mardi 2 juin 2026

J'ai effacé les preuves ★★★★☆ d'Olivier Adam

Hier soir, les poèmes ont quitté la page.

À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous. 
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.

J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer. 
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoire
je ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir". 
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.

Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.

Une très belle soirée de poésie.

Merci Olivier Adam !

Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant 
de mon cerveau d'aéroport 
une radio intérieure 
branchée en permanence 
qui ne s'éteint que la nuit 
et encore 
qui saoule et déblatère 
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent

les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie 
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris

parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout 
et que je me suis trompé 
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »

« le bon coin

il faudra bien 
un jour ou l'autre 
rendre l'âme 
mais qui en voudra 
à qui la confier 
à quelle adresse quel atelier 
quel diagnostic 
qui voudra bien la réparer 
quel niveau d'usure 
obsolescence programmée 
bonne aux ordures 
bonne à jeter

un jour ou l'autre il faudra bien 
mais vous pouvez vous déplacer 
cinquième étage 
mer intérieure escalier B 
quasi neuve 
très peu servie jamais portée 
dans l'état où vous m'avez 
laissé »

« entre-deux

jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »

« les vieux amis

tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait

faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment

rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle 
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes

et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde 
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »

Extrait du poème "dimanche matin
« on ne se levait jamais très tard 
grand-père apportait les croissants 
on était encore loin du soir 
rien ne pesait encore vraiment »

« curriculum vitæ

pas de contours pas de racines 
appellation      non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)

sans pedigree sans distinction 
difficile à      localiser 
sans confrérie sans confession 
impossible à     identifier 
pas d'assurance pas d'onction 
pas de contrat     pas de collier 
sans patrimoine et sans actions 
sans carte de        fidélité
(et qu'il en soit ainsi 
       et que tout reste à inventer)  »

Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien 
écrire n'a jamais guéri quiconque 
prescriptions de complaisance 
médication sans ordonnance 
marché noir de la résilience 
contrefaçon d'anxiolytiques 
méditation trip égotique 
thérapie de charlatans 
chirurgie de faux savants 
experts autoproclamés 
du développement 
autocentré »

« banquette arrière

on écoutait Nino Ferrer 
en longeant la presqu'île 
et je voyais se découper 
vos visages d'enfants 
dans le miroir du rétroviseur

les champs tombaient dans la mer 
les falaises à l'équerre 
les cornichons Mirza 
l'arbre noir Madureira 
c'était bien notre genre 
et je nous reconnais bien là 
c'était nous portrait craché 
de passer en un éclair 
du soleil aux glaciers 
des lueurs au gravier 
comme sables 
comme marée 
sous le ciel qui se traîne »

« l'identité

rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités

présentez-nous vos papiers
définis
assignés

rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés

redites-nous où vous alliez
amincis
délavés

qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués

qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée

quelle patrie
quelle armée »

« l'impuissance (#2)

que murmurent tes entailles 
le sang qui perle à ton bras 
le secret ou la faille 
qui tremble sous la lame 
quel cri aux lèvres closes 
quel effroi sur tes cuisses 
comment veux-tu que je t'entende 
comment veux-tu que je t'atteigne »

Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons 
de toutes confessions 
obédiences pareilles aux mêmes 
parfois même inventées 
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez 
comme si quelqu'un avait besoin de ça 
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie 
[...] »

Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais 
pour ce qui me concernait 
écrire n'était qu'épiphanie 
jubilation 
présence décuplée 
au monde aux autres et à moi-même 
une incandescence 
une aventure 
mais sans doute qu'à me lire 
rien de tout cela 
ne sautait aux yeux

alors voilà ai-je pensé 
il me faudra un jour 
rectifier »

Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois 
à quelle adresse qui m'a parlé 
de Carver de Pialat 
de Leonard de Virginia 
qui m'a guidé dans ces rayons 
municipaux alphabétiques 
abcd Dubois 
efgh Holder 
et quels amis encore 
pour le rire et les clopes 
[...] »

Quatrième de couverture

je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces 
j'ai effacé les preuves 
j'ai joué avec le feu 
et la pellicule a cramé 
par négligence 
en pyromane 
en incendiaire
Le choix de l'éditeur

La petite musique d'Olivier Adam... 
On le sait, son univers est celui 
des lisières, des boîtes en fer-blanc 
emplies de polaroïds et de souvenirs, 
des lieux que l'on aime mais que 
l'on finit par quitter. Paris et sa 
banlieue, la façade atlantique, les 
plages à marée basse, les presqu'îles, 
et ce « cœur finistère », matelot ou 
flibustier, qui « cède aux falaises » 
et s'en remet au ressac. Le poète, 
qui publie ici son deuxième recueil, 
est en quête d'une mer intérieure, 
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu 
commun à tous les êtres, où l'on 
pourrait accueillir l'exilé, l'ami 
désespéré et les fantômes de nos 
vies. Un lieu où l'on n'entend pas 
la rengaine mesquine de l'identité, 
de l'origine et du rejet. Un lieu 
où vivre libre, sans assignation à 
résidence, ni faillite de la solidarité.

www.editions-brunodoucey.com


Éditions Bruno Doucey,  mai 2026
365 pages 

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