jeudi 7 mai 2026

Les étoiles s'éteignent à l'aube ★★★★★♥ de Richard Wagamese

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »
En exergue
« ... par des métaphores que soient réconciliés les hommes et les pierres. » William Carlos Williams

Un père et son fils.
Un chemin en montagne, sous les étoiles, pour tenter de rattraper le temps.
Tout est ici dans la retenue. Une écriture infiniment sobre, mais profondément habitée.
La nature comme un langage.
« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes [...] ». Tout devient sensation, la lumière, les odeurs, la terre.
Rien d'idéaliste pourtant. Rien d'un refuge naïf. Seulement la vérité de gestes simples, essentiels, faire du feu, marcher, écouter, attendre. « Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »
Il y est aussi question de l'identité, de l'entre-deux « Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. » Alors il reste la terre. Et ce qu'elle garde.

Franck avance avec des manques. L'absence d'une mère, celle d'un père, ou plutôt sa présence abîmée, façonnent son regard sur le monde.
Face à lui, un homme brisé, immense dans ses failles « une photo exposée trop longtemps à la lumière. »
Et au cœur de tout, la relation avec le vieil homme. Une présence qui répare sans jamais combler tout à fait. Silencieuse, patiente, profondément juste.
« Il apprit la prudence. Il apprit la patience. »

Un texte de peu de mots, mais de beaucoup de monde. De vies cabossées, de gestes simples, de lumière.

Un immense coup de cœur. ✨
« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

Challenge Là où vivent les livres. #laouviventleslivres


En exergue 
« Que le serpent attende sous 
son herbe mauvaise, 
et que l'écriture 
soit de mots, lents et vifs, prompts 
à frapper, figés à guetter, 
vigilants.
... par des métaphores que soient réconciliés 
les hommes et les pierres. »
William Carlos Williams, « Un genre de chanson »

« Pour commencer, le bois n'était pas très dense là où l'herbe se faisait rare en limite du champ. Il y avait des pins lodgepoles et des sapins là où le sol était plus plat, mais lorsqu'il se soulevait jusqu'à se transformer en montagne, on trouvait des pins ponderosas, des bouleaux, des trembles et des mélèzes. Le garçon chevauchait à une allure tranquille, en fumant et guidant le cheval avec ses jambes. Ils longèrent des fourrés de mûres et enjambèrent avec précaution les souches, les rocs et les plaies rouges des pins déracinés. C'était la fin de l'automne. Le vert foncé des sapins ressortait sur une pénombre maussade, et les soudains éclats de couleur des dernières feuilles encore présentes l'émerveillèrent comme le flamboiement des lucioles dans un champ déjà sombre. La jument hennit, la promenade lui plaisait, et pendant un moment le garçon poursuivit son chemin les yeux fermés pour essayer d'entendre des mouvements de vie au loin dans le fouillis du bois. »

« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlis et le hurlement perçant d'un loup contrastaient avec l'œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c'était sa nature et il l'avait toujours cru. Sa vie c'était d'être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respirer l'air des montagnes, suave et pur comme l'eau de source, et d'emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu'il avait appris à remonter jusqu'à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient. Le vieil homme lui avait enseigné presque tout ce qu'il savait, mais il était vieux et trop rouillé pour monter sur une selle à présent et, depuis quasiment quatre ans, le garçon arpentait seul les terres. Des jours, des semaines parfois. Seul. Il n'avait jamais su ce qu'était la solitude. Même s'il y réfléchissait bien, il n'arrivait pas à donner une définition du mot. Il était en lui, indéfini et inutile comme l'algèbre la terre, la lune et l'eau établissaient la seule équation qui donnait de la perspective à son monde et il le traversait à cheval revigoré et rassuré de sentir ces terres autour de lui comme le refrain d'un hymne ancien. C'était ce qu'il connaissait. C'était ce qu'il lui fallait. »

« Ce que je pense, disait le garçon, c'est que pas un de ces petits blondinets serait capable de faire un nœud demi-clé ou de mettre un hackamore à un poulain tout juste débourré. Mais ils se moquent de moi pasque je fais pas les maths ou que je lis pas à haute voix.
- Comment ça se fait que tu veux rien faire de ça ?
- Je sais pas. J'arrive pas à faire le tri des nombres dans ma tête sans griffonner du papier et à mon avis si un gars veut lire y faut qui puisse le faire tout seul tranquillement. Du moins ça marche mieux pour moi.
- Ça me paraît parfaitement sensé, dit le vieil homme. Mais la loi dit qu'y faut aller à l'école jusqu'à seize ans. Du moins, t'as cette place-ci pour toi et on va là où est le vrai monde autant qu'on peut, pas vrai ? Ouais, répondit le garçon. C'est ce qui me tire d'affaire. »

« Pour le garçon, le vrai monde c'était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu'il apprenne à l'appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c'était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d'apprendre et de voir. Dire qu'il l'aimait, c'était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C'était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d'été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d'une pluie imminente dans la bouche, sentir l'odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C'était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s'élevait de tout. C'était sentir tes poils se hérisser lentement à l'arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d'un arbre. C'était aussi la sensation de l'eau qui jaillit d'une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »

« Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »

« Il dut réapprendre à marcher. Le vieil homme lui montra comment se déplacer en se tapissant, ce qui était absolument infernal pour le dessus de ses cuisses. Au bout de huit cents mètres, elles brûlaient et la souffrance était vive, mais il sentait ses pas devenir furtifs. Il apprit à recourber son pied vers l'intérieur quand il le posait afin d'éviter de faire craquer des brindilles ou de faire crisser le gravier. Ce qui signifiait qu'il devait marcher les pieds en dedans. Le mouvement était difficile à maîtriser et il s'y appliqua. Il partait seul jusqu'aux montagnes pour s'entraîner soir après soir jusqu'à pouvoir couvrir tout le chemin aller et retour sans faire un bruit. Il apprit la différence entre être au vent et sous le vent, et il en vint à comprendre comment le bruit était amplifié dans le monde silencieux et sombre de la forêt. Il apprit la prudence. Il apprit la patience. Il apprit la ruse. Ensemble, le vieil homme et lui suivaient à pas de loup les chevreuils, en prenant une piste parallèle, et ils parcouraient des kilomètres ainsi en se tapissant.
Furtif, c'est le mot qu'il apprit alors. Le vieil homme lui montra comment se glisser entre les arbres comme une ombre. Il lui enseigna à se déplacer avec une lenteur minutieuse, comme s'il ne bougeait pratiquement pas, si bien qu'avancer d'un centimètre paraissait prendre une année. Il apprit à s'envelopper d'ombre, à se pencher et à ramper entre les rochers et les billots, à se cacher en pleine vue. II apprit à rester debout ou assis ou couché pendant des heures. Il pouvait ralentir sa respiration si bien que même dans la fraîcheur hivernale, l'air qu'il expirait n'était pratiquement pas visible. Il apprit à rentrer en lui-même, à devenir un tout dans son immobilité et å oublier la nature même du temps. »

« - Tes grands-parents étaient tous les deux des sang-mêlé. On était pas des Métis comme on appelle les Indiens français. On était tout simplement des sang-mêlé. Des Ojibwés. Mélangés à des Écossais. Des McJib. C'est comme ça qu'on nous appelait. Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. Alors tes grands-parents et eux comme les autres ne faisaient que suivre le travail et ils essayaient de s'en sortir le mieux possible. On campait dans des tentes ou on squattait les terrains broussailleux que personne voulait ou des cabanes abandonnées, des remises, des trucs comme ça. Jamais une vraie maison. »

« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

« Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu'être à moitié vivant pour toujours. »

« Son père ressemblait à une photo qui aurait été exposée trop longtemps à la lumière. C'était un étranger. »

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »

« La nuit se rapprochait d'eux et dans la phosphorescence argen-tée de la lune, les sommets des rochers avaient un timide éclat. En levant les yeux pour observer le ciel, ils voyaient des millions d'étoiles, les nuages lactés des nébuleuses et le miroitement des météores qui en perçaient la texture. »

« Ils n'avaient pas idée de ce qu'était la guerre et ils n'existaient que pour le frisson qu'ils sentaient monter en eux à mesure que cinglait le paysage, et alors la seule force de cette bravacherie collective devenait le paysage, la brèche ouverte du ciel, ce qu'ils absorbaient tandis que la distance qui les séparait des effusions de sang des combats s'amenuisait à toute allure. La nuit, dans les oscillations des wagons et sous les faibles lumières qui les enveloppaient d'un cocon d'ombre, il percevait la peur au fond des hommes qui l'entouraient : les gémissements, les jurons, le bruit sourd d'un poing qui frappe une paroi, les grommellements de ceux qui se débattaient contre des rêves couleur de cendre. Ils redevenaient des enfants. »

« - Il n'y a pas de triche ici. Pas de supercherie. J'en suis arrivé à préférer ça, dit-il. »

« La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t'y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. Au bout d'un moment, tu finis par préférer ça. »

Quatrième de couverture

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d'alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l'accompagner jusqu'à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S'ensuit un rude voyage à travers l'arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie-Britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d'espoir, et lui parle des sacrifices qu'il a concédés au nom de l'amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n'avait jamais vu, une histoire qu'il n'avait jamais entendue.

« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n'est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. » Jacques A. Bertrand - L'Obs

Sur l'auteur
Richard Wagamese (1955-2017) est l'un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d'un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les étoiles s'éteignent à l'aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012), fortement inspiré de sa propre histoire, est son deuxième roman traduit en français.

Éditions ZOÉ,  mai 2016
10/18, septembre 2017
308 pages
Traduit de l'anglais par Christine Raguet

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