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mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages
Prix La Tribune Dimanche 2026

mercredi 28 janvier 2026

Mon vrai nom est Elisabeth ★★★★☆ d'Adèle Yon

Quand l'identité devient un trouble à corriger.
Betsy. Son vrai nom est Elisabeth. 
Elle est une femme qui a été invisibilisée, réduite à une absence.

Entre les lignes, une voix oubliée retrouve son souffle. 
Une lecture qui n'est pas seulement intellectuelle, mais profondément humaine, elle fissure le silence et redonne un nom à celle que l'on a voulu réduire au néant.

Il y a des histoires, même enfouies, qui méritent d'être racontées. Adèle Yon a mené son enquête et par la puissance de ses mots, le fantôme de son aïeule devient une présence bien vivante, insistante, inoubliable.
Ce n'est pas un témoignage direct, c'est une restitution, une tentative de ressusciter une présence effacée.

C'est un livre qui s'infiltre, qui m'a habitée ; elle murmure ce que le silence a trop longtemps tu. Certains passages sont bouleversants, non pas par une dramatisation facile, mais par la vérité de l'horreur silencieuse qu'ils dévoilent, et ils vont rester longtemps dans ma mémoire, après la dernière page..
Une lecture dérangeante, une lecture nécessaire.
« Quoi qu'il en soit, ce qui ne peut manquer de sauter aux yeux en découvrant les différents articles et cas de lobotomie est l'élément suivant : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l'opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie. »

« Je voulais l'approfondir, non comme une question, mais comme une blessure. »
Roland Barthes, La Chambre claire 

« Il est aisé de penser, maintenant qu'un homme est mort, mais pourtant si juste, que cette histoire ne pouvait mener qu'à ce point précis, qu'il fallait qu'un corps d'un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt. Mais n'est-ce pas précisément là que cette histoire peut commencer ?
Jean-Louis est mort, et les membres de ma famille se sont mis à parler.
Moi, je les enregistre. »

« Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu'à eux-mêmes, finissent par s'inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s'inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d'inceste, par exemple, alors que c'était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi? Parce qu'elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l'oublie.
Silence.
Mais en fait, qu'est-ce qu'elle avait ta mère? Je demande.
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n'a jamais été vraiment diagnostiquée.
Silence.
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène. »

« Ensuite, dit mon oncle, je collais les tirages dans un album. Ça faisait quelque chose de vraiment bizarre.
Tu l'as encore, cet album ? Je demande. Je me rends compte que je n'ai aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Betsy.
Non, je crois que je l'ai brûlé. Mais peut-être pas. Il faudrait que je regarde... Mais je pense quand même que je l'ai brûlé. Ou mis à la benne. Ça me dit quelque chose. De retomber dessus un jour, d'être surpris en le voyant, de trouver ça bizarre et de le flanquer à la poubelle pour
ne pas me poser davantage de questions. Bizarre ? Pourquoi ? Je demande.
Ça faisait quand même quelque chose de vraiment spécial. Toutes ces photographies de Betsy, seulement de Betsy, alignés dans un album de vacances...
Pendant combien de temps as-tu pris ces photographies? Je demande.
Mon oncle dit: Je ne sais pas. Pas mal de temps. Cinq ans ? Dix ans ? De mes dix à mes vingt ans peut-être. Je me souviens qu'au fur et à mesure des photos, elle changeait. Le temps passait. Elle perdait ses dents. Elle perdait ses cheveux. Et ses cavités de chaque côté du crâne devenaient de plus en plus visibles. Mais pour elle c'était comme si le temps s'était arrêté. Elle n'avait pas conscience de vieillir. Elle continuait à se comporter comme une jeune fille.
Dix ans. En réalité, dix étés. Car mon oncle la voyait surtout l'été, dans la propriété de vacances familiale à quelques kilomètres de La Trinité. Dix étés. Et lui, est-ce que son regard sur elle changeait ? Est-ce que de la curiosité, il est passé à la pitié, puis à l'empathie ? Est-ce qu'à force de la photographier, de la regarder vivre, il a appris à l'aimer ? 
Qui a aimé Betsy ?
Le lendemain de Noël, lorsque mon oncle, sur le point de partir, nous dit au revoir, il me glisse: Ma mère n'a pas le droit de tout garder pour elle. On a le droit de savoir. Si tu trouves des choses, on sera tous soulagés de les apprendre. On veut tous savoir. L'histoire de Betsy, elle n'appartient pas qu'à ma mère, elle appartient à toute la famille.
Elle nous appartient à tous.  »

« MOI - Je trouve qu'il y a plus de choses qui t'émeuvent que ce que tu dis.
LA FILLE AÎNÉE - C'est évident. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ai pas envie de souffrir. C'est probablement une protection. Et ne crois pas que je pleure, j'ai une poussière dans l'œil. »

« Le 1er février, je compose le numéro de l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, désormais Établissement Public de Santé Mentale Georges Daumézon. On transfère mon appel au bureau de la direction. A mon interlocutrice, je demande timidement si chercher le dossier médical de mon arrière-grand-mère, qui y est entrée autour de 1950, tient de l'absurdité. Très aimable, elle me répond que non, qu'elle reçoit souvent des demandes portant sur des périodes plus anciennes, que la mienne n'a rien d'étonnant. D'une voix à peine audible, elle ajoute que les informations que je cherche sont même peut-être un peu trop récentes, pas assez enfouies, pas assez oubliées pour qu'on accepte de me les communiquer. Il me faut remplir un formulaire de demande d'accès au dossier médical dans lequel, en tant qu'ayant droit d'une patiente décédée, il m'est possible de choisir entre trois motivations et trois seulement :
Connaître les causes de la mort du défunt
Défendre la mémoire du défunt, précisez le motif
Faire valoir un de vos droits, précisez lequel
Aucune case : Autre motif. Mais ce que je veux savoir n'appartient à aucune de ces trois cases. Ce que je veux savoir, moi, c'est si mon arrière-grand-mère était schizophrène comme on le dit. Ce que je veux savoir, moi, c'est s'il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu'au siècle des siècles. On coche quelle case, pour ça ? Je m'interroge quelques minutes sur la fable que je pourrais inventer pour l'une ou l'autre des raisons proposées celle de la mémoire du défunt me faisant tout particulièrement de l'œil avant de décider de ne cocher aucune des trois cases et de rédiger un mail pour exposer ma motivation : je dois impérativement accéder au dossier de mon arrière-grand-mère afin de m'assurer que le diagnostic de schizophrénie a un jour été posé et que la maladie mentale représente effectivement un risque pour sa descendance. Entendre pour moi. Je joins le certificat de décès de Betsy que ma grand-mère a accepté de me communiquer, ainsi qu'une copie de ma pièce d'identité et de mon livret de famille. L'assistante de direction m'indique avoir transmis ma demande au médecin responsable de la confidentialité et au juriste de l'hôpital.
Un mois plus tard, le secrétariat de l'EPSM Georges Daumézon m'informe par retour de mail que le dossier de Betsy n'a pas été retrouvé.
Le courrier contient néanmoins une pièce jointe.
Il s'agit de la fiche d'admission nominative de Betsy à Fleury-les-Aubrais sur laquelle: Se trouve confirmé le diagnostic de schizophrénie, espérant que cette information, quoique succincte, vous sera utile. »

« Nous, les filles de la famille. Les sœurs. Les cousines. À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge-là, c'est une période où l'on se construit. On a besoin de comprendre d'où l'on vient. D'une filiation. Et je n'ai pas fait exception à la règle. »

« C'est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d'un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c'est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu'elle a vu, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle n'a pas oublié. »

« Il dit : Je ne dis pas que l'attitude d'André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. »

« MOI - Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de....
LE FILS AÎNÉ - Non ! Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a cinquante ans. C'est de la mémoire fabriquée votre père vous a violée et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposé à mettre fin à ce silence. Totalement opposé. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma -  ça se dit en français, trauma  ? de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'oublie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science. Je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries.
Comme tous les gens un peu cultivés, j'ai u sur Freud bien évidemment, qui, si tu veux mon avis, est un désastre complet. Il a fait du mal au monde d'une manière incroyable cet homme. Il n'a dit que des conneries. Il y a un niveau de connerie chez Freud qui est difficile à imaginer. Quand tu regardes la chose de près, c'est hallucinant. Toutes les théories de Freud sur l'enfant, sur le moi, c'est n'importe quoi. Il n'y a pas d'évidence clinique, il n'y a rien. Il a inventé des choses. C'est extraordinaire. Je te garantis que les pauvres freudiens qui existaient encore il y a quelques années, ils se sont trouvés dans une mauvaise situation. C'est de la folie. »

« Cette séparation m'amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s'exprime-t-on mieux par écrit. On en sommes-nous ? Il m'est difficile de donner une réponse très exacte car j'ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d'abord, et c'est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d'état, vous à la maison, moi successivement à l'X et à l'École d'Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l'éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison: il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l'une ne cède généralement à l'autre. Et je crois que c'est la raison pour laquelle l'Église demande à la femme d'obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.
Il se fait tard, Betsy chérie, et je n'ai plus le temps de vous livrer d'autres réflexions. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
André »

« Mon mari en voudrait cinq, me dit ma cousine. Moi, je ne sais pas. Je les fais le plus vite possible, j'ai peur de ne pas avoir le courage de recommencer si je m'arrête. »

« Remonter un peu la lignée maternelle.
Je travaille mon génogramme pour 
désamorcer les traumas. 
Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue 
à travers la féminité.
Ça te parle ? »

« [...] je ressens qu'il y a quelque chose de très fort qui s'est passé au niveau de son corps. Je ne sais pas s'il y a eu des agressions ? Je ressens qu'il y a eu une espèce d'intolérance à la temporalité de son corps. Des moments de non-consentement ? L'hystérie, c'est la maladie de l'utérus, ça a été transformé après mais au départ c'est ça. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu'elle a d'être femme, dans la façon qu'elle a d'être mère, dans la façon dont ses enfants ont été conçus. Je ne sais pas comment dire. J'ai la sensation d'une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé. Si j'avais une patiente comme ça, c'est ça que je travaillerais. Ce passage forcé à l'âge adulte. Tu ne sais pas quand elle a eu ses règles ? Tu ne sais rien de ça ?
Je ne sais rien de ça.
Et toi, tu les as eues tôt ? me demande ma cousine.
Oui, très tôt.
Je les ai eues très tôt aussi, poursuit-elle. Ma mère aussi. Notre grand-mère aussi. Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de l'ordre de la lignée de femmes, qui est tellement violentée qu'il n'est pas anodin d'être femme dans cette famille. »

« L'oubli est là pour quelque chose. La temporalité du silence, du secret, est majeure. »

« Je crois que quand on s'approche de trop près des histoires - un peu le même problème en psychanalyse - déterre des choses qui n'étaient pas forcément importantes mais qui prennent soudain des dimensions fondamentales, comme si tout s'y était joué. »

« Comme tu ne sais pas ce tu vas trouver des choses qui vont remplir un autre récit qui risque de se solidifier. Là où je trouve que c'est dangereux, c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait un récit qui continue malgré nous. C'est là où il faut peut-être arrêter les lignées. Il ne faut pas que tes recherches deviennent de la masturbation. Au bout d'un moment, quand tu prends le pli d'être tout le temps en train de creuser, ou de réfléchir, ou de trouver des significations, tu finis par te les appliquer, à toi, à ta vie, à ton couple, et je crois que c'est comme ça que tu te casses la figure. Comme en thérapie : si le patient se met à chercher non-stop, s'il n'est pas capable de se mettre en pause, c'est le moment où il faut s'arrêter. Il faut le sortir de l'intellectualisation qui le coupe presque de tout ce qui peut être ressenti derrière. Le problème de l'intellectualisation, c'est qu'elle produit des récits. Et c'est un peu le syndrome de Blanche-Neige : il y a plein d'histoires, mais finalement, quid de la réalité ? quid des faits ? Il y a des lectures, il y a des liens, mais la réalité ? Je crois qu'on sait quand on arrive à la juste place, et quand on y arrive, on a justement tendance à moins vouloir réfléchir, à quitter les histoires pour être dans l'action, pour être dans le présent. »

« La presse à sensation, le pic à glace, la lobotomobie, participent de ce projet constant de Freeman de rendre la lobotomie, cognitivement, financièrement, affectivement, accessible et désirée du grand public. Il abandonne la blouse de médecin pour se constituer une persona proche du forain, dont le stand chirurgical s'ouvre sur les places des petites villes du pays comme celui d'un quelconque vendeur de glaces. Comme on se prête aux manipulations d'un magicien, les pères, les maris, les épouses, se présentent pour offrir le corps de leurs malades à l'expérimentation : les électrochocs réalisés avant l'opération en annuleront tout souvenir, le consentement du malade n'est pas requis, le tout ne dure même pas une heure... Allons-y ! On verra bien. 
[...]il aura fallu, pour que la lobotomie devienne une pratique de masse, sortir le spectacle du cadre scientifique intimiste pour le jouer dans la rue. Quelques années après la réception glaciale des premiers résultats de Moniz, l'heure de la psychochirurgie sonne lorsque, d'une invention réservée à une communauté de tiers, elle devient un spectacle populaire, dérangeant, mal famé, séduisant, comme avant elle : la guillotine, la morgue, le cinéma.»

« ΜΟΙ - Ça voulait dire quoi pour toi, la lobotomie ?
CELLE QUI N'A PAS DE PEUR (UNE PETITE-FILLE) - C'est juste le fait qu'on lui a enlevé une partie du cerveau qui, soi-disant, ne fonctionnait pas. On pensait qu'en enlevant des morceaux ça allait... je ne sais pas... se régénérer... en mieux ? Que ça allait enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »




« Au début, découper un quart de cochon me prend deux heures, peut-être davantage. Dans la cuisine surchauffée du restaurant de Marseille, saturée des gras fumants des pâtés en croûte que l'on cuit à la chaîne, la sueur dégouline le long de mes avant-bras et se mêle à l'humidité du porc qui rend sa dernière eau sous mes doigts. Je ne pense plus. La concentration est tout entière dans mes mains qui palpent et contournent sans que mes yeux n'aient bientôt plus à s'en mêler. La nuit, je découpe en rêve des carcasses par centaines et mes mains sans repos s'agitent sous les draps. Au matin, mes doigts sont gonflés, les courbatures les fouillent jusqu'au fond des os. Au bout de trois mois, le morceau ne me prend plus qu'une vingtaine de minutes. Je ferme les yeux. Mon couteau glisse dans les interstices. Mon oreille guette la mélodie bien connue de ce rituel : le chuintement entre le gras et la couenne, la lame qui crisse contre les os, les muscles qui se séparent comme un tissu qu'on déchire, le cartilage qui se brise, et enfin la viande sans squelette, divisée en des dizaines de petits morceaux roses.

résistance présentée par la substance blanche
sensation de mastic
la tranche de section du tissu blanc
laver la cavité au sérum

Je me demande quels sont les textures et les bruits de la lobotomie. Je me demande quel son fait le trépan lorsqu'il pénètre dans la boîte crânienne, quelle résistance le cerveau oppose au leucotome lorsque l'instrument sectionne les fibres séparant le lobe frontal du reste de l'organe. Je me demande si les mains du psychochirurgien souffrent à force de procédures, si elles exécutent seules leur petite danse à travers ses nuits. Je me demande si, comme je le fais face aux carcasses sans vie qui passent entre mes doigts, le psychochirurgien cesse de se représenter ceux qu'il soumet à son bistouri comme ayant un jour été des êtres vivants pour ne plus les identifier que comme une série d'instruments aux tonalités et au toucher variés sur lesquels interpréter son petit concert. Je me demande si, lorsqu'il accomplit ces gestes, le psychochirurgien a en tête l'usage auquel il les destine comme pour moi : pâté, pâté, pâté.

au moment où le dernier quadrant du deuxième côté est sectionné
brusque retour au calme
état confusionnel
état euphorique greffé sur un fond de confusion
état de choc
sueurs profuses 

Je me demande si le psychochirurgien suait lorsqu'il a plongé le leucotome dans la substance blanche qui séparait le lobe frontal du thalamus de Betsy.

Je me demande si la lobotomie a une odeur. »

« La question qui se pose est alors la suivante: qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment. »

« Les archives de l'Académie de Médecine, rue Bonaparte à Paris conservent plusieurs photographies du Dr Marcel David. Ce temple de la rigueur et de l'austérité qui jouxte l'École des Beaux-Arts témoigne-t-il d'une intimité ancienne entre ces deux pratiques ? Sur la sonnette, six cases, quatre cases remplies (Secrétariat, Bibliothèque, Porte, Chef de service) et deux vides : Néant, Néant. Humour de médecin ?
Le visage d'un acteur des années 1930, gendarme véreux d'un Duvivier ou patron cruel d'un Renoir. Un nez épais, des petits yeux rentrés et une bouche aux bords tombants. Un corps aussi imposant que son visage ; massif, monstrueux. Un de Gaulle en pâte à modeler qui aurait un peu fondu. Et des mains de boucher. Bon, un personnage de cauchemar en quelque sorte. Que peut-il être d'autre pour moi, celui qui a mené la danse, manié le scalpel entre les cheveux de mon arrière-grand-mère ? »

« Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps.
Or, ce discours a un avantage certain : il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter : la famille, le milieu et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter : le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupables.
Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que se soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le gène baladeur responsable de tant de maux. »

« Tout le noir qui est en moi, je l'ai mis dans la terre. Il n'y a que la création qui peut nous faire survivre. Je vis dans la survie, et après tout beaucoup d'artistes le disent: ce n'est pas la pire des façons de vivre. Ce n'est pas la pire. C'est l'aventure. »

« Considérés sous un angle intime, les documents d'archives sont d'une cruauté inouïe. Des lacunes organisées. Des récits qui omettent de dire qu'ils en sont et se parent des habits de la vérité, à grand renfort de tampons et d'en-têtes. Voilà, j'ai voulu panser la plaie par l'enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silence, écrasée par leurs archives pleines de silence. Que sommes-nous capables de mettre en place pour ne pas voir la souffrance? Pour qu'elle ne nous affecte pas ? Quels édifices, quelles institutions pour la tenir à distance ? J'ai cru retrouver Betsy par l'archive, par l'enquête, j'ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s'écrouler les uns après les autres.

Comprendre ne résout rien. Quand la nièce de Betsy m'a dit ces mots, j'ai cru que par comprendre elle entendait, comme on me l'a toujours appris, reconstituer une chaîne logique d'évènements expliquant le passage d'un point A à un point B. Aujourd'hui, je sais que par comprendre, elle voulait dire: Accroître sa palette affective de l'expérience de l'autre. Acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à sa place. L'histoire de Betsy m'a mise hors de moi. Intensément et intégralement hors de moi. La colère est arrivée doucement, quelques jours par mois, puis quelques jours par semaine, puis elle s'est installée. La colère est ce que nous avons en partage, nous, les descendants de Betsy, ce qu'elle avait, elle, avant, ce qu'on lui a pris et qui vomit en nous. Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans des carcasses glacées ? Quand je cuisine est-ce que moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l'homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis: la maison, la famille, les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ? Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Mais même entendu ainsi, c'est vrai, comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Elle les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. Est-ce qu'on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s'est construit ? Est-ce que Jean-Louis est mort d'être tombé sur la photographie d'identité qu'il gardait dans sa poche, et dont je ne doute plus, aujourd'hui, de laquelle il s'agissait (il y a quelques jours, j'ai retrouvé le même petit carré de papier dans la mienne, c'était la photographie de la chambre jaune, et pourtant c'est comme si je la voyais pour la première fois) ? Je veux bien croire que la peur tue, que la culpabilité tue, que le silence tue, mais je ne peux pas croire qu'on meure d'avoir regardé la souffrance en face. Moi, en tout cas, je ne suis pas morte. Et avant que la colère, la colère que nul ne m'a prise, ne se retire de ma plage intérieure, avant que la colère, ne laissant derrière elle qu'une vague nausée qui ne me brûlera plus que le fond de la gorge, ne déserte mes rochers, mes algues et mes galets et que ne demeurent sur le sable retourné et humide de ma conscience que quelques crabes inertes aux corps transparents que des mouettes affamées auront déjà évidés de leur bec, je me mettrai à écrire. Car, derrière les paravents, même s'il n'y a plus rien, même si le temps a tant passé qu'il ne reste que des cendres emportées par le vent ou par les flots dans le courant de la Seine, même si les souvenirs sont si anciens que seuls les paravents leur tenaient lieu de réalité, il y aura toujours quelque chose à inventer.
Après tout, la pensée a horreur du vide. »



Quatrième de couverture

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C'est à peu près tout. Les enfants d'Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n'en parlent pas à leurs enfants qui n'en parlent pas à leurs petits-enfants. "C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet."

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l'enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l'essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l'hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du xx siècle, d'une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

Éditions du Sous-sol,  février 2025
393 pages 
Prix Essai France Télévisions 2025
Prix du Barreau de Marseille 2025
Grand Prix des Lectrices Elle - Documents - 2025
Prix Régine Desforges 2025