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jeudi 20 août 2026

Mon corps donné pour vous ★★★★★ de Marouane Essadek

IL EST DES VIES POUR LESQUELLES LE SIMPLE FAIT D’AIMER EST UN ACTE DE RÉSISTANCE.

Mon corps donné pour vous nous oblige à regarder l’Histoire en face, jusque dans ce qu’elle a de plus sombre.

À travers l’histoire vraie de Carrie Buck, jeune femme pauvre de Virginie, victime de violences, déclarée « faible d’esprit », Marouane Essadek met au jour l’eugénisme américain et les hommes qui, au nom de la science et du « bien commun », se sont arrogé le droit de décider quelles vies méritaient d’exister.

Tout commence par une affaire de calcul.

On compte. On classe. On mesure. On trie. Une intelligence devient un quotient, une généalogie une preuve, un corps un risque.
« Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »
Ce qui glace, c’est que cette violence est rarement perçue comme telle par ceux qui l’exercent. Elle se cache derrière la médecine, la science, les statistiques, le droit. On enferme, on sépare, on stérilise, mais toujours avec la conviction d’agir pour le bien.

Et au milieu de tout cela, il y a Carrie.
Une enfant qui court, grimpe les collines, pêche dans la Rivanna, joue avec les garçons. Une enfant qui essaie simplement de vivre.
Puis on décide pour elle. Son corps ne lui appartient plus. Sa parole ne compte pas. Son histoire est écrite par d’autres.
« À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n’apparaît nulle part. »
Et pourtant, Carrie ne disparaît pas.
Elle aime sa mère. Elle cherche à la retrouver. Elle aime sa fille. Elle s’obstine.
« Face à l’acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l’amour et de l’obstination, ses seules ressources. »
Là où certains ont voulu réduire des êtres à leur sang, leurs gènes ou leur supposée intelligence, l’auteur remet des visages, des liens, des corps et de l’amour. Et c'est bouleversant !

Le récit est dur, parfois éprouvant. Mais sa construction, son ironie incisive et le contraste entre la froideur des faits historiques et la poésie avec laquelle l’auteur raconte l’enfance de Carrie rendent cette histoire profondément poignante.

Se glisse aussi dans ces pages cette terrible continuité entre l’eugénisme américain et les théories reprises par l’Allemagne nazie. Le procès de Carrie Buck, Buck v. Bell, n’est pas une anomalie isolée, il ouvre la voie à des milliers d’autres stérilisations.
La comparaison avec l’Allemagne nazie est d’ailleurs particulièrement glaçante. Dans l’après-guerre, certains nazis pourront retourner aux États-Unis leurs propres théories comme un miroir car ce qu’ils ont fait, d’autres l’avaient pensé, théorisé et parfois déjà légalisé avant eux.

Ce livre parle de l’Histoire, mais aussi de notre présent. De notre fascination pour la performance, la puissance, la normalité. De cette tentation toujours renouvelée de classer les êtres selon leur utilité, leur conformité, leur « valeur ».
Lorsque la science cesse d’être au service de l’humain et prétend décider de la valeur des vies, le progrès peut devenir une machine à exclure.

Un livre nécessaire, donc. Une lecture éprouvante, mais profondément humaine.
Parce que face à ceux qui voulaient calculer quelles vies méritaient d’exister, Carrie a simplement continué à aimer. Et à vivre.

Un immense merci aux éditions Noir sur Blanc et à Babelio pour avoir mis ce livre entre mes mains ! 🤍

EN EXERGUE 
« Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d'épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l'arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »
Évangile selon Matthieu 7, 15-20 

« Même si je parle au passé, c'est du futur qu'il s'agit. »
Fonky Family, « Mystère et Suspense », Art de rue

« Tout le monde s'émerveille devant les couchers de soleil, mais seuls les bosseurs comme Carrie connaissent la beauté du matin et l'odeur de la terre qui s'éveille. À l'aube, même les arbres attendent pour rougir. N'importe quel autre jour, elle profiterait de cette fraîcheur qu'elle adore, mais pas aujourd'hui. Tant que Mme Wilhelm n'est pas arrivée, tant qu'elles ne sont pas montées dans le train, le présent doit s'étirer. Étrangement, Carrie ne pense pas un instant à s'enfuir - pour aller où ? Retourner d'où elle vient, chez John et Alice ? À quoi bon revenir chez ceux qui l'ont forcée à partir... Nulle part où aller, impossible de revenir à la maison, alors elle voudrait figer le temps, ne pas rentrer, ne pas monter dans ce train. Rester sur ce banc et oublier le reste. Alice et Mme Wilhelm l'ont pourtant rassurée : là où elle va, elle va retrouver sa mère, il y a plein de choses à faire, et beaucoup moins de pollution qu'ici. Elle sera bien. Retrouver sa mère... »

« En 1900, devant un auditoire de médecins qui n'ont pas fait le voyage pour rien, il prononce un discours mémorable : Le Nègre américain, son passé et son futur. Voilà le problème du nouveau siècle ! La population noire grandit de façon inquiétante, et avec elle la criminalité dans tout le pays. En scientifique sérieux, Barringer dresse un constat sans appel, chiffres à l'appui - natalité, meurtres, viols, drogues, tout y passe. La conférence est un succès et, très vite, on lui demande de la publier. Le livre devient incontournable: de l'Alabama au New Jersey, du Congrès à la Maison-Blanche, on doit avoir lu The American Negro pour comprendre ce monde.
Tout bon médecin préfère prévenir que guérir, tout infectiologue voudrait isoler le virus avant qu'il ne se propage. Mais Barringer a vu le mal naître, il l'a examiné à sa racine. Né en 1857, il a connu le monde d'avant l'abolition de l'esclavage, le monde où chaque race était à sa place, le monde où les pulsions primitives du noir étaient freinées et contrôlées. L'être inférieur connaissait son rôle naturel sur terre et il s'y sentait bien. Voyez plutôt : « Que l'esclavage ait eu des conséquences néfastes, personne ne peut le nier. Mais sous l'esclavage dans le Sud, on peut affirmer que le nègre s'était perfectionné tant moralement que physiquement et que, en tant que race, il était globalement satisfait. »
Le genre de phrase qu'il prononce sereinement, sans trembler. »

« [...] Paul Barringer est un homme de solutions. D'abord, protéger. L'Amérique doit séparer les races incompatibles et poursuivre le chemin tracé par la nature. Le médecin en lui sait que l'homme n'est qu'un amas de cellules, de sang et de gènes. Le mélange des races est à l'origine de tous les maux. Qu'on soit blanc ou noir, intelligent ou demeuré, homme ou femme, apte ou inapte, tout n'est qu'une question de génétique. »

« Il en va des races comme des infections.
Un homme sain qui boit une eau contaminée sera infecté par le choléra.
Un homme respectable qui passe la nuit avec une femme sans honneur risque de contracter la syphilis.
Un homme brillant qui s'accouple avec une faible d'esprit produira un attardé.
L'homme blanc qui se mêle au sang noir verra sa race souillée.
Le problème noir n'est qu'un problème médical de plus. »

« Tous les enfants du monde apprennent à être polis quand ils ne sont pas chez eux. Quand on est accueilli quelque part, on ne dit pas non, on ne refuse rien, on s'adapte - il ne faudrait pas vexer les gens. Mais comment se comporter quand on est accueilli toute sa vie ? Quand on n'est jamais chez soi ? Faut-il tout accepter? Alice lui martèle chaque jour qu'elle aurait pu finir ailleurs, à la rue ou pire... Aussi Carrie s'efforce-t-elle de ne gêner personne, elle se contente d'acquiescer, poliment.

Une vie de petites routines, d'accoutumance. Année après année, Carrie s'habitue à ne pas déranger, à ne pas être dans le passage. L'enfance, son enfance du moins, c'est apprendre à faire et laisser faire. Laisser parler, laisser passer, se laisser réveiller, corriger, frapper. Jour après jour, elle compose avec cela. Sa vie est donc aussi une vie de tolérance accrue à certaines choses. Enfant, elle doit accepter que d'autres qu'elle décident de ce qui est bon pour elle - la nourriture qu'elle mange, les personnes qu'elle fréquente. D'autres savent mieux qu'elle ce qu'elle est - d'où elle vient, ce qu'elle deviendra. Pas même son corps ne lui appartient - son apparence, son hygiène, même sa façon de se tenir lui échappent.
Une vie de silence, donc. Une vie où contester, interroger, questionner n'est jamais l'évidence. À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n'apparaît nulle part. Ne pas se faire remarquer. »

« Vouée à devenir l'un des êtres les plus importants de son siècle et de son pays, Carrie est absente de sa propre histoire et n'existe que par traces. Une phrase ici, une mention là, rien d'autre. Son entrée à l'école, un an plus tôt, signait une première preuve matérielle : un nom sur un registre, quelques remarques sur un bulletin. Sans cela, son enfance n'aurait pas existé. Jusqu'à ses dix-huit ans, Carrie se laisse deviner. Elle ne réclame pas, ne crie pas, ne se débat jamais. Pas qu'on sache, du moins. »

« De la Louisiane à la Caroline du Nord, on ne va pas à l'école si l'on a le ventre vide, si l'on peut rapporter de l'argent à ses parents ou si l'école n'existe pas. »

« Comme Paul Barringer avant lui, il sait que les médecins ont l'avenir de la nation entre leurs mains. Il aime d'ailleurs le répéter : « Le médecin est le plus grand défenseur de l'État. Son rôle n'est pas seulement de soigner les malades et de leur rendre leur productivité écono-mique, mais aussi de préserver la santé globale de notre communauté. »
Alderman cherche donc les meilleurs scienti-fiques de leur temps, des hommes partageant deux valeurs :
- un respect inconditionnel pour la science ; 
- un amour infaillible pour le Sud.
A priori, deux passions irréconciliables.
On dit le Sud arriéré, réactionnaire, pétri de vieux préjugés. Il est vrai que de la Louisiane à la Géorgie, on compte bien plus d'églises que d'écoles, bien plus de fermes que de laboratoires. Pas franchement une terre de savoir. La moitié d'un pays fondée sur la sueur et le sang. Des champs de coton et de tabac à perte de vue, des paysans difformes parlant une langue qu'on aurait du mal à prendre pour de l'anglais, la terre exploitée par la machine, les pauvres par les riches, les noirs par les blancs, les femmes par les hommes. Tout ça bercé depuis des siècles par une Bible mal remâchée. Pas l'endroit idéal pour faire régner la science.
Et pourtant, la Virginie de ce début de siècle produit un miracle. Depuis 1904, Edwin Alderman est parvenu à attirer à UVA les esprits les plus bril-lants de leur époque - de purs white Americans, de vrais sudistes pourtant à la pointe de la modernité. »

« De simples noms, une passion commune.
À peine arrivé, en 1905, Henry Heck donne le tout premier cours d'eugénisme à UVA. Devant les futurs enseignants de Virginie, il explique que l'éducation n'est qu'une question d'hérédité, que certains enfants sont limités et d'autres supérieurs. Par centaines, tous ces professeurs en devenir apprennent qu'on naît imbécile ou brillant, génie ou crétin, et que leur rôle sera d'empêcher les élèves inférieurs de nuire aux autres.
Harvey Jordan est une pointure. Grâce à lui, des générations de médecins apprendront à distinguer les aptes des inaptes, à isoler ces derniers et à les empêcher de se reproduire. Comme il le dit, « il est plus souhaitable d'empêcher la production d'êtres socialement inférieurs que de chercher à les élever à une égalité physique, mentale ou morale ». Il considère la Virginie comme un cas d'école : un État enclavé géographiquement, qui conserve des populations isolées depuis des siècles, des villages entiers de débiles et attardés qu'il voudrait observer de près. Un pur exemple du suicide racial qui menace le pays. Homme de relations, Jordan connaît tous les eugénistes qui comptent à l'époque : le grand Charles Davenport, fondateur de la première station d'étude d'eugénisme; le célèbre Harry Laughlin, promoteur de lois eugénistes dans plusieurs États. Tous des amis. »

« Tels sont les hommes qu'Alderman a recrutés depuis son arrivée en 1904. Des chercheurs brillants reconnus par leurs pairs. Telles sont les lumières qui méritent d'être diffusées en Virginie.
La science, la race et le sang.
La main de l'homme pour prolonger la nature. Valoriser les supérieurs. Isoler les inférieurs.
Les empêcher de se mélanger et de se reproduire. »

« Pas un seul de ces hommes ne rencontrera Carrie. Depuis des années, la Virginie s'emploie avec succès à séparer ce qui doit l'être. Les blancs des noirs, les riches des pauvres, les purs des impurs. On vit parfois à quelques dizaines de mètres les uns des autres sans échanger un regard de sa vie. Comme Paul Barringer avant eux, Edwin Alderman et ses collègues vivent du bon côté du chemin de fer, au nord de Grove Street. Du côté où l'on est de vrais Américains, où l'on descend de grandes familles. Peut-être l'un d'eux croisera-t-il Carrie sans le savoir, un jour de promenade en centre-ville. Il n'apercevra même pas cet être invisible. Dans quelques années, ils en entendront parler, c'est certain, et, avec un sourire, se diront qu'ils ne sont pas pour rien dans cette histoire. »

« « J'allais jouer à la rivière ou grimper les collines », dira-t-elle simplement. Le bonheur en une seule phrase. Elle met autant d'ardeur à franchir un ruisseau qu'à courir après les trams du centre-ville. Elle essaie de vivre. Dans trente ans, dans soixante ans, elle racontera ces moments qui n'intéressent personne, alors j'aime à penser qu'ils ont compté pour elle. »

« Pas comme tout le monde, cette gosse.
Certainement pas comme les autres filles, à préférer jouer avec les garçons qu'avec ses semblables. Qu'importe les commentaires et les regards, qu'importe la réputation qu'elle en tirera pendant des années, pour le moment, la liberté, c'est courir sans se soucier de se salir, c'est pêcher sur les bords de la Rivanna, de l'eau jusqu'aux genoux, c'est cracher le plus loin possible. Elle a dix ans et croit encore qu'elle peut s'amuser avec des garçons - qu'elle a le droit d'être leur amie. Les remarques qu'elle entend déjà comptent moins que son bonheur loin de la maison. Alice, les professeurs, les filles de l'école, le monde entier a prévu un nom pour les gamines comme elle, celles qui jouent, courent et parlent comme des garçons, celles qui négligent leur apparence. Laissons-le de côté, ce mot méchant, elle l'a déjà entendu et l'entendra encore longtemps. Pour l'instant, elle se fiche de la morve sous le nez et des croûtes sur les genoux. Elle court loin des Dobbs, loin de la maison en pierre de Grove Street, rien d'autre ne compte. »

« Le genre de gamine qu'il faut cadrer pour éviter qu'elle tourne mal.
Des années qu'Alice ressassait la même chose: « Si on la laisse faire ce qu'elle veut, elle finira comme sa mère. Je te dis qu'elle doit avoir ça dans le sang. » Toujours les mêmes mots, répétés jour après jour. "Ne pas finir comme sa mère." »

« Goddard a retenu la leçon. Il a vu l'importance de ces outils et les a importés aux États-Unis. Tant pis si Binet affirmait que l'intelligence n'était pas figée et qu'elle était susceptible d'évoluer, qu'importe si le but de Simon, en identifiant les enfants en difficulté, était de leur offrir une meilleure éducation et les réintégrer aux autres. Ça, Goddard l'oublie vite mais il retient l'essentiel : il est enfin possible de mesurer l'intelligence humaine et de classer les individus selon leurs résultats. De quoi changer la face du monde. »

« Il fallait un outil objectif, un calcul qui permette de mettre en perspective ce résultat avec l'âge réel de la personne. Divisez l'âge mental d'un individu par son âge réel, vous obtenez un quotient. Multipliez-le par cent, vous obtenez le quotient intellectuel de cette personne.
Avec quelques collègues, il inventait le QI et, pour la première fois de l'histoire, l'intelligence humaine devenait une donnée fixe et quantifiée. »

« Kallikak. Kalos et kakos. Beau et mauvais.
Une belle généalogie. Une lignée souillée.
Le mal est venu d'une seule femme à l'apparence attirante, à l'intérieur gâté et dangereux. Kalos et kakos.
Toute la science résumée en une famille. »

« Il faut contrôler ces gens.
Les empêcher de faire le mal qu'ils ignorent.
Ne pas les punir, certes, mais ne pas les laisser libres non plus.
Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »

« Ellis Island. Cette île située au large de New York, dans la baie d'Hudson. Comme un symbole, elle fait face à la statue de la Liberté, cadeau d'Européens venant ainsi récupérer leur dû. Depuis des années maintenant, les étrangers arrivés des quatre coins de l'Europe s'y déversent pour fouler le sol américain. Au moment de creuser le métro de la ville, on a fait d'une pierre deux coups en arrachant la terre au sous-sol new-yorkais pour bâtir cette île. Comme l'Amérique aime les images et l'ironie, elle a souhaité que ceux qu'elle appelle « parasites » posent les pieds sur un lieu constitué de rebuts et de déchets, de quoi rappeler que le rêve américain est aussi un cauchemar. Lieu de liberté et de contrôle, de prospérité et de misère. Ces Italiens, ces Polonais, ces Hongrois, ces Albanais, ces Russes, ces Juifs et ces Irlandais - leurs espoirs sur ce sol pourraient vite signifier le déclin des États-Unis. Chaque navire qui accoste menace un peu plus l'avenir de la nation, la pureté de sa race. »

« Un peu enfant, un peu adulte, Carrie conserve la peine des deux mais reste privée de leurs joies. Surveillée, engueulée et insultée comme une gosse, elle se lève et travaille maintenant comme une grande. Prise dans cet âge bâtard, elle ne connaît ni les plaisirs des petits ni la liberté des grands ; elle s'habitue à la soumission des premiers et à la responsabilité des autres. À présent, il s'agit d'entrer dans la vie sérieuse sans perdre de temps. »

« C'est donc à la Colonie du Dr Priddy d'isoler ces gens pour protéger la société de leurs actions - pour en préserver la pureté aussi. En Virginie, on ne ségrègue pas que les noirs, on isole tout ce qui risque de contaminer. Imaginez un homme blanc, respectable et de bonne réputation, qui finirait par mégarde dans le lit d'une femme de cette espèce sans le savoir. Priddy a dévoré les derniers travaux d'Henry Goddard, il lui écrit régulièrement et sait que la moron peut très bien faire illusion: un bref instant de plaisir avec une femme comme Deborah Kallikak et c'est une nouvelle lignée de dégénérés qui serait façonnée. Une femme irresponsable qui enfanterait des demeurés, un homme d'honneur qui ne pourrait évidemment pas s'en occuper. Une calamité pour tout le monde. Car il est une chose que la Virginie déteste encore plus que les colorés et les attardés, un cauchemar qui la hante comme un esclave venu égorger ses maîtres, c'est le mélange. Le Sud vomit l'hybridation. Qu'un gentleman du Sud puisse souiller sa race dans les draps d'une débile, qu'un homme blanc puisse se perdre dans les bras d'une colorée pour produire une lignée de mulâtres, voilà ce qui dégoûte toute famille respectable en Virginie.
Tel est le rôle de Priddy. Protéger la société contre ces êtres aussi fautifs qu'innocents, préserver le Sud, la race blanche et toute l'Amérique d'une dégradation génétique. Dix ans qu'il s'y emploie sans relâche à la Colonie. »

« Salpingectomie.
Jamais Jessie n'enfanterait, l'ablation des trompes de Fallope empêchant qu'elle se reproduise. Jamais elle ne transmettrait ses gènes. Il était temps d'agir : quinze ans, c'est l'âge auquel ces gens-là commencent leurs frasques.
En apprenant ce que sa fille et d'autres femmes avaient subi, Willie Mallory a tenté de s'échapper de la Colonie. Elle a été rattrapée avant de passer à son tour, à quarante-deux ans, entre les mains du docteur Priddy. Ligature des trompes et ablation d'un ovaire. Mme Mallory ne produirait plus de dégénéré. Neuf, c'était plus qu'assez.
Une bonne chose de faite. Deux fois trente minutes, deux gestes anodins aux effets salutaires pour la patiente comme pour la société. Aussi facile que de retirer un appendice ou d'arracher une dent pourrie, aussi nécessaire. Si seulement on avait pu agir plus tôt. »

« Il est des gens pour croire qu'on s'habitue à son sort, à cette crasse qui colle à la peau et se reflète dans les yeux des autres, comme si les années finissaient par dissiper les regards et les remarques. Rien n'est plus faux. Le mépris est comme le froid des premiers jours d'hiver, comme l'humidité dans les chaussures, comme les démangeaisons sur la peau - le temps ne le fait pas disparaître. Quand elle marche dans les rues, quand elle quémande de l'argent ou de la nourriture, Emma continue de baisser les yeux. »

