Il est une lecture délicate et profonde, une caresse mélancolique, un frisson silencieux qui remonte jusqu’au bout des doigts.
Un roman d'une infinie douceur, traversé par la question des traces que l’on laisse, ou non.
Josiane est esthéticienne. Elle lime, polit, vernit, lisse. Elle tente de maintenir le désordre du monde à distance. Sa vie est réglée comme les présentoirs de son institut. Rien ne dépasse. Rien ne doit froisser. Jusqu'au jour où elle découvre qu’elle est adermatoglyphe.
À partir de là, la vie de Josiane vacille quelque peu.
« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »
Quelle splendeur dans l'écriture de Sophie Prat. Chaque phrase semble déposée avec une précision d'orfèvre.
La peau devient paysage. Les falaises gardent la mémoire des êtres. Les couleurs racontent les villes. Les ongles vernis deviennent des éclats de vie. Même les silences ont une texture.
J'ai été bouleversée par Josiane.
Par cette femme discrète, effacée presque, qui voudrait traverser l'existence sans déranger personne. Par cette manière qu'a le roman de parler des blessures invisibles, de la dignité des êtres, des failles que l'on cache sous le vernis.
Un livre empreint d'une belle humanité. Dans les gestes vers ceux qui ont fui, ceux qui cherchent encore leur place dans le monde, ceux qu'on oublie, qu'on ne veut pas voir.
Dans les corps abîmés.
Dans les peaux qui portent plus de mémoire que les mots.
« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »
Ce roman est une mue. Une lente fissure dans une vie peut-être trop lisse. Une réflexion magnifique sur l'identité, la mémoire, les cicatrices, les paysages qui nous façonnent et les êtres qui nous marquent au fer doux.
« La mémoire est une peau. »
J'avais rencontré Sophie Prat au Festival du Livre de Paris et j'avais aimé la délicatesse de nos échanges. Je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir découvert ses mots.
Et heureuse aussi de découvrir les éditions Quartier Libre, une maison indépendante qui semble déjà promettre de très belles pépites littéraires.
London 53 est un premier roman d'une grande beauté.
Une lecture à ne pas bouder, vraiment !!
« -Ton Georges est mort depuis plus de trois ans, Josie. Tu as cinquante-sept ans. La vie c'est comme du vernis, ça finit par partir. Tu mettras un mot sur la vitrine. Et puis nos poils attendront bien ! »
« En quelques années, son amour des coloris, des résines, des pigments et des nacres a fini par former chez elle la légende d'une cartographie secrète où les grandes villes du monde se décryptent par couleurs. En appliquant le Jaipur 302 sur les ongles d'une cliente, c'est l'orange vibrant des saris indiens, le flamboiement des guirlandes hindoues de marigolds que Josiane étale. Tout un monde à portée de doigts. »
« Georges s'était dit que Josiane devait avoir le cœur comme la craie bleue que l'on trouvait sous la Manche, fracturé par endroits. »
« Sans détour, elle avait demandé à Josiane si Josie était son vrai prénom, car elle trouvait ça joli. Le prénom Françoise, elle le jugeait «chiant». Elle n'avait pas laissé à Josiane le temps de répondre. Elle avait poursuivi sur le fait qu'elle l'invitait à la tutoyer ou la vouvoyer, parce qu'elle n'aimait pas s'entendre dire « on va », « on va passer au maillot, on va se tourner sur le ventre». Ça lui rappelait sa mère qui venait de mourir en maison de retraite et à qui les infirmières répétaient : « On va aller aux toilettes. On va prendre ses petites pilules. On va être gentille maintenant». Vraiment, elle n'aimait pas. C'était de l'empathie linguis-tique à deux sous, de la tournure pour faire comme si « on » se souciait. Fadaises. En maison de retraite, le personnel pourrait bien lui dire : « On va mourir tranquillement, Mme Baudard», elle n'en mourrait pas moins seule. Alors « On va passer au maillot, on va s'occuper des aisselles », pour elle, c'était un peu pareil. Ce serait toujours à elle que ça ferait mal. Elle ne disait pas cela parce qu'elle pensait que les esthéticiennes étaient des tortionnaires, non, elle disait juste qu'elle n'aimait pas ce tic de langage qui se donnait l'air de prendre une part de sa douleur.
Ne sachant que faire d'une telle tirade, Josiane avait simplement répondu qu'elle ne se prénommait pas Josie, mais Josiane. Françoise avait rebondi en déclarant qu'elle trouvait ça excitant, comme une identité double en quelque sorte. Josie au boulot. Josiane aux fourneaux. En tout cas, elle, il ne fallait pas l'appeler « madame », ni « Mme Baudard », mais simplement Françoise. »
« Le passé de Josiane est à l'image de la boutique de ses parents quincailliers, il est rangé. Josiane n'y revient donc jamais. Comme ses présentoirs et le reste de sa vie, elle a ordonné ses souvenirs. Rien ne dépasse, tout est à sa place. Cette absence d'empreintes, c'est une rayure sur un miroir, un article de magasin dans le mauvais rayonnage. Cela explique probablement pourquoi elle pense à ses parents, là, effondrée sur son canapé. À moins que ce ne soit à cause de la doublure de sa jupe qu'elle sent à l'arrière de sa cuisse gauche et qui va lui cisailler la peau si elle ne la remet pas correctement. Il y a un faux pli quelque part. »
« Ils l'avaient éduquée avec une affectueuse exigence, mais sans épanchement de ten-dresse et surtout selon une règle simple : ne pas déranger. Ni les choses, ni les gens. Ni le médecin, ni le linge. « Tout vient à point à qui tient ménage » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même » répétaient-ils à Josiane. Le jour de leur enterrement, elle s'était rendu compte qu'elle ne leur avait jamais dit « Je t'aime ». Eux non plus. Il ne fallait pas non plus incommoder les cœurs; ceux des Louyot semblaient vissés par un invisible tour de cruciforme. »
« Elle est adermatoglyphe. Oui, c'est un mot bien compliqué pour exprimer l'absence, le rien. Elle, à qui justement il n'arrive jamais rien et à qui cela convient très bien. Elle qui pense toujours que son destin est de ne pas en avoir. Elle qui veut une vie de linoléum, homogène, sans joints apparents, comme un sol d'hôpital. Elle qui tâche de passer inaperçue pour ne pas chiffonner quoi que ce soit, qui que ce soit. Elle, la femme sans trace, et voilà le hasard qui vient tout froisser, tout, sauf la pulpe de ses doigts. Cas exceptionnel, rareté. Un gène diffère. Dans le ventre de sa mère, elle aurait dû avoir au bout des doigts des tourbillons, des arches, des spirales. Elle est née lisse comme une vitre. Sans creux ni bosses. Pas de plis papillaires. Pas de minuties. »
« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »
« Derrière sa vitre, elle se sent invisible, invisible et plate. Plus plate que le sol des océans dont Georges lui parlait tant. Oui, il y avait aussi des montagnes au fond de la mer et, dans les plus grands abîmes océanographiques, là encore on trouvait du relief. On pouvait tout cartographier. Tout. Tout, sauf elle.
Derrière sa vitre, elle se sent sous la peau du monde, coincée sous la surface. »
« Quand elle parvient à leur niveau, elle ne voit que ça : des bouts de gens, des bouts de vie, des hommes déchirés. Elle s'étonne de ne pouvoir identifier clairement nulle couleur. La file est un pan de tissu délavé. Ah si, ça y est, cela lui fait penser aux wassingues grises bouclées avec leur liseré rouge qu'elle utilise pour nettoyer le sol de l'institut et qui, après usage, n'ont plus de couleur si ce n'est celle de la crasse. On a beau les passer à la machine, les fins liserés rouges disparaissent toujours, avalés, disloqués par la masse grisâtre devenue à peine chinée. Elle s'en veut de cette image de serpillière qui lui vient à l'esprit, pourtant, quand elle observe ces hommes, elle ne peut s'en empêcher : leurs visages sont flétris, leurs regards déteints. Avec son man-teau rouge, elle fait tache. »
« Il a dû pleuvoir ici [...], le paysage est de gouache, frais et neuf. Dans le Boulonnais, au grain le plus violent succède toujours une éclaircie éblouissante. La lumière semble toucher la terre pour la première fois, faisant éclater le vert des prairies, le blanc de chaux des phares et des villages au loin. »
« Il conduisait toujours quand ils venaient se promener ensemble entre les caps Gris-Nez et Blanc-Nez. Georges adorait cette départementale. Il ne cessait de répéter que les falaises étaient du temps rendu visible. Que l'on puisse rouler ou marcher sur l'ancien rivage de l'ère quaternaire sans le savoir lui était insupportable, alors à chaque fois il racontait à Josiane l'histoire de cette roche calcaire du Crétacé, des ammonites, marcassites et autres fossiles que les gens foulaient sans le savoir. Josiane l'écoutait, trouvait ça beau. Les nuages dessinaient leurs ombres sur les prés. »
« À la dixième semaine de la vie intra-utérine, c'est comme si la vie nous marquait de façon définitive. Une géographie intime nous est offerte pour toute notre existence. Seule notre croissance la modifie, mais toujours de façon homothétique, avec les mêmes proportions, les mêmes particularités, le même dessin. »
« On ne peut pas faire taire la peau, la peau refuse. La peau lutte. Elle ne capitule jamais. La vie n'a aucune prise sur les empreintes des hommes, mais les empreintes, elles, se remémorent toujours à eux, à cette part immuable qu'ils possèdent. Les empreintes sont notre pays, un paysage que l'on porte en soi et dont jamais on ne se défait. Mais alors, quel est le sien ? »
« Son petit quotidien lustré, le banal orchestré, la vie passée au vernis, la vie passée au tamis pour que rien ne dépasse, que rien ne se froisse, qu'aucun pli à l'âme ne se fasse. Voilà ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle doit protéger. Son ordinaire est ce qui la contient, ce qui lui convient, qui la rend invisible. L'absence d'empreintes est la preuve ultime qu'elle n'est personne et c'est très bien. »
« London 53. [...] :
- C'est le rouge de la garde de la reine d'Angleterre, la couleur de l'amour royal. Et puis, avec mon tunnel, j'ai un peu rapproché Londres de toi.
Les sentiments de Georges se terraient toujours derrière les tunneliers, les mètres cubes et les tractopelles. À chaque fois, ça faisait monter la mer dans les yeux de Josiane. »
« Elle trouve ça beau d'être la témoin muette de ces trois âges de la peau, de découvrir des ressemblances d'un épiderme à l'autre une carnation, un grain de beauté, des taches de rousseur. La peau a son caractère et, comme certains traits de personnalité, cela se transmet. Sous ses mains, Josiane aime sentir le tissu qui relie ces femmes entre elles, l'enveloppe fragile de leur monde qui tient ensemble leurs blessures et leurs naissances. »
« Le premier, je l'ai fait à Londres. C'est la marguerite. Il lui manque un pétale. Voyez ? dit-elle en montrant son omoplate. Le pétale « Je t'aime » qui manque, eh bien il est pour ma mère. Elle est morte. Quand j'ai expliqué ça à mon père, il a pleuré. Depuis, il me laisse faire. La pivoine, c'est différent. Je voulais me rappeler la première fois que je suis tombée amoureuse. Mon cœur, il était gros comme une pivoine, lourd et léger. Mon cœur il allait exploser, il ne faisait pas boum, il faisait bloom. Vous savez bloom, ça veut dire éclore en anglais. Eh bien moi, en quelque sorte, j'étais en train d'éclore. Vous voyez ? »
« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »
« Sans doute des êtres nous marquent-ils plus que d'autres, parce que sans le savoir ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. Voilà où Josiane en est : celle qu'elle a été, celle qui a aimé, rôde encore sous sa propre peau. Et celle qu'elle a été n'a attendu qu'une brèche dans sa mémoire, à l'affût d'un vol de goéland, d'un souffle d'argile, d'un bloom de pivoine, pour se faufiler, faire craquer la peau, le vernis et enfin, enfin déclencher sa mue. »
« Mille deux cents fois, on change d'épidermes dans une vie, mille deux cents fois, on part en lambeaux. Savoir danser sur ses copeaux, c'est peut-être cela apprendre à vivre. Devenir falaise, devenir plis, accepter d'être sans cesse ce qui vient et se retire, un paysage en devenir et dont on ne se défait jamais. La peau est une île. Il n'y a pas de peau sans blessures. Il n'y a pas de vie sans brisures. Il n'y a pas d'humus sans esquilles, ni fragments, ni plissures. La mémoire est une peau, une peau de cicatrices, de boursouflures. Dans ses replis, les souvenirs mènent leur existence, pareils aux oiseaux marins solitaires nichés dans les ourlets des falaises. Et il n'est pas permis aux falaises d'oublier, car elles tiennent sur ce qui a été. Le présent s'enroule sur le passé. Comme la peau de l'arbre sur le tronc. Et il n'est pas permis à l'arbre d'oublier. On ne peut pas être en exil de soi ni de sa peau. Ce soir, il est temps de s'écorcher, de s'écorcer, de danser sur soi, sur ses falaises et ses récifs. Ce soir, il est temps de se faire la peau. »
« Elle lui racontera aussi comment la jeune femme a planté ses yeux dans les siens, comment elle, Josiane, n'a pas pu s'en détacher, comment elle a senti quelque chose se graver en elle, profond et loin, comment elle s'est laissé dévisager, comment elle a accepté l'empreinte. Josiane sait désormais qu'il y a des images, des instants, des regards qui vous perforent l'âme, comme des inclusions dans la roche. Ils vont se nicher sous notre peau, se façonnent tels des diamants pour, un beau jour, se réveiller, remonter violemment à la surface comme la kimberlite. Oui, cela même qu'on a à peine perçu peut percer en nous, déplaçant tout, faisant vaciller les coœurs et s'écrouler les falaises. Ainsi va la peau des hommes, ainsi va aussi la peau du monde. »
« Toute la vie durant, nous portons sur nos mains, dans les plis, les replis et les crêtes papillaires notre singularité biométrique, mais rien de nos caresses, de nos blessures, ni des traces de ceux que nous avons aimés, de ceux que nous avons touchés, de ceux qui nous ont touchés. Que disent nos empreintes de ce que nous avons vécu ? Rien. Alors, comment peut-on décider du destin de femmes et d'hommes à partir d'empreintes sans mémoire ? »
Quatrième de couverture
2009, Audruicq, près de Calais.
Josiane, esthéticienne, mène une vie aussi lisse que la peau qu'elle promet à ses clientes. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse... Si administrativement tout se complique, c'est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être.
Dans un roman tendre et alerte, Sophie Prat interroge nos identités, les paysages qui nous façonnent, les empreintes invisibles qui nous relient aux autres.
Née en 1975, Sophie Prat a étudié l'histoire médiévale. Conceptrice-rédactrice free-lance, elle se forme actuellement à la biographie hospitalière. London 53 est son premier roman.
Éditions Quartier Libre, janvier 2026
176 pages
Sélection Prix Hors-Concours 2026

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