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mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages
Prix La Tribune Dimanche 2026

vendredi 5 octobre 2018

Nos vies ★★★☆☆ de Marie-Hélène Lafon

Une fenêtre grande ouverte, des volets légèrement entrebâillés; il ne m'en a pas fallu davantage pour avoir envie de découvrir ce qui se cachait derrière cette belle couverture. 
J'y ai découvert une bien belle plume, ciselée et précise, qui sonne juste à bien des égards, une narratrice attachante, Jeanne, jeune retraitée, qui nous conte des vies qui coulent, celle de Gordana, une jeune caissière au Franprix de la rue du Rendez-vous, celle d'Horacio, plus très jeune, un habitué du supermarché et de la caisse de Gordana. Jeanne épie, invente, imagine, se souvient et nous transporte dans un monde très réaliste, dans un Paris grouillant de vie,  d'un souvenir à l'autre, d'un sujet à l'autre, d'une solitude à l'autre avec beaucoup de grâce. 
Les descriptions sont riches, incroyables de précision...j'ai adoré certains passages, surtout ceux de la narratrice parlant de sa vie, au point de les relire plusieurs fois, de les écrire. Parfois à contrario, le foisonnement de mots m'a complètement déstabilisée, allant jusqu'à me faire perdre le fil de la lecture...C'est dommage.
Un ressenti mitigé donc. Un avis qui ne doit absolument pas vous priver de lire/découvrir les écrits de Marie-Hélène LAFON, ils valent VRAIMENT le détour.

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« Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n'ont aucun respect ni éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance. On se tient devant eux, on voudrait penser aux produits, faire les gestes dans l'ordre, sortir déposer ranger, vider remplir, la carte le code. On s'efforce on se rassemble on s'applique, tous, plus ou moins, femmes et hommes, vieux et jeunes et moyennâgés; mais ça traverse, ça suinte, c'est organique. C'est une lueur tenace et nacrée qui sourdrait à travers les tissus, émanerait, envers et contre tout, de cette chair inouïe, inimaginable et parfaitement tiède, opalescence et suave, dense et moelleuse. On aimerait se recueillir, on fermerait les yeux, on joindrait les mains, on déviderait des litanies éperdues, on humerait des saveurs, des goûts, des grains, des consistances, des fragrances ténues ou lancinantes. On y perdrait son latin et le sens commun. Les seins de Gordana jaillissent, considérables et sûrs, dardés. C'est un dur giron de femme jeune et cuirassée.
On ne sait pas où Gordana fut petite fille. Je suppose la fin des années quatre-vingt, l'est de l'Est, et les ultimes convulsions de républiques moribondes. On suppute des faubourgs sommaires, des frères et des sœurs, des plus jeunes et des plus âgés, un père long de visage et long de jambes, les yeux clairs, les dents tôt gâtées, une mère inépuisable et harassée, l'école qui ne suffit pas à sauver, l'une de ces langues rugueuses que l'on dit minoritaires, des chansons en anglais et , très tôt, des rêves d'ailleurs.
Grand-mère Lucie m'appelait sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et qu'elle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire toutes les grands-mères quand elles sont rieuses et aveugles, et leur petite-fille, la seule l'unique, attrape quinze ans.
...pendant quarante ans je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d'autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirale.
...c'est de la mort, de la maladie, de la perte, de la trahison, de l'absence qui commence pour toujours ou pour longtemps, on ne sait pas, on tient, on fait face, on attend et on s'arrange plus ou moins, on vieillit, on dure.
Je ne crois en rien, nous sommes seuls et nous ne serons pas secourus, mais j'aime les églises alanguies dans le creux des après-midi. Je ne parle ni des cathédrales orgueilleuses ni des basiliques perchées, ni de la Madeleine ni de Saint-Germain-des Prés, ni de Saint-Etienne-du-Mont ni de Saint-Sulpice, je parle des églises sans qualités, des églises de semaine, assoupies, à peine frottées de catéchèse par des dames de bonne volonté que chapeaute de loin un prêtre encore jeune, expéditif et souriant. Même dans les villes, même à Paris, à l'heure du goûter, la trépidance ordinaire reflue dans le ventre des modestes églises de quartier; la température y est à peu près constante, la lumière aussi, le temps s'y oublie, on y berce à bas bruit des douleurs irrémédiables, personne ne demande rien à personne, le confessionnal est vide, les araignées s'affairent, ça sent la poussière froide, ça sent gris, c'est assez laid, on ne sera ni dérangé ni bousculé.
...il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie... »
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Quatrième de couverture

J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque.
Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, regarde et imagine. Gordana, la caissière. L’homme encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin... Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire.
Nos vies est le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon. Il aurait pour sujet la ville et ses solitudes.

Éditions Buchet-Chastel, septembre 2018
184 pages
« Le monde qu’explore ici Lafon semble certes immobile (caissière assise, client en attente...), et pourtant sa phrase piaffe et rue, animée d’une cadence versatile qui procède par d’infimes vertiges syntaxiques, une cadence dont il émane, pour reprendre une expression de la narratrice, « une grâce tenace ». Ainsi va la prose chez Lafon : proche de la terre, mais le pied léger. »
Claro. Le Monde des Livres.