mercredi 29 avril 2026

Mes forêts ★★★★☆ de Hélène Orion

Après avoir traversé La Forêt de Caroline Hinault, j’ai ouvert Mes forêts de Hélène Orion, et, à bien des égards, j’y ai retrouvé les miennes.
Ses mots m’ont ramenée à mes propres souvenirs, mon enfance sur les sentiers corses et drômois, des voyages au Québec, dans les Rocheuses, les forêts qui aujourd'hui m'entourent... J’y ai retrouvé les odeurs d’hier et d’aujourd’hui, les murmures, les craquements, le souffle, les bruissements, ceux de la forêt, mais aussi ceux du temps.
La forêt comme refuge. Comme échappatoire salutaire.
Mais aussi comme territoire vivant, parfois rude, jamais apprivoisé.
« mes forêts sont des rivages 
accordés à mes pas la demeure 
où respire ma vie »
Ce recueil est une traversée sensible, une promenade qui éveille et remue.
Hélène Orion y interroge notre lien au vivant, notre place, notre manière d’habiter le monde.
À lire pour s’élargir. Pour se souvenir. Et peut-être, reprendre le sentier de notre humanité.

« … une porte ouverte sur la force des mots pour dire le monde. Et l’aimer. »

Challenge #laouviventleslivres 🌿💚


« Le tronc

tout un champ de colonnes 
effleure les nuages

lentes cicatrices 
dans la bouche de l'hiver 
un visage d'épines insoumises

les forêts entendent nos rêves 
et nos désenchantements »

« Les brèches

maintiennent la vie 
dans sa fragilité

l'aube s'infiltre 
touche l'écorce blessée

qu'en est-il du chaos 
qui flotte
dans le bégaiement des feuilles

la forêt défriche 
en moi tant d'années »

« Le temps

comme s'émiette la tour
on dirait une pluie de chimères
venues accabler la terre

on n'a pas vu la feuille 
qui se froissait
pas vu les déchirures
dégriser le vent»

« Le feu

qu'on entend venir 
on dirait une bête 
prête à tout dévorer

au milieu d'un champ 
de longues allumettes 
soudain la flèche 
soudain l'embrasement 
du cortège redouté

le feu promet l'éclaircie 
qui donnerait envie de grandir »

« Mes forêts sont un champ silencieux
de naissances et de morts 
la mémoire de saisons 
qui se lèvent et retombent

mes forêts sont du temps qui s'immisce 
à travers tronc branche racine 
elles traversent le feuillage du jour 
capturent l'ombre     capturent l'éclat

elles sont la solitude disséminée 
comme poussière de notre passage 
une poignée de roches 
qui savent les âges       mes forêts 
sont des traits de craie noire 
les lettres désarticulées de mots 
inconnus d'un matin qui hésite à venir

elles sont des ossements 
que lèche l'invisible 
une géométrie de souffles 
et de pas qui se perdent

mes forêts sont lièvres et renards 
jungle d'insectes qui scintillent 
un soir d'été quand c'est l'hiver 
elles sont coyote ours noir orignal 
sittelle geai bleu mésange »

« Où aller sans commencement et peut-être sans fin »
SILVIA BARON SUPERVIELLE 

« écoute

l'écho de nos rêves 
dans le vent qui s'enfuit 
le souffle des mers 
nous enlace comme un corps 
choses muettes et nues 
que ton chant accorde 
pour éclairer le néant 

une fleur déchire le silence 
un mouvement d'herbes le froisse 
écoute les cloches          les pétales 
la chair et la joie »

« mes forêts sont des rivages 
accordés à mes pas      la demeure 
où respire ma vie »

« Aux aguets, nous faisons écho
Aux rumeurs de l'abîme »
KATHLEEN RAINE 

« Le jeune érable frémit 
sous les coups du tonnerre 
la foule autour de lui 
hurle contre le vent

quand j'ai ouvert les yeux 
ce n'était plus à l'intérieur 
de moi que la pluie s'immisçait

le bois racontait une histoire 
d'air rouillé      de pas égarés 
dans le brouillard de l'aube

grandir    disait-il 
ne suffit pas 
à remplir le cœur »

« À l'instant où 
rien ne s'est encore passé

avant qu'un rayon 
ne presse d'éclore 
le premier bourgeon
avant la première fleur
à l'instant où rien ne remue 
sur la toile
c'est encore l'infini

quand le cœur ignore 
les erreurs de l'enfance »

« Où avons-nous été, et pourquoi descendons-nous ? »
ANNIE DILLARD 

« Avant l'horizon

La terre a commencé à recueillir nos histoires

dans les arbres et sous la couche d'humus 
au creux des vents et des vagues 
parmi les fissures de pierres 
qui encerclent les feux 
des voix se sont levées

on a bu au sein de la mère 
on a mis la main dans celle du père 
autour de la table les places ont été assignées 
et l'on a prononcé le mot famille

on l'a ouvert très grand 
jusqu'à l'humanité 
puis on l'a refermé sur nos intimités

on a recouvert nos épaules de fourrures 
mangé la chair des bêtes 
brûlé leurs carcasses

avec la cendre 
on a nourri d'autres bêtes 
enrichi le sol 
inventé d'autres matières

puis nos mains ont dessiné 
quelques traits sur les murs d'une grotte

l'art allait nous protéger de la haine

mais la haine a continué

la porte du ciel s'est refermée 
sur le babil des peuples
et les peuples se sont séparés

on a piétiné la terre des uns 
volé celle des autres
on a arraché des enfants à leur famille
on leur a inculqué nos croyances
on a balayé leurs rituels    enseigné notre dieu
chassant avec lui l'esprit de la Lune
et du Soleil   celui des saisons     de l'humain
de la Terre

on a dit que le coyote     l'ours blanc 
nous appartenaient 
que les oiseaux volaient dans notre ciel 
les poissons nageaient dans nos mers 
[...]
puis la main se met à écrire 
invente des forêts imaginaires 
et des visages s'y promènent

l'horizon est apparu 
le monde aurait une histoire »

« dans le paysage du temps

la nuit s'approfondit

et l'on se met à rêver 
du haut des falaises de Rilke 
dans la forêt de Dante 
on voit le passé 
déjà      on lit le futur 
on aperçoit l'aigle et la corneille 
qui déchirent le rideau de l'histoire 
pour rejoindre nos pas

on traverse le bois de Walden 
la mémoire des saisons de Zanzotto 
les paysages intérieurs 
d'Hopkins        les clairières de Zambrano

vers la connaissance de soi 
on a marché      on s'est plongé 
dans le long travail de l'amour 
on a trébuché 
rebondi      puis chuté de nouveau

le temps jamais ne s'arrête 
nous dit l'arbre
           nous dit la forêt

et sur la branche du présent

un poème murmure
un chemin vaste et lumineux
qui donne sens
à ce qu'on appelle humanité »

« mes forêts sont un long passage 
pour nos mots d'exil et de survie 
un peu de pluie sur la blessure 
un rayon qui dure 
dans sa douceur

et quand je m'y promène 
c'est pour prendre le large 
vers moi-même »

Quatrième de couverture

Hélène Dorion, première Québécoise et première femme vivante au programme du baccalauréat, vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s'évase. À travers cette expérience immersive dans la forêt des mots, elle nous invite à traverser les paysages pour aller vers « ce que l'on nomme humanité ».

///

En supplément : un entretien exclusif avec Hélène Dorion, ainsi qu'un dossier consacré à la poésie, la nature et l'intime, pour élargir les horizons du lecteur et lui donner envie de poursuivre le voyage. 

Éditions Bruno Doucey,  2021, 2023
155 pages 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire