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jeudi 3 septembre 2026

La Folie Océan ★★★★☆ de Vincent Océan

Et si l'océan était en train de nous prévenir ?

L'océan est en danger. Et avec lui, c'est notre propre équilibre que nous mettons en péril.

C'est peut-être ce que je retiendrai avant tout de La Folie Océan de Vincent Message : cette sensation vertigineuse de découvrir à quel point ce que nous appelons « nature » n'est pas un décor autour de nous, mais ce qui rend notre existence possible.

Maya est biologiste, spécialiste du plancton. Elle partage sa vie entre Paris, Bruno, son collègue de laboratoire, et Quentin, plus jeune qu'elle, qui vit en Bretagne et travaille dans la réserve des Sept-Îles. Quentin est aussi le fils d'un pêcheur dont l’activité a périclité et un militant engagé contre les ravages de la pêche industrielle.

Lorsqu'il commence à recevoir des menaces, le récit change progressivement de tonalité. Le combat écologique devient une affaire beaucoup plus sombre. Car lorsque les intérêts économiques sont menacés et que certaines pratiques sont dénoncées publiquement, ceux qui profitent du système ne reculent pas toujours devant la violence.

J'ai beaucoup aimé cette dimension du roman : la confrontation entre ceux qui tentent de protéger le vivant et ceux qui le considèrent avant tout comme une ressource à exploiter. La tension romanesque permet d'incarner des enjeux qui pourraient autrement rester abstraits. L'écologie n’est plus seulement une affaire de chiffres ou de rapports scientifiques : elle engage des territoires, des métiers et des vies humaines.

Vincent Message documente énormément son récit. Peut-être parfois trop. Le roman peine par moments à se détacher du documentaire et certaines pages sont de véritables exposés scientifiques. Mais je les ai trouvées passionnantes. J'ai découvert le monde fascinant du plancton, les cyanobactéries, les diatomées, les dinoflagellés : autant d'organismes minuscules dont dépend pourtant une immense partie de la vie sur Terre.

Une idée m'a particulièrement frappée : le phytoplancton produit environ la moitié de l'oxygène généré chaque année sur notre planète. Il participe également à la régulation du climat et constitue la base de nombreuses chaînes alimentaires marines. Ces êtres que nous ne regardons jamais sont donc indispensables à notre survie.

Nous apprenons à nommer le vivant au moment même où nous le faisons disparaître.

Quel étrange animal que l’être humain.

Le roman interroge ainsi notre incapacité à agir face à ce que nous savons pourtant déjà. Les rapports scientifiques s'accumulent. Les alertes se multiplient. Les associations dénoncent. Les militants s'épuisent. Et malgré tout, les intérêts économiques continuent de peser lourd.

Les aires marines protégées deviennent parfois des protections de papier. Les quotas sont contournés, les prises sous-déclarées et certains bateaux éteignent leur signal lorsqu'ils entrent dans des zones où ils n'ont pas le droit de pêcher. Derrière ces pratiques, il y a toujours la même logique : produire davantage, capturer davantage, gagner davantage.

L'appât du gain contre le vivant.

Et puis il y a la Bretagne. Ses ports, ses côtes, ses pêcheurs, ses oiseaux, ses phoques, ses tempêtes, mais aussi ses légendes. La mer n'est jamais très loin. Elle accompagne les personnages, les apaise et parfois les menace. Elle est une mémoire autant qu’un territoire.

J'ai particulièrement aimé ce passage où Maya cale son souffle sur celui du ressac :
« L'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. »
C'est peut-être l'une des plus belles idées du livre. Nous respirons sans y penser. Nous dépendons de l'océan sans même en avoir conscience. Nous avons oublié que nous appartenons au vivant.

Une autre scène m'a profondément marquée : le rêve de Maya sur la naissance des océans. Elle imagine les pluies qui deviennent des lacs, puis des mers, dans un gigantesque déluge. Elle se réveille en larmes et comprend que son cauchemar n'était pas le rêve, mais le réveil.

Le cauchemar, c'est le réel.

Pourtant, le roman ne s'abandonne pas complètement au désespoir. Il rappelle aussi que la nature est prodigue et que l'océan, lorsqu'on lui en laisse la possibilité, possède une étonnante capacité de régénération. Après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, l'écosystème littoral a ainsi retrouvé un fonctionnement à peu près normal en une quinzaine d’années.

Encore faudrait-il que nous cessions de lui faire du mal.

La Folie Océan est finalement un roman sur la destruction : celle des écosystèmes et des ressources, mais aussi celle des métiers et des êtres humains lorsque l’argent et le pouvoir deviennent les seules boussoles. Vincent Message entremêle l'intime, le scientifique et le politique, même si la matière documentaire prend parfois le pas sur les personnages et sur la fluidité du récit.
Cela ne m'a pas empêchée d'aimer ce livre pour tout ce qu'il m'a appris, pour la tension qui le traverse et pour les questions qu'il laisse derrière lui. 

À lire si vous aimez les romans documentaires, les récits engagés, la Bretagne, les histoires qui mêlent nature et politique, et si les questions écologiques vous intéressent.

Et surtout si, comme moi, vous aimez les livres qui nous obligent à regarder autrement ce qui était là, depuis toujours, sous nos yeux.

Même le plancton.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.

« Dans la région, tout le monde connaissait les menaces auxquelles s'exposaient celles et ceux qui alertaient sur les pollutions de l'eau liées aux rejets des élevages, ou sur les autres méfaits de l'agro-industrie, mais côté pêche les militants étaient moins attaqués. En commentaire des posts d'Atlantis, des anonymes rappelaient toujours que ceux qui critiquaient les ravages de la pêche étaient susceptibles, une nuit pluvieuse, de glisser sur un quai et de se retrouver au fond d'un port, mais personne jusque-là n'avait jugé utile de découvrir leur identité ou de les prendre au sérieux. »

« Le livre parlait des signes qui annoncent la mort, et que dans la tradition on appelait des intersignes. La personne à qui se manifeste l'intersigne, écrivait Le Braz, est rarement celle que la mort menace. Personne en revanche ne meurt sans qu'un proche, un ami, quelqu'un de son entourage en ait été prévenu par un présage. Les intersignes, a encore lu Quentin, sont comme l'ombre projetée en avant de ce qui doit arriver - et éteignant son chevet d'une main un peu tremblante, il a pensé que se remémorer cette croyance ancrée ici pendant des siècles n'avait rien de rassurant, et qu'il allait devoir ouvrir l'œil, et certainement se battre, pour échapper à la légende. »

« Compulsant ce pavé le soir, parce que le lire ne relevait pas à strictement parler de son travail en cours, Maya s'était mise à penser que les sapiens étaient des animaux décidément très singuliers, capables de baptiser avec soin deux millions d'espèces autour d'eux tout en œuvrant avec la plus grande énergie à en faire disparaître moitié autant. Comme elle avait grandi scotchée devant des documentaires animaliers, cela lui faisait drôle de se dire que depuis sa naissance en 1978, tandis que les limites planétaires se trouvaient franchies une à une et que l'humanité s'accroissait de trois milliards d'individus, les populations de vertébrés sauvages s'étaient effondrées des deux tiers. Sa carrière de biologiste coïncidait avec une destruction affolante du vivant sous l'effet des actions humaines : lorsqu'on réussissait à prendre conscience de ce que cela impliquait, il y avait de quoi sentir monter un vertige qui méritait de temps à autre une sieste de dix minutes. »

« Dans son discours d'accueil, le président de la plateforme avait eu des mots saisissants: puisque la biodiversité était huit fois moins couverte par les médias que les problèmes climatiques, leur rôle était de faire comprendre que la richesse des écosystèmes n'était pas qu'une question d'experts, mais le tissu de relations qui rendait la terre habitable et qui fournissait aux humains leur eau, leur nourriture, leur énergie. L'humanité était en train de saper les conditions de son existence, et leur but devait être d'enrayer cette dégradation générale : « Un changement pareil se heurte forcément à la résistance de ceux qui profitent le plus du statu quo. Seulement, si nous voulons survivre, il est temps de venir à bout de cette opposition. » »

« Maya s'était résignée depuis longtemps: elle savait que pour défendre les organismes planctoniques, rappeler ce qu'ils nous apportaient était un passage obligé. Il était impossible, sans cela, de susciter l'empathie. Contrairement aux dauphins ou aux manchots, les copépodes, les diatomées, les dinoflagellés attendraient pour devenir les héros de dessins animés, tandis que la majorité des gens pensaient que les virus et les bactéries étaient tous pathogènes, parce qu'ils n'entendaient parler que de ceux qui l'étaient. Même si, à titre personnel, eux étaient convaincus que la vie avait sa valeur propre, et qu'on ne pouvait pas la faire entrer dans un calcul coûts-bénéfices centré sur l'intérêt humain, ils allaient donc devoir consacrer une large partie de leur chapitre aux services écosystémiques que rendait le microplancton. Il y avait de quoi faire, puisqu'il produisait la moitié de l'oxygène contenu dans l'atmosphère, régulait le climat en stockant le CO, au fond des océans et constituait la base de toutes les chaînes alimentaires. »

« Si on passait un point de bascule qui les empêchait de se reproduire et de séquestrer le carbone, les conséquences sur le milieu marin seraient absolument dramatiques. »

« Dans l'esprit de Ruben, la cohérence parfaite était une quête impossible. « Je suis trop faible : je me laisse tenter. » Il craignait que leurs contemporains deviennent des moralistes à la petite semaine, quantifiant leurs impacts carbone, médisant de ceux qui faisaient moins d'efforts tout en les enviant secrètement : « Ça risque d'être moche à voir. » Maya a balayé d'un revers de la main : est-ce que ce serait vraiment plus triste que le consumérisme délirant de ces dernières décennies ? »

« « Les interdictions et les taxes sont jugées punitives [...]. S'entendre faire la morale est très désagréable, et devoir faire la morale n'est franchement pas agréable non plus. Tu tiens un discours alarmiste ? Les gens se bouchent les oreilles. Tu leur parles des merveilles du monde ? Ils sont comme toi et moi, ils prennent l'avion pour aller voir. Alors, il reste quoi, comme levier ? » Ce qui était certain, c'est que tant qu'il n'y aurait pas de pression plus forte de la société civile, les décideurs n'accéléreraient pas le tempo. Ils ne proposeraient jamais de réformes qu'ils savaient peu soutenues au sein de leur population. « Il va falloir qu'on réfléchisse à ça, aux relais de nos constats dans l'opinion, si on veut que notre boulot soit utile... » »

« Le but n'était pas seulement de ne pas se faire fliquer : il avait besoin que l'argent reste concret, et de le sentir s'écouler. La seule période où il avait eu une carte, il avait dépensé à tort et à travers. Quant au refus du smartphone, elle se demandait si ce n'était pas lui, en fait, qui avait adopté le positionnement le plus juste lorsqu'il était à la maison, il passait beaucoup de temps à lire la presse et à poster pour le compte d'Atlantis.
Dès qu'il était dehors, les réseaux redevenaient abstraits, il se concentrait sur son environnement et pouvait laisser le vent du large lui nettoyer la tête. »

« Il y avait un poème à écrire, il en était certain, sur ce qu'étaient les mains des pères. Les mains qui manient les machines, qui manient les outils. Elles travaillaient, ces mains, et fabriquaient, et réparaient. On les regardait d'autant plus que les pères se taisaient. D'une certaine façon, elles parlaient pour eux. Elles étaient abîmées. Marquées de brûlures et de cicatrices. Parfois elles caressaient, parfois elles agressaient. Le sang y circulait, plus chaud que dans celles des mères. Elles étaient vastes et enveloppantes, on aimait y glisser la sienne en sortant de l'eau gelée, ou les journées d'hiver. Mais quand ces mains tremblaient, lorsqu'elles n'étaient plus fiables, quand ce tremblement n'était plus retenu, dissimulé, mais qu'il attirait l'œil, alors tout foutait le camp. »

« Sur la plus grande de leurs banderoles, les sympathisants d'Atlantis avaient publié un avis de décès de la pêche artisanale: elle aurait survécu plusieurs dizaines de milliers d'années avant d'être coulée par le fond, avec la bénédiction des pouvoirs publics. L'accusation appuyait là où cela faisait mal chez les hommes de Néréos, et il était hors de question, côté manifestants, de se faire arracher la banderole: c'était dans cette zone que certains en étaient venus aux mains. »

« « Ce qu'ils font avec Néréos, a embrayé Jérémie, c'est du Vermeyden pur : comme leurs quotas leur paraissent étriqués par rapport à leur force de frappe, ils investissent dans d'autres pays, en rachetant des armements qu'ils bouffent de l'intérieur. » Le logo de Néréos et le nom de Lorient avaient beau être peints sur la coque de L'Endurance, le bateau débarquerait l'essentiel de ses prises dans les ports néerlandais, ne serait-ce que parce que leurs infrastructures étaient plus adaptées pour traiter les volumes que le chalutier capturerait. « Ce que nous ont expliqué les gens de Bloom, a insisté Dieter, c'est surtout que la fraude fait partie de leur modèle, à une échelle dont, je dois dire, je n'avais pas idée. » Leurs bateaux éteignaient leur signal AIS dès qu'ils détectaient des poissons qui les intéressaient dans une zone pour laquelle ils n'avaient pas de licence; ils utilisaient des maillages trop étroits, qui prenaient des poissons trop jeunes; ils sous-déclaraient leurs prises pour ne pas être restreints par les quotas, et lors du conditionnement, il leur arrivait de gonfler les poissons en injectant de l'eau dans leur chair, car c'était toujours un plaisir de vendre de l'eau congelée au prix auquel se vend le poisson. »

« De la bouche de ses collègues impliqués dans des négociations climatiques, elle avait entendu des histoires de personnes mises sous pression par les lobbys, mais pas de gens inquiétés explicitement, alors que partout dans le monde, des activistes se faisaient tuer pour avoir tenté de s'opposer à des chantiers industriels, à des projets de mines ou à la déforestation. Les camarades d'Atlantis avaient de la chance que dans la région les choses n'aillent pas aussi loin. C'était d'ailleurs ce que Quentin avait conclu, en l'assurant que si elles se reproduisaient, les menaces seraient destinées à lui pourrir la vie, mais pas à la lui enlever. »

« Même si sa curiosité naturaliste était devenue plus vive tout au long de son adolescence, elle n'avait jamais consacré une minute à penser aux cyanobactéries, alors qu'elles étaient plus nombreuses que les étoiles dans l'univers et qu'elles avaient passé plus d'un milliard d'années, dans l'océan primitif, à enrichir l'atmosphère en oxygène et à créer les conditions d'une vie plus complexe. S'imaginer chaque journée de ce milliard d'années, cela défiait l'entendement. Comprendre comment les bactéries et les archées avaient fini par engendrer les premiers eucaryotes aux chloroplastes capables de synthétiser la lumière était un vrai défi. Et dans le même mouvement, elle s'était rendu compte qu'elle n'avait jamais pensé à elle-même en termes biologiques. Elle ne s'était jamais dit, je suis une eucaryote, car mes cellules ont des noyaux. Ou bien, mon corps abrite plus de bactéries qu'il ne compte de cellules, ce n'est pas un monde clos, c'est un refuge qui héberge une communauté de vivants. »

« Les enseignements de biologie qui ne commencent pas dans la nature, [...], sont le début d'un malentendu. »

« Maya avait toujours aimé ce personnage qui donnait le tournis à Alice en ne cessant de disparaître, effaçant sa queue puis son corps tout en laissant persister le croissant de lune de son sourire. Ce talent pour la disparition lui était bien utile: quand la Reine de cœur, furieuse de son insolence, ordonnait qu'on lui tranche la tête, il échappait à la sentence en se volatilisant. La tactique adoptée par Emiliania s'apparentait à cela : lorsque les virus étaient peu nombreux à roder, l'algue flottait dans la majesté de son armure d'écailles; mais dès qu'ils attaquaient en masse, elle se faisait imperceptible, pour mieux tromper la mort.
Paru à l'automne 2008, l'article avait fait beaucoup de bruit. Les journalistes s'étaient montrés séduits par l'idée qu'une guerre qui se livrait depuis des millions d'années dans l'océan avait contribué à l'invention de la sexualité. Et au printemps suivant, Maya, projetée sous les feux de la rampe par les jeux de cache-cache de son algue invisible, avait enfin arrêté de courir et de faire du surplace en décrochant le Graal que représentait un poste au Centre national de la recherche scientifique. »

« Cinq jours après la parution de leur première vidéo, aucun média n'en parlait plus. Un chalutier géant qui tue trop de poissons, puis un patron qui ment plutôt que de reconnaître ses torts : ce n'était pas le scandale du siècle, il était naturel que d'autres actualités reprennent le dessus. Si une enquête sur l'incident finissait par être lancée, elle piétinerait dans les couloirs de la bureaucratie, et lorsque les résultats en seraient rendus publics, il y avait fort à parier que personne à part les militants zélés n'y accorderait d'importance. »

« De la maison de la rue de l'Amiral-Courbet, le rivage était beaucoup plus proche encore qu'à Locquémeau. Le soir, en se couchant, Maya laissait la fenêtre entrouverte et elle calait son souffle sur celui du ressac. C'est peut-être pour cela que la mer nous apaise, se disait-elle : l'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. Et c'était sûrement pour ce genre de raisons qu'elle aimait tant plonger: les animaux marins n'oubliaient pas dans quel milieu ils habitaient, alors que les humains pouvaient passer des heures sans se sentir redevables ni à la terre qui les soutenait, ni à son atmosphère pour l'oxygène qu'elle leur offrait. Nous respirons sans y faire attention, se répétait Maya. Le plus souvent, nous respirons très pauvrement, comme si nous ne savions pas faire. »

« Comme beaucoup de curieux ce jour-là, Bruno, lui, s'était rendu à Portsall. L'équipage avait été hélitreuillé, les marins étaient sains et saufs. Perdu au milieu de la foule, il avait vu ce monstre qui se dressait à quelques encablures, la gueule béante, aussi haut qu'un immeuble, et puis la chape noire et luisante qui se déposait sur le rivage, en vaguelettes visqueuses. « La mer ne parlait plus... Elle ne faisait presque plus de bruit. J'ai tout de suite pensé que la Bretagne était foutue. Je craque pas souvent, comme tu sais, mais là... je t'assure que j'ai pleuré. » »

« « C'est là que je suis devenu écologiste... en me dégueulassant au contact de ce fioul. » Le soir, ils pesaient les paquets remplis de cadavres d'animaux sur les balances, et ils ont fini par arriver à un total de deux cent vingt-six mille tonnes de biomasse morte. « Et ça, c'est ce qu'on a retrouvé, donc ce qui s'est échoué, a souligné Bruno. Ça veut dire qu'il y avait bien plus. » Maya a avalé une longue gorgée de vin. Le frisson du désastre lui remontait dans le dos. »

« Dans sa vocation, bien sûr, mais aussi dans ses recherches actuelles: avoir constaté grâce au cas de l'Amoco que l'écosystème littoral, même massacré, était redevenu à peu près fonctionnel en une quinzaine d'années, c'était une chose à laquelle il pensait souvent, comme à un motif d'espoir. « Ah ça, j'y crois beaucoup, a ajouté Guillaume en levant son verre de calva. La nature est prodigue! Partout où on crée les conditions pour que l'océan se rétablisse, il peut se remettre assez vite de toute la violence qu'on lui inflige. Mais encore faudrait-il qu'on arrête de déconner... » »

« Cette nuit-là Maya a rêvé de la naissance des océans. Tantôt elle se trouvait dans un amphithéâtre où des chercheurs controversaient sur le sujet, tantôt elle flottait dans le cosmos tandis que des millions d'années défilaient sous ses yeux.
D'abord on avait cru que la terre était née sèche, comme l'est restée la lune, et que c'étaient les météorites, dont la pierre contenait de la vapeur, et les comètes composées de glace qui, en la percutant, avaient apporté l'eau. Puis on avait pensé que l'eau était prisonnière des planétésimaux qui s'étaient agrégés pour constituer la terre et qu'elle s'était dissoute dans le magma de leurs roches en fusion, avant que les volcans la recrachent. Protégée par la bulle qui enveloppait son corps fragile et immortel, Maya voyait cette eau qui s'évaporait lentement, mais que l'atmosphère retenait. Puis elle sentait sur toute sa peau le climat se refroidir, et c'est à ce moment-là que la pluie commençait, changeant les mares en lacs, les lacs en mers, s'abattant de partout, en un gigantesque déluge.
Une voix en elle se demandait si elle serait encore vivante lorsque la science tiendrait une réponse ferme sur ces sujets. Une autre voix lui soufflait que ces hypothèses ne valaient rien, et que c'était à elle d'inventer une nouvelle théorie. Et subitement, l'intuition la frappait. Elle se disait les océans sont nés des larmes. Ils recueillent l'humidité et le sel de nos corps. Ils sourdent des vieilles douleurs qui nous ravagent. Elle était sur le point de livrer cette évidence non seulement à ses collègues, mais à la foule composite de tous ceux qui vivaient sur terre, humains, animaux, végétaux, quand un rai de soleil a fini par la réveiller.
Son corps recroquevillé, les meubles de la chambre, les larmes baignant ses joues, et sur le vasistas les dernières gouttes de l'averse: elle a mis du temps à comprendre où elle avait dormi. C'était le premier étage de la maison de Toull Bihan, à Trégastel, chez Joséphine qui avait proposé de l'héberger pour qu'elle ne reste pas seule. Elle s'est dit qu'elle avait pleuré à cause de son cauchemar. Puis elle s'est rendu compte que non, c'était un très beau rêve, elle avait vu grandir l'océan, assisté aux prémices de la vie telle qu'il l'abritait, le cauchemar c'était de se réveiller, de sentir la vague du réel qui revenait la chercher pour l'emmener loin du rivage, là où les êtres humains sont si mal adaptés que souvent ils se noient. »

« La réunion a duré encore une demi-heure. Maya ne voulait pas partir avant la fin. Petite fille, a-t-elle songé, l'océan lui semblait un espace infini, où chacun pouvait naviguer à ses risques et périls mais selon son désir, et de ce point de vue elle comprenait la liberté que revendiquait Frankiz. Pourtant ce qu'elle avait découvert en travaillant sur le sujet, c'était à quel point les mers, près des côtes surtout, étaient des territoires cartographiés, où les libertés que s'autorisaient à prendre les uns pouvaient compromettre sans même qu'ils s'en rendent compte la survie des autres, où les intérêts des humains et des autres animaux entraient dans des contradictions sanglantes, et que les humains eux-mêmes se disputaient aussi âprement que dans les familles paysannes un lopin de terre fertile, de sorte que pour protéger le milieu, il fallait prendre en compte l'ensemble des intérêts particuliers et tous les attachements, comme le faisait Étienne, mais aussi savoir quelle vision on voulait transcrire dans le réel, pour combattre pied à pied, et avancer. »

« Bruno se montrait assez perplexe aussi sur l'extension de la réserve. Oh, il ne disait pas que c'était une mauvaise chose, ce serait très joli quand les ministres viendraient l'inaugurer, mais il avait le sentiment, à l'instar des membres de Frankiz, que la zone était déjà préservée des nuisances les plus dommageables et en particulier de l'impact de la surpêche. Pour jouer les bonnes élèves, se profiler comme une nation exemplaire, la France était en train de créer plein d'aires marines protégées. Le problème, c'est que lorsqu'on ne se contentait pas d'écouter les discours, mais qu'on se penchait sur les dossiers, on se rendait compte que la plupart de ces aires n'étaient protégées que sur le papier, puisque le statut n'impliquait pas de restrictions sérieuses et qu'on ne mettait pas les moyens pour s'assurer que les interdits étaient bien respectés. Maya ne voyait pas trop, de fait, comment l'équipe d'Étienne, même avec des effectifs plus fournis, serait en mesure de contrôler toute l'année ce qui se passait en mer dans un périmètre soixante-dix fois plus étendu que celui qu'elle gérait déjà.
« Je suis retombé là-dessus pas plus tard que la semaine dernière, a embrayé Bruno: dans la zone Atlantique, Manche, mer du Nord, ils revendiquent quarante pour cent d'aires marines, mais la protection intégrale et haute, sans pression de pêche, elle couvre moins de un pour cent... L'État se fout de notre gueule. Tu sais ce qu'ils sont en train de faire, quand on y réfléchit ? Ils créent des réserves si vastes qu'on ne pourra rien y interdire, parce que couper les flottes de pêche de coins qu'elles exploitent autant susciterait aussitôt une levée de boucliers. » Maya a acquiescé: il y avait malheureusement de bonnes raisons de craindre de la part des politiques ce genre d'hypocrisies. »

« On va pouvoir survivre en mangeant moins de poisson et sans pêcheries industrielles, hein, on le faisait encore il y a deux générations... En revanche on ne survivra pas si l'océan nous lâche et qu'on ne peut plus compter dessus pour réguler le climat. À un moment, il va falloir choisir. Et au vu des services que l'océan nous rend, je ne trouve pas que le dilemme soit si insurmontable, à condition de raisonner plus loin que le bout de son nez ou que le terme d'un mandat... »

« Quentin s'efforce de ne pas rester rivé sur lui, de promener aussi son regard sur les autres passagers et le paysage derrière les vitres. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher de se demander ce que Thomas lit, se frottant les tempes comme il le faisait plus jeune. Il aimerait savoir si c'est la presse, un document de travail, des mails ou un roman, il rêverait que ce soit un recueil de poèmes mais ne se fait pas d'illusions, la poésie, les gens sérieux la tuent pour devenir adultes, ils n'ont, sauf exception, plus l'opiniâtreté ou la tendresse d'en lire dès lors qu'ils se trouvent accaparés par la conduite de leurs affaires. »

« En fait, se dit Quentin nuit après nuit, alors que les heures passent sans que le sommeil le libère de l'enfer de ses pensées, tout le système est conçu pour que les Jarnoux et leurs semblables étranglent les subalternes sans que cette mort à petit feu porte le nom de meurtre, tout est organisé pour que les faillites et les rachats et les plans de sortie de flotte soient aussi impeccablement légaux que l'asphyxie à bord de millions de poissons, tandis que les actions que des gens comme lui peuvent monter pour entraver leur politique sont condamnées à rester dérisoires, d'ordre strictement symbolique ou pour qu'elles ne le soient pas, requièrent de se mettre en tort et en danger. Ils ont des gens payés pour convaincre ceux qui font les lois et soigner leur réputation lorsque leurs adversaires l'écornent. Ils écrasent ceux qu'ils ont besoin d'écraser tout en conservant les mains propres, c'est ce qu'a toujours permis l'argent, être violent sans se couvrir ni de sang ni de honte, être trop haut pour se faire éclabousser, et de ce point de vue il est même étonnant qu'un ambitieux comme Ludovic se soit complu à un assassinat. En mer, ce jour-là, la tentation du crime parfait l'a peut-être saisi au cœur, au mépris de toute prudence. En dépit de l'orgueil rageur qu'il a mis dans son ascension, il a pu conserver le réflexe d'agir par lui-même, même quand il est question de faire un sale boulot - ou alors c'est Thomas qui ne l'a placé là que pour avoir à sa disposition un homme de confiance, qui lui doive presque tout et se charge des basses œuvres. »

« Il n'ignore pas que c'est un fantasme. Lui, ils ne lui ont pas dit un mot. Ludovic à la barre l'a salué de la main, puis a fait en sorte qu'il se noie. La longue confrontation où on donne à l'ennemi une chance de se justifier, donc de jouer la montre, de reprendre l'ascendant et même de prendre la fuite, c'est bon pour le cinéma. S'il se décide, il faudra qu'il agisse, sûrement pas qu'il leur laisse le temps de s'expliquer. Il lui faut juste conjurer la solide affection qu'ils lui inspirent encore. Balayer l'objection selon laquelle faire comme l'ennemi c'est se mettre à lui ressembler. Une justice idéale vaudrait mieux que la vengeance, mais ce n'est pas le cas de cette justice qui fout en taule en une semaine les casseurs de fin de manif et prend toujours quinze ans pour instruire les crimes des cols blancs, au point qu'il ne saurait pas citer un seul homme d'affaires ou un seul politique qui ait eu à purger une peine de prison ferme. »

Quatrième de couverture

Biologiste spécialiste du plancton, Maya partage la Bruno, qui travaille dans le même laboratoire qu'elle à Paris. Elle entretient aussi une liaison assumée avec Quentin, un homme plus jeune qui a grandi sur le littoral nord de la Bretagne. Devenu plongeur pour la réserve des Sept-Îles, il y suit les phoques gris et la plus importante colonie d'oiseaux de France, peuplée de fous de Bassan. Fils d'un pêcheur dont l'activité a périclité, Quentin milite contre les chalutiers industriels qui accaparent les ressources marines. L'été 2019, Maya se demande s'il ne serait pas temps de choisir entre les deux hommes qu'elle aime, surtout si elle veut un enfant. Lorsqu'elle rejoint Quentin sur la Côte de Granit rose, elle est frappée de le trouver si fébrile. Il faut dire qu'il a commencé à recevoir des menaces de mort.
Dans ce livre animé d'une fascination profonde pour l'ocean et la beauté de la vie qu'il abrite. Vincent Message explore avec un sens aigu du romanesque les conflits que fait naître la crise écologique.

VINCENT MESSAGE est auteur des romans Les Veilleurs (2009 prix Virgin-Lire), Défaite des maitres et possesseurs (2016. prix Orange du livre), Cora dans la spirale (2019) et Les Années sans soleil (2022), tous parus au Seuil et disponibles chez Points.

Éditions du Seuil,  août 2025
361 pages

mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages