mercredi 18 octobre 2017

Seuls sont les indomptés ★★★★★♥ de Edward Abbey

Superbe lecture, superbe plume, une troisième rencontre avec Edward Abbey qui se solde de nouveau par «Waouh» ! 

Je continue de marcher sur les pas d'Edward Abbey. Après «Le feu sur la montagne», sublime et «Désert solitaire», et bien, sublime aussi !, j'ai voulu découvrir ses premiers écrits, comment il avait commencé, quels furent ses premières pensées couchées sur papier. Mettait-il déjà en exergue la force d'une amitié solide ? Décrivait-il déjà si merveilleusement bien les grands espaces sauvages qu'il affectionnait tant ? Avions-nous déjà envie de chevaucher aux côtés de ces personnages aux caractères bien trempés, avides de libertés, de les suivre dans leur combat face à la modernité omniprésente et destructrice ? Sentions-nous déjà la rage qui les animent devant les désastres engendrés par le progrès ?  Allais-je être de nouveau chamboulée, bouleversée par ses mots ? Force est de constater que oui ! 

Edward Abbey distille amour et bienveillance, il allie subtilement poésie et colère, dissémine des touches d'humour et d'ironie pour alléger la rage qui anime ses personnages. En l’occurrence, dans cet opus, Jack Burns, cow-boy solitaire, un indompté au coeur tendre, un réfractaire qui aspire à un mode de vie en osmose avec la Nature, sans artifice, dans des endroits où l'homme blanc n'a jamais mis les pieds (en dehors des toilettes pour femmes !), un Professionnel de la débrouille, prisonnier de la réalité, en quête d'un tunnel pour retourner dans son univers onirique de gamin, un monde de grands espaces, de chevaux et de soleil. Mais un homme dévoué à son ami, Paul Bondi. Ils ont tous deux déjoué la loi militaire en vigueur sur le territoire américain en ne s'inscrivant pas à la conscription en septembre 1948. Paul a été rattrapé par la justice et mis en cellule pour quelques années. Jack chevauchera alors des journées entières à travers les plaines du Nouveau-Mexique pour rejoindre la ville, et tenter de libérer son ami. S'en suivront des dialogues forts et poignants entre les deux hommes, chacun ayant suivi un chemin différent depuis l'époque où ils étaient étudiants, et ayant ainsi une vision divergente de la vie, de la justice, des obligations. L'un est prêt, a toujours été prêt à tourner le dos à la justice, libre de penser, d'agir, de choisir par lui-même; l'autre, davantage philosophe, et plus à même d'emprunter le chemin vers le conformisme.
« - [...] Chaque fois que je me retrouve en cabane, je ne pense qu’à une chose.- À sortir ?- Exact.Tu ne seras jamais philosophe, dit Bondi. Pas à ce rythme-là. Seul un philosophe peut transcender ces barreaux et ces murs sans quitter son corps. Ni même ouvrir les yeux.  Malgré la surprise et le ravissement de ces retrouvailles, Bondi avait conscience de la présence d'une troisième partie, le moniteur objectif de son cerveau, qui inspectait et jaugeait avec un certain détachement critique, l'apparence, le discours et les réactions de son vieil ami. Il semblait un peu lent, remarqua le moniteur, comme émoussé par trop de vent, de soleil, et de n'avoir eu pour compagnie que des animaux - comme s'il n'avait pas encore totalement de son rêve du loup sauvage, avec son rocher et son ombre noir. Une concentration artificielle au sein du monde naturel.Je serais peut-être jamais philosophe, admit Burns. Mais il y a une chose pire encore, une seule. C’est que toi t’en seras toujours un. »
La suite nous embarque dans une chasse à l'homme sans merci, une traque haletante, démente, inimaginable. On ne joue pas avec le gouvernement américain, l'obéissance est due, toute forme de rébellion, tout manquement aux règles met le feu aux poudres, une fois l'engrenage de la répression lancé, il est difficile de le contrer, de le stopper... Ce roman a finalement traversé le temps sans prendre une ride ;-)

Merci Edward Abbey, merci aux éditions Gallmeister de nous offrir cette pépite ... et tant d'autres.

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«Comme tous les bêtes cow-boys d'aujourd'hui et d'hier,ils se nourrissaient de sable, de cactus et de gnons,et le jour de la paye d'une pute qui sent l'oignon.
Le silence était intense, brûlant, infini. L'homme entendait ce silence, ou ce qui semblait être la musique de ce silence, le chant du sang dans ses oreilles.
Il regarda au sud : le sommet de la montagne s’incurvait vers l’est, puis de l’ouest, descendait en paliers tranquilles dans l’ombre de Scissors Canyon à vingt kilomètres. Au-delà se dressaient les pics pyramidaux, bleus et embrumés des Manzano et une chaîne de montagnes indomptées qui s’étirait sur cent kilomètres vers le Mexique. Burns scruta au sud, loin au sud, jusqu’à ce que sa vue se trouble de désir impatient, et que le pincement de son cœur lui remonte dans la gorge.
Le soleil était maintenant bas sur l'horizon occidental, globe de feu s'enfonçant entre les cônes noirs de deux volcans éteints : une immense onde de lumière recouvrait le désert, noyant les peupliers de Virginie, les masures d'adobe, les saules roux des berges des canaux, se déversant sur la mesa, se mélangeant au fer et au granit des escarpements montagneux à quinze kilomètres de distance.
De l’autre côté du fleuve, à des kilomètres de là, la ville attendait, s’ébrouait doucement et en silence - vagues volutes de fumée et de poussière, éclats d’objets en mouvement renvoyant le soleil, ombres mouvantes - pas complètement réveillée et trop lointaine pour se faire entendre. Dans la lumière du petit matin, vue depuis l’ouest par l’homme adossé à son genévrier, la ville était une flaque d’ombre bleu-gris indistincte, aux marges floues, aux extrémités sud et est invisibles, toutes fondues sous les vastes ailes de l’ombre des Sangre Mountains.
Car bien sûr, c'est un cauchemar. J'en déteste chaque minute. J'en suis profondément malade - mais je ne peux pas fuir. J'ai trop d'engagements à tenir, trop de faiblesses, trop d'idées optimistes. [...] Optimistes ? continua-t-il. Non, pas vraiment. Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois a liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sur le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par las bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.
Que faites-vous dans la vie ? J'établis une métaphysique fondée sur la théorie des plans de réalité unipolaire, ai-je dit. Vous pourriez répéter ? ont-ils demandé. Ce serait redondant, ai-je répondu.- Et c'est là qu'ils t'ont foutu en prison, dit Burns. Je peux franchement pas leur en vouloir.- Non, pas tout à fait. Ils ne comprenaient pas ce qui clochait, chez moi, ni ce contre quoi je m'élevais. L'obéissance est une telle habitude fondamentale dans l'esprit américain contemporain que toute forme de désobéissance est considérée comme une sorte de folie.
Parce que je suis un anarchiste, je ne suis pas seulement un anarchiste jeffersonien. Je suis aussi un anarchiste cynique. Pourquoi ? Parce que je perçois clairement le désespoir total des idéaux anarchistes : tout est contre eux - la pression massive de la surpopulation, l'industrialisation, la militarisation, le poids des sentiments, l'élan de l'histoire. Une cause perdue. Une cause jamais trouvée, si je puis dire, même. En voie de d'extinction en Amérique à l'instant même de sa naissance : Thoreau, le mythe de la Frontière, la Première Guerre mondiale...Bref, Jack, en résumé, mon anarchisme n'est que sentimentalisme. En pratique, je suis un bon citoyen, : je siège à divers comités, je vote aux élections, je me présenterai un jour au conseil d'administration de l'école.
Bondi resta sur sa paillasse sans rien dire, sans rien dire à voix haute, occupé qu’il était à écorcher son âme, à essayer d’examiner sous le scalpel stérile de la logique les entrailles molles luisantes veinées de bleu de son esprit.
En silence et à la hâte, ils se mirent à l'ouvrage sous l'oeil du gardien posté sur le seuil, si distant à l'abri de son pouvoir et de son autorité, si présent dans sa menace.
- Mais Jack...(Jerry hésita:) Tu vas revenir, pas vrai ?- Bien sûr. Quand je serai plus qu'un visage placardé sur des murs de bureaux de poste, je reviendrai en douce. Tu me verras arriver sur la mesa, un soir, quand tout sera calmé.- Ne dis pas des choses pareilles. Tu sais bien que tu ne peux pas continuer ainsi...Tu vis au XXème siècle.- Je n'accorde pas ma vie en fonction des chiffres sur un calendrier.- C'est ridicule, Jack. Tu es un animal social, que ça te plaise ou non. Tu dois faire des concessions...Ou ils vont te traquer comme un ... comme un... Qu'est-ce que les gens traquent, de nos jours ?- Les coyotes. Avec des fusils de cyanure. [...] Je ferais mieux de me magner.
Le vent soulevait la poussière autour d'eux - il sentait les parfums de sel de roche et de silex, les fumets de fougère en décomposition, la résine des pins en contrebas - et fouette les petits trembles, les saupoudra, homme et cheval, de petites feuilles mortes, sèches et dorées.
De l'arroyo noir s'éleva le cri du cheval [...] tandis que sur la vaste quatre voies à côté d'eux, les voitures rugissaient, sifflaient et tonnaient, acier,caoutchouc et chair, visages sombres derrière les vitres, coeurs battants, mains froides - la folie des  hommes et des femmes emmurés dans leurs machines.»
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Quatrième de couverture

