mercredi 28 octobre 2026

Fox ★★★★★ de Joyce Carol Oates

Fox.
M. Fox.
Charmant. 
Cultivé. 
Charismatique. 
Et pourtant, ce qu'on n'aimerait jamais croiser ce genre de personne.
Un serpent sous le costume impeccable d'un professeur d'anglais. Un homme qui sait séduire, fasciner, inspirer confiance. Et qui, derrière cette bien belle façade, dissimule une monstruosité glaçante.

Joyce Carol Oates nous entraîne dans un thriller psychologique d'une redoutable maîtrise. Mais bien plus que l'intrigue, c'est la plongée dans les méandres de l'âme humaine qui happe. 

Comment le prédateur s'y prend-il pour séduire ses proies ? Comment la confiance se transforme-t-elle en emprise ? Comment l'aveuglement, le déni, le besoin d'être aimé peuvent-ils ouvrir la voie à l'inacceptable ?

J.C. Oates dissèque les mécanismes de la manipulation avec une précision implacable. Elle nous fait entrer dans les pensées de Fox, mais aussi dans celles de ses victimes et de ceux qui l'entourent. Peu à peu, les masques tombent. Et ce que l'on découvre est terrible. 

Et que dire de l'écriture ! Ample, fluide, qui prend le temps de déployer la psychologie des personnages, d'en explorer les failles et les contradictions. Les pensées s'enchevêtrent, les perceptions se brouillent, les certitudes vacillent. On comprend, on pressent, on redoute.

Et que dire aussi de ces scènes qui s'impriment durablement dans la mémoire. Ce bureau. Ce buste d'Edgar Allan Poe et son corbeau. Ces détails qui, sous la plume d'Oates, prennent une dimension presque obsédante.

La littérature traverse le roman, de Blake à Browning, de Yeats à Byron. Mais les mots, aussi beaux soient-ils, ne sont pas toujours le reflet de l'âme de celui qui les prononce. Chez Fox, la culture devient aussi un instrument de séduction, un moyen de façonner les esprits et de mieux dissimuler ses intentions.

Un roman sombre, dérangeant, qui interroge la prédation, la responsabilité et les silences qui permettent au mal de prospérer.

Une lecture aussi captivante qu'inconfortable, dont certaines images me hanteront longtemps.

Du grand Joyce Carol Oates.

« Agnelet, agnelet, 
Me voici, 
Viens lécher 
Mon cou blanc, 
Laisse-moi tirer 
Ta toison plus douce, 
Laisse-moi baiser 
Ta tête plus douce. »
William Blake, « Printemps¹ »
1. In Chants d'Innocence et d'Expérience, traduction de Marie-Louise et Philippe Soupault, Paris, Les Belles Lettres, 2021.

« Ou mon licencieux roman français Papier gris et caractères grossiers ! Jetez-y un œil, et vous voici Tout entier à Bélial soumis...»
Robert Browning, « Soliloquy of the Spanish Cloister²»
2. In Dramatic Lyrics.

« Tout est possible qui n'est pas impossible. »
H. Zwender

« Involontairement ses yeux se lèvent, maintenant elle les voit: des vautours urubus tournoyant dans les airs non loin de là. Cinq ou six au moins. Un vautour a une envergure d'un mètre quatre-vingts mais des ailes noires qui semblent miteuses, rouillées, une vilaine petite tête chauve, des pattes pendantes sèches et squameuses.
Elle les avait vus. N'a cessé de les voir. Ne pouvait pas ne pas les avoir vus.
Désagréablement proche, un vautour sur un arbre devant lequel il lui faut passer, immobile, les ailes repliées, l'observant avec calme, elle, P. Cady, et la petite chienne sur ses talons, trottant vers leur point de départ. »

« Les élèves choisis que M. Fox invite dans son bureau n'oublieront jamais le buste en bronze d'Edgar Allan Poe avec le corbeau sur son épaule.
Elle n'est pas vraiment l'une des préférées de M. Fox - si ?
N'ose pas le penser, n'ose pas l'espérer.
Après tant de semaines, de mois où elle l'a abjectement désiré, s'est détestée de le désirer, elle n'ose pas penser Oui. Je le suis. »

« La générosité des femmes ! Farrell ne cesse de s'en étonner. Il est bienheureux. Un homme peut être un ignoble salaud, il y aura toujours une femme pour lui pardonner. »

