À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous.
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.
J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer.
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoireje ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir".
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tardgrand-père apportait les croissantson était encore loin du soirrien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.
Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.
Une très belle soirée de poésie.
Merci Olivier Adam !
Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant
de mon cerveau d'aéroport
une radio intérieure
branchée en permanence
qui ne s'éteint que la nuit
et encore
qui saoule et déblatère
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent
les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris
parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout
et que je me suis trompé
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »
« le bon coin
il faudra bien
un jour ou l'autre
rendre l'âme
mais qui en voudra
à qui la confier
à quelle adresse quel atelier
quel diagnostic
qui voudra bien la réparer
quel niveau d'usure
obsolescence programmée
bonne aux ordures
bonne à jeter
un jour ou l'autre il faudra bien
mais vous pouvez vous déplacer
cinquième étage
mer intérieure escalier B
quasi neuve
très peu servie jamais portée
dans l'état où vous m'avez
laissé »
« entre-deux
jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »
« les vieux amis
tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait
faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment
rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes
et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »
Extrait du poème "dimanche matin"
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
« curriculum vitæ
pas de contours pas de racines
appellation non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)
sans pedigree sans distinction
difficile à localiser
sans confrérie sans confession
impossible à identifier
pas d'assurance pas d'onction
pas de contrat pas de collier
sans patrimoine et sans actions
sans carte de fidélité
(et qu'il en soit ainsi
et que tout reste à inventer) »
Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien
écrire n'a jamais guéri quiconque
prescriptions de complaisance
médication sans ordonnance
marché noir de la résilience
contrefaçon d'anxiolytiques
méditation trip égotique
thérapie de charlatans
chirurgie de faux savants
experts autoproclamés
du développement
autocentré »
« banquette arrière
on écoutait Nino Ferrer
en longeant la presqu'île
et je voyais se découper
vos visages d'enfants
dans le miroir du rétroviseur
les champs tombaient dans la mer
les falaises à l'équerre
les cornichons Mirza
l'arbre noir Madureira
c'était bien notre genre
et je nous reconnais bien là
c'était nous portrait craché
de passer en un éclair
du soleil aux glaciers
des lueurs au gravier
comme sables
comme marée
sous le ciel qui se traîne »
« l'identité
rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités
présentez-nous vos papiers
définis
assignés
rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés
redites-nous où vous alliez
amincis
délavés
qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués
qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée
quelle patrie
quelle armée »
« l'impuissance (#2)
que murmurent tes entailles
le sang qui perle à ton bras
le secret ou la faille
qui tremble sous la lame
quel cri aux lèvres closes
quel effroi sur tes cuisses
comment veux-tu que je t'entende
comment veux-tu que je t'atteigne »
Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons
de toutes confessions
obédiences pareilles aux mêmes
parfois même inventées
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez
comme si quelqu'un avait besoin de ça
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie
[...] »
Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais
pour ce qui me concernait
écrire n'était qu'épiphanie
jubilation
présence décuplée
au monde aux autres et à moi-même
une incandescence
une aventure
mais sans doute qu'à me lire
rien de tout cela
ne sautait aux yeux
alors voilà ai-je pensé
il me faudra un jour
rectifier »
Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois
à quelle adresse qui m'a parlé
de Carver de Pialat
de Leonard de Virginia
qui m'a guidé dans ces rayons
municipaux alphabétiques
abcd Dubois
efgh Holder
et quels amis encore
pour le rire et les clopes
[...] »
Quatrième de couverture
je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces
j'ai effacé les preuves
j'ai joué avec le feu
et la pellicule a cramé
par négligence
en pyromane
en incendiaire
Le choix de l'éditeur
La petite musique d'Olivier Adam...
On le sait, son univers est celui
des lisières, des boîtes en fer-blanc
emplies de polaroïds et de souvenirs,
des lieux que l'on aime mais que
l'on finit par quitter. Paris et sa
banlieue, la façade atlantique, les
plages à marée basse, les presqu'îles,
et ce « cœur finistère », matelot ou
flibustier, qui « cède aux falaises »
et s'en remet au ressac. Le poète,
qui publie ici son deuxième recueil,
est en quête d'une mer intérieure,
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu
commun à tous les êtres, où l'on
pourrait accueillir l'exilé, l'ami
désespéré et les fantômes de nos
vies. Un lieu où l'on n'entend pas
la rengaine mesquine de l'identité,
de l'origine et du rejet. Un lieu
où vivre libre, sans assignation à
résidence, ni faillite de la solidarité.
www.editions-brunodoucey.com
Éditions Bruno Doucey, mai 2026
365 pages
