Je savais que la lecture de "L'Adieu au visage" serait difficile. Je ne pensais pas que ce serait à ce point.
Comme beaucoup, j'ai vécu les confinements loin des hôpitaux, protégée dans le confort relatif de mon quotidien. Bien sûr, nous savions. Nous entendions les chiffres, les témoignages, les alertes. Mais entre savoir et comprendre, il y a parfois un gouffre. Avec ce livre, ce gouffre se referme brutalement.
À travers son regard de psychiatre partagé entre les unités Covid et les maraudes auprès des plus vulnérables, l'auteur donne un visage à la catastrophe. Il raconte l'urgence, l'épuisement des soignants, l'improvisation permanente dans les services hospitaliers, les patients isolés, les familles privées d'adieu. C'est bouleversant.
Ces pages sur les corps qu'on ne lave plus, qu'on ne présente plus, sur ces derniers instants volés aux familles, m'ont serré le cœur. Le titre du roman prend alors toute sa force.
Au-delà du recit de la catastrophe, j'y ai aussi vu une immense volonté de préserver l'humanité là où elle risquait de disparaître. Une résistance discrète mais obstinée. Celle du soin, de la présence, de l'attention portée à l'autre.
Un texte éprouvant, nécessaire, profondément humain. Une lecture qui serre le cœur, fait monter les larmes et rappelle que derrière les statistiques se trouvent toujours des visages, des vies et des adieux.
Un livre dont on ne ressort pas indemne 🥺
« Écrire, c'est mesurer la perte. »
En exergue Martin Winckler
« Alors, je crois qu'écrire, pour un médecin comme pour n'importe qui, c'est prendre la mesure de ce qu'on ne se rappelle pas, de ce qu'on ne retient pas. Écrire, c'est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs.
Écrire, ça se fait contre la mémoire et non pas avec.
Écrire, c'est mesurer la perte. »
Communication du docteur Bruno Sachs au Colloque littérature et médecine à Tourmens sur le thème « Souffrir, soigner, écrire »
Martin Winckler
« La dernière visite au défunt - est-il précisé dans le mail - durera vingt minutes et sera limitée à deux personnes. Inscrite en italique en bas de page, cette dernière visite a un nom : l'adieu au visage. D'adieu au visage dans cette chambre avec Mireille il n'y en a pas, l'adieu au visage n'existe pas encore, les choses ne se passent pas encore comme je viens de les décrire : au commencement on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »
« Présence de chacun indispensable, résumé de la situation, ce à quoi s'attendre. Trois lignes au style militaire, des phrases sans sujet, le langage de l'urgence, signé Éric. Je lis en diagonale : déprogrammation de toutes les consultations, vidange des services, fermeture des activités de chirurgie programmée, transformation des salles de réveil en lits de réa. L'hôpital se désosse. »
« Éric pointe son laser sur le sommet : « 1900 décès rien que dans notre région est une prévision raisonnable à ce stade. Si on confinait aujourd'hui comme vient de le faire l'Italie, on pourrait rester a priori sous la barre des 2 000 - je dis bien a priori. Cesser de nous serrer la main ne suffira pas à remporter cette guerre ni l'ensemble de ce qu'il est convenu de nommer gestes barrières, il va falloir être sur le front vingt-quatre sur vingt-quatre, ça va tanguer, messieurs. » »
« « Le protocole prévoit la mise en housse immédiate, pas de toilette mortuaire, cercueil fermé, aucune dérogation possible, on mèche les narines du défunt, on recouvre son visage, on le housse, tout doit aller très vite, les cadavres sont hyper contagieux ; enfin, dernier point, le pays se croit au stade 2 quand nous savons être déjà au stade 3, en phase épidémique déclarée. La phase 2 a eu pour effet de désynchroniser le pic grippal du pic covid : leur simultanéité aurait abouti à des milliers de morts d'un coup, ce ne sera pas le cas, on a déjà évité ça. » Je lève la main. Éric cligne des yeux : « Oui ?
On ne peut pas se débarrasser des corps comme ça.
Ce sont les directives, elles s'imposent à nous.
Non Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » »
« Le FFP2, c'est ton gilet pare-balles. »
« - Depuis quand on salue les flics, Ben ?!
- Depuis qu'on a en commun de ne pas savoir pourquoi on roule. »
« « J'aimerais dire au revoir à papa, s'il te plaît. »
François grogne. Sa mère nous regarde. «Merci beaucoup. » Elle pose la main dans le dos de son fils et disparaît. Isabelle observe le corps. Mireille zippe la housse. Le bruit de la fermeture Éclair me fait mal aux mâchoires. »
Quatrième de couverture
UN ROMAN EN APNÉE SUR LA PANDEMIE. CE QU'ELLE A FAIT AUX VIVANTS ET AUX MORTS, À NOTRE HUMANITÉ.
Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Entre obéissance à la loi et refus de l'horreur, que ce soit à l'hôpital ou dehors, chacun à son niveau cherche des solutions et improvise. L'Adieu au visage est l'écri-ture d'une résistance fragile et d'une lutte pour prendre soin de l'autre.
David Deneufgermain est écrivain-médecin. Psychiatre, il a exercé en prison, en hôpital psychiatrique et soigne depuis onze ans les malades à la rue et dans son cabinet. L'Adieu au visage est son premier roman du réel.
« Au commencement, on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »
Éditions Marchialy, août 2025
262 pages

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