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jeudi 3 septembre 2026

La Folie Océan ★★★★☆ de Vincent Océan

Et si l'océan était en train de nous prévenir ?

L'océan est en danger. Et avec lui, c'est notre propre équilibre que nous mettons en péril.

C'est peut-être ce que je retiendrai avant tout de La Folie Océan de Vincent Message : cette sensation vertigineuse de découvrir à quel point ce que nous appelons « nature » n'est pas un décor autour de nous, mais ce qui rend notre existence possible.

Maya est biologiste, spécialiste du plancton. Elle partage sa vie entre Paris, Bruno, son collègue de laboratoire, et Quentin, plus jeune qu'elle, qui vit en Bretagne et travaille dans la réserve des Sept-Îles. Quentin est aussi le fils d'un pêcheur dont l’activité a périclité et un militant engagé contre les ravages de la pêche industrielle.

Lorsqu'il commence à recevoir des menaces, le récit change progressivement de tonalité. Le combat écologique devient une affaire beaucoup plus sombre. Car lorsque les intérêts économiques sont menacés et que certaines pratiques sont dénoncées publiquement, ceux qui profitent du système ne reculent pas toujours devant la violence.

J'ai beaucoup aimé cette dimension du roman : la confrontation entre ceux qui tentent de protéger le vivant et ceux qui le considèrent avant tout comme une ressource à exploiter. La tension romanesque permet d'incarner des enjeux qui pourraient autrement rester abstraits. L'écologie n’est plus seulement une affaire de chiffres ou de rapports scientifiques : elle engage des territoires, des métiers et des vies humaines.

Vincent Message documente énormément son récit. Peut-être parfois trop. Le roman peine par moments à se détacher du documentaire et certaines pages sont de véritables exposés scientifiques. Mais je les ai trouvées passionnantes. J'ai découvert le monde fascinant du plancton, les cyanobactéries, les diatomées, les dinoflagellés : autant d'organismes minuscules dont dépend pourtant une immense partie de la vie sur Terre.

Une idée m'a particulièrement frappée : le phytoplancton produit environ la moitié de l'oxygène généré chaque année sur notre planète. Il participe également à la régulation du climat et constitue la base de nombreuses chaînes alimentaires marines. Ces êtres que nous ne regardons jamais sont donc indispensables à notre survie.

Nous apprenons à nommer le vivant au moment même où nous le faisons disparaître.

Quel étrange animal que l’être humain.

Le roman interroge ainsi notre incapacité à agir face à ce que nous savons pourtant déjà. Les rapports scientifiques s'accumulent. Les alertes se multiplient. Les associations dénoncent. Les militants s'épuisent. Et malgré tout, les intérêts économiques continuent de peser lourd.

Les aires marines protégées deviennent parfois des protections de papier. Les quotas sont contournés, les prises sous-déclarées et certains bateaux éteignent leur signal lorsqu'ils entrent dans des zones où ils n'ont pas le droit de pêcher. Derrière ces pratiques, il y a toujours la même logique : produire davantage, capturer davantage, gagner davantage.

L'appât du gain contre le vivant.

Et puis il y a la Bretagne. Ses ports, ses côtes, ses pêcheurs, ses oiseaux, ses phoques, ses tempêtes, mais aussi ses légendes. La mer n'est jamais très loin. Elle accompagne les personnages, les apaise et parfois les menace. Elle est une mémoire autant qu’un territoire.

J'ai particulièrement aimé ce passage où Maya cale son souffle sur celui du ressac :
« L'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. »
C'est peut-être l'une des plus belles idées du livre. Nous respirons sans y penser. Nous dépendons de l'océan sans même en avoir conscience. Nous avons oublié que nous appartenons au vivant.

Une autre scène m'a profondément marquée : le rêve de Maya sur la naissance des océans. Elle imagine les pluies qui deviennent des lacs, puis des mers, dans un gigantesque déluge. Elle se réveille en larmes et comprend que son cauchemar n'était pas le rêve, mais le réveil.

Le cauchemar, c'est le réel.

Pourtant, le roman ne s'abandonne pas complètement au désespoir. Il rappelle aussi que la nature est prodigue et que l'océan, lorsqu'on lui en laisse la possibilité, possède une étonnante capacité de régénération. Après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, l'écosystème littoral a ainsi retrouvé un fonctionnement à peu près normal en une quinzaine d’années.

