vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire