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mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages

mercredi 27 mai 2026

Cairns ★★★★☆ de Martin Baldysz

Il faut parfois peu de pages pour ouvrir de grands espaces intérieurs.
Dans un hameau norvégien battu par les vents, Sebastian Ribe, un jeune pasteur, part à la recherche de Kirsten Nesse, une bergère disparue et soupçonnée de meurtre. Pour traverser la montagne et ses brumes, il n'a qu'un guide possible, Reidar Skåren, le Montagnard. Un homme rongé par l'alcool, hanté par ses souvenirs, plus à l'aise parmi les pierres, les lacs et les bêtes qu'au milieu des hommes.
Commence alors une étrange traversée, physique autant qu'intérieure, dans une montagne où tout semble poreux, les rêves, les souvenirs, les légendes, les vivants et les morts.
J'ai été profondément saisie par l'atmosphère de ce roman. Une atmosphère crépusculaire, presque irréelle, où la nature paraît respirer, observer, murmurer. La montagne n'est pas un décor ici, elle est vraiment une présence. Une force sauvage et mystique qui révèle les failles, les manques, les regrets.
Martin Baldysz écrit avec une concision étonnante. Sur le moment, j'ai parfois eu l'impression d'un texte presque trop bref. Et pourtant, en refermant le livre puis en relisant mes passages annotés, je me suis rendu compte de tout ce qui restait. Des sensations, des odeurs, des visions. La mousse humide, les pierres noires, le goût du genévrier, le brouillard, les silhouettes dans la nuit. 
« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »
C'est un roman habité par le manque et le vertige. On y retrouve les thèmes du deuil, de la solitude, de la tentation, de la rédemption, et l'appel du sauvage aussi qui traverse tout le livre. L'auteur mêle l’onirisme aux paysages norvégiens. On sent qu'il connaît intimement cette terre de fjords et de montagnes ; chaque description semble née du vent, de la roche et des lacs.
Un texte bref, dense, étrange, parfois hypnotique.
Une excursion dans les tréfonds de l'âme humaine, au bord du vide, là où les cairns sont peut-être les derniers repères avant de se perdre.
J'ai refermé ce livre avec davantage des images qu'avec des certitudes 😉
« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »
Lu dans la cadre du challenge #laouviventleslivres et le thème de la.montagne en ce mois de mai.

« [...] il ressentait l'appel du large. L'appel d'une vie simple, où la seule chose qui comptait était de ne pas passer par-dessus bord ; il apprendrait le reste sur le tas. Mais qui serait là pour l'accueillir quand il reviendrait après des mois de pêche dans les flots furieux ? Qui l'attendrait au bout de la grève et l'accompagnerait à Skåra, jusqu'à cette chaude maison dont il aurait rêvé durant cet éprouvant voyage ? À qui raconterait-il la vie en mer et les péripéties de cette fabuleuse expédition ? »

« L'homme d'Église jeta un coup d'œil à la bouteille vide et se mit à rire. Puis il adressa à Reidar un regard si chaleureux que ce dernier eut presque pitié de lui-même. Cependant, il ressentait une vive émotion. Était-ce le salut que le pasteur lui apportait là, comme il allait le faire avec la fille Nesse ?
- Nous avons tous un démon qui couve au fond de nous, n'est-ce pas ?
Reidar opina. Un démon, oui, voilà ce que c'était : un démon brûlant qui cognait au fond de lui. Une barrière. Des griffes diaboliques dont il aurait du mal à se défaire le lendemain, mais, à cet instant précis, un chant résonnait dans sa tête. »

« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »

« En goûtant le breuvage, les yeux clos, il eut l'impres-sion de tomber dans un buisson de genévriers, comme lorsqu'il était enfant. Un goût poivré se répandit au fond de lui, une odeur de mousse et de terre retournée. Puis l'odeur d'un cheval marchant d'un pas lourd dans une neige épaisse. »

« L'air frais se déversa à l'intérieur, et il resta là, à se demander d'où venait l'odeur de la nuit, si fraîche et si agréable. Dieu qu'il se sentait bien. Bien et libre. La nuit, en montagne, tout rentrait dans l'ordre, en quelque sorte. Certes, il était un peu ivre, mais il avait les idées claires. Sa tête frétillait comme un filet plein de harengs ! Ses pensées s'envolaient par la fenêtre, et certaines revenaient droit vers lui. Il se mit à rire en songeant au pasteur, dehors, et à Indis, dans le fournil, pendant que lui se tenait là, à la fenêtre. Puis il se palpa le crâne, soudain plus étourdi que d'ordinaire. Quelque chose n'allait pas. Était-ce la route qui avait épuisé toutes ses forces et qui, combinée à la boisson, provoquait des démangeaisons dans son ventre et ses jambes ? Il avait l'impression que quelqu'un se penchait sur lui, la main tendue pour fermer la fenêtre. Il sursauta et regarda autour de lui avec la désagréable impression d'être observé. »

« Kirsten Nesse. Était-ce elle qui lui était apparue en rêve ? Elle qui avait tendu le bras pour fermer la fenêtre ? Le temps semblait s'être effondré. Reidar voyait son père faucher l'herbe sous un soleil éblouissant. Il voyait le regard luisant de sa mère, gisant dans son cercueil. Les yeux écarquillés de l'églefin lorsque le couteau passait sur sa chair. La laine froide des agneaux enterrés dans le marais. Elles étaient si étranges, ces images qui peuplaient ses rêves dans la lumière vacillante d'un feu effrayé. »

« Rester là et garder les bêtes dans la montagne, puis les ramener aux bergères et s'endormir au crépuscule. Comme il regrettait ces jours heureux. »

« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »

« La vallée, le troupeau et la maison, tout ça lui paraissait loin. Les moutons, il y pensait, mais le reste pouvait tomber aux oubliettes. C'était ici, en haut, que le vent soufflait. C'était ici, en haut, que les poissons remontaient à la surface et que des choses enfouies se réveillaient au fond de lui, que le chant du coucou, aux accents solennels, se révélait différent des cris qui alimentaient les superstitions des villageois. Ici, le corbeau qui volait au-dessus de sa tête ne laissait présager ni conflit ni inimitié. Ici, on était seul avec tout. Ici, les bergères s'occupaient des bêtes. Ici, le plongeon appelait depuis les lacs avoisinants, caché entre les reliefs, et lorsque tout le monde dormait et que Reidar flottait, nu, dans son lac de montagne, il l'entendait au cœur de l'obscurité. »

« Dans cette nuit qui brouillait les contours du monde, tout était si intensément vivant. Il écouta, flaira, respira. Passa ses mains sur la bruyère sèche. De bonnes touffes de bruyère sèche qui le rassuraient. »

« Un cairn.
Elle rejoint avec recueillement les pierres empilées devant elle. C'est la preuve qu'elle n'est pas perdue dans un autre monde. Elle pourra retrouver le chemin de chez elle, pour peu que ce brouillard se dissipe. Elle s'assied à côté du cairn comme s'il s'agissait d'un vieil ami, veillant néanmoins à ne pas le toucher. Comme les pierres sont noires, observe-t-elle. Ses doigts les effleurent, et elle laisse échapper de petits sanglots. Rien ne pousse sur ces pierres, ni lichen ni mousse, et ce constat l'apaise. Des pierres noires empilées les unes sur les autres. Une tour. Un cairn. Un lieu de passage. Ici, au milieu de tout ce gris, de cette lumière infinie. Elle brûle de le toucher, mais elle n'ose pas. Maintenant qu'elle a étanché sa soif, la faim la tenaille, et elle a la gorge si serrée qu'elle est prise de nausées. »

Quatrième de couverture

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d'un homme et la disparition d'une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d'aller à la rencontre de la disparue. Pour s'aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l'aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Entre ces pages crépusculaires, au bord du vide, la montagne seule connaît le cœur des hommes et révèle leur vrai visage.
Martin Baldysz est né en 1977 dans le district de Sunnmøre, entre mer et montagne. Profondément attaché à sa région natale, il vit aujourd'hui avec sa famille dans une ferme en pleine nature. Ses romans, imprégnés de mythologie nordique, puisent leurs racines dans l'Ouest norvégien.

« Baldysz révèle comme personne la splendeur et les dangers de la montagne... »
Dagbladet

« Un véritable tour de force : c'est entre les lignes que résonne intensément ce roman d'une extrême concision. »
Stavanger Aftenblad

Éditions Paulsen,  janvier 2025
112 pages
Traduit du norvégien par Marina Heide

vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien profondément troublant se tisse entre eux.
Et c'est clairement là que ce livre bouscule. Car une question ne cesse de nous hanter, peut-on encore parler d’amour lorsqu’on attache, enferme, prive de liberté au nom de la protection ?

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… ».
Voilà,  "11h02, le vent se lève" est un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante. Une histoire poignante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages 

jeudi 14 mai 2026

La solitude selon Lydia Erneman ★★★★☆ de Rune Christiansen

Une lente et magnifique immersion dans le grand Nord, où défile sous nos yeux la vie de Lydia Erneman.
Une existence simple, rurale, presque silencieuse, où elle exerce son métier de vétérinaire avec une présence au monde bouleversante de justesse et où la philosophie s’invite à pas feutrés.
Ici, il ne se passe presque rien, et c'est certainement ce qui en fait toute sa beauté. Entrer dans la vie de Lydia, c'est accepter de ralentir. Se laisser porter par les paysages, les gestes du quotidien, les pensées qui dérivent, les rêves qui surgissent entre deux silences.

C'est observer le deuil d’une mère qui continue de vivre dans les replis du quotidien, la solitude d’un père « évidé et coupé du monde », la fragilité des êtres, les amours discrètes, les amitiés qui naissent doucement autour d’un repas, d’un verre partagé ou d’un après-midi de luge.

Rune Christiansen écrit la nature comme un souffle. Les arbres, la pluie, les animaux, la lumière, les saisons deviennent un langage à part entière. Certaines pages ont la douceur d'une prière. D'autres rappellent combien les « petits riens » contiennent parfois les plus grandes vérités.

Lydia a une bien belle façon d'habiter le réel, elle soigne, jardine, écoute, accompagne. Elle trouve dans son métier une forme d'évidence lumineuse, comme si prendre soin du vivant permettait aussi de tenir debout. Dans cette solitude choisie, jamais froide, jamais vide. Une solitude habitée de souvenirs, de musique, de contemplation et d'attention aux autres. Une solitude qui révèle Lydia peu à peu, avec infiniment de délicatesse.

Un roman contemplatif, sensible et profondément apaisant, qui demande simplement qu'on lui abandonne un peu de notre agitation pour mieux entendre battre le monde.

En exergue
« Là tu vivras loin de ton chez-toi et tu seras heureuse. »
EDITH SÖDERGRAN
« L'arbre étranger », in LE PAYS QUI N'EST PAS et POÈMES, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini (La Différence, 1992) 

« Ce que Lydia préférait, c'était l'été, depuis toujours. Elle pouvait alors barboter dans les fougères et les chardons, la tête emplie de mille rêveries. Et elle adorait gravir le versant abrupt qui menait du bosquet à une coupe, où fusaient de nouvelles pousses ; dire qu'elles allaient devenir des arbres colossaux dont les frondaisons luxuriantes empliraient presque le ciel, du moins si l'on était une fillette allongée dans l'herbe, les mains derrière la tête. À l'adolescence, il lui était souvent arrivé de s'étendre par terre simplement pour respirer, réfléchir, imaginer. C'était toujours au même endroit, là où le torrent escarpé rétrécis-sait et se divisait en deux cours d'eau plus étroits. Lydia pensait que, d'une certaine façon, c'était là qu'elle-même prenait sa source, débutait. Car il y avait forcément un début à tout, tout était forcément créé, l'ensemble du vivant développait de la puissance et de la force pour gagner du temps. Ce devait être le cas, elle le sentait, alors qu'elle était là, couchée sur le sol chaud de la forêt, et en une espèce de prière, il lui arrivait de lever la main et de la reposer sur sa poitrine, comme s'il fallait être préparée, comme si elle n'avait pas entièrement confiance dans l'oxygène qu'elle respirait. »

« Lydia poussait une porte et ressortait dans le jardin. L'eau gouttait des arbres. De grosses gouttes brillantes comme des billes. Sa mère était assise dans le fauteuil en osier. Elle observait sa fille avec amour, prononçait son nom: Lydia. Lydia. Sa petite chérie distraite. C'était une belle fille, mais n'était-elle pas un peu maigre ? Comment irait papa désormais ?

Plus un bruit dans les collines. 
L'oiseau s'endort, il est las. 
Mon cœur, après les combats, 
le calme te domine. 
L'effusif silence 
sans nom de la nuit 
ses tendres baisers dispense 
et dans son giron maternel me conduit. »

« Quand à l'heure du dîner le troupeau cherche de l'air, quand les vaches flairent les naseaux ouverts et courent la queue en l'air, on peut s'attendre à de l'orage.

Quand le cochon transporte de la paille dans sa gueule, la pluie s'annonce sous peu ; s'il ne veut pas se coucher le soir, la pluie est en vue pour le lendemain aussi.

Quand les grenouilles coassent bruyamment ou se présentent en nombre inhabituel, on aura bientôt de la pluie.

Quand les puces, les mouches et les moustiques sont insistants, la pluie ne tardera pas.

Si les moustiques dansent avec application et en grand nombre le soir, on peut en revanche s'attendre à du beau temps le lendemain. 

De même, le lendemain sera sans pluie si le scarabée vole le soir. Quand l'araignée tisse consciencieusement sa toile, du temps stable s'annonce, mais si elle est alanguie et dort, cela augure le mauvais temps. Si elle travaille sous la pluie, l'averse sera de courte durée.

Fourmis et coléoptères se préparent à la tempête bien des heures avant qu'elle ne frappe.

Si le chien mange de l'herbe, gémit et sent mauvais, il va pleuvoir.

Le chat aussi attend la pluie quand il mâche un brin d'herbe ou fait ses griffes.

D'ordinaire, quand les hirondelles volent si haut le soir qu'on les voit à peine, le lendemain sera beau. Si en revanche elles volent si bas qu'elles en fouettent presque la terre ou l'eau de leurs ailes, alors la pluie n'est pas loin.

Quand les pies construisent leur logis en hauteur, l'été sera pluvieux, mais si elles le construisent bas, de beaux mois se préparent.

Si les oies et les canards se baignent en se regrou-pant tout près les uns des autres, ils attendent la pluie.

Si la sauterelle saute bas, on peut s'attendre à du beau temps, quand elle saute haut, il va y avoir de l'orage et des intempéries.

Si on entend le pinson avant le lever du soleil, cela promet la pluie. Une abeille hors de sa ruche ne se laisse jamais surprendre par l'averse.

Les goélands cendrés annoncent la pluie quand ils volent en grands groupes vers la terre et se posent dans les champs. »

« Peu importait tout le reste si on ne pouvait pas avoir de foi et d'espérance. Devait-elle cette confiance à sa propre mère ? Elle n'aurait su le dire. Comment peut-on savoir avec certitude d'où l'on tient les choses ? Comment sait-on ce qui nous appartient ? Elle songea qu'elle faisait partie de ces voyageurs qui ont l'art d'oublier chez eux des bagages importants. »

« Elle raccrocha et s'allongea sur le canapé. Elle ferma les yeux. Elle était à bord d'un avion, cet avion s'élevait dans les nuages, et quelques secondes plus tard elle voyait l'ombre de la carlingue filer sur la surface ondoyante blanche. Elle se leva et alla dans la salle de bains. Elle se brossa les dents dans le noir, s'assit au bord de la baignoire. Qui va voler ? pensa-t-elle. Maman, dit-elle. Nul ne répondit. Bien sûr que nul ne répondit. Elle pensa à son père, là-bas, abandonné, vide, pas seulement vide, d'ailleurs, mais creux, car quand on perd la personne avec qui on a vécu une longue vie, on est évidé et coupé du monde, et la solitude souffle à travers soi. »

« Adolescente, Lydia avait rêvé d'un amoureux qui chérisse chacun de ses gestes. Cependant, bien que ni son père ni sa mère ne le lui aient dit directement, elle avait vite compris que les rêves de ce genre recelaient une certaine mesquinerie, presque de la méchanceté. Il fallait mener une vie digne, et au fond une vie digne était synonyme de vivre sans se faire remarquer. Mais cette insuffisance de son père, que renfermait-elle ? Le fait qu'il essayait de surmonter une réalité qui ne cessait de lui échapper ? Ou était-il importuné par le constat qu'un acte, une déception ou un instant de joie n'intervenaient jamais avec la précision d'un problème d'arithmétique ? »

« Elle resta à attendre dans la lumière rose, et alors qu'elle se tenait ainsi sans entreprendre quoi que ce soit, elle se sentit dégagée de toute inquiétude. C'était aussi stupéfiant qu'une lettre disparue de l'alphabet. »

« L'homme maigre et tendineux renfermait une lassitude que Lydia interpréta comme un symptôme de ce qu'il n'attendait plus personne. »

« Elle exécutait son travail avec une forme d'équilibre exubérant, la lumière la servait; en plein épisode critique, du sang et de la saleté jusqu'aux coudes, elle remarquait le doux gazouillis dehors au soleil. Elle était là où elle voulait être, dans le rural, le provincial. Elle se prit à penser que son existence paradoxale, la bonne satisfaction alanguie engendrée par le printemps lui avaient été offertes en cadeau. »

« Ce qu'elle aimait par-dessus tout était de s'occuper de son carré d'herbes aromatiques. Elle prenait grand plaisir à y œuvrer, dans le coin abrité du jardin, ce petit bout de terrain qu'elle ne cessait d'agrandir. Même au soleil couchant, il restait suffisamment de lumière, et Lydia continuait de jardiner jusqu'à la tombée du soir, elle creusait, désherbait, ratissait. Ces tâches renfermaient une lenteur particulière.
Et le luxuriant paysage miniature grouillait de tout petits êtres vivants qui rampaient tranquillement ou alors fuyaient, terrifiés, les mains appliquées de l'imposante créature. »

« Il n'y avait sûrement aucune vérité profonde dans cette observation, Lydia en était consciente, mais à cette table de cuisine peinte d'un rouge superbe, tout lui paraissait extraordinairement réel : le pain, la croûte croustillante qui s'ouvrait au moment où on l'arrachait, les miettes qui retombaient sur les assiettes et sur la table, tous ces détails bienfaisants. Et la conversation, quoiqu'elle se bloquât sans cesse, n'en semblait pas moins libératrice. Lydia se sentait si docile, si conciliante. C'était comme de dire: Ne veux-tu pas te joindre à moi comme je me joins à toi ? »

« Même un cheval de manège dans ane fête foraine pouvait éveiller les instincts de son cœur tendre, expliqua son père. Lydia répondit qu'elle ne s'en souvenait pas. De plus, la relation qu'elle entretenait avec les animaux n'avait nullement trait à un cœur tendre ni au sens du sacrifice. C'était plutôt le réel, le travail pratique qui l'attirait. Sa mère avait un jour déclaré qu'il fallait se donner de la peine pour maintenir les choses en vie, et elle avait bel et bien employé le mot « choses », cette notion démontrable et pragmatique à laquelle on a souvent recours y compris pour embrasser les éléments vivants du monde. Et dans le vocabulaire de sa mère, l'expression « il faut se donner de la peine » était synonyme d'honorabilité. »

« Depuis son enfance, elle suspectait que toutes les personnes qu'elle rencontrait finiraient par se ressembler si elle n'identifiait pas de moyen de les renouveler, et le secret, avait-elle découvert, était tout simplement de se renouveler soi-même, enfin tout simplement, c'était vite dit, changer n'avait rien de simple; rien ne va de soi quand on cherche à se métamorphoser. »

« Et c'était Vivaldi, la troisième sonate pour violoncelle, celle en la mineur. Elle la connaissait si bien, elle augmenta le volume, fredonnant et dirigeant délicatement de la main droite. Elle n'avait jamais parlé de musique avec son père, ni avec sa mère, du reste. Dans cette maison, l'usage n'avait jamais été de faire part de ce qu'on appré-ciait. Néanmoins, la maigre collection de disques était régulièrement utilisée depuis que Lydia était petite, et elle se souvenait que, lors de l'un de ses voyages à Stockholm, sa mère avait acheté une nouvelle pointe de lecture. Un diamant, ça semblait si somptuaire. Mais donc, ils n'exprimaient jamais qu'ils aimaient tel ou tel morceau de Vivaldi, de Haydn ou de Bach. Que disait toujours sa mère ? Que l'ouverture méritait qu'on lui réponde par de l'ouverture, et que ce qui était fermé méritait aussi qu'on y réponde par de l'ouverture. Lydia n'avait jamais su avec certitude ce qu'était censée signifier cette déclaration embrouillée, quelque chose de conciliant et d'indulgent, bien entendu, car c'était la délicatesse de sa mère qui parlait, sa signature presque; toujours vague et pleine de ménagements, des citations de la Bible, ou des phrases de son cru qui n'en semblaient pas moins être également des citations de la Bible. »

« Jolie fille, que faisais-tu sur le toit ce matin ? J'essayais de découvrir d'où soufflait le vent. Pourquoi voulais-tu savoir d'où soufflait le vent ? Parce que d'où vient le vent vient le bonheur. C'est donc pourquoi tu appelais le vent avec ta chanson ? Là où est le chant vient le bonheur. Et si à la place vient le chagrin ? Cela n'a aucune importance. Comment t'appelles-tu, petite chanteuse ? Seule la personne qui m'a baptisée le sait. Et qui t'a baptisée ? Je n'en ai pas la moindre idée. »

Quatrième de couverture

Ayant grandi comme enfant unique dans le nord de la Suède, Lydia est habituée à l'isolement. Quand elle part s'installer dans la campagne norvégienne pour exercer son métier de vétérinaire, elle adopte les rythmes de la vie rurale, occupe ses journées avec son amour des animaux, de la nature et du travail, oscille entre désir de contacts humains et solitude épanouie.

Dans ce roman d'une exceptionnelle beauté, couronné du prix Brage - le Goncourt norvégien -, Rune Christiansen dépeint avec une poésie délicate la profonde humanité d'une vie, la plénitude qui se cache derrière une apparente simplicité, la richesse des mondes intérieurs.

Poète et romancier, Rune Christiansen est l'auteur d'une quinzaine de livres unanimement salués par la critique qui lui ont valu les prix littéraires les plus prestigieux.

Sur l'auteur
Rune Christiansen a été poète avant de devenir romancier. Il a publié treize recueils de poèmes et onze romans, unanimement salués par la critique, qui portent tous le sceau d'un poète écrivain. Entre autres récompenses, il a reçu en 1996 le prix Halldis Moren Vesaas, et en 2014, le prix Brage, deux des prix littéraires norvégiens les plus prestigieux. L'Affaire des lubies du temps perdu a reçu le prix Transfuge du meilleur roman étranger.

Éditions Notabilia,  janvier 2026
280 pages
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

jeudi 7 mai 2026

Les étoiles s'éteignent à l'aube ★★★★★♥ de Richard Wagamese

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »
En exergue
« ... par des métaphores que soient réconciliés les hommes et les pierres. » William Carlos Williams

Un père et son fils.
Un chemin en montagne, sous les étoiles, pour tenter de rattraper le temps.
Tout est ici dans la retenue. Une écriture infiniment sobre, mais profondément habitée.
La nature comme un langage.
« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes [...] ». Tout devient sensation, la lumière, les odeurs, la terre.
Rien d'idéaliste pourtant. Rien d'un refuge naïf. Seulement la vérité de gestes simples, essentiels, faire du feu, marcher, écouter, attendre. « Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »
Il y est aussi question de l'identité, de l'entre-deux « Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. » Alors il reste la terre. Et ce qu'elle garde.

Franck avance avec des manques. L'absence d'une mère, celle d'un père, ou plutôt sa présence abîmée, façonnent son regard sur le monde.
Face à lui, un homme brisé, immense dans ses failles « une photo exposée trop longtemps à la lumière. »
Et au cœur de tout, la relation avec le vieil homme. Une présence qui répare sans jamais combler tout à fait. Silencieuse, patiente, profondément juste.
« Il apprit la prudence. Il apprit la patience. »

Un texte de peu de mots, mais de beaucoup de monde. De vies cabossées, de gestes simples, de lumière.

Un immense coup de cœur. ✨
« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

Challenge Là où vivent les livres. #laouviventleslivres


En exergue 
« Que le serpent attende sous 
son herbe mauvaise, 
et que l'écriture 
soit de mots, lents et vifs, prompts 
à frapper, figés à guetter, 
vigilants.
... par des métaphores que soient réconciliés 
les hommes et les pierres. »
William Carlos Williams, « Un genre de chanson »

« Pour commencer, le bois n'était pas très dense là où l'herbe se faisait rare en limite du champ. Il y avait des pins lodgepoles et des sapins là où le sol était plus plat, mais lorsqu'il se soulevait jusqu'à se transformer en montagne, on trouvait des pins ponderosas, des bouleaux, des trembles et des mélèzes. Le garçon chevauchait à une allure tranquille, en fumant et guidant le cheval avec ses jambes. Ils longèrent des fourrés de mûres et enjambèrent avec précaution les souches, les rocs et les plaies rouges des pins déracinés. C'était la fin de l'automne. Le vert foncé des sapins ressortait sur une pénombre maussade, et les soudains éclats de couleur des dernières feuilles encore présentes l'émerveillèrent comme le flamboiement des lucioles dans un champ déjà sombre. La jument hennit, la promenade lui plaisait, et pendant un moment le garçon poursuivit son chemin les yeux fermés pour essayer d'entendre des mouvements de vie au loin dans le fouillis du bois. »

« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlis et le hurlement perçant d'un loup contrastaient avec l'œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c'était sa nature et il l'avait toujours cru. Sa vie c'était d'être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respirer l'air des montagnes, suave et pur comme l'eau de source, et d'emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu'il avait appris à remonter jusqu'à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient. Le vieil homme lui avait enseigné presque tout ce qu'il savait, mais il était vieux et trop rouillé pour monter sur une selle à présent et, depuis quasiment quatre ans, le garçon arpentait seul les terres. Des jours, des semaines parfois. Seul. Il n'avait jamais su ce qu'était la solitude. Même s'il y réfléchissait bien, il n'arrivait pas à donner une définition du mot. Il était en lui, indéfini et inutile comme l'algèbre la terre, la lune et l'eau établissaient la seule équation qui donnait de la perspective à son monde et il le traversait à cheval revigoré et rassuré de sentir ces terres autour de lui comme le refrain d'un hymne ancien. C'était ce qu'il connaissait. C'était ce qu'il lui fallait. »

« Ce que je pense, disait le garçon, c'est que pas un de ces petits blondinets serait capable de faire un nœud demi-clé ou de mettre un hackamore à un poulain tout juste débourré. Mais ils se moquent de moi pasque je fais pas les maths ou que je lis pas à haute voix.
- Comment ça se fait que tu veux rien faire de ça ?
- Je sais pas. J'arrive pas à faire le tri des nombres dans ma tête sans griffonner du papier et à mon avis si un gars veut lire y faut qui puisse le faire tout seul tranquillement. Du moins ça marche mieux pour moi.
- Ça me paraît parfaitement sensé, dit le vieil homme. Mais la loi dit qu'y faut aller à l'école jusqu'à seize ans. Du moins, t'as cette place-ci pour toi et on va là où est le vrai monde autant qu'on peut, pas vrai ? Ouais, répondit le garçon. C'est ce qui me tire d'affaire. »

« Pour le garçon, le vrai monde c'était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu'il apprenne à l'appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c'était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d'apprendre et de voir. Dire qu'il l'aimait, c'était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C'était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d'été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d'une pluie imminente dans la bouche, sentir l'odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C'était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s'élevait de tout. C'était sentir tes poils se hérisser lentement à l'arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d'un arbre. C'était aussi la sensation de l'eau qui jaillit d'une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »

« Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »

« Il dut réapprendre à marcher. Le vieil homme lui montra comment se déplacer en se tapissant, ce qui était absolument infernal pour le dessus de ses cuisses. Au bout de huit cents mètres, elles brûlaient et la souffrance était vive, mais il sentait ses pas devenir furtifs. Il apprit à recourber son pied vers l'intérieur quand il le posait afin d'éviter de faire craquer des brindilles ou de faire crisser le gravier. Ce qui signifiait qu'il devait marcher les pieds en dedans. Le mouvement était difficile à maîtriser et il s'y appliqua. Il partait seul jusqu'aux montagnes pour s'entraîner soir après soir jusqu'à pouvoir couvrir tout le chemin aller et retour sans faire un bruit. Il apprit la différence entre être au vent et sous le vent, et il en vint à comprendre comment le bruit était amplifié dans le monde silencieux et sombre de la forêt. Il apprit la prudence. Il apprit la patience. Il apprit la ruse. Ensemble, le vieil homme et lui suivaient à pas de loup les chevreuils, en prenant une piste parallèle, et ils parcouraient des kilomètres ainsi en se tapissant.
Furtif, c'est le mot qu'il apprit alors. Le vieil homme lui montra comment se glisser entre les arbres comme une ombre. Il lui enseigna à se déplacer avec une lenteur minutieuse, comme s'il ne bougeait pratiquement pas, si bien qu'avancer d'un centimètre paraissait prendre une année. Il apprit à s'envelopper d'ombre, à se pencher et à ramper entre les rochers et les billots, à se cacher en pleine vue. II apprit à rester debout ou assis ou couché pendant des heures. Il pouvait ralentir sa respiration si bien que même dans la fraîcheur hivernale, l'air qu'il expirait n'était pratiquement pas visible. Il apprit à rentrer en lui-même, à devenir un tout dans son immobilité et å oublier la nature même du temps. »

« - Tes grands-parents étaient tous les deux des sang-mêlé. On était pas des Métis comme on appelle les Indiens français. On était tout simplement des sang-mêlé. Des Ojibwés. Mélangés à des Écossais. Des McJib. C'est comme ça qu'on nous appelait. Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. Alors tes grands-parents et eux comme les autres ne faisaient que suivre le travail et ils essayaient de s'en sortir le mieux possible. On campait dans des tentes ou on squattait les terrains broussailleux que personne voulait ou des cabanes abandonnées, des remises, des trucs comme ça. Jamais une vraie maison. »

« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

« Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu'être à moitié vivant pour toujours. »

« Son père ressemblait à une photo qui aurait été exposée trop longtemps à la lumière. C'était un étranger. »

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »

« La nuit se rapprochait d'eux et dans la phosphorescence argen-tée de la lune, les sommets des rochers avaient un timide éclat. En levant les yeux pour observer le ciel, ils voyaient des millions d'étoiles, les nuages lactés des nébuleuses et le miroitement des météores qui en perçaient la texture. »

« Ils n'avaient pas idée de ce qu'était la guerre et ils n'existaient que pour le frisson qu'ils sentaient monter en eux à mesure que cinglait le paysage, et alors la seule force de cette bravacherie collective devenait le paysage, la brèche ouverte du ciel, ce qu'ils absorbaient tandis que la distance qui les séparait des effusions de sang des combats s'amenuisait à toute allure. La nuit, dans les oscillations des wagons et sous les faibles lumières qui les enveloppaient d'un cocon d'ombre, il percevait la peur au fond des hommes qui l'entouraient : les gémissements, les jurons, le bruit sourd d'un poing qui frappe une paroi, les grommellements de ceux qui se débattaient contre des rêves couleur de cendre. Ils redevenaient des enfants. »

« - Il n'y a pas de triche ici. Pas de supercherie. J'en suis arrivé à préférer ça, dit-il. »

« La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t'y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. Au bout d'un moment, tu finis par préférer ça. »

Quatrième de couverture

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d'alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l'accompagner jusqu'à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S'ensuit un rude voyage à travers l'arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie-Britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d'espoir, et lui parle des sacrifices qu'il a concédés au nom de l'amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n'avait jamais vu, une histoire qu'il n'avait jamais entendue.

« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n'est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. » Jacques A. Bertrand - L'Obs

Sur l'auteur
Richard Wagamese (1955-2017) est l'un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d'un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les étoiles s'éteignent à l'aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012), fortement inspiré de sa propre histoire, est son deuxième roman traduit en français.

Éditions ZOÉ,  mai 2016
10/18, septembre 2017
308 pages
Traduit de l'anglais par Christine Raguet