Encore faudrait-il que nous cessions de lui faire du mal.

La Folie Océan est finalement un roman sur la destruction : celle des écosystèmes et des ressources, mais aussi celle des métiers et des êtres humains lorsque l’argent et le pouvoir deviennent les seules boussoles. Vincent Message entremêle l'intime, le scientifique et le politique, même si la matière documentaire prend parfois le pas sur les personnages et sur la fluidité du récit.
Cela ne m'a pas empêchée d'aimer ce livre pour tout ce qu'il m'a appris, pour la tension qui le traverse et pour les questions qu'il laisse derrière lui. 

À lire si vous aimez les romans documentaires, les récits engagés, la Bretagne, les histoires qui mêlent nature et politique, et si les questions écologiques vous intéressent.

Et surtout si, comme moi, vous aimez les livres qui nous obligent à regarder autrement ce qui était là, depuis toujours, sous nos yeux.

Même le plancton.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.

« Dans la région, tout le monde connaissait les menaces auxquelles s'exposaient celles et ceux qui alertaient sur les pollutions de l'eau liées aux rejets des élevages, ou sur les autres méfaits de l'agro-industrie, mais côté pêche les militants étaient moins attaqués. En commentaire des posts d'Atlantis, des anonymes rappelaient toujours que ceux qui critiquaient les ravages de la pêche étaient susceptibles, une nuit pluvieuse, de glisser sur un quai et de se retrouver au fond d'un port, mais personne jusque-là n'avait jugé utile de découvrir leur identité ou de les prendre au sérieux. »

« Le livre parlait des signes qui annoncent la mort, et que dans la tradition on appelait des intersignes. La personne à qui se manifeste l'intersigne, écrivait Le Braz, est rarement celle que la mort menace. Personne en revanche ne meurt sans qu'un proche, un ami, quelqu'un de son entourage en ait été prévenu par un présage. Les intersignes, a encore lu Quentin, sont comme l'ombre projetée en avant de ce qui doit arriver - et éteignant son chevet d'une main un peu tremblante, il a pensé que se remémorer cette croyance ancrée ici pendant des siècles n'avait rien de rassurant, et qu'il allait devoir ouvrir l'œil, et certainement se battre, pour échapper à la légende. »

« Compulsant ce pavé le soir, parce que le lire ne relevait pas à strictement parler de son travail en cours, Maya s'était mise à penser que les sapiens étaient des animaux décidément très singuliers, capables de baptiser avec soin deux millions d'espèces autour d'eux tout en œuvrant avec la plus grande énergie à en faire disparaître moitié autant. Comme elle avait grandi scotchée devant des documentaires animaliers, cela lui faisait drôle de se dire que depuis sa naissance en 1978, tandis que les limites planétaires se trouvaient franchies une à une et que l'humanité s'accroissait de trois milliards d'individus, les populations de vertébrés sauvages s'étaient effondrées des deux tiers. Sa carrière de biologiste coïncidait avec une destruction affolante du vivant sous l'effet des actions humaines : lorsqu'on réussissait à prendre conscience de ce que cela impliquait, il y avait de quoi sentir monter un vertige qui méritait de temps à autre une sieste de dix minutes. »

« Dans son discours d'accueil, le président de la plateforme avait eu des mots saisissants: puisque la biodiversité était huit fois moins couverte par les médias que les problèmes climatiques, leur rôle était de faire comprendre que la richesse des écosystèmes n'était pas qu'une question d'experts, mais le tissu de relations qui rendait la terre habitable et qui fournissait aux humains leur eau, leur nourriture, leur énergie. L'humanité était en train de saper les conditions de son existence, et leur but devait être d'enrayer cette dégradation générale : « Un changement pareil se heurte forcément à la résistance de ceux qui profitent le plus du statu quo. Seulement, si nous voulons survivre, il est temps de venir à bout de cette opposition. » »

« Maya s'était résignée depuis longtemps: elle savait que pour défendre les organismes planctoniques, rappeler ce qu'ils nous apportaient était un passage obligé. Il était impossible, sans cela, de susciter l'empathie. Contrairement aux dauphins ou aux manchots, les copépodes, les diatomées, les dinoflagellés attendraient pour devenir les héros de dessins animés, tandis que la majorité des gens pensaient que les virus et les bactéries étaient tous pathogènes, parce qu'ils n'entendaient parler que de ceux qui l'étaient. Même si, à titre personnel, eux étaient convaincus que la vie avait sa valeur propre, et qu'on ne pouvait pas la faire entrer dans un calcul coûts-bénéfices centré sur l'intérêt humain, ils allaient donc devoir consacrer une large partie de leur chapitre aux services écosystémiques que rendait le microplancton. Il y avait de quoi faire, puisqu'il produisait la moitié de l'oxygène contenu dans l'atmosphère, régulait le climat en stockant le CO, au fond des océans et constituait la base de toutes les chaînes alimentaires. »

« Si on passait un point de bascule qui les empêchait de se reproduire et de séquestrer le carbone, les conséquences sur le milieu marin seraient absolument dramatiques. »

« Dans l'esprit de Ruben, la cohérence parfaite était une quête impossible. « Je suis trop faible : je me laisse tenter. » Il craignait que leurs contemporains deviennent des moralistes à la petite semaine, quantifiant leurs impacts carbone, médisant de ceux qui faisaient moins d'efforts tout en les enviant secrètement : « Ça risque d'être moche à voir. » Maya a balayé d'un revers de la main : est-ce que ce serait vraiment plus triste que le consumérisme délirant de ces dernières décennies ? »

« « Les interdictions et les taxes sont jugées punitives [...]. S'entendre faire la morale est très désagréable, et devoir faire la morale n'est franchement pas agréable non plus. Tu tiens un discours alarmiste ? Les gens se bouchent les oreilles. Tu leur parles des merveilles du monde ? Ils sont comme toi et moi, ils prennent l'avion pour aller voir. Alors, il reste quoi, comme levier ? » Ce qui était certain, c'est que tant qu'il n'y aurait pas de pression plus forte de la société civile, les décideurs n'accéléreraient pas le tempo. Ils ne proposeraient jamais de réformes qu'ils savaient peu soutenues au sein de leur population. « Il va falloir qu'on réfléchisse à ça, aux relais de nos constats dans l'opinion, si on veut que notre boulot soit utile... » »

« Le but n'était pas seulement de ne pas se faire fliquer : il avait besoin que l'argent reste concret, et de le sentir s'écouler. La seule période où il avait eu une carte, il avait dépensé à tort et à travers. Quant au refus du smartphone, elle se demandait si ce n'était pas lui, en fait, qui avait adopté le positionnement le plus juste lorsqu'il était à la maison, il passait beaucoup de temps à lire la presse et à poster pour le compte d'Atlantis.
Dès qu'il était dehors, les réseaux redevenaient abstraits, il se concentrait sur son environnement et pouvait laisser le vent du large lui nettoyer la tête. »

« Il y avait un poème à écrire, il en était certain, sur ce qu'étaient les mains des pères. Les mains qui manient les machines, qui manient les outils. Elles travaillaient, ces mains, et fabriquaient, et réparaient. On les regardait d'autant plus que les pères se taisaient. D'une certaine façon, elles parlaient pour eux. Elles étaient abîmées. Marquées de brûlures et de cicatrices. Parfois elles caressaient, parfois elles agressaient. Le sang y circulait, plus chaud que dans celles des mères. Elles étaient vastes et enveloppantes, on aimait y glisser la sienne en sortant de l'eau gelée, ou les journées d'hiver. Mais quand ces mains tremblaient, lorsqu'elles n'étaient plus fiables, quand ce tremblement n'était plus retenu, dissimulé, mais qu'il attirait l'œil, alors tout foutait le camp. »

« Sur la plus grande de leurs banderoles, les sympathisants d'Atlantis avaient publié un avis de décès de la pêche artisanale: elle aurait survécu plusieurs dizaines de milliers d'années avant d'être coulée par le fond, avec la bénédiction des pouvoirs publics. L'accusation appuyait là où cela faisait mal chez les hommes de Néréos, et il était hors de question, côté manifestants, de se faire arracher la banderole: c'était dans cette zone que certains en étaient venus aux mains. »

« « Ce qu'ils font avec Néréos, a embrayé Jérémie, c'est du Vermeyden pur : comme leurs quotas leur paraissent étriqués par rapport à leur force de frappe, ils investissent dans d'autres pays, en rachetant des armements qu'ils bouffent de l'intérieur. » Le logo de Néréos et le nom de Lorient avaient beau être peints sur la coque de L'Endurance, le bateau débarquerait l'essentiel de ses prises dans les ports néerlandais, ne serait-ce que parce que leurs infrastructures étaient plus adaptées pour traiter les volumes que le chalutier capturerait. « Ce que nous ont expliqué les gens de Bloom, a insisté Dieter, c'est surtout que la fraude fait partie de leur modèle, à une échelle dont, je dois dire, je n'avais pas idée. » Leurs bateaux éteignaient leur signal AIS dès qu'ils détectaient des poissons qui les intéressaient dans une zone pour laquelle ils n'avaient pas de licence; ils utilisaient des maillages trop étroits, qui prenaient des poissons trop jeunes; ils sous-déclaraient leurs prises pour ne pas être restreints par les quotas, et lors du conditionnement, il leur arrivait de gonfler les poissons en injectant de l'eau dans leur chair, car c'était toujours un plaisir de vendre de l'eau congelée au prix auquel se vend le poisson. »

« De la bouche de ses collègues impliqués dans des négociations climatiques, elle avait entendu des histoires de personnes mises sous pression par les lobbys, mais pas de gens inquiétés explicitement, alors que partout dans le monde, des activistes se faisaient tuer pour avoir tenté de s'opposer à des chantiers industriels, à des projets de mines ou à la déforestation. Les camarades d'Atlantis avaient de la chance que dans la région les choses n'aillent pas aussi loin. C'était d'ailleurs ce que Quentin avait conclu, en l'assurant que si elles se reproduisaient, les menaces seraient destinées à lui pourrir la vie, mais pas à la lui enlever. »

« Même si sa curiosité naturaliste était devenue plus vive tout au long de son adolescence, elle n'avait jamais consacré une minute à penser aux cyanobactéries, alors qu'elles étaient plus nombreuses que les étoiles dans l'univers et qu'elles avaient passé plus d'un milliard d'années, dans l'océan primitif, à enrichir l'atmosphère en oxygène et à créer les conditions d'une vie plus complexe. S'imaginer chaque journée de ce milliard d'années, cela défiait l'entendement. Comprendre comment les bactéries et les archées avaient fini par engendrer les premiers eucaryotes aux chloroplastes capables de synthétiser la lumière était un vrai défi. Et dans le même mouvement, elle s'était rendu compte qu'elle n'avait jamais pensé à elle-même en termes biologiques. Elle ne s'était jamais dit, je suis une eucaryote, car mes cellules ont des noyaux. Ou bien, mon corps abrite plus de bactéries qu'il ne compte de cellules, ce n'est pas un monde clos, c'est un refuge qui héberge une communauté de vivants. »

« Les enseignements de biologie qui ne commencent pas dans la nature, [...], sont le début d'un malentendu. »

« Maya avait toujours aimé ce personnage qui donnait le tournis à Alice en ne cessant de disparaître, effaçant sa queue puis son corps tout en laissant persister le croissant de lune de son sourire. Ce talent pour la disparition lui était bien utile: quand la Reine de cœur, furieuse de son insolence, ordonnait qu'on lui tranche la tête, il échappait à la sentence en se volatilisant. La tactique adoptée par Emiliania s'apparentait à cela : lorsque les virus étaient peu nombreux à roder, l'algue flottait dans la majesté de son armure d'écailles; mais dès qu'ils attaquaient en masse, elle se faisait imperceptible, pour mieux tromper la mort.
Paru à l'automne 2008, l'article avait fait beaucoup de bruit. Les journalistes s'étaient montrés séduits par l'idée qu'une guerre qui se livrait depuis des millions d'années dans l'océan avait contribué à l'invention de la sexualité. Et au printemps suivant, Maya, projetée sous les feux de la rampe par les jeux de cache-cache de son algue invisible, avait enfin arrêté de courir et de faire du surplace en décrochant le Graal que représentait un poste au Centre national de la recherche scientifique. »

« Cinq jours après la parution de leur première vidéo, aucun média n'en parlait plus. Un chalutier géant qui tue trop de poissons, puis un patron qui ment plutôt que de reconnaître ses torts : ce n'était pas le scandale du siècle, il était naturel que d'autres actualités reprennent le dessus. Si une enquête sur l'incident finissait par être lancée, elle piétinerait dans les couloirs de la bureaucratie, et lorsque les résultats en seraient rendus publics, il y avait fort à parier que personne à part les militants zélés n'y accorderait d'importance. »

« De la maison de la rue de l'Amiral-Courbet, le rivage était beaucoup plus proche encore qu'à Locquémeau. Le soir, en se couchant, Maya laissait la fenêtre entrouverte et elle calait son souffle sur celui du ressac. C'est peut-être pour cela que la mer nous apaise, se disait-elle : l'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. Et c'était sûrement pour ce genre de raisons qu'elle aimait tant plonger: les animaux marins n'oubliaient pas dans quel milieu ils habitaient, alors que les humains pouvaient passer des heures sans se sentir redevables ni à la terre qui les soutenait, ni à son atmosphère pour l'oxygène qu'elle leur offrait. Nous respirons sans y faire attention, se répétait Maya. Le plus souvent, nous respirons très pauvrement, comme si nous ne savions pas faire. »

« Comme beaucoup de curieux ce jour-là, Bruno, lui, s'était rendu à Portsall. L'équipage avait été hélitreuillé, les marins étaient sains et saufs. Perdu au milieu de la foule, il avait vu ce monstre qui se dressait à quelques encablures, la gueule béante, aussi haut qu'un immeuble, et puis la chape noire et luisante qui se déposait sur le rivage, en vaguelettes visqueuses. « La mer ne parlait plus... Elle ne faisait presque plus de bruit. J'ai tout de suite pensé que la Bretagne était foutue. Je craque pas souvent, comme tu sais, mais là... je t'assure que j'ai pleuré. » »

« « C'est là que je suis devenu écologiste... en me dégueulassant au contact de ce fioul. » Le soir, ils pesaient les paquets remplis de cadavres d'animaux sur les balances, et ils ont fini par arriver à un total de deux cent vingt-six mille tonnes de biomasse morte. « Et ça, c'est ce qu'on a retrouvé, donc ce qui s'est échoué, a souligné Bruno. Ça veut dire qu'il y avait bien plus. » Maya a avalé une longue gorgée de vin. Le frisson du désastre lui remontait dans le dos. »

« Dans sa vocation, bien sûr, mais aussi dans ses recherches actuelles: avoir constaté grâce au cas de l'Amoco que l'écosystème littoral, même massacré, était redevenu à peu près fonctionnel en une quinzaine d'années, c'était une chose à laquelle il pensait souvent, comme à un motif d'espoir. « Ah ça, j'y crois beaucoup, a ajouté Guillaume en levant son verre de calva. La nature est prodigue! Partout où on crée les conditions pour que l'océan se rétablisse, il peut se remettre assez vite de toute la violence qu'on lui inflige. Mais encore faudrait-il qu'on arrête de déconner... » »

« Cette nuit-là Maya a rêvé de la naissance des océans. Tantôt elle se trouvait dans un amphithéâtre où des chercheurs controversaient sur le sujet, tantôt elle flottait dans le cosmos tandis que des millions d'années défilaient sous ses yeux.
D'abord on avait cru que la terre était née sèche, comme l'est restée la lune, et que c'étaient les météorites, dont la pierre contenait de la vapeur, et les comètes composées de glace qui, en la percutant, avaient apporté l'eau. Puis on avait pensé que l'eau était prisonnière des planétésimaux qui s'étaient agrégés pour constituer la terre et qu'elle s'était dissoute dans le magma de leurs roches en fusion, avant que les volcans la recrachent. Protégée par la bulle qui enveloppait son corps fragile et immortel, Maya voyait cette eau qui s'évaporait lentement, mais que l'atmosphère retenait. Puis elle sentait sur toute sa peau le climat se refroidir, et c'est à ce moment-là que la pluie commençait, changeant les mares en lacs, les lacs en mers, s'abattant de partout, en un gigantesque déluge.
Une voix en elle se demandait si elle serait encore vivante lorsque la science tiendrait une réponse ferme sur ces sujets. Une autre voix lui soufflait que ces hypothèses ne valaient rien, et que c'était à elle d'inventer une nouvelle théorie. Et subitement, l'intuition la frappait. Elle se disait les océans sont nés des larmes. Ils recueillent l'humidité et le sel de nos corps. Ils sourdent des vieilles douleurs qui nous ravagent. Elle était sur le point de livrer cette évidence non seulement à ses collègues, mais à la foule composite de tous ceux qui vivaient sur terre, humains, animaux, végétaux, quand un rai de soleil a fini par la réveiller.
Son corps recroquevillé, les meubles de la chambre, les larmes baignant ses joues, et sur le vasistas les dernières gouttes de l'averse: elle a mis du temps à comprendre où elle avait dormi. C'était le premier étage de la maison de Toull Bihan, à Trégastel, chez Joséphine qui avait proposé de l'héberger pour qu'elle ne reste pas seule. Elle s'est dit qu'elle avait pleuré à cause de son cauchemar. Puis elle s'est rendu compte que non, c'était un très beau rêve, elle avait vu grandir l'océan, assisté aux prémices de la vie telle qu'il l'abritait, le cauchemar c'était de se réveiller, de sentir la vague du réel qui revenait la chercher pour l'emmener loin du rivage, là où les êtres humains sont si mal adaptés que souvent ils se noient. »

« La réunion a duré encore une demi-heure. Maya ne voulait pas partir avant la fin. Petite fille, a-t-elle songé, l'océan lui semblait un espace infini, où chacun pouvait naviguer à ses risques et périls mais selon son désir, et de ce point de vue elle comprenait la liberté que revendiquait Frankiz. Pourtant ce qu'elle avait découvert en travaillant sur le sujet, c'était à quel point les mers, près des côtes surtout, étaient des territoires cartographiés, où les libertés que s'autorisaient à prendre les uns pouvaient compromettre sans même qu'ils s'en rendent compte la survie des autres, où les intérêts des humains et des autres animaux entraient dans des contradictions sanglantes, et que les humains eux-mêmes se disputaient aussi âprement que dans les familles paysannes un lopin de terre fertile, de sorte que pour protéger le milieu, il fallait prendre en compte l'ensemble des intérêts particuliers et tous les attachements, comme le faisait Étienne, mais aussi savoir quelle vision on voulait transcrire dans le réel, pour combattre pied à pied, et avancer. »

« Bruno se montrait assez perplexe aussi sur l'extension de la réserve. Oh, il ne disait pas que c'était une mauvaise chose, ce serait très joli quand les ministres viendraient l'inaugurer, mais il avait le sentiment, à l'instar des membres de Frankiz, que la zone était déjà préservée des nuisances les plus dommageables et en particulier de l'impact de la surpêche. Pour jouer les bonnes élèves, se profiler comme une nation exemplaire, la France était en train de créer plein d'aires marines protégées. Le problème, c'est que lorsqu'on ne se contentait pas d'écouter les discours, mais qu'on se penchait sur les dossiers, on se rendait compte que la plupart de ces aires n'étaient protégées que sur le papier, puisque le statut n'impliquait pas de restrictions sérieuses et qu'on ne mettait pas les moyens pour s'assurer que les interdits étaient bien respectés. Maya ne voyait pas trop, de fait, comment l'équipe d'Étienne, même avec des effectifs plus fournis, serait en mesure de contrôler toute l'année ce qui se passait en mer dans un périmètre soixante-dix fois plus étendu que celui qu'elle gérait déjà.
« Je suis retombé là-dessus pas plus tard que la semaine dernière, a embrayé Bruno: dans la zone Atlantique, Manche, mer du Nord, ils revendiquent quarante pour cent d'aires marines, mais la protection intégrale et haute, sans pression de pêche, elle couvre moins de un pour cent... L'État se fout de notre gueule. Tu sais ce qu'ils sont en train de faire, quand on y réfléchit ? Ils créent des réserves si vastes qu'on ne pourra rien y interdire, parce que couper les flottes de pêche de coins qu'elles exploitent autant susciterait aussitôt une levée de boucliers. » Maya a acquiescé: il y avait malheureusement de bonnes raisons de craindre de la part des politiques ce genre d'hypocrisies. »

« On va pouvoir survivre en mangeant moins de poisson et sans pêcheries industrielles, hein, on le faisait encore il y a deux générations... En revanche on ne survivra pas si l'océan nous lâche et qu'on ne peut plus compter dessus pour réguler le climat. À un moment, il va falloir choisir. Et au vu des services que l'océan nous rend, je ne trouve pas que le dilemme soit si insurmontable, à condition de raisonner plus loin que le bout de son nez ou que le terme d'un mandat... »

« Quentin s'efforce de ne pas rester rivé sur lui, de promener aussi son regard sur les autres passagers et le paysage derrière les vitres. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher de se demander ce que Thomas lit, se frottant les tempes comme il le faisait plus jeune. Il aimerait savoir si c'est la presse, un document de travail, des mails ou un roman, il rêverait que ce soit un recueil de poèmes mais ne se fait pas d'illusions, la poésie, les gens sérieux la tuent pour devenir adultes, ils n'ont, sauf exception, plus l'opiniâtreté ou la tendresse d'en lire dès lors qu'ils se trouvent accaparés par la conduite de leurs affaires. »

« En fait, se dit Quentin nuit après nuit, alors que les heures passent sans que le sommeil le libère de l'enfer de ses pensées, tout le système est conçu pour que les Jarnoux et leurs semblables étranglent les subalternes sans que cette mort à petit feu porte le nom de meurtre, tout est organisé pour que les faillites et les rachats et les plans de sortie de flotte soient aussi impeccablement légaux que l'asphyxie à bord de millions de poissons, tandis que les actions que des gens comme lui peuvent monter pour entraver leur politique sont condamnées à rester dérisoires, d'ordre strictement symbolique ou pour qu'elles ne le soient pas, requièrent de se mettre en tort et en danger. Ils ont des gens payés pour convaincre ceux qui font les lois et soigner leur réputation lorsque leurs adversaires l'écornent. Ils écrasent ceux qu'ils ont besoin d'écraser tout en conservant les mains propres, c'est ce qu'a toujours permis l'argent, être violent sans se couvrir ni de sang ni de honte, être trop haut pour se faire éclabousser, et de ce point de vue il est même étonnant qu'un ambitieux comme Ludovic se soit complu à un assassinat. En mer, ce jour-là, la tentation du crime parfait l'a peut-être saisi au cœur, au mépris de toute prudence. En dépit de l'orgueil rageur qu'il a mis dans son ascension, il a pu conserver le réflexe d'agir par lui-même, même quand il est question de faire un sale boulot - ou alors c'est Thomas qui ne l'a placé là que pour avoir à sa disposition un homme de confiance, qui lui doive presque tout et se charge des basses œuvres. »

« Il n'ignore pas que c'est un fantasme. Lui, ils ne lui ont pas dit un mot. Ludovic à la barre l'a salué de la main, puis a fait en sorte qu'il se noie. La longue confrontation où on donne à l'ennemi une chance de se justifier, donc de jouer la montre, de reprendre l'ascendant et même de prendre la fuite, c'est bon pour le cinéma. S'il se décide, il faudra qu'il agisse, sûrement pas qu'il leur laisse le temps de s'expliquer. Il lui faut juste conjurer la solide affection qu'ils lui inspirent encore. Balayer l'objection selon laquelle faire comme l'ennemi c'est se mettre à lui ressembler. Une justice idéale vaudrait mieux que la vengeance, mais ce n'est pas le cas de cette justice qui fout en taule en une semaine les casseurs de fin de manif et prend toujours quinze ans pour instruire les crimes des cols blancs, au point qu'il ne saurait pas citer un seul homme d'affaires ou un seul politique qui ait eu à purger une peine de prison ferme. »

Quatrième de couverture

Biologiste spécialiste du plancton, Maya partage la Bruno, qui travaille dans le même laboratoire qu'elle à Paris. Elle entretient aussi une liaison assumée avec Quentin, un homme plus jeune qui a grandi sur le littoral nord de la Bretagne. Devenu plongeur pour la réserve des Sept-Îles, il y suit les phoques gris et la plus importante colonie d'oiseaux de France, peuplée de fous de Bassan. Fils d'un pêcheur dont l'activité a périclité, Quentin milite contre les chalutiers industriels qui accaparent les ressources marines. L'été 2019, Maya se demande s'il ne serait pas temps de choisir entre les deux hommes qu'elle aime, surtout si elle veut un enfant. Lorsqu'elle rejoint Quentin sur la Côte de Granit rose, elle est frappée de le trouver si fébrile. Il faut dire qu'il a commencé à recevoir des menaces de mort.
Dans ce livre animé d'une fascination profonde pour l'ocean et la beauté de la vie qu'il abrite. Vincent Message explore avec un sens aigu du romanesque les conflits que fait naître la crise écologique.

VINCENT MESSAGE est auteur des romans Les Veilleurs (2009 prix Virgin-Lire), Défaite des maitres et possesseurs (2016. prix Orange du livre), Cora dans la spirale (2019) et Les Années sans soleil (2022), tous parus au Seuil et disponibles chez Points.

Éditions du Seuil,  août 2025
361 pages

mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages