vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien troublant se tisse peu à peu.

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… »
Un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages 

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