Au milieu des années 1950, Jack Burns reste un solitaire, un homme hors du temps. Il s’obstine à parcourir le Nouveau-Mexique à cheval, vit de petits boulots et dort à la belle étoile. Lorsqu’il apprend que son ami Paul vient d’être incarcéré pour avoir refusé de se soumettre à ses obligations militaires, Jack décide de se faire arrêter. Retrouver Paul en prison et s’évader ensemble, tel est son plan. Mais il n’imaginait pas que son évasion déclencherait une traque d’une telle ampleur. Nul ne peut impunément entraver la marche de l’ordre et du progrès.

Seuls sont les indomptés est un chef-d’œuvre d’Edward Abbey, auteur insoumis et emblématique de l’Ouest américain, qui dévoile avec cette échappée sauvage le prix à payer pour la liberté.

Editions Gallmeister, juin 2015
350 pages
Traduit de l'anglais par Laura Derajinski et Jacques Mailhos 
Parution originale The Brave Cowboy, 1956

Edward Abbey (1927-1989) est né dans la ville d'Indiana, en Pennsylvanie, le 29 janvier 1927. En 1944, âgé de dix-sept ans, il quitte la ferme familiale pour aller à la découverte de l'Ouest américain : il tombe amoureux du désert, un amour qui l'animera sa vie durant. Après un bref séjour dans l'armée en Italie entre 1945 et 1947, il rejoint l'université où il rédige une thèse sur "L'anarchie et la moralité de la violence". Il commence à travailler en tant que ranger dans divers parcs nationaux américains et passe notamment deux saisons au parc national des Arches dans l'Utah. Cette expérience lui inspirera son récit Désert solitaire publié en 1968.
Le succès de ce livre et du roman Le Gang de la clef à molette, paru en 1975, ont fait de lui une icône de la contre-culture et le pionnier d'une prise de conscience écologique aux États-Unis. En 1987, il se voit offrir l'un des prix littéraires les plus prestigieux de l'Académie américaine des arts et des lettres. Mais il déclinera cet honneur : il avait prévu la descente d'une rivière de l'Idaho la semaine de la cérémonie de remise du prix… Il meurt en 1989 à l'âge de soixante-deux ans des complications d'une intervention chirurgicale. Il laissera derrière lui une femme et quatre enfants, une douzaine de livres et un message pour la postérité : "No comments." Il demanda à être enterré clandestinement dans le désert par ses proches. Aujourd'hui encore, personne ne sait où se trouve sa tombe.

À PROPOS DU LIVRE

Le livre a été adapté en 1962 au cinéma par David Miller, avec Kirk Douglas et Gena Rowlands dans les rôles principaux.

DANS LA PRESSE

Force est de reconnaître la formidable puissance d'évocation de l'écriture d'Abbey, mais surtout une mise en perspective qui sera une des constantes de son œuvre.
Lionel Destremau, LE MATRICULE DES ANGES

Une chasse à l'homme impitoyable dans les montagnes désertiques du Nouveau-Mexique.
Emmanuel Romer, LA CROIX

LES LIBRAIRES EN PARLENT

Un hymne à la liberté! Il est des formules tellement usées qu'elles en perdent leur signification. Seuls sont les indomptés redonne à celle-ci tout son sens.
Point Virgule - Namur - Belgique

C'est une bombe ! Un Edward Abbey inédit en France, sorte de post-western libertaire et écologiste, doté d'un cow-boy hors du temps qui défie l'entêtante avancée du monde moderne. 
Le Bal des ardents - Lyon

Si une petite visite sur site des éditions Gallmeister vous tente, c'est par ici.

mercredi 11 octobre 2017

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? ★★★★☆ de Jeanette Winterson


Une couverture et un titre qui m'ont fait de l’œil, une auteure que je connaissais pas, et au final une belle découverte, très émouvante, le récit d'une enfance douloureuse, volée «J'ai grandi comme dans tous ces romans de Dickens où la vraie famille est celle qu'on s'invente ; ces gens avec qui se nouent, dans la durée, des liens d'affection profonds deviennent votre famille.», mais aussi celui d'un combat, le combat d'une femme audacieuse, qui a puisé force et santé dans la littérature et la créativité, qui a su se libérer, se forger sa propre identité, prendre son destin en main «L'existence n'est qu'une question de seconde chance et tant que nous serons en vie, jusqu'à la fin, il restera toujours une autre chance.» et poursuivre son chemin, sa quête du bonheur, une quête qui «dure toute la vie et n'est pas tenue par l'obligation de résultat.»

Une introspection salvatrice pour l'auteure; car son histoire se dénoue dans le pardon et non dans règlement de compte ou la tragédie. «J'ai remarqué que pour moi le pardon était important. J'ai eu une vie assez mouvementée. Je savais que mes parents ne me pardonneraient jamais ce que j'avais fait, mais il est venu un moment où je devais leur pardonner. C'est un choix que j'ai fait, sachant qu'il n'y aurait pas de réciproque, et ne désirant peut-être pas qu'il y en ait.»