« Depuis onze ans qu'on lui a retiré son enfant, elle a du mal à trouver des raisons de vivre. Quand elle a eu Carrie, Emma était mariée mais ça n'a pas duré. Le père a disparu sans laisser de traces.
Pas d'arbre généalogique pour les gens comme lui. Divorcé, parti, mort, j'ignore si Emma le sait. Simplement, elle a dû se débrouiller seule. »

« Chaque jour, Emma subit cette triple humiliation: John Dobbs lui a pris sa fille; John Dobbs a jugé bon de la garder dans sa famille ; John Dobbs dicte sa loi, toise et contrôle Emma autant qu'il le souhaite. Chaque fois qu'elle le rencontre, le regard de l'officier lui rappelle cet arrachement subi dans les pleurs et la honte. »

« Qu'elles s'aiment, je n'ai pas à le deviner car je le sais. Comment et pourquoi la jeune fille aime-t-elle celle qu'on appelle sa mère et qu'elle ne connaît que par bribes, cette femme qui n'a pas réussi à la garder près d'elle et que tout le monde regarde avec dégoût ? Je l'ignore, mais j'en suis certain.
Dans plusieurs années, Carrie fera tout pour se rapprocher d'Emma. Malgré leur séparation précoce et les quinze années passées à se croiser brièvement, malgré les horribles mots d'Alice, elle continuera de l'appeler sa mère. Une fois qu'elles seront réunies, en 1924, elle s'efforcera de rester près d'elle et d'empêcher qu'on les éloigne à nouveau.
Une seule photo d'elles ensemble. Je ne songe pas à la mise en scène de l'homme malveillant venu enquêter sur leur cerveau. Je ne pense pas au lieu terrible où elle sera prise. Je veux y contempler leurs yeux semblables, ce moment de répit partagé et, surtout, une mère et sa fille assises sur un banc, la main d'Emma posée sur l'épaule de Carrie.

Séparées à nouveau bien plus tard, quand Carrie aura partiellement sa vie en main, celle-ci s'effor-cera d'écrire à sa mère et de la retrouver. Jusqu'au bout, elle s'inquiétera de son état, prête à dépenser l'argent qu'elle n'a pas pour aller la voir en train. Si les gens comme Carrie vivent sans généalogie, dans des familles dispersées et instables, c'est que des hommes font tout pour les séparer. L'entêtement avec lequel elle cherchera à retrouver sa mère malgré les obstacles, voilà comment je sais qu'elles s'aiment. Face à l'acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l'amour et de l'obstination, ses seules ressources. »

« Ni pensée ni émotion, dans les textes officiels. Ils ne transmettent que ce que l'État veut retenir. Comme Carrie plus tard, Emma est absente des documents qui décident de son sort, femme rendue muette dans sa propre histoire.
Est-elle indignée par cette décision ? Verse-t-elle une larme face à ces hommes qui pensent savoir ce qu'elle est en le notant d'un coup de plume ? Comprend-elle ce qui se joue, saisit-elle qu'elle est « faible d'esprit » comme elle aurait pu être folle, hystérique ou sorcière un nom parmi des dizaines pour écarter les femmes comme elle? Peut-elle imaginer que ces hommes sont sincèrement convaincus d'agir pour son bien et celui de la société ?
L'administration ne s'intéresse pas à ces ques-tions. L'état des dents d'Emma, les traces de contagion, son élocution, tout cela inquiète et doit être consigné avec minutie. Quant à l'humiliation d'être reléguée à une abrutie en quelques minutes, la prise de conscience effrayée qu'on sera sûrement enfermée à vie, loin de chez soi et de sa fille, pour avoir commis le pire crime qui soit - exister -, cela, on ne peut pas le noter. »

« À nouveau, Emma répond aux questions d'un inconnu dans un bureau. Celui-ci semble plus intéressé que Shackelford, il prend son temps et l'observe avec attention. Comme d'autres en Amérique, il utilise le fameux test Binet-Simon développé par Henry Goddard, le même que dans les prisons, les écoles et les hôpitaux. À la Colonie, chacun connaît les travaux du grand Goddard et le Dr Priddy insiste pour qu'on ait recours à cette méthode afin d'identifier les idiots, les imbéciles et les débiles.
Que la nouvelle patiente soit une faible d'esprit est déjà une certitude, mais on est ici entre scienti-fiques. Le terme légal ne suffit pas, il faut quantifier.
Alors elle répond. »

« On est en 1883. Depuis ses cinq ans, il maîtrise le grec, ce qui s'avère toujours utile pour inventer de jolis mots et Francis Galton en forge un nouveau. Eu veut dire « bien », genes « né, engendré ». Eugenics, ou l'eugénisme, c'est la bonne naissance, la séparation entre ceux qui doivent naître et ceux qui ne le méritent pas. On perfectionnera l'espèce humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races qui la tirent vers le bas. »

« Certains prennent ça pour du mépris, Francis y voit de la compassion. Quoi de plus humain que d'empêcher ces gens de naître ? Dans la nature, ils subiraient les pires souffrances avant de mourir. La vraie miséricorde ne consiste donc pas à les aider dans leur malheur mais à leur épargner une telle existence. C'est pour son bien qu'on abat un animal malade, ce serait donc rendre service à l'enfant inapte que de le préserver d'une vie misé-rable. Du bon sens, on vous dit. Francis le résume parfaitement : « Ce que la nature fait aveuglément, lentement et sans pitié, l'homme peut le faire avec prévoyance, rapidité et bonté. » »

« En 1883, Francis Galton invente l'eugénisme et, quelques années plus tard, cette idée traverse l'Atlantique, trouvant là une terre qui l'attend depuis des siècles, impatiente de confirmer ce qu'elle sait et de justifier ce qu'elle fait. Comme jadis avec le puritanisme et la machine à vapeur, les États-Unis s'empressent une fois de plus de surpasser leur prédécesseur britannique. Avec Francis Galton et l'eugénisme, l'Amérique trouve chaussure à son pied et la pointure sied particulièrement au Sud. Des siècles qu'on trie les hommes, ici, concentré qu'on est à bâtir une race d'êtres productifs et dociles ; trois cents ans qu'on distribue le droit de se reproduire comme les coups de fouet, au gré des maîtres et des besoins en coton. Prévoyante, cette nation n'a pas attendu Francis Galton pour séparer les aptes et les inaptes.
Je ne peux que deviner le bonheur de ces hommes blancs découvrant le mot « eugénisme », la joie d'un gamin qui aurait passé son enfance à tricher à son jeu préféré et découvrirait un jour qu'il ne faisait qu'en suivre les vraies règles et que la Terre entière avait tort. Enfin enfin! - la preuve que la Sud avait raison et que la nature est de son côté.
La Virginie lit les ouvrages de Galton et il lui semble ouvrir les yeux pour la première fois. Rien ne sera plus comme avant mais tout pourra rester comme avant. L'ordre social soudain expliqué ; les brillantes lignées se voient par un seul homme éclairées. 
Parmi les eugénistes qui comptent au début du XX siècle, parmi ces hommes qui se joueront du destin de Carrie, tous ont en commun la Famille et le Nom, c'est-à-dire le Sang. »

« Bien sûr qu'ici aussi on ségrègue, bien sûr qu'on écarte les indésirables comme ailleurs. Mais ça n'a rien à voir. On le fait scientifiquement. Grâce à UVA, on n'a pas oublié l'héritage de Jefferson et des Lumières - liberté académique, séparation de l'Église et de l'État, tout cela a sa place en Virginie.
N'allez donc pas les traiter de sudistes arriérés : quand ils lynchent un noir ou qu'ils enferment une débile, ils le font au nom de la biologie. Ça n'a rien à voir. »

« Les biologistes adorent cette histoire.
Tandis que Charles Darwin s'apprête à publier son livre explosif et que Francis Galton parcourt l'Afrique pour la cartographier en notant la beauté de chaque femme qu'il croise, quelque part dans l'empire d'Autriche, un moine traîne dans le jardin de son monastère. Lui aussi adore la nature, convaincu d'y contempler les œuvres du Seigneur. Sa passion à lui, ce sont les plantes, et surtout les petits pois, Pisum sativum de leur vrai nom. Des milliers, des dizaines de milliers de pois que Gregor tripote et observe sous tous leurs angles.
À force, il fait de drôles de découvertes, de celles qui ne concernent pas que les petits pois, de celles qui changent le monde.
Prenez deux pois différents : leur fleur n'a pas la même couleur, ils n'ont pas la même taille, qu'importe. Gregor découvre que ces pois portent en eux la cause de leur différence, cachée, invisible. Tout ce qui caractérise un pois est inscrit en lui - sa taille, sa forme, la couleur de sa fleur... Le moine remarque même que, si l'on croise ces pois entre eux, leurs descendants porteront les facteurs à l'ori gine de cette différence. Comme si toutes les carac-téristiques des parents-pois étaient transmises aux enfants-pois. Croisez donc deux parents-pois aux fleurs différentes, toute leur descendance aura des fleurs de la même couleur, mais elle gardera l'autre couleur cachée en elle, transmise silencieusement.
Encore mieux : tous les facteurs sont bien séparés à l'intérieur de chaque pois.
Soit notre premier couple de pois, l'un à fleur blanche, l'autre rouge. Admettons que leurs descendants n'aient que des fleurs blanches, ils ont pourtant gardé en eux le facteur donnant une fleur rouge et, dans la troisième génération, il est possible qu'un des petits-enfants-pois porte une fleur rouge (même s'il n'a que des parents-pois à fleur blanche). Qu'il n'ait pas la même couleur de fleur que ses parents-pois ne fait pas de lui un bâtard, ni un pois illégitime, il est simplement porteur du facteur rouge, comme le reste de sa famille et toute sa descendance après lui.
Une loi de la nature pour certains, une tragédie pour d'autres. Des siècles, des millénaires d'hérédíté éclairés par des pois. »

« « Elle tient de sa mère, celle-là... », « C'est pas le fils du facteur, ça se voit vite... » Que se passerait-il alors si la Science, c'est-à-dire l'Homme, c'est-à-dire quelques hommes blancs, pouvaient trier les individus comme on trie les gènes ?
La ségrégation, c'est la génétique devenue société, la pureté introduite dans la loi. Si la nature sépare chaque gène dans nos organismes et chaque différence, il n'est que logique de l'écouter attentivement. Séparer les noirs des blancs, interdire leur union et punir leur accouplement, c'est imiter son enseignement. »

« En décembre 1982, Paul Lombardo laisse Carrie parler et rétablir une vérité vieille d'un demi-siècle. »

« Vingt-quatre
Annus horribilis, annus puritatis

Une brute, elle ne fait ni dans le détail ni dans la charité. Pressée, car elle n'a plus de temps à perdre : trop d'années l'ont précédée inefficacement. Elle au contraire est implacable. Vite, trouver une solution face aux problèmes qui l'accablent : femmes imbéciles chinois noirs juifs polonais idiots italiens débiles métisses rouges, elle ne s'encombre pas de subtilité. Pour s'occuper de ces gens, elle regorge d'idées et de solutions qui sont toutes des verbes: bloquer filtrer enfermer trier ségréguer interner stériliser déporter isoler tuer. Il est trop tard pour prendre le mal à la racine, désormais elle fauche à grande échelle. Des milliers, des centaines de milliers de vies détruites parce qu'elle doit se protéger. Il en va de l'avenir, de vingt-cinq, de vingt-six, et toutes celles qui suivront. Il en va de la plus grande nation qui ait jamais foulé la Terre.
Vingt-quatre est lucide, elle sait qu'il n'y a pas mille façons d'avoir les mains propres. Soit on évite de les salir en restant inactif, soit on agit, on se bouge et il faut ensuite les laver à grandes eaux pour racler toute la crasse accumulée. Elle suivra la seconde option: elle aura les mains sales mais elle frottera fort.

En commençant par la menace extérieure. Angoissée par les milliers de parasites arrivant quotidiennement, vingt-quatre élève des barrières comme jamais auparavant.
Mai. On vote l'Immigration Act, un chef-d'œuvre de racisme destiné à mettre fin à l'invasion étran-gère. Si le diable est dans les détails, il doit adorer les lois américaines celle-ci est une merveille de finesse. [...] »

« Si la ségrégation est un rêve de pureté, la miscegenation est son cauchemar. »

« Il est des vies pour lesquelles le simple fait d'aimer est un acte de résistance et celle de Carrie en est une.
L'Amérique s'est construite en brisant des familles, en séparant maris et femmes, enfants et parents, en imposant des adieux par la violence, et jamais il n'y aurait eu d'États-Unis sans ces désunions. Un fils d'Amérindien arraché à ses parents pour exorciser sa sauvagerie, une esclave qu'on viole pour produire une nouvelle marchandise humaine et la vendre au plus offrant, deux époux irlandais perdus à Ellis Island qui ne se reverront jamais - tous ont subi la pulsion séparatrice de l'Amérique, Carrie comme les autres. On enlève aussi les faibles d'esprit, on trie, déchire, bref on kidnappe enfants et parents pour ne jamais les rassembler, coutume nationale dans laquelle Priddy est passé maître. Sage pays qui se donne toujours les moyens d'avoir raison : ceux qu'on qualifie de noirs, indiens, colorés et demeurés sont incapables d'être de bons parents, jamais on ne les laissera avoir des familles stables.
Personne ne le remarque mais, rien qu'en aimant sa mère et sa fille, Carrie est une résistante.
Pendant plusieurs semaines, elle poursuit sa vie discrètement à la Colonie, se fait plus docile et silencieuse que jamais, pensant que la Virginie en a fini avec elle. »

« Mais les eugénistes voient grand et ne comptent pas l'égoïsme parmi leurs défauts: ce don qu'ils ont reçu des juges de Virginie, ils veulent l'offrir au reste de la nation. Pour eux, il n'a jamais été ques-tion que de la jeune Carrie Buck dans cette affaire, mais bien de dizaines de milliers d'autres - et du salut d'un peuple. Bell, Strode et Whitehead ne confondent pas l'ambition avec l'hubris et, malgré leur envie de dégainer les scalpels, ils ne sont plus à quelques mois près. Une fois de plus, ils choisissent de suivre le plan solidement conçu par Harry Laughlin.
Un mois plus tard, l'histoire se répète et Strode et Whitehead se retrouvent devant le Conseil de la Colonie pour exposer la marche à suivre : ce procès est certes une réussite mais il faut continuer, ne pas lâcher si près du but. À ce rythme, ce sera bientôt la Cour suprême des États-Unis qui leur donnera raison et alors, plus rien n'empêchera les stérilisa-tions de masse à travers le pays. En février 1926, Whitehead dépose donc son recours à Washington. Buck v. Bell atteint enfin les sommets. Qui aurait cru qu'on parlerait un jour d'une jeune débile de Charlottesville dans la capitale ?
Au pays des temples grecs, la Cour suprême les surpasse tous. Après les bâtiments de l'université de Virginie, après le palais de justice de Charlottesville et le Parlement de Virginie, il est logique que le sort de Carrie Buck se décide une fois de plus derrière du marbre et des colonnes blanches. Comme toute jeune nation, l'Amérique révère l'ancien, elle regarde ses textes fondateurs et ses apôtres comme le croyant contemple ses textes sacrés, avec un amour qui frôle la superstition. Ici, nul ne touche ni ne critique les parchemins transmis par la Grâce, si ce n'est le Conseil des neuf vieillards, derniers oracles du Droit. Depuis plus d'un siècle, eux seuls détiennent le pouvoir de judicial review, celui de décider de ce qui est ou non conforme à la Constitution. Prophètes en leur pays, ces juges pourtant nommés au gré des époques et des caprices présidentiels incarnent la pureté de la Loi. Ils n'ont que le Ciel au-dessus d'eux.
Neuf hommes qui, c'est une évidence qu'il faut rappeler, sont nés il y a fort longtemps, loin dans le siècle précédent. Un seul a moins de soixante ans et rares sont ceux qui vivront encore quinze ans. Ces sages n'hésitent jamais à décider d'un futur qu'ils ne verront pas ni à toucher des corps qui ne leur appartiennent pas, c'est pour eux chose courante. Malgré leurs robes intemporelles, tous incarnent un monde qui sera bientôt révolu. 
On se plaît souvent, en parlant de cette Cour, à opposer réactionnaires et progressistes, républicains et démocrates. Il est vrai que les débats font souvent rage et qu'on s'étripe régulièrement à propos de politique. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, les « Trois Mousquetaires », ses partisans, et les « Quatre Cavaliers de l'Apocalypse », ses détracteurs, se déchireront ardemment. Il faut admettre que tout n'est pas rose entre ces hommes. Ainsi quand Brandeis, premier Juif nommé à la Cour suprême, fut intronisé en 1916, son collègue McReynolds refusa de lui adresser la parole ou de s'asseoir au côté de cet être jugé inférieur. Dans leur correspondance privée, les neuf vieillards ont l'habitude d'insulter les collègues opposés à leurs décisions. Tout cela est vrai mais tout cela importe peu car, avec l'eugénisme, conservateurs et réformistes sont dans le même camp. La science dépasse les clivages et le progrès emporte tout avec lui. La pureté et le salut de la nation sauront mettre ces hommes d'accord.
À leur tête se trouve William Thaft - le seul homme de l'histoire à avoir été président des États-Unis, puis de la Cour suprême. Pour Carrie, il importe surtout qu'il soit passionné d'eugénisme, qu'il soit ami de longue date d'Harry Laughlin et qu'il ait dévoré son ouvrage sur la stérilisation.
Viennent ensuite Louis Brandeis, Harlan Stone, George Sutherland, Willis Van Devanter, Edward Sanford, James McReynolds et Pierce Butler - tous méritent d'être nommés pour ce qu'ils s'apprêtent à faire.
Et puis, il y a Oliver Wendell Holmes, le dernier des hommes. »

« Tous ont approuvé la loi de stérilisation de Virginie.
Par leur vote, ils affirment qu'elle est conforme à la Constitution et ouvrent la voie pour le reste du pays : dorénavant, tout État doté d'une telle loi ou désireux de la voter pourra l'appliquer sans souci. Buck v. Bell fera jurisprudence pendant de longues décennies et, partout où l'on voudra stériliser, on s'en servira comme bouclier. »

« On voudrait que l'Histoire américaine s'offre à nous dans toute sa cohérence, aussi linéaire que les treize bandes de son drapeau. On aime la lire sans difficulté et découvrir ses hommes faciles à comprendre ses grands capitalistes, ses esprits conquérants, ses maîtres racistes, ses noirs humiliés résistant avec dignité, ses pauvres travailleurs, ses conservateurs illuminés et violents. On la préférerait lisible et simple.
Puis surgit le mystère incarné, la contradiction.
Quand elle appelle quelqu'un « conservateur », l'Amérique ne prend pas le mot à la légère et Pierce Butler en est un, un vrai. Pendant ses seize années à la Cour suprême, il s'opposera à toutes les réformes sociales possibles. Toujours du côté du pouvoir, des patrons et de la libre entreprise, il ne votera jamais pour défendre les pauvres ou mettre fin à la ségré-gation. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, il fera partie des « Quatre Cavaliers » qui le combattront ardemment. Butler n'a jamais été du côté des faibles.
Le 2 mai 1927, pourtant, il est le seul à voter contre la stérilisation de Carrie Buck. Un choix silencieux. Pierce Butler n'a jamais pris la peine de s'expliquer, où que ce soit. Lui pourtant si proche de Thaft et McReynolds, il s'oppose à leur vote indigne et, cent ans plus tard, on ignore pourquoi.
Une seule hypothèse pour tenter une explication : Pierce Butler est catholique, le seul de la Cour. Dans d'autres endroits, dans d'autres temps, cela vaudrait circonstance aggravante. Après tout, ses coreligionnaires ne sont-ils pas aussi des conser-vateurs, prompts à contrôler le corps des femmes à n'importe quel prix ? Mais voilà, au temps de Butler, les catholiques sont parmi les seuls à criti-quer l'eugénisme. Pour eux, la stérilisation forcée n'est pas si différente de la contraception, elle détruit la procréation naturelle voulue par Dieu, y ajoutant la mutilation. Depuis des années, des associations catholiques s'y opposent dans tout le pays. Peut-être le juge s'est-il rallié à leur cause ? On n'a que ça pour comprendre Butler, l'hypothèse du « vote catholique ». Insuffisante, elle oublie qu'il n'a pas toujours suivi l'Église dans ses décisions et qu'il faudra attendre trois ans avant que Pie XI ne condamne les stérilisations dans Casti connubii. Toujours est-il que Buck v. Bell finit par ce mystère : « Mr. Justice Butler dissents ».
Un vote ne suffit pas face à huit. La stérilisation est donc confirmée. »

« « Plus d'une fois, nous avons vu le bien commun exiger des meilleurs citoyens qu'ils lui offrent leur vie. Il serait étrange qu'il ne puisse pas exiger, de la part de ceux qui sapent déjà la force de l'État, des sacrifices bien moindres, souvent non ressentis par les concernés, afin d'éviter que nous soyons submergés par l'incompétence. »
Il faut dire qu'il s'y connaît, en matière de sacrifice.
« Cela vaut mieux pour tout le monde si, au lieu d'attendre de devoir exécuter les rejetons dégénérés pour leurs crimes, ou de les laisser mourir de faim à cause de leur imbécillité, la société peut empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. » »

« Après Carrie, après les Buck, viennent la Virginie et les États-Unis l'autre histoire, qui commence à peine.
Médecins, statisticiens et stérilisateurs relèvent la rête. Ils n'ont plus honte, n'ont plus peur et peuvent être fiers, Pourtant, tout reste à faire: il y a des lois à voter, des débiles à enfermer, des corps à ouvrir, des trompes à sectionner.
Triste ironie de l'histoire, le mouvement eugé. niste était à deux doigts de s'effondrer peu de temps auparavant. Au moment où l'on débattait de la loi de Virginie, cette science battait de l'aile et, dans de nombreuses universités américaines, on commençait à la critiquer : biologistes et démographes, généti-ciens et sociologues, tous réexaminaient les données de Laughlin et Goddard et découvraient les mêmes erreurs, les mêmes résultats faussés. Bientôt, on en aurait fini avec ces inepties.
Mais la science ni la vérité ne suffisent maintenant que la loi est passée et que d'autres s'apprêtent à suivre. Carrie Buck a ouvert la voie à tant de personnes.
Un raz-de-marée sur le pays. »

« En octobre 1947 débute l'une de ces affaires méconnues : le « procès RuSHA ». Du haut de leur grande table surélevée, trois juges américains observent treize hommes et une femme. Hormis quelques spécialistes, l'histoire a oublié les quatorze du RuSHA. Leur guerre s'est déroulée loin du front, dans le calme des administrations, à distance des forêts ensanglantées et des chambres à gaz, alors pourquoi retenir un énième acronyme imprononçable ?
RUSHA.
Rasse-und SiedlungsHauptAmt.
Le Bureau Central pour la Race et le Peuplement.
Fondé en 1935, il fait partie des Bureaux prin-cipaux de la SS supervisés par Himmler. Mais le RuSHA ne gère aucun camp, ne traque pas les résistants et ne torture pas. Du moins pas directement. Il recrute des fonctionnaires pour remplir des dossiers et apposer des tampons sur des demandes. Rien de bien palpitant. Si ce n'est que ces gens sont des passionnés de généalogie et d'eugénisme. Ils sont les gardiens de la race.

Himmler a confié trois grandes missions au RuSHA.
D'abord, préserver la pureté SS. Quand il l'a fondé en 1931, il voulait s'assurer qu'aucun membre de son corps d'élite ne soit souillé. Pour ce faire, chaque SS souhaitant se marier devait en faire la demande au RuSHA, qui vérifiait le pedigree de sa fiancée: examen physique et mental, puis vérification de sa pureté raciale sur plusieurs générations en tout, plus de deux cent mille dossiers traités par ces bureaucrates.
En 1935, une deuxième tâche a surgi: le Lebensborn, la Fontaine de vie. Himmler avait également à cœur d'entretenir la race. Après le mariage, les enfants : le Lebensborn faisait tout pour inciter les femmes aryennes à se reproduire avec des SS. Armer l'Allemagne, c'était aussi relancer sa natalité. Maternités, gardes d'enfant, aides financières, tout était pris en charge pour les mères pures.
Avec la guerre s'est imposée la troisième et dernière grande mission du RuSHA - germaniser. D'abord, le RuSHA a organisé la colonisation de l'Europe de l'Est tout juste conquise en y implantant de « vrais Allemands ». Ensuite, il a supervisé des rafles d'enfants jugés aryens ou nordiques : près de deux cent mille gamins, principalement polo-nais, ont été ainsi arrachés de force à leur famille pour être germanisés dans des camps spéciaux, puis attribués à des familles allemandes. On éliminait l'impur tout en récupérant les êtres « racialement précieux ».
Épuration, reproduction, germanisation. 
Les quatorze accusés de ce procès ont tous parti-cipé aux politiques d'épuration raciale. Bureau pour la Race et le Peuplement, Bureau pour le Renforcement de la Race allemande, Agence Centrale pour les Allemands ethniques, Fontaine de vie... Tous sont des fonctionnaires dévoués au nazisme, des férus de génétique et d'hygiène raciale. 

[...]

Puis vient l'argument biologique, racial - celui qui touchera la salle.
D'autre part, il y avait des raisons de politique nationale, car il était devenu évident qu'un mélange de ressortissants allemands et slaves conduirait à de nouvelles frictions et finalement à une infiltration d'étrangers dans l'Ancien Reich, en raison de la supériorité biologique des peuples slaves. »
Certain de s'adresser à des hommes raisonnables, il gage qu'ils comprendront le danger que repré-sentent les mélanges raciaux pour un peuple. Pas question d'avoir honte pour Otto Hofmann, c'est tout l'inverse: ce qu'il a accompli, ce dont ont rêvé les nazis, d'autres continuent de le faire sans être inquiétés :
« Nos considérations et nos réticences étaient en partie les mêmes que celles qui ont incité d'autres États à interdire les relations sexuelles entre des membres de leur race et de leur nationalité et des personnes d'un autre type. Ainsi, par exemple, un certain nombre d'États des États-Unis d'Amérique ont promulgué des lois interdisant les mariages entre blancs et nègres, qui sont considérés et punis comme des délits, voire des crimes. »
En l'écoutant, le président du tribunal doit sentir sa gorge se serrer. Lee B. Wyatt a le Sud dans le sang, il siège à la Cour suprême de l'État de Géorgie. Connaissant ses lois sur le bout des doigts, il sait que, chez lui, quiconque contracte un mariage mixte - ou miscegenation - risque deux ans de prison, que la ségrégation s'y pratique à chaque coin de rue et que tous les ans des dizaines de noirs y sont massa-crés et lynchés en toute impunité. Nul mieux que ce président ne connaît la triste vérité de l'accusé.
Il faudrait faire taire Otto Hofmann.
Bien avisé, celui-ci continue. Cherche-t-il à condamner ses accusateurs, ou simplement à leur prouver qu'il est de leur côté, qu'entre gens de bien ils devraient se comprendre ? Toujours est-il que son avocat remet à la Cour la « pièce à conviction n° 61 ». Un bref extrait d'une « Note d'information du bureau de politique raciale de l'administration du Reich », circulaire bureaucratique parmi tant d'autres. Datée de juillet 1937, elle recense « les lois de protection raciale des autres pays ».
En la lisant, Hofmann cite brièvement le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède, qui ont aussi voté des lois de stérilisation dans le but de préserver leur « intégrité raciale ». L'Allemagne n'a jamais été seule à vouloir éliminer ses inaptes.
Puis il se concentre sur le cas le plus intéressant : les États-Unis d'Amérique. D'abord, il rappelle, preuves à l'appui, que trente de leurs États inter-disent les mariages interraciaux. Alabama, Floride, Maryland, Géorgie... Hofmann est précis.
Le nazi conclut en beauté : son travail, celui du RuSHA et de la SS, ses confrères américains l'accomplissent brillamment depuis des années.
Sélection des naissances, reproduction des êtres supérieurs et élimination des inaptes, les nazis n'ont pas inventé ces termes ni ces objectifs. Pour le prouver, il rappelle ce qui se pratique de l'autre côté de l'Atlantique:
« Depuis 1907, des lois sur la stérilisation ont été adoptées dans vingt-neuf États des États-Unis d'Amérique. Les personnes concernées par ces lois étaient principalement des criminels, des faibles d'esprit, des fous, des épileptiques, des alcooliques et des toxicomanes, ainsi que des prostituées. Bien que presque tous les États tentent de pratiquer la stérilisation sur une base volontaire, les tribunaux ont plus d'une fois ordonné des stérilisations obligatoires. »
Il y a de l'audace, sinon de l'insolence, à tendre un miroir si dérangeant à ceux qui tiennent la corde pour le pendre. À défaut d'obtenir leur pitié, il aura au moins révélé leur hypocrisie. Inspiré, il poursuit en citant un texte désormais classique du droit américain :
« Dans un arrêt d'octobre 1926, la Cour suprême déclare ce qui suit : "Il est préférable pour tout le monde que la société, au lieu d'attendre de devoir exécuter des descendants dégénérés ou de les laisser mourir de faim à cause de leur faiblesse d'esprit, empêche des individus manifestement inférieurs de propager leur espèce. Le principe justifiant la vaccination obligatoire est assez large pour couvrir la section des trompes de Fallope." »
La citation n'est pas exacte et le nazi se trompe d'un an, mais le mal est fait. En citant l'opinion d'Oliver Wendell Holmes dans le procès Buck v. Bell, Otto Hofmann frappe fort. Face à lui, les trois juges tombent des nues. Depuis le premier procès de Nuremberg, il y a deux ans, on croyait avoir tout entendu et l'on savait que les nazis n'avaient honte ni de leurs crimes ni de leurs piteuses défenses : « nous ne faisions que notre devoir », « vous nous jugez d'après des lois qui n'étaient pas en vigueur à l'époque », « votre tribunal n'a aucune légitimité », « je n'étais pas le responsable »... Mais là, c'est à peine croyable.
D'autres qu'Otto ont déjà joué à ce jeu. Il y a un an, en plein procès des médecins, Karl Brandt s'y essayait. Lui, le médecin personnel d'Hitler, l'homme à la tête de l'Aktion T4 et à la manœuvre dans le massacre de soixante-dix mille handi-capés mentaux, lui aussi citait les travaux d'Harry Laughlin et le rêve américain d'éliminer des millions d'inaptes.
Mais Hofmann va plus loin : il leur rappelle que ce qu'il a fait, ce dont il a rêvé, les lois améri-caines l'encouragent et les collègues de ses juges l'autorisent en ce moment même de l'autre côté de l'Atlantique. Mieux : la Cour suprême, sagesse absolue, le recommande depuis dix ans. Les deux nazis ont bien compris qu'il leur restait un argument plus fort que tous, une simple phrase que maîtrisent tous les enfants du monde, bête mais imparable : « C'est celui qui dit qui l'est. » Elle n'empêchera pas la pendaison de Brandt ni la prison pour Hofmann mais, quelques instants, elle révélera aux Américains leur propre reflet. »

« À cette époque au moins, être noir n'est pas un facteur. Les faibles d'esprit blancs sont la priorité des eugénistes car ils menacent la pureté de la race, notamment les morons qui passent inaperçus. Pour l'instant, le Sud contrôle ses noirs, il les ségrègue, les enferme, les exploite et lynche impunément ceux qui osent un regard de travers. Dans quelques années, quand ils auront acquis de nouveaux droits, accédé à de nouveaux emplois et qu'on aura fini par autoriser les mariages mixtes, viendra le temps de les stériliser comme jamais auparavant. »

Quatrième de couverture

Quand, à dix-sept ans, Carrie tombe enceinte, les Dobbs, qui l'hébergent depuis son enfance et la traitent en domestique, veulent se débarrasser d'elle. Or, en 1923 à Charlottesville (Virginie), il est aisé d'écarter une jeune femme pauvre et isolée, et même d'abolir son avenir.

