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mardi 12 novembre 2024

Pages volées ★★★★☆ d'Alexandra Koszelyk

Écriture de l'intime.
Introspective.
Écriture de la survie.
La littérature comme planche de salut.

Au fil d'une retraite littéraire, Alexandra Koszelyk couche sur papier ses réflexions et confidences sur ce qu'a été son enfance, comment elle a appris à grandir, à vivre, survivre à ses absents, ses fantômes, appréhender sa vie d'adulte, raconte son rapport  à la littérature, ses origines, ses passions littéraires, musicales ... artistiques, quelques anecdotes sur sa vie de professeure de lettres, d'écrivaine, souligne le pouvoir des mots, éclaire sur les personnages de ses romans ... tout cela avec érudition, avec poésie, avec clairvoyance.
« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »
Un texte chargé d'émotions et d'espoirs.
Un texte beau.
Courageux.
Une voix émouvante, à la portée universelle - elle nous renvoie à notre attitude face à nos propres failles, nos propres luttes, nos propres faiblesses.
« Parce que sans ces failles n’existeraient pas ces continents en nous. »
Pages volées. Titre éloquent. Titre écho.
Superbe texte !
« Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« Les mots vivent éternellement, [...] ils restent quand nous partons. Et ils seront connus, même si tu détruis ceux qui les prononcent. »
José Carlos Somoza, L'Origine du mal 

« Que transmettent inconsciemment les parents ? À ce père qui souhaite une intégration parfaite de ses enfants, qu'ils parlent français, agissent en Français, le voici avec une enfant qui clame haut et fort, dès qu'elle rencontre quelqu'un de nouveau : « T'es qui, toi ? Moi, je suis ukrainienne ! »
Que cachait cette véhémence ? Pas exactement une forme de rébellion, puisque je n'avais pas, à cinq ans, l'âge de la crise adolescente. Pour quelle raison cette voix s'élevait-elle, malgré le souhait parental ?
Et si l'enfant disait tout haut ce que les adultes voulaient cacher, pour différentes raisons ? Pourquoi cet enfant, par exemple, refuse-t-il de goûter à la viande, dès tout petit ? Un dégoût si profond qu'il ne peut venir de lui seul. La réponse est souvent inscrite dans un traumatisme d'un de ses ancêtres, transmis en général de façon silencieuse, dans les souterrains implicites d'une mémoire familiale tue. Par quelle magie certains traumatismes passent-ils de génération en génération ? »

« Le bruit des fourchettes reprend. Rien n'est arrivé, ni l'accident ni ces pleurs.
Les fourchettes continuent leur ballet, raclent les assiettes.
Je ne sais plus quel pouvait être le plat.
Le rond des assiettes comme deux parenthèses fermées, impossible d'en sortir.
Je dérive, je me fais continent, nous sommes à ce moment-là des icebergs flottants.
Quelques jours plus tard, mon frère revient.
Nous dormons dans la même chambre et rapprochons nos lits. Collés.
Le soir, nous nous endormons en nous tenant la main. Tectonique des plaques. Rapprochement. Chaleur. Fonte des glaces.
La vie a trouvé son chemin, elle peut espérer continuer. »

« Le chagrin devient une seconde peau. Il habite en moi, voyage dans ce corps chaotique, m'emplit, il se fait compagnon, sans y avoir été invité. Il m'a envahie, parasitée. Je fais avec lui. Ou plutôt contre lui, car je voudrais l'oublier, mais il me façonne. »

« Survivre, c'est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ? Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

***

À qui j'écris ?
À moi, pour moi, pour poser ce que la mémoire peut me voler ? N'est-ce pas plutôt pour eux ? Pour ceux qui dans mon imaginaire sont restés à jamais coincés dans cette boîte de métal, entre deux rives, ni morts ni perdus, mais cachés dans un oubli que je m'acharne à gratter de la pointe de mon stylo ? Déposer une histoire, ni tout à fait la leur, ni la mienne, mais celle d'une femme qui n'a eu de cesse de se raconter des histoires pour s'ancrer. Mes parents méritent la leur, la plus sincère possible, dans le mouvement de cette danse qu'ont les esprits humains. »

« Trouver un sens.
Pourquoi suis-je restée en vie ? Pourquoi moi, et pas eux ?
Le cerveau humain n'aime pas le vide. Quand un enfant ne trouve pas de réponses à ses questions, il en crée.
Un rêve s'est imposé. Un rêve qui est devenu pour moi l'exacte réalité.
Nous sommes tous les quatre dans la voiture, l'accident vient d'avoir lieu. Dans la réalité, j'ai fait une galipette, je suis inconsciente, mais je ne peux m'y résoudre. Je suis à l'arrière de la voiture, sur le siège de droite. Je ne vois pas ma mère sur le siège avant, ni mon frère à mes côtés. Mon père a le visage écrasé sur le volant, il relève sa tête et me regarde. Des traînées d'un rouge vif maculent son visage. Je ne fais que le regarder, sans rien dire, ni pousser un cri ni pleurer.
« Prends soin de ton frère. »
J'acquiesce.
Sa tête plonge de nouveau contre le volant.
Le rêve s'arrête.
À mon réveil, et encore aujourd'hui, je ne peux me résoudre à croire en une illusion. Elle devient même ma raison d'être. J'ai survécu pour protéger mon frère.
L'étymologie de mon prénom enfonce le clou.
« Alexandra : guerrière protectrice des hommes. »
Et voilà comment d'une illusion naît une raison d'être. »

« Plonger
Un jour, tout a été emporté 
Par ces eaux qui ont recouvert 
Les roses trémières, la balançoire et les rires 
Comment la joie pourrait-elle leur survivre ? Alors autant l'effacer 
Comme le clocher dans ce lac autrefois village 
On ne voit plus à présent 
Que son coq girouette qui pointe 
Darde et cherche un soleil qu'il n'atteindra jamais 
Des cloches noyées, incapables de rouiller, 
Gorgées d'une eau qui empêche un horizon. 
Quelques branches d'arbres affleurent, 
Si biscornues qu'on peine à les reconnaître 
Un poisson sautille hors de l'eau 
Quelque chose est là, encore, en dessous 
Qui ira le repêcher ? »

« Juste avant la catastrophe, les gens racontent que plus un oiseau ne chantait, qu'ils étaient partis, avec cette prescience que possèdent les animaux.
C'est sans doute cela, les ruptures. Un silence, puis une parole qui par la suite n'est plus jamais la même. »

« À cette période, la littérature devient pour moi une planche de salut face à un monde qui ne tient jamais ses promesses. La fiction, elle, tient la route, donne des réponses.
Parce que dans les commencements d'une histoire se tiennent de nombreux serments, ne serait-ce que celui d'une cohérence à un ensemble défini.»

« Des objets, des photos, des cartes postales et des lettres en héritage. L'ensemble d'une vie rétrécie qui tient dans un réduit, sur quelques étagères, points de suspension d'un autre temps, archipel à la dérive d'un continent désormais perdu.
Dans ces instants, le contenu d'une vie qui paraît futile, des moments du quotidien et de fêtes ramassées et compactées. Les mettre bout à bout n'a jamais reconstitué ce qu'ils étaient, et pourtant c'est tout ce que j'ai. Des miettes d'eux qui deviennent des gâteaux de fête, les seuls que je peux me mettre sous la dent.
Élever ces petits riens au rang de tout.
La futilité qui devient essentielle, le paradoxe des miettes devenues gâteaux. »

« La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en tournent une autre. Le caractère sacré de l'écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« L'autre, ce double de papier, n'est plus un menteur ou un barbare, mais bien un ami, une personne à laquelle le lecteur peut s'identifier; et si, au contraire, il éprouve plutôt du rejet, il a tout de même le temps de le comprendre. Le temps d'un roman. Là où la réalité est plus souvent immédiateté, le livre nous apporte la sagesse de plusieurs années. »

« Il y a plusieurs langages pour communiquer.
La musique en est un particulièrement intéressant. Faire du solfège et maîtriser un instrument m'ont permis d'exprimer autrement une émotion tue, le corps caché derrière une guitare.
M'acharner : déchiffrer une partition, ne pas baisser les bras face aux couacs, passer un grand nombre d'heures à refaire les mêmes mesures, bien placer mes doigts et mes mains. À terme, arriver à sortir des sons mélodieux et en rythme.
Au bout de quelques années, la liesse de vivre une réelle communion entre le compositeur et moi-même naît, j'arrive à interpréter ce qu'il a voulu dire, à faire corps avec ce morceau composé par une personne, à le réinventer également, comme ce livre qu'on fait advenir vers soi.
Le plaisir des nuances éclot, j'allonge certaines notes, je fais vibrer la corde et le son se propage et palpite en moi. J'embrasse la caisse de la guitare comme un être véritable, comme ces corps auxquels on a fait l'amour. Ne faire qu'un.
Platon avec son mythe de l'androgyne ne disait rien d'autre que cet état-là. Nous ne sommes jamais seuls, cela peut revêtir d'autres corps que des corps incarnés. La musique permet cette fusion. S'accorder, entrer en résonnance, et comprendre que lorsqu'on atteint cet état, une plénitude digne du secret le mieux gardé de l'alchimie vient d'avoir lieu. »

« Les études universitaires laissent peu de place aux découvertes littéraires contemporaines. Une fois le concours obtenu, mes premières années d'enseignement en lycée sont si accaparantes que je ne fais que ça: lire pour mes cours. C'est seulement après que je me permets de lire des auteurs vivants. Je commence alors par les prix littéraires; un Goncourt, pourquoi pas ?
Combien de temps ai-je lu des romans avant de lire un texte de Laurent Gaudé ?
Dans ce cas, je ne sais plus vraiment où j'étais, ni ce que je faisais, lors de la lecture des premières pages.
Mais je me souviens très bien de l'émoi provo- qué. Là, sous mes yeux, ce souffle, ces phrases qui imposent un rythme si particulier que l'encre colle à la rétine, c'est presque une transe.

