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mercredi 9 avril 2025

Le temps d'après ★★★★★ de Jean Hegland

Quand l'homme a détruit son propre monde, comment accorder de nouveau sa confiance ?

Les mots virevoltent, interpellent par leur beauté et les images qu'ils convient dans nos têtes. 
Poétiques et touchants, ils nous disent la connexion avec la nature, l'attachement émotionnel envers la forêt. 
- cauchenoir - capane - noutrois -gambalader - dédécider - enfantelait - tracemettre -terreurisant - chercher notre chemin à pâtons - agréabler notre travail - des chapeaugnons - ... 
Une lecture pour ralentir, s'arrêter, se mettre au diapason de notre environnement.
Festin de mots.
Festin de lumière.
Une lecture qui sent bon le vert.
Une ode à la résilience humaine.
La suite logique, idéale à mon humble avis de "Dans la forêt". On y retrouve l'esprit du premier mais avec une profondeur encore plus forte à mon humble avis.

« COMMENCER une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots. Voici un nouveau présent, dit une nouvelle histoire. Bois à longs traits et laisse-le te remplir. ★★★★★
Eva dit qu'une histoire qu'on raconte est une histoire morte. Elle dit que chaque nouvelle seconde est une étin-celle qui absorbe la chose qu'elle éclaire, elle dit qu'une histoire est juste ce qui reste après que cet éclat lumineux a été réduit en cendres. Comme un pot modelé en argile crue et cuit au feu, Eva dit qu'une histoire peut être une chose utile, et peut être belle, mais qu'elle n'est vraiment précieuse que parce qu'elle repose sur autre chose.
Nell dit que les histoires n'ont pas une fonction unique car le contenu d'une histoire n'est jamais toujours le même. Comme des pétales sur l'eau ou la fumée dans le vent, elle dit que la signification d'une histoire suit toujours le fil de la narration. C'est pourquoi, si nous souhaitons attraper le sens général qu'une histoire élabore, il nous faut écouter le plus possible à pleines oreilles et avec attention. »

« Aussi immobile qu'un tapis de mousse, je suivais des yeux un faucon qui volait dans les airs, j'avisais un renard qui se faux filait tranquille devant nous, j'observais comment les ombres formaient des flaques et s'allongeaient. J'écoutais le soleil arriver le matin, et j'entendais les traînées lumineuses des météores les nuits de pluie d'étoiles filantes. 
J'écoutais les baies mûrir - d'abord les fraises des bois, puis les framboises des ronces odorantes, puis les minuscules pommes rouges des manzanitas, plus tard les groseilles noires et les baies de sureau, et enfin les baies rouges de l'arbousier. Les nuits où il pleuvait, je me croquevillais entre mes mères dans le creux de notre souche, et j'écou-tais les mugissements du vent et les rugissements de la rivière qui était toute réveillée. J'entendais les respirations de mes mères et les battements de leurs cœurs. J'entendais battre la Terre, aussi, le bruit sourd et lent de la planète sur laquelle on plancheflottait, le martèlement patient qui berçait mes rêves.
J'écoutais le Grand Tout, et le Grand Tout m'écoutait à son tour.
J'écoutais mes mères, aussi, leurs voix comme une autre sorte de rivière, leurs mots qui m'enveloppaient tout entier dans leurs sortilèges sonores et me nourrissaient de leurs fascinantes significations. Mes mères m'ont appris tellement de mots - des verbes pour saisir l'action, des noms pour la figer en actes distincts. Sans compter les mots qu'on a créés après, quand ceux que mes mères avaient apportés avec elles du monde d'Avant n'étaient pas assez complets ou justes pour dire tout ce qui était nouveau dans le monde de ce nouveau présent. »

« On a essayé de ne pas se ligoter à l'intérieur d'une inquiétude contre laquelle on n'a aucun recours, même si la peur appuie encore profond en nous. Comment ne pas broyer de la tristesse à propos de ce que noutrois et tous les autres inhalants boirons si la rivière toute proche est à sec avant que la pluie revienne. Comment ne pas se demander de quelle manière on lessivera les tanins des glands si la source cesse de couler, ou comment les exhalants germeront et se ramifieront et fleuriront au prochain printemps sans leurs sols gorgés de la pluie de l'hiver. Comment ne pas s'angoisser à l'idée que rien ne pourra empêcher un feu de foudre de traverser la Forêt en rugissant si celle-ci reste comme du petit bois sec tout au long de l'année. Même laver nos mains et nos pieds et nos figures ne va pas tarder à être un problème quand on a besoin de la moindre goutte d'eau juste pour boire. »

« Eva dit que Nell pourrait être un écureuil, elle s'agite, bavarde et fait des provisions comme pas deux.
Nell dit qu'Eva pourrait être un puma, elle se faux file ici ou là avec puissance et en cati mini, avec un esprit aussi solitaire et farouche et fier. 
- Qu'est-ce que je pourrais être ? ai-je demandé un soir d'été il y a longtemps, à l'époque où je commençais à peine à saisir dans ma tête que j'avais au-dedans de mon propre corps un moi différent de mes mères. 
Je n'avais aucun moyen de voir mon visage, bien sûr, mais comme mes cheveux étaient alors assez longs, je savais qu'ils étaient une pincée plus sombres que ceux d'Eva, et mes mères m'avaient dit que mes yeux étaient marron miel. 
[...]
- Un raton laveur, a répondu Nell la première, car tu es affairé et curieux et hardi et aventureux.
- Une ruche, a dit Eva après, parce que tu es entièrement fait de la nature et que tu regorges de douceur. 
- Et que tu piques aussi parfois, a dit Nell d'un air amusé. Ou un faon, a-t-elle ajouté avec son sourire calembouresque, parce que tu nous es si cerf. 
À cette époque-là, le nom que mes mères me donnaient la plupart du temps et me donnent encore, c'est Burl. Nell dit que c'est un nom qui me va bien, même si je n'arrive pas à voir pleinement le lien, puisque les burls sont les bosses qui se forment sur les troncs des arbres après qu'ils ont subi un genre de blessure, et que des arbres tout neufs poussent à partir des burls d'un vieil arbre. Je ne connais aucune bles-sure de laquelle j'ai grandi, et les seules choses qui poussent de moi, ce sont mes cheveux et mes poils. »

« Ça me fait plaisir d'offrir des choses au monde que le monde n'a jamais connues. Je ne peux pas fabriquer un écureuil ou un sapin ou une fougère, mais fabriquer quelque chose de nouveau en utilisant les débris de leurs os et de leurs frondes et de leurs branches me donne l'impression de faire en quelque sorte partie de la Création. Ça me mémore ces anciennes histoires de métamorphoses qu'Eva a toujours aimées, où les gens se mettent à avoir des ailes ou des griffes ou à se couvrir d'écorce, où les poissons deviennent des oiseaux et les mots des dieux, où les étoiles se transmorphent en chasseurs, fleurs ou amants, et tout le monde passe d'une peau à une autre et change de corps au cours de la danse effrénée des êtres et des non-êtres pour devenir ce que Nell considère comme le tour que l'univers sait le mieux jouer. »

« Puis on a tourné le dos à cette vue et fait face au soleil couchant. Il se tenait en équilibre sur la pointe des arbres qui bordaient la crête la plus lointaine, flamboyant encore d'un éclat si ardent que nos yeux nous piquaient. Les nuages légèrement rubanés qui l'encerclaient avaient le luisant des pourpres pâles, des roses et des blancs des boyaux d'un cerf tout frais vidé, et ils renfermaient cette même douce tristesse d'une vie vécue jusqu'au bout et s'évanouissant dans l'obscurité.
On a observé alors un silence recueilli en regardant grossir et s'étaler derrière la crête le soleil qu'on avait salué le matin. »

« Les histoires peuvent nous donner quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose vers quoi aller. »

« Encore trop remplis de joie pour nous mémorer nos ventres vides, on est restés là sur l'herbe fraîche réchauffée par le soleil, nos souffles rythmés par les battements de nos cœurs et nos corps bercés par le va-et-vient de nos poitrines tandis que le soleil du printemps inondait nos os et teintait notre peau. Des pétales embrassaient nos visages, et les couleurs qui remplissaient nos têtes quand on fermait les yeux étaient celles qui scintillaient sur les ailes des libellules. »

« - Tout ce qu'on utilise nous utilise, elle a lâché après que Nell a trouvé une cafetière lectrique et saveurait ses sou-venances de café.
- Détends-toi, Eva, elle a dit en posant la machine à café près d'une boîte faite dans une espèce de papier-arbre épais que Nell appelait un carton. Ce n'est pas comme si on allait être corrompues par une cafetière électrique quand on n'aura jamais ni électricité ni café.
- Il est possible de désirer les mauvaises choses, a répondu Eva de son ton moralisateur, même si tu sais que tu ne les auras jamais. On ne doit pas l'oublier... surtout Burl. »

« - Vous les vandales, vous aviez tout, dit Colliers tandis que Tousseur s'étouffait. Vous aviez un milliard d'écrans pour vous montrer c'qui s'passait. Vous aviez vos putains d'yeux pour voir. Vous aviez des putains d'thermomètres. Vous saviez qu'les océans, y mouraient, et la calotte glacière aussi, et les abeilles. Vous saviez qu'le temps, y déconnait de plus en plus. 
- Vous saviez, renchérit Colliers, tandis que derrière lui, la femme qui portait un enfant se tenait les mains posées à plat sur la grosse boule de son ventre, le X sur son front brillant, tel un avertissement.
- Vous saviez, répéta Colliers. Et vous avez rien fait. »

« Tous mes espoirs de mener un jour une vie entre mêlée avec d'autres gens se sont envolés, et il ne reste que des ruines qui ruinent tout. C'est une autre perte dont je ne peux pas parler, car à tous les coups, Eva répondrait qu'elle savait que ça se passerait comme ça, et la souffrance de Nell est bien plus grande que mes espoirs brisés pourront jamais l'être. Mais depuis son retour, j'ai appris que la seule chose pire que de savoir qu'il n'y a plus personne sur Terre, c'est de savoir que les personnes qui restent sont des personnes qu'on ne souhaite pas rencontrer.
Depuis que je le sais, la Forêt m'apparaît comme une prison. Depuis que je le sais, la vie qu'il me reste à vivre ne me donne pas envie. »

« - [...] les humains ont tout détruit. On ne peut pas laisser les contes nous masquer la réalité. 
Eva a hoché la tête en fixant le feu comme si c'était le feu qui venait de parler. Puis, avec une intonation aussi tendre qu'un câlin, elle a répondu :
- Il n'empêche que la Terre est toujours belle. Et notre devoir est de la préserver autant que nous le pouvons.
- Comment veux-tu que je préserve ce que j'ai détruit ?
- Nell, voyons, tu n'as pas détruit le monde.
- Si, a répondu Nell, et avec des sanglots dans la voix.
Nous l'avons tous détruit. On le savait, elle a repris quelques secondes après. Ces gosses avaient raison. On le savait que le climat se réchauffait d'année en année, que l'été durait plus longtemps que le précédent. Après l'hiver où j'ai eu sept ans et toi huit, il n'a plus jamais neigé par ici.
On n'était que des enfants, qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?
Quelque chose. N'importe quoi, je ne sais pas.
Elle a alors courbé la nuque et pris son visage entre ses mains la cassée et la pas cassée et on est restés sans bouger plongés dans ce sinistre silence tandis que l'obscurité enveloppait la Forêt et que le feu se consumait et se transmorphait en cendres. »

Quatrième de couverture

"Commencer une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots."

Quinze ans après l'effondrement, le jeune Burl vit au cœur de la forêt avec ses deux mères, Eva et Nell. La chasse, la cueillette, mais aussi la danse, la musique et les récits qu'ils inventent, rythment leurs journées. Protégées par leur chère forêt, Eva et Nell refusent tout contact avec le monde d'avant. Mais Burl, lui, brûle de curiosité pour ces humains qu'il ne connaît que par leurs histoires. Une nuit de solstice, depuis le haut d'une montagne, il aperçoit une lumière qui pourrait être un feu d'origine humaine. En dépit des dangers, Burl décide d'affronter l'inconnu, guidé par l'espoir.
D'une parfaite maîtrise et d'une grande profondeur, le nouveau roman de Jean Hegland offre un héros inoubliable à toute une génération à venir.

L'écriture généreuse de Jean Hegland plonge le lecteur dans l'odeur fraîche de l'humus, l'eau qui ruisselle sur les mousses et le pourrissement des souches.
LA LIBRE BELGIQUE

Éditions Gallmeister,  janvier 2025
350 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche

samedi 15 février 2025

Copeaux de bois ★★★★☆ d'Anouk Lejczyk

Je suis encore sous le charme  de cette lecture singulière, étonnante : Anouk, Lejczyk, dont le métier premier est d'être écrivaine, est devenue, le temps de quatre saisons une apprentie bûcheronne. Quatre saisons en immersion  retranscrites en vers libres. Des chapitres brefs, des phrases courtes qui rendent compte du courage et de la détermination de l'autrice ! Pas simple d'intégrer des équipes composées essentiellement d'hommes, de se familiariser avec des outils qui demandent de la force, de maîtriser les techniques, mais aussi de faire face aux propos sexistes, de rester neutre, de ne pas tomber dans le jugement quand on comprend, aux détours de conversations, qu'il n'y a pas de dénominateur commun ... C'est cru. C'est réel. C'est fort. C'est beau. Instructif aussi.
« Bonjour à tous
et à toutes
je vois qu’il y a deux femmes
c’est bien
moi je m’appelle Max Antoine
je suis votre formateur en bûcheronnage
c’est moi que vous allez voir le plus souvent
je suis votre référent principal cette année ok ?
Je m’appelle Max Antoine
j’ai trente-sept ans
je suis pas écolo
je suis écologue
Mes passions :
ma femme
ma chienne
mes tronçonneuses
et mes enfants bien-sûr
j’ai deux petits garçons ils sont magnifiques
ça va être des tombeurs plus tard
Moi je suis un putain de bûcheron
je suis un putain de chasseur
je suis représentant chez Stihl aussi
je pourrai vous avoir des prix »
Que j'aimerais connaître les espèces d'arbres aussi bien que l'autrice, et leur nom en latin aussi, leurs caractéristiques, savoir reconnaître leurs odeurs. Je les photographie, les touche, les admire...mais je ne sais en nommer que si  peu, et certainement pas en latin . 

Merci Anouk Lejczyk pour ce témoignage fort intéressant et chapeau bas !

« Regardez
wouuuah ben ça alors
ligne droite
ligne droite
ligne droite
c'est pas la nature qui fait ça
c'est nous
Si on laisse pousser les arbres il y a une sélection naturelle ils ont pas besoin des humains
mais les arbres ont tendance à aller seulement vers le haut
du coup ils grossissent moins ils sont moins solides ils sont plus sensibles au vent
et nous ça nous arrange pas
donc là les arbres je vais laisser les beaux »

« douze minutes d'attente dans une ville de banlieue pavillonnaire
ici et dans le RER des hommes 
quasi tous en tenue de chantier 
ça me donne l'impression de trimer dur moi aussi 
si j'étais aristo ça serait encore mieux 
je me ferais mon working class washing 
comme les élèves en école de commerce qui vont deux semaines à l'usine pour devenir de meilleurs PDG 
moi c'est trop tard j'ai loupé le coche 
je ne suis que privilégiée 
vaguement curieuse vaguement lettrée 
disant je à tout bout de champ 
pendant que les types dorment tête baissée »

« MATHÉMATIQUES DE L'OMBRE

Avec une corde on peut faire une règle une équerre un compas
regardez vous faites treize nœuds et vous faites un triangle rectangle de côtés trois quatre cinq 
eh ben ça c'est Pythagore

aujourd'hui c'est cours de maths avec Michel 
et son accent du sud qui dit que tout ira bien

La croix du bûcheron vous connaissez?
On prend deux bâtons qui font la même taille 
clac clac à la perpendiculaire
on met ça devant l'œil on pointe un arbre on se recule
sans tomber hein la sécurité avant tout 
on pose la tronçonneuse aussi
on recule jusqu'à ce que le bâton à la verticale fasse la même taille devant notre œil que l'arbre qu'on vise
là on s'arrête et on fait des pas de 1 m jusqu'à l'arbre 
ça fait la hauteur de l'arbre
eh ben ça c'est Thalès
Eh oui vous voyez le Grec là 
il a voyagé en Égypte
il s'est retrouvé devant la pyramide de Khéops 
il avait jamais vu quelque chose d'aussi grand 
alors le type il s'est dit Attends
y a pas de raison que le soleil traite les choses différemment
le rapport que j'entretiens avec mon ombre
c'est le même que la pyramide entretient avec la sienne
donc quand mon ombre fait ma taille
l'ombre de la pyramide est aussi égale à sa hauteur
eh hop le type avec juste son ombre
il peut tout faire »

« Ici on subit une très forte pression du public 
les pires c'est les gens qui veulent pas qu'on touche à un arbre mais qui s'achètent des meubles en bois chez Ikéa
On a beau faire de la pédagogie 
contre la connerie on peut rien »

« souvent la nuit
au village les gens font appel à eux
les paysans surtout
pour se débarrasser des nuisibles qui saccagent les parcelles
mais ce qu'Amaury préfère c'est les repérages
se mettre dans la peau de l'animal en quelque sorte
ça lui permet de voir le monde autrement
et puis une nuit perché dans un arbre
il a vu une laie mettre bas
C'est peut-être un peu bizarre de dire ça mais cette nuit-là
j'avais des étoiles dans les yeux»

« A FOND

le lendemain pendant le trajet ça parle politique
Marc et Jordan commentent avec enthousiasme le meeting de la flèche montante de l'extrême-droite
je demande s'ils l'ont regardé en entier
Jordan répond le premier : Bien-sûr pour une fois qu'il y a quelque chose d'intéressant
j'y serais bien allé !

on se met à parler éducation santé ruralité
d'accord sur rien
pas un seul dénominateur commun
mais j'écoute
c'est pas tous les jours que j'ai l'occasion de discuter
avec un facho de mon âge
qui me dit qu'éducation doit rimer avec méritocratie et autorité
et que si les caisses de la France sont vides c'est parce que les étrangers pompent tout avec leurs frais de santé
je finis par me taire
repense à ses remarques climatosceptiques que j'avais prises pour de la provoc
et au poste de technicien forestier qu'il vient d'obtenir avec maison tous frais payés par l'Office
c'est lui qui décidera de ce qu'on abat vend ou plante sachant que la planète ne se réchauffe pas
et que les invasions d'insectes les sécheresses les maladies c'est juste le cycle naturel »

« DANS LE VENTRE

cours de mécanique avec JC 
on démonte les tronçonneuses 
on les nettoie 
on les remonte
et on les teste

je lui dis que je sais pas les démarrer 
C'est qu'on t'a mal montré Anouk 
en fait c'est pas dans les bras 
c'est dans le ventre que ça se passe 
faut s'énerver 
Tu fais un grand cri intérieur 
et tu tires le lanceur d'un coup sec 
Yaaaah Vas-y essaie

j'essaie 
le moteur vrombit 
je suis la reine du monde »

« ça me donne d'un coup 
plein de confiance plein d'espoir 
avec cette tronço je peux me projeter 
oui
je me verrais bien la posséder 
lui faire une petite place entre mes vêtements 
dans le placard mural de mon HLM 
pas besoin d'aller à la pompe 
ni d'acheter de l'huile de synthèse
je mettrai juste la batterie à charger à côté de celle de mon téléphone
sur la multiprise avec l'imprimante et l'ordinateur 
tous mes outils de travail réunis sous le bureau 
ma petite famille chérie de lithium assassin

le midi un beau rayon de soleil tombe sur nous 
Stéphane nous ramène les victuailles 
grand retour du sandwich chips-St Moret que je grille un peu sur le feu genre panini ça aurait plu à Élodie
franchement On est pas bien là ? »

« le midi JD m'en reparle
d'un coup je me sens à poil
d'habitude c'est moi qui pose les questions
mais je joue le jeu
je raconte à quoi ressemble la vie d'artiste
j'ironise ma précarité mon Pole Emploi mes subventions
je réhabilite la capitale contre les idées reçues
suffit d'être en dehors des flux et d'aimer les visages
les bistrots les cinémas les concerts
les comportements surprenants des gens dans la rue
ce qui n'exclut pas un jour d'aller vivre à la campagne
et de trouver du travail en forêt par exemple

JD comprend bien il a un fils musicien 
les autres hochent la tête »

« HORIZONS

Fabrice le vendeur de padouk nous fait un cours de pédologie
mais c'est moins son truc
il lit son pdf et le commente avec ses mots
on apprend qu'en climat tempéré il faut environ mille ans pour former un horizon A
plusieurs milliers d'années pour un horizon S
et quelques heures à un débardeur pour niquer un sol en le tassant avec sa grosse machine

rendosols calcisols andosols :
Des termes barbares on rentrera pas dans le détail c'est pas le but
Ensuite la pédogénèse
pédo: sol
génèse : création
voilà
On va regarder une vidéo qui l'expliquera mieux que moi

dans la vidéo un prof devant un tableau en craie me parle de la pluie et de la roche mère au temps 1
au temps 2 les végétaux pionniers apportent de la matière
organique: la litière et l'humus c'est l'horizon d'accumulation puis le temps passe
les vers de terre débarquent
les insectes les champignons les bactéries
horizon d'altération de la roche mère 

Fabrice conclut son cours sur les symbioses :
Alors par exemple la truffe est en symbiose avec le chêne le cèpe pousse avec les pins
voilà
y a plein d'exemples comme ça dans la nature

Gaby s'est encore endormi
les autres pas loin
sans doute subissent-ils eux aussi la redescente
cette accablante déprime des lendemains de chantier que j'épouve depuis l'automne
le corps en manque d'adrénaline et d'endorphine
comme nostalgique déjà de l'instant décisif
où rien d'autre n'existe
que la chute de l'arbre
son bruit opaque définitif
et mon plaisir inavouable de l'entendre »

« DOUBLE VIE

7h20 le camion blanc passe me prendre au bout de l'allée de grands chênes
je suis la comtesse au pantalon anti-coupure qui crèche dans un vieux manoir breton 
résidence d'artistes et agriculture expérimentale
ça intrigue Thierry et Lulu

le matin c'est moi la première levée
j'essaie de faire le moins de bruit possible mais tout craque
je me fais des tartines de pain cuit sur place et de miel du fond du pré
bouquine en dégustant ou bien l'inverse 
avant de partir je vais ouvrir le Poulpidou sous le séquoia
salue les moutons d'Ouessant au passage 
balance deux verres de graines et un peu de pain 
les poules descendent une à une les traverses 
élégantes et voraces

en forêt on me présente comme l'écrivaine 
ici comme la bûcheronne
une fois quelqu'un dit : Écrivain-bûcheron c'est un peu 
comme faire de la boxe et des échecs »

« le midi les collègues restent au camion
Bon appétit et prends ton temps !
Je descends m'asseoir sur des rochers de granit entre deux plages
seule au monde avec ma salade de lentilles
j'appelle Marlène pour prendre des nouvelles : son stage
se passe bien
elle est chez Guillaume avec Sergueï et Simon
coupe rase des frênes chalarosés et un peu de sylviculture
j'envoie des messages aux autres
mon amoureux
ma soeur
mes parents
mes ami.e.s
l'envie de crier au monde entier mon bonheur d'être là

je prends une photo moche avec mon numérique
l'océan ne se laisse pas capturer
l'océan se respire
l'océan se vit
à qui dire merci ? »

« vendredi matin sur la plage avec Lulu on se lance dans l'arrachage de la renouée contre les rochers du bord
les gars des espaces verts nous souhaitent bon courage 
bien contents d'avoir échappé à cette merde-là 
dès 8h30 on sue à grosses gouttes 
renouée sa mère

sa tige est costaude et creuse comme du bambou 
au Japon on la mange fourrée comme des cannelloni 
en Roumanie on farcit ses feuilles comme du chou 
en Chine on soigne avec sa racine séchée 
mais ici on l'extirpe et on la tasse dans des big bags blancs
qu'un tracteur vient soulever par la hanse pour les mettre dans la remorque 
direction la benne à invasives »

« pique-nique sur le granit
Lulu dort dans le camion
pas un nuage à l'horizon
l'Éternité de Rimbaud elle est là
C'est la mer allée
Avec le soleil »

