ajouter des éléments au Royaume. Parfois des détails : un toboggan orange, une cabane amphibie. D’autres fois des merveilles, dont la construction exigea plusieurs jours de travail. Il mit une semaine à engendrer le peuple des Tings, avec sa Cheftaine-à-Plumes, ses Découvreurs, les herses de son village et le Totem d’Hiver. Et presque un mois à dessiner la Baie-du-Matin-Clair, ses cubes de marbre scintillant, sa mangrove labyrinthique, son eau turquoise, ses têtards-étincelles, son pho-follet et la forêt des trompettes-à-groseilles. À cela s’ajoutèrent une mer salée, des océans, des îles, d’autres châteaux et plusieurs peuples enracinés : Sioux, Judokas, Tartares, Bohémiens, Caïds et, bien sûr, les Pirates redoutables et le taureau Bouldur.
Chaque leçon à l’école est l’occasion d’ajouter des substances, comme les briquettes d’un jeu de construction qui n’aurait ni fin ni limite. Une leçon d’histoire sur la prise d’Angkor lui a fourni une armée de Siamois. Une leçon d’anglais lui a procuré des bumblebees. Une leçon de français des coqs en pâte. Une leçon de sciences naturelles un Théâtre-aux-Abeilles. Saravouth pioche des personnages, des décors, il recompose, additionne, démêle. Il a élevé une tour parabolique au bord du Précipice-Horizon. Déployé une nuée de cerfs-volants au-dessus du Baobab-Souterrain. S’il repère dans une rue de l’Empire un chat au pelage satiné ou n’importe quel fragment ouvragé et digne d’intérêt, touk-touk aérodynamique, flaque présumée sans fond, il en génère une copie et la transfère au Royaume. Les histoires que sa mère lui raconte constituent un gisement inépuisable, ainsi que la catéchèse du père Michel. C’est grâce à cette dernière qu’il a annexé au Royaume une région nommée Ancien-Testament, dominée par le mont Sinaï, ainsi qu’une région nommée Nouvelle-Alliance, dominée par le Golgotha – et des personnages remarquables tels que Salomon-Le-Roi-Sur-Son-Trône, Simon-des-Sirènes, Pierre-à-Pleurs et Zachée-Dans-Les-Branchages. 
»


« Il faut trembler pour grandir. »

« Les mots, leur dit-elle, sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l'Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d'écouter. »

« Dans l'Empire Extérieur, une infirmière gentille peut être arrêtée devant une église avec son mari jeune et fort sous prétexte qu'il ont des origines vietnamiennes et qu'ils sont catholiques. »

« La mémoire brode autour de ces jours des ramifications qui fleurissent ou, au contraire, pourrissent, de sorte que tous les matins les fleurs et les zones infestées s'agencent différemment. Saravouth est en vie. Ces fleurs, cette pourriture, c'est la vie. Il compte, comme Pénélope sur sa tapisserie : Sept semaines, cinq jours...»

«— Est-ce que quelque chose peut nous faire du mal du moment que les veilleuses sont allumées ?
— Rien mon chéri, répond madame Darling. Elles sont les yeux qu'une mère laisse derrière elle pour veiller sur ses enfants. »

« Moins de bruit, ou bien la guerre va nous entendre. »

« Ils vont dans cette direction, puis dans l'autre ; Savarouth continue à crier : "Dara ! Papa !" Mais maman non. Crier maman ce serait trop grave. Certaines ficelles peuvent rompre si on tire au mauvais moment. »

« Cet enfant a été touché par quatre balles, dit-elle, et des dizaines d'éclats d'obus. Peu importe que ces balles et ces obus aient été communistes, capitalistes, cambodgiens, vietcongs, khmers krom, chinois, américains... C'est la guerre qui l'a blessé. »

« Marie déteste ce pays, cette pluie, ces ruelles encombrées et Jean-François Vignon, son mari, qui pense qu'elle est sa bonne. Bonne pour la cuisine, la vaisselle remplir les formulaires, superviser l'éducation des enfants, et la saillie, hein, la saillie ! Le soupir de Jean-François Vignon, Jeff après trois minutes, son haleine ses veines grelottantes, son sperme au goût de yaourt périmé, ses ongles jaunes et rongés. »

« On est responsable de la mort de ceux à qui le destin nous a préféré. »

« Il faut aller de gauche à droite, du nord au sud, en hauteur et dans les caves, poser des questions, consigner les théories les plus invraisemblables. Et ne pas désespérer. Ni espérer. Ne rien projeter. Mais chercher. Revenir. Attendre. Défaire. Refaire. Tisser. »

« [...] ils ne prennent que les enfants qui ne savent pas parler, ceux qui n'ont pas encore des images dans la tête. C'est ça qu'ils veulent, les Français : ils veulent des montres sans aiguilles. »

« Les adultes, quand ils volent, c'est parce que ce sont des voleurs. Les enfants, c'est parce que ce sont des orphelins. »

« La jeune fille que Saravouth a connue n' existe plus. Cette fille c'est sa tombe. Une tombe qui respire, et qui a exactement les mêmes dimensions que le cadavre qu'elle contient, mais glaciale, une vraie tombe de pierre, que quelqu'un aurait fouettée et entaillée. »

« S'il pouvait convoquer n'importe qui au tribunal, il demanderait à l'homme en complet bleu d'expliquer au juge des affaires familiales comment l'Espace s'y est pris pour terroriser le Temps. »

Quatrième de couverture

« Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et une mitraillette frappe des millions de coups de hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains. »

1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a onze ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur mère enseigne la littérature au lycée français. Leur père travaille à la chambre d’agriculture. Dans Phnom Penh assiégée, le garçon s’est construit un pays imaginaire : le « Royaume Intérieur ».

Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par une volonté farouche de retrouver sa famille.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

Éditions Calmann-Levy, janvier 2020
336 pages

mercredi 12 avril 2017

La jeune fille suppliciée sur une étagère (suivi de Le Sourire des pierres) ★★★★☆ de Akira Yoshimura

Éditions Actes Sud, octobre 2006
142 pages
Traduits du japonais par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE
Titres originaux : Shojo Kakei (1959), Ishi no Bisho (1962)

Quatrième de couverture


Elle a seize ans, elle vient de mourir. Allongée sur un tatami, elle voit deux hommes arriver et offrir de l'argent à ses parents. Par-delà la mort, elle observe alors ce qu'il advient de son corps vendu à la science.
Eichi et Sone se retrouvent par hasard. Voisins dans l'enfance, ils vivaient près d'un cimetière ouvert à tout vent, un fantastique terrain de jeux où ils faisaient parfois de terrifiantes découvertes. Mais Sone a déménagé à la mort de son père et personne n'a su ce qu'il était devenu...

Deux magnifiques récits à travers lesquels Yoshimura fait preuve d'une remarquable modernité d'écriture. Pour aborder le thème de la mort sans jamais se laisser gagner par le sinistre ou le morbide, il atteint une pureté de style dont la sonorité cristalline fait écho à l'étrangeté de son univers.


Mon avis ★★★★☆


Une lecture perturbante, celle de la première nouvelle davantage encore, et un sentiment étrange qui s'est emparé de moi en refermant ce livre. Le convoi de l'eau, de cet auteur, m'avait touchée par sa poésie et son humanité. La force de Akira Yoshimura réside dans ses mots, dans sa capacité à retranscrire des émotions avec une grande précision, à décortiquer la complexité de la condition humaine en alliant poésie, dépaysement et justesse.
Dans la première nouvelle, c'est une poésie glaçante qui nous attend. Une jeune fille, Mieko, vient de mourir et son esprit, son âme nous emmène sur le chemin de l'après, du devenir de son corps :  de la récupération des organes à la crémation, en passant par les séances de dissection orchestrées par des étudiants en médecine. Certaines scènes sont difficilement soutenables et pourtant, je n'ai pas eu le sentiment de sombrer dans le macabre. Avec un peu de recul, cette méditation sur la mort est d'une grande beauté, dérangeante quelque peu, certes, mais unique et originale. En parallèle de la vision de Mieko sur le devenir de son enveloppe charnelle, un autre constat ébranle la jeune fille; celui du déni et du rejet de ses parents. Et c'est un pan douloureux de l'Histoire du Japon que nous donne à voir Akira Yoshimura, celui de l'occupation américaine d'après-guerre. Avant que la politique de "démocratisation" menée par le général Mac Arthur, accompagnée de nombreuses réformes, ne porte ses fruits, la désorganisation économique du pays, la famine, a conduit des personnes à commettre l'impensable, comme, dans le cas de cette nouvelle, monnayer le corps de son propre enfant.
La deuxième nouvelle, Le sourire des pierres convoque la mort dans la vie, la mort comme trame de la nouvelle, donnant dans le mystérieux, le fantastique, encore davantage que dans la première nouvelle. Le style y est plus sombre aussi, mais tout aussi fluide. Une dissection, finalement, également, celle de la relation entre deux amis d'enfance, Eichi et Sone, devenus jeunes hommes, et qui avaient fait d'un cimetière leur terrain de jeu. Sone, personnage énigmatique, attiré par la mort, a quelque chose d'insaisissable, de surnaturel, d'étrange ... il pourrait très bien intégré un récit de Stephen King !

Une préférence pour la première nouvelle, qui a eu une résonance toute particulière pour moi puisque lue, alors que nous faisions nos adieux à un être cher, rendant cette lecture davantage déstabilisante, émouvante ... et fascinante aussi.

Prochaine lecture de cet auteur : Naufrages.
«À partir du moment où ma respiration s’est arrêtée, j’ai soudain été enveloppée d’air pur, comme si la brume épaisse qui flottait alentour venait de se dissiper pour un temps. Je me sentais aussi fraîche que si l’on m’avait baigné le corps tout entier dans une eau limpide et pure. Je m’apercevais que mes sens étaient tellement affûtés que c’en était étrange. À travers la fenêtre brillaient des toiles d’araignée couvertes de gouttelettes, tendues comme des hamacs entre l’auvent de la maison et celui de l’autre maison derrière, et qui m’éblouissaient.
Je savais que mon ventre était maintenant entièrement ouvert. Je me rendis compte que le mal rasé avait un visage très bien proportionné et, ce qui est rare chez un homme, des paupières doubles. Contrairement à la manière dont les hommes en blouse blanche qui sentaient la nicotine m’avaient dévisagée au moment de la mise en bière puis au cours du transport en voiture, je ne sentais aucun mépris de sa part, j’avais seulement un peu honte. 
La mission de mon corps semblait toucher à sa fin. Dès que mon rôle serait entièrement terminé, on me permettrait sans doute à moi aussi de m'abandonner au repos de la mort. Un repos environné d'un calme profond ...
La couleur du feu était éclatante et belle.
Les flammes, dont la couleur était simple au départ, se mirent à dessiner toutes sortes de motifs colorés dès qu'elles s'attaquèrent à mon corps. Était-ce la graisse qui brûlait ? Des flammèches d'un jaune clair et éblouissants'élevaient et des crépitements se produisaient de temps à autre, tandis que de petits éclairs dorés s'éparpillaient alentour.
La couleur des flammes était variée. De mes s s'élevaient dans un chuintement des flammèches fugitives d'un bleu presque transparent, tandis qu'autour de moi tourbillonnaient en scintillant de splendides flammes vertes, rouges, bleues ou jaunes, qui se mêlaient confusément.»