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dimanche 24 août 2025

Les piliers de la mer ★★★★★ de Sylvain Tesson

« Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. »

Entre ciel et mer.
Se tenir à la pointe.
En équilibre.
Instant suspendu.
« Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. »
Goûtant le plaisir d'être vivant.
"Au bord de l'univers"
L'appel du vide. De l'aventure.
« [...] le retrait, la liberté dans l'inaccessible. »
J'ai été hypnotisée. Aspirée. Je me suis laissée envahir par le chant du ressac et des stacks. 
Je suis restée immobile et dans l'immobilité, j'ai fait un beau voyage. 
Merci Sylvain Tesson, merci Du Lac, merci les stacks ! Symboles de liberté !
Le dépassement de soi, l'aventure de l'extrême racontés avec beaucoup de poésie. 
Une expérience hors du commun. Et un grand moment de lecture !
« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir. »

« À mon père, Philippe Tesson (1928-2023), qui avait horreur du vide. »

« Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j'ai reçu de la poésie. »
Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes.

« Examinons d'abord la question en nous plaçant au point de vue le plus élevé. »
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes.

INCIPIT 
« L'aiguille en plein cœur
Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXI siècle. La surface du globe est cartographiée. À chaque plage son plagiste. Pas une source sans sa mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au Muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d'Arcachon. Y a-t-il seulement un être humain sur la Terre qui ne connaisse pas l'existence de La Grande-Motte ?
Des optimistes contrediront : « Il y a un sommet vierge dans les confins afghans. » Rien n'est moins sûr. Parfois, des alpinistes parviennent sur une montagne, persuadés de déflorer le sommet. Un anonyme les y a précédés, laissant son fanion.

L'homme a triomphé de la géographie. Il s'est répandu partout. Depuis la pierre taillée il en a eu le temps ! Conscient que la Terre a rendu ses derniers secrets, le pauvre Terrien de notre siècle tourne son regard vers les étoiles. « Là-haut », murmure-t-il. Il rêve. Un jour, peut-être un astronaute imprimera-t-il son pas sur un sol intouché. En attendant, on fait la queue pour grimper l'Everest.
Non vraiment, je ne suis pas rétrograde, mais il me naît des nostalgies de l'époque où il suffisait de sortir de sa grotte pour s'enfoncer dans l'inconnu. Au paléolithique (supérieur, si possible), bien des problèmes se trouvaient résolus de ne point même exister.
J'en étais là de ces réflexions, accoudé au comptoir de mon âme, quand je tombai sur un exemplaire de poche de L'Aiguille creuse de Maurice Leblanc. En couverture, gentiment bariolée dans le genre kitsch de nos enfances aimables des années soixante-dix, l'aiguille d'Étretat. Elle se dressait fièrement dans l'eau joyeuse. Les peintres impressionnistes s'étaient épris d'elle. Arsène Lupin en avait fait son repaire. Le rocher était friable, l'aiguille en passe de s'écrouler. Très peu d'êtres humains en avaient foulé le sommet. Il était plus facile de la peindre. Tout cela constituait un faisceau de raisons d'aller voir.
Il y avait là-haut un espace préservé. Peut-être aurait-on l'impression de toucher une "terra incognita". Je réunis une troupe de gentils nautoniers. L'objectif était de grimper l'aiguille à l'aube. Philibert fournirait le canot, Olivier les vivres. Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l'opération. Avec eux : la fine équipe. »

« Huit heures. La marée monte, l'aiguille vibre, les falaises miroitent. On se tient à la pointe, frappés de joie, entre ciel et mer, endroit vivable. J'ai préparé un texte. Je le lis, pour les nuages. Personne n'écoute. Une mouette passe. »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne.
Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige: l'élargis-sement de soi, non le racornissement dans la peur? Que m'est-il arrivé? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule ? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers.
L'impression a duré quelques secondes. On se situait là, au bord du vide. Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. Je n'en revenais pas de me trouver dans ce cirque lacté, sur un point où il »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne. Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige l'élargissement de soi, non le racornissement dans la peur ?
Que m'est-il arrivé ? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers. »

« De retour sur les galets, je demande à du Lac où l'on trouve ce genre d'aiguille.
- Sur toutes les côtes du monde.
- Écoute-moi, lui dis-je, on part. Vers les piliers de la mer. On les passe en revue. On les approche, on les grimpe, on les bénit. Je veux revivre mon illumination de l'Aiguille blanche. Me repayer le luxe de me sentir là où je me dois d'être.
- C'est-à-dire ?
- À la pointe du monde, où je n'ai rien à faire, où je ne peux rester, en un lieu où personne n'est allé, d'où le monde s'embellit, qui s'écroulera bientôt et qu'il est difficile d'atteindre, urgent de quitter, inutile de gagner.
- J'en suis, dit du Lac.
Et c'est ainsi que nous avons passé des années à grimper sur les stacks. »

« Le petit stack se dressait au milieu des vagues dans l'aube électrique. On l'escalada en gardant nos gilets de sauvetage. Le stack avait l'air furieux contre la houle. On aurait cru une tête de serpent dardant sa colère au-dessus du bouillon. La taille ne définit rien. Un stack, c'est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer.
Le stack n'appartient point aux décombres de la falaise attendant que l'érosion les transforme en sable fin où viendra bronzer l'estivant.
Son sommet ne dépasse pas la hauteur de la terre mère puisqu'il en procède. Il se situe à l'exacte altitude du plateau côtier. Pas de péché d'orgueil chez les piliers de la séparation. »

« En termes plus sobres, le stack est une quenouille magique, l'obélisque du chronos, l'échauguette d'un château inondé, une hallebarde fichée dans le râtelier des eaux, une fusée lunaire plantée dans le récif, un chicot pourri, un diamant taillé, un totem du refus, une torche oubliée, un flambeau pétrifié, une banderille finale dans le sable de l'arène, un clocher fantôme surnageant du déluge, une fourche de Poseidon (à une seule dent), une figure de proue sauvée du naufrage, un menhir détaché de sa carrière, ou mieux, le cigare qu'un dieu vraiment très cool, allongé au fond de l'océan, tiendrait entre ses doigts en laissant dépasser de la surface le bout incandescent, bref la somme des visions que suscite chez le petit baigneur une colonne des eaux dressant sa hauteur de vingt, trente ou cent mètres dans un ciel encombré d'oiseaux aux yeux vicieux.
Certains géographes affinent la définition : seules pourraient prétendre à l'appellation les aiguilles dont la superficie du sommet n'excéderait pas un dixième de la hauteur. Une confession: nous avons été moins pointilleux que ces statisticiens. Nous avons versé à notre tableau des masses de roche qui ne répondaient pas à la proportion. »

« Le stack est un mâchicoulis de la mer séparé de la falaise, dont la difficulté d'accès aura autant contribué à mériter l'appellation que la proportion des formes et la géométrie de la silhouette.

Les Français appellent le stack maritime « pilier d'érosion de recul de côte ». Le français est une langue plus précise que l'anglais mais moins sexy. Si l'on croise une fille sur le sable allongée, on aura davantage de succès avec « Let's go to the stack ! » que « Voudriez-vous, mademoiselle, gravir avec moi ce pilier d'érosion de recul de côte ? ». Dans ce livre, malgré nos préventions, nous aurons recours au mot anglais. On qualifiera de stack tout pilier d'érosion vers lequel on nagera, dans le chenal de séparation où palpite l'anémone.
Comment naît le stack ? De l'action érosive des vagues, mouvement cosmique. Depuis des milliards d'années, la mer se rue contre la terre. Cette fureur est incompréhensible. Elle ressemble à un reproche. Elle s'appelle le ressac. D'avion, on dirait de la crème. Dedans, c'est la mort.
Le ressac a coûté la vie aux marins et permis à Victor Hugo de tremper son lyrisme dans le bouillon. Sur terre, toute falaise rocheuse recule devant le ressac. Si la roche est dure ou tendre, l'effondrement est plus ou moins rapide. La France et l'Angleterre s'écartent. Chacune pense que l'autre a peur. Parfois, un bloc s'abîme dans l'écume. À Varengeville, en Normandie, la mer ronge la terre. Au bord du vide, un petit cimetière marin se trouve menacé. Certaines tombes s'ouvrent. Signe des temps: même les morts ne sont pas tranquilles.
La mer mord la masse. La terre résiste. Un éperon brise l'effort des vagues. Il semble s'avancer dans la mer, en réalité il tient sa position. La côte recule. Lui fait saillant, s'affine. Le ressac le lèche, le polit, le sculpte, creuse un orifice entre ses deux versants. Soudain une arche s'ouvre. Quelques secondes suffisent à décrire l'action, il faut des millions d'années pour qu'elle s'accomplisse.
Un jour, une tempête fait vibrer la côte. Des bateaux sombrent, l'arche tremble : le tablier se fracasse dans l'eau. Reste le pilier qui fermait l'arc. Lui ne s'est pas écroulé. La houle le lave, il tient bon. La mer continue à le harceler. Il se dresse, s'étrécit.La côte recule toujours. Il demeure, isolé. Un jour, il disparaîtra. Pour l'heure il marque le point jusqu'où avançait l'ancien littoral.
C'est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C'est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

