lundi 4 mai 2026

La dernière reine ★★★★★ de Jean-Marc Rochette

J'ai lu récemment de un message publié sur le site de ma ville. Une photo de renardeaux, magnifiques, encore hésitants dans leur pelage d'enfance. Et ces mots « espèce invasive ».
Comme si leur présence relevait d'un problème à régler.
Comme si c'était eux, les intrus. Ce mot m'est resté. Parce qu’en refermant "La dernière reine" de Jean-Marc Rochette, il résonne étrangement. Dans cet album, ce n'est pas la nature qui envahit. C'est elle qui disparaît. Et il n'a pas fallu si longtemps. À peine quelques décennies pour transformer des territoires entiers. Planter des forêts uniformes, souvent de pins, là où vivaient des écosystèmes riches et complexes. Fermer peu à peu les espaces, raréfier les ressources, jusqu'à rendre certains lieux inhabitables pour les animaux qui y vivaient depuis toujours, les ours, entre autres. Alors ils s'éloignent. Ou ils meurent. Ou ils deviennent, dans nos mots, des présences « problématiques ».

Ce que raconte Rochette, ce n'est pas une nature sauvage et menaçante. C'est une nature fragilisée, repoussée, grignotée. Et face à elle, une humanité qui avance, aménage, organise, souvent sans mesurer ce qu'elle efface en chemin.

Ce livre a réveillé en moi quelque chose de très ancien. J'ai grandi dans des paysages qui ressemblaient encore à cela. Du côté de Piana, sur une côte préservée, et puis à Die, au pied du Massif du Vercors.
En primaire, nous apprenions à regarder. À repérer les traces, les présences. Les rapaces, aigles, milans, balbuzards pêcheurs, silhouettes immenses dans le ciel, presque irréelles.

Enfant, je ne savais pas que c'était fragile. Je pensais que ces équilibres allaient de soi. Je me souviens des silences, des odeurs, de cette sensation d'un monde qui existe sans nous, et dans lequel, pourtant, on peut trouver sa place. Aujourd'hui, je mesure à quel point ces lieux m'ont façonnée. Ils ont construit ma manière de regarder, d'écouter, de me relier au vivant.

Alors il y a, dans cette lecture, quelque chose qui dépasse le simple émerveillement devant la beauté des dessins et du texte.
Il y a aussi une forme de reconnaissance. Presque à voix basse, j'ai envie de dire merci à feu mes parents. Pour ces années-là. Pour cette proximité avec une nature encore vivante, encore pleine.
Peut-être que c'est pour cela que certains mots deviennent insupportables. « Espèce invasive ».
Parce que ce que montre "La dernière reine", au fond, ce n'est pas un monde à défendre contre l’animal. C'est un monde qui s'efface...

Merci Jean-Marc Rochette, merci les filles Camille et Francine, ce challenge "Là où vivent les livres" m'emmènent bien plus loin que je ne l'imaginais, en ce mois de mai qui nous invite à prendre de la hauteur.















Quatrième de couverture

Gueule cassée de 14-18, Édouard Roux trouve refuge dans l'atelier de la sculptrice animalière Jeanne Sauvage.
Elle lui redonne un visage et l'introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. En échange, Édouard lui fait découvrir la majesté du plateau du Vercors et l'histoire du dernier ours abattu sous ses yeux quand il était enfant.
Au cœur du cirque d'Archiane, il dévoile la « Dernière Reine » à Jeanne et l'incite à créer le chef d'œuvre qui la fera reconnaître.

Éditions Casterman,  octobre 2022
238 pages 

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