« Pour voir clair dans ce tunnel, j'aimerais profiter de la double orthographe du mot pour proposer une distinction sur le sens du geste impliqué dans chaque opération. À partir de ce qui va suivre, j'emploierai donc, d'une part, le verbe réécrire (ou le substantif réécriture) pour désigner l'action qui consiste à réinventer, à partir d'un texte existant, une forme et une vision nouvelles comme l'a fait, par exemple, Racine en écrivant La Thébaïde, Iphigénie, Andromaque ou Phèdre à partir d'Euripide. Entrent également dans cette catégorie la traduction, l'adaptation, mais aussi le pastiche ou encore la réécriture inhérente au processus de l'écriture même, dans le sens où un auteur reprend inlassablement son propre manuscrit - « écrire, c'est réécrire », comme on sait. D'autre part, j'utiliserai le verbe récrire (ou le substantif récriture) pour désigner tout ce qui a trait au remaniement d'un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique. C'est le travail des correcteurs ou des correctrices, des cabinets d'avocats chargés par les maisons d'édition d'éviter les procès, des sensitivity readers (ou démineurs éditoriaux), par exemple. On comprend facilement où se situe la ligne de partage des eaux: la réécriture relève de l'art et de l'acte créateur, la récriture de la correction et de l'altération. »
« Quelle qu'elle soit (adaptation, traduc-tion, etc.), la réécriture suppose la transformation d'un objet A en un objet A'. Lorsque Bizet adapte Carmen à l'opéra, il réécrit l'œuvre de Mérimée, au sens où il crée une œuvre originale en musique à partir d'un texte adapté aux besoins de la scène par les deux librettistes, Meilhac et Halévy. L'adaptation induit l'intervention d'un créateur (trois, en l'espèce) et un changement de destination. Dans le cas de la traduction, c'est la destination linguistique qui oblige le traducteur ou la traductrice à trouver une équivalence pour un public et un contexte étrangers. Il y a donc transposition, voire transfiguration de l'œuvre de départ, pour produire un objet poétique nouveau.
Que font les éditeurs lorsqu'ils publient un texte de Ian Fleming (1908-1964), d'Agatha Christie (1890-1976) ou de Roald Dahl (1916-1990) dont certains passages ont été amendés ? S'agit-il de réécriture au sens de création ? ou plutôt de récriture au sens de remaniement ? C'est en analysant les critères de ces révisions que l'on comprend la nature de l'opération. Or ce qui frappe d'abord, c'est leur incohérence. »
« James Bond et Miss Marple sont dans un bateau
Qu'on remplace le N-word², fréquent dans les aventures de James Bond, par black man ou African American, pourquoi pas ? Mais pourquoi laisser, dans Goldfinger (1959), cette remarque sur les Coréens qui seraient « lower than apes in the mammalian hierarchy » (« inférieurs aux singes dans la hiérarchie des mammifères³ ») ? Les sensitivity readers n'ont pas cru bon non plus de supprimer, dans Casino Royal, l'expression « the sweet tang of rape » (« la saveur piquante du viol ») ou, dans L'espion qui m'aimait, cette phrase placée dans la bouche d'une femme que Bond vient de sauver de deux agresseurs... avant de coucher avec elle, bien sûr : « All women love semi-rape. They love to be taken. It was sweet brutality against my bruised body that made his act of love so piercingly wonderful » (« Toutes les femmes aiment être plus ou moins violées. Elles aiment être prises. C'est la douce brutalité contre mon corps meurtri qui a rendu son acte d'amour si merveilleusement pénétrant »).
Quelle logique à tout cela ? Où placer le curseur ? Intervenir pour lutter contre les stéréotypes, mais jusqu'où? Jusqu'à éviter de fâcher les associations noires, en laissant les Coréens se faire insulter car il y a moins de chances qu'ils protestent ? »
« Le racisme, le colonialisme, l'antisémi-tisme sont des idéologies. Extirper d'un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d'une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. Si on peut toujours corriger la lettre, il est impossible de réformer l'esprit, qui dicte en sous-main l'intrigue et imprègne les raisonnements, où le sens de la hiérarchie, l'évidence de la domination blanche, la séparation des classes sociales, la supériorité des hommes sur les femmes sont un présupposé, une conviction indiscutable et indiscutée. Dans Ils étaient dix, par exemple, un personnage explique qu'il a laissé mourir vingt et un Noirs dans la savane africaine, en leur volant leur ration de nourriture, au motif que le premier devoir de l'être humain est d'assurer sa propre survie sans manquer d'ajouter : « Les indigènes ne se soucient pas de mourir, vous savez. Ils n'ont pas les mêmes sentiments que les Européens 10. » Quelle logique y a-t-il à enlever le mot « nègre » et à laisser de telles horreurs, ou de telles inepties, comme on voudra ? Ces exemples montrent que la récriture est par définition vouée à l'échec. C'est une demi-mesure, qui ne peut pas remplir le programme qu'elle s'est fixé. Car on ne s'attaque pas à l'inconscient collectif ou à « l'esprit du temps » par des interventions ponctuelles cosmétiques. »
« [...] où est la solution? Elle est très simple. Vous jugez James Bond sexiste, Agatha Christie raciste et démodée ? Eh bien, arrêtez de les lire, ainsi que ceux et celles qui perpétuent des stéréotypes. Passez à autre chose. Tournez-vous vers des livres contemporains, qui ne baigneront pas dans l'atmosphère des années 1930 et les relents de la xénophobie. Choisissez de lire ce qui correspond à votre temps. Mais gardez bien en tête, pour reprendre la formule d'Antonin Artaud, que « toutes les époques sont dégueulasses » et que, fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels. »
« Roald Dahl et la « protection de l'enfance »
On pourrait de la même façon s'interroger sur les choix qui ont présidé aux édulcorations dans les textes de Roald Dahl, officiellement pour « protéger les enfants », lesquels jubilent à ses histoires macabres. Si on veut protéger les enfants, il y a plus efficace que de les priver de la férocité de Roald Dahl : c'est par exemple de leur épargner la nullité confondante de la télévision, la violence de la pornographie sur internet et les vidéos de décapitations sur Facebook où L'Origine du monde de Courbet est, en revanche, floutée. »
« C'est une façon on ne peut plus hypocrite de signaler et d'étouffer dans le même mouvement l'antisémitisme de Roald Dahl, dont il ne se cachait pas, estimant entre autres que les Juifs avaient quelque chose qui « provoquait naturellement l'animosité » et que Hitler, tout atroce qu'il fût (quand même), ne les avait pas choisis « par hasard » 13. Les sorcières, dont les « grands nez » ont été rabotés dans la nouvelle version, n'ont en revanche pas pu changer d'activités: imprimer leur propre monnaie et contrôler le monde. Air connu ? L'accent yiddish (phonétiquement retranscrit) de la Grande Sorcière est ainsi resté intact, lorsqu'elle déclare par exemple : « Money is not a prrroblem to us vitches as you know very well » (« L'arrrgent n'est pas un prrroblème pour nous sorrrcières comme fous le safez drès bien »). Comme le dit Zoe Dubno, qui a décortiqué la question dans le Guardian : « Il faudrait réécrire entièrement le roman pour supprimer les attitudes antisémites qui sous-tendent l'intrigue. » Mais, comme on l'a compris, ce n'est pas du tout le propos des vertueux éditeurs. »
« Dans la plupart des cas, la visée n'est pas prioritairement la morale, l'antiracisme ou la lutte contre les violences sexistes, comme on essaie de nous le faire croire, mais plus simplement l'argent. Car ces œuvres, qui sont toutes des best-sellers mondiaux, sont en passe de ne plus correspondre aux attentes des nouvelles générations. C'est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à ces nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n'est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix.
Autrement dit, et j'aimerais insister sur ce point, ce que la doxa attribue à longueur d'articles et de tribunes indignées à la « police de la pensée », à la « censure woke », à cette « moraline » héritée du « puritanisme américain », toute cette soupe que l'on nous sert sur toutes les radios et dans les débats télévisés, n'est rien d'autre que le pur produit du cynisme de l'économie néolibérale. L'erreur fatale de la gauche bien intentionnée et authentiquement antiraciste est de tomber dans ce piège pervers, qui voudrait faire passer pour des améliorations, voire une modernisation de la lecture, de vulgaires trucages intéressés, motivés par l'appât du gain. »
« Faites de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes, et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l'histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante. »
« Faut-il rappeler que seul l'auteur devrait être en droit de modifier son texte? »
« La récriture n'est pas une fausse bonne idée. C'est une vraie mauvaise idée, qui ouvre la voie à tous les abus. Car jusqu'où remonter dans le temps et sur quels textes intervenir ? Pour corriger quoi ? La misogynie d'Homère, l'antisémitisme de Voltaire, l'obscénité de Sade, l'homophobie de Marguerite Duras ou de Simone de Beauvoir ? Exaspérée par ces campagnes de révisions et pour en pointer l'absurdité, Joyce Carol Oates postait sur X le 26 mars 2023 : « Next, Louis-Ferdinand Céline. » »
« Comment caractériser l'arrogance des éditeurs et des ayants droit, détenteurs du droit moral, à s'octroyer la possibilité de modifier une œuvre à leur gré, en fonction du vent ? En vertu de quelle légitimité intellectuelle ? Il faut être absolument ignorant et méprisant de ce que coûte une phrase à un écrivain, ignorant du temps, de l'effort, du soin qu'il met à chaque mot pour songer seulement à modifier l'intégrité d'un texte que l'auteur n'est plus là pour défendre. Et on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteuri-sation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature. »
« Dans un article de février 2022, Joanne Harris, présidente de la Société des auteurs britanniques, soulignait « qu'on ne s'offusque pas des auteurs de polars qui consultent des détectives ou de ceux qui interrogent les professionnels de santé avant d'écrire sur l'hôpital. "Quand on écrit sur le handicap, la transidentité, les sans-abri, les prostituées, d'autres ethnies ou cultures, on peut trouver utile de consulter des personnes qui ont plus d'expérience" ». Ce qui me semble, person-nellement, frappé au coin du bon sens.
Cette position est partagée par Kev Lambert, jeune écrivain québécois dont le roman Que notre joie demeure (Le Nouvel Attila, 2023) s'était retrouvé propulsé sur la première liste du Goncourt. Quelques jours auparavant, il avait déclaré sur Instagram avoir fait appel à Chloé Savoie-Bernard, une poétesse et professeure de littérature d'origine haïtienne, afin d'éviter les stéréotypes pour son personnage de Pierre-Moïse, haïtien : « Chloé s'est assurée que je ne dise pas trop de bêtises, que je ne tombe dans certains pièges de la représentation des personnes noires par des auteur-es blanche-s. Elle m'a aussi aidé à étayer ce personnage, à l'approfondir, à le complexi-fier. Et d'ajouter : « La lecture sensible, contrairement à ce qu'en disent les réaction-naires, n'est pas une censure. Elle amplifie la liberté d'écriture et la richesse du texte. [...] Je compte travailler de cette manière pour tous mes prochains romans. »
Il n'en fallait pas plus pour déclencher la colère de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt pour Nos enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui revendiquera sur Instagram le droit de « se planter » et d'en assumer la responsabilité, sans avoir recours à aucun intervenant extérieur. Dans une prose injurieuse, plus typique des pamphlétaires de droite que des écrivains de gauche dont il se réclame, il déclarera : « Mais faire de professionnels des sensibilités, d'experts des stéréotypes, de spécialistes de ce qui s'accepte et s'ose à un moment donné la boussole de notre travail, voilà qui nous laisse pour le moins circonspects. Qu'on s'en vante, voilà qui au mieux est amusant, à la vérité pitoyable. Qu'on discrédite d'un mot ceux qui pensent que la littérature n'a rien à faire avec ces douanes d'un nouveau genre, et sous-entendre qu'ils font le jeu des oppressions en cours, c'est tout bonnement une saloperie. » »
« Entre laisser tel quel et amender au risque de dénaturer une œuvre, il existe néan-moins une troisième voie : la contextualisation, souvent réclamée pour « encadrer » une œuvre, avertir et mettre en garde, sous forme de préfaces, de postfaces et de notes en bas de page. L'exemple le plus célèbre est bien sûr Tintin au Congo. »
« Comme dans tant de situations, on sait plus ou moins et on ne veut pas voir. On rapporte que Hergé aurait d'ailleurs confié : « C'est vrai que certains dessins, je n'en suis pas fier. Mais vous pouvez me croire : si j'avais su à l'époque la nature des persécutions et la "solution finale", je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d'autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir. » »
« La préface a de plus l'avantage de ne pas intervenir dans le texte mais de l'introduire, c'est-à-dire de rester au seuil. Chacune est par ailleurs libre de la lire, ou pas. À l'heure actuelle, je ne vois pas de meilleure solution pour reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes, tout en évitant les écueils de la récriture. »
« Le problème soulevé par Tiphaine Samoyault est un vrai problème pédagogique. J'y suis d'autant plus sensible que j'enseigne en Californie depuis près de vingt ans et que je suis moi-même confrontée à ces conflits entre liberté d'expression, fidélité à l'intégrité d'un texte et respect d'autrui. C'est ce que j'appellerai la frontière délicate entre le « safe space » (l'idée que le campus doit être un espace sûr, respectueux et bienveillant, notamment pour les populations discri-minées) et la « comfort zone » (cette zone de confort intellectuel, qui condamne, en vertu d'une sorte d'orthopédie mentale, les sujets épineux). Si je souscris pleinement au premier, je lutte fermement contre le second.
Comment ? En faisant des choix.
Non pas des choix d'évitement (éliminer d'emblée les textes jugés problématiques ou remplacer les mots qui fâchent), mais des choix pédagogiques, destinés à complexifier une question. Il me semble d'autant plus intéressant de considérer que l'auteur des articles « Pour les Juifs » (Le Figaro, 16 mai 1896) et surtout « J'accuse...! » (L'Aurore, 13 janvier 1898), Émile Zola donc, ait fait d'un de ses personnages de L'Argent (1891) le contempteur de « toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques 40». De même, je convoquerais sans hésitation le regrettable « Discours sur l'Afrique » (18 mai 1879) de Victor Hugo (source d'inspiration du beaucoup plus effrayant « Discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy de 2007), pour éclairer les contradictions de l'antiesclavagiste déterminé que fut toute sa vie l'auteur de "Bug-Jargal" (1826). Je prends ici à dessein des exemples grossiers, non pas pour trouver des « excuses » à ces auteurs canoniques, dans une vision simpliste où un bien contrebalancerait un mal, mais pour essayer de faire sentir toute l'ambiguïté d'une pensée prise à un moment donné, historiquement informé. »
« Depuis la révolution romantique, l'œuvre d'art, en se libérant des contraintes morales, religieuses et idéologiques, a gagné un statut d'autonomie, qui est le marqueur même de la modernité, au point de la rendre intouchable. Ce statut serait-il en train de vaciller ? Car les assauts sont nombreux pour remettre en question ce qui fait la spécificité de l'artiste et de sa liberté d'expression. Parallèlement, des affaires récentes (Ruggia, Matzneff, Jacquot, Doillon, etc.) ont montré à quel point ce statut de toute-puissance avait servi d'alibi pour couvrir des pratiques pédocriminelles. Il appartient au XXI° siècle de relever ce défi sur les conflits de l'art et de la morale. Et cela ne se fera pas, ne pourra pas se faire en falsifiant les œuvres, comme on met la poussière sous le tapis, mais en faisant preuve de lucidité face au canon, de courage intellectuel et, surtout, de créativité. Car la seule option pour sortir par le haut de cette ornière reste, encore et toujours, l'inventivité. Plutôt que de procéder à un petit trafic des textes du passé répondre par le pouvoir de l'imagination; plutôt que récrire médiocrement : réécrire avec esprit, comme l'a prouvé Pénélope Bagieu avec Sacrées sorcières (Gallimard, 2019), réinterprétation du roman de Roald Dahl sous la forme d'une bande dessinée réjouissante, où elle introduit une petite fille et se débarrasse, entre autres, de l'accent douteux de la Grande Sorcière. Hommage sans ambiguïté au génie du créa-teur britannique, Sacrées sorcières est une œuvre à part entière, adaptée à la légitimité de nos exigences contemporaines. Elle ne contrefait rien, elle réinvente et donne une seconde vie à un classique, soudain revivifié, contemporain 53. Un autre exemple inspirant vient d'être donné par le grand écrivain américain Percival Everett, avec son roman James (Doubleday, 2024). Le livre, salué à juste titre comme un tour de force par la critique, reprend Les Aventures de Huckleberry Finn mais du point de vue de l'esclave, esclave lettré et ironique, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui est aussi le narrateur de sa propre histoire. Enfin. »
2. N-word est la formule euphémisée, élaborée dans les années 1990, pour éviter de dire le mot nigger (nègre). Ce cas très particulier, spécifique à l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation, est aussi l'un des rares exemples de mots tabous de la langue aux États-Unis, que seuls les Noirs sont autorisés à utiliser. Lorsqu'on est blanc, reprendre par exemple les paroles d'une chanson de rap chantée par un Noir où figure le mot nigger est considéré comme une offense. En France, « nègre » peut être neutre ou péjoratif, en fonction du contexte et de l'époque. La négritude, mouvement fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Paulette et Jane Nardal et Léon-Gontran Damas entre autres, a repris l'insulte pour en faire une fierté, ce qui n'a pas suffi à renverser sa charge négative. Aujourd'hui, plus personne, outre des racistes assumés, ne songerait à employer ce mot. Même le mot « Noir » suscite en français des contournements, comme en témoignent les mots de substitution Black ou, en verlan, renoi. Précisons encore qu'en Haïti « nègre » signifie « homme », raison pour laquelle quelqu'un comme Dany Laferrière, auteur de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer (Montréal, VLB, 1985) continue de l'utiliser.
Quatrième de couverture
Depuis quelques années, un malaise s'est installé dans la culture contemporaine. Ici on récrit des textes classiques ou certains best-sellers pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations.
Et si la question qui sous-tend ce vaste débat était mal posée ? S'il s'agissait, dans bien des cas, d'argent et non d'éthique ? Et si la censure n'était pas du côté qu'on croit ? Et si les précautions prises à tout contextualiser produisaient à terme un effet pervers ?
À l'aide de quelques exemples, Laure Murat tente de rebattre les cartes d'une polémique qui, à force d'amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et de sa dimension politique.
Laure Murat est écrivaine et professeure à l'UCLA. Depuis #MeToo, elle intervient régulièrement dans la presse sur les guerres culturelles entre la France et les États-Unis. Son dernier livre, Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023), a obtenu le prix Médicis essai.
Éditions Verdier, les Arts de lire, mai 2025
76 pages

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