« MÉDISANCE

le mardi je suis seule avec Thierry 
j'avais pris mon lundi pour faire mon dossier de gestion forestière à rendre au retour 
pendant ce temps-là Lulu a déclaré forfait pour lombalgie 
Thierry dit que c'est peut-être à cause de la baignade

on finit la mission rotofil autour du parking 
je galère encore à soulever la tête 
finis par demander de l'aide au stagiaire des espaces verts 
un mâle de cinquante piges qui passait par là s'arrête 
Ah on a toujours besoin d'un homme hein ! Non pas toujours
Oui c'est vrai c'est de la médisance

il s'éloigne
je récupère mon rotofil en remerciant le stagiaire puis traite le type de connard à voix basse
me mets à lister tout ce que j'aurais pu lui répondre :
Oui pour nous rappeler à quel point les femmes ont été privilégiées dans l'évolution
ou : Un homme oui mais une grande gueule comme vous se sentirait sans doute beaucoup mieux au zoo dans une petite cage à sa taille
ou : Pouvez-vous expliciter ce on ?
ou : Przepraszam pana znamy się ?
ça me fait ma matinée 
au lieu de méditer en bossant je pense à ce type qui entre temps a dû rentrer mépriser sa femme

en prenant la parole à sa place pendant tout le repas
en se refaisant la scène de la petite secrétaire qui a ri à sa blague hier
en se galvanisant d'avoir changé la machine à laver qu'il ne sait pas utiliser
en ne remarquant pas que sa femme ne se galvanise jamais de rien

sale type du GR
tu es un pur produit de ton éducation patriarcale et tu n'as rien voulu changer
tu aurais pu te poser des questions mais de toute évidence ton intelligence n'était pas assez grande
ou bien sclérosée par des problèmes avec ton père que tu n'as jamais affronté

sale type du GR
tu dois t'aimer si peu pour avoir autant besoin qu'une femme ait besoin de toi
j'aimerais que la tienne ce soir refuse la tape au cul que tu voudras lui mettre
faute de savoir lui parler de tes fantasmes infoutu de regarder en face ta violence

sale type du GR
va dire à ta mère que tu l'aimes
ou accepte de ne l'avoir jamais aimée

sale type du GR
j'ai pitié pour toi 

ta manière de prononcer le mot médisance dans le but de m'impressionner
moi la pauvrette qui dois être bien mal instruite pour me retrouver à passer le rotofil à trente ans 
même pas capable d'en soulever la tête

sale type du GR
est-ce que si j'avais été laide tu m'aurais parlé aussi ?

sale type du GR
si encore tu étais seul
mais vous êtes une armée
la légion des sales types du GR
vous vous promenez dans la France entière sans combat
des pèlerins avec pour seul message:
Aimez-nous les uns les autres

sales types du GR
rentrez chez vous
non
laissez vos femmes tranquilles chez elles
creusez-vous plutôt un trou
mettez de la terre dans votre bouche
et surtout
mastiquez-la bien »

« le fendange aussi ça faisait longtemps
premier coup à côté
on se concentre
deuxième coup mieux
un des chasseurs du coin se pointe
s'arrête pour me regarder faire
je m'arrête aussi
Oui vous aviez quelque chose à nous dire ?
Non je venais voir comme ça
faut de la force hein !
De la force oui et surtout de la technique
par contre j'aime pas trop qu'on me regarde bosser
Non non mais je passais juste
il reste
j'attends sans bouger
au bout de deux minutes de négociation il se barre 
D'accord d'accord faut pas le prendre comme ça !
Non mais je prends rien du tout Monsieur dix mètres plus loin il s'arrête 
tient la grappe à Simon en me regardant
j'abandonne le combat
fends ma bûche en un coup »

Quatrième de couverture

Rentrée des classes, Anouk Lejczyk nous invite à la suivre en forêt pour une curieuse expérience: comment devenir bûcheron.ne!
Quatre saisons d'apprentissage où se côtoient odeur d'essence et effluves végétales, sueur des corps et sang du gibier, adversité et camaraderie.
Quatre régions de France pour découvrir la richesse des milieux qui se cachent derrière un mot unique : forêt.
Durant ces mois où elle a façonné son corps au froid de l'hiver et aux chaleurs d'été, aux vibrations des machines comme aux courbatures, Anouk a pris note de chaque instant, soigneusement retranscrit ici, dans ces carnets, véritable herbier d'une autrice qui jongle entre la délicatesse de sa plume et une tronçonneuse !
Émouvant, drôle, sensoriel et poétique, Copeaux de bois nous livre une photographie sans jugement ni concession d'une strate peu visible de notre société celle des hommes et femmes qui travaillent nos sous-bois.

Les Éditions du Panseur,  août 2023
292 pages 

samedi 28 décembre 2024

Border la bête ★★★★★ de Lune Vuillemin

Border la bête. 
Une lecture bijou. Comme la douceur d'une étreinte. 
Cocon sensoriel.
La nature en personnage principal.
Et l'amour qui entre par effraction et déborde.
S'abandonner, sentir, écouter.
« Qu’est-ce qui se tait quand nous sommes là ? » 
Spectatrice comblée, émerveillée.
Interpellée aussi. Border la bête témoigne de la difficile cohabitation incontestée entre l'Homme et la Nature.

✨️💚💙 Un texte poétique, finement brodé, minutieusement sculpté qui m'a fait déborder. 💙💚✨️
« Je me demande à quel moment la mémoire passe son souffle sur les sonorités de l'amour. »

En exergue 
« Listening in wild places, we are audience to conversations in a language not our own.
Braiding Sweetgrass : Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge and the Teachings of Plants Robin Wall Kimmerer

Écouter la nature sauvage, c'est être à la fois spectateur et auditeur de conversations dans un langage qui n'est pas le nôtre.
Traduction de Véronique Minder (Tresser les herbes sacrées, éditions Le Lotus et l'Éléphant, 2021) »

« Quand tu m'as demandé d'où je venais, je n'ai pas su quoi répondre. Je ne sais jamais ce qu'entendent les gens lorsqu'ils me demandent d'où je viens. J'ai pensé que tu voulais savoir d'où je sortais, là tout de suite. J'aurais pu te dire que je venais de voir un homme mourir, que je n'avais pas dormi depuis deux jours parce que je faisais du stop pour me rapprocher de la côte et que je voulais voir l'océan parce que j'avais l'impression qu'il me soignerait de la mort. Peut-être que j'aurais dû te répondre Je viens d'un endroit où l'on brasse du houblon dans de l'eau, un endroit imprégné d'eau qui sent parfois l'amer, le clou de girofle et les produits d'entretien. Je travaillais pour un homme que j'aimais comme un père et qui est mort tôt un matin pendant que je dansais dans la pièce d'à côté en écoutant The Clash. J'ai ses cendres dans mon sac, chez Arden. Je ne sais pas quoi en faire, je me suis dit que l'océan ça lui plairait. Mais en fait je ne sais pas trop. »

« Décrire le refuge, c'est difficile. On aimerait dire que c'est silencieux, il y a cette brume invisible et cotonneuse qui nous sépare des autres vallées mais silencieux, non, c'est tout sauf silencieux. La forêt autour aboie glapit gémit gronde chante hurle pépie pleure boit siffle rit avale pénètre enroule engouffre souffle aspire s'ébroue s'étonne. Cette musique s'accorde à la couleur du ciel, blanc, tuméfié, brun. »

« Bonheur : nom masculin décrivant l'état d'extrême satisfaction que l'on ressent lorsqu'on est recouvert de la merde et du sang d'un animal sauvage. »

« Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. »

« Je suis la trace d'un renard sur le sol blanc. Il neige depuis hier soir. Les branches de conifères s'alourdissent et plient. L'air est figé, les flocons tombent gracieusement en mouvements circulaires à la manière des disamares d'érables sycomores. Je suis autant attirée par la beauté de ce qui vient d'au-dessus que par le mystère de l'animal passé là tantôt, dont je rêve de croiser le regard. Je m'arrête parfois pour tourner sur moi-même. M'accorder au mouvement du matin, danser cette volte, parodier la neige. Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. Comment les animaux décriraient-ils mon odeur ? Avec quels mots les arbres parleraient-ils de ma démarche, du poids de mon corps sur le sol ? Les pas du renard disparaissent peu à peu sous une nouvelle couche de poudreuse et me mènent à un marécage encore pris par la glace. Tout autour les touffes d'herbes et leur couleur de miel sombre qui se reflètent dans la glace floutent ce territoire que j'arpente et découvre.
Parfait camouflage pour la solitude qui soudain me prend à la gorge. Le renard n'est pas là, les empreintes s'enfuient et même les corbeaux m'ont laissée seule. Comment un lieu inconnu peut-il être peuplé de tant de fantômes ? Un trille aigu me fait sursauter. Près de moi, sur une fine branche recou- verte d'un lichen vert pâle, un carouge hausse ses épaules orange vif. Une présence ambrée sur le marécage inerte ricoche entre les herbes mortes et l'oiseau. La tourbe dans ma gorge recommence à enfler comme si l'humidité de l'air pénétrait mon œsophage. Moût chêne caramel et la neige se dérobe. Le carouge disparaît avec son cri d'alerte. Alors c'est ça, quelqu'un qui nous manque. »

« On aurait dû appeler le printemps l'éveil. [...] Un seul mot pour décrire cette saison n'est pas suffisant. Il faudrait peut-être une phrase entière, différente ici dans la vallée, au bord de l'océan, en haute montagne, voire dans la vallée voisine. Il nous faudrait, en fait, inventer un dialecte du territoire, former un nouveau dictionnaire de cette chose mouvante, changeante et tenace qu'est la nature. » 

« - Je crois que je ne marche jamais seule en fait.
Il y a toujours des présences avec moi, qui m'empêchent de bien regarder, d'écouter. Mais, comme ça, je dirais que la forêt c'est l'endroit où les corbeaux rigolent, où des animaux de passage que l'on ne voit jamais laissent une odeur que la neige ne recouvre pas, et puis ce... ce son que je n'arrive pas à définir. Un quasi-silence qui est tout sauf un silence. Mais ce n'est pas un bruit non plus. 
[...] 
- C'est un peu comme si le monde autour avait un acouphène qu'on pouvait entendre, tu ne trouves pas ?
- Ah non, encore mieux, c'est comme si on marchait dans l'oreille de la forêt. Tu connais l'histoire du coquillage dans lequel on entendrait la mer mais dans lequel on entend en fait la musique de l'intérieur de notre propre corps ? En forêt on est dans le coquillage, mais l'oreille qui écoute, c'est la forêt et nous... nous on...
- Tu veux dire que la forêt nous prête son oreille ?
- Non, je pense qu'on ne saurait pas quoi en faire. Je ne suis pas sûre qu'on sache écouter comme la forêt. En forêt j'entends des sons, des sons d'ailleurs, qui se réverbèrent dans le paysage. Tu vois, c'est si dur à expliquer, c'est pour ça qu'il nous faut inventer des mots. »

« Il y a des hommes et des femmes qui tentent de repousser le non-humain hors d'un espace délimité. Leur «chez eux», un enclos en soi. Et cet espace obéit à des règles esthétiques humaines, demande de l'ordre, ce fameux équilibre. Le souci, c'est que nos limites n'existent pas pour la sittelle, l'orage, la biche, la tique, le gel ou le taon. Ils les traversent, les enjambent, les survolent sans le savoir puisqu'elles n'existent que dans nos esprits. On ne manque pas d'imagination pour tuer, dit Jeff au volant du camion. À ce moment, je me demande ce que font les larmes derrière son œil qui ne marche pas. Si ça s'accumule jusqu'à l'assèchement. Si ça lui fait une nappe phréatique d'eau salée. Par la fenêtre, je suis la lisière de la forêt, ou plutôt la cicatrice de la forêt, puisque la route est venue la couper en deux. Nous roulons chez une femme qui a dynamité un barrage de castors sur son terrain. La hausse du niveau d'eau, engendrée par la construction de bois et de boue des mammifères, a déséquilibré la vie de cette femme. L'eau, devenue clandestine, a franchi la frontière invisible du domaine humain. La propriétaire a fermé les yeux sur ce que les castors apporteraient de bon à ses terres. Le cours d'eau gonfle oui, le lit s'élargit, et c'est une aubaine pour la biodiversité, m'explique Jeff, mais l'humain s'en fout de ça, ce qu'on veut, c'est que rien ne bouscule l'ordre de nos choses. »

« Nous roulons à la rencontre d'une femme qui parle l'explosif. Bombarderions-nous le niveau de la mer, les tempêtes et la chaleur, si nous le pouvions ? Nous ne parlons pas, parce que les mots pour décrire ce que nous ressentons sur cette route sont laids, vulgaires et violents. Il nous faut garder de la douceur et de la force pour une portée orpheline dont le monde s'est effondré. »

« Après tout ce temps passé à chercher les mots justes, finalement face à la cruauté de l'humain, se taire reste peut-être la meilleure chose à faire. »

« Soudain j'entends le grincement d'un sommier en fer. Quatre coups secs et éraillés. Je me retourne. Un quiscale bronzé qui jure dans le paysage ouaté avec sa tête bleu-violet. Il se tient de profil par rapport à moi, je ne bouge plus pour qu'il reste encore un peu sur sa branche. Je suis la courbe de son bec solide et tombe nez à nez avec son œil jaune vif. Sa pupille noire ne laisse rien passer, un peu comme l'œil qui ne marche pas de Jeff. Je n'ai pas bougé mais le quiscale s'envole, les oiseaux ça voit tout. Je regarde son dos de plumes d'airain se faire engloutir par la forêt. Tout a une bouche dans la nature. Moi aussi, me faire avaler. »

« Je pense au rire d'Arden qui se tapit au fond d'elle comme un animal acculé dans son terrier. L'entendre rire m'a fait du bien, c'était un cadeau, le genre d'émotion qu'on a quand on croise un nocturne avant l'arrivée du crépuscule. Comme le jour où j'ai vu la petite nyctale. Elle portait ses ailes en couverture et m'avait inondée de son regard surpris, plein de lumière jaune. Le rire d'Arden avait provoqué ça aussi. Une inondation de printemps aurait dit Jeff si je le lui avais décrit. Mais j'ai gardé ça pour moi. Ce genre de cadeau se garde pour soi. »

« La peau des arbres n'est ni fragile ni résistante au toucher, mais au regard c'est encore autre chose. Je passe mon doigt sur les flaques de lichen script et leurs lettres en braille, je me demande ce que cette chose vivante ressent: une agression ou une rencontre ? À la lisière de la tourbière, les sveltes trembles sont beaux en hiver. La lumière du soleil blanc habille leurs branches fines qui ressemblent à de longs doigts. Aujourd'hui il ne neige pas. Je viens amputer les arbres de quelques phalanges pour les ramener aux castors orphelins que j'ai appelés les Tannerites en me disant que prendre secrètement le nom de l'arme qui a détruit leur famille, c'est rire au nez de la violence. »
=> NOTE DE L'AUTRICE
Les coups de dents que la narratrice donne sur l'écorce de bouleau sont inspirés d'un art ancestral pratiqué par certains peuples Autochtones d'Amérique du Nord, et notamment les Anishinaabés et les Cris. Le Birch bark biting, appelé en français le mordillage d'écorce, est une pratique artistique et spirituelle qui consiste à récolter l'écorce, préparer les feuilles, les plier et les mordiller afin de créer des images. Il s'agit d'un travail de plis, de morsures et de patience. Contrairement à la narratrice du roman qui utilise ses incisives pour ne laisser que quelques traces de dents, les artistes de mordillage d'écorce comme Pat Bruderer (Cree), Denise Lajimodière (Ojibwe) et Kelly Church (Ottawa/Potawatomi) utilisent également leurs canines et créent des motifs complexes qu'elles ne découvriront que lors du dépliage. 

« La pluie me fait un bien fou, les gouttes qui glissent sans éclater dans les aiguilles de l'arbre me tombent sur le front ou sur les joues. Je n'aurais jamais cru recevoir une telle tendresse de la part d'un arbre et de la pluie. »

« Trace invisible des chélicères sur mon épaule, sursaut sous la peau. »

« Chaque arbre est unique avec sa morphologie, sa peau et sa mémoire, alors le vent qui passe sa main dans ses branches aura chaque fois un autre timbre. Marcher en forêt, c'est un peu se promener dans une caisse de résonance [...]. Moi j'ai l'impression de monter sur une scène où se joue une pièce de théâtre, et plus j'y réfléchis, plus ma présence désamorce l'acte en cours. Je cherche toujours un rôle à ma présence. Qu'est-ce qui se tait quand nous sommes là ? »

«Je vais souvent voir Babine avec Jeff, il la connaît bien, de tout son long. Il a arpenté les sentes d'animaux qui longent l'eau bavarde, l'eau qui ne se laisse jamais avaler totalement par l'hiver. Je sais qu'elle termine sa litanie dans le lac Petit mais je ne suis jamais allée jusqu'à sa source. Je décide d'y aller seule, voir si la rivière a plusieurs gorges, si elle fait passer entre ses lèvres un chant diphonique ponctué de notes vibratoires et d'expirations hachées. Je tente de décomposer son chant, ses chants. Voix complexe, maîtrisée. D'abord, est-ce que le mot rivière se rattache seulement à l'eau et au mouvement ? Ou bien la rivière est-elle aussi rochers, branches, feuilles, aiguilles, troncs d'arbres morts, mousse, lichen, cincle plongeur, loutre, terre, invertébrés, ombres comme le pense Jeff. La glace et la neige, un étau. Babine cascade, blanche, sur quatre étages de rochers trempés et doux, passe sa langue râpeuse sur leur dos bossu. Cette langue se fend en deux, devient reptile. D'un côté elle rigole joliment avec ses reflets auburn et verts, d'un autre elle s'impatiente et marche sur ses propres pieds, s'immisce dans une ouverture comme un filet d'air, se ride de marques de vie avant de rejoindre l'effervescence des rapides plus bas. Ce que j'entends : trois basses continues. L'une vient du fond de la poitrine, une autre est plus claire et une autre encore rappelle une tempête de vent dans la prairie. Je me rapproche, tends l'oreille. Des accents plus prononcés, des arythmies se distinguent. Il n'y a pas d'hésitations, tout est confiant. Par endroits, Babine est calme, presque immobile, telle une flaque d'eau. On la croirait autre. La voilà qui chuchote, prête à écouter peut-être. Soudain docile, elle tolère la marche tendre et précise des gerris. Leurs pattes fines glissent sur l'épiderme encore froid de Babine. Les gerris entendent sûrement d'autres tonalités. J'observe leurs glissements et les ondes silencieuses à la surface qui apportent une cadence nouvelle, modulent le rythme de Babine. Je les croque un peu gauchement dans mon carnet, je dois garder mes gants pour ne pas avoir froid trop vite, je remplis ainsi des pages entières de ces perturbations que Babine semble recevoir avec contenance. Je me suis souvent demandé si elle avait plusieurs person- nalités ou si ce bras, situé en aval de Lac Petit, si paisible, plus étroit et moins profond était en fait un autre âge, une autre vie. »

« La nuit dans le lit d'Arden je lèche ses doigts grêles qui sont infiniment blancs. Leur peau est lisse malgré les torsions, les nœuds et les déviations de trajectoires des os. Comme les coyotes, je la goûte du bout de ma langue. Peut-être cette salive sauvage et la langue râpeuse des coyotes font disparaître les peaux mortes, la sécheresse et les entailles. Arden me laisse faire le soir. Parfois elle s'endort et j'ai encore un doigt entre mes lèvres. Je repense aux coyotes qui dansent et viennent lécher tout ce qui alourdit les épaules d'Arden. Moi, je croyais qu'il fallait laisser ses agitations à l'orée de la forêt, mais ce n'est pas ce qu'elle fait, elle. Elle les apprivoise, danse avec elles, les confronte, les regarde droit dans les yeux, leur fait la nique, les cajole, les expédie, les bouscule et leur rentre dedans, les caresse et les engloutit. A-t-elle dansé avec sa langue maternelle, les diphtongues et les accents de la langue des prairies ? A-t-elle offert aux coyotes l'odeur du maïs et le chant des moissonneuses ? A-t-elle fait disparaître le visage de son frère dans cette transe, l'a-t-elle avalé, ce frère bourreau? Je me demande qui a pu apprendre tout cela à Arden. Et si moi, je serais capable d'amadouer les prairies, les fugues nocturnes, le cœur de Frank qui sursaute, l'orignale entre l'océan et moi, ce geste, remonter la couverture sur l'animal, les mains d'Arden. Je crois que j'aime, pour la première fois. Je dis l'amour, pas celui que l'on ressent pour un père adoptif, mais l'amour qui déborde, qui défait, qui entre par effraction. »

« Si je m'endormais contre le tronc d'un arbre, est-ce que mes odeurs s'estomperaient avec le sommeil ? Je suis bien naïve de penser qu'il est possible de parfaitement disparaître. Si je dormais, mes oreilles continueraient d'écouter, et alors où iraient ces sons dont je ne me souviendrais pas au réveil ? Dans quelle profondeur de ma mémoire iraient-ils se ranger ? J'aime penser à cet herbier inaccessible, lové au fond de moi. Je n'ai jamais passé toute une nuit seule dans une forêt et je ne sais pas si j'en suis même capable. On ne connaît jamais ses peurs avant de les rencontrer. Dans les plaines, celles de notre enfance, à Arden et moi, j'ai connu des nuits dans les champs de maïs, d'orge et d'épeautre. Refuges éphémères disparaissant à l'automne. J'y trouvais des cabanes improvisées, me faisais une couchette entre deux rangs. Parfois dans le maïs, allongée, je ne voyais plus les étoiles. Je m'étais habituée aux bruits de souris, aux passages de ratons laveurs et aux vagabonds de toutes sortes. Cette région où il n'y a rien d'autre qu'une horizontalité infinie, des pluies de pesticide, des églises quasi vides et des journées interminables à l'odeur de papier peint. D'autres adolescents, en fugue eux, voyageaient de nuit à travers champs. Souvent des filles. Certaines me faisaient un simple signe du menton et continuaient à avancer sans un mot, s'évanouissant au bout du rang, faisant déguerpir un lièvre ou une caille. D'autres s'arrê- taient un instant mais ne se racontaient jamais. Je me sentais balise sur le chemin, pour elles, parce que moi aussi j'étais en quelque sorte en fugue. Pourtant chaque matin je rentrais dans cette maison où je ne pouvais pas fermer l'œil. J'aimais me dire que j'étais un repère pour les fugueuses des plaines. Vingt ou trente ans plus tôt, Arden était peut-être passée par ces champs, ces routes clandestines, Moi, je n'ai pas eu la force de partir, comme toutes ces filles. Je n'ai pas besoin de leurs histoires, je sais. Je sais pourquoi on part quand on a quatorze ou seize ans. J'étais bien dans ces champs-nids. Il y faisait chaud et je m'y sentais invincible. Je pouvais être à trois kilomètres de la maison, j'étais seule et la solitude m'apaisait. Je ne me souviens pas du chant qu'en- tonne le maïs quand souffle le vent du sud. À croire que je n'écoutais pas. Ce chant doit se trouver dans ce lieu reculé de ma mémoire que je ne visiterai jamais. Je reviens dans la forêt près du refuge et me dis que je donnerais tout pour être capable d'écouter la respiration d'une plante, l'étirement du lichen, le bâillement d'une aiguille. Je m'ébroue comme un chien et chasse les plaines, l'ossature de la maison d'enfance et l'odeur du maïs de mon esprit. Je ne suis pas prête à rester une nuit dans la forêt. Encore trop de choses débordent. En quittant les bois, j'y laisse mes odeurs, la lumière ambrée et quelques mots que je n'ai pas réussi à saisir. »

« [...] ils n'ont pas vraiment besoin de la carte. La vallée, la vraie, se tient derrière ses paupières avec ses odeurs,  ses humeurs, ses métamorphoses, et tout ce qui la peuple. »

« Je pense aux explosifs et à la destruction des huttes de castors, je pense aux pièges à lacets installés pour attraper les renards et les coyotes, aux balles attendant le passage d'une ourse, aux pièges à colle pour les rats, les souris et les serpents, le poison, je pense.
Certains parlent de braconnage et de chasse comme deux choses fondamentalement opposées mais qui décide des règles ? Tandis que Jeff et moi tentons de construire un dictionnaire des sonorités de la forêt, d'autres avant nous ont réalisé un dictionnaire justifiant ou expliquant le besoin de tuer : comptage, dégâts, effectifs, gestion, maîtrise, nuisibles, plan, prélèvement, prise, quotas, régulation, tradition. Comme Arden, lorsque je me penche sur la carte de la vallée, ce que je vois d'abord c'est ce damier bleu presque invisible, un quadrillage. Ces lignes droites n'existent pas mais sont tracées pour créer des repères, calculer des coordonnées. J'y vois les barreaux d'une cage, une mâchoire qui se resserre, le besoin, toujours, de domestiquer, même sur le papier. Une colère bouillonne en moi, une colère que la pluie lourde dehors ne peut pas éteindre. La boue recouvre la vallée, elle n'existe pas sur la jolie carte bien lisse, non. »

« Suis-je faite de tout ce que je quitte, de tout ce qui meurt, suis-je faite de désir et de colère. L'odeur des prairies s'installe un instant sur le lac et fait taire les effluves du présent. Un passé olfactif m'assaille. Je pose une main sur ma gorge. La boule de tourbe sanglote dans mon œsophage. Je m'accroche à l'instant, à ici. Arden, Jeff et moi restons silencieux au bord du lac. Arden prend ma main. Elle sent toujours quand je déborde. En silence je dis au revoir aux Tannerites, bonne chance surtout. Je ressens comme un sentiment chaud, ample, ma main dans celle d'Arden, et Jeff avec son sourire penché. Nous, le lac, et les adieux aux castors. »

« Je n'entends plus ton prénom et je n'ai plus la force de le souffler lorsque je me caresse, assise devant mon petit bureau, et c'est sans doute pour cela que j'ai besoin de l'écrire autant, toujours suivi de sa virgule comme un point final qui s'incline pour te laisser passer.
Arden,
Arden virgule comme quelqu'un qui se tient au bord d'un précipice. »

« Avant l'orignale, avant toi, avant le refuge, je partais vers l'océan, mais lequel ? Vers quel océan se tourner quand on a dans son sac à dos les cendres de son père adoptif, le souvenir d'un ami cher noyé dans le printemps, des miettes de colère et une femme-araignée qui nous laisse partir ? »

« J'avance dans l'obscurité épaisse et familière de la forêt. Au-dessus de moi les étoiles et les corbeaux ne pipent mot. Je marche sur le souvenir de la neige et aucune branche ne se brise sous mes pas. Lorsque j'atteins la clairière, je prends ta place au centre, sous une lune borgne. J'attends les coyotes.
Je sens déjà leurs langues sur mes doigts. Je sens déjà tes cendres couler le long de leur gorge. Je ravale ma salive. Les coyotes viennent vers moi. Un trésor dans ma poche, que je partage dans chaque main. Mes paumes en offrande : ce qu'il reste de toi, si lourd, si léger. Je laisse le froid de la nuit me caresser de ses mains qui empoignent. Je me souviens de l'orignale et de nos regards dans l'herbe trempée de tiques. Je regardais tes mains, ces araignées merveilleuses. Je me demande à quel moment la mémoire passe son souffle sur les sonorités de l'amour. Tourner le dos au refuge n'a pas suffi. J'ai dû me défaire de l'odeur du sapin baumier et du désir pour avancer dans ma vie sans toi. 

Les coyotes s'affolent à mes genoux, 

leurs langues sur mes doigts, 

et, enfin, j'avale pour de bon ma boule de tourbe.

Autour de nous les branches sifflent comme des rapaces. »

Quatrième de couverture

« Je m'arrête parfois pour tourner sur moi-même. M'accorder au mouvement du matin, danser cette volte, parodier la neige. Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. »

« Tout me rappelle combien le sol sous nos pieds est fragile. »

Sur les berges d'un lac gelé, la narratrice assiste au sauvetage d'une orignale. Touchée par Arden, la femme aux mains d'araignée, et Jeff, l'homme à l'œil de verre, qui se démènent l'un et l'autre pour sauver l'animale, elle décide de les accompagner dans le refuge dont ils s'occupent.

Au cœur d'une nature marquée par les saisons, où humains et non-humains tentent de cohabiter, notre narratrice apprivoisera ses propres fêlures tout en apprenant à soigner les bêtes sauvages, et à interpréter les sons et les odeurs de la forêt et de la rivière.

Dans ces lieux qui façonnent les êtres qui les peuplent, comment exister sans empiéter sur ce qui nous entoure ?

Née en 1994, LUNE VUILLEMIN a grandi au fond d'une forêt de l'Aude puis a vécu en Colombie-Britannique, au Québec et en Ontario. Aujourd'hui, elle réside dans le Sud de la France, où elle écrit, toujours à la recherche du vivant, aussi petit soit-il, en forêt, à flanc de falaise ou dans la garrigue, un roman et son carnet d'écriture dans la poche. En 2019, Quelque chose de la pous- sière paraissait aux éditions du Chemin de fer. Border la bête est son premier roman à La Contre Allée.

Éditions La Contre Allée, 2024
184 pages 

vendredi 12 août 2022

Blizzard ★★★★☆ de Marie Vingtras

La lecture est un voyage. Elle a cette magie de nous transporter d'un lieu à un autre. J'ai navigué des Alizés vers le grand Nord, sauvage, battu par son puissant blizzard. 

Un voyage dans l'intimité des âmes de quelques habitants de ce confins du monde.
Sur le chemin de leurs âmes, des événements ont laissé des empreintes indélébiles. Qui tiraillent. Qui tourmentent. 
Qui bâtissent, conditionnent une vie.

Émue aux larmes, Blizzard m'a transportée bien loin, étreinte par tout l'amour que je porte aux miens. Les vivants. Les absents. Les disparus.

Un livre salué par les Libraires. Une évidence pour moi.

Allez je retourne apprécier la douceur des Alizés ;-)

« Bess

Je l'ai perdu. J'ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l'ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n'allais pas tarder à déchausser et ce n'était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. J'aurais pourtant juré que j'avais fait un double noeud avant de sortir. Si Benedict était là, il me dirait que je ne suis pas suffisamment attentive, il me signifierait encore que je ne fais pas les choses comme il faut, à sa manière. Il n'y a qu'une seule manière de faire, à l'entendre. C'est drôle. Des manières de faire, il y en a autant que d'individus sur terre, mais ça doit le rassurer de penser qu'il sait. Peu importe, j'ai lâché sa main combien de temps ? Une minute? Peut-être deux ? Quand je me suis relevée, il n'était plus là. J'ai tendu les bras autour de moi pour essayer de le toucher, je l'ai appelé, j'ai crié autant que j'ai pu, mais seul le souffle du vent m'a répondu. J'avais déjà  de la neige plein la bouche et la tête qui tournait. Je l'ai perdu et je ne pourrai jamais rentrer. Il ne comprendrait pas, il n'a pas toutes les cartes en main pour savoir ce qui se joue. S'il avait posé les bonnes questions, si j'avais donné les vraies réponses, jamais il ne me l'aurait confié. Il a préféré se taire, entretenir l'illusion, prétendre que j'étais capable de faire ce qu'il me demandait. Au lieu de cela, dans cette terre de désolation qui suinte le malheur, je vais ajouter à sa peine, apporter ma touche personnelle au tableau. Il faut croire que c'est plus fort que moi. »

« Mais un gosse et une bonne femme perdus dans le blizzard, autant que je m'en sou vienne, c'était pas encore arrivé. Et Benedict savait bien pourquoi. Parce que ça n'a pas de sens, et qu'ici tout a un sens, parce que chaque geste vous coûte un effort et que Dame Nature, elle vous fait jamais de cadeaux. C'est ça le deal. Vous voulez vivre ici? Profiter de l'air pur, du gibier, du poisson? Être libre de vos actes, ne rendre de comptes à personne et peut-être ne croiser aucun être humain pendant des semaines? Libre à vous. Mais le jour où vous vous retrouverez nez à nez avec un kodiak ou que votre motoneige ne voudra plus démarrer alors que vous êtes à des miles de votre piaule, il faudra accepter l'idée que personne vous viendra en aide, à part vous-même. »

« Chez nous, tu réfléchis pas pour savoir si t'es beau en t'habillant ; tu t'habilles juste pour pas te geler les roubignoles et pour qu'on soit pas obligé de te couper des orteils gelés. Et même en faisant attention, ça arrive parfois, comme à Moses qu'avait plus qu'un seul orteil au pied gauche ou Hanson le Suédois - qui soit dit en passant n'avait plus grand-chose à voir avec la Suède – à qui il manquait deux doigts à cause de sa tronçonneuse grippée par le froid qui lui avait échappé des mains. Ici, il faut pas attendre d'avoir les doigts gelés pour s'en soucier. »

« Ma vie a vraiment changé quand j'ai été appelé pour combattre au Vietnam. J'avais le profil pour y être envoyé, disaient mes sœurs, trop pauvre pour pouvoir refuser, trop stupide pour me rebeller. Ce qu'elles ne parvenaient pas à concevoir, c'est que j'avais trouvé cela parfaitement normal. Je n'ai pas cherché à être réformé et je n'aurais même pas su comment faire, à vrai dire. J'étais d'accord pour tout ce qui pourrait me faire devenir un homme, tout ce qui me permettrait de ne plus être le petit dernier d'une famille de filles. Je rêvais de partir, même si j'allais devoir me battre, moi qui étais si calme par nature et si réservé. Évidemment, je ne savais pas vraiment ce que cela impliquait de deve nir un soldat, j'avais une idée si lointaine de la violence. Il faut me voir sur la photo de mes dix-neuf ans, tout sourire, comme un jeune homme à peine sorti de l'enfance. J'étais tout simplement incapable d'imaginer ce qui m'attendait. »

« C'est bien une idée de môme, ça, s'inquiéter de briser le cœur de quelqu'un. »

« Thomas avait éclaté de rire en lui disant que, chez nous, notre père aurait préféré noyer un psychanalyste au fond du lac avec une pierre attachée à ses chevilles plutôt que d'envisager de lui confier un seul membre de la famille. Plutôt qu'une fuite, Thomas voulait des images nouvelles, des paysages jamais vus auparavant, pour offrir à son esprit un succédané du premier plaisir, quelque chose qui pour rait remplir l'espace libre avec tant de force que le reste, le sombre, tout ce que la vie avait d'odieux se trouverait confiné dans un coin, terrassé par le beau. Tout ce que Faye m'a raconté de cette soirée me paraissait trop abstrait pour que j'y reconnaisse mon propre frère, mais peut-être ne connaît-on jamais les gens. Aujourd'hui encore je ne sais toujours pas s'il fuyait quelque chose. Tout ce que je sais, c'est que ni cette ville ni ses occupants ne sont parvenus à le retenir. »

« Fermer les yeux. Ne pas voir. C'est confortable, j'imagine. J'en rêverais. Moi, j'ai assisté à tour, à la chute, à la dégringolade, à la déchéance, jusqu'au moment où il faut dire adieu à celle que l'on a connue, telle qu'on l'a connue, puisqu'elle ne ressemble plus à rien de familier. Dans ses moments de lucidité, elle me disait qu'elle voulait que je parte, le simple fait de me voir lui était insuppor table. Je n'étais pas la bonne fille, quelqu'un s'était trompé de numéro, quelqu'un avait commis une erreur en me laissant en vie plutôt qu'elle. Je suis partie, puisque c'était ce qu'elle voulait. J'avais dix-huit ans. J'ai arrêté mes études, je n'avais pas un sou en poche. »

« Ce n'était pas la même époque ni le même décor, les conflits étaient moins meurtriers pour les soldats. Mais, quelle que soit la technologie utilisée, l'homme trouvera toujours un moyen inédit de blesser, de trancher, d'amputer ses frères à n'en plus finir, c'est dans sa nature. La guerre reste la guerre. Elle terrifie et galvanise en même temps. Elle banalise le fait que vous puissiez tuer d'autres êtres humains, juste parce qu'on vous a dit que vous aviez une bonne raison de le faire, que vous étiez le tenant du bien contre le mal. Il y a toujours une bonne raison pour justifier que nos enfants se fassent sauter sur des mines, pour qu'ils reviennent écharpés, silencieux comme des ombres, incapables de mettre des mots sur ce qu'ils ont vu. »

« La guerre nous avait pris notre fils et elle ne nous avait restitué guerre que le négatif de la photo, juste une ombre blanche sur un fond désespérément sombre. »

« Avant les enfants, vous croyez que votre vie est pleine et palpitante, que les événements insignifiants qui la rythment suffiront à vous rendre heureux. Après, vous mesurez ce que sera le vide quand ils seront partis, quand il n'y aura plus rien qui vaille tout à fait la peine d'être vécu, rien qui vaille plus que le bonheur de les avoir vus grandir, changer de statut, d'enfants hésitants à jeunes adultes qui contestent la moindre de vos décisions. »

« Je voulais lui montrer qu'un vide, même vertigineux, pouvait être comblé par la chaleur humaine, rempli petit à petit, comme un verre gradué, millilitre par millilitre. »

« Les disparus occupent parfois plus de place que les vivants. »

Quatrième de couverture

Le blizzard fait rage en Alaska.

Au cœur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n'aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l'enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s'engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile.

Avec ce huis clos en pleine nature, Marie Vingtras, d'une écriture incisive, s'attache à l'intimité de ses personnages et, tout en finesse, révèle les tourments de leur âme.

Marie Vingtras est née à Rennes en 1972. Blizzard est son premier roman.

Éditions de l'Olivier, août 2021
182 pages
Prix des Libraires 2022

dimanche 22 mai 2022

Encabanée ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

Quitter la ville pour la nature. La frénésie pour le calme. Le bitume pour des contrées sauvages. Le confort pour une autre forme de bien-être, celui que l'on puise au fond de soi, celui qui permet/oblige à être soi-même, qui s'affranchit de tout artifice. C'est ce défi que s'est lancé Anouk. S'encabaner pour se retrouver. Passer en mode "Slowlife" pour se reconnecter avec son soi intérieur, observer, prendre le temps d'observer, reconsidérer ses propres valeurs, faire appel à ses sens, écrire. Pour s'éloigner des sollicitations, d'un monde qui ne lui parle plus. Un monde qui s'auto-détruit.
L'Homme n'est pas tendre avec la Terre, ce n'est pas ou plus un scoop. Le dernier rapport du GIEC a lancé le compte à rebourre. L'ultimatum est limpide. Les intérêts des uns s'accrochent, se répandent comme de la mauvaise herbe et rendent la vie dure aux apprentis écolos. 
Gabrielle Filteau-Chiba dénonce comme l'a brillamment fait Edouard Abbey avant elle.
Le roman est court, fort, fluide et engagé. D'actualité. 
Pour être tout à fait honnête, le ton moralisateur que l'auteure emprunte à quelques reprises m'a parfois gênée. Le combat est universel, chacun fait sa part, avec ses moyens. La compétitivité est à placer en haut de l'échelle, là où s'accrochent les décisionnaires. Malheureusement, c'est surtout à leur soif pouvoir qu'ils s'accrochent. Peu ont les cojones de s'accrocher à de saines idées.
Une toute petite fausse note pour ce premier tome. Mais une auteure à suivre. "Sauvagines" m'attend. Envie de relire Thoreau, Abbey et son Gang de la clef à mollette, ou encore  "Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin. 


« La mémoire se cultive comme une terre. Il faut y mettre le feu parfois. Brûler les mauvaises herbes jusqu'à la racine. Y planter un champ de roses imaginaires, à la place. » Anne Hébert, Kamouraska, Paris, Éditions du Seuil, 1970, p.75
 

« Inspire, expire. Mon coeur va lâcher. Rire démonique dans la nuit, comme un appel. Inspire, expire. Je n'ose pas bouger d'un poil. La sueur coule le long de mon dos. Leurs cris résonnent tous azimuts. Les coyotes encerclent mon refuge, me rappellent ma petite princesse. Leurs yeux d'affamés dansent comme les lampions d'un cimetière. Je ne pensais jamais un jour flatter autant un fusil. De l'autre côté de la vitre, les coyotes gagnent la rivière. C'est ici, leur traverse marquée de phéromones, leur autoroute millénaire qui serpente dans la forêt. Et moi, j'ai peut-être bien seulement halluciné qu'ils voulaient ma peau, alors qu'ils avaient simplement envie de lapées d'eau. Cherchez l'intrus. Au fond, c'est moi. »

« Ma cabane. Quelques planches dans le bois. Un petit prisme rectangulaire. Une boîte de Pandore. Je n'ai jamais vu les choses aussi clairement. Posé sur ma vie d'avant un jugement aussi net. Sanctuaire de neige, merci. Je suis confrontée à toutes mes bibittes, mais j'ai retrouvé ce qui est si facile d'échapper...l'espoir. »




Quatrième de couverture

Lassée de participer au cirque social et aliénant qu’elle observe quotidiennement à Montréal, Anouk quitte son appartement pour une cabane rustique et un bout de forêt au Kamouraska, là où naissent les bélugas. Encabanée dans le plus rude des hivers, elle apprend à se détacher de son ancienne vie et renoue avec ses racines. Couper du bois, s’approvisionner en eau, dégager les chemins, les gestes du quotidien deviennent ceux de la survie. Débarrassée du superflu, accompagnée par quelques-uns de ses poètes essentiels et de sa marie-jeanne, elle se recentre, sur ses désirs, ses envies et apprivoise cahin-caha la terre des coyotes et les sublimes nuits glacées du Bas-Saint-Laurent. Par touches subtiles, Gabrielle Filteau-Chiba mêle au roman, récit et réflexions écologiques, enrichissant ainsi la narration d’un isolement qui ne sera pas aussi solitaire qu’espéré.

Éditions Le Mot et le Reste,  janvier 2021
120 pages
Finaliste du Prix Hors Concours 2021
Sélection Prix Récit de l'Ailleurs 2022