dimanche 31 décembre 2017

Les huit montagnes ★★★★★♥ de Paolo Cognetti

«Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.»
Superbe !
Largement inspiré de vie, ce magnifique roman de vie sur les relations père-fils et sur l'amitié est aussi une belle invitation au voyage

Paolo Cognetti nous raconte la nature, l'évoque comme un havre de paix, une fuite vers le haut pour échapper à l'humeur noire de la ville, et au-delà du bol d'air, nous remet un véritable billet pour l'azur et les belles choses de la vie.
«L'hiver, la montagne n'était pas faite pour les hommes et il fallait la laisser en paix. Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui lui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c'était le temps du travail, de la vie en plaine et de l'humeur noire.»
Le style est somptueux, poétique, une lecture coup de coeur que je vous conseille vivement. Une ode à la nature, à la montagne, aux Alpes Italiennes en particulier, une parenthèse enchantée qui me permet de quitter 2017 avec de belles images dans la tête.

Laissez-vous charmer !

Le Grand Paradis 
Les Dolomites 
Le Cervin, 
que mon père appelait la Gran Becca
comme s'il parlait d'une de ses arrière-tantes.

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«... derrière le rocher, le torrent formait une petite cascade et une mare ombragée qui devait peut-être arriver jusqu'au genou. La surface tremblait, dérangée par les trombes d'eau. Sur les bords flottait un doigt d'écume et une grosse branche en travers s'était attirée touffes d'herbe et feuilles trempées. Il n'avait rien d'extraordinaire, ce spectacle, ce n'était que de l'eau qui dévalait la montagne, mais il m'émerveillait chaque fois sans que je sache pourquoi.
Je commençai alors à comprendre que tout, pour un poisson d'eau douce, vient de l'amont : insectes, branches, feuilles, n'importe quoi. C'est ce qui le pousse à regarder vers le haut : il attend de voir ce qui doit arriver. Si l'endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l'eau qui t'a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n'y a plus rien pour toi, c'est le passé. L'avenir, c'est l'eau qui vient d'en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l'avenir en amont. Voilà ce que j'aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.
...mon père me parlait des anciens montagnards avec admiration. Ceux qui étaient venus du nord des Alpes au Moyen-Âge et avaient été capables de cultiver la terre à des altitudes qu'eux seuls pouvaient atteindre. Ils possédaient des techniques particulières en plus d'être particulièrement résistants au froid et aux privations. Personne aujourd'hui, me disait-il, ne pourrait passer l'hiver là-haut, en totale autonomie pour ce qui est de la nourriture et des outils, comme eux l'avaient fait pendant des siècles.
 «Il faut pas croire qu'ils avaient le choix. Si quelqu'un va s'installer là-haut, c'est qu'en bas on ne le laisse pas en paix.- Qui ça, on ?- Les patrons. L'armée. Les curés. Les petits chefs. Ça dépend. »
Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cent mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l'ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. Moi, j'étais plus attiré par la montagne qui venait après : prairie alpine, torrents, tourbières, herbes de haute altitude, bêtes en pâture. Plus haut encore la végétation disparaît, la neige recouvre tout jusqu'à l'été et la couleur dominante reste le gris de la roche, veiné de quartz et tissé du jaune des lichens. C'est là que commence le monde de mon père. 
«Quand je serai mort, là-haut, je ne donne pas dix ans à la forêt pour reprendre ses droits. Ils auront la paix, comme ça.- Vos fils n'aiment pas le métier ? demanda mon père.- C'est surtout se faire enculer que mes fils n'aiment pas. »
Il y avait des sommets sur lesquels il ne remonterait plus de l'année. Nous en avions plusieurs au-dessus de nos têtes, rien que pierrailles, gendarmes, éperons, couloirs d'éboulis et crêtes cassées. On aurait dit les ruines d'une immense forteresse détruite à coups de canons, et dont toutes les pierres n'avaient pas encore fini de tomber : il n'y avait que mon père pour voir là un spectacle.
J'avais déjà intégrer ce que mon père n'avait jamais voulu accepter, à savoir que nul ne peut faire comprendre les sensations éprouvées là-haut à celui qui n'est pas sorti de chez lui.
Il disait comme ça : l'été efface les souvenirs de la même façon qu'il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c'est un souvenir d'hiver qui refuse qu'on l'oublie. Je comprenais enfin ce qu'il voulait dire. Et je savais une bonne fois pour toutes que j'avais eu deux pères : le premier était l'étranger avec lequel j'avais habité pendant vingt ans, en ville, et coupé les ponts pendant dix autres ; le deuxième était mon père de montagne, celui que j'avais seulement aperçu et pourtant mieux connu, l'homme qui marchait derrière moi sur les sentiers, l'amant des glaciers. 
...c'est bien un mot de la ville, ça, la nature. Vous en avez une idée si abstraite que même son nom l'est. Nous, ici, on parle de bois, de pré, de torrent, de roche. Autant de choses qu'on peut montrer du doigt. Qu'on peut utiliser. »
Je revins à Grana un an plus tard, avec une guirlande de drapeaux de prières
 que je suspendis entre deux mélèzes, et que je pouvais voir de ma fenêtre. 
Ils étaient bleus, blancs, rouges, verts et jaunes 
- le bleu pour l'éther, le blanc pour l'air, 
le rouge pour le feu, le vert pour l'eau, le jaune pour la terre - 
et contrastaient avec l'ombre du bois. 
Je les observais souvent, l'après-midi, pendant qu'ils se liaient d'amitié 
avec le vent des Alpes et dansaient entre les branches des arbres. 
Le souvenir que je gardais du Népal était pareil à ces bouts de tissu : 
vif, chaleureux, et mes vieilles montagnes me parurent cette fois-là
plus désolée que jamais.

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Quatrième de couverture

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana, au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.
Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.
Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

Éditions Stock, collection La cosmopolite, août 2017
299 pages
Traduit de l'italien par Anita Rochedy
Parution originale Le otto montagne, 2016
Prix Strega et Strega Giovani 2017
Prix Médicis Étranger 2017



Paolo Cognetti, né à Milan en 1978, est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, d’un guide littéraire de New York, et d’un carnet de montagne.Les Huit Montagnes, son premier roman, en cours de traduction dans 31 pays, a reçu le prix Strega.

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