En complément de l'histoire de Carrie Buck, devenue à son corps défen-dant un cas d'école, Marouane Essadek raconte comment, au début du xx° siècle, quelques hommes ont mené ou encouragé des recherches scientifiques ouvrant la voie à des lois eugénistes votées aux États-Unis. Maniant aussi bien l'empathie pour l'une que l'ironie pour les autres, il dénonce les indignités dont peut se rendre coupable une nation persuadée de sa valeur supérieure et éclaire la fascination de nos sociétés pour la performance et la puissance.

Né en 1990 à Vannes, professeur de philosophie, Marouane Essadek vit et enseigne en Seine-Saint-Denis. Il est l'auteur de l'essai Découvrir Fanon (Les éditions sociales, 2022). Mon corps donné pour vous est son premier roman.

Éditions Noir sur Blanc,  20 août 2026
354 pages
 

lundi 3 août 2026

Atelier 4 ★★★★★ de Hélène Gestern

Mais quel livre !!
Combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir l'illusion de la performance, de la croissance ou de la compétitivité ? Une question qui me poursuit après cette lecture.

Hélène Gestern refuse les réponses faciles. Elle ne transforme jamais son roman en pamphlet. Elle donne des visages, des voix, des existences à celles et ceux que les statistiques résument en « accident du travail », « burn-out » ou « faute humaine ».
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
La citation de Jean-Baptiste Clément placée en ouverture prend alors tout son sens. Plus d'un siècle a passé, les mots du management ont changé, les méthodes se sont sophistiquées, mais enfin, cette question ne demeure-t-elle pas ? À partir de quand le travail cesse-t-il d'être un moyen de vivre pour devenir une machine qui broie les vivants ?

C'est sans doute ce qui rend ce roman si marquant. Derrière son suspense remarquablement mené, il nous oblige à regarder en face une violence souvent invisible, celle qui ne fait pas toujours la une des journaux mais qui, chaque jour, use, isole et parfois détruit des femmes et des hommes ordinaires.

Combien vaut une vie ? Peut-on réparer une existence avec un chèque, quelques mots de compassion et un accord de confidentialité ? Cette idée remue, non ?

J'ai tourné les pages avec avidité. Je les ai refermées avec beaucoup de colère et une profonde tristesse.

Une lecture aussi prenante que nécessaire.

« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République 
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde) 

« Mille fois depuis, j'ai revécu cette seconde où j'ai cru de toutes mes forces que le malheur avait frappé ailleurs.
Cet instant si paradoxal et si cruel où tu as continué à être vivante en dépit de leurs mots, de ton nom qu'ils prononçaient dans ma cuisine, protégée que j'étais encore par la folie de ma certitude. »

« Je tentais encore d'additionner les éléments, de les faire coïncider. Les flics, la morgue, ta main. Ton téléphone muet depuis deux heures, et pas de message hier soir. Mais rien n'acceptait de s'emboîter. D'un côté, il y avait toi, ton rire, ton visage, les balades que nous ferions ensemble au milieu des pins dans une semaine. De l'autre ce drap, un bras livide, une main qui portait la même cicatrice que la tienne, et dont je savais sans aucun doute possible qu'elle t'appartenait. J'ai pensé qu'il y avait forcément une explication, que tu allais apparaître, nous détromper, nous rassurer. Puis ce fut le grand noir. »

« À mon tour de lui répéter ce que la police m'avait dit, de lui relater ma visite à la morgue, où il se rendrait au petit matin; à mon tour de le voir passer, comme je l'avais fait la veille, du déni au doute, du doute à la peur, de la peur à l'anéantissement. »

« Une de mes patientes, choriste à l'Opéra de Paris, m'avait proposé de venir, avec plusieurs de ses amis, chanter le Lacrimosa du requiem de Preisner. Le lamento a vibré dans l'air chaud, d'une limpidité à fendre le cœur. Je t'ai cherchée du regard au milieu des autres, toi pour qui la musique avait été une compagne quotidienne. Puis la réalité m'a rattrapée. Ce thrène écrit pour un ami mort, c'était ton néant qu'il recouvrait désormais. Et la profondeur du chagrin qu'il exprimait, en dépit de la puissance de leurs voix réunies, me semblait pourtant loin, encore très loin, de recouvrir l'ampleur du mien. »

« Ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, la police, les gens d'Eco-Heft. Dire que ma femme était fragile, ou qu'elle prenait des médocs. Mais moi je sais bien que c'est sa putain de conscience professionnelle qui a tué Natacha.

Toutes ces responsabilités qu'ils n'ont pas arrêté de lui coller sur le dos, les soucis... La seule chose que j'espère, maintenant, c'est qu'ils vont payer pour ça. »

« En savourant mon café, la main de Bastien posée sur mon épaule, en regardant Simon, le bec encore barbouillé de gâteau au miel, tendre la main vers le chat qui bondissait pour attraper un papillon, je m'étais dit que si le bonheur existait, il devait avoir ce visage-là, précisément. »

« J'étais consciente qu'après ton accident, le monde n'allait pas s'arrêter de tourner. Ni ta boîte cesser de fabriquer ce qu'elle devait fabriquer. Néanmoins, tomber sur cette image m'a fait l'effet d'une gifle. Comme si ta mort ne comptait pas, qu'elle n'était qu'un grain de sable dans la vaste, l'inarrêtable mécanique de l'activité humaine, dont Natacha Dobrynine n'était plus désormais qu'un rouage; un rouage cassé, balayé, oublié. Certes, on avait dépêché des huiles d'Eco-Heft à tes obsèques, on avait fait semblant de compatir ; pendant ce temps, des avocats étaient déjà en train de préparer pour le veuf éploré un accord d'indemnisation, à condition que le monsieur accepte de ne pas protester trop fort. Affaire classée.
Tu ne représentais pour eux qu'une donnée statistique, un numéro sur la liste de celles et ceux qui avaient un jour perdu la vie sur leur lieu de travail. Tombée un samedi à l'aube à Étampes, sur un champ d'honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie, dont l'actualité effaçait les noms des sacrifiés, si tant est qu'on y eût un jour prêté attention. Ce n'étaient pourtant pas les cadavres qui manquaient, entre les usines, les terrils, les stades construits en pleine canicule et les routes frayées dans l'hiver sibérien, les machines broyeuses de chair ou les pêcheurs avalés par la mer.
Mais, à part quelques rangs de mineurs décimés le même jour par un coup de grisou particulièrement meurtrier, ces héros-là ne bénéficiaient d'aucun mémorial, d'aucun tombeau de l'ouvrier inconnu. »

« Pour moi, il n'y a qu'une issue : si tu as subi une pression telle que tu t'en es rendue malade, si tu as été poussée à la faute à cause du surmenage, bref, si ton entreprise a quoi que ce soit à voir avec ce qu'il s'est passé (et comment ne pas faire le lien ?), elle ne peut pas s'en tirer avec quelques mots d'excuse, une reconnaissance d'accident du travail et un chèque. Parce que ça aussi, je l'ai remarqué dans mon métier : une boîte qui fabrique de la souffrance chez ses salariés se contente rarement d'une seule victime.
Et surtout, la vie, ta vie, ma Tacha, n'est pas un bien meuble dont on calcule la valeur sur un coin de table avec des avocats. Quand je l'ai dit à Stéphane, il m'a envoyée sur les roses avec une véhémence qui m'a étonnée. « Ne r'en mêle plus, Irène. C'est déjà bien assez douloureux comme ça. » »

« Durant mes années d'études, il m'a beaucoup appris sur les pathologies et leurs remèdes. Mais il m'a surtout enseigné comment supporter sans broncher l'autorité de mes patrons successifs. C'est lui qui m'aidait à faire le tri dans leurs discours, lesquels n'avaient pas beaucoup changé par rapport à son propre internat. Quand les pontes prônaient le détachement, la technicité et la vitesse du diagnostic, mon père me répétait que chaque patient portait une histoire, sa propre histoire. Que ses symptômes et sa pathologie étaient la traduction d'une douleur parfois plus fondamentale, les morceaux d'un puzzle qu'il nous appartenait, à nous, médecins du quotidien, de recomposer. »

« Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas pensé au burn-out tout court, cette explosion intérieure si banale et si destructrice dont je constate pourtant les ravages chaque semaine au cabinet. Peut-être parce que tu ne t'es pas levée un matin incapable d'ouvrir ton ordinateur ou de rejoindre ton poste. Que tu ne m'as pas appelée en pleurant pour m'expliquer que tu n'y arrivais plus. Ou tout simplement parce que tu adorais ton travail, dont tu n'avais longtemps parlé qu'en termes enthousiastes. »

« Vous savez, dans la vie, j'essaye de ne pas m'énerver.
Je déteste la violence, mes parents en ont trop souffert.
Mais maintenant, à la radio, quand j'entends les discours sur les profs et leurs cinq mois de vacances, quand je vois de petits guignols incultes, payés six ou sept fois ce que je gagne, qui nous traitent de fainéants à longueur d'émissions télé, je voudrais attraper un de ces trous-du-cul et le traîner à la fac. L'asseoir à mon bureau, devant mes mails, dans mon amphi. Ou mieux : le coller devant une classe de gamins de sixième, dans le 9-3.
Je ne lui donne pas une semaine avant de craquer. »

« Le résultat est que je connais désormais l'historique de ta boîte par cœur. Leur souci de l'environnement apparaît à chaque page de leur site, dans leurs vidéos : retraitement des eaux usées, durabilité des forêts exploitées, circuits courts, recherche sur des pigments végétaux. Ce point-là, les colorants, c'était ta spécialité. Tu m'avais expliqué un jour combien de litres d'eau et quelle quantité de chlore étaient nécessaires pour produire une seule feuille de papier blanc. Effrayant. »

« Vous confirmez ? Pourtant, personne ne nous a jamais prévenus des risques. On n'avait pas d'informations, juste les bidons de produits, les factures, et au revoir.
Le pire, c'est que si j'avais su, je ne suis même pas sûr que j'aurais pu faire autrement. On avait le crédit, la mise aux normes des étables, et les quotas à Bruxelles. Les prix ont pas arrêté de dégringoler, l'inflation qu'ils disent, mais je sais pas comment ils font pour vendre les marchandises à un prix pareil quand on voit à quel tarif ils nous les achètent.
Ils nous ont étranglés.
Les vrais coupables, c'est les industries qui fabriquent ces saloperies et ceux qui les autorisent à les vendre. Ils nous achèvent alors qu'on s'est à peine versé un SMIC, Mimi et moi, en trimant toute notre vie. Y'a pas des lois contre ça ? Elle sert à quoi l'Europe ? Juste à nous emmerder ? Ma fille, elle dit que les fabricants de chimie envoient des gens pour corrompre les députés, que ces fesse-mathieux ont même leur bureau à Strasbourg. Comment c'est possible, des magouilles pareilles, docteur ?
J'espère que Mimi, elle attrapera rien. Elle aussi elle a manipulé les bidons, et elle est montée sur le tracteur plus souvent qu'à son tour. Et nos petits-enfants venaient pas-ser les vacances à la ferme, tout contents d'aller jouer dans les champs ou de grimper sur la moissonneuse-batteuse...
À votre avis, docteur, pour eux, y a un risque ? »

« Cent soixante-dix mille euros. Voilà le prix auquel ils ont chiffré ta vie. Selon Benoît Ruat, que j'ai eu au téléphone, c'est une somme importante, pour ne pas dire étonnante s'il y a bel et bien eu faute de ta part. Moi, j'y vois la rançon du silence de ton mari : un geste d'apaisement qui est censé étouffer le scandale et éloigner la perspective d'un procès. »

« Throughout the Dark Months of April and May. Son titre paradoxal, auquel je ne comprenais rien, est aujourd'hui un résumé parfait de mon existence. »

« Aujourd'hui, je ne les interromps plus. J'écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu'on exerce ou du salaire qu'on touche. »

« Mes patients sont serveurs, profs, esthéticiennes, greffiers, agriculteurs. Ils me racontent les réunions, les horaires variables, les locaux mal chauffés, les mails à onze heures du soir, les promotions refusées, les nouveaux logiciels, les charges sociales, la paperasse, les exigences de dernière minute, la course pour récupérer les enfants à la crèche, la bureaucratie kafkaïenne, les normes européennes, les petits chefs autoritaires, les collègues tripoteurs, la fatigue explosive.
À ceux qui travaillent dans de grands groupes, on offre des numéros verts et des cellules d'écoute - c'est-à-dire des gens payés pour faire semblant de compatir à leur mal-être. 
On organise des réunions sur la prévention des risques psycho-sociaux et des troubles musculo-squelettiques, on envoie des questionnaires sur le bien-être des salariés, où les seules réponses possibles sont « plutôt satisfait - plutôt pas satisfait », sans jamais entrer dans le détail de ce qui fait réellement souffrir. Le même genre de dispositif qu'on servait dans une des vidéos promotionnelles à propos du charme qu'il y avait à être salarié chez Eco-Heft ; à croire que ces systèmes et ces discours étaient vendus prêts à l'emploi par des cabinets de conseil.
L'épuisement de mes malades me renvoie au tien. Et si, sous le coup de la pression, tu les avais vraiment commises, ces erreurs ? Et si tu avais accumulé les heures supplémentaires et accepté cette astreinte par excès de scrupule, comme le pensait Stéphane ? Ou pire, si tu avais craqué, vraiment craqué, parce que l'extrême fatigue est capable de faire disjoncter le cerveau quand elle ne trouve plus d'issue ?
Cette pensée m'obsède et les journées marathoniennes que je m'impose ne suffisent pas à la faire refluer. J'ai arrêté les antidépresseurs sans le dire à mon mari, fatiguée de cette ouate chimique qui donnait aux émotions une couleur artificielle. Je préfere encore la douleur nue et sa violence vibrante; je préfere encore avoir mal de toi, parce que avoir mal de toi, c'est une façon de te garder vivante en moi.
Il n'empêche que chaque matin, quand j'ouvre les yeux, c'est la même stupéfaction, le même vertige et le même désarroi : tu n'es plus là. »

« Votre sœur n'est jamais venue me voir pour me parler de ses problèmes. Enfin, pas officiellement... Mais je l'avais rencontrée à un après-midi de team building. Vous voyez ce que c'est ? On rassemble l'ensemble du personnel pour des séances de krav-maga ou des week-ends accrobranche. Des idioties qui coûtent une fortune à la boîte. En revanche, pour mettre la pression aux salariés en faisant semblant de se soucier de leur bien-être, il n'y a pas mieux.
J'ai fait la connaissance de votre sœur au week-end escalade. Pardon, à l'activité de cohésion escalade. Le mot d'ordre était « sortir de sa zone de confort » - encore une formule que ce trou-du-cul de Sernin avait dû apprendre dans son école. J'avais alerté les collègues par la voie syndicale. Inviter les gens à venir une fin de semaine sans payer, c'est clairement un coup de vice. Oh, ils s'étaient crus malins en décrétant l'activité facultative... Sauf que personne n'était dupe : leurs trucs, si tu viens pas, t'es mal vu. »

« Quand une boîte marche mal, neuf fois sur dix, ce n'est pas parce que les salariés ne fichent rien ou qu'ils ne sont pas motivés. C'est parce que le marché se casse la figure ou que le management est pourri. Bref.
De toute façon, le travail, je l'ai déjà dit à Castella, ce n'est pas une épreuve de plus aux Jeux olympiques. Plutôt un moyen de gagner décemment sa vie pendant quarante-trois ans sûrement plus longtemps, compte tenu de ce qui est en train de se passer avec les retraites.
Et quarante-trois ans, bon sang, c'est long.
Vous savez, dans ma carrière, j'en ai vu défiler, des jeunots qui débarquaient chauffés à blanc, décidés à bouffer tout le monde. Ils nous parlaient comme à leur chien, ils se voyaient calife à la place du calife. Les mêmes qui finissaient carbonisés huit ans après, en ne rêvant plus que de garder des chèvres ou faire de la menuiserie.
Votre sœur n'était pas comme ça. Je veux dire : pas avec les dents qui rayent le parquet. Ceux qui ont travaillé avec elle disent que c'était une grosse bosseuse, mais qu'elle ne se mettait jamais en avant. »

« - Qu'est-ce que ma sœur faisait dans cette usine, à cette heure-là ?
- Nous l'ignorons. Mais a priori elle n'a pas le profil d'une délinquante, ni celui d'une femme suicidaire. On ne mange pas tranquillement un morceau de pizza avec un collègue avant de faire le saut de l'ange. Si elle s'est arrangée pour rester sur les lieux ce soir-là, c'est qu'elle avait une raison. Le juge Subercazeaux veut savoir laquelle, moi aussi. Nous ne renonçons pas. »

« Votre sœur, je ne la connaissais pas beaucoup. Mais je me suis toujours bien entendu avec elle. Elle était gentille. Pas comme les autres, là, les nouveaux.
Eux, ils sont méprisants. Le chef de l'unité, deux ans que je le croise, et c'est à peine s'il dit bonjour. Madame Nocton, la DRH, elle m'a appelé Oussama pendant le dernier stage de cohésion. Bravo, la cohésion, quand les responsables ils sont même pas capables d'appeler les employés par leur nom.
Le mien c'est Samuel Umutesi. Je parle anglais, kinyarwanda et français. J'ai un BTS en maintenance des systèmes industriels et une licence pro qualité sécurité environnement. Je l'ai passée en formation continue, le soir après le boulot. Mais pour ces gens-là, je serai toujours Oussama. Ou Mamadou, ou Samba. Un Noir, quoi.
Votre sœur, c'était différent. « Bonjour monsieur Umutesi », dès le premier jour. C'est moi qui ai fini par lui demander de m'appeler Sam. »

« Le choc, latéral, avait été trop léger pour déclencher l'airbag.
À cinquante centimètres près, ç'aurait été une autre histoire.
Quand je suis descendue de la voiture, je ne ressentais rien, comme si la peur n'était pas encore montée à mon cerveau. Pour le moment, je n'avais qu'une idée en tête, respirer la forêt, son air froid et nocturne, et offrir mon visage à la pluie, au ciel immense et muet. Enveloppée par la brume qui montait de la chaussée, dans ma solitude végétale, j'entendais le sang battre à mes oreilles. Et soudain je t'ai sentie, là, tout près de moi, comme si ton esprit flottait entre ces arbres, que nos deux corps avaient retrouvé leur jonction d'enfance et que tu m'attendais au cœur de la nuit.
J'ai tressailli quand une branche a craqué dans l'ombre et qu'une biche a débouché des taillis. Dans la lumière des phares, le cervidé était magnifique, avec son museau fin, ses oreilles sombres, son pelage brillant de pluie et ses pattes élancées. Elle s'est figée dès qu'elle m'a aperçue, a humé l'air alentour. Son œil s'est fixé sur moi, quelques secondes qui m'ont paru une éternité. Puis elle s'est élancée, a franchi la chaussée en trois bonds et je l'ai vue disparaître dans un remuement de branches. L'instant d'après, elle n'était plus là.
Le regard que nous avions eu le temps d'échanger, elle et moi, avant que la forêt l'engloutisse, m'avait bouleversée. Peut-être parce que cela faisait longtemps qu'un être vivant ne m'avait regardée ainsi sans me condamner, sans me plaindre, sans me juger.
Et brusquement, à l'image de ce miracle de distinction animale, de ce corps puissant et de ses extrémités graciles, s'est substituée celle de sa traque par des chasseurs. Le pelage beige souillé de sang, la course folle, les muscles mis à la torture par l'acide lactique, le cœur prêt à exploser. Les abois, la panique en sentant les effluves de plus en plus proches, les chiens hystériques et les hommes affamés de gibier, jouissant par anticipation du moment où, du bout de leur fusil, ils transformeraient la reine de la forêt en tas de chair sanguinolente.
Ceux-là auraient mérité de goûter, à leur tour, la terreur de la traque, le froid du métal contre la peau, les entrailles qui se vident, les interminables secondes où on se voit mourir. Ceux-là auraient mérité de connaître l'écrasement de leur visage contre la terre, la douleur et l'impuissance face à leur prédateur. Du fond de ma nuit intérieure, une fureur biblique, une cruauté minérale naissait en moi. Elle me faisait peur, mais je devinais qu'elle serait, à partir de maintenant, ma seule et ma meilleure alliée. »

« J'avais toujours voulu protéger papa de ce soupçon, sans accepter d'envisager que lui-même emprunterait le même chemin. Pourtant, lui aussi avait vu, à la morgue, le relief de ton corps, son visage confisqué par le drap mortuaire. Lui aussi t'avait portée en terre, ce vilain jour de juillet. Lui aussi avait entendu une fillette réclamer sa mère alors que celle-ci gisait dans un cercueil à quelques mètres d'elle. »

« Le pompon, c'est quand ils se sont mis en tête de « ressouder les équipes ». Les équipes qu'ils avaient eux-mêmes fracturées, mais ça, ça n'avait pas l'air de leur sauter aux yeux. C'était l'idée de la nouvelle DRH, Agnès Nocton une catastrophe, cette bonne femme, soit dit au passage. Ils nous ont imposé des « temps de cohésion ». Une fois sur deux, ça se passait le week-end ou le soir. Là, j'ai vraiment buggé. Je suis chimiste, pas sportif de haut niveau. Et si je veux faire de l'accrobranche, je loue un gîte pendant les vacances et j'emmène ma femme.
Je vous passe les séminaires sur l'optimisation du temps de travail... Vous voulez vraiment le détail ? Eh bien, deux heures à écouter blablater des jeunots à chaussures poin-tues pendant que les tâches s'accumulaient. Ma belle-sœur, qui travaille comme psy, m'a expliqué que ça s'appelait l'« injonction contradictoire ». On ordonne aux gens de faire quelque chose en leur retirant les moyens de le faire. Un peu comme si on vous demandait de courir un cent mètres avec un scaphandre, vous voyez... Ça rend les gens complètement fous, ce genre de tenaille. Et ça s'est vérifié chez Eco-Heft. Les congés de maladie ont grimpé en flèche, il y a eu des démissions. Mais plus le climat se détériorait, plus on avait droit aux sessions sur l'« optimisation du temps de travail ». Allez comprendre. »

« Bastien n'y a pas tenu. Rompant notre pacte de silence, il m'a envoyé un message pour me demander s'il devait lui aussi chercher un avocat. Derrière le sarcasme, la peine.
Je le comprends. Il n'est pas responsable de cette situation. Et au fond, moi non plus. Nous sommes des gens ordinaires percutés par un drame qui a rompu notre dia-pason. Ce qui faisait l'aménité du temps s'est englouti : l'espoir de la grossesse, l'image de notre fille qui aurait joué avec la tienne, l'attente impatiente des vacances, le plaisir du petit café que m'offraient les patients à l'issue de mes visites. Dans ce monde amer si plein de ton absence, le souvenir des mains de mon mari sur ma peau est devenu une monnaie qui n'a plus cours. »

« Madame Dobrynine, des gens harcelés, j'en vois passer beaucoup, dans ce bureau. Vous n'auriez pas pu empêcher ce qui s'est produit, même avec la meilleure volonté du monde. C'est un processus long, pervers, insidieux. Souvent les salariés finissent par le cacher à leur mari, leur famille. Ils ont honte, se disent qu'ils sont faibles, se posent des questions sur leurs compétences. Ils perdent peu à peu l'estime d'eux-mêmes. S'ils en parlent, la plupart du temps, l'entourage leur conseille de démissionner. Ensuite, ils n'osent plus se plaindre.
Ces boîtes ont les moyens de détruire quelqu'un, elles apprennent même des techniques pour y parvenir. »

« Je prenais conscience de ce qu'avait été ton quotidien.
Un monde schizophrénique, une ligne de crête fragile entre production destructrice et tentative pour en ralentir les effets les plus délétères. Je n'ai toujours pas compris le lien entre le cancer de la vessie et les questions de durabilité des forêts, mais je suis de plus en plus convaincue que tu montais un dossier contre Eco-Heft, et pas pour vendre leurs secrets de fabrication à la concurrence. »

« J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi à qui vous êtes en train de parler. La semaine dernière, je dînais chez le directeur de cabinet du secrétaire d'État au Commerce et à l'Industrie. J'ai cent soixante-dix-huit employés en responsabilité sur ce site, des normes et des contraintes de tous les côtés. Et chaque jour, je dois me battre comme un chien pour rester compétitif, sauver nos emplois, ne pas me faire bouffer par les Américains ou les Chinois. »

« Ce cercle infernal n'en finira donc jamais ?
De plus en plus souvent, je pense que, face à de tels individus, deux coups de poing au fond d'une impasse et trois dents cassées feraient mieux que des blâmes et des discours. L'épuisement se nourrit aussi de l'impuissance : devoir se battre à armes inégales, subir la violence sans pouvoir y répondre par le même canal, inventer des processus de conversion des blessures en gestes symboliques, en paroles, en procédures sans quoi nous finirions par retourner à l'état animal. Mais cette contention de sa propre rage, quand elle dure trop longtemps, brûle l'âme. Brûle le cœur, brûle les ailes comme elle a brûlé les tiennes, ma pauvre Icare, tombée de ta coursive où tu étais montée parce que tu pensais qu'on ne négocie pas avec son idéal.
Comme j'aimerais, dans la tourmente d'où je te parle, avoir su conserver cette pureté, cette confiance-là. »

« Être lanceur d'alerte, c'est se condamner à une immense solitude. »

« Le secret des sources, c'est pour protéger les gens, pas pour permettre à leurs bourreaux de continuer leur vie tranquillement. 
Votre sœur ne se résignait pas à ce qu'on détruise sciemment des vies pour faire de l'argent. Elle m'avait dit, un jour où on parlait du scandale du Mediator : « Comment on vit avec le sacrifice des innocents ? » Ça la révoltait.
On va se revoir, Irène. Vous pouvez m'appeler n'importe quand. Le jour, la nuit, quand vous voulez. En attendant, faites bien attention à vous. Je vous en prie. »

« À ce moment-là, ne resteront que les voix enrouées de la famille, celle d'une Marie-Paule Coste, d'une Marie Volta, pour rappeler ton nom. Et pendant que les actionnaires referont connaissance avec leurs dividendes, partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l'exploitation du salarié par le salarié.
Je suis lucide. Je sais que certains accomplissent ces basses besognes à contrecœur, sous la pression de leur patron ou du marché, conscients qu'eux-mêmes ne sont que des maillons de la chaîne alimentaire, aussi fragiles, à leur niveau, que ceux qu'ils ont ordre de dominer. D'autres s'y résigneront après avoir étouffé leurs scrupules, usés par l'effondrement de leurs idéaux, par leur impuissance à peser dans la bataille. Certains laisseront d'emblée leurs états d'âme au vestiaire, convaincus qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, et que la loi d'airain de la productivité justifie bien quelques accommodements avec l'éthique, la justice ou la vérité.
Mais un petit nombre, hélas, y trouvera du plaisir. De la pure jouissance. Et c'est dans cette frange-là que le diable recrutera ses séides. Eux goûteront sans vergogne l'exercice du pouvoir. Des minus habens qui n'étaient rien ou pas grand-chose avant qu'on leur mette une arme chargée entre les mains se découvriront un vrai talent pour imposer des brimades, des horaires absurdes, des tâches rebutantes. Les visages qui pâlissent, les yeux cernés, les pleurs dans les toilettes les conforteront dans leur sentiment de toute-puissance. Les burn-out seront leurs petites victoires ; les démissions, leurs trophées. »

« Cet être qui ne sait rien du monde, de la noirceur des hommes, des mensonges et du pouvoir. Rien non plus de la duplicité de la femme qui le nourrit, capable de lui prodiguer des caresses puis de s'asseoir à onze heures du soir derrière un écran pour choisir, sur ordre, les mots assassins qui en anéantiront une autre.
Ignorant de l'existence des usines, des machines, des coursives, des profits et des mensonges ; ne sachant pas qu'on peut fabriquer du désespoir comme on fabrique une arme, le planter dans le cœur de quelqu'un jusqu'à le faire tomber.
Inconscient du fait que chaque goutte d'eau qu'il lape, chaque goulée d'air qu'il prend est corrompue par une espèce qui a préféré boire ses poisons jusqu'à la lie, jusqu'à l'anéantissement, laissant à la génération qui suit le soin de nettoyer la coupe, en sachant qu'il est déjà trop tard.
Incapable de deviner que ces hommes à qui il a choisi, depuis des millénaires, d'accorder son amitié sont devenus trop savants, trop habiles, trop dominateurs; qu'ils ont depuis longtemps perdu la boussole qui leur permettait de faire la différence entre l'envie et le besoin, et que cette confusion les a rendus fous.
Fous, cupides et dangereux.
Ce petit chien, dont soudain je voudrais absurdement connaître le nom. Qui n'a conscience à cette seconde que de l'air qu'il respire, de l'insecte qui agace son nez, de la rosée qui caresse son pelage, de son soulagement proche et de l'odeur de l'herbe mouillée. »

Quatrième de couverture

Quand on annonce à Irène Dobrynine, médecin généraliste à Fontainebleau, que le corps de sa sœur a été retrouvé dans l'atelier 4 de l'usine de papier d'Étampes où la jeune femme travaillait comme chimiste, elle se refuse d'abord à le croire.
Comment et pourquoi sa cadette se serait-elle aventurée de nuit dans une zone ultrasécurisée ?
Décès accidentel ? Suicide ? Mort provoquée ? La reconnaissance d'un accident du travail est-elle une façon pour l'entreprise de fuir d'autres responsabilités ?
Obsédée par les doutes, Irène aiguillonne un ballet judiciaire qui ne suffit pas à ébranler le mur du silence. Tandis qu'au fil des semaines, la tragédie détruit sa famille comme une bombe à fragmentation, elle poursuit son enquête avec acharnement, reconstituant minutieusement la tapisserie de la vraie vie de Natacha à partir d'une trame d'informations contradictoires confessions de témoins qui l'ont connue, révélations de collègues et procès-verbaux d'interrogatoires.
La petite musique de nuit du roman à suspense compose peu à peu la symphonie chorale d'un roman social sur la souffrance au travail comment s'oppose-t-on à ceux qui, en toute impunité, ont choisi de détruire la vie ?

Hélène Gestern est enseignante et chercheuse. Elle est notamment l'autrice de 555 (Arléa, 2022), qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire et de Cézembre (Grasset, 2024). Atelier 4 est son treizième livre.

Éditions Grasset,  mars 2026
281 pages