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mercredi 26 août 2026

L'enfant grise ★★★★☆ de Grégoire Courtois

L'Enfant grise nous invite à regarder le monde autrement. 

Un enfant un peu à côté. Ni idiot, ni mystérieux, simplement différent. Un enfant qui observe, qui écoute, qui trouve refuge dans la nature et qui, très tôt, pressent que quelque chose se joue sous la surface des choses. Des fleurs qui s'ouvrent quand elles ne le devraient pas. Une nuée de papillons. Des racines qui semblent lui adresser des messages.

Et si ce n'était pas son imagination qui débordait, mais notre monde qui avait cessé d'écouter ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Grégoire Courtois fait de la nature bien davantage qu'un décor. Elle devient langage, mémoire, refuge. Elle garde ce que les hommes oublient. Elle relie les êtres. Elle grandit en silence, sous nos pieds, tandis que nous passons à côté. La plume de Grégoire Courtois épouse cette étrangeté avec une douceur discrète, presque souterraine.
« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »
Mais derrière le fantastique, c'est aussi un roman profondément humain sur l'enfance, la solitude, les blessures que l'on porte et les transmissions silencieuses entre les générations. Sur ce que l'on reçoit de nos parents, parfois malgré eux. Sur ce que l'on reproduit. Et sur ce que l'on peut enfin comprendre en regardant l'enfant que l'on a été.

J'ai particulièrement aimé cette idée du silence comme héritage. Le grand-père transmet au narrateur « le calme nécessaire » pour l'obtenir vraiment. Et les racines, elles aussi, parlent en silence.

C'est un livre étrange et sensible, peuplé de forêts, de souvenirs et de secrets enfouis. Un roman où grandir semble finalement consister à ne pas tout à fait perdre l'enfant que l'on a été.
Et peut-être à apprendre, enfin, à écouter ce qui pousse sous la terre 🌿

Un immense merci à Babelio et aux Éditions Robert Laffont pour cette Masse Critique privilégiée qui m’a permis de découvrir ce roman singulier. 

« Nos souvenirs d'enfance sont faits d'autant d'espoir que de mémoire. Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, souhaitons aussi avoir été, ou l'avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu. »

« Grand-Père Jean, je crois, ne m'a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines; il m'a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l'obtenir vraiment.
C'est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd'hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m'aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. Ce sont la patience et le silence qui m'amenèrent à vivre l'histoire extraordinaire que j'essaie ici de vous raconter. »

« Ce n'étaient pas des histoires ! Ce n'étaient pas des mensonges. Peut-être que je ne contrôlais pas la nature, bien sûr, je ne pouvais pas l'affirmer, mais la nature me protégeait, c'était évident. Des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des papillons qui surgissent puis disparaissent précisément à ce moment-là, à cet endroit-là, ce ne pouvait pas être une coïncidence. »

« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu'on s'en rende compte, elles dévorent tout. »

« C'était encore le printemps. L'herbe était épaisse, les couleurs rendues plus vives par les rayons d'un soleil direct. Cette image de lumière et de contrastes flotte dans ma mémoire, solitaire tant sa texture est éloignée de celle que je me fais aujourd'hui de ma région natale. J'ai la sensation d'avoir toujours vécu dans le gris, le verdâtre et le brun ; ce sont ces teintes qui me remplissent d'émotion quand je les rencontre à nouveau, elles qui me rappellent d'où je viens, ce pays où la brume et la couverture nuageuse uniforme rendent ternes les rues, dévorent les contours, fondent les pierres des maisons les unes avec les autres. Des paysages gommés, aux contours mal définis, suintant d'une humidité qu'on sent avec les yeux, voilà ce qui au fond de moi caractérise cette terre que j'ai habitée. Et pourtant les saisons y passaient; nous avions bien sûr des printemps et des étés. Il y faisait doux six mois de l'année mais, peut-être parce que nous les attendions trop, ces moments me semblent aujourd'hui avoir été exceptionnels. »

« L'hiver, il ne se passait pas grand-chose à la surface des sols gelés, et beaucoup des petites bêtes que j'aimais observer hibernaient, s'endormaient, ou mouraient tout simplement, pour ce que j'en savais. Si j'exceptais le ballet de quelques oiseaux picorant et grattant la terre à la recherche de leur pitance, je ne pouvais profiter, l'hiver, du spectacle des choses vivantes. Jugeant que l'atmosphère s'était radoucie, j'espérais donc trouver sous les pierres les premières bestioles que la chaleur aurait ressuscitées. »

« Les orties, leur parfum tenace, demeuraient en moi, dans mes narines, dans ma chair, plantées si profondément qu'elles pourraient y être toujours, comme les éclats d'obus ou les balles de carabine que les soldats rapportent de la guerre et qui restent en eux pour leur rappeler la barbarie qu'ils vécurent. Qu'on tente de retirer la balle et l'on prend le risque de tuer l'homme. Il en sera de même avec le souvenir de nos traumatismes. Nous les porterons en nous dans les plis de notre viande. Je pleurais. Mon être entier me démangeait et, en plus des regards affolés des adultes, des renflements sous mes paupières me faisaient comprendre que quelque chose avait changé dans mon apparence. Je me redressai et croisai mon reflet dans le grand miroir qui recouvrait le mur opposé, près de la barre de danse.
Je ne me reconnus pas et fus effrayé par cette créature qui me faisait face. Elle avait ma taille, le même pantalon que moi, une coupe de cheveux identique, mais, pour le reste, ce n'était qu'un amas de chair boursouflée. Des cloques rosâtres parsemaient chaque centimètre de peau apparente, sur les bras, le torse, le visage, ce qui en déformait les traits pour modeler la figure d'une bête humanoïde qui n'existait nulle part sur Terre, difforme, pleine d'eau et de laideur.
C'était moi. J'étais ce petit monstre grossier à l'épiderme martyrisé, au bord de l'éclatement. En me voyant ainsi, je repensai à ces grenouilles qui gardent leurs œufs sous leur peau jusqu'à ce qu'ils éclosent et que des têtards percent pour naître. »

« A-t-on vraiment souffert quand le souvenir de la souffrance disparaît ? C'est une question que je me suis longtemps posée, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de souffrance sans mémoire, que le présent de la souffrance est toujours fugitif, comme une graine insignifiante qui porte pourtant en elle les ramifications de la terreur, la fougue de racines capables de percer profond en nous et de croître bien longtemps après que la graine a disparu. Qu'on nous ôte le souvenir et nous redevenons des amibes pour qui la douleur n'est qu'une information. »

« Un lapin, une musaraigne, une belette, ou quoi que ce fût, jamais ne se laissait voir. Ces bruits m'avaient inquiété les premières fois puis, très vite, je compris qu'ils faisaient partie de la forêt. Si on les craignait, s'ils éveillaient en nous une terreur sourde qui nous empêchait de voir les beautés du sol et des arbres, alors mieux valait rester chez soi devant sa télévision. Parce que ces bruits ne s'arrêteraient jamais, et jamais ils n'auraient d'explication. Dans le plus modeste des bosquets, nous ne sommes pas seuls. À nos pieds, une vie déjà grouille. À l'abri, non loin de là, d'autres vies attendent dans l'ombre de dévorer les premières. Croire qu'un sous-bois est unique et figé, c'est oublier comme tout s'éteint et se cache dès lors qu'un super-prédateur, à l'instar de l'homme, y pose le pied. Maladroits et bruyants, nous créons autour de nous dans la forêt une bulle de calme dont nous imaginons qu'elle est la règle. Mais à peine sommes-nous partis que la vie forestière reprend ses droits. Les bêtes mangent les bêtes, les végétaux penchent leur ramure sur leurs concurrents pour les priver de soleil et les tuer. La sauvagerie s'exprime à nouveau. »

« Les ogres de nos cauchemars se déplacent lentement et de minuscules héros grimpent sur eux. Je n'étais pas un héros. J'étais moi, toute petite chose inquiète qui ne savait pas comment évoluer correctement dans ce monde et qui regrettait déjà de taper, chaque coup me faisant mal à la tête, comme si je me cognais moi-même ou que ma tête cognait contre quelque chose, de minéral comme un mur, de végétal comme un tronc, d'animal comme un chien, si bien que j'ignorais si c'était mon sang ou le sien qui mouchetait les chemisiers blancs de ses voisines. Était-ce d'ailleurs du sang ? Ou de la salive, de la soie, du mucus ? Et elle enflait, elle grandissait, tandis que, de plus en plus petit, je frappais une matière molle qui n'avait plus rien de réel, ni femme ni chair, qui menaçait de m'absorber dans les replis de sa démesure. »

« Vous à qui j'adresse ce récit de si loin, qui me lisez ou comprenez mes mots dans quelques formes entrelacées, avez-vous déjà vu une source pétrifiante ? De vos yeux, par hasard, au cœur d'un bois anodin ? Oui ? Combien d'entre vous ? Si peu, j'en suis convaincu. Alors imaginez ce que j'ai ressenti, d'abord quand je me suis trouvé face à elle, ensuite quand j'acceptai l'idée de vivre seul avec ce secret gris. Une page vierge en moi se déchira lorsque Noémie tourna les talons et entreprit de remonter la pente. »

« Ainsi, à cette époque inerte où les grues ne sont pas encore revenues et où les papillons citron continuent de dormir, je me mis à aller chaque jour vérifier sous les pierres si la plante, quelle qu'elle fût, s'éveillait et me répondait. « Chercher quoi ? » disais-je à haute voix, ignorant si les sens de cette force qui tentait de converser avec moi n'étaient pas eux aussi au repos. Peu m'importait. Quand la nature s'éveillerait, je voulais qu'elle sache que j'étais là et que j'attendais ses instructions. »

« À la maison, mon père travaillait beaucoup et pensait peu à me parler. Nous mangions devant la télévision, dont le volume interdisait les conversations. Il a fallu des années pour que je me pose la question de ce silence. Celui-ci m'était toujours apparu comme normal. J'ignorais ce que les autres pères disaient aux autres enfants. J'ignorais qu'une discussion pouvait avoir lieu, au dîner ou à n'importe quel moment de la journée. Il y a des arbres, dans le sud de la France, qui poussent sur des falaises balayées par les vents. Pour lutter contre cette force et conserver leur équilibre, leur tronc est incliné, parfois jusqu'à l'horizontale. C'est un spectacle surréaliste. Mais eux ne savent pas que, dans des conditions normales, le tronc d'un arbre est parfaitement vertical. Cet angle impossible, c'est leur norme. Et mon père qui me parlait moins qu'un agglomérat de racines, c'était la mienne. Autant que je me souvienne, mon père ne me parla véritablement qu'une seule fois. Il me semble que c'était un unique et long monologue mais peut-être que toutes ces paroles furent distillées au cours des années, et que ma mémoire a décidé d'en faire une théâtrale déclamation. Tout cela est si loin-tain. Peut-être aussi que mon père n'a pas dit à voix haute la moitié de tout ceci, mais entre les lignes de ses regards, de ses gestes muets, de ses renoncements, dans le dessin de ses rides qui se creusaient, voilà ce que j'en ai retenu :

Quand mon père, ton grand-père Jean, m'a offert un livre pour mes sept ans, je me souviens d'avoir pleuré. Tu peux comprendre ça, mon petit, mon fils? Tu sais que ton grand-père adorait les livres. Ce cadeau, je crois, avait une importance capitale pour lui. Je ne sais même plus ce que c'était, un album de Tintin ou bien une aventure du club des Cing. Je l'ai refusé. J'ai pleuré jusqu'à ce qu'on l'éloigne de ma vue. Ma mère m'a consolé. Je me suis blotti contre elle pendant que mon père quittait la pièce avec son cadeau. Même de dos, il avait l'air si triste. Je ne voulais pas être lui. Je crois que c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai déballé ce cadeau et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un livre. Peu importait lequel. Peut-être même qu'il m'aurait plu si je l'avais lu. Je ne voulais aucun livre. Je ne voulais pas que la passion de mon père devienne ma passion. Je ne sais pas si tu peux comprendre ça. Je ne sais pas si tu ressens la même chose pour moi. Non. Ne réponds pas. Tu n'as pas besoin de te poser des questions comme ça. Il y a des choses que tu ressens qui n'ont pas encore besoin de mots. Si je te dis tout cela aujourd'hui, c'est simplement pour te dire que je comprendrais. Quoi que tu penses de moi, quoi que tu ressentes, de la colère, de la honte, de l'agacement, je le comprendrais parce que moi aussi je les ai ressentis, ces sentiments. Et je n'ai pas su quoi en faire. C'est pour ça que je te dis tout cela. Parce qu'il n'y a rien à en faire. Tu as le droit de ressentir ce que tu veux. Je ne te demanderai jamais de devenir moi. Je m'y prends peut-être mal, et c'est encore plus compliqué depuis que ta mère n'est plus là, mais je veux que tu saches que tu as le droit d'être tout ce que tu veux. »

« Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c'est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu'il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C'est un sentiment vivace, luxuriant, qui repousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l'es déjà. Tu es mon fils, tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c'est déjà tout. »

« Souviens-toi de qui tu es aujourd'hui, de l'enfant naïf et heureux que tu es. J'imagine que je devais être comme toi, mais ce petit fantôme ne me hante plus depuis longtemps. Désormais, c'est toi mon fantôme et, à mesure que je t'observe, je deviens mon père. Peut-être que tout ça n'est qu'une illusion, mais j'aime à croire que je le comprends mieux ainsi, que je saisis le mystère qu'il aura été pour moi grâce à toi. »

« Je suis né au printemps, comme un bourgeon qui éclate. Pourtant, chaque année, à cette même sai-son, tandis qu'autour de moi la nature tout entière jetait dans toutes les directions sa verte exubérance, je demeurais le même. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Notre développement est ininterrompu depuis la violence du premier jour. Nous grandissons dans l'indifférence des saisons, au mépris de la nature. Au fond de nous, personne ne peut décrypter les lignes annuelles comme sur un tronc coupé. J'ai lu un jour que l'écorce de la nouvelle année est pro-duite par-dessus celle de l'année passée. Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l'image exacte du jeune arbre qu'il était. C'est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J'espère qu'il est encore là, enfoui quelque part, l'enfant que j'étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d'une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l'avenir en un bavardage chaotique et constant. J'aimerais pouvoir certifier que cette scène que je m'apprête à raconter a bien eu lieu lors de la fête d'anniversaire organisée pour mes neuf ans. Mais peut-être en avais-je dix, ou onze. J'espère seulement ne pas avoir tout inventé. »

« À l'exception de Noémie, j'avais peu d'amis. Pas d'amis peut-être. Pourtant, mon père cette année-là avait jugé important que mon anniversaire soit fêté comme l'étaient ceux de mes camarades de classe. De septembre à juin, les enfants occupaient leur temps à s'inviter les uns les autres pour célébrer au cours d'après-midi ludiques le passage artificiel d'une année. Nous ne sommes pas faits de cycles. Nous sommes permanents. Nous perdurons en dépit des dates et des calendriers. Je devais en avoir l'intuition à cette époque déjà, puisque je n'avais jamais attaché d'importance à ces étapes rituelles qui ponctuent dans l'allégresse l'enfance de tout un chacun. »

« Mon fils, je ne te parle pas aujourd'hui pour régler mes comptes avec mon propre père. Si j'avais souhaité le faire, je l'aurais fait de son vivant, et moins que tout je voudrais te mêler à cette histoire. Tu as avec ton grand-père ta propre histoire. Tu l'as connu, j'imagine, comme je n'ai jamais pu le connaître. Les silences que vous partagiez, la consistance de ces silences, devaient être d'une autre facture que celle des nôtres, les silences entre toi et moi, entre lui et toi, entre lui et moi n'auront jamais la même saveur ; cette absence de vibration vibrera toujours différemment. »

« Dans d'autres coins du jardin, dans d'autres jardins que le mien, au fond des forêts, sur les talus en friche des bords de champs, dans la forme des mousses, les aspérités colorées des lichens, d'autres messages peut-être s'écrivaient pour d'autres yeux, les salutations d'un buisson à un oiseau, l'invective d'une plante à la limace qui la dévore, un brouhaha muet de soliloques scandés pour de mystérieux destinataires. Il me fallait attendre, cette fois encore. Pire, le printemps s'éclipsait parfois et les jours cléments laissaient place à de forts épisodes de gel qui tuaient les fleurs ayant eu la témérité d'éclore trop tôt. Toute la végétation se figeait alors, la croissance des plantes s'interrompait et je ruminais en grelottant devant les racines amorphes du jardin. Et puis la chaleur reve-nait, les tiges des fleurs reprenaient de la vigueur et, lentement, la vie sortait de terre. »

« Je compris ce jour-là que si tous les psychologues, les conseillers, les experts et les médecins ne m'étaient d'aucune utilité, au moins servaient-ils à ce pauvre homme, brutalement orphelin et divorcé, et dont plus personne ne se souciait, parce qu'il avait le malheur de ne plus être un enfant. J'étais aussi stupéfait de constater que, parmi ces experts, aucun n'avait jamais effleuré les véritables raisons pour lesquelles je m'enfonçais chaque jour un peu plus dans mon univers intérieur. L'un d'eux peut-être, avais-je pensé, me demandera si je ne trouve pas plus de merveilles en dehors de l'école qu'au-dedans. Un autre aura peut-être l'intuition que je suis si passionné par la vie que je m'ennuie et dépéris quand on me prive de sa jouissance. Je ne me suis jamais considéré comme un être mystérieux. Vous qui me lisez comprenez, je l'espère, que je ne suis ni ténébreux ni dangereux, ni même énigmatique. Tous mes actes s'expliquent sans difficulté pour peu qu'on prenne la peine de poser les bonnes questions et d'écouter sincèrement mes réponses. Mais peu d'entre nous ont cette faculté, et ceux qui l'ont ne s'en servent pas toujours. Je sais que j'ai eu la patience d'être attentif aux appels à l'aide de l'enfant grise, mais je sais aussi que j'ai parfois laissé Noémie parler sans chercher à lire entre les lignes, à savoir si ce flot de paroles ne cachait pas un malaise, une douleur. Nous avons été amis des années, nous avons passé ensemble des heures qui forment des mois, pourtant je ne me souviens pas d'un instant où elle se soit véritablement confiée à moi. Peut-être ne le lui ai-je jamais permis. »

« Chaque matin, durant sept ans, je sortis de la maison, mon cartable sur le dos, parcourus les deux ou trois cents mètres qui me séparaient de la grande route et attendis une poignée de minutes en scrutant les masures au plâtre effrité, les trottoirs bousculés par l'âge et le manque d'entretien, l'abribus dont les parois intérieures étaient couvertes d'invectives, de poèmes urbains, d'appels à la révolte, de signes cabalistiques que ceux qui les avaient tracés ne comprenaient même plus. Sept ans à effectuer le même trajet, à voir les mêmes arbres, les mêmes noms sur les boîtes aux lettres, les mêmes cours de gravillons blancs, géraniums en été, couronnes en sapin à Noël, sept ans de marche, les mêmes pas, plus grands chaque jour, puisque, la première fois que je fis ce parcours, j'avais dix ans, et la dernière fois dix-sept. De combien de centimètres ai-je grandi entre dix et dix-sept ans ? Trente ? Quarante ? Ce dut être considérable. Ces rues mornes rongées par le chiendent, les pissenlits et le sedum échappé des rocailles, ces façades laides tapissées de lierre ou de vigne vierge m'avaient vu grandir, jour après jour. Ces réverbères gris, anodins, me connaissaient mieux que ma propre mère. »

« Si je voulais la voir, il fallait que je sorte dans la rue, que je fasse le tour du pâté de maisons, que je traverse sa cour, frappe à sa porte. Quel protocole absurde, alors qu'autrefois il nous suffisait d'entrer dans le thuya. Était-ce cela, grandir? Ériger des barrières ? Créer des problèmes là où il n'y en avait pas ? »

« L'aveugle perçoit les odeurs les plus subtiles. Le sourd comprend le mouvement des lèvres et décèle sur les visages des intentions qui demeurent pour nous inconnues. Être privé d'un sens pousse l'être humain à en développer d'autres, à mener ceux qui restent au-delà de leurs capacités. De la sève coule en nous. Une force de vie. Une énergie que la terre et les dépouilles de nos aïeux propulsent dans un réseau invisible qui nous traverse. Coupez l'une de nos branches et cette sève coulera avec plus de force encore dans les autres. Nous sommes les végétaux d'ornement qu'un jardinier dément taille au hasard. Celui-ci aura été privé de la reconnaissance de ses parents ; il en aura acquis une fabuleuse propension à se donner en spectacle. Celui-là fut traité avec une perpétuelle injustice; sa paranoïa lui interdit aujourd'hui de se penser bon à quoi que ce soit. Nous sommes taillés grossièrement, brisés par les tempêtes, amputés par les maladies de l'âme qui nous frappent avec régularité. Nous ne pouvons nous empêcher de croître, d'une autre croissance que celle qui nous a menés à l'âge adulte. De nouveaux bourgeons éclatent chaque jour, de nouvelles pousses jettent autour de nous les prémices de formes futures.
Certaines parties de notre personnalité se rigidifient, se lignifient, se couvrent d'une écorce plus épaisse et deviennent ce qui de nous ne peut plus être changé. D'autres sont plus fragiles, parce que plus récentes, ou plus malmenées, mais moins décisives aussi. Leur disparition n'affectera pas notre forme générale. Pour qu'un trait s'impose dans notre silhouette végétale, il faut du temps et que rien, ni le hasard ni l'évidence, n'en interrompe l'évolution. Nous cherchons. Jusqu'au dernier jour, quelque chose en nous veut grandir, changer, devenir autre peut-être, comme si jamais nous n'étions satisfaits de qui nous sommes, avec cette sève violente qui nous pousse à dépasser ce qu'on croyait achevé. N'étions-nous pas devenus adultes ? Pour l'arbre secret qui croît en nous, rien ne se termine jamais, si bien qu'on peut toujours espérer changer. Avec beaucoup de temps et toutes les forces du monde comme alliées. Qu'on le veuille ou non, même si cela se produit de façon infime, discrète, nous changeons. »

« Je progressai ainsi dans la pente, lentement pour ne pas être écorché par les branches, et parvins à l'endroit que j'avais découvert la veille, en contrebas du grand chêne, au milieu des petits sapins argentés. Le trou était toujours là. Je ne l'avais pas rêvé. Une cicatrice Béante dans le flanc du bois. Souffrait-il ? Avait-il saigné quand cette partie de lui s'était ouverte ? Comment saignait une forêt ? Quel liquide vital sortait d'elle? Je crois que le sang des forêts, ce sont les histoires, tous les contes qui les parcourent. C'est la légende, ce fluide qui les fait vivre. Si l'on poignarde une forêt, de la plaie giclent des racontars, des malédictions, des folklores. Même la plus petite des forêts est traversée souterrainement de cohortes d'enfants qui risquent de s'y perdre, des couleurs chatoyantes des animaux fantastiques qui peut-être la peuplent, de nains, de licornes, de trolls, de sorcières, de sabres luisants, de chemins pavés d'or, de dépouilles sacrifiées, de trésors, de rayons de lune, d'assemblées circulaires, des derniers spécimens de races oubliées, le plus petit bois, un bosquet, un buisson, le grand thuya de mon jardin à sa manière est plein lui aussi de ces liquides mythologiques et vitaux. Face au mystère de ce trou devant moi, je me demandai quelle histoire s'en était échappée quand il s'était fendu. Était-ce celle que j'étais en train de me raconter ? Ou bien celle qui avait hanté mon grand-père ? »

« Mon corps entier fut saisi d'un frisson doux, un chatouillement qui remonta le long de ma colonne vertébrale, de l'intérieur. Depuis toutes ces années, j'avais raison. J'avais douté, comme les enfants doutent, aux moments de leur vie où l'imagination vient se fracasser contre le réel. Je m'étais cru fou, rêveur au point de lire des mots qui n'existaient pas dans le dessin des racines. Je m'étais sincèrement convaincu d'avoir tout inventé, pour posséder mon secret, pour être moins seul. Pourtant, tout était vrai. »

« On a le temps. Je reviendrai plus tard et te poserai ma question importante. Et tu répondras dans les racines. Comme au début. Ce doit être plus facile pour toi d'écrire dans les racines. C'est tout petit, une racine. Ça ne demande pas beaucoup d'énergie de la faire pousser et se tordre. En une saison, j'aurai peut-être le temps de te poser deux ou trois questions. Et puis tu pourras m'en poser. Tu feras comme tu voudras. Je marquai une pause et me mis à chuchoter à son oreille. « Je suis tellement heureux de t'avoir trouvée. J'espère que tu es heureuse toi aussi. Tu as été si seule si longtemps. » »

« Minérale peut-être, végétale d'une certaine façon, animale s'il restait encore un peu de la petite fille qu'elle avait été, l'enfant grise était cette statue vivante, chimère impossible, une bête qui ne respirait plus, une plante qui parlait, une amie pétrifiée qui m'avait appelé sans voix, convoqué dans son palais de boue pour que j'y sois le témoin de sa misérable condition. De quoi d'autre ? Espérait-elle que je la délivrerais ? Savait-elle au moins dans quel état elle était ? »

« Mais c'est dur, tu sais. C'est dur d'être le seul à savoir qu'on n'est pas un idiot. C'est dur de ne pas pouvoir révéler l'unique talent qu'on possède. »

« Mon lecteur s'étonnera de trouver dans ce récit de moins en moins de précision à mesure qu'il progresse.
D'ordinaire, ce sont les souvenirs les plus anciens qui sont les moins clairs. Pour moi, ce sont les plus récents. C'est que le temps passe tant. C'est que l'art de m'exprimer par des signes reste pour moi si laborieux. Une pensée me vient, je commence à la rédiger et, parvenu à la fin de la première phrase, j'ai déjà oublié où je voulais me rendre. Si bien que je suis là, au milieu de la route, dans des paysages inconnus et des climats étrangers. Qu'on me pardonne les vides, les trous, les ellipses. Je conte comme je peux, de plus en plus mal. Les épisodes n'ont plus de liens apparents. Toi qui lis, je souhaite que ces infimes points lumineux dans le noir, tu les relies en pensée et comprennes mieux que moi peut-être les constellations qu'ils dessinent, Cassiopée l'orgueilleuse, la Croix du Nord évoquant le Cygne, Orion le chasseur accompagné de son Grand Chien. Ainsi, nous étions en Grèce. »

« Cette période fut tellement étrange. La voix des garçons se fissurait, les seins des filles gonflaient si vite qu'elles ne savaient pas quoi en faire, comment se tenir, et adoptaient des démarches surnaturelles. Parfois, elles riaient en hurlant. Parfois, elles étaient glaciales et insensibles. Noémie essaya plusieurs fois, cette année-là, de poser sa tête sur mon épaule, dans le bus, de prendre ma main dans la sienne. Quand cela se produisait, je ne pensais qu'à la terre sous mes ongles, la terre du trou, là où personne ne m'assommait de paroles, là où quelqu'un m'écoutait. »

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

« Durant cette semaine, on nous a emmenés de ruine en ruine. Notre professeur et notre guide nous ont parlé de la naissance de la philosophie, des fondements de la démocratie, de la tragédie, de la civilisation. Des étoiles brillaient dans leurs yeux quand ils prononçaient ces mots. Pourtant, au bout de leurs doigts tendus, il n'y avait que des pierres rongées par le vent salé, des éboulis couverts de mousses, des colonnes brisées. Alors c'était cela, la philosophie ? Des trous dans le sol, des vestiges, des statues décapitées, leur tête gisant à leurs pieds ? De toute évidence, ce qui avait traversé ces vingt siècles de tumulte, ce n'était pas la pierre, ni les idées; c'était l'herbe. Discrète, insignifiante, elle était partout, sur les marches des théâtres antiques, sur les socles des statues branlantes. Les lichens envahissaient les parois exposées au nord, les mousses se nichaient dans les fêlures du marbre. Malgré l'aridité du cli-mat grec, la végétation était coriace, conquérante. Les pierres subsistaient tant bien que mal, rongées par les assauts du temps. Au contraire, le temps était l'allié de la végétation. Il la fécondait, la multipliait, lui donnait les armes et la rage, le calme et la tactique. Certains arbres, sur cette langue de terre déchirée, avaient vu déambuler Platon et Socrate, puis s'affaisser leur école, puis s'évanouir leurs cendres et enfin m'avaient vu, moi, descendre du bus en short. Cet olivier malingre, sur le bord de la route, sera encore là quand notre professeur de grec sera mort et enterré, et que l'écho des mots « philosophie » et « civilisation » qu'il prononçait se sera perdu dans les ruines minables de cet amphithéâtre. « Vous entendez, les enfants, comme le son est parfaitement diffusé ? » »

« Vous savez bien que le silence entre les mots que nous prononçons a autant d'importance que les mots eux-mêmes. L'enfant grise ne s'exprime qu'en silences successifs : silences des saisons mortes, silences entre les gouttes d'eau, silence de la vie qui se poursuit contre toute logique. C'était avec elle que je voulais converser, mêler mes silences aux siens. »

« Quand personne ne raconte, l'univers entier, celui d'avant et celui d'après préexistent et pulsent comme un cœur. Il faut avoir le souhait de dire pour que des fluides s'écoulent, que des particules scintillantes transitent sous la peau du monde. Je suis un roseau et du chiendent, un peuplier et son frère. Il n'y a plus de temps, seulement l'odeur de mes souvenirs qui reposent ou migrent dans l'obscurité des sous-sols. Une image survient. Elle transporte avec elle une idée. Alors les fils vibrent et me racontent les secrets de l'humus. »

« Il y a beaucoup de souvenirs dans les racines et la toile serrée de champignons des grandes forêts d'Europe. Le métal des batailles y résonne encore, les crocs des loups, la brûlure de la foudre, mais aussi le chant épique de guerres végétales que peu d'hommes connaissent. Les chênes affrontèrent les sapins, les fougères se faufilèrent à plat ventre sur le sol quand personne ne les remarquait, portant en elles la mémoire des forêts primordiales et les cicatrices des morsures de dinosaure. On tint des sièges. On priva de vivres des hectares entiers de vies qui s'éteignirent de fierté, pour n'avoir pas voulu baisser les armes. Afin de ne plus dépendre du sol, certains individus apprirent à faire tomber la pluie, d'autres envoyèrent, désespérés, leurs progénitures dans les excréments des merles et des étourneaux. »

« Il y a un monde après le monde, fait de poussière d'homme et d'équilibre violent. C'est de là que je te parle. Quelque chose est écrit, et toi seule peux le lire. »

Quatrième de couverture

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger. À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une œuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2026
262 pages 

lundi 6 juillet 2026

Ciel noir, Cœurs battants ★★★★☆ de Sarah Louise Butler

« Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »
Je me suis souvent demandé pourquoi certains souvenirs résistent au temps quand d'autres disparaissent.
Pourquoi le goût d'un fruit cueilli en été demeure intact, alors que des années entières s'effacent. Pourquoi une odeur de forêt ou le craquement d'une branche suffisent parfois à faire ressurgir un monde que l'on croyait perdu.
Ciel noir, cœurs battants m'a ramenée à ces questions.