« N'ayant ni la grâce de l'Argonaute ni la névrose du psychanalyste, je ne vois pas les stacks en figures hostiles. Pour moi, ils symbolisent un type humain : l'ermite.
J'entends par « ermite » celui de la forêt, de la ville, l'ermite de sa propre âme ou de la steppe, du cabinet ou de la cellule, de l'atelier d'artiste ou du mont Athos, enfin tout cœur mélancolique qui a choisi de s'écarter et cherche dans les dédales du monde ou les labyrinthes de son moi profond le chemin d'une citadelle.
Le stack se détache de la falaise côtière. Il la laisse reculer, tenant sa position. Depuis la séparation, il résiste, à quelques encablures, seul, droit, planté. Il est doux, bon. Il ne saurait nous tuer.
Qu'on ne se méprenne pas ! Il n'a pas choisi de se retrancher par hédonisme. « La liberté existe, il suffit d'en payer le prix », consigne en ses carnets le Montherlant de 1957. Pour le stack, s'extraire aura son coût. Il n'abandonne pas le sort commun pour jouir du reste de son temps sous des soleils faciles. Il mourra le premier, tombant avant la ligne de côte. Posté devant la terre, il reçoit la houle de la mer, les rafales du vent, la cuisson du ciel. Il est noble de se porter en avant du danger. Le stack est roi. De ses douleurs.
Au sommet des stacks argileux, combien d'heures avons-nous passées dans les coups de massue du ressac réverbéré à travers le cœur même du minéral. La vibration nous traversait le corps en ondes sourdes. Le stack s'effondrera au champ d'honneur. L'honneur de se distinguer. »

« L'homme-stack n'est pas résistant mais plutôt dandy. Détachement, indifférence, distance : la présence du stack, là-bas, planté dans les eaux du Pacifique, de la mer des Hébrides ou de la mer Ionienne, constitue une position esthétique. Avec ses trèfles roses mouchetant son sommet, ses filons de quartz veinant sa carapace, ses explosions d'oiseaux ébouriffant son crâne, ses bosquets d'hibiscus dégueulant des fissures, ses formes chantournées de danseur argentin et des coussins d'ivoire écumant à ses pieds, le stack est conforme à la sophistication du dandy : canne à pommeau, boutons de manchettes, gilet écarlate. Le dandy cherche à se "détacher".
Mais ce dandy-là doit être capable de lutter ferme contre la violence du réel. Les dandys de "La Recherche du temps perdu" peuple aberrant produit par une imagination géniale ne peuvent être versés à l'armée des stacks. Car le principe de distinction proustienne crée des êtres inaptes à la vie, baroques et fatigants, tragiquement délicats, des Swann et des Charlus trop faibles pour résister aux vagues de la vie !
Le stack tient debout même s'il vibre sous les coups de l'océan. L'insensé tremble mais ne recule pas. Et plus d'une fois, en Écosse, perchés sur les aiguilles du cap Wrath ou sur les stacks de l'île de Skye, dans la tourmente du ciel et la violence de la mer, nous sentons sous nos pieds les oscillations de la colonne et nous ébahissons du miracle que sa solitude puisse faire front depuis tant de siècles contre la haine de la mer. Cette haine contre tout ce qui ose se dresser devant l'arasement total. »

« Les stacks, Marjorie les appelle « motu », « pilier » en marquisien. Désormais, avant de lancer ses cing cents chevaux dans l'aube, elle dira rituellement avec cet accent où les voyelles traînent comme les nuages : « Allez, les kamikazes, on va chercher les motu. »
Alors nous sautons dans le bateau et Marjorie se rue sur la mer. Et le monde arrête de sentir la fleur sucrée et s'emplit du parfum du gasoil qui est l'odeur de l'aventure. Et s'ensuit une demi-heure de rodéo sur les vagues. Les muscles des bras de Marjorie sont durs comme le bois flotté. Elle devrait venir aux escalades mais ne quittera jamais le pont de sa barque qui est pour elle le monde entier. Marjorie chante l'hymne de la mer. Elle accélère. Nous tentons de nous maintenir dignement dans ce shaker. Marjorie trouve un motu, rapproche le bateau du platier et nous dit en riant, comme si elle prenait au sérieux le jeu des rocs et de la liberté : « Regardez, celui-là, il s'est bien écarté. » Et nous sautons dans les vagues, nageons vers le stack, les cordes serrées dans un sac étanche. Conchiés de guano d'oiseau, les piliers sont des spectres noirs descendus des nuages, fardés de poudre blanche pour la procession au carnaval de la mort. Géologiquement, ce sont des colonnes de lave effusive, vestiges de volcans balayés aux vents millénaires. »

« Les grains de pluie s'abattent. Le rocher dégouline et le guano devient un emplâtre. Assuré sec par mon compagnon, je grimpe, en murmurant la chanson de Brel, ce cordial de grimpeur : « Gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Une fois administrée la correction du ciel, le soleil revient s'en prendre à la mer, et Marjorie, en bas, est la seule preuve que la douceur existe dans cette arène du diable. »

« Les explosions volcano-magmatiques des débuts du monde sont ainsi devenues une guerre des pics dans l'imagination des hommes. La légende était née. Dans le choc des combats, des éclats de montagne tombaient en mer. Les piliers maritimes devenaient les débris de ces luttes. Je n'avais jamais réfléchi au stack comme vestige de la douleur projetée.
La guerre est finie. Voici venu le temps des escaladeurs. À présent nous savons comment naissent les stacks. »

« Parfois un trait de soleil fait pétiller la mer, parfois une gifle de pluie vient frapper le monde. »

« L'approche est un rendez-vous d'amour : on a le temps de réfléchir, de s'inquiéter, de faire demi-tour. On a même le loisir de se demander pourquoi s'infliger pareilles peines pour quelques dizaines de mètres de roc. La question est inepte. Le désir balaie tout. Dans la chasse, l'appel est supérieur à la perspective des ennuis. C'est la définition de l'aventure. Peut-être celle de l'amour. « L'homme brûle de faire ce qu'il redoute¹. » Une fois calciné, il jure qu'on ne l'y reprendra plus. À peine relevé, il repart. Quelle fatigue. Elle est préférable à la résignation. »
1. Les jeunes lecteurs épris de Jankélévitch auront reconnu une phrase célèbre de L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

« Quand on tombe d'un stack, au moins la stèle est-elle déjà dressée. »

« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir.
Les stacks abritent des colonies d'oiseaux. Au XIX siècle, les habitants des immeubles parisiens se répartissaient selon un feuilletage de classes précis: en bas les bourgeois, en haut les soubrettes. Depuis, l'Histoire a rebattu les cartes : le Chinois tient échoppe au rez-de-chaussée, le hipster est sous la soupente, le Airbnb au milieu.
Sur la falaise, les cormorans se sèchent au ras de l'eau. On dirait des prêtres après le bain. Plus haut nichent les guillemots (smoking pour tous) ; au sommet, les macareux (retour du carnaval) ; au milieu, les fulmars (parure de nacre). Ne tirons de ces observations ornithologiques aucune remarque sociologique. »

« Pour bien éprouver l'art de la fuite, il faut trouver des piliers solitaires, y grimper en riant et, à peine rendu au sommet, en redescendre pour recommencer. Ainsi échappera-t-on au pire des maux, la lassitude. Course d'apparence inutile, elle prémunit de la tristesse. Elle ne lui laisse pas le temps. »

« Michel Déon : « Nous allons dans un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages », "Les Poneys sauvages".
Spinoza : « Tout ce qui est beau est difficile », "Éthique".
- Et toi, Tesson, ta devise du stack ? demande Humann.
- Je reprends celle que feu ma mère le docteur Tesson-Millet nous destinait, à mes sœurs et moi-même. Le meilleur viatique pour vie agitée : « Il ne tient qu'à toi. » Ô combien de fois a-t-elle résonné, la belle antienne maternelle, au bord du vide, devant un stack gallois ou italien séparé de la côte, livré à ses uniques forces, attaqué par la mer et ne comptant, pour rester droit devant les hommes massés à terre, que sur la solitude de sa solidité. »

« Nous ne baissons jamais la garde du rêve ni la tension du mouvement. Tout juste, une fois, visitons-nous la maison de Yeats, héros de l'Irlande libre, à Sligo, pour cueillir cette phrase ultime peinte en lettres d'or sur le mur : « Frappe tes pensées dans l'unité. » D'un commun accord, nous en ferons l'antidote de nos diffractions mentales, le baume de nos désordres physiques et l'explication de notre réunification des stacks dispersés. »

