Le Sol est partout sous nos pieds et pourtant nous l'oublions. C'est à lui que Julien Denormandie choisit de donner la parole dans ce court conte écologique où survient un événement inattendu car le Sol se met en grève.
L'idée est originale et permet d'aborder de façon accessible des sujets essentiels comme la biodiversité souterraine, le rôle des vers de terre, le stockage du carbone, l'artificialisation des terres ou encore notre rapport à l'agriculture. Le récit se lit facilement et a le mérite de rappeler que le Sol n'est pas un simple support mais un écosystème vivant dont dépend notre avenir.
« Le Sol nous est indispensable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant. »
Pourtant, malgré la pertinence du propos, je suis restée un peu à distance. Comme le souligne Erik Orsenna dans sa préface, ce livre entend « sonner l'alarme ». Mais cette alerte n'est-elle pas lancée depuis longtemps déjà par de nombreux scientifiques, agronomes et naturalistes ? Le constat est largement posé, les diagnostics sont connus. Au-delà des mots, des essais et des prises de conscience, quelles actions concrètes suivront ?
Les mots sont nécessaires pour sensibiliser, mais ils interrogent aussi notre capacité collective à agir. Car pendant que les alertes se multiplient, les sols, eux, continuent de s'appauvrir, de s'artificialiser et de disparaître sous le béton.
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
Nous dépendons bien davantage du Sol qu'il ne dépend de nous et le Chant du Sol en conte pédagogique nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée avec justesse.
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations. »
Une lecture intéressante, même si elle ne m'a pas autant marquée que d'autres ouvrages consacrés à ce sujet, notamment "Humus", dont la puissance romanesque et la profondeur m'avaient davantage embarquée.
« Enfin !
Depuis si longtemps qu'on le tenait pour négligeable, juste bon à piétiner, à forer pour faire jaillir du pétrole, à creuser pour extirper des métaux plus ou moins précieux, à entrebâiller pour recevoir des tombes, des métros et des canalisations.
Pour le reste, rarement étudié dans toutes ses dimensions. Bien moins que le ciel et par suite bien moins connu que lui.
Donc plus vraiment protégé.
Et jamais, jamais remercié.
Alors que nous lui devons la vie.
Le Sol.
Pourtant économiste des « matières premières », je n'avais pas la moindre idée de son fonctionnement, de son habitat, de sa fragilité.
Heureusement, quoique toujours trop tardivement, un certain nombre de professeurs, à commencer par Gilles Boeuf et Marc-André Selosse, ont entrepris de me déniaiser. Mais j'avais du mal à comprendre, c'était compliqué, et j'ai cette maladie d'avoir besoin d'une histoire pour cela. « Il était une fois » est la phrase magique qui m'ouvre le cerveau.
Voilà pourquoi merci à Julien, Julien Denormandie !
Je le connais depuis des années. Et ensemble, ce qui éloigne à jamais ou rapproche pour toujours, nous avons écrit Nourrir sans dévaster, un livre d'échanges, parfois tendus, et de conviction, toujours partagée, sur notre passion commune pour l'agriculture et notre infini respect pour les agriculteurs.
Un beau jour, il m'a tendu des feuilles.
- C'est pour toi. Et pour les enfants. J'ai osé.
- De quoi ça parle ?
- Tu devrais plutôt me demander : de qui ça parle ? Ou même qui parle ?
J'ai lu d'une traite.
Pour sonner l'alarme, Julien, l'ingénieur et ex-ministre, s'est fait conteur.
Nous avions souvent parlé de ces métamorphoses nécessaires. Alertant sur la rareté croissante de l'eau, je n'avais rencontré qu'un intérêt poli mais lointain. L'eau n'est qu'une matière, même si la plus absolument nécessaire. Pour cette raison, maintenant je donne voix aux rivières et aux fleuves, en les présentant pour ce qu'ils sont autant d'êtres vivants. Julien, pour de semblables raisons d'urgence et de pédagogie, a suivi le même parcours.
Pas facile pour un scientifique ! Ces doctes-là sont irremplaçables, bien sûr ! Mais ils ont tendance à se méfier des comparaisons et à répéter jusqu'à plus soif :
« C'est plus complexe que ça ! »
Julien a donc osé.
Et vous allez voir, le résultat est saisissant.
Il était une fois le Sol.
S'ensuit un bref et formidable texte. Où s'agite la planète entière, des puissants en costume aux vers de terre.
Quelle histoire, pleine de bruit et de fureur, d'aveuglement vaincu par l'évidence !
Avec, chemin faisant, le portrait de notre indispensable.
Le premier moteur de la Vie.
Le Sol.
Enfin compris.
Donc peut-être enfin, bientôt, considéré comme il le mérite. »
Préface écrite par Erik Orsenna
« Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même. »
Franklin D. Roosevelt, 1937
« Le Sol, qui ne suscitait donc guère de passion avant qu'il n'entre en grève, était désormais au centre de toutes les discussions. Même les plus puissants de ce monde n'avaient que ce nom à la bouche. Il faut dire que leurs intérêts économiques étaient directement menacés. Pour quelles revendications ? Ils l'ignoraient. « Assurément, le pouvoir de l'argent ne sert à rien en pareille circonstance », se disait monsieur Victor en se rendant à l'invitation du patronat, avenue Bosquet dans le 7º arrondissement de Paris. »
« - Grâce aux vers de terre et à leurs compagnons, les Sols stockent 1 500 milliards de tonnes de carbone organique, deux fois plus que la quantité de carbone présente dans l'atmosphère. Sans cette action, la planète brûlera, et nous avec.
Monsieur Victor n'avait pas besoin de ces explications. Il baissa son regard sur les quarante-deux parcelles puis le releva pour le fixer au loin. Il voyait déjà les premières feuilles d'automne s'accumuler sur le Sol, faute d'activité des lombrics. « Si cela continue, l'amas de feuilles va atteindre l'horizon. Darwin avait raison, les vers de terre sont peut-être les animaux les plus importants sur la planète », soupira-t-il. »
« « Mon Dieu, où est passée l'odeur du Sol humide ? Cette odeur reconnaissable parmi tant d'autres. Celle qui suit l'averse ou la rosée du matin ! » s'écria-t-il.
Monsieur Victor se souvenait de ses recherches sur cette odeur de terre mouillée, le pétrichor « sang des dieux qui coule dans la pierre », selon l'étymologie. Il savait qu'elle était liée à des bactéries qui dégageaient des molécules odorantes. Il se jeta au Sol. Le renifla. Encore et encore. Il creusa avec son couteau de fines tranchées, espérant libérer une odeur. Mais rien n'y faisait. Le Sol ne sentait plus !
« Cela veut donc dire que les bactéries sont elles aussi entrées en grève. »
Monsieur Victor blêmit.
« Sans les bactéries, qui va décomposer la matière organique et en faire des nutriments disponibles pour les racines des plantes ? » »
« « Peut-être qu'il aurait été bon, et depuis fort longtemps, d'écouter le Sol. Ce qu'il a enfoui, au prix de millénaires, nous aurions dû le laisser sous terre. Ce qu'il nous offre, nous devrions l'utiliser avec parcimonie. La nature ne laisse rien au hasard », dit-il en face de la caméra.
Puis monsieur Victor étala une carte sur la table du studio télé, une carte Michelin jaune exactement.
« Regardez ces espaces, dit-il d'une voix profonde. Les maisons, les routes, tout ce que nous avons bâti est représenté en noir. Les forêts sont en vert et les rivières en bleu. Eh bien, le Sol, lui, sur toutes les cartes, il est en blanc. En blanc, la couleur du vide ! »
Monsieur Victor continua, ne se laissant pas perturber par les tentatives de l'intervieweur.
« Ce blanc cache un monde entier, un univers souvent invisible et pourtant vibrant. Chaque parcelle de ce blanc est pleine de minéraux, de bactéries, champignons, insectes, petits et grands organismes. Le Sol nous est indispen-sable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant, 59% des espèces terrestres vivent sous nos pieds. » »
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations, y compris celle que nous sommes en train d'écrire. Il mérite considération. »
« C'est simple, reprit-il, les mains posées sur la table pour soutenir son propos. Depuis des décennies, nos recherches génétiques se sont concentrées sur l'optimisation des rendements. On a sélectionné des plantes avec des racines courtes capables de produire rapidement de larges épis et de longues tiges grâce à l'apport massif d'engrais. Mais, à force de raccourcir les racines, on a oublié ce qu'elles apportaient au Sol : de la matière organique et des nutriments. Elles le structurent et le composent. Il faut ramener les racines longues. »
« « Le commerce doit se faire avec le moins de barrières possible. Chaque pays doit pouvoir exporter et importer comme bon lui semble, et tirer les avantages de son modèle de production. N'oubliez jamais les enseignements d'Adam Smith et de David Ricardo, les pères des avantages com-paratifs », expliquait-il.
Mais comment peut-il dire des âneries pareilles ! Abel éructait dans son Renault Scenic. Il s'arrêta sur le bord de la route et composa le numéro de l'émission de radio. Une, puis deux, puis trois sonneries avant qu'une charmante personne ne le prenne au téléphone et n'accepte que sa question soit posée à l'antenne. Une question aussi simple que pertinente : « Et que dites-vous du tourteau de soja et de colza qui vient des Amériques et que je suis obligé de donner à manger à mes vaches ? Il est issu de la déforestation et d'une agriculture intensive en pesticides. Nous n'aurions même pas le droit de le produire chez nous. Interdisez ce commerce déloyal. »
Abel dut se contenter d'une courte réponse : « Les cent soixante-quatre membres de l'OMC ne sont pas d'accord entre eux, donc rien ne bougera. »
« Mais combien de temps faudra-t-il encore avant que le gendarme du commerce se réveille ? » se demanda Abel.
Les amas de feuilles continuaient à s'empiler autour de lui.
Les tapis de moisissures aussi. »
« Alexandra savait. Elle voyait la catastrophe se profiler. Mais, à la différence d'Éric, elle refusait d'abandonner. Il devait y avoir une solution. Son regard tomba sur un dossier. Une photo. L'éco-quartier des Rives-du-Bohrie, situé à Ostwald, au sud de l'agglomération strasbourgeoise. Les zones humides y étaient préservées, des espaces naturels reconstitués, les immeubles étaient majoritairement en bois et matériaux biosourcés, les toits étaient végétalisés, l'aménagement épousait la topographie, il semblait s'adapter au territoire, et non tenter de le dompter. »
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
« Savez-vous combien d'habits achète un indi-vidu chaque année ? Quarante en moyenne en France, près de soixante-dix aux États-Unis, c'est énorme ! Alors même que c'est l'une des industries les plus polluantes. Songez un peu, la production de vêtements émet plus de CO₂ que les avions et bateaux combinés ! Il faut 2 700 litres d'eau pour produire un tee-shirt, 7 500 litres pour un jean. Et que dire de la pollution des Sols ? La culture du coton, c'est 25% des pesticides déversés chaque année. L'industrie textile utilise plus de 8 000 substances chimiques, dont certaines sont rejetées directement dans les rivières, contaminant les eaux en métaux lourds ou colorants toxiques... »
« Et si le capitalisme était en fait chronophobe ? En 1748, le père fondateur des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin, enseigna à un jeune commerçant que le temps, c'est de l'argent. Depuis lors, chaque minute mal utilisée est considérée comme un manque à gagner. Une course effrénée sans ligne d'arrivée, des sociétés construites autour d'une quête épuisante à l'optimisation. Une autre voie est-elle possible ? Souvenons-nous des physiocrates, ces penseurs du xvIII siècle, pour qui le revenu n'est rien sans renouvellement de la ressource. Écoutons Olivier Hamant, chercheur et biologiste du xxr siècle, qui propose un antidote au culte de la performance, à savoir la robustesse. Celle enseignée par le vivant qui a su s'adapter et survivre à 5,8 milliards d'années d'incertitudes et de fluctuations. Enfin, acceptons qu'il soit impossible de maximiser performance et robustesse en même temps. »
« Le Sol avait effacé les nuances, les arômes, les clins d'œil aux saisons. Il avait cessé d'être généreux. »
Quatrième de couverture
Il y a des personnages que nous regardons sans réellement les voir, que nous pensons connaitre mais dont nous ignorons tout, que nous croyons aimer mais sans considération.
Et si le Sol se mettait en grève ? Lui, cet ami précieux qui nous veut du bien. Lui, qui souffre en silence.
Un conte ne relate pas une véritable histoire. Il peut, en revanche, reposer sur des éléments réels.
Ainsi, tout débute dans la capitale, un 22 septembre, par un étrange bruit...
Éditions du Seuil, février 2026
156 pages

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