Jeanette Winterson nous livre une autofiction passionnante à la portée universelle.
Un très beau message d'espoir empreint d'une grande sensibilité.
«C'est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l'ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ?»
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«La fiction est la poésie sont des médicaments, des remèdes. Elles guérissent l'entaille pratiquée par la réalité sur l'imagination.
Mon père était malheureux. Ma mère était dérangée. Nous étions des réfugiés dans notre propre vie..
Je ne suis pas une fanatique des supermarchés et je déteste y faire mes courses [...] Je dois cette détestation surtout au fait qu'ils ont réduits à néant cette vie locale si intense. Aujourd'hui, l'apathie qui s'est infiltrée dans notre existence n'est pas que la conséquence d'un boulot ou de programmes télé chiants, mais de la perte de cette vie locale, les commérages, les rencontres, ces journées palpitantes, chaotiques, bruyantes où tout le monde est le bienvenu, avec ou sans argent. Et si vous n'aviez pas les moyens de chauffer votre maison, vous pouviez toujours aller au marché couvert. Tôt ou tard, quelqu'un vous paierait une tasse de thé. C'était comme ça.
Peu à peu, je me suis aperçue que j'avais de la compagnie. Les écrivains sont souvent des exilés, des marginaux, des fugueurs et des parias. Ces écrivains étaient mes amis. Chaque livre était une bouteille à la mer. Il fallait les ouvrir.
Le seul et unique cours d'éducation sexuelle auquel nous ayons eu droit à l'école ne concernait pas du tout le sexe, mais l'économie sexuelle. Nous devions payer notre part parce que la modernité l'exigeait, mais nous devions donner l'argent au garçon pour qu'il puisse être vu en train de payer. [...] L'enseignante a appelé ça la fierté masculine, je crois. Je me suis dit que c'était la chose la plus idiote que j'aie jamais entendue ; la théorie de la terre plate appliquée aux relations sociales.
Quand j'ai connu le succès, plus tard, et qu'on m'accusait d'arrogance, j'aurais voulu traîner à Accrington tous ces journalistes qui n'y comprenaient rien, et leur montrer que pour une femme, une femme de la classe ouvrière, vouloir être écrivain, un bon écrivain, et croire que l'on avait assez de talent pour cela, ce n'était pas de l'arrogance ; c'était de la politique.
J'aime l'idée que l'ordre procède de l'amour.Je comprenais, de manière tout à fait obscure, qu'il me faudrait trouver le point où ma propre vie pourrait se réconcilier avec elle-même. Je savais que cette quête était liée à l'amour.
La psyché est tellement plus raffinée que ce que la conscience nous laisse en percevoir. Nous enterrons les choses si profondément que l'on ne se souvient plus qu'il y avait quelque chose à enterrer. Notre corps s'en souvient. Nos crises névrotiques s'en souviennent. Mais pas nous.
Du coup quand les gens disent que la poésie est un luxe, qu'elle est optionnelle, qu'elle s'adresse aux classes moyennes instruites, ou qu'elle ne devrait pas être étudiée à l'école parce qu'elle n'est pas pertinente ou tout autre argument étrange et stupide que l'on entend sur la poésie et la place qu'elle occupe dans notre vie, j'imagine que ces gens ont la vie facile. Une vie difficile a besoin d'un langage difficile - et c'est ce qu'offre la poésie. C'est ce que propose la littérature - un langage assez puissant pour la décrire. Ce n'est pas un lieu où se cacher. C'est un lieu de découverte. 
A cette époque, mon seul répit était d'aller à Paris me cacher dans la librairie Shakespeare & Company. [...] J'étais en sécurité. J'étais entourée de livres...je ne me sentais plus hantée. Ces moments ne duraient pas mais ils étaient précieux.





La créativité se tient du côté de la santé - ce n'est pas elle qui vous rend fou; elle est cette force interne qui tente de nous sauver de la folie.
N'avoir pas même dit adieu,

Ni murmuré l'appel le plus doux 
Ni exprimé le souhait d'entendre une parole, alors que moi 
Je voyais le matin durcir sur la paroi, 
Impassible, ignorant
Que ton grand départ
Avait lieu en cet instant, altérant tout.
Thomas Hardy
Le poème trouve le mot qui trouve l'émotion.
J'ai tenté d'expliquer mon projet. Je suis un écrivain ambitieux - je ne vois pas l'intérêt d'être quoi que ce soit, ou plutôt devenir quoi que ce soit, si l'on n'a pas l'ambition nécessaire pour y parvenir. 1985 ne marquait pas l'année de mes mémoires - et de toute façon, ce n'était pas ce que j'avais écrit. J'essayais d'échapper à l'idée reçue selon laquelle les femmes écrivent toujours sur « l'expérience » - dans la limite de ce qu'elles connaissent - contrairement aux hommes qui écrivent sur ce qui est grand et audacieux - le grand schéma des choses, l'expérimentation avec la forme. Henry James a mal interprété les propos de Jane Austen lorsqu'elle a déclaré écrire sur dix centimètres d'ivoire - comprendre d'infimes miniatures observatrices. On a dit à peu près la même chose d'Emily Dickinson et de Virginia Woolf. Ces commentaires me mettaient hors de moi. A près tout, pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier expérience et expérimentation ? Pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier observation et imagination ? Pourquoi une femme devrait-elle être cantonnée à quoi que ce soit ou par qui ce soit ? Pourquoi une femme ne devrait-elle pas avoir d'ambition littéraire ? D'ambition personnelle ? 
Les enfants adoptifs s'inventent parce qu'ils n'ont pas d'autre solution; leur existence est marquée dès le départ par une absence, un vide, un point d'interrogation. Un pan déterminant de leur histoire disparaît, aussi violemment que si une bombe avait été logée au creux de ce ventre bombé.
Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu'ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. [...] J'ai eu besoin des mots parce que les familles malheureuses sont des conspiration sud silence. On ne pardonne jamais à celui qui brise l'omertà. Lui ou elle doit apprendre à se pardonner.
Manchester ... On la surnommait Cotonopolis.Imaginez-la - les gigantesques usines qui fonctionnaient à la vapeur, éclairées au gaz, et jetées entre elles, les rangées de maisons ouvrières adossées les unes aux autres. La crasse, la fumée, la puanteur de la teinture et de l'ammoniaque, du soufre et du charbon. L'argent, le travail qui continue de nuit comme de jour, le bruit assourdissant des filatures, des trains, des trams, des chariots sur les pavés, de l'activité humaine grouillante, incessante, un enfer du Nibelheim, et le labeur triomphal de la  force ouvrière et de la détermination.Tous ceux qui ont connu Manchester ont été admiratifs autant que consternés. Charles Dickens a fait d'elle le soubassement de son roman Les Temps difficiles; on y vivait les moments les pires mais aussi les meilleurs - tout ce que la machine pouvait accomplir s'accompagnait d'un coût humain terrifiant.
Pourquoi l'amour se mesure-t-il à l'étendue de la perte ?» 
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Quatrième de couverture

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l’enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s’aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. 
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c’est surtout l’histoire d’une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. En racontant sa trajectoire hors du commun – de la petite fille issue du prolétariat de Manchester à l’écrivain reconnu –, elle rend hommage à toutes les femmes engagées dans la bataille pour leur liberté.

Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l’Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. De romans baroques en essais sur l’identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), elle a imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.


«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C’est une magicienne.»
Ali Smith, The Scotsman

Editions de l'Olivier, mai 2012
268 pages
Traduit de l'anglais par Céline Leroy
Parution originale Why Be Happy When You Could Be Normal ?, 2011

Née à Manchester en 1959, Jeanette Winterson n'a que vingt-six ans lorsqu'elle obtient le prix Whitbread 1985 pour Les oranges ne sont pas les seuls fruits, un premier roman poétique, insolent et très autobiographique. Elle est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Écrits sur le corps (Plon, 1993), Le Sexe des cerises (Plon, 1995), Art et Mensonges (Plon, 1998), Garder la flamme (Melville, 2006). Powerbook (l'Olivier, 2002) a été adapté au théâtre par Deborah Warner (théâtre national de Chaillot, en 2003).

mercredi 4 octobre 2017

Dans la forêt ★★★★★ de Jean Hegland

Une histoire passionnante, si émouvante et si belle. Étiquetée science-fiction, cet opus s'apparente davantage au Nature Writing. La raison qui pousse cette région du monde dans le chaos n'est qu'un prétexte pour nous emmener sur un tout autre chemin, loin du paysage de désolation que l'on pourrait s'attendre à arpenter quand une catastrophe s'abat sur un peuple. Le chaos est bien présent, il n'y a plus d'électricité, donc plus de téléphone, plus d'internet.

La survie est certes au coeur de cette histoire. Mais elle est d'une beauté inattendue ... elle sonne comme un renouveau, un retour aux sources, à l'essentiel, une main tendue vers la nature si offrante et si riche, une communion avec dame nature. Elle est un concentré d'humanité, d'une richesse inouïe, une touchante et belle balade dans la forêt, découvrant à travers les yeux de Nell, la narratrice, tout ce que les plantes, les fleurs, les arbres peuvent fournir pour soulager les maux et les traumatismes, tous les bienfaits qu'ils peuvent procurer, et que nous avons oubliés, ou jamais imaginés.  «Et comment des buissons ou des fleurs ou des mauvaises herbes peuvent-ils nous nourrir, nous vêtir, nous guérir ? Comment ai-je pu vivre ici toute ma vie et en savoir aussi peu ?» «J'ai vécu dans une forêt de chênes toute ma vie, et il ne m'est jamais venu à l'idée que je pouvais manger un gland.» Et la forêt que parcoure Nell, devient la nôtre, un peu, aussi, et avec elle nous la démêlons.

La souffrance, la perte des êtres aimés, les relations amoureuses, celles fraternelles, la littérature, la résistance, les choix de vie...sont autant de thèmes abordés également dans ce livre. J'ai envie de m'attarder un peu plus sur la relation entre ces deux sœurs, Nell et Eva, les deux héroïnes, auxquelles je me suis inévitablement attachée. Elles incarnent toutes les deux le courage, la force face à l'adversité, à l'hostilité, chacune à leur manière; Nell est autant raisonnable que sa sœur est insouciante. Aux relations fusionnelles de l'enfance, se sont succédé des relations plus distantes l'adolescence approchant, voire conflictuelle. L'amour les unit, il aura raison de ces conflits, et les aidera dans leur quotidien. «Je l'aimais tant - ma douce, douce sœur -, j'aimais en elle tout ce que j'avais jamais aimé, j'aimais tout ce que je savais d'elle et tout ce que je savais ne pouvoir jamais atteindre, j'aimais cette danseuse, cette femme belle sous mes mains, cette sœur avec qui j'avais autrefois peuplé une forêt, cette sœur avec qui j'avais souffert tant de choses, cette sœur que je ne pourrais quitter ni pour l'amour, ni dans la mort.»

Éblouissante et inspirante lecture, un vrai bonheur, une ode à la nature, une belle leçon de vie à découvrir et à méditer !

Merci Jean Hegland, votre écriture est belle, fluide, elle m'a touchée en plein coeur, et le message que vous avez su si bien portez sur la survie de l'humanité en se rapprochant de la nature résonne et résonnera encore longtemps en moi. C'est nourrie de celui-ci que j'arpenterai dorénavant la forêt, agrémentant mes balades d'une nouvelle saveur. MERCI.
«Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets.»
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«Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s'ils étaient des bols remplis d'eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l'eau se renverse et se renverse et se renverse.
Même maintenant, Eva peut user les choses jusqu'au bout. Moi, je veux tout garder, tout consommer à petites doses indéfiniment. Je peux faire durer douze raisins secs ou un vieux sucre d'orge d'un centimètre et demi une soirée entière, prolonge le plaisir comme si c'était une personne âgée qu'on promène dans sa chaise roulante sous le soleil hivernal.
[...]
Je me souviens de m'être débarrassée d'habits déchirés, tachés ou qui n'étaient plus à la mode. Je me souviens d'avoir jeté de la nourriture - d'avoir raclé des monceaux de nourriture de nos assiettes dans le bac à compost - simplement parce qu'elle était demeurée intacte sur l'une de nos assiettes pendant toute la durée d'un repas. Comme je regrette ces corbeilles pleines à ras bord, ces reliefs de plat. Je rêve d'enfourner des sachets entiers de raisins secs, de brûler douze bougies à la fois. Je rêve de me laisser aller, d'oublier, de ne me préoccuper de rien. Je veux vivre avec abandon, avec la grâce insouciante du consommateur au lieu de m'accrocher comme une vieille paysanne qui se tracasse pour des miettes.
C'est incroyable la rapidité avec laquelle tout le monde s'est adapté à ces changements. J'imagine que c'est comme ça que les gens qui vivent par-delà la forêt s'étaient accoutumés à boire de l'eau en bouteille, à conduire sur des autoroutes bondées et à avoir affaire aux voix automatisées qui répondaient à tous leurs appels. A l'époque, eux aussi, ont pesté et se sont plaints, et bientôt se sont habitués, oubliant presque qu'ils avaient un jour vécu autrement.Peut-être est-ce vrai que les contemporains d'une époque charnière de l'Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre. Je me demande si Abraham Lincoln lui-même aurait pu répondre à l'inévitable questionnaire sur les causes de la guerre de Sécession.
Nous savions qu'une crue était fâcheuse et provoquait des ravages. Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d'être saisies d'une étrange exaltation à l'idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l'inexorabilité de notre routine.
Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.- Il n'y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Etudier l'encyclopédie, c'est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C'est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique, se plaignait-il après avoir passé un après-midi à essayer de convaincre la prof de la classe des grands e l'école élémentaire de laisser ses élèves s'initier à la recherche scientifique en élevant des têtards et en cultivant des moisissures plutôt qu'en recopiant des articles de l'encyclopédie.L'éducation, c'est une question de connexions, de relations qui existent entre tout ce qui se trouve dans l'univers, c'est se dire que chaque gosse de l'école primaire de Redwood possède quelques atomes de Shakespeare dans son corps.
C’était comme si le garrot que le chagrin avait posé sur nos vies se desserrait enfin. Père disparaissait encore souvent à l’étage bien avant le coucher du soleil, mais les heures qu’il passait à couper du bois et à jardiner semblaient lui procurer une nouvelle vigueur. Il n’était plus aussi distant qu’il l’avait été, et parfois il rompait son deuil d’une plaisanterie.Pendant ce temps, je lisais – ou plutôt relisais – tous les romans qui se trouvaient dans la maison. J’étais depuis longtemps venue à bout de la dernière pile des livres de la bibliothèque, mes cassettes de langues se taisaient, l’ordinateur était une boîte couverte de poussière, les piles de ma calculatrice étaient mortes, aussi retournais-je aux romans pour me nourrir de pensées et d’émotions et de sensations, pour me donner une vie autre que celle en suspens qui était la mienne.Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d'utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n'importe qui d'autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d'augmenter la cadence.
Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s'enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n'étaient pas venimeux. Cet après-midi, ce qui m'a rendue triste, c'est le peu de choses qu'il reste quand une personne est partie. Quelques photos, un foulard en soir, un carnet de chèques - et où sont-ils, les gens qui possédaient autrefois ces objets ? Dans quelle pince à cheveux ou chemise de travail notre père notre mère résident-ils ?
Mais j'ai appris quelque chose que l'encyclopédie ne sait pas - quand la lune est croissante on peut l'atteindre et tenir délicatement sa courbe externe dans la paume de la main droite. Quand elle est décroissante, elle remplit la paume de la main gauche.
L' ENCYCLOPÉDIE me rappelle que la seule raison d'être d'une fleur, c'est de produire des graines. Toute cette couleur, ce parfum et ce nectar existent uniquement pour transporter le pollen, uniquement pour attirer l'attention des insectes ou profiter du vent. La raison d'être d'une fleur, ce sont ces minuscules taches et boutons anodins et inertes, ces paumes ouvertes pleines de chromosomes qui nous nourriront peut-être un jour.
J’en ai le souffle coupé. C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre. Mes yeux s’emplissent de larmes, et je continue de fixer ces langues brillantes, ces pétales de feu.
Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent. Les feuilles que nous utilisons comme papier toilette sont des feuilles de molène. La plante avec les fleurs comme des pâquerettes qui pousse près de l'atelier est de la matricaire - une cousine de la camomille. L'herbe dans le potager avec les feuilles triangulaires est de la bourse-à-pas-teur. [...] les feuilles des pas-d'âne peuvent nous donner du sel, et les Indiens qui vivaient là autrefois utilisaient la mousse espagnol comme couches pour les bébés, le pavot de Californie comme antidouleur, la farine de gland moisi comme antibiotique.
Les civilisations périclitent, les sociétés s'effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés, luttant pour trouver à manger, pour se défendre de la famine et des maladies et des maraudeurs tandis que les herbes folles poussent à travers les planchers des palais et que temples tombent en ruine. Regardez Rome, Babylone, la Crète, l’Égypte, regardez les Incas ou les Indiens d'Amérique.
Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité - dans la forme des feuilles, l'organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.C'est un besoin physique, plus intense que la soif ou le sexe. Á mi-chemin vers l'arrière gauche de ma tête, il y a un point qui rêve de la secousse d'une balle, qui appelle ardemment ce feu, cette ultime déchirure vide. Je veux être libérée de cette caverne, m'ouvrir au bien-être de ne pas vivre. Je suis lasse du chagrin et de la lutte et des soucis. Je suis lasse de ma sœur triste. Je veux éteindre la dernière lumière.
Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers les larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l'on regarde.»
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Quatrième de couverture

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.

Magnifiquement écrit et profondément émouvant, ce roman livre un message essentiel. 
SAN FRANCISCO CHRONICLE

Éditions Gallmeister, janvier 2017
302 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche


Jean Hegland est née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson. Son premier roman Dans la forêt paraît en 1996 et rencontre un succès éblouissant. Elle vit aujourd’hui au cœur des forêts de Californie du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture.

La Daronne ★★★★☆ de Hannelore Cayre


Un polar sur un fond de satire social, un style vif et efficace et d'un cynisme redoutable. 
Hannelore Cayre, dont je découvre l'écriture, est sans concession avec la religion, avec les vieux, et surtout avec le monde de la justice. Elle n'y va pas quatre chemins pour dénoncer la corruption qui sévit dans ce milieu qu'elle connait bien; j'ai découvert ainsi que les traducteurs, embauchés par le ministère de la Défense et sur lesquels reposent, dans certaines affaires, notre sécurité nationale, sont payés au noir, et ne sont ni plus ni moins que des travailleurs clandestins sans aides ni sécurité sociales ni retraite. C'est complètement dingue, et plutôt effrayant aussi.
La Daronne est une histoire surprenante, poignante, qui donne à réfléchir. L'auteur met en scène une quinqua, Patience, qui vit seule, et qui tente tant bien que mal de joindre les deux bouts, d'accumuler quelques sous pour mettre ses deux filles à l'abri du besoin, et payer l'Ehpad de sa mère atteinte d'Alzheimer et sombrant dans la folie, une travailleuse sans faille au service de la justice française, elle est une traductrice (français-arabe) très réglo ... jusqu'au jour où elle bascule du côté obscur, rattrapée par son passé, un passé que l'on découvre par petites touches, une enfance "bercée" par les trafics glauques et l'argent sale. Patience va s'attacher à une famille de trafiquants, placés sur écoute et dont elle traduit les dialogues, et s'embarquer, nous embarquer dans une spirale étourdissante, au coeur d'un trafic de drogue absolument ahurissant. On assiste à la transformation de cette quinqua, qui nous semblait jusque là anéantie, dépassée, misérable, effondrée, et qui va se révéler forte, entreprenante et d'une vivacité inimaginable. Et le roman vire alors au noir.
L'écriture est cash, le rythme enlevé, l'humour mordant. A savourer sans modération ! 

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«Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.
C'est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s'entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.
Même aux Etat-Unis, en matière de dépénalisation, on était moins con que chez nous, et c'est pour dire. On y vidait les prisons pour laisser la place aux vrais criminels.
Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée par mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe.
Je traduisais ça à l'infini..encore et encore.... Tel un cafard bousier. Oui, ce petit insecte robuste de couleur noire qui se sert de ses pattes antérieures pour façonner des boules de merde qu'il déplace en les faisant rouler sur le sol...Eh bien son quotidien minuscule est à peu près aussi passionnant que ce qu'a été le mien pendant presque vingt-cinq ans : il pousse sa boule de merde, la perd, la rattrape, se fait écraser par son fardeau, n'abandonne jamais quels que soient les obstacles et les péripéties rencontrés...
Parce que les chiens, voyez-vous ça ne croit pas en Dieu. C'est intelligent un chien.
Sinon, j’étais payée au noir par le ministère qui m’employait et ne déclarait aucun impôt. Un vrai karma, décidément. C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ? Enfin, moi qui suis corrompue, je trouve ça carrément flippant.
Et dire que la plupart des femmes passent leur vie à tenter de s'affranchir de l'exemple de leur mère...Force était de constater que je faisais exactement l'inverse. J'allais même beaucoup plus loin, je collais à l'image que la mienne se faisait de la femme idéale : la Juive intrépide. »
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Quatrième de couverture

«On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e DPJ. "Comme ça on se verra plus souvent", m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave.»

Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?
Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.
Et on devient la Daronne.

Éditions Métaillé, mars 2017
772 pages
Prix Le Point du Polar européen 2017
Prix Quai du Polar 2017




Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l'auteur, entre autres, de Commis d'office, Toiles de maître et Comme au cinéma.
Elle a réalisé des courts métrages, et l'adaptation de Commis d'office est son premier long métrage.

mercredi 13 septembre 2017

Confiteor ★★★★★ de Jaume Cabré


Waouh, quel opus, et quel pavé ... exigeant, une lecture franchement pas simple, qui nécessite quelques efforts de concentration, des efforts qui s'avèrent payants. Car c'est un véritable petit chef d'oeuvre que nous offre Jaume Cabré.
La trame est intelligemment conçue, ce roman est le fruit d'un travail d'écriture immense, c'est indéniable. Il est dense, et je garde en mémoire une lecture ardue, une trame pas toujours évidente à suivre; l'auteur "s'amuse" à nous embarquer dans des chemins de traverses, dans de nombreuses digressions, complètement désarçonnantes au début mais qui rendent cette lecture si captivante et passionnante; dans une même phrase, l'auteur change de narrateur, et dans un même paragraphe, il nous fait voyager d'un siècle à un autre, d'une époque à une autre, d'une page de l'histoire à une autre. L'auteur balaye énormément d'événements qui ont marqué l'histoire, Inquisition, Holocauste, Franquisme, et nous livre des témoignages riches, parfois bouleversants, qui m'ont émue aux larmes. 
J'évoquais une trame compliquée à suivre parce qu'elle est foisonnante, foisonnante de personnages, de réflexions sur de nombreux thèmes comme l'art, l'amitié, les sentiments amoureux, la maladie, la filiation, la musique, l'apprentissage, la destinée ... Le personnage principal Adrià Ardèvol, au crépuscule de sa vie, Alzheimer guettant, se confie à sa bien aimée, dans une longue lettre. Il couche sur papier bien plus que les éléments de sa propre vie, c'est un regard sur notre monde qu'il porte et retransmet dans cet écrit, avec tant de précisions. Une lettre bien vivante, sensible...bouleversant d'humanité.

Cette oeuvre est un monument, et je conseillerai, à ceux qui souhaitent le lire, de tenter l'aventure à un moment propice à s'accorder un peu de temps.

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«...je me suis toujours beaucoup ennuyé, parce que ma maison n'était pas une maison pensée pour les enfants et que ma famille n'était pas une famille pensée pour les enfants. Maman ne comptait pas et papa ne vivait que pour ses achats et ses ventes, et moi j'étais rongé, j'étais dévoré par la jalousie quand je le voyais caresser une gravure ou un vase porcelaine fine. Et maman... eh bien maman m'avait toujours donné l'impression d'une femme qui était sur ses gardes, en état d'alerte, regardant de tous côtés... Maintenant je me rends compte que papa la faisait se sentir une étrangère dans la maison. C'était la maison de papa et il lui faisait la faveur de la laisser y vivre.
Oui, pour de multiples raisons ce fut une erreur de naître dans cette famille. Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant. Et maman regardait le carrelage, sans voir la parte que disputaient le père et le fils.
- Eh, Ardévol, personne ne dit qu'il veut être historien des idées.- Moi, si.- Tu es le premier que j'entends dire ça. Merde alors. L'histoire des idées et de la culture. - Il me regarda avec méfiance. - Tu te fiches de moi, c'est ça ?- Non ; je veux tout savoir. Ce qu'on sait maintenant et qu'on savait avant. Et comment ça se fait qu'on savait ou qu'on ne savait pas encore. Tu comprends ?
... être un enfant cela veut dire savoir respirer le parfum de la fleur qui brille dans la boue toxique. Et cela veut dire savoir être heureux avec un camion à cinq essieux qui était une boîte en carton pour emballer des chapeaux de femme.
Il n'existe aucune organisation qui puisse se protéger d'un grain de sable. (Michel Tournier, cité par l'auteur)
Le grain de sable, c'est d'abord une poussière dans l'oeil; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une brûlure à l'estomac, une petite protubérance dans la poche et, si le mauvais sort s'en mêle, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. Tout commence comme ça, ma chère Sara, la vie comme les récits, par un grain de sable inoffensif, qui passe inaperçu.
- Si le mal peut être gratuit, nous sommes foutus.- Je ne comprends pas.- Si je peux te faire du mal, à toi, et qu'il ne se passe rien, l'humanité n'a pas d'avenir.- Tu veux dire le crime sans raison, juste comme ça;- Un crime juste comme ça, c'est la chose la plus inhumaine qu'on puisse imaginer. Je vois un homme en train d'attendre l'autobus et je le tue. Horrible.- La haine justifierait le crime ?- Non, mais elle l'explique. Et le crime gratuit est non seulement épouvantable, mais inexplicable.- Et un crime au nom de Dieu ? intervint Sara.- C'est un crime gratuit mais avec un alibi subjectif.- Et si c'est au nom de la liberté ? Ou du progrès ? Ou de l'avenir ?- Tuer au nom de Dieu ou au nom de l'avenir, cela revient au même. Quand la justification est idéologique, l'empathie et le sentiment de compassion disparaissent. On tue froidement, sans que la conscience en soit affectée. Comme dans le crime gratuit d'un psychopathe.  »

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Quatrième de couverture

Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.
Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, dépose en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.

Éditions Actes Sud, septembre 2013
784 pages
Traduit du catalan par Edmond Raillard
Prix Jean-Morer 2014
Prix du Courrier International du meilleur livre étranger 2013
Grand Prix SGDL de traduction - 2013

mercredi 30 août 2017

Molosses ★★★★☆ de Craig Johnson


Premier contact avec la plume de Craig Johnson, première rencontre avec le shérif Walt Longmire et quelque chose me dit qu'il y en aura d'autres !

Une virée étonnante à Durant, dans un Wyoming glacial, qui débute lentement, ce qui, je peux le concevoir, pourrait en rebuter certains; personnellement, j'ai apprécié ce rythme lent, cette absence de véritables actions, au début, qui m'a laissé le temps de savourer le talent de conteur de l'auteur, et m'a permis de m'imprégner du décor sauvage et balayé par les vents de cette contrée.

La balade est loin d'être aussi tranquille pour Walt, et alors que nous pensions avoir à faire à de simples problèmes relationnels de voisinage, l'histoire prend un tout autre tournant avec la découverte d'une culture de Marijuana, et l'enquête autour de la découverte d'un pouce et d'un accident bien étrange, alors se corse, et le shérif en gardera quelques traces (une habitude apparemment !).

L'intérêt de cette lecture est au-delà de l'intrigue policière, elle réside dans la capacité qu'a l'auteur à parler de l'humain, à mettre en scène des personnages complexes, attachants pour beaucoup, à décortiquer leurs relations bien tordues, à nous émouvoir véritablement. J'ai découvert un shérif qui derrière ses allures de colosse cache un coeur tendre. Je l'aime bien ce shérif !
Un polar très sympathique, non dénué d'humour, à l'écriture plutôt simple, mais qui touche profondément, que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Hâte à présent de découvrir les précédentes aventures du shérif Longmire, qui à en juger par le nombre de cicatrices qu'il porte, n'ont pas été de tout repos !

Devient-on addict des écrits de Craig Johnson ? Pour ma part, j'en ai bien peur, ce qui ne vas pas arranger mes affaires, étant donné la pile de livres empruntés à la bibliothèque, la pile, que dis-je, une tour de Pise, oui! et qui n'a pas diminué aussi vite que je l'aurais espéré pendant mes vacances ;-)
Quand on aime, on ne compte pas ;-)

Une lecture partagée avec mon beau-frère, qui, plus expert que moi en matière de polar et thriller, a aussi apprécié cette lecture. Je suis d'ailleurs jalouse, car il est en avance sur moi ! Pour la petite histoire, lors d'une visite à Montaulieu (village du livre, près de Carcassonne, un passage dans ce village que je recommande d'ailleurs à tous les amoureux des livres, il y a des librairies partout !), il est reparti avec le premier volet des aventures de Walt... grrrr ;-)

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«Après avoir passé cinq ans au département de la police de Philadelphie, elle avait atterri dans notre coin montagneux actuellement pris sous la glace et, lentement, elle avait commencé à dégeler mon cœur. Elle ressemblait à une de ces femmes qu'on voit étendues, alanguies, sur le capot des voitures exposées dans les salons ; enfin, il fallait y ajouter un caractère bien trempé et un Glock 17.
L'animal avait du sang de saint-Bernard, de berger allemand et d'un paquet d'autres races, dont la plupart étaient des espèces domestiquées, sauf lorsque vous aviez un morceau de bacon - là, il appartenait à l'espèce du grand requin blanc.
 Ozzie, je suis vraiment content que vous ayez décidé de prendre les choses de cette manière. Je crois qu'ainsi beaucoup de susceptibilités seront ménagés.Il continua à m'observer, et je pensai aux dégâts que l'on causait dans la vie simplement en étant soi-même et en se levant le matin.
On entendait un morceau de boogie western avec un accompagnement à l’accordéon à faire cloquer la peinture aux murs.
- Vous avez laissé partir Geo ?
A travers ses épaisses lunettes, Doc contempla les flocons de poussières qui flottaient dans son bureau.
- Non, il a filé à la Longmire.
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Isaac referma le livre qu'il tenait entre les mains et le posa sur le haut de la cinquième des piles fragiles qui se trouvaient sur son bureau.
- Il a signé un bon de sortie et il a disparu dans la nuit, un peu comme un autre individu que nous traitons régulièrement dans cet hôpital, et dont les fuites sont devenues tellement régulières que nous avons maintenant intégré son nom dans notre lexique.
– À l'échelle de l'État, est-ce qu'il y a plus de meurtres en hiver ?– Non. Il y a plus de meurtres, viols, braquages, coups et blessures, et vols en été, comme partout ailleurs. Ça monte comme la sève en été, puis ça fond comme neige au soleil.– Sans jeu de mots ?– Non.
Je regardai ce frisson qui saisit les gens au moment où on leur annonce ce genre de nouvelle, ce front d'émotion qui déferle avec les réminiscences de toute une vie. Elle frémit et se recroquevilla lentement sur sa chaise. Betty Dobbs se rappellerait tout de ce moment, l'expression de mon visage fatigué, mal rasé, l'odeur du seau de détergent posé à nos pieds, et le bruit du vent qui fouettait la maison autrement vide. Qui sait combien de temps il lui faudrait pour se remettre, mais ce que je savais, c'était que si je gérais mal cette situation, elle serait hantée très longtemps, ce moment se graverait de manière indélébile dans sa mémoire.
Le vent augmentait; c'était ce moment atone de l'hiver lorsque le linceul des Hautes Plaines dilue le cobalt lavé du ciel avec des traînées de nuages fins, vaporeux.»
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Quatrième de couverture

Alors que l'hiver s'installe dans le comté le moins peuplé de l'État le moins peuplé des États-Unis, Walt Longmire, son shérif, se voit confier une curieuse mission : celle de mettre la main sur le propriétaire d'un pouce abandonné à la décharge. L'enquête devient rapidement haute en couleur, car Walt se trouve face à deux molosses qui gardent le terrain, à son vieux propriétaire loufoque et à un promoteur immobilier multimillionnaire qui cherche à prendre possession des lieux pour étendre son vaste ensemble de ranchs luxueux. Sans parler d'un jeune couple fleurant bon la marijuana, de la vieille institutrice au charme incontesté, du perroquet dépressif et déplumé et de quelques cadavres qui bientôt viennent compliquer cette affaire.

On retrouve dans Molosses ce remarquable équilibre entre tension extrême et humour décapant qui font de Craig Johnson un des grands maîtres du polar américain.

Craig Johnson est en train de composer une série qui deviendra un "must"; alors pelotonnez-vous, installez-vous confortablement et profitez du voyage.

Editions Gallmeister, mars 2014
314 pages
Traduit de l'américain par Sophie Aslanides
Edition originale Junkyard Dogs, 2010




Craig Johnson a exercé des métiers aussi divers que policier, professeur d'université, cow-boy, charpentier ou pêcheur professionnel avant de s'installer dans un ranch qu'il a construit de ses mains sur les contreforts des Bighorn Mountains, dans le Wyoming.




lundi 28 août 2017

Lucy in the sky ★★★★☆ de Pete Fromm


"Lucy in the sky with diamonds..."

Lucy, jeune fille aux yeux kaléidoscopiques, aux yeux plein de soleil, un diamant dans la fleur de l'âge, dans cette période charnière de découvertes, de changements, des premières fois, des premières expériences, des premières crises et révoltes...

Une immersion formidable dans la  vie de cette jeune fille de Great Falls, dans ses pensées, ses questionnements; l'auteur réussit à nous embarquer dans son univers qui bascule d'un pseudo cocon, entourée de ses parents dont elle croyait la relation solide, vers un quotidien qui perd peu à peu de son équilibre.

Pete Fromm a un talent fou pour nous décrire les sentiments qui envahissent Lucy et porte un regard si juste, si réaliste sur ces années de chamboulements intenses, années de passage à l'âge adulte, que j'ai vécu, ressenti ces moments de vie en compagnie de Lucy et bien d'autres personnages irrésistibles et très touchants, que mes propres souvenirs d'adolescente ont refait surface, illuminant ma lecture par moment, d'une pétillante étincelle de nostalgie.

C'est à la fois drôle, tendre, triste, brutal, c'est un roman d'une grande vivacité et d'une grande justesse, sur la construction de soi, l'adolescence, l'amitié, l'amour, la passion, la féminité ... que je ne suis pas prête d'oublier !

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«Pendant toutes ces années, c’est pour ça que je l’avais laissé me raser la tête : si la seule chose qui lui manquait ici, c’était d’avoir un fils avec qui faire des trucs, je serais presque aussi bien qu’un garçon, je serais ce qu’on pouvait trouver de plus approchant. Je ne m’étais pas aperçue que ça ne servait à rien. Comme les baisers de Maman. Il partait quand même.
Je vis mon casque de vélo en bas du placard, et j’eus envie de le mettre. La seule protection que j’avais. Ça et les capotes offertes par le Planning Familial, au fond de mon tiroir à sous-vêtements. Ça ne faisait pas grand-chose, comme barrière entre ma vie et moi.
Chez nous, l'amour n'est pas une chose qu'on fait semblant de ne pas voir dans l'espoir que ça disparaisse.
Tu sais, à ton âge, je pensais que je traverserais cette période difficile (elle prit une voix grave, digne d'un film d'horreur), l'adolescence, et qu'après je serais de l'autre côté, à la lumière, et qu'à partir de là tout irait comme sur des roulettes. Jusqu'à ce que je sois vieille, en tout cas. Croulante. Jusqu'à ce que le cancer ou autre chose vienne gâcher une journée assez correcte par ailleurs. 
On peut repartir de zéro, Luce. On peut tout faire, aller n'importe où. On peut être qui on veut.
J'étais déjà abandonnée, son dernier murmure s'évanouissant dans l'obscurité.
Je replongeai dans les profondeurs du lit. Tout ce que je sentais, c'était le picotement de ses doigts sur mon sein. Je comprenais qu'elle ait voulu s'enfuir. Elle serait devenue folle si elle avait manqué cette occasion. Mais allongée là, seule, les clés de la voiture de Maman encore serrée dans ma main, je me demandais s'il m'arriverait un jour d'éprouver à nouveau une telle impression de bonheur et de proximité.
Une fille cool comme moi, que ne voulais qu'une chose : sa maman.»

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Quatrième de couverture

Lucy Diamond, quatorze ans, file à toute allure vers l’âge adulte. Prise entre l’urgence de vivre et la crainte de devoir abandonner ses manières de garçon manqué, Lucy se cherche et joue avec l’amour. Elle découvre par la même occasion que le mariage de ses parents n’est pas aussi solide qu’enfant, elle l’a cru. Son père, bûcheron, est toujours absent. Sa mère, encore jeune, rêve d’une autre vie. Et Lucy entre eux semble soudain un ciment bien fragile. Armée d’une solide dose de culot, elle s’apprête à sortir pour toujours de l’enfance et à décider qui elle est. Quitte à remettre en question l’équilibre de sa vie et à en faire voir de toutes les couleurs à ceux qui l’aiment.
Dans un Montana balayé par les vents, c’est la peur au ventre et la joie au cœur que Lucy, pleine de vie, se lance à corps perdu dans des aventures inoubliables. 

Pete Fromm est un des auteurs favoris des libraires indépendants américains : il a été 5 fois lauréat du prix des libraires du Pacifique Nord-Ouest (PNBA Award), y compris avec Lucy in the Sky.

Ce livre a obtenu un succès critique important à sa sortie aux États-Unis, notamment pour la finesse et la profondeur des personnages féminins. Il vient d’être adapté au cinéma avec Claire Danes dans un des rôles principaux.


Éditions Gallmeister, avril 2015
392 pages
Traduit de l'américain par Laurent Bury
Parution originale As cool as I am, 2003

dimanche 27 août 2017

Les yeux du dragon ★★★★☆ de Stephen King


C'est la couverture de cette réédition chez Flammarion jeunesse qui m'a d'abord fait de l’œil, le nom de l'auteur ensuite, m'a intriguée (je ne savais pas que Stephen King avait écrit un roman jeunesse). Et, en sortant de la bibliothèque, j'étais convaincue que j'allais passé un très bon moment de lecture. 
Et bien, ce fut le cas. 
J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire, Stephen King s'attache au début à nous présenter les personnages de son histoire, et l'impatience me gagnait, jusqu'à ce que l'intrigue naisse sous mes yeux et m'embarque, me happe, m'emprisonne dans cette aventure où le Bien doit se révéler pour combattre le Mal. Loin de la noirceur, de la terreur, de l'horreur auxquelles Stephen King nous avait habitués, il nous invite ici dans un conte somme toute assez classique et bien sage, très prenant néanmoins, destiné aux petits comme aux plus grands, à "écouter" un soir d'hiver, au coin du feu...
Action, émotion, aventures, rebondissements, quête ... sont au coeur de cette histoire, et ces ingrédients ne sont pas sans rappeler ceux du cycle de la Tour Sombre  dont je vais d'ailleurs voir ce soir l'adaptation cinématographique... avec la crainte d'être déçue.

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«Laissons maintenant passer en un clin d’œil de bien longues années. L'un des grands avantages des contes, c'est que le temps passe très vite quand il n'est marqué d'aucun événement notable. La vie, elle n'est jamais comme ça, et c'est probablement une bonne chose. Le temps passe plus vite dans l'histoire, mais qu'est-ce que l'histoire, sinon une sorte de conte grandiose où les siècles remplacent les années ?
L'amitié nous remplit toujours d'une douce reconnaissance, car le monde, la plupart du temps, n'est qu'un vaste désert, et les fleurs qui y poussent semblent lutter contre des forces contraires. 
La marque du désespoir se lisait sur son visage, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Il avait vu s'écrouler tout ce qu'il avait passé sa vie à défendre...s'écrouler en un rien de temps, avec une facilité choquante. Oh ! il me semble que tous les hommes d'intelligence sont conscients de la fragilité de la justice, de la civilisation, mais ils y pensent rarement de gaieté de coeur car cela perturbe le sommeil et anéantit l'appétit !
Il savait bien que l'enfer est pavé de bonnes intentions mais, aussi, que les bonnes intentions, c'est parfois la seule chose que possèdent les êtres humains. Les anges sont sans doute à l'abri de la damnation, mais pour les êtres humains, l'enfer n'est jamais bien loin.
Il fut peut-être sauvé par sa bonne étoile, le destin, ou par les dieux auxquels il avait adressé ses prières ; je n'ai aucun avis sur la question. Je raconte des histoires, je ne lis pas dans le marc de café, et, sur les raisons de la survie de Dennis, je vous laisse tirer vos propres conclusions.
... les gens, comme les cordes, avaient un point de rupture. Les marchands et les paysans de Delain s'en approchaient dangereusement... Les cordes qui relient les lourds impôts aux citoyens sont simplement tissées de loyauté...la loyauté envers le roi, envers la patrie, le gouvernement... Si le fardeau devenait trop lourd... toutes les cordes sauteraient, et les stupides bœufs ... - car c'est ainsi que Flagg voyait les citoyens de Delain - fonceraient, tête baissée, écrasant tout sur leur chemin.»
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Quatrième de couverture

Il était une fois un roi 
qui vivait dans le royaume de Delain 
avec ses deux enfants. 

Dans ce royaume, 
tout le monde parlait de Peter, 
le futur roi, 
le fils aîné de Roland. 

Mais un homme se demandait comment s'assurer que Thomas, le cadet, soit couronné à la place de son frère. Cet homme, c'était Flagg, le magicien du roi... 

UN ROMAN EXALTANT PAR LE MAÎTRE DU FRISSON

Editions Flammarion, janvier 2016
466 pages
Traduit de l'américain par Evelyne Châtelain
Parution française originale, Albin Michel, 1995
Edition originale, 1987