« Le biotope de la liberté

Nous errons de stack en stack. Qu'est-ce qui les unit ? Ils puent la mort salée, flamboient dans la mer, incarnent la liberté. Aucune loi ne régit leur accès, à part en France. Les gendarmes arrêteraient quiconque escalade l'aiguille d'Étretat. Ailleurs, rien ne s'oppose à la chute.
Nous aurions pu peindre « Zone franche » sur un panneau. Nous l'aurions fixé au sommet des stacks. Nous ne l'avons pas fait. Le drapeau sur lequel est inscrit « Liberté », on le plante, la liberté s'en va.
L'administration centrale ne s'est pas encore penchée sur les stacks. Cela viendra. Prochaine étape de la bureaucratie triomphante des parapets au sommet des montagnes, des rideaux au ciel, une vidange anti-reflux sur la plage, et sur le stack, un microphone pour surveiller les conversations.
À chaque fois que nous allons au stack, j'éprouve une joie de mioche. Sur la grève, préparant les cordes, nous nous sentons le corps et l'esprit traversés d'un picotement où se mêlent l'impatience du jeu, la gaieté du danger, la désobéissance innocente, la beauté des lieux, la gratuité de l'effort, la symbolique inconsciente et la peur aussi devant la sorcière transformée en rocher. Quel difficile jeu d'enfant ! Du Lac a l'air d'un gros bébé en combinaison de baigneur 1900 au pied de la Tour infernale. Enfants, on nous a trop dit comment nous tenir, qui prier, quoi lire et à quelle heure. Le stack est la revanche de l'ancien enfant sage.
C'est étrange, l'esprit de liberté : il souffle sur le stack, fouette la mer de rouleaux blancs et démange les jambes. Le paysage semble aussi excité que nous !
Les stacks contiennent un monde. L'arche s'est encalminée sur un haut-fond. Dans les latitudes extrêmes, des bêtes marines dorment à leur pied. Au cap Raoul, sud de la Tasmanie, en bas de l'échine d'orgues basaltiques qui s'effilent vers le large, on entend la douleur des phoques. Ce n'est pas croyable, la souffrance des gros ! Aux Féroé, des léopards des mers patrouillent dans les douves entre la côte et le stack. On rend grâce aux amis qui viendront nous chercher en canot : on n'aimerait pas revenir à la nage. Toujours les oiseaux par centaines s'alignent sur leurs perchoirs. Ils laissent au sommet les reliefs des festins : pattes de crabe, coquilles d'huîtres. Parfois un squelette de mouette plus momifié que putréfié. En Irlande, des cloportes montent la garde sur un stack, à cent mètres de la côte. Ils doivent appartenir à une très vieille souche et se sont reproduits depuis la séparation. Nous escaladons dans un bestiaire. Jamais un rat cependant. Ni un homme bien entendu.
Au sommet, botanique ! Le stack porte un Éden intact. En Écosse tremblent les trèfles pâles gorgés de sel. À Terre-Neuve, nous accédons au sommet d'une colonne de soixante mètres couvert de six sapins serrés comme des couteaux dans la mousse. À Zante, un pin parasol a colonisé le haut d'un petit pilier de vingt mètres, embaumant l'air de résine et maculant la corde de sa sève. Ses racines fouissent la moindre saillie. Son houppier acidulé par le soleil coiffe le sommet. Aux Shetland, l'herbe iodée fait un matelas divin. Couchés sur le dos, on fume en crachant les bouffées dans les nuages. Ma colonne vertébrale cloutée de plaques bénit les coussins de plantes salines. Au Vietnam, des forêts de branches élastiques débordent sur le vide. Comment les araignées ont-elles pu accéder ici ? Et nous ?
Une seule fois, un petit serpent, aux Philippines. Il a l'air d'avoir suffisamment de problèmes pour que nous songions à avoir peur.
Aimables jardins ! Ils ont le raffinement des bouquets séchés sous les globes de verre que nos grands-mères lavande collectionnaient jadis sur les consoles du XVI arrondissement (sud). Le stack est un guéridon. »

« Un jour, au sommet d'Am Buachaille, stack emblématique des Highlands écossais sis à cent mètres de la côte et séparé par un profond chenal, nous restons quinze minutes sans accomplir le moindre geste, sans oser dire un mot, béats, knock-outés de vent, aveuglés de lumière et détrempés d'embruns. Comment Armstrong a-t-il réussi à prononcer une parole en arrivant sur la Lune ? Notre ivresse est une jouissance d'empereur contemplant son territoire, Certes, le nôtre n'est qu'un mouchoir de poche. Il faut le quitter déjà. Si la marée fermant l'espoir du retour ne nous avait pas intimé de redescendre en rappel, nous serions restés jusqu'à la nuit.
Au sommet, l'œil découvre l'horizon, le visage reçoit le vent. Ces instants creusent en moi des marques indélébiles. « Demeure, instant, tu es si beau », dit le Faust de Goethe. Vœu impossible, pensée morbide, car rester, c'est mourir. À peine en haut du stack, nos yeux cherchent déjà les blocs où fixer les cordes de descente. Malheur de la course perpétuelle. Quand cessera-t-elle ? Je rêve parfois à la fin de l'errance. Après trente-cinq ans de circulation générale, de largages impulsifs et de lignes brisées, il me prend des fantasmes de chaise longue. Ah, comme j'aimerais un quai d'arrivée où m'installer enfin ! Je m'y essaie parfois. Mais très vite l'aiguillon me blesse à nouveau le dos.
- Pourquoi la minute du sommet est-elle si marquante ? dis-je à du Lac.
- Parce que nous sommes seuls.
- Là où personne n'est allé.
- Où personne ne viendra, dit-il.
- Il faut partir déjà.
- Sans rien laisser.
- On ne reviendra pas. »

« Si on inventait une Constitution pour ce stack ? dis-je.
- D'abord, le baptiser, dit CVO. Je propose
« Ithaque».
Le nom se justifie : il y a la mer autour, nous avons voyagé, on s'y ennuie davantage que partout ailleurs. Va pour Ithaque.
Nous dessinons un blason. Un stack coiffé d'un arbre, flanqué à gauche d'une plume taillée, à droite d'une corde d'alpiniste minutieusement lovée. Trouver une devise nous occupe une heure entière. Je propose l'alexandrin des Châtiments. Une fois de plus, Totor (autrement appelé Hugo) vient à la rescousse avec une formule : « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. >>>
- Trop vaniteux, dit CVO.
- J'y suis, j'y reste, propose du Lac.
- Un peu vulgaire, dit CVO.
Je trafique la devise des moines de la Chartreuse en remplaçant la croix par le stack :
- Le stack demeure pendant que le monde tourne.
- Trop solennel, dit CVO.
Elle penche pour la devise du clan Douglas :
« Jamais arrière ! »
- Abscons, dis-je.
Finalement, après avoir hésité entre la devise du général Bigeard, « Être et durer », et le vers d'Apollinaire, « Les jours s'en vont, je demeure », nous composons un slogan de synthèse : « Libre, je reste ».  »

« Les heures filent, la marée décroît, l'ombre s'allonge, le ressac frappe, le soleil brûle. Nous grillons les cigares du Nicaragua en nous félicitant de connaître un de ces lieux du monde que, jamais, aucun arraisonnement de la puissance publique ne viendra souiller de directives : Pour votre confort et votre sécurité, faites ceci, ne faites pas cela, passez par là, tournez ici, faites demi-tour, n'approchez pas, ne dites pas cela et surtout, n'éteignez pas l'écran.
Que s'est-il passé ? La masse humaine a prospéré. Au xx siècle, la multitude a contraint nos administrations à légiférer sec. Trop de monde ? Règles partout !
La digitalisation de l'humanité s'est accompagnée d'une immense entreprise de contrôle protocolaire des comportements. En cinq décennies de connexion planétaire, l'homme s'est trouvé scruté. Les faits et gestes ont été archivés. Les données étudiées. Les études ont conditionné des habitudes. Elles sont devenues des directives.
Les libertés de détail, selon la formule de Tocqueville, ont rétréci. Ces petites souplesses constituaient le charme de la vie. Elles permettaient de passer le temps chaleureusement, en fumant, buvant, circulant, franchissant les clôtures, occupant le territoire, pique-niquant dans les clairières, pissant sous la lune, beuglant sur les gouttières et remontant au vent, tout cela sans se soucier de rien, avec la désinvolture pour style et l'insouciance pour philosophie. Les libertés de détail, cela n'a l'air de rien. C'est le sel de l'existence.
Paradoxalement, dans le même temps, les puissances publiques des pays développés offraient des droits métaphysiques, inédits dans l'histoire humaine droit de choisir son propre sexe, de mourir avec l'aide de l'État, de trafiquer le gène, booster l'hormone, fissionner l'atome, croiser la cellule, greffer l'organe, congeler l'ovocyte. Pendant que rétrécissaient les coutumes, les États mettaient à notre disposition des libertés démiurgiques. Nous sommes ainsi devenus des demi-dieux, mais sous vidéosurveillance.
Or l'existence est un brasier d'instants dont la somme donnera plus tard le sentiment de la vie. L'homme passe plus de temps à rêver d'en griller une au comptoir que de remplacer ses chromosomes. 
L'autorité s'immisce dans nos patries privées en nous faisant accéder à des libertés abstraites. Seule l'alcôve est encore préservée. Patience sous les draps ! Bientôt, il faudra rendre compte publiquement de nos pratiques intimes de la volupté.
Que faire ? Se cacher est impossible. Le faisceau de surveillance panoptique s'avère trop performant. En outre, plus besoin de mirador central : les voisins sont vigilants ! On vous dénoncera.
Lutter ne sert à rien, le grain de sable n'arrête pas la marée, il se fait rouler. Reste le retrait, la liberté dans l'inaccessible. Le temps nous menace, l'espace nous sauve. Ernst Jünger le savait déjà en 1956 : « Le rebelle se retire dans l'impraticable. » Au moins, de stack en stack, dressons-nous une géographie de l'impraticabilité, donc une cartographie de la liberté.
Vivre libre ou mourir, disaient les maquisards des Glières.
Vivre libre ou descendre, croit le gardien de stack. »

« Le meilleur service que l'homme puisse rendre à la beauté : ne pas s'attarder. »

« La lumière est l'amour du soleil. C'est une journée joyeuse comme l'Angleterre sait en produire une ou deux fois par siècle le ciel est bleu. Sur le ferry qui nous amenait à Plymouth, j'ai trouvé dans les Châtiments d'Hugo un véritable manifeste du stack. Comme d'habitude, Totor fait claquer ses fusées. Elles sont parfaites : « Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout. »
Plus loin : « Pour soutenir le temple, il suffit d'un pilier. »
Lui, le réprouvé des îles, l'exilé de la nuit océanique, avait vu la dimension politique des déchiquètements. Le refus est dans l'écueil. Un de ses poèmes se termine par « Affrontez l'orage, affrontez l'écume, Rochers et proscrits¹ ». Dans l'analogie, on ne pouvait faire mieux.
Hugo file le thème de la dernière tour. Si, dans l'effondrement général, une d'entre toutes reste debout, rien n'est perdu.
Ainsi de tout veilleur assurant l'intérim dans les temps tectoniques. Ainsi du moine recopiant les manuscrits au milieu de la rumeur barbare. Du conservateur de bibliothèque borgésien penché sur l'incunable, alors que le monde est devenu aveugle. De l'enfant qui lit Proust dans le train, seul de sa race cruelle. 
Un jour les heures refleuriront. Mais avant le réveil, il faut des stacks où reposent les ferments. À cela servent les musées. On conserve, on attend. Le stack pourrait être vu comme un monument dédié à l'espérance du printemps. Parfois, la géographie est la dernière chance de l'Histoire. Voilà la conception hugolienne des écueils de la dormition. »
1. Les élèves des classes de terminale auront identifié le quatrième poème, intitulé « Chanson » des Châtiments. 

