Ses rues, ses places, ses passages, ses jardins… Beaucoup de ceux qu'emprunte Éric Hazan, je les ai déjà parcourus. Pourtant, au fil de cette traversée d'Ivry à Saint-Denis, j'ai eu l'impression de marcher dans une ville entièrement nouvelle.
Parce qu'Éric Hazan ne guide pas seulement nos pas. Il superpose les époques. À chaque coin de rue surgissent Balzac, Hugo, Zola, Baudelaire, Nerval, Perec ou Sartre. Les souvenirs personnels de l'auteur comme son enfance, ses études de médecine, son métier d'éditeur, dialoguent avec la grande Histoire, les révolutions, les transformations urbanistiques et la mémoire populaire.
D'une librairie à l'autre, de l'"Envie de lire", à Ivry à la "Folie d'Encre", à Saint-Denis, cette promenade devient un véritable voyage dans un Paris littéraire, populaire et profondément vivant. Un guide de flânerie, un essai historique, une déclaration d'amour à la ville. Difficile de le faire entrer dans une seule catégorie.
J'ai recopié de nombreux passages. Impossible de résister à cette érudition jamais pesante, à cette manière de faire parler une façade, un passage, une statue ou une simple perspective.
J'ai aimé apprendre, au détour d'une rue, que le passage du Grand-Cerf était autrefois la sortie d'une hôtellerie d'où partaient diligences et coches vers le nord de la France, ou découvrir que la rue de l'Odéon fut la première rue parisienne dotée de trottoirs. Des détails, peut-être, mais qui changent notre façon de regarder la ville.
Au fond, ce livre donne envie d'une seule chose, celle de recommencer cette traversée, lentement, le livre à la main, pour ne plus jamais passer devant une rue, une place ou un jardin sans imaginer les vies, les écrivains et les histoires qui s'y sont déposés.
Une lecture dense, foisonnante, passionnante, qui rappelle qu'une ville en plus de se visiter, se lit aussi.
Prologue
« Dans La Traversée de Paris, film de Claude Autant-Lara qui date de 1956, Jean Gabin et Bourvil marchent dans la nuit de l'Occupation, rendue plus noire que d'ordinaire par la défense passive qui a fait éteindre les lampadaires et doubler les fenêtres de papier bleu sombre. Les deux lascars chargés de lourdes valises contenant des quartiers de porc cheminent depuis la rue Poliveau jusqu'à la rue Lepic - du Jardin des plantes à Montmartre. C'était un film très célèbre dans ma jeunesse et aujourd'hui encore le « Salauds de pauvres » de Gabin a la patine d'un dicton populaire. Sans doute est-ce cette histoire qui m'a inspiré le titre de ce livre et peut-être le projet tout entier, même s'il n'a rien de commun avec les aventures de Gabin et Bourvil, où les rencontres au son des sirènes avec agents cyclistes en pèlerine, trafiquants de marché noir, patrouilles allemandes et dames faisant commerce de leurs charmes sont autant d'épisodes cocasses dans des décors qui font de Paris le cadre d'un rêve nocturne.
Mon trajet est plutôt diurne et son orientation est différente : d'Ivry à Saint-Denis, il suit à peu près la ligne de partage entre l'est et l'ouest parisiens ou, si l'on veut, le méridien de Paris. Cet itinéraire, je l'ai choisi sans réfléchir mais dans un deuxième temps il m'a sauté aux yeux que ce n'était pas un hasard, que ce tracé suivait les méandres d'une existence commencée près du jardin du Luxembourg, menée pendant longtemps face à l'Observatoire et poursuivie au moment où j'écris plus à l'est, à Belleville, mais avec de longues étapes entre-temps à Barbès et sur le versant nord de la butte Montmartre. Et de fait, sous l'effet de cet incomparable exercice mental qu'est la marche, des souvenirs sont remontés à la surface au fil des rues, jusqu'à des fragments de passé très lointains, à la frontière de l'oubli.
Si cette traversée commence à Ivry, c'est à cause d'une librairie. « Envie de lire » n'est pas seulement une boutique où l'on vend des livres, c'est aussi un lieu de flânerie et de découverte. Les piles souvent instables ne sont pas disposées au hasard mais reliées par un fil qu'il faut un moment pour discerner. Peut-être ne trouvera-t-on pas le titre que l'on est venu chercher mais peu importe, on sortira avec sous le bras de la photographie, de la philosophie, un roman mexicain ou les souvenirs d'un révolutionnaire oublié. »
« Pour gagner le centre depuis la place d'Italie, plusieurs itinéraires sont possibles, dont le plus bruyant et le plus encombré est le boulevard de l'Hôpital. Il faut un effort d'imagination pour se représenter qu'il traversait autrefois l'une des contrées les plus reculées et les plus pauvres de la ville, un quartier de brigands et de chiffon-niers où Jean Valjean et Cosette s'étaient mis à l'écart du monde, abrités dans la masure Gorbeau, «espèce d'appentis délabré qui servait de remise à des maraîchers». De temps plus anciens encore, il reste le porche de la Salpêtrière encadré par le métro aérien, avec au fond le dôme octogonal de la chapelle, chef-d'œuvre de Libéral Bruant qui date des années 1670. »
« Même bouleversé par les percées haussmanniennes (boulevards Saint-Marcel, Arago, Blanqui), le faubourg Saint-Marcel restait dans les années 1950 un quartier ouvrier avec, entre autres, les usines Delahaye qui fabriquaient encore des voitures de sport, les raffineries Say, les usines d'air comprimé Sudac... Mais comme l'arrondissement votait rouge, il fut l'un des premiers à être « rénové » avec une particulière brutalité (avec le XX, pour la même raison). Il ne serait plus possible de reprendre la «promenade des Misérables » que je faisais avec mon père le dimanche matin, de chercher trace de la masure Gorbeau, de suivre Marius rêvant à Cosette rue du Champ-de-l'Alouette, de retrouver rue Croulebarbe la guinguette de la mère Grégoire qui avait pour clients Chateaubriand, La Fayette, Béranger et le jeune Hugo. (Mon père, bien qu'immigré naturalisé en 1945, connaissait bien Paris et Hugo.) »
« La maternité est au bord du grand carrefour de l'Observatoire. En le traversant, je pense à la fin de Ferragus, où le chef des Dévorants, autrefois redoutable, est un vieillard brisé à qui les joueurs de boules empruntent sa canne pour mesurer les coups. Entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l'Observatoire, écrit Balzac, c'est « un espace sans genre, espace neutre dans Paris. En effet, là, Paris n'est plus ; et là, Paris est encore. Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de l'avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a de tout cela ; mais ce n'est rien de tout cela: c'est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s'élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe [la maternité], l'hôpital Cochin, les Capucins, l'hospice de La Rochefoucauld, les Sourds-Muets, l'hôpital du Val-de-Grâce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile; et pour que rien ne manquât à cette enceinte philanthropique, la Science y étudie les Marées et les Longitudes ; monsieur de Chateaubriand y a mis l'infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par les cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche, et pour l'enfant qui naît, et pour le vice qui succombe, et pour l'ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière du Mont-Parnasse, qui attire d'heure en heure les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau ». Sur le terre-plein entre la rue d'Assas et la rue Notre-Dame-des-Champs, qui n'est pas asphalté, certains de mes amis jouaient encore aux boules il y a une vingtaine d'années. À la réflexion, les lieux énumérés par Balzac sont encore là même si les noms ont changé, comme si la science, l'église et l'hôpital avaient une vertu de conservation - vertu qui s'étend d'ailleurs aux environs : le boulevard de Port-Royal est resté le même qu'au temps où ma mère allait y faire son marché, et le boulevard Montparnasse a gardé jusqu'au carrefour Raspail ses trottoirs calmes et ses boutiques provinciales. »
« Deux des angles sont marqués par des sculptures célèbres. Devant La Closerie, le maréchal Ney brandit son sabre, près de là où il fut fusillé en 1815. L'auteur de cette effigie héroïque, François Rude, fut d'abord bonapartiste puis républicain quand il sculpta le gisant de Godefroy Cavaignac au cimetière Montmartre (« Notre Godefroy », à ne pas confondre avec son frère Louis Eugène, le général, boucher des insurgés de juin 1848). Du côté du Luxembourg, c'est une fontaine qui marque l'entrée dans les allées de l'Observatoire : les Quatre Parties du Monde, gracieuses figures tournoyantes portant au-dessus d'elles la sphère céleste. Carpeaux a créé ce groupe juste avant sa mort et c'est Frémiet qui a sculpté les chevaux et les tortues de bronze qui lancent leurs jets d'eau vers le motif central. Cette agréable halte à l'ombre des marronniers n'est pas une exception : c'est bien dans des jardins que l'on trouve les belles fontaines parisiennes, comme la fontaine Médicis au Luxembourg, l'élégante fontaine des Quatre-Fleuves dessinée par Visconti pour le square Louvois devant la Bibliothèque nationale, ou encore la fontaine aux Lions qui se trouve aujourd'hui à l'entrée des jardins de la Villette. Sur le pavé des rues et des places au contraire, en dehors du chef-d'œuvre de Tinguely et Niki de Saint Phalle sur le plateau Beaubourg, je ne vois rien qui vaille. Il y a bien des places qui auraient pu accueillir une fontaine - places des Vosges, des Victoires, place Vendôme - mais l'on a préféré y installer un roi à cheval ou un empereur sur une colonne. Et les fontaines modernes, de la place de la Sorbonne à la place Gambetta en passant par la place Saint-Germain-des-Prés, sont plus ridicules les unes que les autres. »
« Quelques années auparavant, l'art contemporain avait délaissé la rive gauche. Vers 1960, à l'époque des Nouveaux Réalistes, les galeries étaient concentrées dans un quadrilatère limité par la rue Guénégaud, la rue Bonaparte, le boulevard Saint-Germain et la Seine. Sur la rive droite, on ne trouvait guère que des galeries d'art ancien. Or, vers les années 1990, pour des raisons tenant sans doute aux loyers, l'art contemporain a émigré en masse vers le quartier de la Bastille puis vers le Marais. Il reste aujourd'hui quelques bonnes galeries sur la rive gauche et plusieurs excellents marchands de mobilier des années 1930 et d'art africain, mais encore une fois « ce n'est plus pareil ».
D'autant que la librairie, autre activité traditionnelle du lieu, est elle aussi en repli. Beaucoup de petits libraires ont fermé mais surtout quatre établissements ont disparu qui faisaient figure d'institutions et presque de symboles du quartier : La Joie de lire de François Maspero, rue Saint-Séverin, qui fut l'université politique de toute une génération; Les Presses universitaires de France, place de la Sorbonne, grande et belle librairie académique; plus récemment la librairie du Moniteur, place de l'Odéon, irrempla-çable pour l'architecture; et dernièrement La Hune, à l'angle de la place Saint-Germain-des-Prés et de la rue Bonaparte. Pendant mes années de lycée, ce lieu qui s'appelait Le Divan était tenu par un auteur-éditeur-libraire à l'ancienne, Henri Martineau, le grand spécialiste de Stendhal à cette époque. Au gamin que j'étais, il voulut bien dédicacer des exemplaires d'Henry Brulard et des Souvenirs d'égotisme, éditions typographiquement et philologiquement admirables. Cet angle est revenu au luxe, comme l'ancien siège de La Hune sur le boulevard Saint-Germain qui est aujourd'hui une boutique Vuitton, porte-drapeau de la vulgarité bourgeoise.
Ces diverses mutations ont eu des effets convergents : la « vie intellectuelle » a disparu sur la rive gauche. Certes, sous ce mauvais terme on trouvait beaucoup de snobisme et d'esprit de caste, mais il flottait pourtant dans ces rues quelque chose de l'esprit de Sartre, de Giacometti, de Perec, de Genet et de Mastroianni, fidèle client du Balto, à l'angle des rues Mazarine et Guénégaud. Le luxe et la fringue ont fait fuir leurs fantômes et tous les Parisiens de cœur en ont gémi, comme dit Louis-Sébastien Mercier à propos de je ne sais plus quelle destruction à la Chaussée-d'Antin. »
« À l'angle de la rue de l'Abbé-de-l'Épée et du boulevard Saint-Michel, une femme nue allongée rend un étrange hommage de pierre aux deux pharmaciens qui découvrirent les vertus thérapeutiques de la quinine, Pelletier et Caventou. En marchant en face de la longue façade de l'École des mines, je parviens à l'angle de la rue Royer-Collard. Des années 1960 jusque vers 1985, ce lieu était non seulement le terminus de l'autobus 85 qui mène jusqu'à la mairie de Saint-Ouen par un trajet sinueux et magnifique, mais aussi le siège d'une librairie qui s'appelait « Autrement dit ». D'abord tenue par des Italiens, elle était passée dans le giron des Éditions de Minuit. Au printemps 1984, les Éditions Hazan dont je venais de prendre la direction publièrent le premier livre de l'ère nouvelle, un Duchamp, dont le texte était de Jean-Christophe Bailly et le graphisme de Roman Cieslewicz. C'est tout naturellement que nous avions choisi « Autrement dit » pour la soirée de lancement, inoubliable première d'une longue série de « rencontres en librairie », comme on dit, qui sont l'un des charmes du métier, le seul moment où l'éditeur rencontre cet être multiple et mystérieux, le lecteur. Un peu plus tard, quand les Éditions de Minuit gagnèrent le Goncourt avec L'Amant de Duras, Jérôme Lindon le sage, le Nestor de l'édition, acheta avec l'argent du million d'exemplaires vendus les locaux de Larousse face à la Sorbonne et y fonda la belle librairie Compagnie. « Autrement dit » fut alors fermé et l'angle est aujourd'hui occupé par une agence du Crédit lyonnais. »
« Longtemps j'ai fait un détour pour éviter le jardin du Luxembourg, trop marqué du souvenir des dimanches après-midi où l'on m'y envoyait pour « prendre l'air » - ma mère avait les idées hygiénistes de son temps. Une fois guéri, j'ai appris à aimer ce jardin dans ses deux parties, séparées par une ligne virtuelle qui suit le méridien de Paris, passe par le jet d'eau du bassin central et par l'horloge du Sénat. À l'est, du côté Saint-Michel, c'est le Luxembourg de la jeunesse, des lycéens et des étudiant(e)s, des jeunes étrangers en goguette, des sandwichs sur les bancs et des jambes qui bronzent au premier soleil du printemps. À l'ouest, du côté Montparnasse, autour des tennis, de l'aire de jeux pour enfants et du pavillon d'apiculture, c'est un Luxembourg plus tranquille, moins peuplé : bourgeois de la rue Guynemer, nounous de couleur promenant des enfants blonds, psychanalystes et diplomates étrangers. De ce côté-là, dans une allée d'immenses platanes, entouré d'eau, le monument à Delacroix par Dalou montre comment, partant d'un programme convenu (des allégories autour d'un socle portant un buste), la contrainte peut susciter un chef-d'œuvre.
C'est dans une allée déserte du Luxembourg que Marius rencontre Cosette et Jean Valjean pour la première fois, « un homme et une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même banc, à l'extrémité la plus solitaire de l'allée, du côté de la rue de l'Ouest [d'Assas] ». Une rencontre aussi, chez Nerval, dans l'Odelette intitulée « Une allée du Luxembourg » :
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau:
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.
Verlaine, Cendrars, Rilke, Léautaud, Sartre, Faulkner, Echenoz... peu de lieux parisiens ont inspiré autant de poètes et d'écrivains, de cinéastes aussi - Jean-Luc Godard dans le joyeux Tous les garçons s'appellent Patrick ou Louis Malle dans le plus sombre Feu follet. »
« La rue de Tournon est pour moi l'une des plus belles de Paris, par les bâtiments qui la bordent mais surtout par son évasement, cette façon dont ses deux rives divergent depuis la rue Saint-Sulpice pour encadrer le pavillon central du palais du Luxembourg en un superbe dispositif scénographique. Rien de cela n'est le fait du hasard : quand le comte de Provence, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII, eut loti ce terrain qui lui appartenait, ceux qui dessinèrent le quartier dans les années 1780 étaient des praticiens attentifs. À preuve les deux triangles opposés, celui qui a sa pointe au théâtre de l'Odéon et ses côtés rue Crébillon et rue Casimir-Delavigne, et celui dont la pointe est au carrefour de l'Odéon et les côtés rue Monsieur-le-Prince et rue de Condé. Ces triangles ont pour médiane commune la rue de l'Odéon, la première de Paris à avoir été bordée de trottoirs. L'ensemble est tracé avec une asymétrie souple qui tempère la rigueur et rend la marche légère. »
« La cour du Commerce fut elle aussi un lieu important de l'époque révolutionnaire, mais aujourd'hui les mangeoires y sont si densément concentrées qu'elles inhibent l'imagination. Ce n'était pas encore le cas dans les années 1980 quand j'ai commencé l'édition : le comptoir du Seuil était au numéro 4 (le comptoir d'un éditeur est le local où les coursiers viennent tous les matins chercher des livres pour les libraires). Dans ce local, une bonne place était occupée par la masse d'une tour de l'enceinte de Philippe Auguste, aujourd'hui noyée dans une immense pâtisserie-chocolaterie occupant les numéros 4, 6 et le 8 où Marat, après avoir erré dans Paris avec son imprimerie, s'installa en 1793. En face, au numéro 9, le docteur Guillotin mit au point sa célèbre machine dans l'atelier d'un charpentier et l'expérimenta, dit-on, sur des moutons.
Danton habitait dans un vaste logement au numéro 20 de la cour du Commerce, dans la partie que le boulevard Saint-Germain a effacée. Il logeait donc à l'endroit où il a aujourd'hui sa statue, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Comment se fait-il qu'il ait un monument, une rue, des cafés portant son nom alors que Robespierre n'a rien qui évoque sa mémoire dans Paris ? Après tout, c'est Danton qui a fait instituer le tribunal révolutionnaire, c'est lui qui disait : « Ils veulent nous terroriser, soyons terribles ! » Mais au début de la III République, ce fut lui que les radicaux choisirent comme figure emblématique, sans doute plus présentable à leurs yeux que Robespierre. »
« C'est grâce aux Éditions Maspero et à La Joie de lire que j'ai fait connaissance avec Frantz Fanon, Louis Althusser, Paul Nizan, Jean-Pierre Vernant, Fernand Deligny, John Reed, Alexandra Kollontaï, Rosa Luxemburg - plus tard que d'autres, mais le métier de chirurgien porte hélas à un certain abrutissement. Par le graphisme, par les couleurs, par la qualité du papier et de l'impression, les livres de Maspero étaient magnifiques. J'en avais des dizaines, perdus depuis dans les déménagements, prêtés non rendus, mais ce n'est pas grave, ils ont existé, ils m'ont nourri. J'en rachète quand j'en trouve. »
« Pour atteindre le Châtelet depuis la place Saint-Michel, le plus simple serait d'aller tout droit mais cela m'imposerait de cheminer entre le Palais de Justice, la préfecture de Police et le Tribunal de commerce, triste perspective. Un crochet par le Petit-Pont m'amènerait à traverser la queue des touristes devant Notre-Dame puis à marcher entre le mur nu de l'Hôtel-Dieu et les étalages de tee-shirts de la rue d'Arcole, ce qui n'est guère plus engageant. Autrement dit, il n'existe aucun trajet agréable pour traverser l'île de la Cité en son milieu.
Après la victoire de la révolution à venir, il faudra nettoyer les séquelles de l'attentat urbanistique commis par Haussmann dans ce lieu. Pour cela, je proposerais volontiers de détruire l'Hôtel-Dieu et la préfecture de Police, ce qui libérera un grand espace entre les deux bras de la Seine, depuis le palais de Justice (transformé en salles de répétition et de concerts) jusqu'à la façade de Notre-Dame. Les matériaux de démolition seront soigneusement sauvegardés, car on confiera ensuite à des ouvriers du bâtiment venus de Seine-Saint-Denis la construction de logements et d'équipements sur ce terrain. Ce ne sera pas beau ? un bidonville ? Je pense au contraire qu'on viendra du monde entier admirer cette merveille d'un style nouveau. Ce sera le début de la reconquête de Paris.
En attendant, mon choix est de traverser la Seine par le Pont-Neuf. J'éviterai le vacarme du quai des Grands-Augustins et les kebabs de la rue Saint-André-des-Arts, je zigzaguerai entre les deux. (Sur le quai, toutefois, j'ai un amical repère, L'Ecluse, aujourd'hui restaurant offrant une bonne sélection de vins de Bordeaux mais qui fut dans les années 1950 un cabaret où j'ai entendu pour la première fois des artistes débutants, Georges Brassens et plus tard Barbara.)
La rue de l'Hirondelle qui part sous une arcade de la place Saint-Michel est aujourd'hui presque déserte. Francis Carco raconte qu'avant la guerre de 14 on y trouvait La Bolée, réplique du Lapin agile au Quartier latin, où la clientèle, composée d'anarchistes, de rôdeurs, d'étudiants, de chansonniers, de drôles, de trottins et de pauvresses, festoyait à bon marché, non point comme dans une salle d'attente de 1e classe mais de 3º, parmi des papiers gras, de la charcuterie et des pichets de cidre. Que le Quartier latin ait été autrefois sale et misérable, que les alentours du Collège de France aient été le domaine des chiffonniers, il n'en reste aucune trace. Le quartier a été aseptisé pendant la première moitié du xx siècle et le paysage des années 1920 que décrivent Léautaud dans son Journal, Daudet dans Paris vécu ou Gide dans Les Faux-Monnayeurs est déjà bien différent de celui de Carco.
Sans guère de circulation ni de boutiques ni même de cafés, la rue Git-le-Cœur, la rue Séguier, la rue de Savoie sont blanches, calmes et silencieuses à toute heure et en toute saison. Il n'est pas facile de savoir qui habite là car on n'y croise pas grand monde. La rue des Grands-Augustins est plus animée (les Grands-Augustins étaient avant la Révolution un immense couvent en bord de Seine entre la tour de Nesle et la rue qui porte aujourd'hui leur nom. La rue Dauphine fut percée à travers leurs jardins). Au numéro 7, une plaque indique que Picasso y peignit Guernica et que Balzac y situa l'action du Chef-d'œuvre inconnu.
Le carrefour où la rue du Pont-de-Lodi débouche dans la rue Dauphine presque en face de la rue de Nesle est le domaine des soldeurs de livres. C'est une activité à la fois discrète et considérable : des milliers de volumes partent d'ici vers les boutiques de livres à prix réduit qu'on trouve dans toute la France. Quand j'ai débuté dans l'édition, j'ai connu les quatre ou cinq personnages qui régnaient sur cet endroit. À force de voir passer à longueur d'année les pannes de tous les éditeurs, ils possédaient un savoir prédictif, un sens aiguisé de ce qui fait le succès ou l'échec d'un livre. Pour le néophyte que j'étais, c'était une fréquentation précieuse qui m'a souvent permis d'écarter des projets douteux. L'un d'eux, René Beaudoin, avait fondé « Mona lisait », où l'on trouvait au sous-sol des titres rares qu'il lui arrivait de rééditer lui-même. Grand cycliste il entraînait l'équipe des jeunes à Gennevilliers -, il est mort, renversé par un camion sur le quai de la Mégisserie. Les autres sont toujours là avec leurs palettes de livres derrière des vitrines sombres que rien ne signale à l'attention du passant. »
« Depuis le Pont-Neuf, en un tour sur soi-même on aperçoit la Monnaie, l'Institut, l'angle de la colonnade du Louvre et la galerie d'Apollon, le clocher et l'abside de Saint-Germain-l'Auxerrois, le sommet de la tour Saint-Jacques et de la façade de Saint-Gervais, les tours du palais de Justice et, sur le pont lui-même, les deux immeubles jumeaux encadrant l'entrée de la place Dauphine. Dans ce panoramique, je lis une sorte d'unité qui ne tient pas seulement à l'habitude: ces bâtiments sont tous bâtis en pierre de Paris (Louis-Sébastien Mercier : « Ces tours, ces clochers, ces voûtes des temples, autant de signes qui disent à l'œil : ce que nous voyons en l'air manque sous nos pieds »). C'est cette origine du matériau qui donne à ces monuments si divers une teinte commune avec de subtiles variations autour du gris parisien. Et tous témoignent du grand art des tailleurs de pierre qui se sont succédé au fil du temps.
Ce paysage, il est vrai, n'est plus qu'un 'un vaste musée. Les tondeurs de chiens, les bateliers, les porteurs d'eau qui l'animaient autrefois ont depuis longtemps disparu, mais après tout on a bien le droit d'être heureux dans un musée, comme à deux pas de là, devant les lances de Paolo Uccello ou la Rébecca de Nicolas Poussin, si gracieuse dans sa robe bleue près de la fontaine.
L'ensemble que forment le Pont-Neuf, la place Dauphine et la rue Dauphine est le premier cas d'aménagement concerté dans Paris. (« Dauphine » en l'honneur du petit Dauphin, le futur Louis XIII, né en 1601.) Henri IV avait lancé deux autres grands projets : la place Royale [des Vosges], devenue le centre de la vie élégante à Paris au point qu'on disait « la Place tout court, et la place de France, restée à l'état de projet après le coup de Ravaillac. C'était un demi-cercle dans les marais du Temple, destiné à être le siège de l'administration du royaume. Son diamètre se serait situé le long de l'enceinte [sur le boulevard des Filles-du-Calvaire, près du cirque d'Hiver] et depuis son centre auraient rayonné des rues portant le nom de provinces françaises. Il reste dans le quartier des traces sinon de cette disposition du moins de ces noms : rues de Poitou, de Normandie, de Franche-Comté, de Beauce... Que les plans des places Dauphine, Royale et de France aient été tracés selon les trois figures essentielles de la géométrie, triangle, carré et cercle, montre que rien n'était laissé au hasard dans le projet d'aménagement de la ville. La place Dauphine a subi une série d'agressions qui lui ont fait bien du mal. Sous la III République, la construction de la massive façade ouest du Palais de Justice a entraîné la destruction de la base du triangle, mais pour André Breton, quand il écrit Nadja dans les années 1920, c'est encore un des lieux les plus reculés», «un des pires terrains vagues » de Paris. Puis, vers 1970, un parking a été creusé sous la place qui s'en est trouvée ravagée comme l'ont été pour la même raison la place Vendôme, la place Saint-Sulpice et bien d'autres. Le sol a été surhaussé, les antiques pavés remplacés par un revêtement sableux portant des marronniers rachitiques. L'ensemble est, paraît-il, un square auquel on n'a pas osé donner de nom. Enfin, à partir des années 1990, les restaurants ont proliféré sur les deux côtés du triangle, finissant d'en gâter le charme. « Chez Paul », où j'invitais parfois mes externes (les jeunes, tout en bas de la hiérarchie hospitalière), existe toujours mais sans l'ambiance de vieux bistrot parisien, nappe à carreaux, serveuses revêches, poireaux vinaigrette et blanquette de veau. »
« Chemin faisant, je me rends compte que cette Traversée est racontée comme d'un seul tenant, comme si j'avais parcouru le trajet en une seule et même journée sans m'arrêter pour prendre un café ou me protéger de la pluie, sans jamais m'interrompre pour reprendre le lendemain. Il entre donc une part de fiction et même d'invraisemblance dans ce récit. Pour me justifier, je vois un précédent illustre, celui du Temps retrouvé. Seul dans la bibliothèque de l'hôtel du prince de Guermantes, le narrateur explique qu'après tant d'années perdues dans l'oisiveté et l'indécision il va se mettre au travail et écrire enfin le livre... dont on vient de lire des milliers de pages. Ce n'est d'ailleurs pas la seule entorse à la vraisemblance dans ce dernier volume de la Recherche. Combray, jusque-là clairement situé dans la Beauce, devient soudain un village sur la ligne de front de la guerre en 1916, quelque part en Champagne. « La bataille de Méséglise, écrit Gilberte au narrateur, a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de six cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise mais ils ne l'ont pas pris. » Ce n'est pas l'une de ces minimes inconséquences dispersées dans la Recherche, celles où un personnage secondaire cité au début devient à mille pages de distance le cousin de tel autre au lieu d'être son neveu. Combray est un lieu central du livre et son déménagement ne peut être que voulu. De même, après une très longue promenade avec Charlus la nuit, « en descendant les boulevards », le narrateur le quitte, marche seul et entre au hasard, pour étancher sa soif, dans ce qu'il croit être un hôtel et qui est en fait un bordel tenu par Jupien, où Charlus se fait fouetter, enchaîné aux montants du lit - long passage, très travaillé et volontairement invraisemblable. Ainsi, la fin du Temps retrouvé devient une féerie nocturne (« le vieil Orient de ces Mille et une Nuits que j'avais tant aimées ») éclairée par les projecteurs fouillant le ciel à la recherche des avions allemands. »
« La rue Saint-Merry n'existe plus qu'en pointillé dans la partie qui a servi de champ de bataille en 1832. On peut toutefois y observer un phénomène peu fréquent, la coexistence mitoyenne et même l'interpénétration entre un honnête bâtiment des années 1920 et un autre que l'on peut dire contemporain bien qu'il ait été construit il y a déjà cinquante ans : je veux parler des bains-douches municipaux du IVe arrondissement et de l'IRCAM de Renzo Piano, son premier chantier après Beaubourg. J'ignore si la conservation des bains-douches était une contrainte ou un choix de l'architecte. Quoi qu'il en soit, la façon dont l'IRCAM les a englobés et respectés, le soin mis à aligner les corniches de l'un et les ferrures de l'autre, l'intelligence de placer la façade la plus moderne face à la fontaine de Tinguely et Niki de Saint Phalle et non face à Beaubourg, le choix des matériaux, tout cela témoigne d'une modestie savante. Sur les matériaux : les petits blocs de terre cuite que Piano a utilisés pour l'IRCAM (je ne sais pas si l'on peut utiliser le terme de briques) ont la même couleur en plus vif et exactement la même épaisseur que les briques des bains-douches.
« Nous avons soigné particulièrement l'insertion de la tour dans son contexte. Le rappel de Beaubourg est évident à travers la hauteur, la structure en acier apparente au sommet de la cage d'ascenseur et le réseau des supports en aluminium des verrières et du revêtement. La partie opaque, qui marque le coin de la place, est de la même couleur rouge brique que les bâtiments adjacents [les bains-douches]. Toutefois, il ne s'agit pas, ici, d'un mur visible, mais de panneaux de revêtement en terre cuite. L'élément en terre cuite, accroché à des barres masquées, est espacé par des éléments en aluminium qui constituent la seule partie visible de la fixation. Les éléments de la façade ressemblent naturellement aux briques voisines à cause de leur grain et de leur couleur. Pour accentuer cet effet, nous avons voulu qu'ils soient travaillés, incisés horizontalement, de façon à donner la même perception dimensionnelle. Un petit exemple d'attention artisanale à la décoration, qui contribue à resserrer le lien du bâtiment avec son environnement. » Piano utilisera ce matériau à maintes reprises par la suite, notamment à Paris pour l'ensemble d'habitations de la rue de Meaux.
Était-il légitime de donner au Centre, au bâtiment de Piano et Rogers, le nom de Pompidou, si indiscutable pour la voie express rive droite ? Je dirais oui et non. Oui, car Pompidou a défendu la création d'un grand centre d'art contemporain sur les terrains libérés par la destruction des Halles, il a fait organiser un véritable concours - bien différent de la mascarade montée par Delanoë en 2002 pour la rénovation du site - et il s'est plié à la décision du jury. Et non, car le projet de Piano et Rogers n'avait rien pour lui plaire. Ses goûts artistiques étaient ceux d'un bourgeois de province lecteur du Figaro Magazine (son bureau décoré par Agam), et la personnalité des hippies vainqueurs du concours, arrivant à la cérémonie sans cravate, en pantalon court (Piano) et en chemise jaune (Rogers), n'était pas non plus de celles qu'il affectionnait. C'est Jean Prouvé, président du jury, qui fut l'artisan du triomphe de ces deux parfaits inconnus âgés d'à peine plus de trente ans. Il y avait entre lui et eux une connivence au moins tacite : Piano et Rogers connaissaient et admiraient le travail de Prouvé, et le pionnier de l'architecture métallique ne pouvait qu'être séduit par leur audacieux Meccano, par l'écart qu'il représentait avec le style Beaux-Arts alors florissant (et qui n'a pas vraiment cessé de l'être, du reste).
Ce n'est pas de Pompidou qu'est venue l'opposition à réaliser le projet lauréat, mais du préfet. Piano et Rogers avaient eu l'idée, aussi importante pour eux que l'architecture elle-même, de ne pas utiliser la totalité de l'espace disponible : « Nous voulions créer un parvis, une sorte de clairière, dont l'animation serait complémentaire des activités proposées par le Centre [...] Sans badauds, sans cracheurs de feu et vendeurs à la sauvette, la place ne serait pas ce qu'elle est. C'est grâce à la place que le Centre appartient véritablement à la ville. » Creusée en conque comme à Sienne devant le Palais communal, la pente du parvis conduirait en douceur vers les portes du Centre. Il fallait pour cela que le segment correspondant de la rue Saint-Martin soit rendu piétonnier, mais « au début des années 1970 la voiture était reine à Paris. Il n'y avait pas de rues piétonnes et les pouvoirs publics autorisaient la circulation et le stationnement à peu près partout. La préfecture de Paris était particulièrement hostile au projet consistant à rendre la rue Saint-Martin piétonne devant le Centre. Se prolongeant par la rue Saint-Jacques, la rue Saint-Martin formait l'axe nord-sud de la capitale qu'il ne pouvait être question d'interrompre en l'interdisant à la circulation. "La rue Saint-Martin est la plus longue rue de Paris, nous répétait le préfet. Vous ne pouvez pas couper la plus longue rue de Paris, c'est impossible !" ».
Le grand bâtiment, inauguré en 1977, a longtemps été un endroit populaire. Personne ne surveillant l'entrée, on croisait dans le hall toutes sortes d'êtres humains, canette de bière à la main éventuellement, et les lascars d'outre-périphérique pouvaient prendre l'esca-lator pour admirer la vue sur Paris depuis le cinquième étage. C'était conforme à ce que voulaient les créateurs : « Que le Centre Pompidou comprenne un musée ou une bibliothèque n'est pas très important au fond. Il faut surtout que les gens se rencontrent, dans une certaine quotidienneté, sans devoir passer par un portillon, sans être contrôlés comme à l'usine. C'est pour favoriser les contacts, le mélange des genres, le chevauchement des activités que nous avons imaginé un jeu de construction, un mécano géant surplombant la ville. » Lors de la rénovation du Centre en 2010-2012, on a mis bon ordre à tout cela : Vigipirate aide au triage des entrants, le hall a été réaménagé pour décourager toute flânerie, l'escalator n'est plus accessible qu'avec un billet pour les expositions et le restaurant du cinquième offre des plats dont le prix tourne autour de 30 euros. On est désormais entre gens de bonne compagnie.
Ce n'est peut-être pas là le pire recul par rapport aux desseins d'origine et au fonctionnement du Centre dans ses premières années.
Comme bien d'autres, je me souviens des expositions montées à la fin des années 1970 par un néodadaïste suédois nommé Pontus Hulten. De Paris-New York, Paris-Berlin, Paris-Moscou, on sortait comme ivre, avec pour seul regret d'être déjà dehors. Depuis lors, le niveau des expositions du Centre a suivi une pente régulièrement descendante, aboutissant au moment où j'écris à célébrer l'œuvre de Jeff Koons, l'artiste le plus cher du monde grâce à ses lapins gonflables et ses petits cochons en sucre, ou à choisir comme thème pour l'exposition Le Corbusier «la mesure de l'homme», ce qui évitait tout débat tant sur les amitiés politiques du maître que sur ses plus discutables projets, comme le plan Voisin qui prévoyait la destruction de Paris. On touche le fond ? Attendons de voir. »
« L'hôtel de Beaufort, siège des entreprises de Law, a disparu lors du percement de la rue Rambuteau qui qui conduit vers la rue Saint-Denis. Rambuteau, préfet de la Seine sous Louis-Philippe, a ouvert cette rue qui porte donc à juste titre son nom, et entrepris d'importants travaux dans la ville, dont la généralisation de l'éclairage au gaz et le nivellement des grands boulevards. C'est à lui que l'on doit ces beaux canyons surplombés par les trottoirs, boulevard du Temple et boulevard Saint-Martin. »
« Plusieurs passages relient ce segment de la rue Saint-Denis aux rues avoisinantes : l'étroit et tortueux passage de la Trinité menant à la rue de Palestro, construit sur le terrain de l'hôpital des Enfants-Bleus (bleus par leur costume et non par l'une de ces cardiopa-thies cyanogènes dont la cure chirurgicale a longtemps été ma tâche habituelle), le petit passage Basfour, et surtout la merveille locale, celle qui attire quelques touristes: le passage du Grand-Cerf. Couvert vers 1825, il était jusque-là l'issue de l'hôtellerie du Grand Cerf vers la rue Saint-Denis. De cette hôtellerie partaient des diligences, coches et carrosses vers des villes au nord de Paris. Dans les premières pages d'Un début dans la vie, Balzac décrit un établissement de ce genre (situé, il est vrai, un peu plus haut, à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Denis et de la rue d'Enghien) : « L'hôtel du Lion d'argent occupe un terrain d'une grande profondeur. Si sa façade n'a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis, il comportait alors, dans sa longue cour au bout de laquelle sont les écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d'une propriété mitoyenne. L'entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel pouvaient stationner deux ou trois voitures. » Mais dès les premières lignes, Balzac nous a prévenus : « Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné [le livre date de 1842], doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles le mérite d'un travail archéologique. » Il avait raison, et il est en effet difficile d'imaginer ce qu'était la rue Saint-Denis dans les années 1840 : le grand axe de circulation nord-sud de Paris, avec la rue Saint-Martin. Elle était parcourue par quantité d'omnibus tirés par des chevaux, appartenant à différentes compagnies, les Tricycles, qui assuraient la liaison Place des Victoires-Bastille, les Diligentes, celle de la rue Saint-Lazare à Charenton, les Citadines, de la place des Petits-Pères à Belleville, les Écossaises, de Notre-Dame-des-Victoires à la halle aux Vins...
Le Grand-Cerf a une verrière qui est, dit-on, la plus haute de tous les passages parisiens, ce qui lui permet d'avoir deux niveaux au-dessus des boutiques, le premier abritant les réserves des magasins et le second, des logements. (On lit parfois que Céline a passé là son enfance et que le Grand-Cerf est le modèle du passage des Bérézinas dans Mort à crédit, mais c'est du passage Choiseul qu'il s'agit.) Comme dans beaucoup de passages parisiens, les boutiques - meubles, bougies, bijoux, art africain - ne sont pas à la mode. Pourvu qu'ils restent comme ils sont, légèrement poussiéreux et un peu tristes.
Par le passage du Grand-Cerf puis la rue Marie-Stuart, je parviens rue Montorgueil, face à la pâtisserie Stohrer qui propose depuis le règne de Louis XV les macarons les plus exquis. C'est l'un des charmes de la grande ville : en moins de deux cents mètres, on est passé de la rue Saint-Denis, fragment populaire de l'ancien Paris, à la rue Montorgueil, l'une des plus fréquentées par une jeune bourgeoisie plutôt argentée et des touristes du monde entier. »
« Qu'ils soient plutôt chics, comme les passages Véro-Dodat, Colbert, Vivienne, ou populaires comme les passages Choiseul ou Jouffroy, ce sont des lieux pour flâner, acheter de la bimbeloterie ou des livres, prendre un café - bref, comme dit Walter Benjamin, « le passage n'est que la rue lascive du commerce, propre seulement à éveiller les désirs ». Le passage du Caire n'est rien de tout cela. Il n'est pas fait pour la promenade et l'on n'y croise aucun touriste. Son activité est le commerce en gros de tissus, de prêt-à-porter et de matériel pour vitrines - mannequins, portants, décorations et emballages, ce qui n'est pas si loin de ses activités d'origine, l'impression de calicots. Il est solidement tenu par les sépharades et l'unique café-restaurant, Le Beverly, informe qu'il est sous le contrôle des Loubavitch. L'intérêt de ce passage n'est pas dans ses vitrines mais dans son architecture, ses verrières, sa distribution compliquée: bien que son plan d'ensemble soit rectangulaire, ses galeries sont disposées en étoile et il n'a pas moins de six entrées, sur la place du Caire, la place d'Alexandrie, la rue du Caire (au nombre de trois) et la rue Saint-Denis. Devant ces entrées se tiennent dès le matin des Pakistanais et des Sri-Lankais, appuyés sur leur diable, attendant d'être loués à la course ou à l'heure pour charger des camions ou déménager des stocks. C'est le client qui fixe le prix et la négociation n'est évidemment pas simple pour ces néo-esclaves dont beaucoup n'ont sans doute pas de papiers. »
« Sur l'autre rive du vallon, du côté Saint-Denis, la rue Poisson-nière, la rue de Cléry et le boulevard de Bonne-Nouvelle limitent une colline très particulière. Certes, elle fait géographiquement partie du Sentier mais les rues du début du XVII siècle sont si étroites que les camions de livraison y circulent difficilement, d'où un certain calme dans cette région encombrée et bruyante. L'effilement de la maison d'André Chénier entre la rue de Cléry et la rue Beauregard - aussi souvent photographié peut-être que le Flatiron Building à l'angle de Broadway et de la Cinquième Avenue, la toute simple église où ont lieu les funérailles de la douce Coralie à la fin des Illusions perdues, les échoppes au ras du trottoir rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la vue plongeante sur la porte Saint-Denis depuis la rue de la Lune : un tout petit triangle, à peine un quartier mais où chaque pierre porte un souvenir, comme celui de Jeanne Poisson, née rue de Cléry, qui deviendra marquise de Pompadour. »
« Le boulevard de Strasbourg est loin d'être un banal couloir pour automobiles. Il faut avouer qu'il commence mal: sur ses quatre angles avec le boulevard Saint-Denis, deux sont occupés par des banques, le troisième par un KFC (Kentucky Fried Chicken, entreprise de fast-food dont le fondateur portraituré sur les enseignes ressemble à Trotski) et le quatrième, actuellement en travaux, laisse présager le pire. Mais très vite on rencontre le joli théâtre Antoine, dont le fronton triangulaire surplombe un décor de mosaïques de couleurs vives illustrant la Comédie, la Musique et le Drame. En face, à l'angle de la rue de Metz, se dresse l'un des plus beaux immeubles Art déco de Paris, que les ors des décorations en ailes de paon font scintiller au soleil. »
« Comme la rue du Faubourg-Saint-Martin, le boulevard de Strasbourg s'élargit en une vaste place place devant la gare de l'Est, d'où l'on aperçoit à des kilomètres de là le dôme du Tribunal de commerce. C'est la tête de ligne pour les autobus dont le numéro commence par un 3 : le 30 qui conduit au Trocadéro, le 31 à l'Étoile, le 32 à la porte d'Auteuil, le 35 à la mairie d'Aubervilliers, le 38 à la porte d'Orléans. Dans Espèces d'espaces Georges Perec explique comment savoir d'où partent les autobus parisiens d'après leur numéro (ceux qui commencent par un 2, de la gare Saint-Lazare, par un 4, de la gare du Nord, etc.). Il prétend même que le deuxième chiffre du numéro a lui aussi un sens, mais je crois que là il exagère un peu. »
« Le style « années 30 », lui aussi très admiré aujourd'hui (même s'il est assez peu représenté à Paris en dehors du XVIe arrondissement), était méprisé par mes parents et leurs amis. Ils n'avaient pas de mots assez critiques pour l'immeuble de la rue Cassini où nous habitions - aujourd'hui classé, à très juste titre. Tout se passe comme si chaque génération détestait le design et l'architecture où elle a passé sa jeunesse. Cette fluctuation du goût n'est pas une spécificité française : à Varsovie, la jeunesse actuelle raffole du palais de la Culture et de la Science, immense gratte-ciel datant des années 1950, cadeau des Soviétiques, en comparaison duquel l'Empire State Building est un modèle de sobriété. Leurs parents le détestaient comme symbole de l'oppression et du mauvais goût. Nous y avons tenu un stand des Éditions Hazan à la foire du livre vers 1990, époque où l'on croyait que les pays postcommunistes allaient devenir un grand marché. Je me souviens de vieux Polonais qui passaient des heures à feuilleter nos livres dont chacun représentait sans doute un mois de leur salaire, triste contraste avec le luxe intérieur du bâtiment. »
« La Chapelle est divisée en deux par son grand axe nord-sud et par les voies ferrées du Nord. Du côté du boulevard Barbès, jusqu'à la très ancienne rue des Poissonniers par où la marée parvenait de Boulogne à Paris avant le chemin de fer, c'est la Goutte-d'Or. Elle se prolonge au-delà de la la rue Myrha (Myrha, nom d'une fille d'un maire de Montmartre, et non Myrrha, fille d'un roi de Chypre dont Ovide raconte les tribulations dans les Métamorphoses) jusqu'à la porte des Poissonniers par un quartier sans nom mais non sans caractère. De l'autre côté, vers l'est, jusqu'à la rue d'Aubervilliers, c'est une zone en mutation rapide où l'on découvre à chaque visite de nouvelles déprédations. Entre ces deux moitiés de la Chapelle les communications sont réduites car le franchissement des voies ferrées n'est possible que par trois ponts, ceux de la rue de Jessaint, de la rue Doudeauville et de la rue Ordener. Les deux régions restent donc en tous points distinctes et même étrangères l'une à l'autre.
Pendant longtemps, la Goutte-d'Or était un contrefort de Montmartre, une butte d'où l'on extrayait le gypse, tantôt à ciel ouvert et tantôt dans des carrières comme celle qu'évoque Nerval dans Les Nuits d'octobre, « qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Esus, ou Thot, ou Cernunnos, les dieux redoutables de nos pères ». À la surface, entre les vignes, cinq moulins tournaient à la sortie des fours pour broyer le plâtre, matériau indispensable à cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue», comme dit Balzac au début du Père Goriot. »
« Avec L'Assommoir, Zola fait son entrée parmi les grands écrivains de Paris, qui sont tous, chacun à sa manière, des marcheurs. Lui, c'est crayon et carnet à la main, il prend des notes, il fait des croquis. Balzac court dans tout Paris entre ses imprimeurs, ses marchands de café, ses visites de maisons pour loger l'Étrangère. Parfois il marche au hasard, scrutant les enseignes à la recherche d'un nom pour un personnage (j'ai cité ailleurs le passage où Gozlan raconte comment il a été traîné, épuisé, « rues du Mail, de Cléry, du Cadran, des Fossés-Montmartre et [...] place des Victoires », jusqu'à ce que, rue du Bouloi, Balzac trouve enfin ce qu'il cherche : « Marcas ! Eh bien, qu'en dites vous ? Marcas ! quel nom ! Marcas ! »). Est-ce ainsi, en marchant, qu'il a trouvé des noms si justes qu'ils sont devenus des types, Nucingen, Rastignac, Gobseck, Birotteau ? Quant à Baudelaire, qui n'a jamais rien chez lui - quand il a un chez-lui, c'est dans la rue qu'il travaille. Il le dit au début du « Soleil » :
Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. »
« Tout change soudain une fois traversée la rue du Landy. En regard du stade de France, des immeubles de bureaux tout neufs abritent les sièges de grandes sociétés, SFR et la SNCF, Bouygues et la Matmut, une bonne partie du CAC 40 installée dans l'acier, le verre teinté, l'architecture la plus tape-à-l'œil du moment. La population n'est plus la même, elle est bien habillée et l'on entend même parler anglais.
Dans les rues adjacentes, au lieu des kebabs et des entrepôts en ruine, les immeubles de luxe s'alignent à perte de vue. Étonnante mutation de la plaine Saint-Denis qui, après avoir longtemps été le domaine de l'industrie lourde, symbolisait il y a peu la misère du 93. Rassu-rons-nous, on l'a juste poussée un peu plus loin.
Au bout de l'avenue du Président-Wilson, l'horizon s'élargit d'un coup. Entre la courbe surélevée de l'autoroute Al qui s'infléchit vers l'est, la soucoupe et les piques du stade de France, le canal Saint-Denis en contrebas formant un large bassin, la ville ancienne de Saint-Denis toute proche, il y a là, sur cette légère éminence, un effet de frontière. Pour la marquer, il faudrait démolir l'immeuble qui la défigure et construire à sa place un monument, pour lequel on pourrait ressusciter Alexandre Vesnine ou Erich Mendelsohn.
Il émettrait des ondes immatérielles qui partiraient d'un côté vers la tour Pleyel et de l'autre vers la basilique Saint-Denis dont la tour unique émerge de la masse ancienne de la ville.
En réalité, pour aller de Paris à Saint-Denis, presque tout le monde prend le métro la ligne 13, la plus déglinguée, la plus irrégulière, toujours bondée dans sa partie prolétarienne entre Saint-Lazare et ses destinations du nord, Aubervilliers et Genne-villiers. Au sortir de la station Basilique, le quartier ressemble au centre d'Ivry, ce qui s'explique car il a été construit par la même architecte, Renée Gailhoustet. Le résultat ici est un peu moins convaincant, même si l'on retrouve le béton brut, les angles aigus, les terrasses plantées, les passages en hauteur qui faisaient le charme là-bas sans doute parce que l'îlot est plus petit et plus dense, et que le parti de tout construire sur pilotis crée des coins sombres peu avenants. »
« Il était prévu que cette traversée mène d'une librairie - « Envie de lire » à Ivry - à une autre, et cette autre, c'est ici qu'elle se tient, au cœur de ce quartier, sur la place du Caquet. « Folie d' Encre » est à la fois l'opposé et l'homologue d'« Envie de lire ». Elle est plus grande, plus lumineuse, plus ordonnée, sans piles instables ni bacs extérieurs, mais elle est pour Saint-Denis ce qu'« Envie de lire » est pour Ivry : un centre, un point de rencontre, un lieu d'animation politique. La patronne, S., dont les enfants sont originaires d'Afrique de l'Est et de l'Ouest, a su créer des liens avec le cinéma voisin, avec le théâtre Gérard-Philipe et même avec la basilique où elle organise des lectures. Des enfants viennent faire leurs devoirs parmi les livres, des associations y tiennent leurs réunions, les habitants parlent de leur librairie. Les rencontres, pour lesquelles des mamans préparent des plats africains, ne se font pas autour de titres à succès mais de questions que se pose une population en grande majorité arabe et noire. Des « procès publics » sont prévus, qui ne seront pas de ces débats où l'ennui est au programme. »
« Je marche pour revenir à Paris dans un décor de masures, d'immeubles récents et de chantiers en cours, jusqu'à la gare de Saint-Denis. Avant d'y parvenir, j'apprends sur un panneau rédigé dans le style particulier à ce genre d'annonce, que là sera construit «un nouvel écoquartier, un nouvel art de vivre, un patrimoine industriel valorisé par la présence d'artistes, un quartier aux portes de Paris, connecté, accessible et vivant». Dans la gare surpeuplée, sale et malcommode, il faut prendre garde à ne pas fâcher les brutes de la Sécurité ferroviaire pour éviter de se retrouver face au mur, les mains en l'air, fouillé jusque dans les moindres poches. Le spectacle est permanent. Telles sont les deux faces de Saint-Denis, l'une solaire et l'autre sordide et brutale, entre le Marlowe californien de Raymond Chandler et le Marlowe africain de Joseph Conrad. »
« Je fais confiance à Paris pour se secouer et évacuer une nouvelle fois tous ces miasmes. Je serais tenté de suivre l'illustre exemple de Stendhal qui souhaitait que l'on écrive sur sa tombe « Arrigo Beyle, milanese ». Car « parisien » c'est bien ce que je me sens être, bien plus que français ou juif, costumes qui ne me vont pas du tout. Habitant depuis toujours cette grande ville qui réunit dix millions d'êtres humains, je comprends et même je plains ceux qui vivent dans des ghettos de riches et sont effrayés, quand ils en sortent, de voir tant de gens qui ne leur ressemblent pas. Ils se rassurent en pensant que tout ça durera bien autant qu'eux, que leurs journaux et leurs écrans maintiendront la durable résignation du peuple parisien, des caissières et des serveuses, des conducteurs d'autobus et des ouvriers du bâtiment, des chômeurs, des chauffeurs-livreurs et des sans-papiers, de ce prolétariat peuplant les rues que j'ai parcourues dar cette courte traversée d'une ville bien plus vaste. Je pense qu'ils se trompent. Je pense que, sur une musique et des paroles nouvelles, ce prolétariat multicolore porte l'héritage des mémorables journées dont j'ai montré les traces. Que tout inorganisé qu'il est et sans conscience claire de cet héritage, il est uni par le sentiment de son exploitation sans fin et qu'il montrera un jour que non, le peuple n'a pas perdu la bataille de Paris. »
Quatrième de couverture
« Mon trajet, d'Ivry à Saint-Denis, suit à peu près la ligne de partage entre l'est et l'ouest parisiens ou, si l'on veut, le méridien de Paris. Cet itinéraire, je l'ai choisi sans réfléchir mais dans un deuxième temps il m'a sauté aux yeux que ce n'était pas un hasard, que ce tracé suivait les méandres d'une existence commencée près du jardin du Luxembourg, menée pendant longtemps face à l'Observatoire et poursuivie au moment où j'écris plus à l'est, à Belleville, mais avec de longues étapes entre-temps à Barbès et sur le versant nord de la butte Montmartre. Et de fait, sous l'effet de cet incomparable exercice mental qu'est la marche, des souvenirs sont remontés à la surface au fil des rues, jusqu'à des fragments de passé très lointains, à la frontière de l'oubli. »
Une traversée de Paris du sud au nord, où se réveillent, au fil des pas, les souvenirs de l'auteur (l'enfance, la jeunesse, les études, la pratique de la médecine, puis l'édition) et ceux de la ville dans son entassement d'époques et d'événements.
Éditions Seuil, mai 2016
162 pages





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