La Mort du roi Tsongor est un roman d'un autre temps, je renoue avec les Anciens, mes Grecs et mes tragiques, je sens cette terre, cette fatalité qui retourne les personnages sans les faire ciller, dans un courage qu'on ne connaît plus. Je regarde plus d'une fois la quatrième de couverture, je me résous enfin à le croire.
Gaudé, c'est cet auteur vivant qui écrit comme les morts.
La chaîne se renoue, la cohérence, l'imprégnation des Anciens, malgré leur mort, est là, sous mes yeux. Ce livre, c'est une tragédie comme celles que j'ai traduites, où chaque mot est pesé, à sa place, dans une musique incantatoire.
Voyant ce souffle se poursuivre de l'Antiquité à nos jours, un nouvel élan me saisit. Voilà comment la vie reprend également. Quand cette longue période à lire des auteurs morts s'achève. »

« À dix-huit ans, dans ces livres oubliés, méconnus jusqu'alors, se trouvaient des Anciens qui réfléchissaient le monde autrement, sans ce fichu temps qui maltraite les âmes, mais pour lesquels l'intensité de chaque geste permettait de changer à jamais le cours d'une vie.
Peu importe si la durée de leur amour avait été brève, sa profondeur m'avait changée pour toujours. Autre curiosité, le grec ancien ne possède pas de futur. J'en vois qui haussent un sourcil. Est-ce une civilisation pré-punk, « no future » ? À l'époque, tout comme aujourd'hui, à la difficulté de me projeter (pourquoi penser à l'avenir, puisque je peux mourir demain ?), le grec me répondait que le futur n'existait que dans le présent, avec une forme qui dirait « je me lance dans », qui reviendrait à dire « je ne sais pas de quoi demain sera fait, et cela n'est pas grave, mais au moins, dans le présent, j'ai le courage de... » Le grec m'a fait entrer dans l'âge adulte, dans les premières audaces, les premiers courages. J'apprends les mots, leur sens, j'enlève le vernis que le quotidien leur donne.
Passer du temps avec les Grecs était une façon à la fois de trouver une langue amie, mais aussi de me dire que je n'étais pas seule dans cette manière de penser, que d'autres - et quels autres ! - étaient les garants que je n'étais pas un Don Quichotte qui s'évertuait dans le vide. Cet état d'esprit avait un sens. »

« Le soleil est revenu en Normandie ! Fêtons cela avec de la couleur dans notre assiette.
Je prépare une salade de tomates et féta, je cherche ce qui pourrait l'assaisonner. Dans deux pots, en face de moi, des herbes aromatiques. Simples sous tout rapport, et pourtant. Derrière les feuilles et les tiges vertes, une origine bien noble : elles pourraient toutes les deux figurer dans un roman de chevalerie, avec monstre fabuleux et roi à honorer.
L'estragon, tout d'abord. Quand on déterre cette herbe, on met au jour des racines serpentines. Les Anciens y voyaient là une façon de combattre les morsures des serpents, draco en latin ou δράκων en grec, et avaient donc attribué cette parenté à la plante, aussi appelée « herbe au dragon ».
Ainsi, entre la plante et l'animal fabuleux, même racine, ou plutôt même étymologie, tandis qu'au- jourd'hui il est rare de penser à l'origine commune de ces mots. Connaître l'étymologie est une façon de retourner à la naissance d'un mot. Si elle ne permet pas de le définir, elle éclaire sa création.
Il en va de même pour le basilic. Du grec βασιλεύς, le roi. Pourquoi cette analogie, une nouvelle fois ? 
Les feuilles ont-elles une forme de couronne, comme celle du souverain ? Cela a-t-il à voir avec ses racines ? En réalité, il faut chercher du côté des bienfaits de cette plante, considérée comme vertueuse et sacrée au point que seuls les rois pouvaient la cueillir. Elle est donc devenue « la plante royale », et en Inde elle est toujours sacrée.
Voilà comment, grâce à l'étymologie reine, se cachent dans notre cuisine des dragons et des rois. »

« Je suis sur le seuil de la porte. Comment entre-t-on dans un rêve d'enfant ? Ne vais-je pas le détruire de mes pas d'adulte ? J'avance. Mon erreur éclate sur mon visage. Je suis l'éléphant dans le magasin de porcelaine, tout s'est rétréci, je peine à bouger, je ne reconnais rien. On ne devrait jamais fouler le sol de nos rêves.
Je continue à m'enfoncer dans le labyrinthe et me heurte, plus de vingt ans après, à la disparition de mes parents dans leur propre maison. Perdue, je demande si je peux aller aux toilettes. Le locataire me dit, dans un sourire, qu'il n'a pas à me montrer le chemin, j'arpente ce qui était autrefois un long couloir et pousse la porte. J'allume la lumière et reste interdite. C'est le même papier peint. Des photographies d'une vie, là une petite fille, là une voiture des années 1980, là un paysage. Sur l'une, un visage qui me faisait peur autrefois, l'appareil photo à l'époque ne possédait pas la fonction « anti yeux rouges », et je pensais que cette personne était un monstre qui me croquerait si je le regardais. L'adulte que je suis le regarde, et rien ne se passe. Cette maison autrefois mienne est désormais étrangère. Je passe la main sur ces yeux rouges, je ferme la porte sur une crainte passée, comme dans quelques minutes sur cette maison rêvée.
Je reviens à ma voiture. Je lève le visage vers le ciel normand. Des traînées roses en descendent. Je souris. Il existe un mot en grec ancien pour les qualifier : ῥοδοδάκτυλος (rhododactylos), le ciel aux doigts de rose.
Le réconfort d'une langue amie.
J'essaie de voir dans ces traînées la forme vivace de mes parents. Et si je n'y parviens pas, j'y décèle au moins la force poétique transmise depuis des millénaires et qui ne changera pas. »

« La mort que tu t'étais imaginée s'est vraiment réalisée. Combien de pages volées à notre amitié ce décès a-t-il capturées ?
Il reste de nous ces poèmes, ce recueil, mes
premiers pas en poésie, mes premières publications dans des revues littéraires.
Décidément, cette écriture est une farandole de tous mes morts. »

« À la manière des livres qui font voyager, l'écriture permet de s'extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. L'été se poursuivra sans moi. »

« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »

« Il y a un an, mon fils était quelqu'un d'autre, il est lui-même en mouvement, en plein apprentissage. Et, à chaque étape, cet accompagnement qui est le mien, tandis que j'essaie d'être le plus sensible et à l'écoute, me fait grandir moi aussi.
Ce sont des guérisons. Ces continuités m'ont appris que le mouvement et les ruptures qui lui sont inhérentes permettent de rester fidèle à celle que je suis, toujours changeante.
« Souvent femme varie », disait François Ier, maxime vue comme un défaut. Au contraire, n'est-ce pas une force que d'être conscient de l'opportunité du bouleversement, d'une métamorphose, d'une mue indispensable pour se respecter soi ? »

« Le regard d'un enfant qu'on traite souvent de naïf ne serait-il pas au contraire celui qui nous montrerait la voie d'un humanisme réel? Voir le monde tel qu'il devrait être et non tel qu'on doit le penser?
Une enfant de cinq ans, fascinée par un visage paralysé, tout simplement parce que c'est à ses yeux une définition de la beauté, ne devrait pas voir son regard changer à cause de la société, de ces adultes qui rendent conforme et lisse sa pensée.
Voilà sans doute pourquoi j'enseigne. Ce n'est pas pour transmettre, ou pas seulement, c'est avant tout pour garder la foi en cette humanité que les adultes ont perdue, bafouée ou oubliée. Parce que les enfants et les adolescents sont ceux qui sont restés les plus proches de l'humanité, sans être atteints encore par le poids de cette société qui encadre, met des étiquettes et impose à l'autre une façon de penser. »

« Certaines choses demeurent.
Y a-t-il un âge où nos mots ne vieillissent plus ?
Est-ce cet âge que nous devrions toujours avoir ? Les mots ne nous trahissent pas, en tout cas. Nous restons les mêmes. »

« « Là où il y a des ruines, il y a l'espoir d'un trésor » Rumi.
Entre nos continents intérieurs, disparates, cabossés ou magnifiés, des ponts existent. Nous naviguons sur nos terres et sur celles qui ont été outragées, calcinées ou malmenées poussent toujours les plus belles fleurs. À nous de les entretenir, de les nourrir. Même les chardons portent en eux le désir de vivre. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d'histoires, des pages volées à l'oubli. »

Quatrième de couverture

QUAND DES PAGES ENTIÈRES DE VOTRE VIE VOUS ONT ÉTÉ VOLÉES, COMMENT FAIRE POUR LES RETROUVER, SI CE N'EST LES ÉCRIRE ?

LES PARENTS D'ALEXANDRA MEURENT DANS UN ACCIDENT DE VOITURE ALORS QU'ELLE N'A QUE HUIT ANS. ELLE EST RECUEILLIE AVEC SON FRÈRE PAR SA TANTE. TANDIS QU'ELLE GRANDIT ENTRE PREMIERS AMOURS ET AMITIÉS ADOLESCENTES, UN IMMENSE VIDE DEMEURE EN ELLE. QUI EST-ELLE? L'ORPHELINE? L'UKRAINIENNE ? LA JEUNE FILLE QUI AIME LES HISTOIRES ?

VINGT ANS PLUS TARD, ALORS QU'ELLE REVIENT EN NORMANDIE, ELLE ENTREPREND UNE ENQUÊTE SUR CE QUI A PERMIS SA SURVIE : LA LANGUE, LA LITTÉRATURE ET L'ÉCRITURE.

UN RÉCIT POIGNANT SUR CES CONTINENTS INTÉRIEURS QUE NOUS HABITONS ET QUI NOUS HABITENT.

Éditions Aux forges de Vulcain,  août 2024 
298 pages

samedi 21 octobre 2023

Ma tempête ★★★★☆ de Éric Pessan


« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? » 

Regarder les vagues que la pluie dessine sur la vitre de la fenêtre du salon, ne pas se laisser impressionner par les éclairs, laisser passer la tempête extérieure comme intérieure, et lutter pour ne pas laisser ses rêves se rouiller. 
C'est un peu le programme de David,  un papa metteur en scène recemment congédié, et une lecture bien à propos, c'est jour de tempête par ici.
Une lecture originale que j'ai beaucoup appréciée, elle est un pamphlet, un essai, un roman... un peu tout cela à la fois. Elle est un bel hommage au monde du théâtre, elle est instructive, raconte Shakespeare et le théâtre 🎭  de son époque, que les femmes n'avaient pas le droit de fouler les scènes, les scènes qui s'improvisaient dans les rues, à ciel ouvert, et laissaient une large place à l'improvisation, des textes relus scrupuleusement pour satisfaire les seigneurs...
Des mots comme un écrin pour réfléchir sur l'art, sa place dans notre société, son utilité, pour rappeler que la culture n'est pas un simple bien consommable. 
Des mots qui évoquent aussi les luttes fratricides, le monde des intermittents du spectacle, les relations au sein du couple, la paternité, la famille, l'éducation.
« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »
J'ai aimé découvrir cette œuvre de Shakespeare que je connaissais pas, lire sur la création et l'écriture, lire ces pages empreintes de fureur, d'amour et de joie.
Une mise en scène subtile et intelligence. Cette journée de tempête, dans un appartement, donne lieu à de beaux moments complices entre un père et sa fille, la maman présente par la pensée, en filigrane. 

Un auteur dont je n'avais encore jamais foulé les pages. Je vais y remédier ;-)
« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

« Nous sommes de l'étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie 
Infime est couronnée par un sommeil »
Shakespeare, La Tempête (traduction André Markowicz)  

« Si les enfants savaient combien de fois ils parlent dans le vide. C'est peut-être un point commun avec les comédiens, pense David en souriant à ses propres idioties. »

« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »

« Jusqu'à quel point deux personnes qui s'aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Ce matin, Anne virevoltait entre cuisine et salle de bain, tout ce qui se déroule dans la vraie vie n'est pas superposable à une pièce de Shakespeare, impossible de passer la mère sous silence, elle est là, elle souffre elle aussi, David le sait, bien qu'il la perde un peu de vue dans l'inquiétude grandissante des journées. Elle virevolte beaucoup depuis quelques semaines, depuis qu'il est devenu évident que, dans leur couple, c'est elle qui est du parti du mouvement et David de celui de l'immobilité. Anne est professeure de français, un jour l'enfant comprendra ce que cela signifie d'enseigner du lundi au vendredi, et David, lui, est comédien, comédien à terre, comédien sans projet, sans planche de salut, sans espoir pour l'instant d'un jour remonter sur scène. Comédien au plus bas, lessivé, naufragé lui aussi. Comédien marqué par la faillite de ses espoirs, par l'abandon, la poisse. C'est Anne qui ramène mois après mois son salaire à la maison, c'est grâce à elle que tous trois vivent, cahin-caha, avec ce peu. »

« Dehors, à nouveau, un roulement dégringole du ciel pour venir s'écraser lourdement au sol. L'enfant sourit, tout les reconduit à la tempête, elle est l'événement qui permet aux histoires innombrables de naître. C'est peut-être ainsi que l'homme a commencé à inventer des fictions: trempé et apeuré, il contemplait une tempête, sursautait à la vue de l'éclair et tremblait au son du tonnerre, et il n'a pas voulu que sa peur n'ait ni cause ni conséquence, il n'a pas voulu que l'incroyable énergie des vents, de la foudre et de la pluie soit inutile, alors il a inventé une histoire pour mettre un peu d'ordre dans ce déchaînement aveugle et sourd. Il a lié les perles de la tempête le long d'un fil narratif pour en fabriquer un collier, une croyance, une œuvre d'art. »

« Depuis des mois, son langage se précise de plus en plus, elle a vite abandonné les glossolalies de la toute petite enfance pour se réjouir de la juste musique des mots. »

« L'apprentissage du langage passe par cette poésie directe, ces courts-circuits rapides, ces sauts vifs que certains poètes mettent quelquefois des années à reconquérir. »

« Prospéro est un artiste, il parle d'art pour dire magie, il tient son savoir des livres. Il a acquis des pouvoirs inestimables, c'était sur ce point que David voulait insister sur scène. Si le spectacle n'avait pas été annulé, il aurait accentué la nécessité de l'art. Il désirait glisser un doute dans la tête du spectateur: Prospéro est-il un magicien ou un artiste ? David avait envie d'introduire cette ambiguïté-là : la possibilité que rien de ce qui se joue sur scène ne soit vrai, la possibilité que toute l'histoire soit un conte écrit par Prospéro ou une toile peinte par lui, un oratorio qu'il a composé. Pas besoin qu'il provoque vraiment le naufrage d'un navire, l'énoncer suffit. La fiction peut venger du réel, c'est peut-être une consolation pathétique mais elle n'en est pas moins nécessaire. Pour monter cette pièce, David avait retraduit le texte, il s'était octroyé le rôle de Prospéro et devait signer la mise en scène, c'est dire si l'abandon de la production lui a causé trois fois plus de peine. Alors peu importe, laissons Ariel protester encore et encore, Prospéro ne le lâchera pas, comme l'écrivain ne renonce pas à poursuivre l'écriture de son roman. Brouiller les pistes est une liberté à conquérir ; David aimerait regarder la réalité tomber en poussières, s'effilocher jusqu'à n'être plus qu'un sable docile qui coulerait entre ses doigts, et jouir un instant de cette conquête parce qu'il sait pertinemment qu'il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte de cette victoire. Le réel résiste, donne des coups de griffe, refuse de se laisser encager dans la fiction. »

« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? »

« Les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait de quoi est tissée cette étoffe-là. Avec aplomb ou détachement, il arrive à la fillette de poser les questions essentielles : pourquoi papa et maman s'aiment ? Pourquoi papa est triste ? Toujours des pourquoi et jamais des comment bien plus faciles à expliquer. »

« Avec lenteur, David évoque les luttes fratricides. Shakespeare, dit-il, était le troisième enfant de huit. Les deux aînées, Joan et Margaret, des filles, sont mortes, l'une à la naissance, l'autre dans sa première année. C'est comme ça, ce qui nous apparaît intolérable de nos jours était la triste norme autrefois; dans cette seconde moitié du xvi° siècle, en Angleterre, 20 % des enfants ne survivaient pas au-delà de leur premier mois. 9 % mouraient à la naissance, a-t-il lu. Une autre de ses sœurs, la sixième enfant du couple, n'a pas survécu à sa huitième année. Toujours est-il que William a trois frères, Gilbert, Richard et Edmund, tous plus jeunes que lui. On ne sait trop quels rapports il a entretenus avec eux, mais si on lit son théâtre, on est frappé par d'étranges coïncidences : dans Le Roi Lear, Edmund complote pour usurper la place d'Edgar, son frère aîné, en le discréditant; Richard le bossu deviendra le roi Richard III en écrasant ses deux frères aînés, légitimes héritiers: Édouard et Clarence. Sans vouloir psychologiser à outrance le théâtre de Shakespeare, cela serait très étonnant que ce bon vieux Will n'ait pas réalisé qu'il baptisait deux de ses plus antipathiques personnages des prénoms de ses propres frères. Et Antonio a destitué son frère Prospero ; Claudius, l'oncle d'Hamlet, a assassiné son frère ; dans le Conte d'Hiver, Léonte, le roi de Sicile, soupçonne son frère de cœur, Polixène, d'être l'amant de son épouse. Selon l'historien et écrivain anglais Peter Ackroyd, grand spécialiste - entre autres-de Shakespeare, le passage de la Bible qui revient le plus souvent dans les textes du dramaturge, c'est le meurtre d'Abel par son cadet Caïn, cette scène serait racontée vingt-cinq fois par divers personnages des tragédies ou comédies de Shakespeare, alors rien de neuf sous le soleil. Nul ne sait ce qui pousse les frères à rivaliser. Peut-être certains parents donnent-ils l'illusion de n'avoir de l'amour à donner qu'à un nombre fini d'enfants. David se tait, contemple le gris cendré du ciel. Si un jour tu as des frères ou des sœurs, dit-il à l'enfant, j'espère de tout cœur que vous vous aimerez. »

« Tiens, prête-moi un bonhomme, je veux que tu entendes la tirade de Gonzalo, tu te souviens, c'est un courtisan qui se trouvait à bord du bateau, un homme simple et loyal, quelqu'un qui fera passer la morale avant le profit, un homme rare, donc. »

« Si l'on réfléchit trop aux hasards, on invente des miracles. »

« David se tait, il ne va pas fatiguer sa fille avec les crises, les grèves, l'augmentation nécessaire du nombre de cachets rémunérés, les contrôles, les attaques, les menaces. Depuis presque trente ans, ceux qui tiennent à tour de rôle les finances du pays ne veulent plus d'un tel statut. Après tout, ils considèrent que l'art est comme le reste, livré à la libre concurrence : soit on est rentable, soit on fait faillite et on disparaît. »

« Cette scène, de l'avis de David, est faite pour être en grande partie modifiée ou improvisée. À l'époque de Shakespeare, le respect du texte était une notion assez relative, il n'était pas rare qu'un comédien prenne le public à partie. En fonction de l'humeur et de l'ambiance, un comédien pouvait ajouter une danse, un numéro de clown, il quittait son rôle pour répondre aux miaulements ou glapissements des spectateurs. David essaie d'expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI ou au début du XVII siècle: on joue sur de vastes scènes, entre un numéro d'escrime et l'exhibition d'un ours, le théâtre est un drôle de cirque; ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes; dès qu'il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main-forte à ses comédiens préférés; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir trois mille spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens chiquent, boivent, mangent à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. La rencontre de Caliban avec Trinculo et Stéphano sert à ce que les comédiens s'amusent pour éviter de perdre l'attention du public, Shakespeare offre une respiration: sur les planches, il place l'enfant d'une sorcière, un bouffon, un ivrogne, le texte est certainement un simple prétexte à la farce. Alors qu'il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d'aller vers le grotesque et l'outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L'enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s'emporte. Écoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d'être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commen- cer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l'absurde, du mime, du clown, de l'outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait il voulait du théâtre, de l'artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d'un roman, l'auteur se permettait de rappeler au lecteur qu'il lit des mots alignés. C'était son idée, tous avaient commencé à travailler en ce sens. »

« Là, par exemple, le roi aurait joué un esprit et Trinculo, le bouffon. Il suffit de maquillage et de changement de costume. Un même comédien aurait été le plus noble et l'un des moins nobles personnages. La lutte des classes en direct. Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu'une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l'ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd'hui ce qui était obligatoire il y a quatre cents ans, c'est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. À la fin du XVIe siècle, en Angleterre, il était interdit à une femme d'être comédienne. Il a fait quelques recherches là-dessus, on parle d'une certaine Isabella Andreini, italienne, contemporaine de Shakespeare, interprétant le rôle de l'amoureuse dans la commedia dell'arte, mais si elle a joué en Italie ou en France, l'Angleterre élisabéthaine n'était pas prête à accueillir une telle modernité. À Londres, il faudra attendre plus de cinquante ans, à l'hiver 1660, pour qu'une femme joue le rôle d'une femme, Desdemona dans Othello. Un prologue joué sur scène prévenait le public de la présence d'une véritable actrice, loin d'être ce que l'on peut appeler une prostituée. Le roi Charles II est grand amateur de théâtre, il va décréter en 1662 que tous les rôles féminins pourront être interprétés par des femmes. »

« La mère de David, celle que Miranda ne connaît presque pas, lui a expliqué au téléphone qu'il n'avait qu'à faire des choses qui plaisent aux gens; les parents de David se piquent de culture. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, de curieux sursauts hygiénistes les décidaient à se rendre au concert, à l'opéra ou au théâtre ; ils allaient une à deux fois par an au spectacle, certains que cela ne peut pas faire de mal et convaincus que cela ne changera rien à leur vie. Tu vois, réfléchit David, je crois qu'il faudrait toujours aller voir un spectacle en pensant l'inverse, en se disant que peut-être ce à quoi l'on assistera pourrait bouleverser de fond en comble notre existence. »

« Enfant, David les a accompagnés une poignée de fois, il n'en garde pas d'autre souvenir que Ils allaient écouter les chanteurs de la télévision ou regarder une comédie bourgeoise jouée dans des décors hyperréalistes et empesés. En leur compagnie, il a vu La Flûte enchantée, l'opéra présenté à tort comme idéal pour les enfants. Heureusement, l'école a ouvert l'horizon bouché par les pesanteurs de sa famille. David a découvert le théâtre lors d'un atelier mené en seconde par une professeure de français, Ionesco et Beckett, de quoi dynamiter le mur du conformisme bourgeois. Au collège, Molière l'avait ennuyé parce qu'il était enseigné comme un texte mort écrit dans une langue morte, et non comme une parole à incarner, un mouvement chorégraphié par des répliques.
Deux types attendent un troisième qui jamais ne viendra, les hommes se transforment en rhinocéros. Les mots imprimés sur du papier étaient des animaux guettant l'ouverture d'une cage. Il fallait dire, crier, chuchoter, chanter, bouger. Il fallait vivre. La littérature n'était plus un cadavre à autopsier encore et encore, mais bien une défroque à endosser, un cœur vif, battant, intense. Cette année de seconde a été décisive. L'élève en tout point médiocre qu'il était avait trouvé une place où exceller. Et une direction vers laquelle s'orienter.
Le théâtre a changé sa vie. »

« Dans sa famille, on est de droite ou de ce centre économique libéral qui refuse de s'avouer de droite, c'est-à-dire que l'on ne s'attaquera pas frontalement à la culture, on n'est pas fasciste tout de même, on respecte le cinéma et le théâtre, la danse et la peinture, l'opéra et la poésie, la littérature et la musique à condition que les artistes demeurent à leur juste place et que les impôts ne servent pas à financer un art hors-sol, non rentable, non apte à susciter des recettes. L'exception culturelle est - dans la bouche du frère et des parents de David - une aberration inventée par celles et ceux qui n'ont pas assez de talent pour gagner leur vie.
Le pire, c'est que cette idéologie galope, on la retrouve partout, un soir à l'apéritif, un collègue d'Anne, professeur de français, a demandé à David s'il avait fait une étude de marché avant de se lancer dans la production de La Tempête. Au début, David a cru à une plaisanterie, mais non, l'enseignant parlait sérieusement. Le conditionnement marketing contamine tous les secteurs du monde. Pour beaucoup, si un spectacle fait venir mille spectateurs et un autre vingt mille, il est une évidence que celui qui aura fait le plus d'entrées payantes sera le meilleur. Il est de plus en plus difficile de faire entendre qu'il existe des critères qui ne sont pas économiques. »

« Il faut s'appuyer sur la parole, avait-il dit, C'est comme un travail choral. On reprend la parole de l'autre pour l'amener un peu plus loin. C'est un crescendo. Le plus important, c'est la circulation : comment la parole circule. Il ne faut pas jouer le sens, sinon on explique mais on ne joue pas. C'est la voix qui rend les choses vitales. Le mot doit construire un espace. Il doit pouvoir s'épaissir. »

« On recommence, disait-il, mais sans l'intelligence de la logique. C'est trop réfléchi, oubliez que vous jouez Shakespeare, oubliez le classique, le poids, la tradition, les mots sont comme de petits véhicules, la phrase dessine le mouvement. Un monologue, ça tient à partir du moment où on a l'impression que chaque phrase est une fin. Si tu laisses penser qu'il te reste dix lignes de texte, ça ne marchera pas. »

« [...] la peur est partout, on voit des yeux qui roulent et des morves qui coulent, les voitures ripent dans les flots boueux, s'emboîtent les unes aux autres, leurs carrosseries s'ouvrent et les débris des moteurs mitraillent les rues en ricochant sur l'asphalte. Des blocs arrachés d'on ne sait où se donnent l'apparence de géants marchant dans les rues, le ciel s'est déchiré, la nuit s'accouple au jour, la rage de l'ouragan ne fait que croître et des vagues emportent des auto- bus, les vents épluchent la ville de toutes ses couches superficielles, bientôt il ne restera que l'os de la désolation. L'orage vomit l'eau du ciel en y mettant un acharnement millénariste, un dieu aurait maudit la ville que l'ouragan ne pour- rait être plus violent; les tuyaux de gaz cèdent et projettent de longs arcs de feu qui roulent sur les avenues; les vents attrapent par poignées tout ce qui traîne encore au sol pour en bombarder les trottoirs, il pleut des vélos, il pleut des ferrailles, il pleut des présentoirs et des affiches, il pleut de la terre et des fleurs, des automobiles et des kiosques, des tuiles et des gouttières, des stores et des parasols, des chaises de café et des étals de marché [...]. Le bord des quais n'est plus discernable du cours des eaux, tout tourbil- lonne et s'épuise, se creuse et se répand, coule et s'écrase. La ville est une masse de papier mâché, elle s'enroule comme si une main titanesque avait retiré le bouchon d'une bonde, les immeubles ivres titubent, des cavernes s'ouvrent sous les pas, des geysers de feu répondent aux colonnes d'eaux boueuses, ici quelqu'un klaxonne et le son de cette détresse rassurerait presque les oreilles, ce son ridicule dans le grand vacarme de la fin du monde est d'une réconfortante familiarité, puis le klaxon se tait, la voiture file dans le ciel, météore qui ira s'écraser hors de vue [...]. »

« [...] il préfère agir sans éclat, en coupant en douce les subventions des compagnies de théâtre, par exemple, en évoquant la nécessité de faire des économies, en parlant de crise, de pragmatisme obligatoire, d'impossibilité d'étirer les budgets, il se garde bien d'exprimer son mépris du monde de l'art, de la culture, si un journaliste se trouve dans les parages. Son mépris, sa morgue, sa suffisance, il les réserve à la sphère familiale. »

« Pas de raison de soutenir une compagnie ou un artiste non reconnu par le public. L'art est nécessaire à partir du moment où il est populaire, facile, consensuel, distrayant. David écoutait, il sentait monter la colère mais il se taisait pour ne pas gâcher la fête. Il se connaît, il  n'a pas la patience des arguments : face à la bêtise, il explose. Et son frère continuait, satisfait de son ronron, allant chercher dans le porte-revues des parents le programme d'un théâtre et s'indignant de ce qu'il ne reconnaisse aucun nom. Si on veut faire venir le public dans les théâtres, il faut l'attirer en programmant des célébrités. C'était son credo. Il confondait culture et amusement, comme beaucoup. Les politiques culturelles soumises à l'applaudimètre, rien sur l'éducation artistique, on donne aux gens ce qu'ils veulent, on ne cherche pas à enseigner, à développer la curiosité, à attirer les publics, à permettre l'expression d'une diversité, à soutenir la culture; on reste dans le petit monde à paillettes du consensuel. La culture pensée comme un divertissement sans importance et jamais comme une émancipation, comme une émotion, et surtout pas comme un effort. »

« L'acte V commence devant la cellule de Prospéro. De nombreux critiques ont vu en lui une sorte de double de Shakespeare. David n'est pas vraiment en accord avec cette vision un peu réductrice des choses. Il ne pense pas que cela soit si simple. Shakespeare a dû mettre du sien dans tous les personnages de ses pièces, il est autant Othello, Juliette, Shylock, Horatio que Desdémone. Ce qui diffère chez Prospéro, c'est qu'il n'a qu'un pouvoir : celui de ses livres. Il est l'écrivain universel. Sans ses livres, il perd son art. Sans son art, il ne contrôle plus les esprits et l'étoffe dont sont faits les rêves se déchire.
Il n'est pas certain qu'il faille tout le temps chercher les clés d'une œuvre dans la biographie de son auteur, c'est le travers dans lequel tombent la plus grande partie des biographes de Shakespeare, ils cherchent à justifier la moindre réplique ou le moindre sonnet par des expériences tirées de son existence. Ce serait sous-estimer l'invention. Au fil des siècles, il a été raconté beaucoup de bêtises sur Shakespeare, sans doute parce qu'au XVIe siècle, les sources historiques sont rares, ensuite certainement parce que sa réussite et la place qu'il occupe dans le paysage littéraire anglais ont suscité des jalousies, des envies, des colères et des rivalités. On a tout fait pour le discréditer ou pour augmenter ses mérites selon qu'on le considérait comme un imposteur ou comme un génie. Nul doute qu'avant tout Shakespeare était un homme, il a fait ce qu'il a pu, et c'est déjà pas mal.
Ses détracteurs se moquaient de son ignorance du latin et du grec, ne lui pardonnaient pas de ne pas être passé par l'université, l'accusaient de plagier ses idées. Ses partisans lui donnaient des origines très populaires, faisant de son père un boucher, l'imaginant gravir un à un les échelons de la réussite sociale. En vérité, il semble que les parents de Shakespeare aient été de riches bour- geois, il est né à Startford-upon-Avon, à 150 km au nord-ouest de Londres, juste en dessous de Birmingham, en avril 1564. Gantier, négociant, usurier, habile spéculateur foncier, son père John a été conseiller municipal puis maire de Stratford. Sa mère, Mary, fille de fermiers aisés, est une riche héritière. L'enfance de Shakespeare est préservée, même s'il semble que ses parents aient régulièrement des problèmes liés à leur foi catholique alors qu'en Angleterre, il vaut mieux s'afficher anglican, en scission avec la papauté. Mais peu importe, David voudrait juste que sa fille se figure qui était l'auteur de La Tempête, quelqu'un né hors de la noblesse, mais quelqu'un sans réels soucis économiques. D'ailleurs, Shakespeare ne sera pas que comédien, poète et auteur de théâtre, il sera aussi toute sa vie un homme d'affaires avisé. Il va à l'école qu'il quitte rapidement, à l'âge de treize ans, sans doute pour travailler auprès de son père. À dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, vingt-six ans, enceinte de lui, ils auront une première fille, Susanna, puis des jumeaux, Hamnet et Judith, deux ans plus tard, et Shakespeare filera à Londres, n'abandonnant pas juridiquement sa famille - il semblerait qu'il ait envoyé de l'argent à son épouse - mais vivant dorénavant en célibataire. Depuis quatre siècles, les spécialistes se disputent pour savoir si, oui ou non, Shakespeare aimait sa femme. Le peu qu'il lui lègue à sa mort, le fait qu'il n'ait pas vécu avec elle et qu'elle n'ait jamais porté d'autres enfants de lui malgré ses visites régulières semble plaider pour le non. Exégètes et linguistes s'entredéchirent pour déterminer si, dans l'un de ses sonnets, il fait allusion à son épouse en écrivant Hate Away, loin de la haine, qui se prononçait Hathaway à la fin du xvIe siècle. Les histoires d'amour des adultes sont d'une terrible confusion. Passons, vite. À Londres, Shakespeare sera apprenti comédien, puis comédien, puis auteur, puis il atteindra la célébrité en devenant poète, mais s'en retournera toujours au théâtre. À cette époque, les auteurs se piquaient sans cesse des sujets, des phrases, des vers, ils allaient puiser leur inspiration dans l'histoire ou chez les Antiques. On a beaucoup accusé Shakespeare d'avoir pillé Ovide, d'avoir picoré dans les textes de l'autre grand auteur dramatique anglais, Christopher Marlowe, son strict contem- porain (ils sont nés la même année, le même mois) qui a été célèbre avant Shakespeare et dont on ne sait trop s'ils ont été rivaux, amis ou simples collègues. Toujours est-il que Marlowe, lui, avait étudié à l'université et que l'on a prétendu qu'il était le véritable auteur des textes de Shakespeare. N'oublions pas que celui qui veut inventer doit apprendre à imiter.

On a nié à Shakespeare la paternité de ses œuvres, c'est une pensée très anachronique, on est troublé que l'écrivain le plus célèbre d'Angleterre ait été comédien, comme si les acteurs n'étaient que de stupides récitants. S'il n'avait pas écrit ses pièces, Shakespeare n'aurait pas fait fortune, il n'aurait pas acheté des terres et des maisons tout au long de sa vie. Au fil des siècles, la société a placé très haut les auteurs et s'est toujours méfiée des comédiens. Molière a subi les mêmes procès que Shakespeare. Au XIXe comme au début du XXe siècle, des intellectuels ont affirmé que ce bon vieux William n'avait pas existé. De simples recherches dans les archives ont démontré ensuite qu'un homme de ce nom était né, avait vécu, était mort, et que cet homme-là avait tout au long de sa vie écrit et joué du théâtre. S'il n'avait pas été comédien, nul doute que son œuvre n'aurait pas été aussi aboutie. Sa connaissance précise de la scène et des réactions du public lui a permis de composer ses comédies et ses tragédies. Il savait quand les gens riaient, comment ils écoutaient, pourquoi leur attention se perdait, de quelle manière les distraire, les émouvoir, les bousculer, les faire rire, les provoquer, les saisir, les attirer dans la nasse de son art. Il connaissait intimement le travail de la scène, il partageait les planches avec les comédiens de sa troupe, il pouvait à merveille inventer un Richard III, un Roméo, une Juliette, un Falstaff ou un Hamlet puisqu'il avait déjà en tête le corps, la voix, les gestes et les manies de ceux qui interpréteraient ces rôles.
Toujours, les comédiens ont été sous-estimés, faut-il voir dans leur capacité à se transformer en glissant d'un rôle à l'autre la cause de cette méfiance ? À force de les observer changer de peau, le public s'est demandé qui ils étaient réellement. Celui qui se dissimule sous le masque, le costume, son si bel uniforme ou sous le maquillage fait peur. On a beau le scruter, on ne connaît pas son vrai visage. Tandis que les auteurs rassurent : le public a la troublante impression d'une familiarité, les gens croient percer les pensées d'un écrivain en lisant ou en écoutant les mots nés de lui. Il est pourtant aussi simple d'écrire, de dire ou de jouer un mensonge.
Au fil des siècles, Shakespeare est devenu l'un des auteurs les plus célèbres de l'histoire de l'humanité. Hier, en prenant le bus, David a noté cet affichage de la compagnie de transport: to bip or not to bip, un slogan contre la fraude incitant à valider sa carte d'abonnement. Il s'est demandé combien d'usagers pensaient à ce vieux Will en lisant cette phrase.

Shakespeare était auteur et comédien, il a écrit parfois trop vite, il a copié, il a sacrifié l'exigence à l'urgence, il a souvent écrit en collaboration, il a sans cesse remodelé ses textes en fonction d'impératifs politiques ou économiques, il a été génial et humain, pragmatique et inspiré, vulgaire et lyrique, épique et intimiste, drôle et tragique, il a été multiple comme n'importe qui peut l'être, et il a rondement su mener sa carrière. Son œuvre est restée parce qu'il a tout mis en œuvre pour qu'elle reste. C'est la grande différence avec son pauvre contemporain Cervantes qui n'a su qu'accumuler les faillites sans jamais bénéficier des fruits du Quichotte, le premier best-seller mondial.
Shakespeare a été Shakespeare, un homme qui a fait passer sa carrière et son désir de gloire avant sa famille, qui a jalousement préservé sa vie privée pour mieux exhiber sa vie publique. Il a suivi les modes pour mieux les devancer. Shakespeare est un puzzle vieux de plus de quatre cents ans dont de nombreuses pièces ont été égarées. Il faut prendre garde à ne pas demander aux auteurs classiques une cohérence que nous sommes incapables d'exiger de nos propres vies. »

« Lentement, les noeuds se défont, c'est une chose souvent revenue dans le théâtre élisabéthain : tout ce qui a été tricoté sous les yeux des spectateurs se détricote, et - comme par magie - les fils ont changé de couleur. Prospéro est enveloppé de sa robe de magicien comme David de cette nappe, Ariel va chercher le roi et sa suite, toute la pelote est là, sur scène, hébétée, chancelante, le roi, les nobles et le frère félon de Prospéro font cercle, les enchantements tombent un à un, les yeux s'ouvrent sur la réalité : c'est-à-dire sur la fiction, parce que le naufrage était une fiction et que, depuis qu'ils sont sur cette île, les passa- gers jouent à leur insu une pièce de théâtre. De la musique éclate, David pose une enceinte au sol, tout contre l'enfant qui roule sur la couette, il lance l'opéra que Purcell a composé en s'inspirant de la pièce. À ce moment, sur scène, se tiennent des comédiens interprétant des personnages ensorce- lés devenus naufragés pour que se révèlent leurs vrais visages. Gonzalo est droit et fidèle. Alonzo, le roi, est dévasté de chagrin - il croit toujours que son fils, le nounours Ferdinand, s'est noyé - mais il demeure bon et juste malgré son chagrin. Sébastien, le frère du roi, révèle sa véritable nature de comploteur. Antonio est maintenant aux yeux de tous le voleur du duché de son frère. Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité éclate. De l'artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaître quelqu'un, il vaut mieux lui demander de révéler l'ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« La fin est un monologue. Les fins sont souvent des monologues. Même quand plusieurs personnes se parlent, le signe de la fin est qu'elles ne s'écoutent plus, elles croisent des monologues. Dialoguer est un art difficile. Dialoguer réellement, c'est-à-dire accueillir la parole de l'autre en acceptant la possibilité qu'elle nous bouleverse, ou qu'elle modifie notre propre parole, ne se produit presque jamais dans une vie. »

« Il est harassé par avance à l'idée de défendre l'importance de la culture pour l'émancipation des individus. Son frère monologue impératifs de croissance, productivité, compétitivité, ajustement de l'offre à la demande. Ce serait ça, dans le fond, être de gauche ou de droite ? Opposer la nécessité d'éduquer à celle d'ajuster l'offre ? »

« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

Quatrième de couverture

DAVID EST METTEUR EN SCÈNE DE THÉÂTRE. IL APPREND UN MATIN QUE SA FUTURE MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE DE SHAKESPEARE NE SE FERA PAS. CE REVERS, LE DERNIER D'UNE LONGUE SÉRIE, LE PLONGE DANS UNE PROFONDE CRISE EXISTENTIELLE. SEUL ESPOIR À L'HORIZON : IL DOIT GARDER SA FILLE CAR LA CRÈCHE EST EN GRÈVE. DAVID VA LUI JOUER SA MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE.

À QUOI SERVENT LES ARTISTES? À QUOI SERT L'ART ? À QUOI SERVENT CEUX QUI NE FONT PAS DES MÉTIERS SÉRIEUX ? QUE LAISSENT-ILS À LEURS ENFANTS, À NOUS, AUX AUTRES, AU MONDE, SINON LE PLUS PRÉCIEUX DES CADEAUX : L'ÉTOFFE DES RÊVES ?

ÉRIC PESSAN EST NÉ EN 1970. IL EST AUTEUR DE ROMANS, DE FICTIONS RADIOPHONIQUES, DE TEXTES DE THÉÂTRE, AINSI QUE DE TEXTES EN COMPAGNIE DE PLASTICIENS.

SELON LA LÉGENDE, VULCAIN A FORGE LE BOUCLIER DE MARS, LE TRIDENT DE NEPTUNE, LE CHAR D'APOLLON, DANS L'ASSEMBLÉE DES DIEUX, IL N'EST CERTES NI LE PLUS FORT, NI LE PLUS BEAU; MAIS PARCE QU'IL A DONNÉ AUX AUTRES LE MOYEN DE LEUR PUISSANCE, IL EST LE PLUS NÉCESSAIRE.

LES ÉDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN FORGENT PATIEMMENT LES OUTILS DE DEMAIN. ELLES PRODUISENT DES TEXTES. ELLES NE CROIENT PAS AU GÉNIE, ELLES CROIENT AU TRAVAIL. ELLES NE CROIENT PAS À LA SOLITUDE DE L'ARTISTE, MAIS À LA BIENVEILLANCE MUTUELLE DES ARTISANS. ELLES ESPÈRENT PLAIRE ET INSTRUIRE. ELLES SOUHAITENT CHANGER LA FIGURE DU MONDE.

Éditions Aux forges de vulcain, août 2023
134 pages

jeudi 15 septembre 2022

Le soldat désaccordé ★★★★★♥ de Gilles Marchand

Comment s'accorder avec la guerre ? Avec les ordres venus d'en-haut qui vous envoient en patûre ? Tout droit vers l'enfer ? Comment s'accorder avec cette guerre quand elle vous éloigne des êtres chers ? De l'amour ? Quand celle-ci ne promet que glaise alors que c'est de dentelle que vos instants d'amour commençaient à se parer ? La douceur éjectée ; le visage de la guerre n'est qu'horreurs. 
Avec l'aide de la poésie ? 
Grâce au soutien d'un copain (interchangeable bien évidemment, parce que le copain, il lui arrive si vite une bricole, qu'il disparaît sans crier gare) ? 
Grâce aux rêves, aux souvenirs, aux images que l'on trimballe avec soi ?
Grâce aux histoires entendues de-ci, delà ? Des histoires semées au gré du vent, inventées peut-être, édulcorées, il faut bien ça, pour apporter le soupçon de beauté dans un paysage qui en est totalement dénué.
Grâce à la fille de la Lune ?

Le soldat désaccordé m'a appris les silences de la guerre, ceux qui suivent les tirs d'obus, ceux qui sont là pour le constat du bras en moins, ou du trou béant à la place du ventre, ceux qui tiennent les comptes avec la mort.
J'ai appris la beauté de l'amour dans la mort.
J'ai réappris le combat des familles, de ces hommes et femmes, en-dehors mais pourtant bien en-dedans de cette guerre, attendant l'homme parti au front. Attendant. Espérant. Bien après la fin. Demain. Après-demain. Après-après demain... « Pas de corps, pas de deuil. » Ou luttant pour la réhabilitation (la beauté de l'amour dans la mort, justement...). 
J'ai recompris qu'il n'y avait jamais de fin. 
Pas de fin à la douleur de la perte. 
Pas de fin. La guerre recommence indéfiniment. Douloureusement. 
N'est-ce pas ?

Je me suis accordée avec Gilles Marchand. 
Avec sa poésie, sa plume, ses mots qui m'ont poussée à la réflexion. 
Qui m'ont confrontée, de nouveau, aux traumatismes d'une guerre. De toutes les guerres. 
Qui font poser la question de l'Alsace. « On a tué votre mari... Mais, bonne nouvelle : vous êtes de nouveau française, madame ! » Est-ce que c'était juste ? « La grande majorité, l'écrasante majorité des Alsaciens en âge de combattre étaient nés allemands. »
Ses mots qui m'ont fait aimer cette belle histoire d'amour à en pleurer. Ça raconte les larmes, il faut dire ...

Un soldat désaccordé, c'est une tuerie de poésie, c'est d'une puissance énorme, c'est un petit bijou de cette rentrée littéraire. 
La littérature au service de l'Histoire, de la mémoire... à mettre entre toutes les mains ;-)

« En 1925, la France fêtait sa victoire depuis sept ans. Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça mistinguait. L'Art déco flamboyait, Paris s'amusait et s'insouciait. Coco chanélait, André bretonnait, Maurice chevaliait.
Malgré tout, je ne parvenais pas à m'abandonner à cette insouciance. J'étais loin d'être le seul. On avait beau faire semblant, on avait traversé l'enfer.
Cette histoire d'amoureux disparu, ça me permettait de me retourner sur cette guerre avec l'espoir de trouver un peu de beau dans tout ce merdier. »

« « À Verdun, une division, dans l'espace d'une relève, laisse en moyenne quatre mille hommes. La terre elle-même change de forme; les collines sous les coups de rabot des obus perdent leurs reliefs, leurs contours. Le paysage prend cet aspect jamais vu, cet aspect de néant, cette apparence croulante de fourmilière et de sciure, où des échardes, des fétus, des débris de choses mêlées comme de la paille dans du mauvais pain, rappellent qu'il y a eu des bois, des fusils, des brancards, on ne sait quoi de concassé là. On ne vit plus... on ne dort plus, on ne mange plus, on range les morts sur le parapet, on ne ramasse plus les blessés. On attend le moment fatal dans une sorte de stupeur, dans un tressaillement de tremblement de terre, au milieu du vacarme dément. »
Lettre hommage à Émile Gillet, exposée au fort de Douaumont. » En exergue 

« La guerre, quand tu y as goûté, elle est dans ton corps, sous ta peau. Tu peux vomir, tu peux te gratter tout ce que tu veux, jusqu'au sang, elle ne partira jamais. Elle est en toi. Alors j'y retournais. Ça sentait encore la cendre et la poudre. Les croix s'étendaient à l'infini. Et j'enquêtais, inlassablement. Durant toutes les années 20 et une bonne partie des années 30, j'ai fait ce drôle de boulot d'enquêteur.
On était quelques-uns à vivre de ça. Peut-être parce qu'on ne parvenait pas à tourner la page. Ou qu'on désirait un peu de justice après ces années d'injustice. On écoutait les histoires, on écoutait les légendes. »

« Pas de corps, pas de deuil. J'avais mené quelques enquêtes, étais même parvenu à débloquer certaines situations permettant de mettre un nom sur une tombe ici ou là. Mais retrouver un poilu vivant, cela ne m'était jamais arrivé.
Cette conviction en faisait tenir certaines. Elles avaient travaillé comme des damnées pendant quatre années de guerre en s'accrochant à cette idée: il reviendrait. Quand la guerre s'est achevée, la démobilisation a été un sacré bazar. Il ne faut pas croire que tous les hommes sont rentrés faire la fête le 12 novembre 1918. Leur retour a duré des mois et des mois. Des mois de chaos au cours desquels il fallut réorganiser le pays, établir des priorités, mettre en place des convois. Les femmes ont continué à attendre. S'il n'est pas là aujourd'hui, il le sera peut être demain. Ou après-demain. Et s'il a disparu, c'est qu'il peut réapparaître. »

« Ici, la guerre était enfermée à l'hôpital. Un concentré de peurs et de souffrances perdu dans le paysage le plus calme qui soit : il y avait les grands traumatisés, ceux qui ne bougeaient plus, ceux qui répétaient mille fois les mêmes gestes, ceux qui se blottissaient sous leur lit quand l'orage faisait claquer les volets. »

« ... j'ai marché jusqu'à un joli petit village qui venait d'inaugurer un joli monument aux jolis morts de la jolie guerre. Il en fleurissait partout. C'était à qui aurait le plus beau, le plus grand, celui avec le plus de noms. J'avais même entendu des histoires de villages qui se battaient pour savoir à qui appartenaient les morts. Des paysans qui avaient habité entre deux communes et qui étaient devenus importants grâce à leur dépouille patriote. »


« « Il y avait de la terre qui giclait jusqu'à nos pieds, qui recouvrait une partie de l'orgue. Et lui souriait. Et moi je pleurais. 
« Et ça explosait.
« On est restés là, comme ça, debout. Si un jour je me suis approché du divin, c'est ce matin-là. J'ai vu des arbres voler dans le ciel. Vous y étiez, vous savez que je ne plaisante pas, n'est-ce pas. Des arbres entiers qui passaient dans le ciel, les racines apparentes, obscènes. J'ai vu des animaux exploser, j'ai vu des hommes ramasser des morceaux d'eux mêmes, en nettoyer la boue et tenter de les recoller.
« Ce jour-là, j'ai touché du doigt le sacré, j'vous dis. Et vous savez pourquoi ? Parce que Joplain avait confectionné l'orgue le plus inutile qui puisse exister. Un orgue qui ne fonctionnait pas, bien évidemment. Un orgue qui brillait de mille éclats et qui se faisait recouvrir de terre, de boue et de sang à chaque seconde. Et lui riait de plus en plus fort. Et moi, je pleurais et je riais en même temps.
« Et ça explosait partout autour de nous. « On entendait des cris. Il y avait un sifflet qui stridulait quelque part. Et nous ne bougions pas, on regardait l'orgue se faire détruire, lentement mais sûrement. Sur le moment, j'ai pensé au Titanic.
« Et ça explosait de partout. 
« Un cheval est passé juste au-dessus de nous. Il avait le ventre ouvert, n'est-ce pas. Je me souviens que je m'étais demandé comment il pouvait aller aussi vite avec un trou aussi large. Il y avait des éclairs, des obus qui miaulaient au-dessus de nous. Des fracas de métal et de bois. Une partie du boyau dans lequel on se trouvait s'est effondrée. Faut dire que c'était complètement inondé, n'est-ce pas. Des jours qu'il pleuvait et que ça se mélangeait aux larmes des soldats.
« Et ça explosait de partout.
« Devant, derrière, au-dessus. Et nous, on craignait les gaz. On avait les mains qui tremblaient sur les masques. Mais ce jour-là, Joplain et moi on était les rois du monde. Ça pouvait bien exploser tout ce que vous voulez, on était à la fête. On avait notre orgue. Le plus beau que j'aie jamais vu. Et même que les obus explosaient en faisant des notes! Une vraie symphonie du massacre. J'étais persuadé que c'était la fin, qu'on ne se relèverait pas de tout ça, que c'était le début de l'enfer, qu'on avait trop tué pour mériter quoi que ce soit de mieux. Alors j'ai chanté. Ça explosait et je chantais. Je calais ma voix sur les bombes. Et je hurlais comme je pouvais.
« Et puis ça s'est calmé. Les explosions se sont espacées. Dans nos têtes, on les entendait tout pareil. Elles ont dû s'arrêter bien avant qu'on ne s'en rende compte. Pourtant nos cerveaux continuaient à se faire marteler, inlassablement. Seulement, à un moment, on s'est dit: "Tiens, ils ont arrêté de nous canarder." N'est-ce pas.
« C'est cette nuit-là qu'il m'a raconté son histoire d'amour. Une des dernières choses que j'ai entendues. » »

« On assassine un archiduc, on envahit un pays, on rétorque que ça ne se fait pas mais alors vraiment pas, on déclare la guerre, on met en branle le jeu des alliances, on crie, on s'exclame, on bombe le torse, on mobilise et on part soi-disant la fleur au fusil. Hop, hop, hop, plus vite que ça, agitez les mouchoirs et souriez pour la photo, vous serez gentils.
Si ce n'était pas exactement le plan que s'était fixé Émile, il ne rechigna pas à aller au combat. Après tout, ce n'était l'affaire que de quelques semaines, lui avait-on dit. Et surtout, cela permettrait à la famille de Lucie de retrouver sa vraie patrie. Vive la France, allons enfants et vogue la galère.

N'en déplaise à sa mère, j'ai le sentiment que c'est le 28 juillet 1907, soit précisément six ans et onze mois avant l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand à Sarajevo, que l'histoire de la disparition d'Émile Joplain a débuté. »

« En 1925, la France fêtait sa victoire depuis sept ans. Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça mistinguait. L'Art déco flamboyait, Paris s'amusait et s'insouciait. Coco chanélait, André bretonnait, Maurice chevaliait.
Malgré tout, je ne parvenais pas à m'abandonner à cette insouciance. J'étais loin d'être le seul. On avait beau faire semblant, on avait traversé l'enfer.
Cette histoire d'amoureux disparu, ça me permettait de me retourner sur cette guerre avec l'espoir de trouver un peu de beau dans tout ce merdier. »

« En sept ans à remuer cette merde de Grande Guerre, j'avais rencontré beaucoup d'insensibles, de butés. J'ignore la manière dont le Dr Robert travail lait avant 14. Je n'avais aucun moyen de savoir si c'était la guerre qui lui avait ôté son humanité en lui envoyant des blessés de plus en plus amochés. Je ne parvenais pas à me convaincre qu'il avait toujours été comme ça. Mais je me trompais peut-être. La guerre n'était pas la seule excuse à l'inhumanité.

Ce qui est certain, c'est qu'il avait oublié de prendre le train des avancées en matière de psychiatrie.

Depuis ma démobilisation, j'avais eu l'occasion de rencontrer beaucoup de spécialistes. Ils m'avaient confié à quel point ils avaient été désemparés par l'arrivée de ces patients qui souffraient d'hallucinations terribles, de tremblements irrépressibles, de ceux qui se levaient au milieu de la nuit en poussant des hurlements à réveiller les morts, de ceux qui étaient courbés en deux et qui ne parvenaient pas à se redresser, des dépressifs qui avaient perdu l'ouïe, la parole, la vue ou la mémoire sans aucune explication physiologique. C'est pour cela que l'on parlait d'obusite. On pensait que c'était le souffle des explosions qui provoquait des dégâts invisibles, une névrose de guerre, en somme. »

« Nombre de livres lus cette semaine : un. Et pas n'importe lequel, un Goncourt, mon bon monsieur ! Je dois avouer que je ne suis pas un grand lecteur. C'est le sujet qui m'a attiré. Le Feu, d'Henri Barbusse, je me suis dit que ça pouvait servir, tout le monde dit que la guerre y est racontée comme dans aucun autre livre. »

« Aller en Alsace, c'était toujours se confronter à une réalité extrêmement complexe. Entre ceux qui étaient nés français et ceux qui étaient nés allemands et s'étaient battus contre les Français, ça avait dû faire des ambiances qui sentaient la poudre et la bagarre de winstub. Mais la première fois que j'y étais allé, au printemps 1919, je m'attendais à trouver une terre en fête: après tout, on s'était battus quatre années pour leur redonner leur dignité. Évidemment, ce n'était pas le sentiment général. Parce que, premièrement, ils n'avaient jamais perdu leur dignité et, deuxième ment, tous n'avaient pas été ravis de devenir français. Pour une bonne partie, ils se sentaient avant tout alsaciens. Sans compter que, parmi les morts de chaque village, la plupart s'étaient pris des balles françaises. Allez expliquer à une veuve de guerre que c'était une balle pour la bonne cause. « On a tué votre mari... Mais, bonne nouvelle : vous êtes de nouveau française, madame ! »
Il ne faut pas oublier qu'en 1914, l'Alsace - et la Moselle, mais ce n'est pas le sujet qui nous intéresse - était allemande depuis quarante-trois ans. Suffisamment de temps pour prendre des habitudes germanophiles. À en croire la propagande française, les Alsaciens s'étaient sentis français et n'avaient revêtu l'uniforme impérial que sous la contrainte. J'avais dû me rendre à l'évidence: c'était un peu plus compliqué que cela. La grande majorité, l'écrasante majorité des Alsaciens en âge de combattre étaient nés allemands. »

« Moi qui avais l'habitude d'écouter les histoires des autres, voilà que je racontais la mienne. Ma mobilisation, les marches interminables, des jours entiers, des nuits entières. Ma blessure. Mon hospitalisation. Il me regardait, ému. Il a ouvert un tiroir de son bureau et en a sorti une photographie en me disant que son fils aussi avait fait la guerre. Il l'a posée à plat, face à moi. Un feldgrau, comme on disait. « Je ne sais pas pour qui mon fils est mort. On m'a dit qu'il était mort en héros. »

Je n'avais rien à répondre à cela. Le soldat avait une vingtaine d'années. Une fine moustache blonde que l'on devinait. Le regard clair et décidé. Il portait cet uniforme que j'avais tant haï. 
Il a fini par reprendre: « Pensez-vous que l'on puisse mourir en héros si l'ennemi d'hier devient la nation de demain ? »
Je lui ai répondu que l'on pouvait mourir en héros en sauvant ses camarades. Il a souri. Tristement, mais il a souri. »

« En sortant de son bureau, je me suis senti bête, j'ai pris conscience que je ne m'étais jamais réellement posé la question de l'Alsace. Jamais posé la question des Alsaciens. J'avais tué pour récupérer ces régions, j'avais estimé que cela était juste. Et j'avais obéi aux ordres. »
« Des bombes, du froid, des rats, des poux. J'tiens pas à ce que ma Georgette soit au courant de tout ça. Quand j'suis revenu, j'y ai pas raconté. Pas tout. On raconte pas les larmes. C'est pas un truc qu'on veut se souvenir. »

« Ces Indiens, c'étaient des code talkers, parfaits porteurs de messages incompréhensibles aux non-initiés. Depuis trois ans, on tirait des lignes téléphoniques dans les tranchées et les informations étaient interceptées. Et d'un seul coup: miracle. Il suffisait d'utiliser le savoir des Indiens d'Amérique. Ceux-là mêmes qui n'avaient plus le droit d'utiliser leurs langues dans leur pays, ceux qui n'étaient même pas considérés comme des citoyens à part entière. »

« J'ai compris que même après la mort, il restait de l'amour. On ne sait pas quoi en faire, mais ça vaut le coup de se battre et de le nourrir.
C'est pour ça que, quelques années plus tard, je me suis tant investi dans l'histoire d'Émile et Lucie. Parce que c'était un amour incroyable, magnifique, entier, sans concession, et que chaque histoire que je croisais contribuait à redonner vie à la mienne.
À chacun de mes pas dans cette affaire, le sourire d'Anna m'accompagnait. »

« Elle était quasiment nue, vêtue de glaise et d'un peu d'étoffe élimée. Elle était pieds nus, jambes nues, tête nue. Des larmes avaient laissé deux traînées sur son visage barbouillé de boue. Toussaint l'a trouvée magnifique, il s'est demandé s'il n'était pas mort. Il a pensé que c'était la Vierge Marie et s'est demandé quelle était cette guerre qui obligeait la Vierge Marie à se couvrir de boue et à se vêtir de lambeaux. Avant de fermer les yeux, il a eu la force d'enfoncer sa main dans la poche intérieure de sa veste pour en sortir une lettre, qu'il lui a remise. Il s'est endormi, croyant mourir. »

« Rampant dans les tranchées, les trois hommes s'avancent, 
Concentrés sur le front, pensant à leur défense. 
Le poète quant à lui, son carnet il noircit, 
Au milieu de la neige, sur l'amour il écrit. 
Ne gardant rien pour lui, il arrache les pages Et dispose ses mots au hasard du chemin 
Un vers ou deux trois lignes, perdus dans son sillage 
Des petits mots d'amour, même dans les souterrains. »

« Ses lettres déchirées, emportées par le vent De boue, de neige tachées, pour toujours effacées 
Bien sûr qu'il sait tout ça, il n'est plus un enfant. 
Avec ardeur il croit qu'il faut tout essayer. C'est cela le poète: il garde la lumière 
Il écrira toujours, sans courroux ni colère C'est un beau rêveur, persuadé comme avant Qu'elle trouvera ainsi la preuve qu'il est vivant. »
« Les émeutes et la guerre ont ceci de commun Qu'on y tue les enfants, qu'on y tue les gamins. C'est à cinq heures trente-cinq qu'un obus dans les airs 
S'élève tel un oiseau, un oiseau de malheur, Semblant choisir sa proie et son futur cratère. Il ralentit sa course et prépare ses douleurs 
Sa descente il amorce, en prenant tout son temps, [...] »

« Je repensais à un vieil officier qui m'avait dit un jour que les dates gravées sur une pierre tombale n'avaient pas de valeur en soi: que ce qui comptait, c'était le trait d'union. »

Quatrième de couverture

PARIS, ANNÉES 20, UN ANCIEN COMBATTANT EST CHARGE DE RETROUVER UN SOLDAT DISPARU EN 1917. ARPENTANT LES CHAMPS DE BATAILLE, INTERROGEANT TÉMOINS ET SOLDATS, IL VA DÉCOUVRIR, AU MILIEU DE MILLE HISTOIRES PLUS INCROYABLES LES UNES QUE LES AUTRES, LA FOLLE HISTOIRE D'AMOUR QUE LE JEUNE HOMME A VECUE AU MILIEU DE L'ENFER.

ALORS QUE L'ENQUÊTE PROGRESSE, LA FRANCE SE RAPPROCHE D'UNE NOUVELLE GUERRE ET NOTRE HÉROS SE JETTE À CORPS PERDU DANS CETTE MISSION DÉSESPÉRÉE, DEVENUE SA SEULE SOURCE D'ESPOIR DANS UN MONDE QUI S'EFFONDRE.

Éditions Aux forges de Vulcain,  septembre 2022
207 pages