« Une heure après, nous sommes au sommet sur lequel on peut à peine se tenir debout à deux. Jeu dangereux de grimper sur des reliefs en instance. Tomber d'un stack, c'est pousser jusqu'au bout l'identification symbolique. Ainsi, au cours de ces années sur les pointes, avons-nous parfois senti sinon le souffle de la mort, du moins l'hostilité des lieux. Le génie local décoche sa grimace. »

« À l'ouest de l'Irlande, la falaise de Moher effondre dans l'Atlantique ses deux cents mètres de schiste. Au loin, les îles d'Aran font un bouton sur l'horizon. Au sommet, les vaches paissent, séparées du vide par un barbelé. Des écharpes de brume lèchent la face du tombant, voilant et dévoilant des hosties d'algue morte qui font des plaques d'or dans le bouclier sombre. En bas, comme d'habitude, la mer n'est jamais lasse de sa propre colère. Un stack dort au pied, nommé An Branán Mór, un crochet noir de soixante mètres de haut, dont la simple vue terrifierait un phoque.
Sur les pentes herbeuses qui nous permettront de gagner la grève, un panneau prévient le promeneur : « Warning ! Cliffs kill. » Il me semble que c'est le faux pas qui tue et non la falaise. De même est-ce le tueur qui tire et non son arme à feu. Mais la bureaucratie a ses propres philosophies. On ne saurait contredire un pictogramme. »

« Vivre est bon. Vivre encore un peu est meilleur. Peut-être le côtoiement du danger améliore-t-il l'homme. Du moins débarrasse-t-il le cœur de toute autre préoccupation. La peur purifie.
« Encore un moment, monsieur le bourreau. » Ce mot prononcé par Mme du Barry avant son assassinat est la plus bouleversante déclaration d'amour à la vie. Cela aussi constitue la révélation du stack. On la reçoit un jour quand, dans le soleil du matin, le pilier a pris l'aspect d'un échafaud.»

« Les cloportes de Dun Briste posent la question du vase clos. Sur les postes sacrifiés, la vie peut-elle se maintenir sans apport ? Question pour école de science politique. Le stack s'est retranché. S'épargnant l'hostilité du groupe, ses habitants se privent des trésors de la rencontre. À se protéger, s'exposent-ils au racornissement ? Peuvent-ils survivre sans contacts, « sans échanges », comme on le dit aujourd'hui ? L'entre-soi condamne-t-il au dépérissement ?
Le donjon géographique a procuré refuge aux menacés de l'Histoire. Berbères de l'Atlas, Yézidis du Sinjar, Arméniens de l'Artsakh, insurgés de la Morée grecque: partout où le soleil d'Allah apparaissait, les envahis se retranchaient, gagnant de l'altitude.
Ailleurs, en d'autres temps, ce fut le Vercors résistant cerné par les nazis, le Massada des Juifs encerclé de Romains, le Montségur des Cathares pressé par les papistes. Ces tabernacles sont des stacks. Le donjon se dresse au-dessus du pays. Les parois font rempart. Les résistants se cloîtrent. La mer d'acier les entoure. Les falaises de marbre protègent le dernier carré. Phénomène récurrent, position héroïque, échec assuré.
Que promet l'avenir aux reclus de la dernière tour ? La liberté et la mort ? « Nous voulons demeurer ce que nous sommes », dit la devise du duché du Luxembourg. Est-ce là un vœu répréhensible ?
Une ambition de barbon ? À l'opposé, faut-il se contraindre à vivre toujours relié aux autres, sous influence, en métamorphose perpétuelle ? Le stack serait-il un tombeau ? Peut-être conviendrait-il alors d'abattre les piliers de la mer, de crainte que leur exemple n'éloigne les jeunes cœurs de l'esprit d'ouverture ?
La chambre à soi que Virginia Woolf appelait de ses vœux afin d'y mener sa vie de femme libre incarne l'intimité totale du stack. Que choisir ? Le hub livré aux vents ou le stack protégé des assauts ? Serons-nous grains de pollen ou bien cloportes ? Le courant d'air ou le formol ? Quel destin se choisir ? Dans les capitales américaines où se forge l'essentiel de la pensée occidentale, le stack n'a pas bonne presse. La doctrine contemporaine le serine sur le réseau humain la valeur d'une culture doit être proportionnée à l'importance de ses fécondations extérieures. Toute histoire ne vaut qu'en s'affirmant « mondiale ». Dès lors, on se doit de mépriser rostres karstiques et rognons granitiques où des peuplades se cramponnent pour se conserver.
Sur la plate-forme d'herbes salines de Dun Briste règne un biotope modeste. Quelques oiseaux, des insectes, des fleurs, des arthropodes et l'ombre des nuages sur les herbes courbes. Pas de ronces. Ni de rats : ils ont quitté le navire depuis longtemps. La vie bat sa mesure, faible, jamais effrénée, peu visitée, harmonique, triste à mourir.
Sur les stacks, on souhaiterait les merveilleux abordages des contes orientaux. Visites des marins, échouages de commerçants, missions d'ambassadeurs : chamarrures et onguents. Il faudrait les boutres de Sinbad accostant sur le socle. Alors la vie se relancerait et les cloportes ne mèneraient plus leurs patrouilles stériles sur des herbes semblables.
Mais hélas ce n'est pas ainsi que l'Histoire visite la géographie. L'Histoire mobilise les masses. Ce ne sont pas les magiciens du conte qui abordent les tours perdues. Quand la masse s'ébranle, c'est pour prendre sa part. La tectonique est violente. Le mont Athos, alors, devient une île des Cyclades livrée à la sono. Début de la fête. Fin du mystère. »

« Ces stacks de l'effroi sont sublimes mais le sublime n'est pas la beauté, comme nous le savons depuis que les philosophes du XVIII siècle se sont penchés sur la question. Le sublime écrase, la beauté enchante. Le sublime est la beauté des sorcières, la beauté est le sublime des fées. »

« « La mer n'a pas d'âge, couverte de rides, elle les perd aussitôt¹. »»
1. « Morand encore ! » se diront les jeunes aventuriers parvenus jusqu'à cette page. « Dans Bains de mer! » 

« Dans son sac (toile étanche), Catherine Van Offelen a serré "Émaux et Camées". On lui avait recommandé de ne pas se charger, elle a choisi le plus léger recueil.
Se confirme notre axiome : tout événement de la vie trouve son annonce dans la poésie. Chaque jour, on découvre ce que d'autres ont déjà écrit. Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. Nous sommes quelques-uns à croire à ce principe. La poésie confirme la vie. La vie vérifie la poésie. Or, dans un quatrain, Théophile Gautier décrit le temple de Louxor, dont l'un des obélisques a été offert à la France, descellé de son socle, arraché à son jumeau. Quatre vers expriment le sanglot de l'obélisque abandonné et donnent au passage une définition du stack : « Je veille unique sentinelle / De ce grand palais dévasté / Dans la solitude éternelle / En face de l'immensité. »
Nous avons pris pied sur un stack amputé de sa moitié, un obélisque blessé que nous prenions pour un cadran solaire.
Nous avons escaladé celui qui demeurait près de son frère unique et tombé.
Il faut grimper les pointes pour y lire la poésie à l'exact emplacement et au moment précis auxquels elle a été destinée.
Les choses arrivent parce qu'elles ont été écrites. »

« Personne ne nous dénoncera aux carabiniers ce matin-là. Avantage des temps modernes : les hommes ne regardent pas l'aurore se lever sur les stacks. »

« Le meilleur hommage rendu par l'une à l'autre la tour rocheuse à la tour gothique -, c'est de se ressembler.
J'aime l'écho physique de la nature dans les œuvres de l'homme. C'est la présence réelle d'un dieu qui serait le monde. Parfois, l'architecture se confond au relief, en constitue l'esprit. Dans le pays berbère, à Taghia, la montagne absorbe les maisons. Dans le vieux Tibet, combien mon œil en a-t-il scruté de ces draperies de pierre où les maisons à peine visibles émanaient du versant granitique et se révélaient quand l'œil saisissait un détail architectural, incongru, qui dissipait le mimétisme et confirmait la présence d'un autre ordre - humain celui-là ? Et dans le Dévoluy, le clocher roman de Mère Église semble dupliquer - par sa couleur et sa substance - l'immense bastion de l'Obiou qui ferme l'horizon. »

« En montagne, je parle de Proust à du Lac. Il me trouve snob. En réalité, l'association d'idées est logique.
Le génie de La Recherche n'aurait pas psychiquement supporté de grimper les montagnes. Proust défaillait d'émotion devant un épi d'asperge « finement pignoché de mauve et d'azur ». Comment un système sensitif pathologique aurait-il été capable d'absorber la vision des lignes de fuite d'un couloir de quatre cents mètres où roule l'avalanche dans les vapeurs de l'aurore ? On n'expose pas un mimosa pudique aux visions du Purgatoire de Dante.
L'alpiniste ne peut pénétrer dans les cathédrales de la mort et du vide avec un ampérage trop sensible. Proustien, il exploserait. D'où parfois le sentiment que les montagnards sont des butors, ne sachant rien retirer de leurs incursions magiques. Revenant des sommets, ils trouvent moyen de parler d'eux, ces fats ! Mais s'ils avaient la faculté de faire naître des univers en trempant une madeleine dans le thé, ces athlètes succomberaient instantanément. Ils seraient terrassés par l'intensité des sensations, comme le héros du conte oriental en découvrant le nom de Dieu. »

« Les heures filent comme la crème sur le stack de Cnoc na Mara. Un cigare gonflé à l'iode celtique fait partir une heure en fumée. Une autre heure passe à surveiller l'horizon. Une autre encore à somnoler en équilibre sur une fesse. Beaucoup de mouettes, debout sur les écueils, n'ont pas l'air plus pressées que nous de quitter les lieux. Il faudrait écrire une jouissance du monolithe. Le petit Côme d'Italo Calvino ne contredirait pas. Il gagna les frondaisons afin d'échapper à l'ordre des adultes. Dans les arbres, il protégea l'esprit de l'enfance, devint le baron perché. Se percher: beau programme de vie.
Le stack offre une certitude rassurante : il y a dans ce monde des pointes épargnées. Les plus furieux aménageurs du territoire ne sauront les atteindre.
Aucune administration n'y plantera un panonceau. Ils en rêveraient, les bureaucrates : « Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut. »
En bas de tous les stacks: flux, flot, fluctuation. En haut, douceur des mondes intouchés, calme des mausolées. C'est une paix morbide mais c'est la paix.
Tout juste faudra-t-il préférer le regret de s'en aller au danger de se lasser.
Sous nos pieds, cent mètres de vide. Sous nos corps, cent mètres de grès. Dans mon cœur, cinquante-deux ans de sentiments.
Qu'est-ce que l'homme sinon la bibliothèque de sa propre personne ou, pour le dire moins complaisamment, un tas ?
« Notre corps n'est pas autre chose qu'un édifice d'âmes multiples », écrit Nietzsche dans "Par-delà le bien et le mal".
La vie empile. Après la naissance, commence la lente superposition des jours. Quel dépôt ! Heureusement, nous n'avons pas idée de l'épaisseur accumulée. On serait écœuré par cette génoise de souvenirs et de rêves qui finit, couche après couche, par s'appeler l'existence. Je me souviens d'une photographie du professeur Dumézil prise par Marc Gantier dans son bureau.
D'invraisemblables colonnes d'archives montaient jusqu'au plafond. L'homme se tenait bras croisés dans sa nef dont on sentait l'écroulement imminent.
La vie ressemble aux piles de Dumézil. L'homme est son propre stratigraphe. Et la mouette qui se pose au sommet de ces tours du hasard et de la rétention n'est que notre conscience, heureuse de se camper sur une sédimentation qu'elle prend pour un donjon. Elle s'en croit propriétaire. Il ne s'agit que d'un pauvre perchoir pour oiseau perdu dans les rafales.
La vie est un stack. L'homme, son oiseau de passage. Un jour, tout s'écroule. »

« - Tesson, dit du Lac, tu te rends compte que mon métier est de guider les autres vers l'inutile ?
- Bravo, dis-je.
- Pourquoi grimpons-nous le stack ?
- Révérence, oblation, célébration.
- Que dit le stack ?
- Il ne parle pas, il refuse. Nuance.
- Ce qui doit arriver arrive.
- Oui, dis-je. Par exemple, les machines détruiront les hommes.
- Les vagues détruisent les rochers.
- Oui.
- Ce n'est pas grave s'il en reste un ou deux. 
- Voilà.
On rêve aux éléphants. On pense au poète chinois. On part au stack.
Le cœur ralentit, on ferme les yeux. On se souvient d'Héraclite : « Un seul homme en vaut dix mille s'il est meilleur. »
Pendant ce temps, le show must go on. La masse s'augmente. La technique étend le règne. L'intelligence s'artificialise. L'esprit recule. La côte aussi.
Le béton gagne. Les vagues continuent.
Peu importe. Il y a des miettes. Ce sont elles qu'il faut aimer. Sur la côte, regardez les piliers ! Ils vibrent.
Ils ne nous attendent pas. On ira peut-être. Ils sont là. Ils ne sont pas tombés.
À qui appartiennent-ils ? À eux-mêmes. La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe.
Calmons-nous.
Il y a des stacks.
Tout va bien. »

Quatrième de couverture

« En anglais, on appelle "stacks" les piliers de la mer, détachés de la côte.
Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières.
Je veux me balancer dans les vagues, grimper ces aiguilles au milieu des oiseaux.
À l'écart, les stacks ressemblent aux dandys, aux rebelles humains.
Qui êtes-vous, tours de la haute mer ?
Le dernier refuge peut-être ?
Tout bouge autour de nous, vous ne reculez pas. »
Sylvain Tesson

Éditions Albin Michel,  avril 2025
212 pages

dimanche 15 octobre 2023

Blanc ★★★★☆ de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson raconte la montagne, la rugueuse, la dure, la dangereuse, celle où le vent cisaille les cols, où le froid glacial saisit, la vraie, la blanche, la belle. Libre.
« L'esprit oublie vite les souffrances du corps. C'est le ressort de la vie : effacer et recommencer. La volonté est un fauve. Elle réclame sa part de viande : on rêve à un nouveau départ, aussitôt goûté le repos. Quand l'expérience commence à vous dissuader de repartir, c'est que vous avez vieilli. »
Une belle parenthèse dans les massifs et vallées des Alpes, de belles escapades, sportives, éprouvantes, de celles qui se méritent, le corps subit, souffre, ressent, sent les choses profondément, rafle ces moments de vie intenses, se gorge d'espace et ainsi peut savourer intensément chaque moment d'accalmie, d'essentiel,  la beauté des paysages, la tasse de thé fumant, la chaleur d'un feu de cheminée le soir au refuge. Je les ai suivis, l'auteur etvse deux compagnons de route, dans leurs raids extrêmes jusqu'à l'épuisement, montant, grimpant chaque jour ou presque jusqu'à une nouvelle crête, longeant ces dorsales chargées d'histoires que j'ai eu plaisir à me laisser conter, dans leurs glisses sauvages, périlleuses, dangereuses à travers les forêts, j' ai craint le pire pour eux. 
« [...] le poêle, la soupe et l'écrasement du corps devant les braises. Ces minuscules conquêtes s'augmentaient parce que nous les avions gagnées de haute lutte. Ces délices étaient salvateurs : la porte après le vent, la table après la pente, le poêle après la neige, la soupe après l'effort, la flamme après la blancheur.
Le poste, l'abri, la cabane, la tente deviennent palatiaux pour peu qu'on les ait conquis. Là réside une définition du luxe : dans la cessation de l'effort davantage que dans la sophistication ou l'abondance des jouissances. Le luxe, c'est le comblement. »
Une écriture de qualité (quoique toujours aussi ampoulée pour les initiés) au service de ce Blanc. Des réflexions sérieuses et enrichissantes sur divers sujets, politiques et économiques pour beaucoup côtoient les descriptions si réalistes de paysages ou encore du quotidien. 
Sylvain Tesson, aventurier de l'extrême, à la recherche du toujours plus, de l'absolu, aux inspirantes échappées pour qui serait tenté de fuir une société qui de plus en plus étouffe.
« La flambée, le poêle, la soupe: nos conquêtes. La vie se resserrait autour de plaisirs proportionnés à leur nécessité absolue. Le raid instituait une théorie de la relativité. La cessation de la tempête, le comblement d'un manque procurent des voluptés plus précieuses que les plaisirs sophistiqués. Autrement dit : avoir chaud quand on a eu froid est plus jouissif que manger des perles à la truffe dans un jacuzzi de champagne. »
Funambuler en haute montagne, au-delà de la recherche de sensations fortes, du dépassement de soi, c'est aussi laisser naturellement venir le temps de la contemplation, celui de chiner dans la mémoire, de raviver les souvenirs d'enfance. Pour Sylvain Tesson et pour notre plus grand plaisir, ce fut aussi celui de convoquer bien évidemment, poésie et littérature - Tourgueniev, Pessoa, Hugo, Stendhal, Chateaubriand, Mallarmé, Rilke, Rimbaud, Buzzati ... -, de se laisser aller un peu à lui-même aussi ... « [...] quand la logistique diminue, la vie s'augmente. Le bonheur est dans la purge. »

Une bien belle parenthèse, oui, savourée sous un olivier, à bord d'un train puis enfin, sous un plaid douillet ;-) 
Merci M. Tesson. À très vite !
« L'escalade offre à l'homme pressé de gagner du temps. En 300 mètres, il traverse le spectre des sentiments - la joie, la peur, l'espoir, la plénitude. Quel précipité ! »