« P. Cady a découvert dans le dossier de Fox sa lettre de motivation, qu'elle n'avait pas lue avec attention jusque-là. Elle note que Fox a indiqué au nombre de ses intérêts l'art américain du XIX siècle, particulièrement le luminisme; P. Cady a elle aussi beaucoup d'admiration pour les peintres luministes, et particulièrement pour les peintres romantiques de l'Hudson River School, dont elle avait parlé dans son mémoire de maîtrise sur l'« héroïque » dans la culture littéraire américaine.
Les peintres luministes occupent une place à part dans son ccœur parce que son grand-père possédait plusieurs grands paysages d'Albert Bierstadt et de Thomas Cole ainsi qu'un petit lever de soleil miroitant de James Whistler. Elle ne peut s'empêcher de révéler avec fierté à Francis Fox qu'elle a grandi dans la compagnie de ces tableaux qui ornaient la maison de son grand-père à Highland Park, New Jersey, et qui ont été pour la plupart légués au musée d'art du Williams College.
Stupéfaction sur le visage de Fox. Une lueur d'espoir dans les yeux bleu pâle.
Il est certain de les avoir vus, dit-il avec excitation. Il avait visité ce musée dans le cadre de recherches pour un article qu'il écrivait sur le mouvement luministe...
Il n'a jamais vu de reproduction de ce tableau exquis de Whistler, dit-il. Il n'a même jamais rencontré quelqu'un qui en connaisse l'existence. »

« Droits de l'animal ? On ne sait comment, la conversation a dévié, Imogene Hood (car c'est le nom de la bibliothécaire nouvellement embauchée) parle avec passion, Francis Fox incline la tête pour écouter, nécessité urgente d'une législation nationale sur les droits de l'animal, campagnes contre la consommation de viande, végétarisme, véganisme, chaque année davantage de jeunes gens idéalistes renoncent à la viande, beaucoup renoncent aux produits laitiers, salut de la planète, manger de la viande est rétrograde, le pâturage du bétail sur d'immenses étendues de terre est une pratique vaine et condamnée, cruauté des élevages industriels, agrobu-siness, changement climatique, il n'est pas trop tard. Francis Fox est touché que sa collègue bibliothécaire prenne le sujet aussi à cœur, naturellement Francis Fox partage ce sentiment et snobe un plat de ce hors-d'œuvre gras et salé particulièrement délicieux, les saucisses cocktail en chemise, car en effet une viande aussi grossière est répugnante, dégoûtante. Lui n'a pas mangé de steak depuis des années, doute que son estomac digère encore le bœuf.
Pas une once de vérité là-dedans. Bien d'autres choses ne contenant pas une once de vérité seront dites par Francis Fox, il est curieux de découvrir ce qu'elles seront en compagnie de cette jeune femme.
Car il se sait chanceux, exilé à Wieland, New Jersey, comme dans l'un des cercles les plus reculés de l'enfer, d'avoir trouvé aussi vite une femme sans attaches, à peu près son âge, raisonnablement séduisante, manifestement intelligente et néanmoins chaleureusement amicale, passionnée mais pas de façon embarrassante, portant des chaussures plates style balle-rines comme en avaient les écolières (mais plus maintenant) si bien qu'elle fait quatre à cinq centimètres de moins que Francis Fox.
Jamais Francis Fox ne se tiendra au côté d'une femme plus grande que lui ou même de sa taille s'il peut l'éviter ! Une attitude instinctive dont il n'a que partiellement conscience.
Particulièrement charmeur, dans ce genre de situation. Ce sourire aux dents écartées, viril, mais pas trop viril.
Conditionner l'autre à vous aimer - voilà le défi de toute rencontre humaine.
Conditionner l'autre à vous aimer de façon à bloquer son inclination à l'antipathie - à la méfiance à notre égard: voilà le défi.
Imogene Hood : comme toutes les filles grandies trop vite à l'école, elle semble s'excuser de sa taille par un maintien gauche, a tendance à se voûter pour se faire bien voir des autres. Des rides de sérieux plissent son front. Son sourire est agressivement amical. Ses cheveux prématurément argentés volettent autour de son visage étroit. Alors même qu'elle rit comme une écolière d'une saillie de Francis Fox, ses yeux gris-vert l'observent avec défiance J'ai été profondément blessée par le passé, je ne suis pas sûre de vouloir l'être de nouveau.
Lui ne la blessera pas, pense galamment Francis Fox. Pas davantage qu'il n'écraserait un papillon en détresse sous son talon. »

« Francis Fox est un maître de la plaisanterie, de la conversation light. On n'a jamais intérêt à admettre les reproches d'une femme blessée. »

« Imogene Hood est émue par la conviction de Francis Fox sur le sujet de Lolita. Il n'est pas frivole, maintenant, il n'est pas souriant. Elle admire cette conviction. Elle se rangera à l'avis de Francis, il a gagné son respect; elle tombera plus profondément amoureuse de lui pour avoir vu cet aspect de sa personnalité - un homme qui n'est pas seulement charmant, pas seulement insouciant, mais qui a un solide socle moral.
Socle moral. Une sorte de virilité intrépide à l'ancienne, rarement rencontrée de nos jours. »

« Il parcourt la liste des élèves. Laquelle est-elle?

Troublé par l'apparition de cette fille. Elle est passée si près de lui avant d'aller s'asseoir à un pupitre près de la fenêtre qu'il imagine presque un léger parfum de shampoing... Lui qui a pris la résolution d'être convenable, d'être prudent, d'être chaste.

Des vers de Browning lui traversent l'esprit comme des décharges électriques.

...mon licencieux roman français 
Papier gris et caractères grossiers ! 
Jetez-y un œil, et vous voici 
Tout entier à Bélial soumis...

À la vue de cette fille, si soudaine, si inattendue, il sent Bélial le prendre à la gorge. Et au bas-ventre.
Bélial : avec Lucifer et Belzébuth, l'un des grands démons éternels. Célébré dans des textes hébreux anciens, dans Le Paradis perdu de Milton et dans ces vers du « Soliloque du cloître espagnol » de Robert Browning - l'un des poèmes préférés de Francis Fox, dont il connaît certains passages par ccœur.

Jetez-y un œil, et vous voici soumis, pieds, mains et bite gonflée dans la poigne moite de Bélial.
Tristement vrai, le désir entre par les yeux. Du moins le désir masculin. Bondissant comme une flamme.
Son pantalon chino Banana Republic récemment acheté le gêne. Il sent une bouffée de chaleur lui monter au visage. Mais « M. Fox » est un vieux pro, il tiendra bon.
M. Fox, amical et souriant! Les élèves de cinquième qui entrent l'un après l'autre dans la salle 207 de Haven Hall sont agréablement surpris de voir que leur professeur d'anglais est un homme. Plutôt jeune et sympathique, pas du tout le type père sévère. Son sourire révèle des dents écartées mais pas trop écartées. Ses vêtements sont bon chic bon genre mais pas trop. Ses cheveux brun roux sont un peu longs derrière et sur les côtés mais pas trop. À la fin du premier cours les garçons auront détecté quelque chose de complice, de (légèrement) rebelle dans son attitude, tandis que les filles auront détecté quelque chose de si excitant, de si brutalement tendre qu'elles n'ont pas (encore) le vocabulaire pour l'exprimer.
Il se rappelle que, la première fois où il s'était retrouvé face à une classe de collège, près de dix ans plus tôt à la Newell Johnson, il avait éprouvé un transport d'exaltation, une excitation viscérale d'une intensité presque sexuelle en réalisant que le simple fait d'être un homme assurait son autorité. La masculinité, un sceptre aux yeux de prépubères habitués à des professeurs femmes, tout sourires et désir de plaire. Lui souriait avec la magnanimité d'un soleil rayonnant sur tous ceux qui avaient la chance de le contempler, mais il ne paraissait jamais désireux de plaire, ce n'était pas la manière de M. Fox. Il encourageait au contraire les élèves à rivaliser entre eux pour lui plaire. »

« D'autres élèves ne méritent qu'une simple coche. Les filles spéciales de M. Fox, les chatons-à-venir, de petites étoiles.

"Genevieve" est français, élégant très inhabituel. » II prend un ton bienveillant pour qu'elle comprenne qu'il ne se moque pas, mais parle sérieusement.

On m'appelle plutôt "Gen"...

- Moi, je préfere "Genevieve". >>>

La fille rougit. Lève de grands yeux, de beaux yeux bruns vers son visage et, dans le même instant, les vœux de chasteté de Francis Fox se dissolvent, aussi inconsistants qu'une barbe à papa sous la pluie.

Une soudaine bouffée d'hélium dans les poumons, le cœur. Injecté dans le cœur.

***

D'un coup mon corps s'embrasa, 
Et pendant vingt minutes, à peu près, 
Il me parut, si grand fût mon bonheur, 
Que j'étais béni et pouvais bénir*.

Cette strophe rhapsodique du poème de William Butler Yeats, « Vacillation », M. Fox la récite à la classe.
Traditionnellement, c'est le poème du « premier jour » avec lequel il éblouit les élèves de cinquième.

(Secrètement, c'est l'ode à soi-même de Francis Fox: la perception qu'il a de lui-même dans une salle de classe où, dans les yeux de ses élèves de douze ans, non observé par des adultes sceptiques, il est pénétré de la certitude qu'il est en effet béni et peut bénir.)

Premiers jours, premières impressions. Francis Fox croit aux premières impressions fortes.

Il est inspirant, même pour Francis, de s'entendre évoquer en termes exaltés les « défis » qui les attendent pendant ce premier trimestre d'automne.

Il leur dit - leur assure - qu'ils apprendront à écrire dans son cours. Ils apprendront à penser avec force et clarté. Ils appren-dront à observer. Ils apprendront à douter et à interroger. Ils apprendront à enrichir leur vocabulaire en même temps que l'art de faire des phrases avec le moins de mots possible, et les plus efficaces. »
*W. B. Yeats, « Vacillation », in Quarante-cinq poèmes, suivis de La Résurrection, traduction d'Yves Bonnefoy, Paris, Poésie/Gallimard, 1993. 

« Car un chaton dans une classe de M. Fox justifie amplement les efforts qu'il déploie sans compter, avec extravagance, pour toute la classe, leur Houdini.
Le fait est que la fille est là, elle sera là demain, et le jour suivant, semaine après semaine jusqu'à la fin du trimestre, mi-décembre. Assise à l'endroit idéal pour contempler son professeur comme tout chaton en adoration.
Car au fond de lui-même Francis Fox n'est pas un adulte, mais un prépubère comme ces élèves de douze ans. Sa vie entière miroite devant lui, un chemin vierge, inexploré; pas un chemin battu, souillé et dégradé sur lequel il vacille, vieillissant, perdant inexorablement sa beauté et se remplissant de dégoût pour lui-même comme une fosse septique se remplit d'excrément...
Une blague ! Il les a délibérément intimidés, effrayés.
À présent le moment est venu de les faire rire. Autorisez-les à rire. Faites en sorte que leurs yeux restent rivés sur vous.
Déplacez-vous dans la salle, mais n'ayez pas l'air nerveux. Ne marchez pas de long en large. Pimentez vos remarques de jurons inoffensifs zut, bon sang, bon Dieu qui les font pouffer. Encouragez-les à penser que vous êtes l'un des leurs. Presque.
Leur premier devoir, à rendre le lendemain, est une « analyse critique soigneusement réfléchie et originale » d'un poème de Robert Frost. Langhorne est célèbre pour son haut niveau d'exigence, pour la charge de travail demandée. Alors que les établissements publics ont baissé le niveau et se satisfont de « contenus contemporains » infantiles, les écoles privées les plus sélectives en restent aux classiques, à des auteurs de qualité tels que Frost.
« Souvenez-vous que vous n'êtes plus à l'école primaire. Le passage de la sixième à la cinquième est parfois un peu mouvementé. » »

« Cette voix voilée rieuse qu'il lui avait fallu se pencher pour entendre - On m'appelle plutôt « Gen »...
Mais pas M. Fox. Lui préfere « Genevieve ».
(Il préfère « Genevieve » pour sa proximité poétique avec « Guenièvre », l'épouse infortunée du roi Arthur, dont, il en est sûr, Genevieve Chambers n'a jamais entendu parler.)
(Il sera Lancelot dans cette relation intense et interdite qui doit rester secrète.)
Samedi, après sa première semaine de cours à Langhorne.
Une seule semaine ! Comme après une vertigineuse descente à ski qui laisse le skieur hébété, le souffle court, mais euphorique, Francis Fox est assurément euphorique dans le climat stimulant de sa nouvelle vie et il se promet une récompense plus tard ce soir-là quand il sera enfin seul.
Dans l'intimité de sa chambre à coucher de Consent Street.
Un verre de vin rouge italien. Plus de jacasseries féminines à son oreille. Plus besoin de feindre une attention enthousiaste.
Rien que son ordinateur portable, une mine inépuisable d'amours (délicieusement interdites). »

« (Francis Fox est particulièrement dégoûté par la pensée d'un ancien chaton devenu mère. Ce minuscule vagin de petite fille ignoblement gonflé, épaissi, étiré, souillé - une obscénité.)
(Car quelle importance qu'on vous dise Je vous aimerai toujours, monsieur Fox, vous êtes entré dans ma vie & l'avez changée à jamais quand ce sentiment ne peut pas être partagé ? Quand ce sentiment est si banalement triste ou si tristement banal qu'il ne suscite en retour rien de plus excitant que la pitié ?)
Car le temps manque pour s'appesantir sur le passé. Comme le dit cette phrase de Henry David Thoreau, souvent cité à ses collégiens par M. Fox: Dieu lui-même est au zénith au moment où je parle, et ne sera jamais plus divin au cours de tous les âges.
Il revoit en imagination, avec la vivacité de détail d'une scène regardée au télescope, la salle de classe de Haven Hall, sa salle de classe. Des rais d'une lumière rêveuse tombent de fenêtres en vitrail entourant d'une auréole la tête (légèrement inclinée) de Genevieve Chambers, la beauté la plus précieuse est la beauté inconsciente d'elle-même, des yeux bruns fondants de soumission devant son professeur tels les yeux d'un faon tacheté assez petit pour les mâchoires (tendres) d'un renard...
Je ne te ferai aucun mal, je te le promets, chère Genevieve. C'est la dernière chose que je souhaiterais - te faire du mal. »

« Il ne souhaite cependant pas qu'Eunice Pfenning lise son poème primé un ingénieux bricolage d'images, de phrases et de cadences mordantes empruntées à divers précurseurs, de Poe à Frost, Eliot, Roethke, Lowell, Plath, si finement entremêlées qu'aucun lecteur non averti ne pourrait les identifier; il ne souhaite pas non plus que ce laideron s'attarde dans son bureau, car, dans quarante-sept minutes, Genevieve Chambers doit venir frapper le « code secret » à sa porte, qui sera alors discrètement fermée. »

« Francis aime le rituel de la remise des devoirs, aime voir l'appréhension ou même l'anxiété sur le visage des élèves, une sorte d'angoisse sous-jacente sur le petit visage aux traits tirés d'Eunice. Il ne peut s'empêcher de sourire, ces gamins privilégiés du privé souffrent, ils ont un esprit de compétition si forcené et sont si insécures. Comme le supplice du garrot : vous étranglez la victime un moment, puis la laissez respirer et récupérer ; puis de nouveau vous l'étranglez, de nouveau la laissez respirer et récupérer, et ce le plus longtemps possible. Il se trouve on ne sait comment que le nom d'Eunice Pfenning est le dernier à être appelé, son devoir, le dernier à être rendu. »

« C'est lui le maître des marionnettes, lui qui choisit. Les filles dont Francis tombe amoureux sont exclusivement son choix, car un de leurs attraits est d'être prépubères : c'est-à-dire présexuelles. »

« Tout comme l'animal pris au piège souhaite se consoler en pensant que le trappeur va venir le délivrer, et non l'achever.
Ce que je voudrais vous demander, ma'am, c'est pourquoi vous avez engagé cet homme et pourquoi vous l'avez fait venir à Wieland? Vous n'étiez pas consciente que Fox avait été renvoyé de toutes les écoles où il avait enseigné ? Vous n'avez pas examiné son parcours, vous ne l'avez pas trouvé suspect ? -Nous-nous avons examiné son parcours. Naturellement. Mais....
Tâchant de se rappeler : le comité de recrutement voulait engager Fox après sa visite à l'école ; après son éblouissante performance en classe ; après qu'il avait charmé tout le monde au déjeuner. Alors qu'elle, membre d'office du comité, était farouchement opposée à l'embauche de quelqu'un comme lui.
Et pourtant - on ne sait comment - Fox avait été engagé. 
Comment pouvait-elle l'expliquer ? Envie de s'enfouir la tête dans les mains et de pleurer.
De pleurer encore et encore, car elle a le cœur brisé. Francis Fox l'a dupée, elle.
Si les affirmations de Zwender sont exactes, s'il y a des preuves. Qu'a-t-il dit, déjà ? - pédopornographie, site Internet, abus sexuels.
Dégoûté, Zwender explique que Belles Endormies 2013, le site Internet de Fox, avait plus de sept mille abonnés quand il a été démantelé - « Des tarés de pédophiles-pervers comme Francis Fox lui-même. »
P. Cady est abasourdie d'entendre de telles obscénités proférées à voix haute.
Abasourdie de se trouver en compagnie (d'un mâle) qui prononce impunément de telles obscénités à voix haute.
Taré de pédophile-pervers. Est-ce donc ce qu'était Francis ?
Son ami, Francis! Qui semblait si sincèrement l'apprécier, l'admirer elle. »

« Car c'est vrai ! C'est vrai: elle a passé Francis Fox à la question lors de leur conversation privée dans son bureau. Elle était déterminée à ne pas engager cet homme, rien de ce qu'il était ne lui plaisait, pas simplement que ce soit un homme blanc, mais que même dans ses efforts pour se comporter avec déférence vis-à-vis d'elle il dégageait une aura de privilège blanc, plus précisément de privilège mâle blanc ; c'était plus fort que lui. Il était trop éblouissant avec les élèves, trop charismatique. Guère surprenant que certains de ces jeunes adolescents impressionnables adorent, fatalement, un tel homme.
Non, elle n'avait pas eu confiance en ces lettres de recom-mandation grandiloquentes. Elle n'avait pas eu confiance en lui. »

« Désobéissant à son humaine. Refusant d'écouter son humaine qui l'appelait plaintivement. Agissant comme si son humaine avait cessé d'exister, n'avait pas plus de signification pour elle que les corbeaux qui croassent, les quiscales dans les marais. »

« Quand on se dispute avec un enfant, il n'y a pas de dispute. Dans une dispute, un enfant a toujours raison. »

« Papa m'a serrée si fort. Je déteste quand Papa me serre fort comme ça.
Déteste quand Papa m'embrasse bizarrement. Quand Papa m'embrasse avec sa langue.
Ces mots ont hanté Pfenning, au point qu'il les entende (littéralement) dans son sommeil.
En réalité, Pfenning a rarement serré fort Eunice dans ses brasce n'est pas le genre d'enfant disposée aux câlins, ou aux baisers. Il a serré sa fille dans ses bras tel un simulacre de Papa (normal) serrant dans ses bras une fille (normale) qu'il aime. De rapides étreintes en badinant et en plaisantant, une pluie de baisers de Papa, avant de la lâcher.
Jamais il n'a embrassé Eunice avec sa langue. Cette pensée lui paraît répugnante. Empli de rage par cette accusation, l'idée que sa fille de treize ans, qu'il a essayé d'aimer, qu'il a essayé de supporter, fantasme sur quelque chose d'aussi dégoûtant, et a fortiori l'énonce tout haut.
Sûrement un truc affreux qu'elle a vu sur Internet. Peut-être dans une BD obscène que quelqu'un lui aura montrée à l'école.
(Mais Eunice n'a pas d'amis, d'après ce qu'on a raconté à Pfenning. Difficile à croire, une fille de treize ans qui se vante de ne pas avoir d'amis.)
Toutes ces turbulences ont commencé en septembre, se souvient-il. Peut-être dans ce cours d'anglais de feu M. Fox. »

« Le détective idéal est invisible pas de signes particuliers, pas de présence mémorable, même sa voix devrait être discrète, réconfortante. L'idée étant d'amener les autres à se dévoiler, de les laisser parler, s'incriminer. Mais maintenant, avec son crâne à moitié rasé et sa rangée d'affreux points de suture sur le cuir chevelu, H. Zwender est par trop visible.
Bien sûr, il peut porter un chapeau à l'extérieur. Mais pas à l'intérieur : c'est un gentleman.
Ce bouffi d'Odom, qui se remet à dégoiser. D'un ton condescendant vis-à-vis de son supérieur. Il a pitié de lui – de lui! Ce n'est pas seulement que Zwender s'est trompé sur le compte de Blake Healy en s'attendant naïvement à des aveux de sa part alors qu'il n'avait aucun aveu à faire; il a commis l'erreur de base contre laquelle on alerte les bleus: baisser sa garde en présence d'un civil hostile. Il n'a pas su lire les indices, les signaux. Il l'a (sans le vouloir) provoqué.
S'est laissé agresser, dominer. Dépouiller de son autorité.
Pour finir à terre. Saignant comme le légendaire cochon qu'on égorge. »

« - Non. Le sujet, ce n'est pas Fox. Ma fille avait plus d'un professeur préféré. Fox n'était que l'un d'entre eux. C'était son premier professeur de sexe masculin. Je crois que toutes les filles avaient le béguin pour lui. D'après ce que je comprends. Elle avait aussi un genre de béguin pour une bibliothécaire de Langhorne, qui lui donnait des livres à lire... Tout ce que Mary Ann aimait vraiment, c'était la lecture - ici, sur son lit, elle se blottissait contre un de ses animaux en peluche, c'était son moment favori. Elle disait, Un livre, c'est comme une petite porte, je peux ouvrir la porte et aller de l'autre côté, personne ne peut me suivre.
- Mais Mary Ann passait du temps dans le bureau de Fox, non ? Quand elle restait tard après les cours ?
- Pourquoi continuez-vous à me cuisiner sur Fox, Horace ? J'en ai marre qu'on me pose des questions sur lui !
- Parce qu'un bracelet de Mary Ann, similaire à celui que vous portez, a été retrouvé dans l'épave de sa voiture. Vous le saviez, non? Et des empreintes digitales de Mary Ann, dans son appartement.
- Je ne sais pas si je le crois. Pourquoi je devrais le croire. 
- Vous avez vu le bracelet vous-même, Pauline. Vous l'avez identifié au poste de police. »

« Vous ne pouvez pas effacer ce que vos yeux ont vu et ce que vos oreilles ont entendu ni la honte et le dégoût que vous avez ressentis. »

« Comment le détective est entré dans ma vie. Et a changé ma vie.
Me parlant comme personne ne m'a jamais parlé. Scrutant mon âme boursouflée et souillée par l'orgueil. Me donnant une leçon d'humilité, mais sans m'humilier. Faisant preuve de clémence envers moi.
Une dernière fois, H. Zwender est venu parler à P. Cady.
Marchant tous deux cette fois encore dans l'enceinte de Langhorne au-delà des terrains de sport désertés à cette période de l'année scolaire.
Une neige qui tombe légèrement, des feuilles mortes sous leurs pieds. Des feuilles de peuplier pareilles à des paumes ouvertes et, à l'instar des mains humaines, striées de lignes, de veines. De plus petites feuilles d'érable rouge, séchées, qui s'effritent dans l'allée.
M'apportant le réconfort d'avoir été épargnée, que je mérite cette clémence ou non. »

« Ce jeune homme aide depuis quelque temps son père - le gardien. Je ne peux pas rentrer dans les détails parce que c'est confidentiel, mais croyez-moi, il vous a épargné à tous une humiliation considérable. Il y a des choses qui doivent être détruites. Entre rendre publique la vérité et protéger les innocents, comme les victimes innocentes de Francis Fox, je crois en la protection des innocents. »

« Comme une bande de Möbius, qui est une bande continue à face unique, l'âme est immortelle.
Au croisement de l'âme (immortelle) de l'amant avec l'âme (immortelle) de l'être aimé, il y a une union.
Cette union défie tout le temps des horloges, le temps calendaire, et ne peut pas être mesurée.
D'après M. Fox, nous nous connaissions dans un temps qui précédait celui où nous avions été connus aux yeux du monde par les noms qui nous avaient été assignés à la naissance. Car ces noms nous sont imposés, et pas librement choisis.
Des noms imposés par des étrangers - nos « parents ». Pas des âmes qui se lieraient entre elles à l'exclusion de tout le reste.
Il m'apprendrait à être sauvage, téméraire. Il m'apprendrait à être moi.
Dans mon journal, où je mettrais mon cœur à nu, et dans son bureau à la porte fermée à double tour en toute sécurité, plafonniers éteints.
De ce regard spécial, me convoquant en plein cours. Lorsque je levais mes yeux vers les siens, M. Fox m'adressait un signe du menton d'une fraction de seconde, le plus imperceptible des sourires que personne d'autre ne voyait. 
Partageant des tartelettes au citron, des fraises enrobées de chocolat que M. Fox me donnait à manger dans sa main, si délicieuses! je ne dévorais jamais rien avec une telle avidité à la maison, M. Fox se moquait affectueusement de moi en disant que j'étais une petite fille à l'appétit d'ogre, qu'il allait falloir satisfaire.
Tartelettes acidulées et sucrées qui me faisaient monter l'eau à la bouche. Et M. Langue qui poussait et s'enfonçait comme à son habitude car on ne pouvait pas empêcher M. Langue d'entrer, M. Langue pouvait être vilain. Bizarre que j'aie envie de dormir à ce point, mes paupières ne parvenaient pas à rester ouvertes. Blottie dans les bras de M. Fox et quand j'avais trop envie de dormir M. Nounours arrivait pour glisser sa patte-d'ours chaude et ferme entre mes jambes.
Parfois je pleurais dans le bureau de M. Fox (parce que j'étais tellement heureuse) et parfois je m'endormais en pleurant dans mon lit (parce que je me sentais tellement seule).
.... jamais eu de temps où tu n'étais pas amoureuse de M. Fox et où M. Fox n'était pas amoureux de toi. Jamais. »

« Elle marche dans sa beauté, semblable à la nuit
Des climats sans nuage et des cieux étoilés 
Tout ce qu'ont de plus beau la lumière et l'ombre 
Est réuni dans ses traits et dans ses yeux*.

Je savais que M. Fox n'était pas l'auteur de ce poème; je savais pour l'avoir cherché sur ordinateur qu'il avait été écrit par lord Byron en 1814, en tétramètres iambiques. Et malgré tout, c'était un poème pour moi, et c'était un poème de la part de M. Fox que je chérirais à jamais. »
*Lord Byron, Œuvres complètes, traduction de Benjamin Laroche, Paris, V. Lecou, 1847.

« Une rupture avec le passé, question de survie désormais désignée par ce terme pertinent : ghosting.
Ghoster quelqu'un, c'est s'assurer d'être une absence dans la vie de l'autre, très probablement une déchirure dans la trame de sa vie, qui restera irréparable.
Pour cela, tu n'éprouves pas le moindre remords. Comme te l'a enseigné Francis Fox: tu ne dois rien à ceux qui t'aiment, si tu ne ressens pas d'amour pour eux. Ce sont eux les fantômes.
Ta rupture avec ton passé purement personnel « parents » tes tu l'as consommée; en déménageant de chez ta mère, sans un regard en arrière, ignorant ses appels, ses e-mails désespérés; ton père, cette incarnation du pathé-tique, dont elle a divorcé comme le passager d'un canot de sauvetage quasiment submergé par des vagues gigantesques pousse l'autre par-dessus bord, est exilé depuis des années au poste quelconque de cadre supérieur qu'il occupe dans une quelconque ville sinistre du nord de l'État de New York dont tu as effacé de ta mémoire jusqu'à son nom.
Tu es unique, ont deviné tes amis. Tu es légendaire, ou tu le deviendras.
Car ton salut a résulté de cette recommandation de M. Fox Force-toi à sortir de ta zone de confort, Eunice.
Entraîne-toi à écrire avec ta main non dominante. »

Quatrième de couverture

Qui est vraiment Francis Fox ? Ce professeur d'anglais nouvellement arrivé à la prestigieuse Langhorne Academy, une école mixte privée du New Jersey, séduit élèves, parents, consœurs et confrères. Mais sa vie passée échappe à tous : d'où vient cet homme à la forte personnalité ? Pourquoi n'est-il jamais resté en poste plus d'une année dans le même établissement ? Que contiennent ces carnets qu'il offre à seulement certaines de ses plus jeunes écolières ? Surtout, que se trame-t-il derrière la porte close de son bureau durant ses heures de permanence ?
Lorsque deux frères ouvriers de la région, Marcus et Demetrius Healy, découvrent sa voiture au fond d'un ravin en plein milieu des marais, environnée de restes humains non identifiables, c'est toute la communauté locale qui vibre d'incertitude. Jusqu'à ce que le détective Horace Zwender mette au jour des vérités perturbantes sur le professeur estimé et dresse le portrait d'un prédateur, manipulant son entourage avec une férocité redoutable...
Dans ce thriller psychologique d'une maîtrise rare, Joyce Carol Oates interroge les notions de justice, de responsabilité et de complicité. Porté par une narration habile, Fox tisse une réflexion corrosive sur la nature humaine. Une plongée au cœur des ténèbres dont personne ne sortira indemne.

« Inconfortable, implacable et inoubliable, Oates s'illustre ici dans ce qu'elle a de plus dérangeant et de plus magistral. »
The Seattle Times 

« Une œuvre menaçante, envoûtante, et d'une provocation rare. »
Booklist

« Captivant, glaçant. Oates veut que nous tournions les pages et que nous nous tortillions d'inconfort. »
Los Angeles Times

« Sombre, dérangeant, provocant et d'une écriture somptueuse, Fox est une preuve de plus qu'Oates compte parmi les plus grands écrivains de notre époque. »
Gillian Flynn

« Oates à son meilleur : lucide, implacable et bouleversante. »
Library Journal

Éditions Philippe Rey,  octobre 2025
837 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban et Christine Auché

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