mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

mardi 28 juillet 2026

Retrouver la douceur ★★★★☆ de Cécile Coulon

Qu'il est bon de retrouver la poésie de Cécile Coulon 💙

Ses mots ne cherchent pas à expliquer le monde. Ils nous invitent à le reconnaître. À accueillir ce qui demeure lorsque le deuil, la violence ou le vacarme de nos vies semblent tout recouvrir. La douceur, chez elle, n'est jamais une faiblesse. C'est une façon de résister.

Des poèmes où les paysages deviennent des refuges, où les montagnes remplacent les églises, où les souvenirs se glissent dans « l'odeur de terre mouillée », un ciel d'hiver ou « le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends ». Le quotidien retrouve soudain quelque chose de précieux, presque sacré.

« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps.
Et je me suis trompée. »
Une phrase qui serre le cœur tant elle sonne juste.

« Je demande pardon à mon corps [...]
je lui demande pardon de lui avoir demandé d'être tout ce qu'il n'est pas. »
Quel magnifique pardon adressé à soi-même.

Dans ce recueil traversé par le deuil de sa grand-mère, Cécile Coulon ne cherche pas à réparer les blessures. Elle nous rappelle simplement que, même dans la douleur, il reste toujours une lumière, un paysage, une présence, une douceur à retrouver.

Un recueil lumineux, d'une grande sensibilité, à lire lentement, en laissant chaque poème trouver son écho en nous.

LE NOM DES CHOSES HUMAINES
« [...] 
Ce qu'ils appellent amour 
devient violent quand on l'enferme, 
devient féroce quand on l'abîme, 
on ne sait pas écrire mais on écrit quand même : 
je vous aime mais je ne sais pas comment le dire.
Ce qu'ils appellent force est un reste d'enfance mal soignée, 
de cour de récréation comme une cage, 
de goût de poussière dans une bouche cassée.
C'est un muscle qui n'en peut plus d'être musclé, 
un corps qui n'en peut plus d'être chaque soir payé 
pour une vague sensation de plaisir 
qui maintient les hommes forts debout 
mais cette sensation-là, dans le secret des hôtels d'or, 
d'autres l'appellent « dégoût ».
Ce qu'ils appellent force est un pays de montagnes douces, 
aux pointes arrondies par les pluies et les troupeaux, 
aux flancs qu'on prend pour des prairies, aux forêts 
si larges qu'elles ressemblent à des paquebots, 
sur le pont on entend chaque matin 
le raffut des oiseaux.
Je passe mon temps à chercher 
dans les lumières changeantes du soir 
le vrai nom des choses humaines, 
la vie se moque du langage 
sous la poitrine une voix d'un autre monde 
murmure : ce n'est pas la peine 
vous n'avez pas besoin de comprendre 
il vous suffit de reconnaître. »

PLUS JEUNE
« [...]
Quand je pense à ma grand-mère je l'imagine plus jeune 
avec ses quatre enfants et son mari, des gueules de Corréziens 
ce qui veut dire des gueules un peu inquiètes mais 
quand même soulagées de ne pas être des gueules cassées.
Je l'imagine plus jeune et je ne vois de cette jeunesse 
que des paysages - collines à vaches ou chemin de fer - 
elle me disait souvent qu'en France il y eut une époque 
où les femmes ne connaissaient pas le sens du mot « paresse ».
Je suis en train de dépasser mon enfance en marchant trop vite 
à ses côtés : je lui demande de me suivre 
mais le passé s'arrête dans chaque ravin 
respirer l'odeur 
des fleurs séchées.
Je n'ai pas le temps et un jour je dirai :
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps
Et je me suis trompée. » »

VOUS NE COMPRENEZ PAS
« [...]
Vous ne comprenez pas 
vieillir voir venir fuir répéter 
non vous ne comprenez pas 
et vous avez bien de la chance 
c'est une phrase de vieil aveugle 
« vous avez bien de la chance » 
la chance d'être né 
dans un endroit où le berceau 
n'était pas encore cassé

Maintenant que glissent en mon âme 
les mots des autres 
je crois que c'est l'inverse : 
vous comprenez 
nous comprenons 
tout le monde comprend 
d'où vient cette phrase 
les grands chagrins qu'elle raconte 
les douleurs qu'elle apaise 
les sanglots qu'elle avale 
tout le monde comprend parfaitement 
ce que c'est d'être du paysage 
sans être sur la photo 
et le sentiment atroce 
d'avancer dans la vie 
en mille morceaux 
vous ne comprenez pas
que nous naviguons sur le même océan
mais pas sur le même bateau »

JE CHERCHE
« [...]
Je cherche le marécage vert et noir où mon âme est mouillée
le grand sapin bruyant où j'accroche mes idées
je cherche dans vos paroles le peu de temps qu'il reste 
pour nouer à ma page la douceur retrouvée. »

AVANT NOËL 
« Pour celui qui se cache loin des rues flamboyantes 
dans un coin du pays où la campagne est neige 
où la mer porte en elle des flammes encore brûlantes 
et les ciels givrés des vagues qui font cortège.
Pour celle qui a froid dans une pièce vide
les enfants sont partis chez une autre famille 
ils ont bien chaud ailleurs dans un foyer solide 
même quand elle n'y pense pas elle a les yeux qui brillent.
Pour celle qu'on a battue et ouverte et laissée là 
dans sa fin d'adolescence au début de l'hiver 
ses amis lui répètent ma chérie tu verras ça ira 
mais elle sent tout son cœur et son corps à l'envers.
[...]
Pour celle qui tient une main avant le grand départ 
au bord d'un lit échoué dans un couloir d'urgence 
la peau contre la peau dans un dernier silence 
pour une petite joie il n'est jamais trop tard.
[...]
Pour celle qui a travaillé dur pour un amour absent 
pour cet amour absent qui se tue à l'entrepôt 
pour celle qui retourne les poches de son manteau 
pour ce manteau volé au lit d'un vieil amant 
juste avant Noël tous les sanglots 
ont la forme d'un gros flocon. »

RESTER ET CROIRE
« [...]
Je reste, la vie tremble et hurle et danse et convulse 
autour de moi
on me dit qu'avancer est la seule façon d'être vivant
il faut choisir entre vivre plus fort ou plus longtemps
je crois aux solitudes attachées ensemble solidement
je crois aux rencontres qui vous donnent
du silence et du temps
je crois aux amis qui savent faire la différence
entre un amour et un amant
je crois au langage des timides
à la douceur insoupçonnée des endroits 
désertés avant l'arrivée du printemps.
Je reste là, croire est une chose facile 
quand on déniche dans le gris d'hiver 
la nuance de bleu allongée de travers 
l'ombre qui provoque la lumière 
croire est une chose facile 
quand on sait que tout sera refait 
en mieux
par des gens moins fragiles.
Je reste là 
ravie d'être 
absolument inutile. »

COMMENT CROIRE
« Comment croire quand croire est une maladie de l'âme 
qui vous pousse à tout regarder sans chercher à tout voir 
qui vous laisse sur des quais vides avec à la place des yeux 
deux armoires grandes ouvertes 
avec une page à l'intérieur :
« Tu es simple à détruire mais tu vas t'en remettre. »
 Comment croire à ces montagnes douces 
qui couvent des fermes en ruines et des palais de foin 
qui sont l'hiver noires et rouges et l'été jaunes et vertes 
l'automne les couvre de feuilles et le printemps de mousse. 
Comment croire que celles et ceux qui nous aiment 
nous aiment correctement ? C'est-à-dire sans nous blesser 
avec leur amour dont ils disent qu'il est entier 
et sincère et vrai comme s'ils ne savaient pas 
que ce qui est entier sincère et vrai 
est parfois plus violent plus terrible plus furieux 
qu'un petit mot fragile qu'on répète 
en détournant les yeux ?
Comment croire au soleil qui brûle la beauté blonde 
des vallées? Qui incendie les longues branches des forêts ?
Comment croire aux caresses qui sont des avertissements :
« Je suis la main qui aime mais je suis aussi la main qui prend. »
Comment croire ?
Peut-être avec un drapeau blanc enfoncé dans le cœur 
peut-être avec un œil fermé pour protéger dedans 
sa douceur
peut-être avec la tête baissée pour contourner les fleurs. 
Comment croire? Peut-être en vivant sans un bruit 
en habitant le monde invisible sous la fureur 
peut-être avec la méfiance des animaux sauvages 
cette prudence qui n'a rien à voir avec la peur.
Comment croire ?
Il suffit d'imaginer que tout recommencera 
que ce ne sera pas mieux qu'il y aura encore 
des hommes plus pauvres que la pauvreté 
des hommes plus dingues que des dieux 
ce ne sera pas mieux il y aura encore 
des femmes plus pauvres que les hommes pauvres 
des femmes qui demanderont de l'aide 
et dont on dira qu'elles sont des « folles à lier ». 
Comment croire ? Tout cela arrivera mais au milieu 
peut-être qu'avec la sagesse des paysages inaltérés 
la sagesse qui ne définit pas ce que doit être la beauté 
quelque chose apparaîtra 
et vous la reconnaîtrez. »

PRIERE AUX MONTAGNES ET AUX INCONNUS
« Certaines prières n'ont pas lieu dans l'espace sacré des églises. 
Il y a un mois j'étais dans la rue principale de ce petit village
que j'aime tant : Eyzahut. 
Je sortais de la mairie : l'eau de la fontaine était froissée 
par le soleil.
Sur ma tête les falaises géantes, brunes et vertes, 
envoyaient dans les branches les premières odeurs d'été 
et déjà les fenêtres le soir restaient grandes ouvertes.
En marchant dans la rue vide 
que d'autres nomment « rue déserte » 
j'ai demandé à ces mâchoires de pierre de protéger mes parents, 
de garder un œil gris sur la vie de mes frères, de porter très loin 
le cœur de celle que j'aime.
J'ai supplié ces bouches silencieuses 
percées par des maisons cachées comme des quenottes 
de m'appeler quand les choses iront mal, j'ai dit : 
je me tiendrai prête à vous retrouver, 
vos cimes, vos fumées et vos grottes, 
s'il vous plaît, veillez sur la tombe de mes ancêtres 
et je veillerai à vous aimer toujours 
avec au cœur la grande fleur sauvage 
qui pousse même la nuit 
quand l'espoir fait naufrage.
Un mois plus tard je prie les montagnes et les inconnus 
dans les rues pleines de Paris, dans la rue douce d'Eyzahut.
Prenez dans vos mémoires les feux de joie d'une seule seconde, 
brûlez avec cette flamme les fontaines de sanglots pour la mort qui est là, 
pour la mort qui viendra 
je voudrai tant être plus solide qu'un tombeau. 
Je prie les falaises et les âmes nouvelles.
Je prie les sommets bas et les hautes collines.
Je prie la sauvagine, l'acier des tours Eiffel.
Je prie comme un idiot sans dieu
qui cherche dans un nid vide la trace des tourterelles.
Veillez sur vos semblables, apaisez leur douleur, 
que la nuit soit joyeuse comme le sont aux naissances les pleurs, 
protégez vos palais, vos ronces, vos chemins de craie 
ou de fougères, 
c'est une prière sans église, une fête sans guirlande, 
un ruisseau amoureux jeté éperdument dans sa rivière. »

AUX PUCES 
« [...]
Nous laissons des traces pour ne rien abîmer 
de ce que nous étions. »

PAS DOUÉE
« [...]
pas douée pour le football, le basket et le ballon prisonnier
pas douée pour répondre aux messages en moins 
de vingt-quatre heures
pas douée pour trouver de nouveaux mots 
pour raconter cent fois la même stupeur.
Je ne suis pas douée pour ce monde-là 
mais j'en ai un autre à l'intérieur. »

FRACAS
« [...]
Les petits silences de l'enfance font 
un bruit d'orage de juillet 
les hurlements d'adulte deviennent 
des murmures
nous avons des écrans qui nous servent d'armures 
et des lits de ronces et d'épines 
qu'on trouve presque douillets.
Je n'en peux plus du bruit que font les morts 
en chantant doucement dans le tombeau 
de la mémoire
je ne veux pas les suivre pourtant je les aime toujours 
mais aimer toujours ce n'est pas aimer fort. »

DE RIEN DU TOUT
« Ce sera un moment de rien du tout 
l'animal croisé la nuit sur une route de campagne 
l'odeur de terre mouillée au début du printemps
l'aurore rose et bleue qui penche sur l'église
quand vous demanderez : à quoi penses-tu 
je répondrai oh rien d'important 
ce sera un moment de rien du tout
le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends 
le chien couché à l'arrière de la voiture
et les bonbons à la menthe achetés au bord du lac 
pour se souvenir de la couleur de l'eau 
qui était celle de l'azur
quand vous demanderez : à quoi rêves-tu 
je dirai simplement : je ne rêve pas, je murmure 
ce sera un moment de rien du tout
un détail dans un tableau qu'on croit connaître par cœur 
un arbre si haut qu'on prend ses branches pour des ailes 
un nuage qui a la forme d'un bateleur
et derrière lui un autre plus petit qu'il emmène 
quand vous demanderez : à quoi songes-tu
je murmurerai : je songe à l'océan que je n'ai jamais vu 
ce sera un moment de rien du tout 
un poème mille fois répété
un orage fait d'éclairs et de fumée
une pomme en forme de tête humaine 
peut-être une maison aux fenêtres fermées
et quand vous demanderez : que vas-tu t'imaginer ?
je penserai : j'imagine vivre ce moment une fois de plus. »

LE CALME AVANT LA CONQUÊTE
« [...]
la solitude est un refuge pour ceux qui ont d'autres mondes 
   dans le corps »

FOSSETTES 
« À chaque fois que je souris 
je mets ma bouche 
entre guillemets »

LE NÉON
« [...]
je crois surtout qu'en prenant soin du quart de vie 
qu'il nous reste pour nous-mêmes 
on déserte l'espace social en refusant 
de prendre un café de boire un verre de manger un bout 
de papoter de piailler de discuter de chercher des sujets 
légers surtout très légers pour ne rien abîmer 
de la surface plane des rencontres obligées 
alors dedans tout devient calme 
on descend loin et rien 
n'a d'importance que le paysage du cœur 
enfin débarrassé de ses touristes 
bruyants »

UN SOIR À MERLIMONT 
« C'est un beau soir ensemble 
sur la mer grise et bleue 
le chien court sur le sable 
nous mangerons bientôt 
des couteaux au vin jaune 
je veux parler du ciel 
étalé sur les maisons 
on voyait des bateaux 
et les vagues étaient belles 
que faire de la beauté 
quand elle vous troue le cœur 
et qu'elle cache à l'intérieur 
ce qu'il reste à aimer ?
C'est un beau soir à Merlimont
l'été viendra plus tard
nous avons les cheveux pleins de sel
la mémoire pleine de ton prénom
je n'avais pas de cigarettes
mais je n'en prends jamais
il y a souvent dans la fumée
le début d'un peut-être
que faire de l'horizon
quand il brille aussi fort
je veux revivre encore
un soir à Merlimont »

S'IL TE PLAÎT 
« [...]
S'il te plaît n'écoute pas les poètes 
ils ont le mal de vivre 
ils ont des mots très simples 
ils essayent de faire rentrer 
toute la beauté du monde 
dans la tête étroite d'une épingle 
[...]
S'il te plaît n'écoute pas 
le discours des héros 
n'écoute rien que la voix souterraine 
la tienne 
faite de toutes les voix qui ont creusé
en toi le chemin secret
vers l'endroit
de ta force
de ta rage
de ta grande vérité »

MON CORPS
« Je demande pardon à mon corps 
de l'avoir traité ainsi
je lui ai dit qu'il était laid 
alors qu'il était fort
je lui ai dit qu'il était lourd 
alors qu'il était vif
je demande pardon à mon corps
de lui avoir coupé les griffes
je lui en ai voulu vingt ans
à cause des fesses des seins
du ventre des dents des bras
je l'ai caché car j'avais honte
de dire ce corps c'est moi
je demande pardon à mon corps 
qui est un ami fier et brave
qui est un travailleur docile
qu'il me pardonne mes insultes
il était si fidèle et pourtant si fragile
je lui ai dit qu'il était nul 
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore
je lui ai dit qu'il était lâche
pendant qu'il balbutiait
et quand il me parlait 
je ne l'écoutais pas
je demande pardon à mon corps 
et je lui dis merci 
pour sa confiance son honnêteté 
pour ses plaisirs et sa manière 
de n'être jamais bien droit 
je lui demande pardon 
de lui avoir demandé d'être 
tout ce qu'il n'est pas »

Quatrième de couverture

« Je ne suis plus de ce monde perdu entre deux grandes villes, sans doute ne l'ai-je jamais été, mais pourtant un goût de terre persiste en moi comme un amour qui refuse de s'éteindre et continue, vaillamment, d'allumer des flammes idiotes que la vie violente peine à vaincre. »

Dans Retrouver la douceur, Cécile Coulon revient sur les deux années passées depuis la perte de sa grand-mère. Pétrie de ce drame qui a modifié sa vie et sa pensée, elle expose ses affects les plus immédiats pour mieux décrire sa longue expérience du deuil. L'ordinaire du quotidien, la douceur des instants volés, les paysages parfois peu familiers qu'elle arpente forment autant d'étapes nécessaires de son cheminement vers un apaisement tant espéré. D'une grande maîtrise poétique, ce nouveau recueil impose plus que jamais Cécile Coulon comme l'une des voix majeures de sa génération.

Cécile Coulon est née en 1990 à Clermont-Ferrand. Romancière, elle a reçu le prix des Libraires et le prix littéraire Le Monde. Son premier recueil, Les Ronces, a reçu le prestigieux prix Apollinaire.

Éditions Le Castor Astral,  février 2025
108 pages 

vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mercredi 22 juillet 2026

Amrum ★★★★☆ de Hark Bohm

« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm

C'est étrange comme sensation, mais en ouvrant "Amrum", j'ai eu l'impression de retrouver un livre ouvert il y a bien des années de cela.

À seize ans, j'ai eu la chance de séjourner sur cette petite île de la mer du Nord, alors que j'étais accueillie par une famille allemande. Je me souviens des balades à vélo au milieu des dunes, des goûters dans les salons de thé, des Strandkörbe où nous nous réfugiions pour échapper au vent. Je me souviens surtout de cette lumière et de cette impression d'être au bout du monde.
En ouvrant le roman de Hark Bohm, j'ai retrouvé cette île.

Mais ce n'était plus tout à fait la même.

Nous sommes au printemps 1945. Pour Nanning, dix ans, Amrum reste un terrain de jeux où l'on pêche, où l'on parcourt les prés-salés, où l'on écoute les oiseaux et où le vent rythme les journées. Pourtant, derrière cette beauté sauvage, le monde vacille.

Ce roman raconte la guerre depuis le regard d'un enfant allemand. Un enfant qui aime son père, qui récite les slogans appris avec sérieux, qui croit encore aux adultes ; avant de découvrir peu à peu que ceux qu'il admire ne sont peut-être pas du bon côté de l'Histoire.

Cette prise de conscience est bouleversante, précisément parce qu'elle ne passe jamais par de grands discours.
Elle avance à pas d'enfant.

Comme souvent dans mes lectures 🍃☺️, la nature occupe une grande place dans cette lecture.
Elle respire, elle chante, elle console. Les oiseaux, les dunes, les prés-salés, l'estran, le vent omniprésent, tout semble rappeler qu'au-delà de la folie des hommes, le monde continue de vivre.
« Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés [...]. Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
On y entend toute la nostalgie d'une enfance qui voudrait rester du côté des marées, des oiseaux et des herbes hautes, alors que l'Histoire la rappelle sans cesse.

Et quel bonheur de retrouver, au fil des pages, les paysages qui m'avaient tant émerveillée autrefois. Les dunes balayées par le vent, la mer des Wadden, les oiseaux innombrables. J'avais parfois l'impression de marcher à nouveau sur cette île.

Amrum est un roman d'apprentissage, mais aussi un roman de mémoire. Il rappelle avec beaucoup de délicatesse que l'Histoire n'est jamais faite uniquement de héros ou de bourreaux. Elle est aussi traversée par des enfants qui grandissent au milieu des certitudes des adultes et qui doivent, un jour, apprendre à penser par eux-mêmes.
J'ai refermé ce livre avec une émotion toute particulière.
Comme on quitte un lieu que l'on a profondément aimé.
Et avec l'envie, plus vive encore, de retourner un jour à Amrum, écouter le vent raconter ce que les hommes, parfois, préfèrent oublier.

Deuxième lecture sélectionnée pour le challenge #laouviventleslivres du mois de juillet, dédié aux îles et archipels. 

En exergue 
« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm 

Incipit
« Bientôt la nuit se retirerait dans les ombres qui s'étiraient au creux des dunes. La première lueur du jour poindrait d'abord sur la ligne d'horizon orientale, à peine perceptible, tel un vague pressentiment. Pour l'heure, les dunes reposaient dans le froid et l'obscurité, encore intouchées par le jour naissant.
Les ailes déployées, le goéland argenté planait sans peine au-dessus du paysage vallonné recouvert de lichen, de mousse et de bruyère qui précédait les dunes. Déchirant le silence, retentirent soudain de nulle part les trilles des huîtriers qui s'élevaient dans les airs. La voix d'alto plaintive d'un courlis, charriée par le vent des prés-salés, se mêla bientôt à eux. Le goéland se laissa porter en haut d'une dune. Ses cris stridents se joignirent au chœur des oiseaux aux voix toujours changeantes. Il s'éleva légèrement au-dessus des gerbes d'oyat ondulant dans le vent d'ouest sur la crête des dunes.
Au gré du déferlement des vagues, le vent, bruit de fond omniprésent de l'île, fixait rythme et accord au-delà du basculement des marées, de l'alternance du jour et de la nuit. »

« Tante Ena but une grande rasade. Elle souriait jusqu'aux oreilles en faisant passer la bouteille.
Dans sa cachette, Nanning ressentit les émotions les plus contradictoires, soufflées en tous sens comme des feuilles mortes à la fin de l'automne. Il trouvait indécent qu'ils célèbrent joyeusement la mort du Führer, cela devait être puni. Mais, en même temps, il brûlait d'envie de participer à leur liesse. Il avait la désagréable impression de passer à côté de quelque chose de bien. Comme si, en raison d'un rassem-blement avec les Pimpfe, Nanning n'avait pas pu se joindre à Hermann auquel son grand-père apprenait à forger une faux. Il serra les dents.
La musique s'interrompit, et un speaker fit une annonce en anglais. Dans le jardin, chacun tendit l'oreille. La radio diffusa ensuite un hymne entonné par un chœur. Tante Ena, Hermann et les trois hommes, la main sur le cœur, se mirent à chanter en anglais.
- Traîtres, siffla Nanning entre ses dents.
Après un dernier regard par-dessus son épaule, il s'éclipsa discrètement. »

« - Disparais. Rentre vite chez toi. Dis à ta mère de brûler ses dossiers. Maintenant, murmura-t-il en poussant Nanning, Vas-y !
Sans comprendre, Nanning se mit en mouvement comme un automate. Oncle Jessen faisait des gestes de la main comme pour chasser un chat errant. Nanning, bouche bée, scrutait les environs à chaque pas. Son oncle le suivait des yeux avec inquiétude. 
Ce n'était pas l'oncle Jessen que Nanning connaissait.
Le responsable du Parti, national-socialiste « pur et dur », comme disait sa mère avec un sourire satisfait. L'oncle Jessen qui accueillait toujours avec enthousiasme le salut nazi de son neveu chaque fois qu'ils se croisaient. Ce même oncle qui lui disait, la voix vibrante d'émotion, que désormais l'avenir du Reich était entre de bonnes mains et qu'il pouvait mourir tranquille. La plupart du temps, après ces envolées sentimentales, il reprenait une posture militaire et interrogeait Nanning avec sévérité.
- Quelles sont les devises de la Jeunesse allemande ?
Nanning récitait par cœur sa leçon : les jeunes Allemands étaient durs, silencieux et loyaux, des camarades. Leur qualité première était l'honneur. Alors Oncle Jessen ne pouvait cacher son enchantement. La gorge serrée, il réclamait ensuite les paroles du « Horst-Wessel-Lied ». Et quand Nanning déclamait le chant, l'oncle l'accompagnait, la larme à l'œil. Mais tout cela avait volé en éclats, comme si la bombe larguée sur la Villa Klara avait atteint Oncle Jessen.
Lorsque Nanning atteignit la lisière du bois et se trouva à découvert, il se sentit vulnérable et livré à lui-même. Il se retourna pour scruter les alentours. Tout semblait exactement comme avant. Puis il se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Pas le moindre souffle d'air. Pas un seul chant d'oiseau.
Il courut chez lui aussi vite que ses jambes purent le porter. »

« Le marais, de part et d'autre du chemin, était constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes, sur un vert bien gras. A cette vue, Nanning enviait presque le sort des bovins. Ils doivent avoir une vie insouciante, pensa-t-il en voyant un troupeau en train de brouter. Garder la tête baissée toute la sainte journée, la bouche et l'esprit occupés uniquement par l'herbe verte. Ne pas avoir à s'inquiéter des guerres, des partis, du Reichsmark, du dollar ou de la monnaie d'Amrum. Ne pas se soucier de savoir si telle ou telle personne était américaine, allemande, originaire d'Amrum ou de Sylt, frisonne, danoise ou germaine.
Nanning cueillait des campanules. Elles lui paraissaient étonnamment bleues cette année, et en cet après-midi resplendissant, ce bleu donnait l'impression que quelqu'un avait découpé des bouts de ciel en forme de parapluie, là où flottaient des taches nuageuses éparses, pour les répandre sur les prés.
Du concert polyphonique tout autour de Nanning se détacha un solo aigu d'abord nasillard, comme pour s'échauffer, puis de plus en plus assuré. Nanning scruta le bleu du ciel, se protégeant les yeux du soleil de mai, puis il le vit juste au-dessus de lui : un pipit farlouse. Il fondait en piqué, sans interrompre son chant, et descendit si bas que Nanning aurait pu le toucher en tendant la main. Puis l'oiseau reprit de l'altitude et se laissa chuter de nouveau avant de disparaître dans la bruyère. »

« En chemin vers la pointe nord d'Amrum, vers l'Odde, Nanning fut accompagné par un groupe de bécasseaux sanderling. Comme lui, ils se tenaient sur la laisse de mer. Ils picoraient le sable dans son sillage et fouillaient le varech échoué sur la plage, en quête de nourriture. Les rafales venues du large, qui soufflaient de l'autre côté des dunes écrêtées sur sa gauche, aspergeaient Nanning d'une pluie de grains de sable scintillants. Les cris d'une colonie de goélands bruns, semblables à des miaulements, s'élevèrent depuis les dunes.
Dès que Nanning eut dépassé la dernière dune, il dut lutter contre le vent qui balayait la pointe nord de l'île sans rencontrer le moindre obstacle, charriant des nuages de sable. Il arracha une tige de chiendent des sables à un buisson poussant tout près de lui, et se mit à la mâchouiller distraitement. Devant lui, une volée de sternes naines s'était installée sur les galets au bout de l'île, là où commençait l'estran. Les petits oiseaux qui nichaient là-bas poussaient des cris d'alerte perçants et agitaient nerveusement les ailes. Nanning leur cria qu'ils pouvaient être sans crainte; il n'était pas ici pour voler leurs œufs. Il voulait seulement se rendre sur la fine bande de terre qui se trouvait de l'autre côté de l'estran gris et des veines des chenaux de marée luisant au soleil : l'ile de Föhr.
Juste derrière l'Odde, Nanning s'engagea dans le premier chenal peu profond. L'eau lui arrivait aux genoux. Il s'arrêta au milieu du large chenal quand un petit crabe pinça son talon nu. Il le chassa en agitant la jambe. Puis, les mains en visière, il regarda devant lui en plissant les yeux. Le chenal devenait à la fois plus étroit mais aussi nettement plus profond. Avec ce vent, cela l'inquiétait, mais il décida de prendre le risque. Au loin, à hauteur des prés-salés aux portes de Norddorf, il aperçut quelques silhouettes. Sans doute des gens qui ramassaient des moules dans l'estran.
Arrivé au deuxième chenal, il retira son pantalon. Personne à l'horizon, il était le seul promeneur de l'estran. C'était précisément pour cette raison que Nanning aimait aller y marcher. Là, il lui semblait être seul face au monde. Pourtant, le sol sous ses pieds grouillait de vie. De petites puces de sable en quête de nourriture sortaient de leur galerie et agitaient leurs longues antennes, de minuscules hydrobies saumâtres allaient et venaient, des moules dispersées en grappes éparses ou rassemblées par bancs entiers s'étalaient le long des chenaux. Le sable était constellé des petits tas laissés par les arénicoles. Au-dessus de lui, des nuées d'oiseaux sillonnaient le ciel de l'estran, leur pays de cocagne. Goélands bruns, sternes, huîtriers, goélands argentés, bécasseaux variables, courlis et tant d'autres. Nanning adorait cet endroit. Bien entendu, il connaissait les dangers de la marée. Les mises en garde de Tante Ena, de sa mère et de Papi Arjan n'avaient pas manqué.
Il brandit son pantalon à bout de bras et s'enfonça lentement dans le chenal. Le courant froid qui se pressait contre ses jambes par saccades et le fond glissant rendaient la traversée de l'estran laborieuse. Il fallait avancer doucement, à pas prudents. Au point le plus profond du chenal, l'eau lui arrivait au nombril. Dans un premier temps, Nanning eut le souffle coupé, puis son corps s'habitua à l'eau froide. Il crut sentir une anguille curieuse effleurer ses jambes, mais ne se risqua pas à regarder de plus près. La marée n'attendait personne, et Nanning espérait être de retour à temps sur Amrum.
Après avoir traversé le chenal, il prit le temps de sécher au vent ses jambes grelottantes avant de remettre son pantalon.
La surface de l'estran ne tarda pas à changer devant lui. Les amas de sable en forme de vagues, comme légèrement rehaussés d'encre, s'aplanissaient en une étendue de vase luisante. Nanning obliqua pour accéder à l'île un peu plus au nord. La vasière trompeuse lui aspirait goulûment les chevilles et les tirait en un rien de temps jusqu'aux genoux.
Sans personne alentour pour lui venir en aide, s'il se faisait happer, il ne lui resterait plus qu'à prier en assistant à l'inexorable montée des eaux.
Une fois qu'il eut contourné la vasière, il ne lui restait qu'à marcher droit vers la mer sur quelques kilomètres.
Cela faisait du bien de sentir de nouveau du sable sous ses pieds. De là, il n'était qu'à un saut de puce de l'île d'Oldsum. Ayant atteint la côte, les jambes courbaturées par le chemin parcouru, Nanning s'autorisa à s'allonger cinq minutes dans l'herbe grasse de Föhr. »