« Le lendemain, nous repartirions, une fois passé le coup d'éponge sur les épuisements de la veille. La nuit, cette remise de peine. »

« Quinze ans que nous courions les montagnes ensemble. Nous nous étions connus à son retour du Mali où il avait réalisé la première ascension d'une voie de huitième degré dans les parois de grès de la Main de Fatma. Il m'avait raconté l'histoire d'alpinistes arrivés sur le sommet d'une tour. Persuadés d'être les premiers, ils avaient découvert des débris de poterie : des Africains immémoriaux étaient parvenus à grimper jusque-là ! J'avais aimé ses histoires baroques et jamais fatiguées. Du Lac tenait la vodka, je dormais peu à cette époque; on avait escaladé des immeubles. On s'était pendus aux balcons. On s'était bien entendus.
Vainqueur de la Coupe du monde d'escalade, champion international, guide de haute montagne, défricheur de voies extrêmes, rien ne le disposait à s'encorder à moi. Mais nous avions en commun d'aimer l'escalade parce qu'elle était la meilleure échappée à l'ennui. On grimpe, on s'enfuit, et peu importe ce qui se passera au retour. Pierre Mazeaud - premier Français à l'Everest - nous avait formulé son programme sociopolitique en forme de conduite de vie : « J'ai rejoint le gaullisme et j'ai mis l'anarchie dans l'escalade. » »

« Grimper était une liturgie de gestes déliés et de noeuds définitifs. Sur les dalles de granit ou de calcaire, on rendait nos grâces au dieu Pan (pas encore mort). Tout ce qui se dévoile est beau, avait dit Priam sur les remparts de Troie. Tout ce qui est vide est divin, ajoutions-nous. La montagne était notre église. Notre épuisement, le soir, après les escalades, la preuve de notre foi. La sensation d'être vivant, au bord d'un gouffre, ne pouvait-elle pas porter le nom de Dieu ?
L'escalade offre à l'homme pressé de gagner du temps. En 300 mètres, il traverse le spectre des sentiments - la joie, la peur, l'espoir, la plénitude. Quel précipité ! »

« Cette fois, je partais dans le Blanc. Et je comptais sur la couleur substantifique pour me pourvoir la joie. Le séjour dans les paysages de neige est une saignée de l'âme. On respire le Blanc, on trace dans la lumière. Le monde éclate. On se gorge d'espace. Alors, s'opère l'éclaircie de l'être par le lavement du regard. »

« [...] le poêle, la soupe et l'écrasement du corps devant les braises. Ces minuscules conquêtes s'augmentaient parce que nous les avions gagnées de haute lutte. Ces délices étaient salvateurs : la porte après le vent, la table après la pente, le poêle après la neige, la soupe après l'effort, la flamme après la blancheur.
Le poste, l'abri, la cabane, la tente deviennent palatiaux pour peu qu'on les ait conquis. Là réside une définition du luxe : dans la cessation de l'effort davantage que dans la sophistication ou l'abondance des jouissances. Le luxe, c'est le comblement.
Je dormis sans cauchemars. Dehors, flottait la requin blanc, dents dehors. »

« Le gardien du refuge d'Ambin prenait tout juste ses quartiers de printemps. Il était arrivé deux heures avant nous et déneigeait l'accès à la porte. On l'aida à la corvée. Du Lac pelleta comme un cantonnier. Sur les étagères du refuge, traînait un Larousse dans une édition de 1975. Dans les pages roses rassemblant les maximes gréco-latines, je pêchai : Abyssus abyssum invocat. « L'abîme appelle l'abîme. »
- On dirait nos vies, dis-je.
- On dirait le ski, dit du Lac. »

«  Le brouillard nous maintenait dans un état de confiance. On ne voyait rien des gouffres. C'était préférable. L'homme ne ferme-t-il pas les yeux devant le danger ? Allégorie politique : les princes cultivent la cécité générale pour éviter les paniques ! Le brouillard est un brouillage. Ivan Tourgueniev aux frères Goncourt : « Pour nous autres, le brouillard slave a quelque chose de bon... il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées (...) chez moi, l'idée de la mort disparaît. » Après tout, s'épargner les inquiétudes en demeurant derrière des œillères n'avait rien d'absurde. Les romans, la foi, l'amour et les campagnes électorales : nous vivions tous dans les chimères. C'était cela aussi la traversée du Blanc : danser au bord du vertige en prenant soin de ne pas regarder derrière les parapets. Aujourd'hui du Lac et moi nous félicitions de ne rien savoir des gueules entre lesquelles nous slalomions.
Au refuge du Carro, seuls avec le gardien, on célébra la liturgie du soir : regarder les flammes du feu à travers la fumée du thé. La nuit pendant ce temps prenait le relais du brouillard. »

« L'alpiniste est ce type qui ne trouvera jamais là-haut ce dont il manque en bas mais sera toujours prêt à y retourner. C'était donc vrai : on pouvait se guérir de l'ennui, oublier toute peine et laver l'amertume en s'enfonçant dans la blancheur. La neige était un acide indolore. Il décapait l'âme. Il faudrait y replonger. L'Alpe était grande encore, on reviendrait. »

« Au Saint-Bernard, en 1799, le général Bonaparte, après avoir vaincu les Autrichiens à Marengo, passa le col « à la tête de cette jeune armée, etc.* ». Il vit les mêmes cimes, les mêmes oiseaux, les mêmes rochers. Il allait vers la gloire, donc la chute. Il n'était que mouvement. Il traversa la géo- graphie. Il bâtit un empire. L'empire s'écroula. Il vainquit des princes. Les princes survécurent. Il battit les routes. Les routes restèrent. L'Histoire est ce qui passe au milieu de ce qui demeure.
Entre-temps, en contrebas du col, un hospice avait été édifié, gardé par les chanoines du Grand-Saint-Bernard dont la vocation était d'accueillir les voyageurs. Une hostellerie massive absorbait le flux. Quarante-deux hospitaliers attendaient le chaland, c'est-à-dire la bande passante, c'est- à-dire leur prochain à qui rien n'était demandé et tout proposé - repas, prière, amitié. Le visiteur incarnait la figure du fils à secourir. On laissait la porte ouverte : définition de l'amour.
L'hostellerie était vaste, puissante, claire, austère - épithètes suisses. Le chanoine Raphaël nous servit la soupe et écouta gentiment nos récits. Cet ecclésiastique avait choisi Dieu, étudié la théologie. Et il était là, ce soir, dans un réfectoire blafard, à avaler les banalités de skieurs de fortune.
Pourquoi s'infligeait-il ce pensum ? Était-ce cela, « l'imitation de Jésus-Christ » ? Était-ce une définition de l'orgueil que de s'astreindre ainsi à préparer le potage quand on avait le niveau de commenter saint Bernard ? J'appelais « syndrome Pessoa » cette rage à se faire humble. Le poète portugais avait mené une carrière de rond-de-cuir. Dans la médiocrité du bureau, il créait une œuvre majeure. Il se consolait des humiliations de l'existence par la certitude de son génie. Peut-être goûtait-il le mépris de ses chefs ? La nullité de ses pairs confirmait sa propre supériorité. Il était le seul à en détenir le secret.
Y avait-il du Pessoa chez le père Raphaël ? C'était une question stupide. En la posant, j'omettais une donnée cruciale. Le chanoine était peut-être sincèrement bon.
- Encore de la soupe ? dit-il.

* Le 15 mai 1796 le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur, Stendhal, incipit de La Chartreuse de Parme. »

« L'histoire est ce qui passe au milieu de ce qui demeure. »

« Nous nous glissâmes dans le petit matin. Franchie la porte, les premières secondes étaient un bain vital. L'organisme se trempait dans l'air glacé, se réveillait des mollesses. Le froid accélérait le cœur. C'était le miracle de chaque aube, la bénédiction de chaque départ. Je préférerai toujours le début des choses à leur fin, le premier baiser au premier enfant, le départ à l'arrivée, l'aube au crépuscule et la pureté de l'aurore aux sales petits rendez-vous du soir. J'avais toujours voyagé vers l'Orient, berceau du soleil. »

« Quelques psychanalystes associaient les visions de la blancheur à une hallucination morbide exprimant le souvenir d'un manque maternel. D'autres à « un désir d'absence, de suspension du lien social et d'effacement ». En somme, l'amour du Blanc total trahirait la tentation douloureuse de l'annulation. Ils me les brisaient ces sexologues austro-dépressifs. Il y avait une jouissance plus qu'une souffrance à imaginer sa dématérialisation. Mieux, il y avait une joie !
- Qu'en penses-tu, du Lac ? 
- Les psys devraient faire du ski. »

« L'esprit oublie vite les souffrances du corps. C'est le ressort de la vie : effacer et recommencer. La volonté est un fauve. Elle réclame sa part de viande : on rêve à un nouveau départ, aussitôt goûté le repos. Quand l'expérience commence à vous dissuader de repartir, c'est que vous avez vieilli. »

« Je me souvenais, sous les projecteurs des blocs opératoires, d'un mol éblouissement précédant l'anesthésie. Les produits diffusaient leur moiteur dans l'organisme, jusqu'à l'extinction. On divaguait, immobile, puis on sombrait. Dans la montagne, il s'agissait d'un autre anéantissement. Le corps continuait de marcher machinalement à travers un néant de formes, au lieu de laisser la torpeur se répandre en lui.
Le voyage se situait à l'opposé de l'itinéraire chateaubrianesque en Terre sainte où le voyageur circule dans une géographie historique, cherchant une référence sous les pierres. « Chaque nom renferme un mystère ; chaque grotte déclare l'avenir ; chaque sommet retentit des accents d'un prophète* », dit le voyageur de l'espace historique. Chez Chateaubriand, pour comprendre, il faut savoir. Dans le Blanc sans mémoire, l'espace règne seul. L'Histoire n'imprime pas de trace, l'homme n'écrit rien. C'est la patrie du vide « que la blancheur défend** ». 
*Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Livre XVIII, chap. 2. 
** Mallarmé, Brise marine, Poésies. »

« Ce matin, à cinq heures, autour du poêle, j'exposai mon projet d'escalader l'aiguille d'Étretat, au retour. Maurice Leblanc l'avait baptisée « l'aiguille creuse » et en avait fait le repaire d'Arsène Lupin. Le monolithe blanc, de « craie à silex », dressait ses 60 mètres de haut dans la mer, à un jet des falaises de la côte. Il suffirait d'atteindre le socle en canot puis de grimper avec cordes et pitons, vêtus de redingotes. Au sommet, je déclamerais devant les mouettes, et vers la Grande-Bretagne, un appel au « primesaut » pour célébrer dans l'ordre : la gaieté publique, la désinvolture privée et l'esprit d'enfance. Ces vertus avaient constitué jadis la réponse de la France à toute adversité. Pendant des siècles, le monde avait jugé les Français trop légers. Que s'était-il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné aux mauvais vents par un Etat dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes, remplacée par l'exercice d'indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait. Nous allions remédier au ressentiment en lançant notre supplique inutile du haut de l'aiguille, dans la tradition lupinesque. »

« Tesson, il va falloir rentrer en France. Un chagrin d'amour ?
Moins grave : une épidémie. En bas, ils ferment les frontières, les gens étouffent dans les vallées. Pour la première fois dans l'Histoire, huit milliards d'êtres humains allaient assister en temps réel aux expé- rimentations des gouvernements en matière de contrôle des masses. On parlait de « pandémie ». Le même terme que pour les pestes historiques où la camarde fauchait des millions d'âmes! Il y avait de quoi frémir en écoutant les membres autoproclamés de la nouvelle élite : les experts sanitaires.
La bureaucratie fourbissait son arsenal d'expressions hideuses et de concepts infantiles. Ils allaient devenir des lieux communs : « gestes barrières », « distanciation sociale ». Nous les entendions pour la première fois. Le grand enfermement commençait. Dans quelques jours, le monde allait entrer en quarantaine. Pour l'instant nous l'ignorions. On pouvait encore s'en aller. Du Lac et moi ne demandions rien d'autre. Nous tenions l'expression des Orientales de Victor Hugo pour un motif suprême de l'existence : « La liberté sur la montagne ». Le reste nous importait peu. Nous avions le Blanc, il nous suffisait. Il y avait ce mot de l'explorateur Rasmussen : « Donnez-moi l'hiver, donnez-moi les chiens, et gardez tout le reste. »  »

« Il faisait -8°. Le bon temps raflé à l'auberge ne s'avérait d'aucune utilité dans les tourmentes. On passait de la cheminée à la chambre froide sans que la première ne diffusât un peu de sa chaleur à la seconde. Le bien-être, comme l'électricité, ne s'emmagasine pas.
Dans la pente du col du Splügen, je trouvai un sujet de nouvelle : trois amis voyagent sur les crêtes. En bas, les hommes meurent de la peste. Pourquoi descendre ? Ils ne se souviennent plus de leurs semblables. Ils demeurent dans le cristal: montagne de verre, ciel de nacre, vie ultraviolette. Un jour, l'un d'eux veut retourner en bas, chez les siens. Il mourra de redescendre, il le sait, mais l'homme ne peut s'empêcher. Les deux autres le retiennent, ils se battent : discorde, blessure, haine. Ils s'entretuent. En bas, la peste a disparu, la vie est revenue. En haut, le recours aux forêts a échoué. La pureté est dangereuse. »

« Du Lac, ce matin-là, ouvrait la trace au GPS. Le ciel livide était tombé sur la terre. La visibilité commandait de rester enfermé. Mais du Lac usait toujours d'une méthode consistant à partir avant de se demander s'il était raisonnable de le faire. Au pire, nous risquions le demi-tour. C'était l'application sportive de la métaphysique de Pessoa:  « Agir, c'est connaître le repos. » 
On suivait, remettant notre vie dans le petit boîtier de notre ami. Il fallait franchir deux cols aujourd'hui.
Et si l'appareil tombait en panne ? Si les machines décidaient de se venger ? Nous étions quelques-uns à les haïr. Pour se retourner contre nous, elles disposaient d'un moyen plus subtil que les armes des robots tueurs de Philip K. Dick. Elles pouvaient désorganiser insidieusement les systèmes, instiller des erreurs dans les programmes. Nos correspondances seraient alors dirigées vers les mauvais destinataires. Le message à l'amante irait à l'épouse. Les GPS conduiraient vers le précipice. La météo annoncerait des redoux juste avant la tempête. Une intelligence artificielle doit nécessairement contenir sa part de perversité. »

« Au fond du val d'Avers, à 2000 mètres, des Suisses-Allemands nous reçurent dans une auberge de bois au goût parfait. Au-delà du hameau de Juf, s'élevaient les derniers cols avant Sils-Maria.
Cette auberge résumait le génie alémanique. Tout était sobrement ajusté. La pensée claire, la vie solide. La Terre devait paraître un camp de Gitans à ces tauliers capables d'aligner les cure-dents un par un dans des boîtes ouvragées. Occupés à briquer les pieds de chaises, ils ne parlaient pas de ce virus mystérieux qui se répandait en bas.
De la régie du barrage à l'ordonnancement des pots de confitures, régnait dans ce pays un certain génie de l'administration des choses. L'ordre formel est un motif civilisationnel. Tout élément, du plus simple au plus complexe, bénéficiait de l'application du principe de perfection.
Dans un pays où les napperons font l'objet d'un soin méticuleux, les trains arrivent à l'heure. Les vertus de détail profitent à l'organisation générale. Ce système irrigua les théories de M. Daurat, patron de l'Aéropostale, dans les années 1920. Les chefs de postes aériens, sur la ligne argentine et chilienne, ne toléraient aucun défaut sur le plus petit boulon. Les manquements étaient punis avec une dureté disproportionnée à la faute. Cette sévérité de détail cachait un souci supérieur : la vie des pilotes. Si le carrelage était propre, les avions ne tombaient pas. Les cure-dents de notre auberge en disaient autant sur le pays que l'entretien du réseau routier. À contrario, dans l'Ukraine socialiste des années 1980, les lampadaires cassés présageaient Tchernobyl.
Certes, la maniaquerie formelle produisait une atmosphère mortellement conventionnelle. Pourtant, l'inspiration naissait dans ces géographies au cordeau. Après tout Zarathustra était né au pays des trains électriques.
Nous dinâmes en essayant de ne rien renverser sur la nappe. »

« À peine les skis rangés, le thé à la violette chauffait sur le réchaud de du Lac. L'alpinisme : alternance quotidienne entre la vie de sportif et la vie de vieille dame. »

« Nous franchîmes le col vers les versants généreux de Saint-Charles. Nous quittâmes l'interstice pour regagner les fermes de la lisière, ceintes de barrières de bois. Elles commandaient de vastes auges qui me rappelaient les kolkhozes d'Asie centrale posés sur la steppe : des barrières de bois quadrillaient une vallée aplanie. À 1800 mètres, Saint-Charles, place forte des alpages, verrouillait la confluence de trois vallées. Les rivières avaient dégagé un replat idyllique qu'occupaient l'église, les maisons frappées de fresques baroques et des écuries peuplées de chevaux blonds.
Le drapeau suisse claquait dans le soir lumineux. « C'est là que je veux être », disait la croix blanche sur son fond rouge. »

« À six heures du matin, nous partîmes pour notre séance de dissolution. La frontière longeait les crêtes. Nous basculâmes de Suisse en Italie. Nous montions dans l'aube fraîche vers le col de Sesvenna.
L'écrivain Adalbert Stifter décrit ainsi la jeunesse du matin : « Gorgés des rumeurs et des flots de sève montante de leur jeune vie à peine commencée, les jeunes gens escaladaient la pente entre les arbres, parmi les chants de rossignols. »
J'aimais cette première phrase de "L'Homme sans postérité". »

« Le Blanc ne variait pas. Nous allions dans le stable et l'homogène. Passaient les paysages, demeurait la substance. Chaque matin, reprise du chemin. Et chaque soir, gestes de la soupe, du feu, et du châlit. Nous nous couchions sans rien demander d'autre que de recommencer.
Là est le luxe du raid. Ailleurs, la mise sous presse de l'homme. Vitesse, variété, intensité: un jour, nous rentrerions chez nous. Alors, l'ordre technique nous assénerait ses impératifs. Nous serions réactifs, agiles, adaptés. Nous redeviendrions les laquais de nos terminaux cybernétiques. Confort, docilité, excitation : le pacte des villes. Peur, lutte et joie : le pacte des montagnes.
Dans le Blanc, nous n'avions pas honte d'être lourds, lents, silencieux, n'enlevant pas plus de 20 kilomètres par jour. Pensées calmes, gestes simples, désirs réduits : attention maximale. »

« La flambée, le poêle, la soupe : nos conquêtes. La vie se resserrait autour de plaisirs proportionnés à leur nécessité absolue. Le raid instituait une théorie de la relativité. La cessation de la tempête, le comblement d'un manque procurent des voluptés plus précieuses que les plaisirs sophistiqués. Autrement dit : avoir chaud quand on a eu froid est plus jouissif que manger des perles à la truffe dans un jacuzzi de champagne. »

« L'amitié, c'est d'avoir un ennemi commun.»

« « S'adapter » est le nom que l'impuissance donne à l'action. « Sens de l'Histoire » est le nom que des dirigeants incapables donnent au mouvement qu'ils ne savent empêcher. Ainsi s'épargnent-ils la charge de veiller tendrement sur les héritages de l'Histoire.
Hugo dans Les Rayons et les Ombres : « que peu de temps suffit à changer toute chose ». Les empereurs Habsbourg disaient en léguant le pouvoir à leur descendance: « Veille à ce que rien ne change. » C'est une parole de montagnard, répugnant à l'incertain, craignant les avalanches qui sont à la géographie ce que les révolutions sont à l'Histoire. »

«  Une des magies du Blanc : ramener à la mémoire les bulles de l'enfance. Définition du ski de traverse: matrice des images. »

« On regagna l'Italie bien que le pays eût fermé sa frontière. Les efforts de la bureaucratie contre la circulation des miasmes s'arrêtaient aux moraines. Au-delà d'une certaine altitude et derrière un rideau de brouillard : liberté de mouvement. Nous ne savions pas si la liberté avait un prix. Elle avait sa cartographie. »

« À la boussole, du Lac trouva le refuge. Contrairement aux informations recueillies au Brenner, la pièce d'hiver était cadenassée. On chercha en vain une entrée, pelletant la neige. Nous nous résolûmes à descendre encore 1000 mètres de neige épaisse vers le barrage de Lappago. Les murailles de béton apparurent sous la couche des nuages. Les installations fantomatiques verrouillaient le défilé. Le barrage avait l'allure des bases des années 1950, époque où la puissance industrielle inspirait confiance. Le progrès n'était pas encore devenu la somme des efforts entrepris pour corriger ses propres effets. On chercha une âme en vie. La station hydroélectrique était désertée. »

« Demeurait un dernier principe impérial: celui de l'ozone et de la neige. Tous les ans, de la Tinée à Trieste, l'hiver refondait son règne organique. Ses sujets le rejoignaient librement. Il fallait traverser la forêt, monter encore, ouvrir la trace dans la substance et s'approcher du ciel pour rejoindre les hauts postes du silence et de l'unifor- mité. L'esprit du lieu influait sur la nature humaine. On se sentait léger, solide bien que vulnérable. Pour survivre, il fallait continuer. L'altitude imposait la fuite. Vertu du mouvement, il s'alimente lui-même : on trouve en avançant les forces nécessaires à toujours avancer. Et cet impératif rendait l'esprit allègre et le corps plus tendu. On se sentait libre.
C'était cela le dernier empire : le Blanc.

Au Pfannhorn, apparurent les Dolomites. Je l'avais attendu, ce spectacle. Les cimes emplissaient l'horizon, au fur et à mesure que nous approchions du sommet. Soudain, les montagnes de verre » de Dino Buzzati étaient là. Je les avais tant regardées dans les livres. La Marmolada, les Tre Cime, la Civetta... noms de talismans. C'étaient des stèles pour guerriers italiens. Ceux-ci avaient inventé le combat en montagne, monté des canons au sommet des aiguilles et percé des tunnels pour frapper l'ennemi. C'étaient aussi les monuments à la gloire des figures de l'alpinisme. Preuss, Messner, Cassin, Comici... Nous connaissions par cœur leurs exploits - drames et frasques.
Par la grâce des bizarreries de l'imagination, l'enfant que j'avais été devait à cette bande d'Italiens suspendus en espadrilles dans des murailles de 500 mètres de haut d'avoir un jour rêvé de bivouacs aux étoiles.
Assis sur le socle de la croix du Pfannhorn, nous restâmes près d'une heure, immobiles, devant ce songe tombé des nuages. Les sommets découpaient leurs motifs : tours, donjons, remparts, échauguettes, ruines et colonnes. Les murs étaient classiques. Les crénelures romantiques. Un château fort s'était suspendu dans le ciel, taillé pour le rêve et la musculature. »

« Rémoville lisait les chroniques italiennes de Stendhal, vrai manuel du raid à ski. Non pas que Stendhal s'intéressât à l'alpinisme mais parce qu'il diffusait un style de vie pas étranger à l'aventure. Il se résumait à trois verbes : vouloir, décider, agir. Et vite avec cela ! « L'énergie » était l'explication de Stendhal. Il en faisait grand cas dans sa description des sociétés. Il la cherchait chez ses amis. Il la transfusait dans l'écriture. Il préférait la sensation à l'idée. À Naples, Florence et Rome, il passait ses matinées dans les églises, l'après-midi dans les jardins, le soir au théâtre, dans l'espoir d'une alcôve pour la nuit. Les journées tombaient, avec leur moisson de beauté. Comment devenir stendhalien ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières. Je lisais à mes amis ces lignes du journal du 19 janvier 1817 : « J'observai une fois un pâtre des chalets suisses qui passa trois heures, les bras croisés, à contempler les sommets couverts de neige du Jungfrau. Pour lui c'était une musique. »
Si nous réussissions à transposer la micro-tactique stendhalienne au raid à ski, nous fuserions à travers la Vénétie du Nord et l'ouest de la Slovénie, comme dans les galeries d'un musée, ne cherchant rien d'autre qu'à saluer les formes inertes de la beauté.
En bref, on se lève, on se casse et on absorbe tout ce qu'on peut. »

Quatrième de couverture

Avec mon ami le guide de haute montagne Daniel du Lac, je suis parti de Menton au bord de la Méditerranée pour traverser les Alpes à ski, jusqu'à Trieste, en passant par l'Italie, la Suisse, l'Autriche et la Slovénie. De 2018 à 2021, à la fin de l'hiver, nous nous élevions dans la neige. Le ciel était vierge, le monde sans contours, seul l'effort décomptait les jours. Je croyais m'aventurer dans la beauté, je me diluais dans une substance. Dans le Blanc tout s'annule - espoirs et regrets. Pourquoi ai-je tant aimé errer dans la pureté ?
S. T.

Sylvain Tesson a notamment publié aux Éditions Gallimard Dans les forêts de Sibérie (prix Médicis essai 2011), Sur les chemins noirs et La panthère des neiges (prix Renaudot 2019).

Éditions Gallimard,  septembre 2022
235 pages

dimanche 22 décembre 2019

Notre-Dame de Paris Ô Reine de douleur ★★★★☆ de Sylvain Tesson

Les éditions Équateurs s'associent à l'auteur Sylvain Tesson pour rendre un hommage mérité à l'édifice de Notre-Dame de Paris dont la charpente, la forêt ont été victimes des flammes le 15 avril dernier, par négligence, il semblerait...C'est assez effrayant de réaliser que nous sommes aujourd’hui incapables d'assurer rénovation et conservation d'un tel patrimoine. 
Colère, tristesse, résignation...
Sylvain Tesson avait déjà mis, avant l'incendie, des mots sur l'amour qu'il porte à cet emblématique monument, il nous les offre, ici, dans ce recueil ainsi qu'un inédit nous en expliquant les raisons. Ces raisons ne sont qu'amour et poésie. Un corps à corps salvateur, inspirant, ressourçant
Une ascension pour prendre de la hauteur, renouer avec l'intime, avec le vrai, avec le pur. 

Des mots vibrants d'émotion pour nous conter l'effroi, l'effondrement d'une vie, l'immense peine, l'espoir. 
Belle initiative, maigre contribution. Elles rejoignent celle de Ken Follet. Des mots pour réparer les maux. 
Merci Anne, un grand merci. Lu et contribué grâce à toi.
« On découvre trop tard ce qu'on a sous les yeux. La vie passe, on ne remarque pas l'évidence. »

« Au moment où Paris s'équipe de la fibre optique afin que nous soyons tous "raccordés" et préparés à devenir une smart city de l'intelligence artificielle, un fauve de pierre âgé de 856 ans se rappelle à nous par ses larmes de feu.
Les flèches, les tours, les entrelacs réticulés et les croix ouvragées sont sentinelles du mystère. Peut-être ont-ils raison de se retirer du carnaval du XXIe siècle. Peut-être sont-ils lassés par le bruit et la laideur ? »

Quatrième de couverture

À l’esprit, dans l’ordre : l’effroi, les analyses, les souvenirs. L’effroi, c’est l’impensable mêlé au sublime. Les images du brasier sont belles. Beauté horrifique, gravure en fusion de Gustave Doré. Tout homme a un rendez-vous quotidien avec le paysage qu’il habite. Je vis sur les quais de la Seine, entre l’église Saint-Julien- le-Pauvre où fut enterrée ma mère et l’église Saint-Séverin où fut baptisé Huysmans. Notre-Dame est là, tout près, reine mère de sa couvée d’églises. Je séjourne «sous le commandement des tours de Notre-Dame » (Péguy dans Les Sept contre Paris). S. T.

Ce livre est publié avec le soutien de l’Imprimerie Floch à Mayenne. Tous les bénéfices seront reversés à la Fondation du Patrimoine.

Éditions Équateurs, juillet 2019
95 pages