Des mots alignés au cordeau, soumis à l’exigence des protocoles.
La rigueur. La précision. L’implacable.
Il y a plusieurs façons de donner la mort.
Des façons d’en organiser le geste, d’en cadrer chaque étape, jusqu’à en faire une mécanique presque froide.
Donner forme à la sentence.
Je ne sais pas vraiment où ce texte m’a menée.
Ni où l’intime, à peine esquissé, de Constance Debré m’a déposée.
J’ai refermé ce livre, vite lu, et pourtant il reste. Des images d’exécutions. Des mots qui s’accrochent. Un malaise diffus.
On est là, dans les couloirs de la mort.
Et pourtant, quelque chose dans la langue nous tient à distance, comme préservés d’une lourdeur qui serait autrement insoutenable.
Je suis allée vers ce texte presque au hasard, portée par ma rencontre avec Love Me Tender, que j’avais tant aimé chroniquer dans Un livre un jour.
Je crois que j’ai encore besoin de comprendre ce qui m’a traversée ici.
Il en restera, c'est certain, des images. Et une trace persistante ... de l’horreur.
« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »
Des lecteurs de ce livre par ici ?
« Le courant va de la tête aux pieds. Le courant n'entre pas dans le cerveau. Il ne brûle pas le cerveau. Il se promène le long du corps. Le squelette est bon conducteur d'électricité. La boîte crânienne est résistante. Le courant tourne autour du squelette va et vient sur et sous la peau. Les tissus brûlent. Le corps retenu par les sangles se tend. Le corps se tend jusqu'à ce que les os se cassent parfois se disloquent. La première décharge brûle les tissus et casse les os. Les décharges suivantes brûlent ou cuisent l'homme de l'intérieur. L'homme est conscient. Selon le docteur W en effet il n'y a aucun élément permettant de penser que le processus rende le cerveau inopérant. Selon le docteur W les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. Pour les animaux le système électrode pied tête est interdit. Pour les moutons par exemple on utilise une sorte de pince à deux électrodes qui enserre le crâne, conduit le courant d'une électrode à l'autre à travers le cerveau, brûle le cerveau. Pour les hommes, non.
Les tissus la chair gonflent. L'homme défèque. De la vapeur ou de la fumée sort du corps. Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. La peau devient rouge. La peau se tend jusqu'à presque se déchirer. Il arrive que l'homme prenne feu. Bruit de friture. Odeur de viande grasse brûlée. Après la mort, le corps brûlant ne peut être touché sans que la peau gonflée se déchire éclate. L'autopsie est différée jusqu'à refroidissement non seulement de l'extérieur du corps mais aussi des organes internes. Le cerveau les organes sont cuits. La graisse des tissus a fondu. La peau se déchire glisse tombe. »
« La meilleure manière de tuer est une quête. Rechercher la méthode la plus humaine et pratique connue de la science moderne pour mettre en œuvre la peine de mort. Tel est l'objet de la commission parlementaire et le titre de son rapport. Celui-ci date d'il y a un siècle et demi. Le document comporte une centaine de pages. Il est consultable à la bibliothèque municipale. La massue, l'eau bouillante, la roue, l'empoisonnement, le mortier, la précipitation, l'écrasement, le chevalet, le peloton d'exécution, le poignard, la lapidation, l'étranglement, le hara-kiri, le bûcher, la crucifixion, la décapitation, la dichotomie, le démembrement, la noyade, l'exposition aux bêtes sauvages, l'écorcher vif, le fouet, le garrot, la guillotine, la pendaison, la vierge de fer, le pal, la peine forte et dure. Ces différentes techniques sont répertoriées et examinées pendant près de vingt pages. Puis la commission étudie de façon plus détaillée les méthodes d'exécution alors contemporaines des pays dits civilisés. La guillotine est jugée trop sanglante. Le peloton d'exécution trop militaire. La pendaison, alors en usage dans l'État en question, brutale et archaïque. Images de lynchages. Images d'exécutions ratées. Condamnés décapités totalement ou en partie. Condamnés se débattant au bord de la trappe. Condamnés se tordant au bout de la corde de longues minutes. Des dizaines de minutes parfois. La commission croit au progrès. Elle cherche une nouvelle méthode. La commission imagine l'injection létale. Une piqûre de poison. Par exemple de l'acide prussique. Elle l'écarte au motif de la confusion avec un mode de soin. La commission recommande l'électrocution. Une nouvelle commission est instituée pour concevoir la chaise électrique. Thomas Edison y participe. Des expériences sont faites sur des chiens des veaux un cheval. La loi est adoptée. Les ateliers d'Edison construisent la pre-mière chaise électrique au courant alternatif inventé par Nikola Tesla. Le premier homme exé-cuté par électrocution prend feu. Des témoins s'évanouissent. Les journaux titrent que c'est une catastrophe et qu'on ne recommencera plus. Dans les années qui suivent la majorité des États adoptent la chaise électrique. Puis d'autres la chambre à gaz. Plus tard l'injection létale deviendra la norme. L'invention et l'adoption d'une nouvelle méthode d'exécution ne font pas disparaître les précédentes. La pendaison, le peloton d'exécution, la chaise électrique, la chambre à gaz, l'injection létale : tout est légal, constitutionnel, pratiqué à l'occasion. »
« Le manuel comporte un schéma de nœud en pièce jointe. Le nœud doit être placé sous l'oreille gauche du condamné. La cagoule sera noire et en grosse toile. La cagoule sera ouverte pour tomber sur la poitrine et le haut du dos du prisonnier. Tout sera fait dans les règles. Déchirure de la moelle épinière, fracture cervicale, occlusion des artères carotides, occlusion des artères vertébrales, occlusion des veines jugulaires, arrêt cardiaque de réflexe de choc, occlusion du passage de l'air, interruption du processus odontoïde, dommage irréversible du tronc cérébral : fracture et dislocation. Il n'y aura qu'à suivre la procédure. »
« La cour a considéré que les mécanismes entraînant la perte de conscience et la mort en cas de pendaison judiciaire sont extrêmement rapides, que la perte de conscience intervient immédiatement ou en quelques secondes et que la mort la suit très rapidement. La cour a considéré que le risque de décapitation est négligeable et que la pendaison conformément au protocole n'entraîne ni une mort lente ni une mutilation ni l'infliction d'une douleur gratuite, que par conséquent elle était conforme à la Constitution. - Pensez-vous que M. D. ait souffert en mourant lors de son exécution a demandé la cour au docteur B. Je ne peux pas répondre. À mon sens la notion de souffrance est très large. Je suppose que c'est une question de définition. »
« Le cocktail est constitué d'un produit anesthésiant, un produit paralysant, un produit qui arrête le cœur. L'anesthésiant est destiné à plonger l'homme dans le coma et à le tuer par overdose. Le paralysant à l'empêcher de respirer, à le tuer par étouffement et à rendre invisibles aux spectateurs les signes de sa souffrance, les convulsions les gestes les grimaces. Le produit pour arrêter le cœur, à arrêter le cœur. »
« De l'acte lui-même il est dit qu'on ne saura rien. Ou du moins qu'on ne verra rien. La loi qui organise la mort en organise le secret. Les images sont interdites. Il n'existe aucune photo, il n'existe aucun film de la mort en train d'être donnée en application de la loi. Il n'en existe aucune représentation directe. On n'a que des mots. On n'a que des récits. Il y a longtemps que les exécutions ont cessé d'être publiques, vraiment publiques, ouvertes à qui voulait voir. Ceux qui ont vu sont rares, les témoins autorisés triés sur le volet. La loi opère à l'abri des regards, cache les noms et les visages de ceux qui l'appliquent. L'opacité croît. »
« Morgan Stanley, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Merryl Lynch, SEC, chapter 11, signing, closing, due dilligence, hedge funds, fusions-acquisitions, leveraged buyouts, info mémorandum, lettre d'intention, accord de confidentialité, autorités boursières, marchés réglementés, je me souvenais des noms et des mots. Je pensais à l'épaisseur des choses, à la complexité, le temps que ça demande de descendre dans l'épaisseur, le savoir, le travail, je pensais à la connaissance qui peut avaler, à l'ignorance, je pensais à l'épaisseur des intérêts, à l'épaisseur des secrets, je pensais attorney privilege secret professionnel et secret d'État, je pensais aux années cinquante, à la United Fruit Company, au coup d'État du Panama, je pensais aux frères qui avaient longtemps été à la tête du cabinet, l'un qui avait dirigé la CIA, l'autre qui avait été ministre des Affaires étrangères, aux coups d'État en Amérique latine, à la guerre de Corée, à Eisenhower, je pensais à la baie des Cochons, à l'assassinat de Kennedy, je pensais à la paranoïa, à la vérité des complots, je pensais à la Warren Commission, à un seul tireur, trois coups, je pensais à l'intérêt supérieur des nations, aux guerres secrètes, je pensais au silence, je ne pensais pas à ce que j'étais venue faire, ce que j'étais venue faire était un prétexte, pour revenir, pour être dans l'ascenseur, traverser des couloirs, voir le silence, les costumes de bureau, la baie par la fenêtre, les ferries, les gens ne se rendent pas compte du travail que ça demande ces métiers-là, il faut être très fort, très calme, je pensais à la dureté et à la précision, je pensais à la loi, je me disais qu'au fond c'était la seule chose. L'intérêt qu'on peut avoir pour sa propre existence est dans les interstices. »
Quatrième de couverture
Ici on achète les âmes.
Constance Debré est l'auteur de Play Boy (Stock, 2018), Love Me Tender, Nom et Offenses (Flammarion, 2020, 2022 et 2023). Ses livres sont traduits et publiés dans une vingtaine de pays.
Éditions Flammarion, janvier 2026
138 pages

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