« Et si un universitaire ne pouvait pas trouver sa place sur cette île, alors il ne tenait pas à poursuivre ses études. Nanning savait seulement que les universitaires étaient des gens qui, forts de leurs recherches, écrivaient des livres. Il repensa à son père qui avait crié à sa mère depuis la Jeep qu'elle devait envoyer Nanning au lycée quoi qu'il arrive. Et si sa mère se trompait ? Et si son père était réellement un criminel ? Devait-il encore l'écouter ? Non, décidément, il ne tenait pas à devenir un universitaire. Il voulait aider Tessa aux champs pour subvenir aux besoins des siens. Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés avec son copain et effrayer des vanneaux. Tirer des arénicoles de l'estran et chercher du bois flotté dans la laisse de mer.
Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »

« Le garçon gravit les marches à toute vitesse et arriva le premier au sommet avec son oncle. Il fut aussitôt frappé par les puissants effluves iodés, comme si l'air de là-haut était plus chargé en sel que celui d'en bas, saturé d'autres odeurs. Il est vrai qu'il y avait une nette différence, reconnut Nanning, entre le fait de se tenir sur la plus haute dune de l'île, les orteils dans le sable, et sur une hampe artificielle, relativement étroite, qui dominait les environs de toute sa verticalité. Ce n'était pas le vertige qu'il ressentait, car il trouvait exaltant de voir le monde de si haut, comme si, à cette altitude, il avait accès aux vérités les plus profondes, celles qui restaient insaisissables au niveau de la mer. Il suffisait de voir la ligne où ciel et mer se confondaient, ou, de l'autre côté de la plateforme, la mer des Wadden et les points sombres que formaient les îles Halligen pour comprendre comment toutes choses ici-bas étaient liées. Alors seulement d'autres choses dans le monde semblaient trouver leur place dans la bonne perspective. »

Quatrième de couverture

Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère.

Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire.

Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme un hymne aux paradis perdus.

Né à Hambourg en 1939, Hark Bohm a passé son enfance sur l'île d'Amrum. Il est l'une des figures incontournables du nouveau cinéma allemand. Son œuvre cinématographique a été récompensée dans son ensemble par le Prix du cinéma allemand. Il s'est éteint en novembre 2025, après avoir publié ce premier roman lumineux, porté à l'écran par Fatih Akin.

Sortie au cinéma le 24 décembre 2025

« Dans ce roman magistral, les descriptions de la nature sont autant d'allégories de la cruauté de la guerre. »
Die Zeit

Éditions Paulsen,  collection La Grande Ourse, janvier 2025
278 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain