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vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

dimanche 26 avril 2026

Ces lignes qui tracent mon corps ★★★★★♥ de Mansoureh Kamari

Son corps.
À 9 ans, il ne lui appartient déjà plus.
Il devient celui des lois.
Celui du père.
Celui d'un système qui décide à sa place.
Mansoureh Kamari trace ces lignes-là, celles d’une enfance confisquée, d’un corps contrôlé, d'une vie assignée.
Être fille, puis femme, en Iran,  c'est apprendre très tôt que sa liberté est conditionnelle. Que l'on peut être jugée, mariée, contrainte, avant même d’avoir grandi.
Les planches sont d'une beauté brute. Sans détour. Sans fard.
Elles dénoncent autant qu'elles bouleversent.
Ce roman graphique n'est pas seulement beau.
Il est politique.
Il est nécessaire.
Parce que pendant que certaines racontent, d'autres résistent encore.
"Femmes. Vie. Liberté."
À lire ! Merci à toutes celles qui ont mis ce livre sur ma route 🫶🏻

« A FEMINIST IS ANY WOMAN WHO TELLS THE TRUTH ABOUT HER LIFE »
CITATION ATTRIBUÉE
À VIRGINIA WOOLF 










POUR ALLER PLUS LOIN

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La loi s'applique aux filles dès l'âge de 9 ans, qui est l'age minimum de la responsabilité pénale pour les filles en Iran. Dans la pratique, les autorités ont imposé le port obligatoire du voile aux filles dès l'âge de 7 ans, au début de l'école élémentaire. En 2002. Iran a relevé l'âge légal minimum du mariage pour les filles. passant de 9 a 13 ans (15 ans pour les garçons). Pourtant, aujourd'hui encore, des filles peuvent être mariées plus jeunes avec l'approbation d'un juge et le consentement parental. L'age de la responsabilité pénale reste extrêmement bas. 9 ans pour les filles, ce qui signifie qu'elles peuvent être poursuivies et condamnées comme des adultes alors qu'elles sont encore des enfants. Malgré les efforts de nombreuses avocates, avocats et militantes iraniennes des droits humains, cet âge na toujours pas été modifié Selon le Centre national iranien des statistiques (NSC), 25 900 filles et 15 garçons de moins de 15 ans se sont mariés en Iran au cours de l'année persane 1401 (de mars 2022 à mars 2023).

PAGE 53

En 2025, malgré les lois pénales iraniennes qui prévoient des peines de prison de 3 à 10 ans pour les meurtres commis par les pères sur leurs enfants, les violences domestiques, notamment les meurtres dits « d'honneur », demeurent une réalité tragique Le 25 janvier 2025, Kani Abdollahi, une jeune fille de 17 ans originaire de Piranshahr, a été tuée par son père à l'aide d'un couteau. Le motif évoqué était une relation amoureuse jugée « déshonorante » par la famille. Le 12 mai 2020, Romina Ashrafi, une fille de 14 ans originaire de Talesh, a été tuée par son père. Ce dernier, après avoir consulté un avocat de ses connaissances et s'être assuré qu'en tant que tuteur légal, il ne risquait pas la peine de mort pour le meurtre de son enfant, l'a tuée à l'aide d'une faucille. Finalement, le tribunal l'a condamné à 9 ans de prison. Le 16 avril 2025, Fatemeh Soltani, âgée de 17 ans, a été poignardée à mort par son père devant son lieu de travail à Eslamshahr, dans la province de Téhéran. Ces cas illustrent une tendance inquiétante, malgré les peines prévues par la loi. Selon des statistiques officielles, environ 50% des meurtres de femmes en Iran sont commis par des membres de leur famille, et jusqu'à 45% des meurtres dans certaines provinces traditionnelles sont des meurtres dits « d'honneur »

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En Iran, la projection de films étrangers dans les cinémas est rare en raison de la censure Cependant, lorsque je vivais à Téhéran, il existait quelques centres artistiques et culturels, comme Hozeh Honari, qui proposaient des projections de divers films réservées aux membres.

ÊTRE FEMME EN IRAN AUJOURD'HUI

En 2022, le mouvement Femmes, Vie, Liberté, né après le décès de Mahsa Amini en septembre 2022, a marqué un tournant dans la lutte pour les droits des femmes en Iran. Ce soulèvement a été le plus vaste défi au régime islamique depuis sa fondation, avec des manifestations dans plus de 100 villes. Malgré la répression violente. les femmes iraniennes ont continué à défier les lois sur le voile obligatoire

En septembre 2023, le parlement iranien a adopté une loi renforçant les sanctions contre les femmes ne respectant pas ces règles, avec des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans en cas de récidive. Le rapport 2023 du Forum économique mondial a classé Iran 143º sur 146 pays en termes d'égalité des sexes, soulignant un fossé profond dans la participation économique et politique des femmes.

En dépit de ces défis, des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, continuent de lutter pour les droits des femmes, même sous menace constante d'emprisonnement. Le mouvement « Femmes, Vie. Liberté » demeure un symbole de résistance et de résilience face à l'oppression systémique des femmes en Iran.

Quatrième de couverture

« APRÈS MON DEPART D'IRAN, JE NE PENSAIS QU'À ALLER DE L'AVANT ET OUBLIER LA TERREUR PERMANENTE DANS LAQUELLE J'AVAIS VÉCU.

MÊME SI LES PEURS DU PASSÉ SONT TENACES ET RÉVÈLENT DES BLESSURES PROFONDES, JE CONTINUE DE DESSINER ET D'AVANCER.

J'ESSAYE D'ACCEPTER MON PASSÉ COMME CONSTITUTIF DE QUI JE SUIS ET DE LE LAISSER TRANSPARAÎTRE POUR AFFRONTER MES DÉMONS, MEME AVEC MES LIGNES BRISÉES ET IMPARFAITES. »

Éditions Casterman,  septembre 2025
195 pages

lundi 17 novembre 2025

L'éducation physique ★★★★☆ de Rosario Villajos

Catalina mettra un peu moins de quatre heures à tenter de rentrer chez elle. Des heures qui paraissent une éternité. Vécues en tant que lectrice comme une plongée psychologique hors du commun et âpre dans la tête de cette adolescente de seize ans dans les années 1990. Le récit est dense, nous y déambulons au gré des souvenirs de Catalina, de ses questionnements, de ses réflexions, de ses frustrations, de ses colères, de ses envies d'hurler - et personnellement j'ai eu moi aussi envie d'hurler de rage aussi par moment - face aux difficultés qui sont les siennes. Pas évident de trouver sa place alors que son corps de jeune fille change et devient l'objet de convoitise, pas évident non plus de se sentir libre en tant que femme dans une société où l'on considère le mâle comme prédateur - « On castre toujours le troupeau, jamais l’étalon » -, quand l'éducation des filles est misogyne, quand la femme se sent coupable in fine d'être une femme.

Très intéressant. Révoltant aussi parce qu'il dépeint une dure et dérangeante réalité...mais il est temps qu'on en parle et que les choses changent !  
« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. [...] Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

« Polly says her back hurts
She's just as bored as me
She caught me off my guard
Amazes me the will of instinct »
Nirvana, "Polly"

« Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. »
Annie Ernaux, Mémoire de fille 

« "Catalina, montre-toi digne de ton prénom, il te vient d'une sainte", lui disaient les bonnes sœurs à l'école. On devrait faire l'inverse, songe-t-elle: d'abord être qui on est et ensuite on forme un adjectif à partir de ton nom, comme le faisaient les Grecs avec leurs dieux, par exemple Éros a donné le mot érotique et la fileuse Arachné, arachnide. Elle sait tout d'Hermès, d'Aphrodite, de Ganymède et de Salmacis, mais elle ne sait rien d'elle-même. »

« À partir du moment où elle avait su que ses seins ballottaient, qu'ils existaient un peu plus chaque jour, elle se préparait avant d'aller les voir sur le banc de la petite place où ils se retrouvaient, comme une soprano qui doit entrer en scène après l'ouverture. Même chose lorsqu'elle devait être interrogée au tableau en classe ou passer devant un groupe de garçons adolescents, mais aussi devant des ouvriers en bâtiment, des camionneurs, bref, des hommes adultes, parce qu'elle savait qu'il y aurait forcément des commentaires sur ce corps qui l'exaspérait. »

« Traverser le terrain vague, c'est ce qui ressemble le plus à ce que vivent les personnages des romans du Far West et des récits d'aventures qu'elle lisait il y a quelques années, sauf que John Silver et le petit Jim veulent trouver un trésor sur une île alors que Catalina veut juste rentrer à la maison à l'heure et sans qu'on la viole. »

« Elle, elle n'a aucun droit, même pas celui de garder le silence. Ils ne lui ont même pas laissé l'opportunité de les perdre une seule fois. Quand elle y pense, elle bout : quelques graines de rancœur supplémentaires semées dans le cœur de sa créature intérieure. »

« [...] l'autostop c'est une faute grave pour une jeune fille, c'est se mettre en danger consciemment, c'est donner carte blanche aux violeurs et aux assassins, c'est servir sur un plateau du filet de bœuf à un doberman pour lui demander ensuite de ne pas y toucher. »

« Il y a peut-être une guerre, constante mais discrète, un cheval de Troie rempli d'informations qui ne seraient cancérigènes que pour une catégorie de la population, car elle ne connaît aucun conte classique, ni œuvre d'art, ni spectacle public dans lequel il n'est dit qu'elles, filles et femmes, n'étaient pas à la maison mais dans une forêt obscure, ou en train de se laver dans l'eau d'une rivière, ou sur une route de campagne, et que le pire ne leur serait pas arrivé si elles avaient évité ces lieux que les hommes peuvent fréquenter en toute sérénité. Catalina cherche des exceptions, mais seul lui vient le souvenir de la nymphe Daphnée, obligée de se métamorphoser en arbre afin d'échapper à Apollon. Peut-être que modifier l'apparence de son corps, en ajoutant ou en retranchant de la chair, c'est le seul moyen de se protéger dans cette vie. Catalina se demande si ce n'est pas ce que maman cherche à faire. »

« Catalina ne supporte pas son soutien-gorge plus d'une heure ou deux, elle ne supporte pas non plus les vêtements serrés et, quand elle porte une chemise, elle se met aussitôt à transpirer et se retrouve avec des auréoles sous les bras, Des taches qui trahissent le fait qu'elle est vivante. Elle ne veut même pas penser aux odeurs que dégage son entrejambe, un parfum qu'elle aimerait pouvoir abjurer de toutes ses forces. En plus, elle sent que son physique se métamorphose constamment, que chaque fois qu'elle est à peu près sûre de se connaître, qu'elle commence à savoir qui elle est, elle se transforme à nouveau en une étrangère. Elle n'admet pas l'idée que ce n'est pas son corps qui la tourmente et gâche la fête en étant incapable de supporter des talons qui lui déforment les pieds, mais que c'est elle qui le torture quand, malgré la douleur, elle essaye d'en porter. Même les parties de son être qu'elle trouve en secret les plus jolies lui font honte, comme si la beauté n'avait pas d'importance ni d'éclat en soi juste parce que la nature l'accorde gratuitement. Apparemment, il est préférable d'admirer une beauté produite avec des litres de maquillage, un Wonderbra, des heures d'aérobic et de privations. Elle aimerait qu'il existe davantage de catégories sensorielles devant lesquelles s'émerveiller. Elle rejette la possibilité d'avoir une odeur spéciale, parce que même après s'être lavée méticuleusement, elle trouve que son entrejambe sent comme un animal de ferme. Mais elle a peut-être une jolie peau quand on la touche, ou une voix agréable ou, sans le savoir, le pouvoir caché de voir ou entendre des choses même avant qu'elles n'existent, et puis de toute façon on ne peut pas créer une sculpture ni composer de la musique ni écrire une histoire à partir de rien. Son erreur, c'est de vouloir séparer ce qui est physiologique et corporel de ce qui est intellectuel et spirituel, la sensation de l'émotion, en feignant de ressentir plus que du froid, de la fatigue, de la faim, du plaisir ou tout ce qui peut être en lien avec les courbes si changeantes qui constituent sa présence au monde. Toutefois, rien n'est plus vrai que ce qui s'y passe, même si l'anthropocentrisme philosophique qu'on enseigne à l'école s'entête à souligner le contraire. Elle se demande si le problème ne serait pas que ressentir du plaisir ou simplement ressentir est une richesse intérieure que l'homme ne supporte pas d'avoir à partager, même avec certains membres de sa propre espèce. Ainsi, quand elle est émue d'avoir caressé un oiseau, ou d'avoir vu une cigogne voler jusqu'à son nid ou un papillon voleter autour d'elle, elle garde l'espoir de s'accepter, comme le font ces espèces, sans se poser de questions, ou au moins d'accepter que ses hanches n'ont pas besoin d'une gaine. Elle se souvient encore de cette scène. Maman, un autre corps absent de lui-même, écoutant celui de sa fille lui annoncer qu'il ne portera plus jamais une chose qui le serre tant. Peut-être qu'il lui a fallu un peu plus de temps pour le comprendre, mais le fait est - Catalina ne s'en rend compte que maintenant qu'il y a des mois qu'elle n'a pas vu la moindre gaine sur l'étendoir. Corps 1- Maman 0. »

« Papa et maman la tiennent au bout d'une corde depuis longtemps rompue, car si Catalina fait du stop ce n'est pas juste pour éviter de rentrer trop tard à la maison, c'est aussi parce qu'elle a besoin de frôler la ligne rouge, de vire à la frontière ; elle préfère l'apocalypse au liquide amniotique dans lequel elle flotte quand elle est avec papa et maman. L'autostop, c'est le sport extrême qu'elle a choisi, comme d'autres filles choisissent de coucher avec des inconnus sans protection ou de rentrer seules le soir, un rite initiatique dont elle espère sortir avec un nom, un vrai, pas celui qu'on lui a imposé qui est ennuyeux comme la pluie. Ceci dit, elle espère tomber sur quelqu'un d'aussi gentil que la dernière fois pour la ramener. »

« Catalina, qui s'intéressait tellement à la mythologie classique, se rappela en écoutant cette histoire que la tradition du passage du seuil de la porte dans les bras du marié ne venait pas du grand écran mais du rapt - l'enlèvement, on y revenait toujours - des femmes dans la Grèce antique. Elle aurait aimé le préciser, apporter son grain de sel dans la conversation entre shampooings et permanentes, mais elle savait qu'une fois à la maison maman la gronderait en lui ressortant son fameux slogan : voir, entendre et se taire. Selon maman, une fille ne doit pas donner son opinion. Catalina déteste qu'elle le lui dise et la manière dont elle le dit, alors ce jour-là elle avait préféré se conformer aux instructions et rester à sa place tout en observant les deux clientes les plus silencieuses du salon de coiffure. L'une d'elles, d'environ cinquante ans, s'était d'abord mêlée à la conversation et avait même évoqué son mariage et ses beaux-parents, qui désormais vivaient eux aussi sous le même toit qu'elle, mais comme elle n'avait pas eu d'enfants, malgré plusieurs tentatives avec les méthodes modernes de reproduction assistée, elle s'était mise en retrait des bavardages revue, sans toutefois tourner une seule fois la page. Voir. entendre et se taire. La seconde, la plus silencieuse de toutes, était ce que les autres appelaient dans son dos une vieille fille. Elle vivait dans son immeuble et avait presque dix ans de plus que maman, mais ne faisait pas son âge. Étrangère à la conversation, fixant son propre visage dans le miroir, elle levait par moments un sourcil, comme si elle venait d'entendre une énormité. Elle était la plus jeune d'une famille de trois garçons et deux filles, tous mariés et avec des enfants, à part elle, qui durant dix ans demeura hors du domicile familial, mais c'était sur elle qu'était finalement retombée la responsabilité de s'occuper de leurs parents. Avec ou sans homme, la vie finit toujours par t'obliger à t'occuper de quelqu'un, mais ce quelqu'un ce n'est pas toi, pensa Catalina. Pour elle, c'était plus naturel de s'occuper des enfants, parce que les parents on ne les a pas choisis et on ne peut pas les éduquer ni faire en sorte qu'ils se comportent comme on le voudrait, on ne peut pas leur ordonner de voir, entendre et se taire, ni leur interdire de sortir ni rien. C'est pour ça qu'elle s'était fait la promesse que, si un jour elle avait des enfants, elle ferait son possible pour bien s'entendre avec eux, elle les laisserait faire beaucoup de choses et peut-être même qu'elle les ferait avec eux, ces choses, au lieu de dire toujours NON ou Quand tu seras mère tu comprendras. Comme ça ils ne voudraient jamais la fuir. »

« Si elle aimait tellement aller à la campagne, c'était parce que là-bas elle parvenait à fatiguer son corps sans se fatiguer d'être en vie. »

« L'espèce humaine est la seule à s'inquiéter de la mort, à refuser de mourir, à vouloir garder le contrôle sur la vie, au lieu de s'occuper, comme les autres, de savoir la vivre. »

« Parce que le pire est ailleurs, comme la vérité dans X-Files, et tout le monde a laissé entendre à Catalina que lorsqu'un loup se promène en liberté on enferme les cent brebis à double tour, et si l'une d'elles s'échappe, ce sera de sa faute à elle si le loup la trouve, parce qu'il est dans la nature du loup de faire peur à la brebis, de torturer la brebis, de tuer la brebis, de la dévorer, mais personne ne se demande s'il est dans la nature de la brebis de rester enfermée jusqu'à ce que le loup cesse d'exister, puisque apparemment le loup n'arrêtera jamais de la traquer. 
Catalina ne veut pas qu'on la viole, ni qu'on la mange, ni réapparaître en morceaux éparpillés dans un fossé, mais elle ne veut pas non plus faire sa vie en fonction du loup, alors qu'elle pressent que, comme Dieu, il peut être partout. Elle aimerait peut-être disparaître dans une malle magique et réapparaître ailleurs, si possible loin de la maison. Elle s'est habituée à cette peur acquise, à l'alimenter, à se vautrer dedans, et même à y prendre plaisir, à vouloir sentir n'importe quoi sauf l'autre peur, celle qui la conduirait directement à un puits portant une inscription gravée dans la pierre disant quelque chose comme "Après tout ce qu'on a fait pour toi, on croyait qu'il t'était arrivé quelque chose, tu ne te rends toujours pas compte à quel point tu es fragile ? Tu pourrais retomber malade", ou cette autre peur, plus concrète et tangible, à laquelle elle est confrontée chaque fois qu'elle rentre cinq minutes en retard et dont la conséquence est de ne pas pouvoir sortir de la torpeur domestique pendant une longue période. »

« Elle voudrait crier au monde entier qu’elle déteste être née dans ce corps auquel on ne permet de rien faire. Peut-être qu’elle ne le dit pas parce qu’elle craint de lasser, ou de ne pas être comprise, ou de ne plus être aimée avec toutes ses bizarreries. Elle préfère être vue comme une méchante fille que comme une bête curieuse. Curieuse parce qu’on n’a pas toléré qu’elle soit dans un autre état d’esprit, qu’elle ait d’autres désirs et initiatives, comme pour les femmes mortelles dans la mythologie classique. »

« Durant ces quelques jours d'incertitude, Catalina décora sa chambre de dessins médiocres ou de tout ce qui pouvait l'aider à marquer un territoire dans lequel elle allait se retirer comme une bigote du Moyen Age.
Lire, écrire, et qu'on me fiche la paix, voilà quelle aurait été la devise de son couvent. Elle était certaine que c'était la véritable raison pour laquelle les femmes se cloîtraient au Moyen Âge, car s'enfermer dans une cellule pour lire ou préparer des madeleines en compagnie de dix autres femmes, ça devait être ce qui se rapprochait le plus de l'indépendance, sans avoir à mourir prostrée dans son lit des suites de son vingtième accouchement avant d'atteindre quarante ans. »

« Catalina a découvert qu'écrire est la meilleure façon d'être ou de ne pas être au monde. »

« - Fallait pas arrêter la pilule.
- C'est le docteur qui m'a dit d'arrêter ; ça faisait cinq ans que je la prenais sans interruption.
- Mais qui c'est ton mari ? C'est le docteur ou c'est moi ? 
Comment Catalina pourrait savoir quoi que ce soit sur le désir alors qu'elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni qui elle aime, ni qui elle est, ni ce qu'est son corps, ni à qui il appartient, quand les lois semblent ne tenir compte que d'une seule forme de vie bien spécifique, mais pas des millions d'organismes qui cohabitent dans son ventre. Quel est le signe astrologique des bactéries de son intestin ? D'où sort l'idée que certaines espèces ont plus d'importance que d'autres ? Quel est le sexe d'une grossesse de quatre semaines ? Cette dernière question lui semble importante, sinon ça n'apparaîtrait pas sur la carte d'identité que Pablito a depuis deux ans. Dans la hiérarchie mondiale elle est sûre que les choses sont classées dans cet ordre: numéro un : un homme. Numéro deux: une femme enceinte d'un futur homme. Numéro trois : une femme enceinte d'une future femme qui un jour portera dans son ventre un futur homme. Dernière place : une femme aux trompes ligaturées. Maman, qu'est-ce qui t'a pris, pense Catalina, et elle imagine la version la plus lucide et ironique de sa mère lui répondre : "Tu vois, personne n'est venu à la maison pour donner des cours d'éducation sexuelle ni distribuer des capotes. Et puis ton père n'aurait jamais eu l'idée d'en mettre, et une vasectomie n'en parlons pas. On castre toujours le troupeau, jamais l'étalon." »

« Se doucher dans les ténèbres n'aidera pas à faire la lumière sur ce qui l'entoure, au sens littéral, et ne lui permettra pas non plus de comprendre quel pouvoir possède son corps. Si elle continue à le cacher, elle ne le laisse pas exister ; si elle le montre, elle a l'impression qu'il n'existe qu'à travers le regard des hommes. Elle sait déjà ce que c'est de se cacher, alors autant essayer de laisser la fenêtre complètement ouverte, pour que les autres puissent voir ce qu'ils veulent. Elle se dit que ce serait un acte de charité. Peut-être qu'ainsi les femmes des voisins, celles que maman appellent par leurs prénoms, n'auraient pas à mentir sur leurs maux de tête ni écarter les jambes sans en avoir envie le soir même. Mais si les maris le font ensuite avec leur épouse en pensant au corps de Catalina ? Répugnant. »

« Guillermo faisait semblant d'aimer les filles comme Catalina le faisait de pouvoir en être une. Que chacun ait sa bibliothèque de mensonges et vive sa mythomanie en paix. Mentir n'est qu'une autre manière de raconter la vérité, nous finirons Guillermo et moi par devenir écrivains, se disait-elle, comme si l'imposture était une méthode primitive pour pratiquer la fiction. Raconter des salades ou écrire le développement d'un conte nécessitent les mêmes outils. Ce sont des actes liés à la survie, même si, finalement, certaines histoires s'obstinent plus que d'autres, aussi folles soient-elles, comme la tauromachie depuis l'âge de bronze ou les femmes dépourvues de sentiments depuis la culture classique. »

« Maman ne mentionnait jamais cette partie du corps, elle la faisait simplement disparaître du langage comme une fillette dans le coffre d'une voiture, un petit lapin ou ou chat dans un haut-de-forme. Un jour, Catalina l'avait justement appelé comme ça, le "minou", pour demander à maman d'être plus douce, car elle était en train de lui laver cette zone avec un peu trop de fougue pour lui rendre sa pureté ou peut-être pour voir si elle arrivait à l'effacer pour de bon. le minou. Catalina avait entendu une petite fille le dire à l'école. Elle n'avait alors que sept ans, et avait à peine prononcé ce mot qu'elle reçut une tape sur la bouche d'où venait de sortir ce que maman considérait comme une horreur. le coup resta gravé comme un souvenir d'enfance : direct et sec, et si c'était possible, elle pourrait presque en sentir encore le goût aujourd'hui sur ses gencives. le même genre de coups que certains flanquent à leur petit chien pour l'empêcher de mordre. Assez mou pour ne pas lui fendre la lèvre, mais suffisamment fort pour qu'elle ne retente jamais de nommer l'innommable. Elle ne pleura pas, mais eut les larmes aux yeux. Elle resta stoïque en serrant la bouche, sonnée, paralysée, nue et pleine de savon face à maman jusqu'à ce que celle-ci sorte de la salle de bains. »

« La gorge en ébullition et avec pour seul objectif de rentrer à la maison au plus vite, elle réussit à s'extirper de là en sentant des mains tenter en vain d'attraper ses fesses comprimées, et de ce fait anesthésiées par la gaine que maman lui faisait porter. La première fois qu'elle l'avait enfilée, Catalina avait demandé à quoi servait ce vêtement si inconfortable et maman lui avait répondu que c'était pour être bien maintenue. Peut-être qu'elle voulait dire blindée, même si en blindant Catalina contre le monde elle la blindait également contre sa propre curiosité, contre ses propres doigts explorant son propre corps. »

« La méfiance est un long couloir humide, aux murs recouverts d'écailles poisseuses. Un héritage auquel il n'est pas facile de renoncer. Si un commerçant disait à maman qu'une fille aussi grande et maigrichonne qu'un garçon lui avait volé un paquet de bonbons Chimos, maman pensait immédiatement que c'était sa fille qui avait fait le coup; si la maîtresse disait que deux copies d'élèves étaient identiques, papa en déduisait que c'était Catalina la copieuse. Petite, elle en était venue à penser que s'ils ne la laissaient pas sortir, ce n'était pas pour la protéger contre les maladies contagieuses des autres enfants mais pour préserver le reste de la population de sa présence toxique. »

« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. Parce que le père de son amie l'a embrassée et l'a obligée à le toucher, et quand il a vu que son désir n'était pas réciproque, il a menacé de dire à ses parents qu'elle était une salope, une traînée. Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

Quatrième de couverture

Ses plus grandes batailles, une femme les livre contre son propre corps.
U n soir de l'été 1994, Catalina, 16 ans, quitte précipitamment la maison de sa copine avant qu'on la raccompagne. Il n'y a plus de bus, elle part à pied et décide de faire du stop. Elle a peur des mauvaises rencontres mais encore plus du couvre-feu imposé par ses parents.
Entre 18h15 et 21h45, avec un suspense digne d'un thriller, on va suivre ses pensées comme une expérience intime, parfois dérou-tante, parfois contradictoire, mais surtout intense, comme tout ce qu'on vit à l'adolescence. Ce sera aussi une tentative de prise de conscience de son propre corps qu'elle cherche à apprivoiser malgré le regard des autres.
L'auteure transfère sur le plan physique l'éducation sentimentale de son héroïne, miroir de la vie et de son temps, pour nous suggérer que les batailles des femmes reflètent les violences de chaque époque.
Un livre parfaitement actuel sur le désir de liberté et le corps féminin comme champ de conflit émotionnel, affectif et politique. Un roman juste, universel et plein de tendresse.

PRIX BIBLIOTECA BREVE DU MEILLEUR ROMAN 2023

Rosario VILLAJOS est née à Cordoue en 1978 et vit à Madrid. Après des études aux Beaux-Arts, elle a travaillé dans l'industrie musicale. L'Éducation physique, son premier roman traduit en français, a reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en Espagne et a été finaliste du prix Strega étranger en Italie.

Éditions Métaillé,  septembre 2025
249 pages
Traduit de l'espagnol par Nathalie Serny