vendredi 16 octobre 2026

Mastodonte ★★★★★ d'Anaïs Pélier

Destination : le plus hostile des paradis sous les quarantièmes rugissants.

Pour des sensations fortes !

Mais quelle aventure australe !

Glaçante.

Criminelle.

Violente.

Une nature hostile, magnifiquement décrite, dont on sent la morsure du froid, la force des éléments, la beauté sauvage. Une lecture impossible à lâcher.

Et derrière cette expédition hors du commun, la folie des hommes. Leur soif d'adrénaline, leur besoin de puissance, leur désir de trophées. Une course à la démesure où chacun veut posséder ce que l'autre ne pourra jamais avoir. Quitte à détruire ce qui ne pourra jamais être remplacé.

L'ego. L'argent. L'impunité.
Jusqu'où peut-on aller au nom du plaisir ?

Avec Mastodonte, on apprend énormément sur la faune sauvage et les paysages des terres australes. On mesure la richesse et la fragilité de ces territoires extrêmes. On découvre aussi que la science, même lorsqu'elle se met au service du vivant, n'est pas toujours tendre avec lui.

B-142 en a fait les frais. B-142, cet éléphant de mer dont j'ai adoré entendre la voix. Un autre regard sur le monde. Celui d'un animal qui subit les gestes des hommes, leurs prélèvements, leur présence. Celui d'un vivant qui n'a rien demandé et dont nous disposons pourtant si facilement.

Sur cette île, les hommes sont venus pour dominer. Ils ont les armes, l'argent, les machines. Mais Crozet ne se laisse pas conquérir. Elle éprouve les corps, malmène les certitudes, rabaisse les orgueils. Et soudain, ces hommes si puissants semblent bien dérisoires.

Nous sommes en 2031. Et pourtant, cette histoire nous parle d'aujourd'hui. Du tourisme de luxe aux safaris de milliardaires, certaines pratiques disent la même chose de ce vivant qui devient un terrain de jeu, l'animal un trophée, et l'argent semble autoriser toutes les transgressions.

Jusqu'où peut-on acheter le droit de disposer du vivant ?
Jusqu'où peut-on pousser le sentiment d'impunité ?

J'y étais. Vraiment.
Et je ne suis pas prête d'en revenir.

Caravanes m'attend maintenant, mais il va me falloir un peu de temps pour quitter ces terres australes.

Merci, Anaïs Pélier, pour vos mots, votre histoire et le partage de vos expériences hors du commun. Nos rencontres à La Griffe Noire puis à la librairie Albin Michel ont incontestablement donné du souffle à ma lecture. Votre vie est incroyable. Merci de nous ouvrir ainsi les portes de ces morceaux de bout du monde.

« Hormis la vingtaine de marins de l'équipage, le Seagull III n'accueille à son bord que quatre passagers, riches à en crever, qui ont payé à prix d'or le privilège de se rendre sur l'île de la Possession. Un rêve de Robinson pour milliardaires en quête de sensations fortes et d'expériences inédites.
Et lui ? N'est-il pas un pirate comme les autres dans cette sinistre mascarade ? Pire encore, un traître.
Les yeux rivés droit devant lui, il s'oublie dans la con-templation de l'océan. À perte de vue, des vagues aux crêtes écumantes. Bientôt, Crozet percera l'horizon. »

« Me voilà plaqué sur une surface froide et lisse.
Soudain on m'étire, comme si l'on voulait m'arracher la tête. Les Autres palpent ma peau, arrachent des poils sur mon dos, des vibrisses à mon museau. On me mutile, petit bout par petit bout. Un éclair traverse ma palmure, et une griffe glacée brûle la chair entre mes ongles. »

« Les Autres, déjà, attaquent une nouvelle proie. Leur jeu cruel n'a pas de fin. Terrifier, torturer, puis nous libérer. Ils sont plus vils que les prédateurs qui cherchent à se nourrir, plus lâches que les mâles qui s'affrontent pour se reproduire. Ces bêtes-là ne savent que semer la peur sans récolter la vie. »

« 17 septembre 2021

B-421 a trois jours. Pour fêter ça, je lui ai offert un joli piercing en plastique orange, et son nom en lettres capitales. La petite boule de poils m'a donné du fil à retordre, mais j'en suis venue à bout. Je l'ai mesuré sous toutes ses coutures, j'ai prélevé son sang et les sécrétions de presque tous ses orifices. Une fois rentrée au laboratoire de Strasbourg, je saurai tout de lui: sa généalogie, son microbiote intestinal, le moindre de ses chromosomes.
Astrid »

« La science ne se fait pas devant les écrans, mais sur le dos de l'animal. »

« La mort nourrit la vie. Les charognards, spectateurs vigilants, s'empressent autour du cadavre. Leurs becs percent, éventrent. D'abord le cloaque, l'orifice tendre d'où ils déroulent les viscères huileux. Ensuite, les yeux. Les oiseaux au plumage ensanglanté se disputent les plus beaux morceaux de la carcasse encore chaude. Leurs cris couvrent le roulement des vagues et du vent. Pour eux aussi, la saison des amours est une orgie. »

« Le Monde, 18 juillet 2030

TERRAIN AVEC VUE MER :
LE PLUS GRAND DOMAINE MARITIME FRANÇAIS VENDU À LA DÉCOUPE

La nouvelle a déclenché de vives polémiques dans le milieu scientifique : les Terres australes et antarctiques françaises sont à vendre. Dans ce contexte de crise sans précédent, le gouvernement fait les fonds de tiroir et n'hésite pas à céder à des investisseurs privés des pans entiers du territoire national.
Situées dans l'hémisphère Sud, les TAAF comprennent les îles Saint-Paul et Amsterdam, les archipels des Kerguelen et Crozet, ainsi que les îles Éparses dans le canal du Mozambique.
La valeur de ces territoires tient essentiellement à leur zone économique exclusive maritime de quelque 2500000 km², ce qui en fait le plus vaste domaine maritime de France. Néanmoins, à force de coupes budgétaires, la Marine nationale n'est plus en mesure d'en assurer la surveillance. Voilà maintenant deux ans que le CNRS n'envoie plus d'équipes scientifiques sur le terrain. D'après sa présidente, Maryam Reza, «la recherche en biologie marine dans les Terres australes n'a plus de raison d'être, si ce n'est de documenter, impuissante, l'agonie fulgurante de ce territoire sauvage ». »

« Jusqu'à présent, Martial n'a tué que des mouches et des araignées. Entre deux séances de tir, à bord du bateau, il a consciencieusement suivi les cours de la Bourse et les transactions des traders. Wallace, lui, trépigne d'impatience depuis qu'il a embarqué à bord du Seagull III. Las d'écraser la concurrence dans l'âpre combat de la mondialisation, il est venu chercher à Crozet une nouvelle forme de gloire. Un face-à-face avec une nature sauvage, la preuve absolue de son courage et de sa force. Habitué aux safaris classiques avec véhicule tout-terrain et petit personnel corvéable à merci, il est séduit par le dénuement de l'île de la Possession. L'hostilité des lieux ne fait qu'attiser son désir de conquête. »

« - Ne vous y fiez pas, tout peut changer d'un instant à l'autre, répond Nathan en forçant un sourire. Attendez la prochaine tempête, et vous verrez qu'ici l'enfer n'est jamais loin du paradis. Crozet la superbe, Crozet la garce, l'une ne va pas sans l'autre. »

« La crosse glisse entre ses mains moites, et le recul du dernier tir lui meurtrit cruellement l'épaule. En vain : l'albatros disparaît au large. Dépité, Martial abaisse son fusil sans quitter des yeux la silhouette effilée de son trophée manqué. »

« Je comprends parfaitement! s'emporte Louise en brandissant sa prise. Des oiseaux rares chassés au bout du monde.
Une bien jolie histoire à raconter dans les prochains galas.
La belle affaire ! »

« Malgré lui, Nathan savoure le désarroi des chasseurs. Ils ont débarqué sur l'île bouffis d'orgueil et suréquipés. Les voilà couverts de la même boue, de la même sueur rance. Sans armes et sans machines, ils se révèlent pathétiques. »

« L'île se mérite ainsi, sans artifices, un pas après l'autre. »

« Arrivée dans le hall du Biomar, elle entend la tempête se déchaîner. Le bâtiment entier gémit sous les assauts. Au loin, la vitre du dernier bureau cède sous une bourrasque, et les quarantièmes rugissants s'engouffrent dans les laboratoires abandonnés. Dans le couloir, les cadres photos sont projetés au sol dans un fracas de verre et de bois brisés. Lorsqu'elle ouvre la porte, un violent appel d'air fait danser les cirés pendus aux patères. Les fantômes d'Alfred Faure se réveillent tandis que l'eau et le vent éventrent ce vestige du monde d'avant. »

« - Il n'est pas donné au premier venu de tuer un grand prédateur, ma chérie. J'y vois même une certaine noblesse. Mes trophées sont la preuve d'un rare courage, qui mérite d'être reconnu.
- Ils sont surtout la preuve de ton ego démesuré ! »

« - Le J.-B. Charcot ?
- C'était le nom du bateau des frères Rallier du Baty quand ils se sont rendus aux Kerguelen en 1907 pour cartographier l'archipel et en répertorier la faune et la flore. Six hommes, arrivés à bord d'un ketch de vingt mètres de long, qui ont réussi à survivre ici plus d'un an, coupés du monde.
- Louise a lu leur récit pendant notre traversée. Un ouvrage édifiant, n'est-ce pas ?
Sans dire un mot malgré le regard insistant de son grand-père, Louise repose sa tasse vide et dispose les filets de poisson dans les assiettes. L'enfant sous la femme boude en silence.
- De véritables héros. Ils ont vécu de chasse, de pêche et de la cueillette des choux de Kerguelen. Mais vous en seriez certainement capable, vous aussi, reprend Nathan, incertain de l'effet de sa flatterie.
Un coup d'épée dans l'eau. Le visage de Louise se ferme.
- Ils ont abattu des centaines d'éléphants de mer pour financer leur prétendue expédition scientifique, lance-t-elle en fusillant Nathan du regard. Un vrai massacre à ciel ouvert pour exporter quelques bidons d'huile en Australie. En matière d'héroïsme, on a fait mieux.
Nathan baisse les yeux sous le feu nourri de la riposte, secrètement soulagé de n'être jamais devenu père. Théodore, de son côté, ne peut réprimer un sourire. Il n'a pas coutume de voir un autre que lui subir les leçons d'éthique de sa petite-fille, et le spectacle ne manque pas de piquant. La tentative de séduction pathétique de leur guide est un désastre, Louise s'acharne contre lui avec une vigueur redoublée. »

« La chasse aux trophées n'a pas de sens. Elle ne sert qu'à rassurer les hommes sur leur capacité à dominer. »

« Dans sa bouche, c'est un reproche plus qu'un constat. Nathan n'ose plus intervenir. Il voudrait approuver Louise, embrasser ses convictions. Pendant près de vingt ans, lui aussi a contribué à la préservation de l'environnement. Mais aujourd'hui son hypocrisie crève les yeux. D'agent de la Réserve Naturelle au service des espèces endémiques, le voilà désormais garde-chasse pour nantis en quête de gibier exotique. Il touche une commission juteuse sur chaque bête abattue. Depuis longtemps, l'utopiste en lui s'est résigné. La disparition des espèces sauvages étant inévitable, il a choisi de spéculer sur la rareté des spécimens en voie d'extinction. Foutu pour foutu, autant ne pas se retrouver les mains vides.
Et puis, les études ont parlé : la chasse aux trophées est l'activité touristique la moins polluante. Mieux vaut trois milliardaires pistant un félin à abattre qu'une armée de touristes de classe moyenne, vols charters et bibelots made in China. »

« Ici, pas de manchots, pas d'otaries, pas d'oiseaux. L'air est immobile et minéral. La végétation claire qui borde le lit du cours d'eau ne suffit pas à contrer le sentiment de désolation qu'inspire la vallée des Géants. Wallace frissonne. L'absence d'horizon l'angoisse. »

« -Et vous, vous n'êtes pas venu sur cette île pour vos talents de rabatteur. Qu'est-ce qui vous amène ici ?
- Il faut bien vivre, lâche-t-il entre ses lèvres pincées.
-Vous êtes amoureux de cet endroit, ça crève les yeux.
Vous passez votre temps à rêvasser, plongé dans vos souvenirs, à caresser les cailloux et les planches comme s'ils vous racontaient le paradis perdu. Ce fusil dans vos mains, ça n'a aucun sens.
- Le travail ne court pas les rues pour un naturaliste.
- Donc, sans transition, vous devenez rabatteur ?
- Décidément, vous êtes un homme de conviction !
- Mon métier, ici, c'était de traquer les espèces invasives. »

« Pour la première fois, il lui semble que l'ile est animée d'une volonté hostile. »

« L'homme n'a pas sa place sur l'île de la Possession. Il faut être un foutu manchot ou une vacherie d'éléphant pour se vautrer dans ce décor en noir et gris dont la désolation pousserait au suicide tout être normalement constitué.
Foutues vacances au bout du monde ! »

« Rien de tel que des billets verts pour panser les blessures d'amour-propre. »

« La mer a des crocs. »

« Cet Autre qui rôdait autour de la femelle, cet intrus qui convoitait mon harem, je l'ai broyé comme un insecte, un fragile coquillage brisé en mille morceaux. Comment des créatures aussi frêles peuvent-elles provoquer un tel carnage ? Les Autres ne sont la proie d'aucun et la menace de tous. Le seul combat qu'ils connaissent, c'est celui qui mène à la mort. »

Quatrième de couverture

2030, Île de la Possession, Terres Australes et Antarctiques.
En pleine crise financière, la France est contrainte de céder à un magnat du tourisme sa plus grande Réserve naturelle. L'île de la
Possession accueillera désormais des safaris de luxe.
Quatre milliardaires débarquent sur ce caillou battu par les vents, éloigné de toute civilisation, pour rafler les restes d'une faune au bord de l'extinction. Et comme tout ce qui est rare est cher, chacun veut repartir avec le plus précieux des trophées: le dernier des mastodontes. Entre rivalités et trahisons, les accidents se multiplient. Et si l'île n'était pas aussi déserte qu'ils le croient ?
Sur cette terre sauvage, les chasseurs peuvent à tout moment devenir des proies faciles.

Anaïs Pélier est née à Angers en 1983. Après des études de médecine, elle part à l'aventure avec un stéthoscope dans son sac à dos et s'engage dans des missions humanitaires en Afghanistan, en Centrafrique, en brousse sénégalaise et dans les Marquises. Sa fascination pour les Terres Australes l'entraîne en 2011 sur l'île d'Amsterdam, puis à Crozet et à Kerguelen. Librement inspiré de ses voyages dans ces archipels reculés, Mastodonte est son deuxième roman.

« Un carnage grandeur nature, immersif à souhait, orchestré de main de maître. Que la chasse commence ! » Arnaud, Librairie La Griffe Noire

Éditions Paulsen, septembre  2026
312 pages

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