lundi 6 juillet 2026

Ciel noir, Cœurs battants ★★★★☆ de Sarah Louise Butler

« Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »
Je me suis souvent demandé pourquoi certains souvenirs résistent au temps quand d'autres disparaissent sans bruit.
Pourquoi le goût d'un fruit cueilli en été demeure intact, alors que des années entières s'effacent. Pourquoi une odeur de forêt ou le craquement d'une branche suffisent parfois à faire ressurgir un monde que l'on croyait perdu.
Ciel noir, cœurs battants m'a ramenée à ces questions.

Rufous entreprend une longue marche. Officiellement, il rejoint ses frère et sœurs. Mais au fond, il tente surtout de retrouver un territoire intérieur avant qu'il ne lui échappe définitivement. Sa maladie brouille les repères. Les souvenirs se dérobent, la réalité vacille. Pourtant, quelque chose continue de le guider.

La forêt.
J'ai aimé que Sarah Louise Butler lui donne une telle présence. Elle n'est pas seulement le décor d'une enfance ni le théâtre d'une aventure. Elle devient une mémoire à part entière. Elle garde la trace des cabanes, des courses entre les cèdres, des peurs, des joies, des liens. Comme si les lieux se souvenaient parfois mieux que nous.

Et puis il y a ce contraste si douloureux car pendant que l'esprit de Rufous se désagrège, la forêt, elle aussi, est dévorée par les flammes. Deux fragilités qui se répondent sans jamais se voler la vedette.

Je me suis attachée à Rufous, à ses hésitations, à son humour discret, à sa manière de continuer malgré l'incertitude. J'ai aimé que le roman ne cherche ni à expliquer ni à apitoyer. Il accueille simplement cette part de brouillard qui finit, un jour ou l'autre, par entrer dans toutes les vies. ✨️

La dernière page tournée, je me suis demandé ce qui, de moi, résisterait à l'oubli.
Peut-être pas les dates ni les visages avec une précision parfaite.
Peut-être simplement la sensation d'avoir été aimée. D'avoir appartenu à une fratrie, à une famille, à un paysage ou plusieurs. D'avoir habité le regard d'un ami, ce territoire sans frontières où l'on est pleinement soi-même ( je pense à toi ma Coco ❤️). D'avoir eu, quelque part, une cabane, réelle ou imaginaire, où revenir lorsque le monde devenait trop vaste.

Un livre qui m'a donné l'impression d'écouter la mémoire elle-même. Fragile, capricieuse, incomplète, mais ô combien profondément vivante.

« La forêt de pruches et de cèdres qui abritait notre cabane était délimitée par la rivière à l'est, et par une route de campagne étroite qui la séparait de la longue chaîne de montagnes à l'ouest. Le camping était à plusieurs minutes de marche dans un sens, de même que le verger le plus proche dans l'autre sens. J'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient, pourchassant mon frère le long de la piste de cerfs, où personne ne pouvait nous voir. Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »

« Ma vie est imprévisible : tant pour les souvenirs qui perdurent que pour ceux qui m'échappent. »

« Ils disent que les plis de mon cerveau sont en train de s'aplanir, de se lisser. Ils ont déjà observé ce phénomène, parfois même chez des quadragénaires. Mais mes symptômes ne correspondent à aucun diagnostic précis. Les hallucinations pourraient être un signe de démence, mais il est rare qu'elles prennent un caractère spécifiquement zoologique comme les miennes. En revanche, il n'est apparemment pas inhabituel de faire une fixation sur ses souvenirs d'enfance. Mais le contraste entre la vivacité de ces souvenirs précoces et l'oubli de plusieurs décen-nies de ma vie d'adulte est atypique.
- Premier cas enregistré du syndrome de « Sugar Mountain », ai-je suggéré à un médecin.
Il était sans doute trop jeune pour connaître la chanson de Neil Young. Ou alors il n'avait pas envie de rire. »

« Voici ce que j'ai un diagnostic posé avec tant de réserves que, pendant un temps, j'ai cru avoir une chance de passer entre les mailles du filet. »

« Je suis sûr de me rappeler exactement le goût des macaronis, de la soupe, ainsi que des mûres et des myrtilles qui poussaient autour de la cabane. Des amélanches : d'abord trop vertes et aigres, puis juteuses et sucrées au cœur de l'été, ensuite fermentées lorsqu'elles prennent l'aspect de raisins secs au bout de leurs tiges. Je me souviens d'avoir détaché la viande chaude de la colonne vertébrale d'un lièvre, de la saveur délicieuse des protéines rôties dans ma bouche. Mais tant de choses sont moins nettes: des détails trop banals pour avoir été inventés, d'autres trop bizarres pour avoir réellement existé. Combien de choses ai-je mal interprétées ? Combien en ai-je imaginé ? Cet été-là, je croyais encore aux lutins, aux sorcières, à Superman et à Luke Skywalker. Je croyais que mamie était au ciel, à rire et à boire du thé sans jamais avoir besoin de se lever pour faire pipi. Je croyais mes sœurs et mon frère aînés invincibles. Et toutes ces croyances s'emmêlaient dans ma tête comme du fil de pêche. »

« Il suffit d'un instant pour que tout bascule. Un jour, l'univers est stable ; le lendemain, on se retrouve ballotté par des flots inconnus, loin du rivage. Égaré, minuscule, miraculé. »

« J'attends un moment avant de continuer en direction des montagnes, parmi les silhouettes fantomatiques des arbres enveloppés de fumée. Quelques minutes après le départ de l'ourse, je suis pris d'une violente nausée, qui me fait frissonner. Soudain, je suis extrêmement reconnaissant d'être encore en vie, quel que soit le temps qu'il me reste. C'est une chose que j'ai apprise de nombreuses fois, mais que je n'arrive pas à retenir : à quel point les dernières gouttes ces moments qu'adultes, nous sommes si prompts à laisser filer sont précieuses, lorsque la ligne d'arrivée qui nous attend depuis toujours apparaît subitement sous nos yeux. »

« Parmi toutes les choses qu'un enfant ne maîtrise pas encore, le contexte est peut-être la plus cruciale. Tout arrive pour la première fois et, lorsque nous finissons par être entièrement lucides, nous avons oublié le chemin qu'il nous a fallu parcourir pour cela. À 6 ans, je n'avais jamais reçu de lettre de personne. Et là, je tenais leurs mots dans mes mains, sur une feuille de papier. C'était incroyable. C'était un miracle. Ils allaient tous bien. Seannagh et Aoife ont eu beau m'expliquer que nous n'avions aucun moyen de leur faire parvenir mes lettres, je continuais à leur écrire quand même. Ils étaient tous là, quelque part. Plus ici, mais ailleurs. »

« On peut choisir de laisser derrière soi la foi dans laquelle on a été élevé. Mais certaines fragments refont surface quand on s'y attend le moins. Ça peut faire mal. C'est peut-être un soulagement, aussi, quand ça finit par sortir. »

« - On dirait le visage de quelqu'un d'autre. Quand on vieillit, on ne se sent pas différent, m'a-t-elle expliqué. Certaines choses commencent à s'effacer, d'autres prennent plus de consistance. Mais on reste soi-même. On réfléchit à ce qu'on aurait pu faire différemment, sans pouvoir revenir en arrière pour bénéficier d'une seconde chance. On le sait depuis le début, pourtant on n'arrive jamais tout à fait à le croire. On reste persuadé qu'il y aura une trappe de secours, vers la fin. Mais une fois qu'on s'en rapproche, on découvre qu'il n'y en a pas. Qu'il n'y en a jamais eu.
À 10 ans, je l'avais regardée les yeux ronds, ne comprenant rien à ce qu'elle racontait. »

« Calliope a couru devant Silv pour grimper à l'échelle la première.
Puis je me suis accroché pour monter à mon tour, mais mes mains ont glissé et je suis tombé à la renverse. Mon dos a heurté le sol, et j'ai eu le souffle coupé.
Au-dessus de moi : ni cèdres ni cabane. Uniquement le chemin de randonnée, un vieux pommier, un ciel noir de fumée. Je tends la main que j'avais posée sur mon torse et la découvre ridée et poussiéreuse. Dos douloureux, genou enflé, jambe amochée, poitrine comprimée. Nulle part ailleurs qu'ici, maintenant. »

« Le sentier se perd dans une zone brûlée si vaste que je n'en vois pas le bout. Quelques herbes qui ont déjà repoussé émergent du sol calciné ; de rares arbres sont encore debout, noirs de suie, creusés par les flammes. À mes pieds, un nid de merle d'Amérique est dangereusement à découvert sur le sol. Je m'appuie sur mon bâton pour l'observer de plus près et constate que les œufs ont cuit. Les coquilles bleu ciel craquelées révèlent le blanc dur en dessous, et tout est recouvert de cendres. »

« J'ouvre les yeux en entendant un grondement résonner à travers les montagnes. C'est le matin, et la fumée s'est complètement dissipée. Des nuages noirs filent dans le ciel. Les arbres se balancent et s'inclinent, des vaguelettes sillonnent la surface du lac. Le vent est frais et sent le pétrichor, une odeur minérale et humide. J'essaie de me lever, mais ma jambe blessée refuse catégoriquement de supporter mon poids. Je tâtonne à la recherche de mon bâton et je finis par réussir à me mettre debout. »

Quatrième de couverture

Rufous Flanagan, cartographe spécialisé dans le recensement des espèces en voie d'extinction, est lui-même sur le point de disparaître. Atteint d'une démence précoce qui s'attaque irrémédiablement à sa mémoire, il se lance un défi : revoir une dernière fois ses frères et sœurs, mais aussi, avant de l'avoir totalement oubliée, la cabane où ils ont trouvé refuge pendant plusieurs mois, des décennies plus tôt.
Commence une odyssée périlleuse, sur les sentiers isolés de Colombie-Britannique, alors que les feux de forêt font rage. Car Rufous doit affronter non seulement une nature hostile, mais surtout le démantèlement de son propre esprit. Ses souvenirs, tantôt vivaces, tantôt fugaces, deviennent une carte qui le guide dans un voyage où la frontière entre rêve et réalité s'estompe...

Lettre d'amour à un monde en sursis, Ciel noir, cœurs battants nous emmène à la recherche du temps perdu et d'une identité fracturée. Et réaffirme avec mélancolie la puissance des liens, familiaux ou choisis.

Diplômée en géographie, SARAH LOUISE BUTLER s'est toujours impliquée dans la protection de la nature. Elle vit au Canada, en Colombie-Britannique. Ciel noir, cœurs battants est son second roman, après Toutes les créatures, plébiscité par les lecteurs.

Éditions Phébus,  février 2026
254 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Charlène Busalli

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