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mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages 

samedi 7 mars 2026

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025