Rufous entreprend une longue marche. Officiellement, il rejoint ses frère et sœurs. Mais au fond, il tente surtout de retrouver un territoire intérieur avant qu'il ne lui échappe définitivement. Sa maladie brouille les repères. Les souvenirs se dérobent, la réalité vacille. Pourtant, quelque chose continue de le guider.
La forêt.
J'ai aimé que Sarah Louise Butler lui donne une telle présence. Elle n'est pas seulement le décor d'une enfance ni le théâtre d'une aventure. Elle devient une mémoire à part entière. Elle garde la trace des cabanes, des courses entre les cèdres, des peurs, des joies, des liens. Comme si les lieux se souvenaient parfois mieux que nous.

Il y a aussi ce contraste si douloureux car pendant que l'esprit de Rufous se désagrège, la forêt, elle aussi, est dévorée par les flammes. Deux fragilités qui se répondent sans jamais se voler la vedette.

Je me suis attachée à Rufous, à ses hésitations, à son humour discret, à sa manière de continuer malgré l'incertitude. J'ai aimé que le roman ne cherche ni à expliquer ni à apitoyer. Il accueille simplement cette part de brouillard qui finit, un jour ou l'autre, par entrer dans toutes les vies. ✨️

La dernière page tournée, je me suis demandé ce qui, de moi, résisterait à l'oubli.
Peut-être pas les dates ni les visages avec une précision parfaite.
Peut-être simplement la sensation d'avoir été aimée. D'avoir appartenu à une fratrie, à une famille, à un paysage. D'avoir habité le regard d'un ami, ce territoire sans frontières où l'on est pleinement soi-même ( je pense à toi ma Coco ❤️). D'avoir eu, quelque part, une cabane, réelle ou imaginaire, où revenir lorsque le monde devenait trop vaste.

Un livre qui m'a donné l'impression d'écouter la mémoire elle-même. Fragile, capricieuse, incomplète, mais ô combien profondément vivante.

« La forêt de pruches et de cèdres qui abritait notre cabane était délimitée par la rivière à l'est, et par une route de campagne étroite qui la séparait de la longue chaîne de montagnes à l'ouest. Le camping était à plusieurs minutes de marche dans un sens, de même que le verger le plus proche dans l'autre sens. J'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient, pourchassant mon frère le long de la piste de cerfs, où personne ne pouvait nous voir. Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »

« Ma vie est imprévisible : tant pour les souvenirs qui perdurent que pour ceux qui m'échappent. »

« Ils disent que les plis de mon cerveau sont en train de s'aplanir, de se lisser. Ils ont déjà observé ce phénomène, parfois même chez des quadragénaires. Mais mes symptômes ne correspondent à aucun diagnostic précis. Les hallucinations pourraient être un signe de démence, mais il est rare qu'elles prennent un caractère spécifiquement zoologique comme les miennes. En revanche, il n'est apparemment pas inhabituel de faire une fixation sur ses souvenirs d'enfance. Mais le contraste entre la vivacité de ces souvenirs précoces et l'oubli de plusieurs décen-nies de ma vie d'adulte est atypique.
- Premier cas enregistré du syndrome de « Sugar Mountain », ai-je suggéré à un médecin.
Il était sans doute trop jeune pour connaître la chanson de Neil Young. Ou alors il n'avait pas envie de rire. »

« Voici ce que j'ai un diagnostic posé avec tant de réserves que, pendant un temps, j'ai cru avoir une chance de passer entre les mailles du filet. »

« Je suis sûr de me rappeler exactement le goût des macaronis, de la soupe, ainsi que des mûres et des myrtilles qui poussaient autour de la cabane. Des amélanches : d'abord trop vertes et aigres, puis juteuses et sucrées au cœur de l'été, ensuite fermentées lorsqu'elles prennent l'aspect de raisins secs au bout de leurs tiges. Je me souviens d'avoir détaché la viande chaude de la colonne vertébrale d'un lièvre, de la saveur délicieuse des protéines rôties dans ma bouche. Mais tant de choses sont moins nettes: des détails trop banals pour avoir été inventés, d'autres trop bizarres pour avoir réellement existé. Combien de choses ai-je mal interprétées ? Combien en ai-je imaginé ? Cet été-là, je croyais encore aux lutins, aux sorcières, à Superman et à Luke Skywalker. Je croyais que mamie était au ciel, à rire et à boire du thé sans jamais avoir besoin de se lever pour faire pipi. Je croyais mes sœurs et mon frère aînés invincibles. Et toutes ces croyances s'emmêlaient dans ma tête comme du fil de pêche. »

« Il suffit d'un instant pour que tout bascule. Un jour, l'univers est stable ; le lendemain, on se retrouve ballotté par des flots inconnus, loin du rivage. Égaré, minuscule, miraculé. »

« J'attends un moment avant de continuer en direction des montagnes, parmi les silhouettes fantomatiques des arbres enveloppés de fumée. Quelques minutes après le départ de l'ourse, je suis pris d'une violente nausée, qui me fait frissonner. Soudain, je suis extrêmement reconnaissant d'être encore en vie, quel que soit le temps qu'il me reste. C'est une chose que j'ai apprise de nombreuses fois, mais que je n'arrive pas à retenir : à quel point les dernières gouttes ces moments qu'adultes, nous sommes si prompts à laisser filer sont précieuses, lorsque la ligne d'arrivée qui nous attend depuis toujours apparaît subitement sous nos yeux. »

« Parmi toutes les choses qu'un enfant ne maîtrise pas encore, le contexte est peut-être la plus cruciale. Tout arrive pour la première fois et, lorsque nous finissons par être entièrement lucides, nous avons oublié le chemin qu'il nous a fallu parcourir pour cela. À 6 ans, je n'avais jamais reçu de lettre de personne. Et là, je tenais leurs mots dans mes mains, sur une feuille de papier. C'était incroyable. C'était un miracle. Ils allaient tous bien. Seannagh et Aoife ont eu beau m'expliquer que nous n'avions aucun moyen de leur faire parvenir mes lettres, je continuais à leur écrire quand même. Ils étaient tous là, quelque part. Plus ici, mais ailleurs. »

« On peut choisir de laisser derrière soi la foi dans laquelle on a été élevé. Mais certaines fragments refont surface quand on s'y attend le moins. Ça peut faire mal. C'est peut-être un soulagement, aussi, quand ça finit par sortir. »

« - On dirait le visage de quelqu'un d'autre. Quand on vieillit, on ne se sent pas différent, m'a-t-elle expliqué. Certaines choses commencent à s'effacer, d'autres prennent plus de consistance. Mais on reste soi-même. On réfléchit à ce qu'on aurait pu faire différemment, sans pouvoir revenir en arrière pour bénéficier d'une seconde chance. On le sait depuis le début, pourtant on n'arrive jamais tout à fait à le croire. On reste persuadé qu'il y aura une trappe de secours, vers la fin. Mais une fois qu'on s'en rapproche, on découvre qu'il n'y en a pas. Qu'il n'y en a jamais eu.
À 10 ans, je l'avais regardée les yeux ronds, ne comprenant rien à ce qu'elle racontait. »

« Calliope a couru devant Silv pour grimper à l'échelle la première.
Puis je me suis accroché pour monter à mon tour, mais mes mains ont glissé et je suis tombé à la renverse. Mon dos a heurté le sol, et j'ai eu le souffle coupé.
Au-dessus de moi : ni cèdres ni cabane. Uniquement le chemin de randonnée, un vieux pommier, un ciel noir de fumée. Je tends la main que j'avais posée sur mon torse et la découvre ridée et poussiéreuse. Dos douloureux, genou enflé, jambe amochée, poitrine comprimée. Nulle part ailleurs qu'ici, maintenant. »

« Le sentier se perd dans une zone brûlée si vaste que je n'en vois pas le bout. Quelques herbes qui ont déjà repoussé émergent du sol calciné ; de rares arbres sont encore debout, noirs de suie, creusés par les flammes. À mes pieds, un nid de merle d'Amérique est dangereusement à découvert sur le sol. Je m'appuie sur mon bâton pour l'observer de plus près et constate que les œufs ont cuit. Les coquilles bleu ciel craquelées révèlent le blanc dur en dessous, et tout est recouvert de cendres. »

« J'ouvre les yeux en entendant un grondement résonner à travers les montagnes. C'est le matin, et la fumée s'est complètement dissipée. Des nuages noirs filent dans le ciel. Les arbres se balancent et s'inclinent, des vaguelettes sillonnent la surface du lac. Le vent est frais et sent le pétrichor, une odeur minérale et humide. J'essaie de me lever, mais ma jambe blessée refuse catégoriquement de supporter mon poids. Je tâtonne à la recherche de mon bâton et je finis par réussir à me mettre debout. »

Quatrième de couverture

Rufous Flanagan, cartographe spécialisé dans le recensement des espèces en voie d'extinction, est lui-même sur le point de disparaître. Atteint d'une démence précoce qui s'attaque irrémédiablement à sa mémoire, il se lance un défi : revoir une dernière fois ses frères et sœurs, mais aussi, avant de l'avoir totalement oubliée, la cabane où ils ont trouvé refuge pendant plusieurs mois, des décennies plus tôt.
Commence une odyssée périlleuse, sur les sentiers isolés de Colombie-Britannique, alors que les feux de forêt font rage. Car Rufous doit affronter non seulement une nature hostile, mais surtout le démantèlement de son propre esprit. Ses souvenirs, tantôt vivaces, tantôt fugaces, deviennent une carte qui le guide dans un voyage où la frontière entre rêve et réalité s'estompe...

Lettre d'amour à un monde en sursis, Ciel noir, cœurs battants nous emmène à la recherche du temps perdu et d'une identité fracturée. Et réaffirme avec mélancolie la puissance des liens, familiaux ou choisis.

Diplômée en géographie, SARAH LOUISE BUTLER s'est toujours impliquée dans la protection de la nature. Elle vit au Canada, en Colombie-Britannique. Ciel noir, cœurs battants est son second roman, après Toutes les créatures, plébiscité par les lecteurs.

Éditions Phébus,  février 2026
254 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Charlène Busalli

samedi 4 juillet 2026

La meilleure façon de marcher ★★★★☆ de Ben Montgomery

Vous avez envie de marcher ?
Pas pour battre un record. Pas pour aller quelque part.
Simplement pour remettre un pied devant l'autre et respirer un peu plus librement ?
Alors ce livre vous attend !

"La meilleure façon de marcher" raconte l'histoire d'Emma Gatewood, cette Américaine de 67 ans qui, en 1955, devient la première femme à parcourir d'une seule traite les 3 500 kilomètres du sentier des Appalaches. Mère de onze enfants, grand-mère de vingt-trois petits-enfants, elle quitte un matin sa maison en disant simplement qu'elle « part faire un tour ».
On pourrait croire que ce livre célèbre un exploit. J'y ai surtout lu une émancipation.
Car derrière cette silhouette frêle chaussée de simples Keds se cache une femme qui a longtemps vécu sous l'emprise d'un mari violent. La forêt n'est pas un terrain de jeu, mais plutôt un refuge. Et la marche, une manière de reprendre possession de sa vie.

« Parce que j'en avais envie. »
Elle s'autorise enfin à n'obéir qu'à son propre désir.

J'ai aimé que Ben Montgomery ne fasse pas d'Emma une héroïne inaccessible. Journaliste avant d'être écrivain, il s'appuie sur les archives, les témoignages et le contexte historique pour retracer son parcours avec beaucoup de précision. Cette approche documentaire donne parfois au récit un ton plus journalistique que romanesque ; c'est sans doute la seule petite réserve que je garderai de cette lecture. Mais elle n'enlève rien à l'admiration que suscite cette femme.

Au fil des pages, c'est aussi un magnifique hommage à la marche qui se dessine. Thoreau, Hippocrate, Stevenson ou encore Dickens s'invitent dans le récit pour rappeler combien marcher nourrit autant le corps que l'esprit. Les descriptions des Appalaches donnent envie de ralentir, de lever les yeux, d'écouter le silence des bois.
« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement. La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears (en exergue)
« Plus je vieillis, plus je vais vite. », disait Emma Gatewood, citée en exergue. Comme si les années nous apprenaient enfin dans quelle direction marcher.
Une lecture inspirante, lumineuse, qui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin de sa propre liberté. Et que parfois, le plus grand des voyages commence par une décision que l'on ne doit qu'à soi-même ✨️

« [...] le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme. »

« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement.
La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears

« Maintenant ou jamais. »
Henry David Thoreau

« Plus je vieillis, plus je vais vite. »
Emma Gatewood 

« Nous sommes le 3 mai 1955 et la voilà enfin, ses Keds bien lacées aux pieds, sur l'extrémité sud du sentier des Appalaches, le plus long chemin de randonnée au monde. Devant elle, les cimes percent l'horizon bleu-noir et s'étirent vers le ciel. Cette femme, mère de onze enfants et grand-mère de vingt-trois petits-enfants, se tient debout face à un paysage hostile, fait de rivières enragées et de roches menaçantes. Elle en a rêvé, de ce chemin. Chez elle, dans l'Ohio, où elle entretenait son jardin et gardait ses petits-enfants, elle y pensait sans cesse, impatiente d'avoir enfin la liberté de s'échapper. Il a fallu qu'elle attende jusqu'à ses 67 ans pour pouvoir s'y lancer. »

« Devant elle, à présent, se déploie une incroyable étendue d'ormes, de châtaigniers, de tsugas, de cornouillers, d'épicéas, de sapins et d'érables à sucre. Bientôt, elle découvrira des ruisseaux étincelants, des torrents déchaînés, des paysages à couper le souffle. »

« Elle ne dévoilera jamais la raison profonde. Jamais elle ne montrera ses dents cassées ou ses côtes fracturées aux journalistes et aux caméras, jamais elle n'évoquera la ville aux sombres secrets, ni sa nuit passée dans une cellule de prison. Elle se présentera comme veuve. Oui. Elle leur dira avoir trouvé du réconfort dans la nature, loin de la poussière de la civilisation. Elle citera la phrase que son père lui répétait : « Ne traîne pas les pieds. » Un conseil qu'elle tâchait d'appliquer, leur dira-t-elle, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, à travers la vallée de l'ombre de la mort. »

« Lorsque des rivières de bitume se répandirent dans les vallées, l'Amérique motorisée découvrit le monde ouvrier et minier, mais aussi une région en pleine mutation. Dans les années 1950, l'alliance des techniques agricoles rudimentaires et la perte d'emplois míniers au profit des machines provoqua un exode des Appalaches. Ceux qui restèrent étaient suffisamment endurcis, ou suffisamment malins, pour survivre.
Tel est le territoire que foule Emma Gatewood. Elle chemine à travers une région incomprise, tissée d'amour et de danger, d'hospitalité et de venin, sur un sentier conçu par autrui comme la meilleure façon de traverser un paysage à la beauté rugueuse.
Elle a accepté l'invitation de marcher dans les pas de ses prédécesseurs - cette armée civile d'urbanistes, d'environnementalistes, de défricheurs et de devenir, d'une certaine façon, une pèlerine.
Elle vient des contreforts et, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi s'attendre, ne se sent pas totalement étrangère à ces lieux. »

« Les fleurs sont en pleine éclosion : les sanguínaires, les trilles, les violettes, les bleuets, les sabots-de-Vénus, les galanes. À l'orée du bois, un éclat attire son attention, une merveille qu'elle ne reverra pas avant plus de 3 000 kilomètres, comme un cadeau des Cherokees : un cornouiller à fleurs roses. »

« Après un copieux repas, ils longèrent la rivière Ohio en diligence pour se rendre à Gallipolis, puis dans la famille d'Emma au-dessus de Northup, où ils passèrent leur nuit de noces dans une  chambre bricolée à l'aide de draps tendus autour du lit. Ensuite, ils prirent le chemin du petit chalet que P.C. possédait, sur une colline surplombant Sugar Creek.
La lune de miel fut de courte durée. P.C. ne tarda pas à traiter Emma comme sa chose, à se servir d'elle comme domestique. Elle devait balayer, construire des clôtures, faire sécher les feuilles de tabac, mélanger le ciment. Ce n'était pas la vie qu'elle avait imaginée, mais elle fit de son mieux pour s'en accommoder.
Ils n'étaient mariés que depuis trois mois lorsqu'il se mit à la battre. »

« Ce sentier est l'œuvre d'un rêveur, un certain Benton MacKaye. Diplômé de Harvard, il raconte en avoir eu l'inspiration au cours d'une randonnée de six semaines, faite après ses études. Alors qu'il se tenait sur la montagne Stratton dans le Vermont, il a imaginé un chemin pédestre perché sur les sommets et traversant la chaîne sur toute sa longueur.
En 1921, l'idée a mûri dans son esprit, et des amis le convainquent de décrire sa vision dans un article pour le Journal of the American Institute of Architects. MacKaye y écrit que le but du sentier serait « d'étendre l'environnement primitif et de poser des limites à l'environnement métropolitain », en offrant une majestueuse colonne vertébrale accessible à tous ceux qui se sont amassés dans les villes de la côte est. Après la publication de son papier, MacKaye cherche à impliquer des clubs de randonnée, des avocats, et d'autres groupes susceptibles d'aider à mettre son plan à exécution. Des centaines de personnes contribuent au projet, traçant et cartographiant des sections du sentier, fouillant dans les actes de propriété et les dossiers fiscaux des palais de justice, avec l'idée de bricoler ensemble et de préserver pour le public la plus longue piste de randonnée ininterrompue du monde. »

« En juin 1862, soit 93 ans avant le voyage d'Emma, Henry David Thoreau avait prédit ce déclin dans son essai De la marche³, publié à l'époque par la revue Atlantic Monthly :
« Actuellement, dans ces régions, la majeure partie de la terre appartient à tous ; le paysage n'est la propriété de personne, et le marcheur jouit d'une certaine liberté. Mais le jour viendra peut-être où ce paysage se verra divisé en terrains d'agrément dont une poignée d'individus profiteront et tireront un plaisir tout relatif ; lorsque se multiplieront les clôtures, lorsque les pièges à humains et autres machines visant à confiner l'homme à la route publique seront inventés, lorsque marcher sur la surface du monde créé par Dieu sera considéré comme une intrusion sur les terres de quelque individu. Avoir l'exclusivité d'une chose nous prive de la véritable jouissance que cette chose pourrait nous apporter. Profitons donc pleinement de ce qui nous est donné, avant que n'adviennent ces jours funestes. » »
3. Paru en français dans une traduction de Thierry Gillybœuf, Fayard, 2020. 

« Les anthropologues estiment que l'homme primitif marchait 32 kilomètres par jour. Dans l'Antiquité déjà, on attribuait à la marche des bénéfices aussi bien physiques que mentaux. L'écrivain romain Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.) décrivait la marche comme l'un des « remèdes dépendant de la volonté de l'individu ». Le médecin grec Hippocrate la considérait comme « le meilleur médicament pour l'homme » et prescrivait sa pratique pour traiter les problèmes émotionnels, les hallucinations et les troubles digestifs. Aristote faisait ses cours en marchant. À travers les siècles, les plus grands penseurs, écrivains et poètes vantèrent les vertus de la marche. Léonard de Vinci conçut des rues surélevées pour protéger les marcheurs de la circulation des charrettes. Un jour, Jean-Sébastien Bach parcourut 320 kilomètres à pied pour aller écouter un grand organiste.
William Wordsworth aurait quant à lui marché 290 000 kilomètres au cours de sa vie. Dans son essai Night Walks, Charles Dickens saisit l'état extatique à la frontière de la folie de ses nuits sans sommeil et conclut ainsi : « La marche est synonyme de bonheur. La marche est synonyme de bonne santé. » Robert Louis Stevenson parlait de son côté de « la grande camaraderie des chemins » et des « rencontres brèves mais précieuses que seuls les promeneurs connaissent ». 
Plus récemment, les écrivains connaissant les bénéfices du mouvement n'ont eu de cesse de condamner l'apathie du monde, la paresse généralisée.
« Bien sûr, les gens continuent de marcher, ironise en 1912 un journaliste du Saturday Night. C'est-à-dire qu'ils traînent les pieds sur leurs propres territoires, de la porte de chez eux jusqu'à leur voiture ou un taxi... La véritable pratique de la marche, cependant, est aussi éteinte que le dodo. »
« Ils disent ne pas avoir le temps de marcher - et attendent quinze minutes pour qu'un bus les amène 200 mètres plus loin », écrit Edmund Lester Pearson en 1925. « Ils prétendent être pressés, très occupés, extrêmement dynamiques ; en réalité, ils sont paresseux. Une poignée d'originaux - des gamins, essentiellement font de la bicyclette. »
Les jours funestes dont parlait Thoreau sont arrivés et le pays, clés de voiture en main, troque de façon dramatique ses pieds contre des pneus. Le bilan humain est ahurissant: le nombre d'accidents de la route explose, les voitures tuent près de 30 per-sonnes par jour et en blessent 700. Un journaliste du Saturday Evening Post qualifie le phénomène de « conflit » entre l'homme et l'automobile. « Le piéton, écrit-il, risquerait moins sa vie dans la savane africaine infestée de lions ou sur un territoire de tigres mangeurs d'hommes qu'en traversant une rue du centre-ville à la tombée de la nuit ».
C'est à ce moment-là, au milieu de la confluence de l'ingénierie mécanique et de la construction autoroutière, que le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme.

En 1948, Earl Shaffer est le premier à le parcourir de bout en bout d'une seule traite, le premier thru-hiker. À la suite de cette prouesse, il écrit :

J'y repensais comme à une sorte de rêve éveillé, habité de soleil, d'ombre et de pluie
Avec la certitude, déjà, que l'envie me viendrait souvent de repartir
Sur les collines côtoyant les nuages, surplombant le monde entier
Près du cairn battu par le vent où des yeux émerveillés accueillirent les premiers le jour naissant
De marcher encore là où glissent les nuages blancs, loin du fracas de la ville
Et de boire, à la gloire du Long Sentier Perché, l'eau claire et fraîche de la montagne.»

« À l'origine, le sentier des Appalaches est pensé comme un espace infini de nature sauvage où le marcheur est invité à flâner à sa guise. Personne n'envisage alors de le parcourir d'une traite, dans sa totalité. Par fragments, oui. Ou pour une randonnée à la journée. Mais y marcher cinq mois durant, confronter son corps à la terre, tester les limites de son endurance physique et mentale, n'est pas le but. Le parcours se conçoit alors en termes de sections, comme un bœuf se découpe en morceaux. Même si l'on goûte à chaque partie de la bête, il ne s'agit pas de la dévorer tout entière. Avant 1948, personne n'aurait même pu imaginer qu'une telle prouesse était réalisable. »

« Emma a l'habitude de s'échapper dans la nature. Cela remonte à loin.
« J'ai toujours beaucoup marché dans les bois, dira-t-elle à un journaliste des années plus tard. Le calme et le silence des forêts m'attirent, et j'aime la paix qui y règne. »
Les gens la prenaient pour une folle, à l'époque. Mais pour elle la nature était un refuge, loin de son foyer dirigé par un tyran.
Plus tard, elle confia à ses enfants que leur père ne lui infligeait pas seulement des coups de poing qui la laissaient avec les yeux au beurre noir et les lèvres en sang. Elle était aussi l'objet de son appétit sexuel insatiable, il exigeait qu'elle se donne à lui souvent plusieurs fois par jour. Ils ignoraient ce fait à l'époque, mais avaient l'habitude que leur mère vienne chercher la paix dans leurs lits, quand elle ne pouvait plus supporter d'être allongée près de lui. »

« Une fois de plus, on l'a reconnue. Les nouvelles vont vite, La fameuse dépêche de The Associated Press rédigée à Boonsboro a même circulé jusqu'au comté de Gallia, où le journal local a publié un autre article sur la nouvelle célébrité de la région.
Depuis son départ « vers le sud » un matin d'avril, on ignorait où elle se trouvait. Jusqu'à vendredi après-midi, quand la nouvelle de sa progression sur le sentier arriva de Boonsboro, dans le Maryland. Cette randonnée débute sur le mont Oglethorpe, traverse quatorze États, huit forêts nationales et deux parcs nationaux, et s'achève au sommet du mont Katahdin, à quelque 1 580 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

« Devant Emma, à travers les nuages bas et noirs qui filent vers le nord le matin du 9 août, se dresse le plus haut sommet du Massachusetts : le mont Greylock. Si les monts Berkshires qu'elle vient de dépasser sont lumineux et accueillants, celui-ci, culminant à 1 063 mètres d'altitude, représente un défi de taille.
Cette montagne a nourri l'imagination de certains des plus grands écrivains américains. Herman Melville s'est inspiré du mont Greylock lorsqu'il travaillait sur Moby-Dick, cent cinq ans avant qu'Emma foule ces terres. Depuis la fenêtre de son bureau à Pittsfield, il pouvait voir les flancs de cette montagne semblables à ceux d'une baleine. Dans Sept jours sur le fleuve, Henry David Thoreau a raconté l'ascension qu'il en fit en 1844, un an avant sa découverte de l'étang de Walden.
À travers leurs écrits, les deux hommes ont saisi le caractère exceptionnel de cette montagne tout en lui conférant un pouvoir très différent. Dans « La Véranda », nouvelle de Melville, le narrateur part en quête d'une lumière magique aperçue au sommet du mont Greylock. Lorsqu'il arrive sur les hauteurs et découvre que la lumière ne vient pas d'une fée mais d'une jeune orpheline isolée, elle-même intriguée par la lumière qu'elle aperçoit en contrebas, le mont symbolise une quête qui n'aura jamais de fin. Thoreau met en scène une quête similaire, en revanche la femme qu'il rencontre sur la montagne a « des yeux étincelants de vie », et le narrateur n'a qu'une envie : revenir passer du temps dans ce lieu si paisible. Pendant des dizaines d'années, les universitaires s'interrogeront sur ces points de vue opposés du mont Greylock et sur le thème de la nature représentée par une femme sur une montagne. Mais peu questionneront les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent ainsi prisonnières, isolées du monde d'en bas. »

« Bien des choses font un foyer,
Livres, ficelles, petits papiers,
Peigne et brosse pour se coiffer,
Un fauteuil où tricoter, 
Une bible, une horloge, des chants, Sur le feu des plats mijotant.
Des petits pieds qui courent 
Dans l'escalier ou dans la cour, 
Des tas de jouets sur le plancher,
Petits trains, voitures et poupées. 
Du linge d'enfants et un couffin, 
Le miaulement d'un chaton qui a faim. 
L'aboiement d'un chien vigilant
Lorsque passe un visiteur gênant.
Une mère douce et bienveillante, 
Avec les siens toujours patiente.
Un monde béni habite ces murs, 
En plus du paiement des factures.
Un esprit qui rassemble les gens, 
Dans les épreuves, par tous les temps. 
Chaque jour la bonté doit régner, 
Pour qu'un foyer soit éclairé. »

« Elle marche pour elle, elle marche pour être elle-même. »

« Quand un journaliste lui demande ce qui l'a poussée à faire tout ça, elle répond : « Certaines personnes pensent que c'est de la folie, mais j'y trouve de la sérénité, quelque chose qui satisfait ma nature. Les bois me comblent de joie. La forêt est un endroit tranquille et la nature est magnifique. Je n'ai pas envie de rester assise sur un fauteuil à bascule. Je veux être active. »
Elle confie avoir trouvé le sentier mieux entretenu cette année-là. Ses critiques après sa première randonnée ont encouragé les clubs de randonneurs à nettoyer et baliser certaines sections. C'est en partie grâce à ces améliorations qu'elle met quelques jours de moins pour arriver à destination. »

« Ils pensent qu'aucune femme de mon âge ne ferait une chose pareille, à moins d'être payée pour ça. C'est drôle. Je travaille comme une mule au terrain de camping. Et quand j'annonce que je pars marcher, on me dit que ce n'est pas raisonnable à mon âge. Il y a quelque temps, je suis montée sur le toit pour scier une branche d'arbre, et personne n'a rien trouvé à redire à ça. »

« Elle se vantait d'être la seule des thru-hikers du sentier à l'avoir vraiment vécu à la dure, et elle avait probablement raison, dit Ed Garvey à la fin de sa vie. Il lui manquait le matériel que les randonneurs considèrent absolument indispensable, mais elle possédait un ingrédient en particulier, l'envie, dans une quantité si débordante que tout le reste était superflu. »

« Parmi toutes les réponses qu'elle fit à la presse, il y en a une qui me semble plus pertinente que les autres, une affirmation qui tient autant de la vérité que de la provocation. C'est aussi une phrase qui trahit un secret, qui contient autant d'audace que de non-dits. Quelque chose de beau et d'indépendant, de mystérieux et de courageux. Une volonté de fuir se lit en filigrane. Fuir la violence et l'oppression. Fuir l'âge et les obligations. La phrase se clôt par un point mais pourrait aussi bien se terminer par un point d'interrogation. Quelques mots qui donnent la migraine. Une réponse frustrante, mais qui se suffit à elle-même.
« Parce que j'en avais envie. » »

Quatrième de couverture

Emma Gatewood fut la première femme à parcourir dans sa totalité le mythique sentier des Appalaches.
À l'âge de 67 ans, elle a marché 3500 kilomètres à travers les forêts américaines. 3500 kilomètres de tempêtes, de nuits à la belle étoile. 3500 kilomètres en petites chaussures de toile, avec un baluchon pour seul bagage. Aux siens, elle écrit qu'elle est « partie faire un tour ».
Élevée dans la pauvreté, victime de violences conjugales, cette mère de famille échappe à un destin tragique. Pas à pas, avec un courage et une détermination qui forcent l'admiration, Emma Gatewood parvient à reconquérir sa liberté.
Ce récit lumineux nous invite à mettre un pied devant l'autre pour découvrir, à ses côtés, la meilleure façon de marcher.
Écrivain et journaliste, Ben Montgomery a eu accès aux archives inédites d'Emma Gatewood. Dès sa parution, La meilleure façon de marcher s'est imposé comme un best-seller et a été récompensé par le National Outdoor Book Award.

« Une lecture qui apaise et émerveille. »
Kirkus Reviews

Éditions Paulsen,  avril 2026
277 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez

mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages