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mercredi 22 juillet 2026

Amrum ★★★★☆ de Hark Bohm

« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm

C'est étrange comme sensation, mais en ouvrant "Amrum", j'ai eu l'impression de retrouver un livre ouvert il y a bien des années de cela.

À seize ans, j'ai eu la chance de séjourner sur cette petite île de la mer du Nord, alors que j'étais accueillie par une famille allemande. Je me souviens des balades à vélo au milieu des dunes, des goûters dans les salons de thé, des Strandkörbe où nous nous réfugiions pour échapper au vent. Je me souviens surtout de cette lumière et de cette impression d'être au bout du monde.
En ouvrant le roman de Hark Bohm, j'ai retrouvé cette île.

Mais ce n'était plus tout à fait la même.

Nous sommes au printemps 1945. Pour Nanning, dix ans, Amrum reste un terrain de jeux où l'on pêche, où l'on parcourt les prés-salés, où l'on écoute les oiseaux et où le vent rythme les journées. Pourtant, derrière cette beauté sauvage, le monde vacille.

Ce roman raconte la guerre depuis le regard d'un enfant allemand. Un enfant qui aime son père, qui récite les slogans appris avec sérieux, qui croit encore aux adultes ; avant de découvrir peu à peu que ceux qu'il admire ne sont peut-être pas du bon côté de l'Histoire.

Cette prise de conscience est bouleversante, précisément parce qu'elle ne passe jamais par de grands discours.
Elle avance à pas d'enfant.

Comme souvent dans mes lectures 🍃☺️, la nature occupe une grande place dans cette lecture.
Elle respire, elle chante, elle console. Les oiseaux, les dunes, les prés-salés, l'estran, le vent omniprésent, tout semble rappeler qu'au-delà de la folie des hommes, le monde continue de vivre.
« Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés [...]. Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
On y entend toute la nostalgie d'une enfance qui voudrait rester du côté des marées, des oiseaux et des herbes hautes, alors que l'Histoire la rappelle sans cesse.

Et quel bonheur de retrouver, au fil des pages, les paysages qui m'avaient tant émerveillée autrefois. Les dunes balayées par le vent, la mer des Wadden, les oiseaux innombrables. J'avais parfois l'impression de marcher à nouveau sur cette île.

Amrum est un roman d'apprentissage, mais aussi un roman de mémoire. Il rappelle avec beaucoup de délicatesse que l'Histoire n'est jamais faite uniquement de héros ou de bourreaux. Elle est aussi traversée par des enfants qui grandissent au milieu des certitudes des adultes et qui doivent, un jour, apprendre à penser par eux-mêmes.
J'ai refermé ce livre avec une émotion toute particulière.
Comme on quitte un lieu que l'on a profondément aimé.
Et avec l'envie, plus vive encore, de retourner un jour à Amrum, écouter le vent raconter ce que les hommes, parfois, préfèrent oublier.

Deuxième lecture sélectionnée pour le challenge #laouviventleslivres du mois de juillet, dédié aux îles et archipels. 

En exergue 
« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm 

Incipit
« Bientôt la nuit se retirerait dans les ombres qui s'étiraient au creux des dunes. La première lueur du jour poindrait d'abord sur la ligne d'horizon orientale, à peine perceptible, tel un vague pressentiment. Pour l'heure, les dunes reposaient dans le froid et l'obscurité, encore intouchées par le jour naissant.
Les ailes déployées, le goéland argenté planait sans peine au-dessus du paysage vallonné recouvert de lichen, de mousse et de bruyère qui précédait les dunes. Déchirant le silence, retentirent soudain de nulle part les trilles des huîtriers qui s'élevaient dans les airs. La voix d'alto plaintive d'un courlis, charriée par le vent des prés-salés, se mêla bientôt à eux. Le goéland se laissa porter en haut d'une dune. Ses cris stridents se joignirent au chœur des oiseaux aux voix toujours changeantes. Il s'éleva légèrement au-dessus des gerbes d'oyat ondulant dans le vent d'ouest sur la crête des dunes.
Au gré du déferlement des vagues, le vent, bruit de fond omniprésent de l'île, fixait rythme et accord au-delà du basculement des marées, de l'alternance du jour et de la nuit. »

« Tante Ena but une grande rasade. Elle souriait jusqu'aux oreilles en faisant passer la bouteille.
Dans sa cachette, Nanning ressentit les émotions les plus contradictoires, soufflées en tous sens comme des feuilles mortes à la fin de l'automne. Il trouvait indécent qu'ils célèbrent joyeusement la mort du Führer, cela devait être puni. Mais, en même temps, il brûlait d'envie de participer à leur liesse. Il avait la désagréable impression de passer à côté de quelque chose de bien. Comme si, en raison d'un rassem-blement avec les Pimpfe, Nanning n'avait pas pu se joindre à Hermann auquel son grand-père apprenait à forger une faux. Il serra les dents.
La musique s'interrompit, et un speaker fit une annonce en anglais. Dans le jardin, chacun tendit l'oreille. La radio diffusa ensuite un hymne entonné par un chœur. Tante Ena, Hermann et les trois hommes, la main sur le cœur, se mirent à chanter en anglais.
- Traîtres, siffla Nanning entre ses dents.
Après un dernier regard par-dessus son épaule, il s'éclipsa discrètement. »

« - Disparais. Rentre vite chez toi. Dis à ta mère de brûler ses dossiers. Maintenant, murmura-t-il en poussant Nanning, Vas-y !
Sans comprendre, Nanning se mit en mouvement comme un automate. Oncle Jessen faisait des gestes de la main comme pour chasser un chat errant. Nanning, bouche bée, scrutait les environs à chaque pas. Son oncle le suivait des yeux avec inquiétude. 
Ce n'était pas l'oncle Jessen que Nanning connaissait.
Le responsable du Parti, national-socialiste « pur et dur », comme disait sa mère avec un sourire satisfait. L'oncle Jessen qui accueillait toujours avec enthousiasme le salut nazi de son neveu chaque fois qu'ils se croisaient. Ce même oncle qui lui disait, la voix vibrante d'émotion, que désormais l'avenir du Reich était entre de bonnes mains et qu'il pouvait mourir tranquille. La plupart du temps, après ces envolées sentimentales, il reprenait une posture militaire et interrogeait Nanning avec sévérité.
- Quelles sont les devises de la Jeunesse allemande ?
Nanning récitait par cœur sa leçon : les jeunes Allemands étaient durs, silencieux et loyaux, des camarades. Leur qualité première était l'honneur. Alors Oncle Jessen ne pouvait cacher son enchantement. La gorge serrée, il réclamait ensuite les paroles du « Horst-Wessel-Lied ». Et quand Nanning déclamait le chant, l'oncle l'accompagnait, la larme à l'œil. Mais tout cela avait volé en éclats, comme si la bombe larguée sur la Villa Klara avait atteint Oncle Jessen.
Lorsque Nanning atteignit la lisière du bois et se trouva à découvert, il se sentit vulnérable et livré à lui-même. Il se retourna pour scruter les alentours. Tout semblait exactement comme avant. Puis il se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Pas le moindre souffle d'air. Pas un seul chant d'oiseau.
Il courut chez lui aussi vite que ses jambes purent le porter. »

« Le marais, de part et d'autre du chemin, était constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes, sur un vert bien gras. A cette vue, Nanning enviait presque le sort des bovins. Ils doivent avoir une vie insouciante, pensa-t-il en voyant un troupeau en train de brouter. Garder la tête baissée toute la sainte journée, la bouche et l'esprit occupés uniquement par l'herbe verte. Ne pas avoir à s'inquiéter des guerres, des partis, du Reichsmark, du dollar ou de la monnaie d'Amrum. Ne pas se soucier de savoir si telle ou telle personne était américaine, allemande, originaire d'Amrum ou de Sylt, frisonne, danoise ou germaine.
Nanning cueillait des campanules. Elles lui paraissaient étonnamment bleues cette année, et en cet après-midi resplendissant, ce bleu donnait l'impression que quelqu'un avait découpé des bouts de ciel en forme de parapluie, là où flottaient des taches nuageuses éparses, pour les répandre sur les prés.
Du concert polyphonique tout autour de Nanning se détacha un solo aigu d'abord nasillard, comme pour s'échauffer, puis de plus en plus assuré. Nanning scruta le bleu du ciel, se protégeant les yeux du soleil de mai, puis il le vit juste au-dessus de lui : un pipit farlouse. Il fondait en piqué, sans interrompre son chant, et descendit si bas que Nanning aurait pu le toucher en tendant la main. Puis l'oiseau reprit de l'altitude et se laissa chuter de nouveau avant de disparaître dans la bruyère. »

« En chemin vers la pointe nord d'Amrum, vers l'Odde, Nanning fut accompagné par un groupe de bécasseaux sanderling. Comme lui, ils se tenaient sur la laisse de mer. Ils picoraient le sable dans son sillage et fouillaient le varech échoué sur la plage, en quête de nourriture. Les rafales venues du large, qui soufflaient de l'autre côté des dunes écrêtées sur sa gauche, aspergeaient Nanning d'une pluie de grains de sable scintillants. Les cris d'une colonie de goélands bruns, semblables à des miaulements, s'élevèrent depuis les dunes.
Dès que Nanning eut dépassé la dernière dune, il dut lutter contre le vent qui balayait la pointe nord de l'île sans rencontrer le moindre obstacle, charriant des nuages de sable. Il arracha une tige de chiendent des sables à un buisson poussant tout près de lui, et se mit à la mâchouiller distraitement. Devant lui, une volée de sternes naines s'était installée sur les galets au bout de l'île, là où commençait l'estran. Les petits oiseaux qui nichaient là-bas poussaient des cris d'alerte perçants et agitaient nerveusement les ailes. Nanning leur cria qu'ils pouvaient être sans crainte; il n'était pas ici pour voler leurs œufs. Il voulait seulement se rendre sur la fine bande de terre qui se trouvait de l'autre côté de l'estran gris et des veines des chenaux de marée luisant au soleil : l'ile de Föhr.
Juste derrière l'Odde, Nanning s'engagea dans le premier chenal peu profond. L'eau lui arrivait aux genoux. Il s'arrêta au milieu du large chenal quand un petit crabe pinça son talon nu. Il le chassa en agitant la jambe. Puis, les mains en visière, il regarda devant lui en plissant les yeux. Le chenal devenait à la fois plus étroit mais aussi nettement plus profond. Avec ce vent, cela l'inquiétait, mais il décida de prendre le risque. Au loin, à hauteur des prés-salés aux portes de Norddorf, il aperçut quelques silhouettes. Sans doute des gens qui ramassaient des moules dans l'estran.
Arrivé au deuxième chenal, il retira son pantalon. Personne à l'horizon, il était le seul promeneur de l'estran. C'était précisément pour cette raison que Nanning aimait aller y marcher. Là, il lui semblait être seul face au monde. Pourtant, le sol sous ses pieds grouillait de vie. De petites puces de sable en quête de nourriture sortaient de leur galerie et agitaient leurs longues antennes, de minuscules hydrobies saumâtres allaient et venaient, des moules dispersées en grappes éparses ou rassemblées par bancs entiers s'étalaient le long des chenaux. Le sable était constellé des petits tas laissés par les arénicoles. Au-dessus de lui, des nuées d'oiseaux sillonnaient le ciel de l'estran, leur pays de cocagne. Goélands bruns, sternes, huîtriers, goélands argentés, bécasseaux variables, courlis et tant d'autres. Nanning adorait cet endroit. Bien entendu, il connaissait les dangers de la marée. Les mises en garde de Tante Ena, de sa mère et de Papi Arjan n'avaient pas manqué.
Il brandit son pantalon à bout de bras et s'enfonça lentement dans le chenal. Le courant froid qui se pressait contre ses jambes par saccades et le fond glissant rendaient la traversée de l'estran laborieuse. Il fallait avancer doucement, à pas prudents. Au point le plus profond du chenal, l'eau lui arrivait au nombril. Dans un premier temps, Nanning eut le souffle coupé, puis son corps s'habitua à l'eau froide. Il crut sentir une anguille curieuse effleurer ses jambes, mais ne se risqua pas à regarder de plus près. La marée n'attendait personne, et Nanning espérait être de retour à temps sur Amrum.
Après avoir traversé le chenal, il prit le temps de sécher au vent ses jambes grelottantes avant de remettre son pantalon.
La surface de l'estran ne tarda pas à changer devant lui. Les amas de sable en forme de vagues, comme légèrement rehaussés d'encre, s'aplanissaient en une étendue de vase luisante. Nanning obliqua pour accéder à l'île un peu plus au nord. La vasière trompeuse lui aspirait goulûment les chevilles et les tirait en un rien de temps jusqu'aux genoux.
Sans personne alentour pour lui venir en aide, s'il se faisait happer, il ne lui resterait plus qu'à prier en assistant à l'inexorable montée des eaux.
Une fois qu'il eut contourné la vasière, il ne lui restait qu'à marcher droit vers la mer sur quelques kilomètres.
Cela faisait du bien de sentir de nouveau du sable sous ses pieds. De là, il n'était qu'à un saut de puce de l'île d'Oldsum. Ayant atteint la côte, les jambes courbaturées par le chemin parcouru, Nanning s'autorisa à s'allonger cinq minutes dans l'herbe grasse de Föhr. »

« Et si un universitaire ne pouvait pas trouver sa place sur cette île, alors il ne tenait pas à poursuivre ses études. Nanning savait seulement que les universitaires étaient des gens qui, forts de leurs recherches, écrivaient des livres. Il repensa à son père qui avait crié à sa mère depuis la Jeep qu'elle devait envoyer Nanning au lycée quoi qu'il arrive. Et si sa mère se trompait ? Et si son père était réellement un criminel ? Devait-il encore l'écouter ? Non, décidément, il ne tenait pas à devenir un universitaire. Il voulait aider Tessa aux champs pour subvenir aux besoins des siens. Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés avec son copain et effrayer des vanneaux. Tirer des arénicoles de l'estran et chercher du bois flotté dans la laisse de mer.
Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »

« Le garçon gravit les marches à toute vitesse et arriva le premier au sommet avec son oncle. Il fut aussitôt frappé par les puissants effluves iodés, comme si l'air de là-haut était plus chargé en sel que celui d'en bas, saturé d'autres odeurs. Il est vrai qu'il y avait une nette différence, reconnut Nanning, entre le fait de se tenir sur la plus haute dune de l'île, les orteils dans le sable, et sur une hampe artificielle, relativement étroite, qui dominait les environs de toute sa verticalité. Ce n'était pas le vertige qu'il ressentait, car il trouvait exaltant de voir le monde de si haut, comme si, à cette altitude, il avait accès aux vérités les plus profondes, celles qui restaient insaisissables au niveau de la mer. Il suffisait de voir la ligne où ciel et mer se confondaient, ou, de l'autre côté de la plateforme, la mer des Wadden et les points sombres que formaient les îles Halligen pour comprendre comment toutes choses ici-bas étaient liées. Alors seulement d'autres choses dans le monde semblaient trouver leur place dans la bonne perspective. »

Quatrième de couverture

Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère.

Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire.

Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme un hymne aux paradis perdus.

Né à Hambourg en 1939, Hark Bohm a passé son enfance sur l'île d'Amrum. Il est l'une des figures incontournables du nouveau cinéma allemand. Son œuvre cinématographique a été récompensée dans son ensemble par le Prix du cinéma allemand. Il s'est éteint en novembre 2025, après avoir publié ce premier roman lumineux, porté à l'écran par Fatih Akin.

Sortie au cinéma le 24 décembre 2025

« Dans ce roman magistral, les descriptions de la nature sont autant d'allégories de la cruauté de la guerre. »
Die Zeit

Éditions Paulsen,  collection La Grande Ourse, janvier 2025
278 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

samedi 4 juillet 2026

La meilleure façon de marcher ★★★★☆ de Ben Montgomery

Vous avez envie de marcher ?
Pas pour battre un record. Pas pour aller quelque part.
Simplement pour remettre un pied devant l'autre et respirer un peu plus librement ?
Alors ce livre vous attend !

"La meilleure façon de marcher" raconte l'histoire d'Emma Gatewood, cette Américaine de 67 ans qui, en 1955, devient la première femme à parcourir d'une seule traite les 3 500 kilomètres du sentier des Appalaches. Mère de onze enfants, grand-mère de vingt-trois petits-enfants, elle quitte un matin sa maison en disant simplement qu'elle « part faire un tour ».
On pourrait croire que ce livre célèbre un exploit. J'y ai surtout lu une émancipation.
Car derrière cette silhouette frêle chaussée de simples Keds se cache une femme qui a longtemps vécu sous l'emprise d'un mari violent. La forêt n'est pas un terrain de jeu, mais plutôt un refuge. Et la marche, une manière de reprendre possession de sa vie.

« Parce que j'en avais envie. »
Elle s'autorise enfin à n'obéir qu'à son propre désir.

J'ai aimé que Ben Montgomery ne fasse pas d'Emma une héroïne inaccessible. Journaliste avant d'être écrivain, il s'appuie sur les archives, les témoignages et le contexte historique pour retracer son parcours avec beaucoup de précision. Cette approche documentaire donne parfois au récit un ton plus journalistique que romanesque ; c'est sans doute la seule petite réserve que je garderai de cette lecture. Mais elle n'enlève rien à l'admiration que suscite cette femme.

Au fil des pages, c'est aussi un magnifique hommage à la marche qui se dessine. Thoreau, Hippocrate, Stevenson ou encore Dickens s'invitent dans le récit pour rappeler combien marcher nourrit autant le corps que l'esprit. Les descriptions des Appalaches donnent envie de ralentir, de lever les yeux, d'écouter le silence des bois.
« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement. La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears (en exergue)
« Plus je vieillis, plus je vais vite. », disait Emma Gatewood, citée en exergue. Comme si les années nous apprenaient enfin dans quelle direction marcher.
Une lecture inspirante, lumineuse, qui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin de sa propre liberté. Et que parfois, le plus grand des voyages commence par une décision que l'on ne doit qu'à soi-même ✨️

« [...] le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme. »

« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement.
La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears

« Maintenant ou jamais. »
Henry David Thoreau

« Plus je vieillis, plus je vais vite. »
Emma Gatewood 

« Nous sommes le 3 mai 1955 et la voilà enfin, ses Keds bien lacées aux pieds, sur l'extrémité sud du sentier des Appalaches, le plus long chemin de randonnée au monde. Devant elle, les cimes percent l'horizon bleu-noir et s'étirent vers le ciel. Cette femme, mère de onze enfants et grand-mère de vingt-trois petits-enfants, se tient debout face à un paysage hostile, fait de rivières enragées et de roches menaçantes. Elle en a rêvé, de ce chemin. Chez elle, dans l'Ohio, où elle entretenait son jardin et gardait ses petits-enfants, elle y pensait sans cesse, impatiente d'avoir enfin la liberté de s'échapper. Il a fallu qu'elle attende jusqu'à ses 67 ans pour pouvoir s'y lancer. »

« Devant elle, à présent, se déploie une incroyable étendue d'ormes, de châtaigniers, de tsugas, de cornouillers, d'épicéas, de sapins et d'érables à sucre. Bientôt, elle découvrira des ruisseaux étincelants, des torrents déchaînés, des paysages à couper le souffle. »

« Elle ne dévoilera jamais la raison profonde. Jamais elle ne montrera ses dents cassées ou ses côtes fracturées aux journalistes et aux caméras, jamais elle n'évoquera la ville aux sombres secrets, ni sa nuit passée dans une cellule de prison. Elle se présentera comme veuve. Oui. Elle leur dira avoir trouvé du réconfort dans la nature, loin de la poussière de la civilisation. Elle citera la phrase que son père lui répétait : « Ne traîne pas les pieds. » Un conseil qu'elle tâchait d'appliquer, leur dira-t-elle, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, à travers la vallée de l'ombre de la mort. »

« Lorsque des rivières de bitume se répandirent dans les vallées, l'Amérique motorisée découvrit le monde ouvrier et minier, mais aussi une région en pleine mutation. Dans les années 1950, l'alliance des techniques agricoles rudimentaires et la perte d'emplois míniers au profit des machines provoqua un exode des Appalaches. Ceux qui restèrent étaient suffisamment endurcis, ou suffisamment malins, pour survivre.
Tel est le territoire que foule Emma Gatewood. Elle chemine à travers une région incomprise, tissée d'amour et de danger, d'hospitalité et de venin, sur un sentier conçu par autrui comme la meilleure façon de traverser un paysage à la beauté rugueuse.
Elle a accepté l'invitation de marcher dans les pas de ses prédécesseurs - cette armée civile d'urbanistes, d'environnementalistes, de défricheurs et de devenir, d'une certaine façon, une pèlerine.
Elle vient des contreforts et, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi s'attendre, ne se sent pas totalement étrangère à ces lieux. »

« Les fleurs sont en pleine éclosion : les sanguínaires, les trilles, les violettes, les bleuets, les sabots-de-Vénus, les galanes. À l'orée du bois, un éclat attire son attention, une merveille qu'elle ne reverra pas avant plus de 3 000 kilomètres, comme un cadeau des Cherokees : un cornouiller à fleurs roses. »

« Après un copieux repas, ils longèrent la rivière Ohio en diligence pour se rendre à Gallipolis, puis dans la famille d'Emma au-dessus de Northup, où ils passèrent leur nuit de noces dans une  chambre bricolée à l'aide de draps tendus autour du lit. Ensuite, ils prirent le chemin du petit chalet que P.C. possédait, sur une colline surplombant Sugar Creek.
La lune de miel fut de courte durée. P.C. ne tarda pas à traiter Emma comme sa chose, à se servir d'elle comme domestique. Elle devait balayer, construire des clôtures, faire sécher les feuilles de tabac, mélanger le ciment. Ce n'était pas la vie qu'elle avait imaginée, mais elle fit de son mieux pour s'en accommoder.
Ils n'étaient mariés que depuis trois mois lorsqu'il se mit à la battre. »

« Ce sentier est l'œuvre d'un rêveur, un certain Benton MacKaye. Diplômé de Harvard, il raconte en avoir eu l'inspiration au cours d'une randonnée de six semaines, faite après ses études. Alors qu'il se tenait sur la montagne Stratton dans le Vermont, il a imaginé un chemin pédestre perché sur les sommets et traversant la chaîne sur toute sa longueur.
En 1921, l'idée a mûri dans son esprit, et des amis le convainquent de décrire sa vision dans un article pour le Journal of the American Institute of Architects. MacKaye y écrit que le but du sentier serait « d'étendre l'environnement primitif et de poser des limites à l'environnement métropolitain », en offrant une majestueuse colonne vertébrale accessible à tous ceux qui se sont amassés dans les villes de la côte est. Après la publication de son papier, MacKaye cherche à impliquer des clubs de randonnée, des avocats, et d'autres groupes susceptibles d'aider à mettre son plan à exécution. Des centaines de personnes contribuent au projet, traçant et cartographiant des sections du sentier, fouillant dans les actes de propriété et les dossiers fiscaux des palais de justice, avec l'idée de bricoler ensemble et de préserver pour le public la plus longue piste de randonnée ininterrompue du monde. »

« En juin 1862, soit 93 ans avant le voyage d'Emma, Henry David Thoreau avait prédit ce déclin dans son essai De la marche³, publié à l'époque par la revue Atlantic Monthly :
« Actuellement, dans ces régions, la majeure partie de la terre appartient à tous ; le paysage n'est la propriété de personne, et le marcheur jouit d'une certaine liberté. Mais le jour viendra peut-être où ce paysage se verra divisé en terrains d'agrément dont une poignée d'individus profiteront et tireront un plaisir tout relatif ; lorsque se multiplieront les clôtures, lorsque les pièges à humains et autres machines visant à confiner l'homme à la route publique seront inventés, lorsque marcher sur la surface du monde créé par Dieu sera considéré comme une intrusion sur les terres de quelque individu. Avoir l'exclusivité d'une chose nous prive de la véritable jouissance que cette chose pourrait nous apporter. Profitons donc pleinement de ce qui nous est donné, avant que n'adviennent ces jours funestes. » »
3. Paru en français dans une traduction de Thierry Gillybœuf, Fayard, 2020. 

« Les anthropologues estiment que l'homme primitif marchait 32 kilomètres par jour. Dans l'Antiquité déjà, on attribuait à la marche des bénéfices aussi bien physiques que mentaux. L'écrivain romain Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.) décrivait la marche comme l'un des « remèdes dépendant de la volonté de l'individu ». Le médecin grec Hippocrate la considérait comme « le meilleur médicament pour l'homme » et prescrivait sa pratique pour traiter les problèmes émotionnels, les hallucinations et les troubles digestifs. Aristote faisait ses cours en marchant. À travers les siècles, les plus grands penseurs, écrivains et poètes vantèrent les vertus de la marche. Léonard de Vinci conçut des rues surélevées pour protéger les marcheurs de la circulation des charrettes. Un jour, Jean-Sébastien Bach parcourut 320 kilomètres à pied pour aller écouter un grand organiste.
William Wordsworth aurait quant à lui marché 290 000 kilomètres au cours de sa vie. Dans son essai Night Walks, Charles Dickens saisit l'état extatique à la frontière de la folie de ses nuits sans sommeil et conclut ainsi : « La marche est synonyme de bonheur. La marche est synonyme de bonne santé. » Robert Louis Stevenson parlait de son côté de « la grande camaraderie des chemins » et des « rencontres brèves mais précieuses que seuls les promeneurs connaissent ». 
Plus récemment, les écrivains connaissant les bénéfices du mouvement n'ont eu de cesse de condamner l'apathie du monde, la paresse généralisée.
« Bien sûr, les gens continuent de marcher, ironise en 1912 un journaliste du Saturday Night. C'est-à-dire qu'ils traînent les pieds sur leurs propres territoires, de la porte de chez eux jusqu'à leur voiture ou un taxi... La véritable pratique de la marche, cependant, est aussi éteinte que le dodo. »
« Ils disent ne pas avoir le temps de marcher - et attendent quinze minutes pour qu'un bus les amène 200 mètres plus loin », écrit Edmund Lester Pearson en 1925. « Ils prétendent être pressés, très occupés, extrêmement dynamiques ; en réalité, ils sont paresseux. Une poignée d'originaux - des gamins, essentiellement font de la bicyclette. »
Les jours funestes dont parlait Thoreau sont arrivés et le pays, clés de voiture en main, troque de façon dramatique ses pieds contre des pneus. Le bilan humain est ahurissant: le nombre d'accidents de la route explose, les voitures tuent près de 30 per-sonnes par jour et en blessent 700. Un journaliste du Saturday Evening Post qualifie le phénomène de « conflit » entre l'homme et l'automobile. « Le piéton, écrit-il, risquerait moins sa vie dans la savane africaine infestée de lions ou sur un territoire de tigres mangeurs d'hommes qu'en traversant une rue du centre-ville à la tombée de la nuit ».
C'est à ce moment-là, au milieu de la confluence de l'ingénierie mécanique et de la construction autoroutière, que le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme.

En 1948, Earl Shaffer est le premier à le parcourir de bout en bout d'une seule traite, le premier thru-hiker. À la suite de cette prouesse, il écrit :

J'y repensais comme à une sorte de rêve éveillé, habité de soleil, d'ombre et de pluie
Avec la certitude, déjà, que l'envie me viendrait souvent de repartir
Sur les collines côtoyant les nuages, surplombant le monde entier
Près du cairn battu par le vent où des yeux émerveillés accueillirent les premiers le jour naissant
De marcher encore là où glissent les nuages blancs, loin du fracas de la ville
Et de boire, à la gloire du Long Sentier Perché, l'eau claire et fraîche de la montagne.»

« À l'origine, le sentier des Appalaches est pensé comme un espace infini de nature sauvage où le marcheur est invité à flâner à sa guise. Personne n'envisage alors de le parcourir d'une traite, dans sa totalité. Par fragments, oui. Ou pour une randonnée à la journée. Mais y marcher cinq mois durant, confronter son corps à la terre, tester les limites de son endurance physique et mentale, n'est pas le but. Le parcours se conçoit alors en termes de sections, comme un bœuf se découpe en morceaux. Même si l'on goûte à chaque partie de la bête, il ne s'agit pas de la dévorer tout entière. Avant 1948, personne n'aurait même pu imaginer qu'une telle prouesse était réalisable. »

« Emma a l'habitude de s'échapper dans la nature. Cela remonte à loin.
« J'ai toujours beaucoup marché dans les bois, dira-t-elle à un journaliste des années plus tard. Le calme et le silence des forêts m'attirent, et j'aime la paix qui y règne. »
Les gens la prenaient pour une folle, à l'époque. Mais pour elle la nature était un refuge, loin de son foyer dirigé par un tyran.
Plus tard, elle confia à ses enfants que leur père ne lui infligeait pas seulement des coups de poing qui la laissaient avec les yeux au beurre noir et les lèvres en sang. Elle était aussi l'objet de son appétit sexuel insatiable, il exigeait qu'elle se donne à lui souvent plusieurs fois par jour. Ils ignoraient ce fait à l'époque, mais avaient l'habitude que leur mère vienne chercher la paix dans leurs lits, quand elle ne pouvait plus supporter d'être allongée près de lui. »

« Une fois de plus, on l'a reconnue. Les nouvelles vont vite, La fameuse dépêche de The Associated Press rédigée à Boonsboro a même circulé jusqu'au comté de Gallia, où le journal local a publié un autre article sur la nouvelle célébrité de la région.
Depuis son départ « vers le sud » un matin d'avril, on ignorait où elle se trouvait. Jusqu'à vendredi après-midi, quand la nouvelle de sa progression sur le sentier arriva de Boonsboro, dans le Maryland. Cette randonnée débute sur le mont Oglethorpe, traverse quatorze États, huit forêts nationales et deux parcs nationaux, et s'achève au sommet du mont Katahdin, à quelque 1 580 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

« Devant Emma, à travers les nuages bas et noirs qui filent vers le nord le matin du 9 août, se dresse le plus haut sommet du Massachusetts : le mont Greylock. Si les monts Berkshires qu'elle vient de dépasser sont lumineux et accueillants, celui-ci, culminant à 1 063 mètres d'altitude, représente un défi de taille.
Cette montagne a nourri l'imagination de certains des plus grands écrivains américains. Herman Melville s'est inspiré du mont Greylock lorsqu'il travaillait sur Moby-Dick, cent cinq ans avant qu'Emma foule ces terres. Depuis la fenêtre de son bureau à Pittsfield, il pouvait voir les flancs de cette montagne semblables à ceux d'une baleine. Dans Sept jours sur le fleuve, Henry David Thoreau a raconté l'ascension qu'il en fit en 1844, un an avant sa découverte de l'étang de Walden.
À travers leurs écrits, les deux hommes ont saisi le caractère exceptionnel de cette montagne tout en lui conférant un pouvoir très différent. Dans « La Véranda », nouvelle de Melville, le narrateur part en quête d'une lumière magique aperçue au sommet du mont Greylock. Lorsqu'il arrive sur les hauteurs et découvre que la lumière ne vient pas d'une fée mais d'une jeune orpheline isolée, elle-même intriguée par la lumière qu'elle aperçoit en contrebas, le mont symbolise une quête qui n'aura jamais de fin. Thoreau met en scène une quête similaire, en revanche la femme qu'il rencontre sur la montagne a « des yeux étincelants de vie », et le narrateur n'a qu'une envie : revenir passer du temps dans ce lieu si paisible. Pendant des dizaines d'années, les universitaires s'interrogeront sur ces points de vue opposés du mont Greylock et sur le thème de la nature représentée par une femme sur une montagne. Mais peu questionneront les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent ainsi prisonnières, isolées du monde d'en bas. »

« Bien des choses font un foyer,
Livres, ficelles, petits papiers,
Peigne et brosse pour se coiffer,
Un fauteuil où tricoter, 
Une bible, une horloge, des chants, Sur le feu des plats mijotant.
Des petits pieds qui courent 
Dans l'escalier ou dans la cour, 
Des tas de jouets sur le plancher,
Petits trains, voitures et poupées. 
Du linge d'enfants et un couffin, 
Le miaulement d'un chaton qui a faim. 
L'aboiement d'un chien vigilant
Lorsque passe un visiteur gênant.
Une mère douce et bienveillante, 
Avec les siens toujours patiente.
Un monde béni habite ces murs, 
En plus du paiement des factures.
Un esprit qui rassemble les gens, 
Dans les épreuves, par tous les temps. 
Chaque jour la bonté doit régner, 
Pour qu'un foyer soit éclairé. »

« Elle marche pour elle, elle marche pour être elle-même. »

« Quand un journaliste lui demande ce qui l'a poussée à faire tout ça, elle répond : « Certaines personnes pensent que c'est de la folie, mais j'y trouve de la sérénité, quelque chose qui satisfait ma nature. Les bois me comblent de joie. La forêt est un endroit tranquille et la nature est magnifique. Je n'ai pas envie de rester assise sur un fauteuil à bascule. Je veux être active. »
Elle confie avoir trouvé le sentier mieux entretenu cette année-là. Ses critiques après sa première randonnée ont encouragé les clubs de randonneurs à nettoyer et baliser certaines sections. C'est en partie grâce à ces améliorations qu'elle met quelques jours de moins pour arriver à destination. »

« Ils pensent qu'aucune femme de mon âge ne ferait une chose pareille, à moins d'être payée pour ça. C'est drôle. Je travaille comme une mule au terrain de camping. Et quand j'annonce que je pars marcher, on me dit que ce n'est pas raisonnable à mon âge. Il y a quelque temps, je suis montée sur le toit pour scier une branche d'arbre, et personne n'a rien trouvé à redire à ça. »

« Elle se vantait d'être la seule des thru-hikers du sentier à l'avoir vraiment vécu à la dure, et elle avait probablement raison, dit Ed Garvey à la fin de sa vie. Il lui manquait le matériel que les randonneurs considèrent absolument indispensable, mais elle possédait un ingrédient en particulier, l'envie, dans une quantité si débordante que tout le reste était superflu. »

« Parmi toutes les réponses qu'elle fit à la presse, il y en a une qui me semble plus pertinente que les autres, une affirmation qui tient autant de la vérité que de la provocation. C'est aussi une phrase qui trahit un secret, qui contient autant d'audace que de non-dits. Quelque chose de beau et d'indépendant, de mystérieux et de courageux. Une volonté de fuir se lit en filigrane. Fuir la violence et l'oppression. Fuir l'âge et les obligations. La phrase se clôt par un point mais pourrait aussi bien se terminer par un point d'interrogation. Quelques mots qui donnent la migraine. Une réponse frustrante, mais qui se suffit à elle-même.
« Parce que j'en avais envie. » »

Quatrième de couverture

Emma Gatewood fut la première femme à parcourir dans sa totalité le mythique sentier des Appalaches.
À l'âge de 67 ans, elle a marché 3500 kilomètres à travers les forêts américaines. 3500 kilomètres de tempêtes, de nuits à la belle étoile. 3500 kilomètres en petites chaussures de toile, avec un baluchon pour seul bagage. Aux siens, elle écrit qu'elle est « partie faire un tour ».
Élevée dans la pauvreté, victime de violences conjugales, cette mère de famille échappe à un destin tragique. Pas à pas, avec un courage et une détermination qui forcent l'admiration, Emma Gatewood parvient à reconquérir sa liberté.
Ce récit lumineux nous invite à mettre un pied devant l'autre pour découvrir, à ses côtés, la meilleure façon de marcher.
Écrivain et journaliste, Ben Montgomery a eu accès aux archives inédites d'Emma Gatewood. Dès sa parution, La meilleure façon de marcher s'est imposé comme un best-seller et a été récompensé par le National Outdoor Book Award.

« Une lecture qui apaise et émerveille. »
Kirkus Reviews

Éditions Paulsen,  avril 2026
277 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez

mercredi 27 mai 2026

Cairns ★★★★☆ de Martin Baldysz

Il faut parfois peu de pages pour ouvrir de grands espaces intérieurs.
Dans un hameau norvégien battu par les vents, Sebastian Ribe, un jeune pasteur, part à la recherche de Kirsten Nesse, une bergère disparue et soupçonnée de meurtre. Pour traverser la montagne et ses brumes, il n'a qu'un guide possible, Reidar Skåren, le Montagnard. Un homme rongé par l'alcool, hanté par ses souvenirs, plus à l'aise parmi les pierres, les lacs et les bêtes qu'au milieu des hommes.
Commence alors une étrange traversée, physique autant qu'intérieure, dans une montagne où tout semble poreux, les rêves, les souvenirs, les légendes, les vivants et les morts.
J'ai été profondément saisie par l'atmosphère de ce roman. Une atmosphère crépusculaire, presque irréelle, où la nature paraît respirer, observer, murmurer. La montagne n'est pas un décor ici, elle est vraiment une présence. Une force sauvage et mystique qui révèle les failles, les manques, les regrets.
Martin Baldysz écrit avec une concision étonnante. Sur le moment, j'ai parfois eu l'impression d'un texte presque trop bref. Et pourtant, en refermant le livre puis en relisant mes passages annotés, je me suis rendu compte de tout ce qui restait. Des sensations, des odeurs, des visions. La mousse humide, les pierres noires, le goût du genévrier, le brouillard, les silhouettes dans la nuit. 
« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »
C'est un roman habité par le manque et le vertige. On y retrouve les thèmes du deuil, de la solitude, de la tentation, de la rédemption, et l'appel du sauvage aussi qui traverse tout le livre. L'auteur mêle l’onirisme aux paysages norvégiens. On sent qu'il connaît intimement cette terre de fjords et de montagnes ; chaque description semble née du vent, de la roche et des lacs.
Un texte bref, dense, étrange, parfois hypnotique.
Une excursion dans les tréfonds de l'âme humaine, au bord du vide, là où les cairns sont peut-être les derniers repères avant de se perdre.
J'ai refermé ce livre avec davantage des images qu'avec des certitudes 😉
« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »
Lu dans la cadre du challenge #laouviventleslivres et le thème de la.montagne en ce mois de mai.

« [...] il ressentait l'appel du large. L'appel d'une vie simple, où la seule chose qui comptait était de ne pas passer par-dessus bord ; il apprendrait le reste sur le tas. Mais qui serait là pour l'accueillir quand il reviendrait après des mois de pêche dans les flots furieux ? Qui l'attendrait au bout de la grève et l'accompagnerait à Skåra, jusqu'à cette chaude maison dont il aurait rêvé durant cet éprouvant voyage ? À qui raconterait-il la vie en mer et les péripéties de cette fabuleuse expédition ? »

« L'homme d'Église jeta un coup d'œil à la bouteille vide et se mit à rire. Puis il adressa à Reidar un regard si chaleureux que ce dernier eut presque pitié de lui-même. Cependant, il ressentait une vive émotion. Était-ce le salut que le pasteur lui apportait là, comme il allait le faire avec la fille Nesse ?
- Nous avons tous un démon qui couve au fond de nous, n'est-ce pas ?
Reidar opina. Un démon, oui, voilà ce que c'était : un démon brûlant qui cognait au fond de lui. Une barrière. Des griffes diaboliques dont il aurait du mal à se défaire le lendemain, mais, à cet instant précis, un chant résonnait dans sa tête. »

« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »

« En goûtant le breuvage, les yeux clos, il eut l'impres-sion de tomber dans un buisson de genévriers, comme lorsqu'il était enfant. Un goût poivré se répandit au fond de lui, une odeur de mousse et de terre retournée. Puis l'odeur d'un cheval marchant d'un pas lourd dans une neige épaisse. »

« L'air frais se déversa à l'intérieur, et il resta là, à se demander d'où venait l'odeur de la nuit, si fraîche et si agréable. Dieu qu'il se sentait bien. Bien et libre. La nuit, en montagne, tout rentrait dans l'ordre, en quelque sorte. Certes, il était un peu ivre, mais il avait les idées claires. Sa tête frétillait comme un filet plein de harengs ! Ses pensées s'envolaient par la fenêtre, et certaines revenaient droit vers lui. Il se mit à rire en songeant au pasteur, dehors, et à Indis, dans le fournil, pendant que lui se tenait là, à la fenêtre. Puis il se palpa le crâne, soudain plus étourdi que d'ordinaire. Quelque chose n'allait pas. Était-ce la route qui avait épuisé toutes ses forces et qui, combinée à la boisson, provoquait des démangeaisons dans son ventre et ses jambes ? Il avait l'impression que quelqu'un se penchait sur lui, la main tendue pour fermer la fenêtre. Il sursauta et regarda autour de lui avec la désagréable impression d'être observé. »

« Kirsten Nesse. Était-ce elle qui lui était apparue en rêve ? Elle qui avait tendu le bras pour fermer la fenêtre ? Le temps semblait s'être effondré. Reidar voyait son père faucher l'herbe sous un soleil éblouissant. Il voyait le regard luisant de sa mère, gisant dans son cercueil. Les yeux écarquillés de l'églefin lorsque le couteau passait sur sa chair. La laine froide des agneaux enterrés dans le marais. Elles étaient si étranges, ces images qui peuplaient ses rêves dans la lumière vacillante d'un feu effrayé. »

« Rester là et garder les bêtes dans la montagne, puis les ramener aux bergères et s'endormir au crépuscule. Comme il regrettait ces jours heureux. »

« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »

« La vallée, le troupeau et la maison, tout ça lui paraissait loin. Les moutons, il y pensait, mais le reste pouvait tomber aux oubliettes. C'était ici, en haut, que le vent soufflait. C'était ici, en haut, que les poissons remontaient à la surface et que des choses enfouies se réveillaient au fond de lui, que le chant du coucou, aux accents solennels, se révélait différent des cris qui alimentaient les superstitions des villageois. Ici, le corbeau qui volait au-dessus de sa tête ne laissait présager ni conflit ni inimitié. Ici, on était seul avec tout. Ici, les bergères s'occupaient des bêtes. Ici, le plongeon appelait depuis les lacs avoisinants, caché entre les reliefs, et lorsque tout le monde dormait et que Reidar flottait, nu, dans son lac de montagne, il l'entendait au cœur de l'obscurité. »

« Dans cette nuit qui brouillait les contours du monde, tout était si intensément vivant. Il écouta, flaira, respira. Passa ses mains sur la bruyère sèche. De bonnes touffes de bruyère sèche qui le rassuraient. »

« Un cairn.
Elle rejoint avec recueillement les pierres empilées devant elle. C'est la preuve qu'elle n'est pas perdue dans un autre monde. Elle pourra retrouver le chemin de chez elle, pour peu que ce brouillard se dissipe. Elle s'assied à côté du cairn comme s'il s'agissait d'un vieil ami, veillant néanmoins à ne pas le toucher. Comme les pierres sont noires, observe-t-elle. Ses doigts les effleurent, et elle laisse échapper de petits sanglots. Rien ne pousse sur ces pierres, ni lichen ni mousse, et ce constat l'apaise. Des pierres noires empilées les unes sur les autres. Une tour. Un cairn. Un lieu de passage. Ici, au milieu de tout ce gris, de cette lumière infinie. Elle brûle de le toucher, mais elle n'ose pas. Maintenant qu'elle a étanché sa soif, la faim la tenaille, et elle a la gorge si serrée qu'elle est prise de nausées. »

Quatrième de couverture

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d'un homme et la disparition d'une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d'aller à la rencontre de la disparue. Pour s'aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l'aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Entre ces pages crépusculaires, au bord du vide, la montagne seule connaît le cœur des hommes et révèle leur vrai visage.
Martin Baldysz est né en 1977 dans le district de Sunnmøre, entre mer et montagne. Profondément attaché à sa région natale, il vit aujourd'hui avec sa famille dans une ferme en pleine nature. Ses romans, imprégnés de mythologie nordique, puisent leurs racines dans l'Ouest norvégien.

« Baldysz révèle comme personne la splendeur et les dangers de la montagne... »
Dagbladet

« Un véritable tour de force : c'est entre les lignes que résonne intensément ce roman d'une extrême concision. »
Stavanger Aftenblad

Éditions Paulsen,  janvier 2025
112 pages
Traduit du norvégien par Marina Heide

vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien profondément troublant se tisse entre eux.
Et c'est clairement là que ce livre bouscule. Car une question ne cesse de nous hanter, peut-on encore parler d’amour lorsqu’on attache, enferme, prive de liberté au nom de la protection ?

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… ».
Voilà,  "11h02, le vent se lève" est un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante. Une histoire poignante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages 

mercredi 25 février 2026

Aednan, Terre Mère ★★★★★ de Linnea Axelsson

❄️ Une lecture habitée. Une belle traversée en terre sami.
Un texte fort.
Avec Aednan, Terre Mère, Linnea Axelsson nous ouvre les veines d’un peuple et les racines d’une famille. Trois générations sami, prises dans l’étau d’une histoire de dépossession, d’effacement, de persécution. Et pourtant, ce n’est jamais un récit figé dans la plainte : c’est un chant. Un chant libre. Un chant debout. Elle met en accusation un système. Celui d’États nordiques qui se pensent exemplaires, progressistes, mais qui ont méthodiquement marginalisé le peuple sami.
« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »
En vers libres, l’autrice tisse une fresque où la terre respire, où les rennes traversent les frontières imposées, où la langue vacille mais ne meurt pas. On s’imprègne peu à peu de ces fragments de vie, de ces silences transmis, de ces blessures rentrées. La force du texte tient à ses vers libres, d’une douceur presque fragile, mais traversés d’une colère sourde.
Il y a dans ces pages une douceur presque fragile, celle des gestes quotidiens, des liens invisibles, et, en même temps, une violence sourde : celle de l’arrachement culturel, des politiques d’assimilation, du déracinement. Un livre qui ne hurle pas, il expose. Il montre comment la violence politique infiltre l’intime. Comment les décisions administratives deviennent des silences familiaux. Comment le déracinement se transmet comme une cicatrice invisible.
Et puis ce barrage suédois.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture. 
Le dépaysement est total, mais il n’est pas exotique. Il est intime. On marche dans la neige, on sent le vent sur les plateaux, on entend le craquement du gel. Et l’on comprend que cette terre n’est pas un décor : elle est une mémoire vivante. Une mère.
✨️Il y a eu cet instant suspendu, il y a quelques mois, dans les locaux de Babelio. La rencontre avec l’autrice. La voix posée d'une lectrice. Les mots dits à voix haute. Les notes improvisées du musicien Mathieu Lecoq qui enveloppaient les vers d’une douceur vibrante.
💙 C’est là que le texte m’a saisie. Dans cette alchimie rare entre parole et musique, j’ai senti la force tellurique de Aednan. Depuis, le livre ne m’a plus quittée.
Il est doux, ce temps partagé avec cette famille.
Il est bouleversant aussi.
« Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Elles ont commencé à paître

Elles resteront
calmes encore
quelques heures

Quand elles seront bien réveillées

Elles reprendront
leur route vers l'ouest
là où naîtront leurs petits

Les dents broient
et ruminent la nourriture

Dans l'eau des entrailles
les faons piétinent
la chaleur
de ceux qui ne sont pas encore nés »

« Laissez le feu 
vous tenir compagnie
Souvenez-vous que ceux 
qui vous manquent et travaillent 
loin là-bas
contemplent
les mêmes étoiles

Dans la même braise 
mourante ils reposent 
leurs regards fatigués

La couronne de notre fils 
aux cheveux noirs

Quand Aslat est venu au monde
Jamais je n'avais vu 
de cheveux 
si noirs
et si épais 
que les siens »

« J'étais la forêt qui 
s'épaississait
autour de la grande 
route forestière 
déboisée 
autrefois
Là où le renne de tête 
a frotté ses bois

As-tu senti Maman 
dans ta main
alors que tu étais occupée à 
traire la femelle apprivoisée 
qui a ensuite disparu 
parmi les arbres
À la recherche de lichens 
et de champignons et pour lécher 
l'urine répandue au sol 
J'étais le poids 
de la pierre que vous avez rapportée 
de la côte
pour la déposer sur 
ma tombe »

« Au beau milieu des pâturages 
le Suédois vint à nous 
sous des nuages chargés de pluie
Pour discourir longuement 
parmi les femelles en chaleur 
de notre troupeau
Il était mandaté 
par les hommes 
des trois royaumes

les Suédois les Norvégiens 
et les Finlandais

Dans un monde étranger 
à celui des rennes 
plusieurs familles avaient été désignées

Nous devions contraindre 
nos troupeaux à paître 
sur des terres inconnues

Nous allions être expulsés 
des forêts des montagnes 
des lacs »

« La mémoire du troupeau
les pas du nouveau-né 
qui toujours
nous ramenaient chez nous
Désormais ils verraient le jour 
sur d'autres terres
Chaque nouveau pas 
vers la maison cet automne 
était un renoncement à 
nos vies »

« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »

« Paroisse de Karesuando 
Hiver 1920 (Ristin)

Les doigts du Suédois 
partout dans ma bouche
les vêtements éparpillés 
au sol
Moi qui croyais 
que c'était pour mes 
mauvaises dents
que le médecin itinérant était venu
Avec des instruments durs 
il prit mes mesures 
parmi une assemblée d'hommes savants
En faisant crisser 
leur plume acérée
ils me transpercèrent 
de part en part

Je compris qu'une 
silhouette trapue 
prenait forme 
sur leurs documents
L'encre royale 
dessinait 
une race animale
Les chaînes 
de notre soumission
dégrafèrent 
la ceinture cousue de mes mains
Ma poitrine tombait 
leur dégoût transpirait
Je les vis 
plisser leurs 
nez fins
et rire 
en même temps »

« Ça parle de nous

C'est le médecin itinérant
suédois
qui a écrit le livre

Il dit
Je vais te montrer quelque chose
j'attends
Pendant que le livre sur les genoux 
ils y recherchent
une page précise
Il désigne la photo 
qu'ils ont prise cette fois-là
un cliché de notre Nila
Ber-Joná pointe 
l'index 
en dessous de l'image
et le parent 
épelle pour nous 
la légende
Individu faible d'esprit »

« Le ressac couchait 
sans relâche les vagues 
les unes sur les autres »

« Dans son lit le fleuve respirait 
se prélassait au soleil
Les feuilles jaunies avaient 
commencé à sécher
Les broussailles à se faire plus rares
et les rochers 
brouillaient les sentiers 
sous mes pieds »

« Je sentais 
que le courant 
doucement 
m'entraînait
jusqu'à la mer
Là où le fleuve 
se fond 
dans les vagues
Au large du golfe de Botnie
et se mêle 
aux autres fleuves
Le Julevätno mêlant ses eaux 
à celles du Gájnajädno 
du Vuojatätno et 
du fleuve Pite
peut-être y avait-il 
encore d'autres fleuves
Encore d'autres rivières 
des chemins glacés en hiver
où nos dialectes avaient 
voyagé et s'étaient propagés 
tout autour de la Terre
Jusqu'à ce que Vattenfall
construise des barrages 
sur les anciennes voies d'eau 
exploite le moindre ruisseau
Remplisse ses 
lourdes citernes 
d'inondations futures 
crée de nouveaux lacs 
de sorte que le fleuve 
doit chercher son chemin »

« Le jaune vif de la lumière d'automne
se répand parmi
les feuilles tendres
rayonne depuis 
la confiture de mûres arctiques
Que Maman 
a sortie »

« Raconte comment
c'était à l'École des Nomades 
Maman
Je dois faire 
une rédaction sur toi 
à l'école

Je ne voulais
pas en parler
Pas si brutalement
Avec Rolf qui écoutait
et Per qui me dévisageait 
avec curiosité

Les fils tressés du silence 
crépitent à l'abri »

« Cette commode lie-de-vin 
haute et lourde
Qui est devenue presque 
comme le barrage là-bas
Une digue
à laquelle se heurte 
le flot des événements
dans un vaste 
tourbillon glacé 
où se mêlent 
toutes les époques
Se dissolvent les couleurs 
de chaque sentiment »

« Le village same de Girjas
assignait l'État suédois en justice
Au sujet des droits de chasse 
et de pêche dans les environs de la localité
Tu as dit
Girjas a gagné Maman
nous avons gagné au tribunal 
de Gällivare
Nous attendons maintenant 
que l'État
fasse appel
[...]
Est-ce qu'une confiance nouvelle 
envers l'État 
allait maintenant émerger
Ou est-ce que le Grand Suédois 
s'équipait d'une armure 
encore plus lourde
en prévision 
d'un combat d'envergure

Que fais-tu donc Sandra 
que vois-tu comme horizon 
pour ta lutte

au-delà de ta propre voix

Combien de fois
ne m'as-tu pas 
demandé de raconter 

Raconte
ta vie Maman
dis-tu

sans te rendre compte 
combien je suis gênée 
quand tu déclares

Il faut que tu écrives
ton histoire
Maman

écris le récit de ta vie
raconte ton parcours

Je n'ai pas réussi 
à t'expliquer
 Sandra combien
je trouve inapproprié
Que tu désignes
le fait que 
je sois venue au monde 
et que je vive encore

sous le nom de parcours »

« La langue suédoise
a pris possession
de mes pensées

Le same dormait
depuis longtemps 
tout au fond de moi 
de honte
de soumission

Recroquevillé
sur lui-même

Une voix qui tressaillait
à peine perceptible 

presque impossible 
à discerner

L'Histoire suédoise 
des rois ambitieux 
des grandes nations puissantes
exaltait la classe entière
jusqu'à l'extase
oui quasiment l'extase

Mais pas
un mot
sur notre histoire

Comme si nous et
nos parents
n'avions jamais existé

jamais
rien fait »

« Elle a écouté avec 
des trésors de patience
chaque mot que 
je n'ai pas dit »

« Lui aussi va-t-il 
avoir un enfant ici 
un jour

Quelle langue 
parleront 
ses petits-enfants

De quels oiseaux et de quels arbres 
vont-ils apprendre 
le nom

quelles chansons 
chanteront-ils

Sur le soleil et le vent

La guerre et les hommes

les riches et les pauvres »

« Il est allongé 
sur l'herbe jaunie
il regarde l'eau
Je suis assise sur un rocher

Mes doigts caressent 
la surface rugueuse 
de la pierre
et la nature 
autour de nous 
m'emmène ailleurs

Vers un paysage 
plus désertique
Qui existe peut-être aussi 

C'est tout au nord 
près de la côte norvégienne

D'énormes blocs de pierre 
y crépitent les uns 
contre les autres

Les vents de l'Atlantique 
s'engouffrent 
entre les rochers

Je les entends jouer 
sur le rivage
comme ils joueraient 
sur un orgue monumental »

« Quelles histoires
Maman leur a-t-elle transmises 
ces petites pelotes de fil qu'elle dévide

Qu'ils vont serrer le long du chemin 
suivre et démêler
De leurs mains 
sensibles 
qui perçoivent tout
décèlent ce qui flotte dans l'air 
la moindre atmosphère

Maman ce que 
j'ai vécu aujourd'hui

Si tu avais vu 
ces hommes dans le jury 
leur âge

Que penses-tu qu'ils 
ont appris sur les 
Sames à l'école 

Combien de temps
aura 
l'avocat de Girjas
pour leur expliquer

Tout ce
qu'une fois adultes 
ils n'ont pas voulu savoir

Avant qu'ils cessent d'écouter 
se détournent de nous

Qu'ils nous excusent 
si nous perturbons
leurs rêves

qu'ils nous pardonnent

Mais l'ère du progrès 
et la conscience du monde
ne résument pas 
la totalité de l'histoire de leur pays

Notre pays à nous 
ils ne l'ont en fait 
jamais vu

Savent-ils seulement

que nous avons été écartelés 
entre quatre nations

Alors que notre pays

ce territoire
au nom immémorial

S'étend depuis toujours 
sur tout le nord
de la Scandinavie 
et un fragment de la Russie

Donc qu'ils nous pardonnent 
si nous contrarions 
leurs cartes

Et n'est-il pas 
bientôt temps

que leurs enfants aussi 
commencent à entendre 
la voix de notre 
histoire commune

Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Autrefois 
brillait ici 
un soleil plus froid

le soleil 
des anciens hivers

Ces dernières années 
nous luttons contre 
le réchauffement

qui fait fondre la neige»

« Elle dort l'armure 
sur le dos

Dire que je ne me 
souviens pas quand 
elle a été couronnée

quand elle a pris sa décision

Elle a appris le same 
et cousu des kolts 
alors que moi je conduisais 
comme embrumé
un camion qui 
n'était pas le mien 
Sur des routes 
qui n'étaient pas 
les miennes »

« Ma voix est faite de nostalgie
Celle de Sandra est belliqueuse »

« Enfant vivant 
enfant robuste

Le parfum de peau 
qui émane de tes cheveux

Le parfum de 
sang tiède 
le parfum de mer 
et de sel

Le parfum de l'abîme 
sous la peau scintillante 
aussi mince qu'une feuille 
de ce visage aux yeux clos

J'ai un enfant

Je maintiens le temps 
en vie 
dans mes bras

Où allons-nous échouer 
nos carcasses 
Manal

Ne sommes-nous 
pas déjà à la maison »

Quatrième de couverture

À l'aube du xx siècle, le nomadisme vit ses dernières heures. Alors que de nouvelles frontières contraignent les éleveurs de rennes sames à modifier leurs routes de transhumance, le jeune Aslat grimpe sur une falaise pour trouver son chemin et bascule dans le vide. Cette tragédie amorce la dispersion du clan familial.

Une génération plus tard, Lise, arrachée à ses parents et dépouillée de la langue de ses ancêtres, s'interroge sur son héritage culturel. C'est sa fille, Sandra, incarnation de la résistance autochtone, qui mettra fin à cette tentative d'effacement, un siècle après le début de cette épopée.

Un texte poignant, qui donne voix aux vivants et aux morts pour raconter l'histoire d'un monde en voie de disparition.

Née en 1980 d'une mère same et d'un père suédois, Linnea Axelsson a grandi à l'extrême nord de la Suède. Poète et romancière, elle fait une entrée remarquée en littérature dès la publication de son premier texte, Adnan, récompensé par le Prix August. Elle vit aujourd'hui à Stockholm.

Prix August
« La puissance de cette voix poétique est telle que le temps semble s'arrêter. »
Dagens Nyheter

Éditions Paulsen, Collection La Grande Ourse,  août 2025
510 pages
Traduit du suédois par Rachel Erdmann 
Prix August

Prix Norrland

Prix Svenska Dagbladet

Finaliste du National Book Award en littérature étrangère